‹ Le château royal de VincennesChapitre 15 sur 31 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Les prisonniers du donjon. — Ifarigny. — Piillippe de Crouy. — Saint-Léger. — Henri de Nairarre. — Prince de Condé. — D'Omano. — Dnc de Vendôme. — De Pnyianrens, etc.

Depuis Louis XI, qui tranforma le donjon en prison d'Etat, jusqu'à Louis XVI, qui lui retira cette sombre destination, nombreux furent les malheureux qu'il renferma. Il recevait, en effet, en temps ordinaire, une douzaine de prisonniers, rarement. moins, et souvent ce nombre fut porté à trente pendant les époques particulièrement troublées comme au moment des guerres de religion et de la Fronde ou lorsqu'il abrita des étrangers prisonniers de guerre.

Nous passerons en revue dans ce chapitre les principaux d'entre eux, en indiquant, lorsque cela nous sera possible, les motifs de leur incarcération et les particularités de leur détention.

Bien longtemps avant que le donjon ne fût aménagé en prison, il avait reçu un illustre captif: Enguerrand de Marigny , surintendant des finances, homme d'une haute capacité, qui avait servi Philippe le Bel avec beaucoup d'intelligence et de dévouement. Il continua à remplir les mêmes fonctions sous son successeur, Louis le Hutin. A cette époque les rois, qui avaient toujours besoin d'argent, s'ingéniaient à trouver de nouveaux impôts, ce qui rendait impopulaire le surintendant des finances chargé de les recouvrer. Enguerrand de Marigny s'était attiré, en outre, la haine de Charles de Valois, oncle du roi, qui le fit accuser de dilapidation ; il fut enfermé d'abord au Louvre, puis au Temple et, enfin, transféré au donjon de VincenneSyOÙ une nombreuse assemblée de prélats de barons fut chargée de le juger. Enguerrand demanda en vain un délai pour être en mesure de répondre aux accusations portées contre lui, on lui refusa tous les moyens de se défendre. Il en eût été peut-être quitte pour l'exil si on ne l'avait accusé, en outre, de magie, de sorcellerie et surtout d'avoir pratiqué l'envoûtement. Aussi fut-il condamné à être pendu ; « malgré sa qualité et ses services, dit Poucet de la Grave, il fut pendu au gibet de Montfaucon, qu'il avait fait élever luimême et éprouva l'Ignominie de sa situation par lêis Insultes dont le peuple l'accabla depuis Vin-

cennes jusqu'au lieu de son supplice. Il fut, depuis, reconnu innocent et inhumé aux Chartreux de Paris. »

De cette époque jusqu'au règne de Louis XI, on n'entend plus parler de prisonniers au donjon et les noms de ceux qui y furent enfermés sous ce dernier roi n'ont pas été conservés. Sous François P^, l'amiral Chabot fut amené à Vincennes pour y être jugé par un tribunal composé de commissaires choisis dans tous les parlements et présidés par le chancelier Poyet ; c'est le seul prisonnier connu de cette époque.

En 1556, sous le règne de Henri II, on mit en sûreté au château un certain nombre de prisonniers de guerre espagnols, en attendant que leur rançon fût payée ou qu'on eût réglé un cartel d'échange. Le plus important de ces derniers était un seigneur castillan de la plus haute distinction, Philippe de Crouy, duc d'Ârcos ; il put se procurer des habits de paysan, couper ses cheveux et s'échapper ainsi du château. On soupçonna qu'il avait dû être aidé par quelqu'un dans son évasion, et on accusa de ce fait sa cousine Françoise d'Amboise, veuve de Charles de Crouy Sénignani, dont il était tendrement aimé. Le lieutenant criminel, Jean Memrier, ûi arrêter la coupable et la fit enfermer dans le cachot qu'avait habité sou cousin ; on la traita en

criminelle de bas étage, bien qu'elle fût protégée par les Guises, si redoutés à cette époque .

Les autres prisonniers que contenait alors le donjon étaient des calvinistes dont les prisons commençaient à s'emplir. Parmi ceux-ci se trouvaient Robert Stuart, le bailli de Saint-Âgnan, de Soucelles, le comte de Haram et Gaspard de Heu.

Sous Charles IX et peu de temps avant la Saint- Barthélémy, on enferma également un officier calviniste, nommé Saint-Léger, qui voulut garder dans son cachot son chien favori, un beau lévrier d'une intelligence remarquable et qu'il afFectionnait beaucoup. On lui refusa cette faveur et le pauvre animal vint, parait-il, chaque jour aboyer sous les fenêtres du donjon de manière à être vu par son maître qu'il apercevait derrière les barreaux ; il lui témoignait sa joie par des sauts et des bonds.

Saint-Léger fut mis en liberté et mourut peu de temps après ; le lévrier crut qu'il était de nouveau enfermé et revint au château, où le guichetier le recueillit. Chaque jour, il venait contempler pendant des heures entières les fenêtres de l'ancien cachot de son maître. Si cette histoire n'est pas apocryphe, le lévrier de Saint-Léger mérite une place dans la galerie des animaux célèbres.

Le château de Vincennes reçut vers la même épo<|ue deux hôtes illustres : le duc d'Alençon,

frère du roi, et Henri, roi de Navarre, qui fut plus tard Henri IV. La reine-mère avait eu vent d'un complot destiné à écarter du trône son fils préféré, Henri, duc d'Anjou, qui régnait alors en Pologne en attendant que la mort de Charles IX, qui agonisait, lui donnât le trône de France. Elle feignit de tout ignorer, fit transporter le roi à Vincennes et invita le duc et le roi de Navarre à prendre place dans son carrosse, mais, quand ils furent arrivés, elle leur déclara qu'ils n'étaient pas, à la vérité, prisonniers, mais que, cependant, on ne leur permettrait pas de sortir du château. Ils restèrent ainsi dans une douce captivité jusqu'à l'arrivée de Henri III, qui quitta en hâte Varsovie à la nouvelle de la mort du roi Charles IX, son frère.

En même temps que ces princes, on enferma au donjon les maréchausL de Montmorency et de Cossé-Brissac qui étaient des amis dévoués de Henri de Navarre. On se saisit également de deux gentilshommes piémontais : La Môle et Coconas qui furent condamnés à avoir la tète tranchée et exécutés.

Pendant le règne de Henri IV, on entend peu parler de prisonniers au château ; ce ne fut que sous Louis XIII que le donjon et les tours commencèrent de nouveau à se remplir de captifs. Le premier qui y fut enfermé, sous la régence de Marie de Médicis, fut Henri, prince de Condé, pre-

mier prince du sang, qni s'élait mis à la tête d'un parti paissant avec le but de renverser le nouveau roi et de se faire couronner à sa place. Il avait pris pour devise : « Barre à bas », parce que ses armoiries ne différaient des armes des rois de France que par une barre située au milieu des fleurs de lys. Ce cri de ralliement indiquait clairement le désir qu'il avait que cette barre fut ôtée et de monter alors sur le trône de France. Il avait fait entrer dans son parti Vendôme et Mayenne. Bientôt, la reine-mère fut avertie de ce complot ; elle fit arrêter le prince le 16 septembre 1616 ; on le conduisit à la Bastille, où il resta un an, et^ de là, à Vincennes, dont le comte de Bournonville était gouverneur et le baron de Persan commandant.

La captivité du prince n'offre aucune particularité intéressante et ne fui pas très rigoureuse ; on permit à là princesse, sa femme, de s'enfermer avec lui ; elle y accoucha d'un fils qui mourut quelques jours après sa naissance.

Bientôt, sur les instances du duc de Luynes, favori de Louis XIII, on permit au prisonnier de voir ses amis. Pendant une maladie grave dont il fut attaqué vers la fin de mars 1619, le gouvernement enjoignit aux évêques d'ordonner des prières pour sa guérison. Pendant sa convalescence, on lui permit de sortir du donjon pour occuper un appartement du château, d'entendre la messe dans la

Sainte-Chapelle et de chasser quelquefois dans le parc. Au bout de quelques mois» Luynes, messager officieux, qui voulait s'acquérir le prince, vint à Vincennes et lui apporta, de la part du roi, la lettre suivante :

« Mon cousin, je ne vous dirai pas combien je vous aime ; je vous envoie mon cousin, le duc de Luynes, qui sait les secrets de mon cœur et vous les dira plus amplement. Venez- vous-en plus promptement que vous pourrez, car je vous attends avec impatience, et cependant je prierai Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

« Louis. »

Ce fut le 20 novembre 1619 que les portes s'ouvrirent devant lui. Sa captivité avait duré trois ans.

Le gouverneur Bournonville et le commandant Persan furent eux-mêmes emprisonnés dans le donjon pendant plusieurs mois pour n'avoir pas montré assez de respect à l'égard de leur éminent prisonnier.

Quelques années après ces événements, le donjon reçut un autre personnage important, quoique d'un rang moins élevé que celui des précédents. Ce fut un Corse, nommé d'Omano, que l'on appelait le colonel, bien que ce grade ne lui eût jamais été cpnféré ; il av^it succédé, en 1621, au comte dç

Ludes dans la place de gouverneur de Gaston d'Orléans, frère du roi. Il usa, pour satisfaire son ambition, de son influence sur ce jeune prince qui avait reçu une éducation pitoyable et dont Tignorance égalait l'orgueil ; il organisa même un complot contre le cardinal de Richelieu. C'est pour ce fait qu'il fut arrêté, en 1626, avec Chaudebonne, premier maréchal des logis de la maison du roi ; on les conduisit à Vincennes sous l'escorte des chevau-légers et des mousquetaires du roi et de cent soixante soldats du régiment des gardes, qui devaient rester au donjon ; ils furent reçus par le gouverneur d'Hécourt qui avait tout préparé pour les recevoir. D'Ornano fut d'abord servi avec luxe par les officiers de la bouche du roi ; puis on les lui ôta, on remplaça la vaisselle d'argent par de l'étain, et le commandant du donjon fut chargé de le faire servir par les gardiens. Ce changement irrita vivement le colonel et l'inquiéta fort, il crut qu'on avait reçu l'ordre de l'empoisonner, refusa de manger ce qu'on lui servit et fit part de ses appréhensions au commandant, qui lui répondit : «Vous avez grand tort de craindre qu'on ne vous empoisonne car, lorsque le roi le voudra, il n'aura qu'à m'envoyer un ordre pour que je vous poignarde de ma propre main sans m'amu^er à vous donner du poison. )i

Peu de temps après» d'Omano, en quittant la table, fat pris de douleurs d*entrailles si violentes qu'il tomba et perdit connaissance en même temps qu'il était atteint d'une grosse fièvre. On appela trois des plus célèbres médecins de Paris qui ordonnèrent divers remèdes» mais le mal empira rapidement et il mourut presque aussitôt, le 2 septembre 1626» à Tâge de quarante-cinq ans et après quatre mois d'emprisonnement.

Le bruit courut à cette époque qu'il avait été empoisonné par ordre du cardinal; celui-ci, dans ses Mémoires, cherche à combattre cette accusation et raconte dans les termes suivants la mort de d'Ornano : « Le maréchal d'Omano mourut le 2 septembre 1626. La tristesse qu'il eut de sa prison» augmentée par l'accomplissement du mariage de Monsieur, fut cause de sa mort. Le vertige dont il était travaillé tourna en haut mal, et sa gravelle lui apporta une rétention d'urine. Il fut assisté avec un grand soin par les sieurs Carré, médecin de Paris, Letellier, médecin du roi, et Brayer» médecin du comte de Soissons. Le père Gibieu» prêtre de l'Oratoire, docteur de Sorbonne, fut toujours auprès de lui pour le consoler jusqu'au dernier soupir. Le roi fut fâché que Injustice de Dieu eût prévenu la peine et qu'il fût mort avant le jugement de son procès, qui eût justifié à toute la France sa détention, que les personnes conjurées

contre le roi et son Etat publiaient avoir été injuste. »

Trois mois avant la mort du maréchal d'Omano, on avait enfermé à Vincennes le duc de Vendôme et le chevalier» son frère, grand prieur de France, fils naturels et légitimés de Henri IV. Ils étaient accusés d'avoir pris part à la conspiration ourdie par d'Ornano. Le grand prieur n'eut point la force de supporter sa mauvaise fortune, et, atteint d*une maladie de langueur, mourut dans sa prison le 8 février 1629. On croit généralement qu'il mourut empoisonné. Richelieu, dans ses Mémoires, s'efforce, comme il l'a fait pour d'Ornano, d'établir que cette mort fut toute naturelle.

Le duc de Vendôme, frère du grand prieur, fit tous les aveux qu'on lui demanda, et ne sortit cependant du donjon qu'après quatre ans et sept mois de captivité.

En 1629, Gaston d'Orléans, frère du roi, devint épris de la belle princesse Marie de Gonzague, fille du duc de Nevers, et songea à l'épouser. La reine Marie de Médicis, n'ayant pas trouvé cette union compatible avec sa politique, défendit à Gaston, son fils, de donner suite à cette passion. Celui-ci paraissant disposé à passer outre à cette défense, on fit arrêter la jeune princesse qui, conduite à Vincennes, séparée de ses amies et de ses gens, fut jetée dans un cachot grillé qu'on n'avait

- lapas eu le temps de meubler. Elle n*y eut ni lit» ni feu au milieu d'uoe saison rigoureuse. La duchesse de Longueville, chez qui elle logeait auparavant, fut également incarcérée et ne se vit pas mieux traitée.

Louis XIII apprit les mauvais traitements qu'on avait fait subir aux deux princesses et, conseillé par Anne d'Autriche» donna l'ordre de les mettre en liberté. Leur emprisonnement avait duré cinq semaines.

Marie de Gonzague épousa plus tard Jean-Casimir II, roi de Pologne, qui, lui aussi, avait été enfermé au donjon. En 1639, appelé à commander les armées du roi d'Espagne, il traversait la France sous un faux nom lorsqu'il fut découvert, arrêté et emprisonné dans le cachot qu'avait occupé celle qui devait plus tard devenir sa femme.

En 1635, Louis XIII, sur les conseils du cardinal, fit incarcérer à Vincennes le duc de Puylaurens et quelques autres personnages de marque qui gênaient les projets de Richelieu. A peine enfermé, le duc fut attaqué d'une forte fièvre dont il mourut le 30 juin 1635. Des religieux minimes du bois de Vincennes eurent la permission de le visiter dans ses derniers moments. Le bruit courut qu'il avait été empoisonné et l'on dit que le cardinal, en parlant de la mort de ce duc, du maréchal d'Ornano et du grand prieur, s'était écrié :

« Voilà un air bien merveilleux que celui du bois de Vincennes qui fait mourir de la même façon tous les gens qui n'aiment pas le roi et qui conspirent 1 »

L*année suivante, on enferma un ancien capucin, nommé Dubois, qui prétendait avoir trouvé la pierre philosophale et faisait de nombreuses dupes. Il fut pendu après avoir été emprisonné pendant six mois au donjon.

Deux dames, la baronne de Beausoleil et sa fille, farént enfermées vers la même époque pour avoir, avec une baguette de coudrier, prétendu découvrir des trésors et des sources. Ces pratiques de sorcellerie, qui étaient si sévèrement punies à cette époque, n'avaient pourtant pas été très fructueuses pour les prisonnières, car elles manquaient, dans leur prison, de vêtements et des choses les plus nécessaires à la vie. Le baron, qui avait étéécroué à la Bastille, y vivait également dans un dénûment efiFroyable, presque nu, couvert d*immondices et à moitié fou. L'abbé de Saiut-Cyran leur fit parvenir à tous trois du linge, des habits et des secours. Cet abbé de Saint-Cyran, Jean Duvergier de Hauranne, qui se montrait si charitable, fut, en 1638, accusé de jansénisme et enfermé au donjon, sur les instances des Jésuites. 11 y resta cinq années; le gouverneur de Vincennes était alors Bouthilier, marquis de Chavigny. Le pieux abbé

fut» en prison, respecté et vénéré comme un saint par les habitants du château; le cardinal n'osa pas Tempêcher de dire sa messe tous les jours ; il écrivit en cachette un grand nombre de volumes et contribua, avec Arnaud et Nicole, à la gloire de Tabbaye de Port-Royal.

Vers la fin du règne de Louis XIII, on enferma divers prisonniers de guerre plus ou moins célèbres ; en 1638, le fameux Jean de Werth, ce partisan allemand, pris par Turenne au combat de Rheinsfeld après s*être avancé à la tête de ses bandes espagnoles presque sous les murs de Paris ; en 1640, le général baron d*Eghenfort, l'un des meilleurs généraux de l'empereur ; Coloredo, jeune officier de grande espérance, pris en Lorraine par le marquis de la Force, et, en 1642, des officiers espagnols, parmi lesquels le comte de Lamboy, Merci et Landron qui furent détenus jusqu'à ce qu'ils eussent fourni leur rançon, qui fut de vingt mille écus pour le premier et de trois mille pour les autres.

La captivité de ces prisonniers de guerre ne fut pas très rigoureuse : Richelieu, donnant au palais Cardinal une fête splendide avec ballet et représentation de Mirante, voulut que tous les officiers étrangers enfermés au donjon y assistassent ; toute la noblessed'épée, d'église et de robe y avait également été conviée. Ce fut à cette fête que Jean de

Werth, dont nous avons déjà parlé» répondit à ceux qui lui demandaient ce qui l'avait le plus étonné dans ce qu*il venait de voir : « Ce qui m*a surpris par-dessus tout» c'est de voir qu'en un royaume très chrétien comme la France» les évêques soient à la comédie pendant que les saints sont en prison. » Il faisait évidemment allusion à la captivité du pieux abbé de Saint-Cyran.

Une des dernières victimes de Richelieu fut le comte de Montresor» chez qui la duchesse de Chevreuse» partant en Angleterre pour fuir les importunités amoureuses du Cardinal, avait laissé en dépôt son or et ses pierreries. Il n'en fallut pas davantage pour qu'il fût arrêté» conduit d'abord à la Bastille, puis au donjon où il resta quatorze mois prisonnier.

La mort du cardinal ne lui fit pas ouvrir les portes de son cachot ; ce ne fut qu'un an après cet événement qu'on le mit en liberté à la suite de pressantes sollicitations.

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