CHAPITRE XI
Ylncennes prison d^fitat. — Administration Intérieure du don|on*
Le donfoD, avec ses murailles de trois mètres d'épaisseur, ses fossés larges et profonds, la galerie couverte qui Tentoure à la base et son unique entrée fermée par trois portes, avait toutes les qualités requises pour devenir une prison sûre et discrète. Les précautions prises par Philippe de Valois et ses successeurs pour empêcher les ennemis d*y pénétrer du dehors pouvaient également servir pour empêcher d'en sortir ceux qu'on y enfermerait. Ce géant de pierre était prédestiné à devenir geôle.
Ce fut Louis XI qui, vraisemblablement, lui donna le premier cette sombre destination ; en effet, un compte de réparations faites au donjon en 1472 nons indique que, dès celte époque, on y mettait
des prisonniers d*Etat ; c'est la première fois qn'on le trouve employé à cet nsage.
Ce fut le barbier du roi, Olivier le Daim, surnommé encore le Mauvais ou le Diable, qui en fut nommé capitaine-concierge et logé dans la tour du Village; il vécut là en véritable châtelain. Pour embellir son domaine, il fit planter plus de trois mille chênes dans le parc qui avait été coupé en partie sous Charles VI et dévasté plus récemment par les Anglais.
Les appartements royaux des différents étages du donjon furent transformés en cachots ; cette transformation dut se faire aisément, car les logements des châtelains du xiv* siècle ressemblaient singulièrement à des prisons; quelques solides portes et de résistants barreaux durent en faire tous les frais.
Certains écrivains se sont plu à faire une lugubre énumération des modifications apportées à l'ancien château ; selon eux, la salle du premier étage devint la salle de la question, on y établit des sièges de pierre pour placer les malheureux destinés à être torturés, on scella dans le mur, de chaque côté, des anneaux de fer pour assujettir leurs membres au moment du supplice, on fit pratiquer des oubliettes et quand tous ces travaux furent terminés, on amena dans des cages de fer plusieurs prisonniers enfermés précédemment à Montlhéry
où le roi ne les croyait plus en sûreté. Il est possible que ces raffinements de cruauté aient été en usage à Vincennes à certaine époque, mais, si ce donjon de mélodrame a jamais existé, il faut bien avouer que celui du xviii* siècle n'y ressembla guère. N'oublions pas, en effet, que le donjon de Vincennes, de même que la Bastille, fut la prison élégante, aristocratique, n'abritant que des pri* sonniers de marque, des princes du sang, de grands seigneurs pour lesquels on avait toutes sortes d'attentions, de riches bourgeois ou des écrivains que l'on voulait ménager et que les gens du peuple étaient plutôt enfermés à Bicêtre ou dans d'autres prisons au régime plus sévère, à la divscipline plus rude.
Vincennes, plutôt qu'une prison, est un château où le roi oblige, pour une cause ou pour une autre, certains de ses sujets à séjourner. La plupart de ceux-ci y vivent à leur guise, s'y font servir par leurs propres domestiques, sont autorisés à se promener dans le Petit-Parc, quelquefois même dans le bois; ils peuvent y recevoir leurs parents et amis et sont l'objet d'une surveillance si peu étroite qu'il suffira à Latude de pousser la porte du jardin pour se trouver libre. Le grand Condé peut, à son aise, se livrer à la culture des œillets, Diderot y reçoit la visite de sa femme, de J.-J. Rousseau et de d'Alembert et va avec eux faire
de longues promenades sous les grands chênes du bois ; il reste en communication avec les imprimenrs de TEncyclopédie qni lui envoient des épreuves à corriger et reçoivent de lui de la copie faite dans sa prison; cniaines nuits, il quitte même le donjon pour aller à Champigny ou à Paris voir sa maîtresse, Mme PuisieuK, dont il est très jaloux et réintègre ensuite son cachot avec la quasi-complicité du gouverneur. Le marquis de Miratieau» enfermé dix jours au chftteau, a un domestique auprès de lui et sa femme le vient voir. Le roi dépense quinze livres par jour» plus de trente francs de notre monnaie, pour son entretien i. Les pensions du roi étaient souvent plus élevées encore selon la qualité du prisonnier : pour un maréchal des camps et armées, un commandant ou lieutenant du roi» le gouverneur recevait soixante livres par jonr; pour l'entretien d'un marquis, d'un lieutenant général des armées, d'un conseiller des cours souveraines, d'un abbé, d'un commandataire, il touchait soixante -quinze livres; d'un réchal de France, d'un grand officier de la couronne, d'un gouverneur général de province, quatre-vingt-cinq livres; d'un duc, d'un comte, d'un évêque, d'un président à mortier, cent livres, et
* Panek-Brentano. TJgendet et tirehiua de la Bastille.
enfin, pour des princes ou princesses un sang, pour les archevêques et cardinaux, les pensions du roi étaient de cent cinquante livres par jour. II faut doubler ou tripler ces chiffres pour connaître la valeur qu'ils représenteraient aujourd'hui.
Avec de pareilles sommes à sa disposition, le gouverneur était en mesure de bien traiter ses pensionnaires \ il est regrettable qu*on n'ait pas retrouvé certains menus des repas faits au donjon par les hauts personnages qui y furent enfermés. Si on en juge par ceu4 que M. Funck-Brentano a retrouvés dans les archives de la Bastille, qui était une prison de luxe comme celle de Vincennes, on peut penser que bien des pauvres diables en liberté auraient envié le îsort des captifs du donjon.
Loin de nous, cependant, la pensée de vouloir faire considérer le donjon de Vincennes commeun nouvel Eden, un séjour de délices : une prison est t()tijours une prison, si douce qu'elle soit, et ni la bonne chère ni les égards des geôliers ne peuvent compenser la perte de la liberté, mais il faut se garder aussi de tomber dans l'exagération con^ traire et de dramatiser le séjour dans cette prison qui, avec un aspect terrifiant, avait de si doux accommodements avec certains de ceux qu'elle renfermait.
Le personnel intérieur et fixe du donjon était ooïnposé du ^uverneur, d'un lieutenant du roi,
d*an major, d'un chapelain, d*un médecin, d*un chirurgien et d*un apothicaire. Un cuisinier en chef, deux aides, quatre servants, deux servantes et quatre valets portaient aux prisonniers leur nourriture et tout ce qui leur était nécessaire.
Le château était gardé par des compagnies militaires qui montaient la garde très régulièrement toutes les vingt-quatre heures, envoyaient une ronde toutes les demi-heures et faisaient, le matin et le soir, avant l'ouverture et la fermeture des portes, le tour des fossés. La nuit, les soldats du corps de garde rentraient en dedans; les ponts étaient levés, les portes des tours fermées et verrouillées et leurs clefs déposées avec toutes les autres dans les mains d'un officier qui entrait et sortait avec la garde et n'avait aucune juridiction dans le donjon.
Deux sentinelles étaient placées de manière à pouvoir veiller sur toutes les faces de la masse carrée que flanquent les tours. Toutes ces précautions n'empêchaient pas les sentinelles du dehors de faire sans cesse circuler les paysans des environs ou les curieux qui s'arrêtaient pour examiner le donjon en leur disant: « passez votre chemin. »
Les chambres des prisonniers, situées, à chaque étage, dans les quatre tours d'angle du donjon, étaient séparées par la vaste salle gothique dont nous avons parlé en faisant la description du
château; cette salle servait de promenoir quand la pluie ou un ordre exprès empêchait les prisonniers de descendre au jardin ou au préau.
L'ordre, la police et le traitement des prisonniers appartenaient au gouverneur qui rendait compte de toutes les choses au lieutenant général de police qui faisait son rapport au roi.
C'est généralement en vertu d'une lettre de cachet que Ton était incarcéré au donjon ; pourtant, à partir du règne de Louis XIV, on y envoya des prisonniers de qui le procès avait été instruit par des juges régulièrement constitués. De cette époque, on partagea entre la Bastille et Vincennes les accusés qui comparaissaient devant la chambre de l'Arsenal.
Lorsqu'une lettre de cachet avait été signée, on faisait ordinairement procéder à l'arrestation par un exempt de robe courte. Celui-ci, accompagné de cinq ou six hoquetons, se présentait chez la personne qu'il était chargé d'emprisonner, la touchait d'une baguette blanche et la priait avec politesse de monter dans un carrosse qui attendait et qui prenait aussitôt le chemin de Vincennes. A la porte du château la sentinelle criait : « Qui va là ? ». L'exempt répondait : « Ordre du roi I ». Les soldats de garde devaient se retourner face à la muraille ou rabattre leur coifiFure sur les yeux. Le carrosse s'avançait, une cloche tintait. « On y va I »
criait rplAcier 4« s^rvîce^LeponMei^s&^abaissaiU Sous Iq guichet on «ci vojait entouré 4e murailles énormes et l'on ^ trouvait au pied du donjou. Là une seule entrée, avec deun; sentinelles çt trois portes; oeUe qui communiquait au donjon ne pouvait s'ouvrir» ni du ded^^ns ni du dehors, que par Tentremise du porte^Ief^ ou du sergent de giurde; l'un sans l'autre n>ût pu y réussir. Ml commence Tescfilier qui mène au^ tours» et trois por-^ tes fermaient encore cet escalier^
Mirabeau, qui fut enfermé quelque temps au donjout fait dans son mémoire i&ur /e^ Lettres de cachet le récit de l'arrivée d'un prisonnier et donne les détails suivants sur la manière dont il était traité :
« C'est ordinairement la nuit qu'il y est plongé, car on s'accoutume en Frçince à la méthode espagnole qui du moins, est une sorte d'hommage que le despotisme rend à l'opinion publique et à l'équité ; il craint d'exciter trop souvent Tindignation ou la terreur ; il craint que le soleil n'éclaire ses violences. La faible lueur d'une lampe vraiment sépulcrale éclaire les pas du captif. Peux conducteurs, semblables à ces satellites infernaux quQ les poètes placent dans le Ténare, guident sa marche. Des verrous sans nombre frappent ses oreilles et ses regards ; des portes de fer tournent sur leurs gonds énormes et les voûtes retentissent
de cette lugubre harmonie. Un escalier tortueux, étroit» escarpé, allonge le chemin et multiplie les détours ; on parcourt de vastes salles ; la lumière tremblante qui perce avec effort dans cet océan de ténèbres et laisse apercevoir partout des cadenas, des verrous et des barres, augmente Thorreur d'un tel spectacle et l'effroi qu'il inspire^ Le malheureux arrive enfin dans son repaire : il y trouve un grabat, deux chaises de paille et souvent de bois, un pot presque toujours ébréché, une table enduite de graisse... et quoi encore?... Rien... Imaginez Veffet que produit sur son âme le premier coup
d'œil qu*il jette autour de lui Le malheureux
patient est dépouillé de tous ses effets : argent, montre, bijoux, dentelles, porte^rfeuille, couteau, ciseaux ; tout lui est enlevé. Pourquoi ? Je Tignore. . •
« Suit une injonction laconique et hautaine d'éviter le bruit le plus léger... C'est ici la maison du silence, dit le commandant. . . Hélas l le malheureux auquel il parle se demande si ce n'est pas plutôt celle de la mort.
« Une fois incarcéré, on donnait au prisonnier un bouilli et une entrée ; le menu était le même pour toute l'année ; cependant, le jeudi il y avait un rôti et une entrée à souper. De plus, on avait droit à une livre de pain et une bouteille de vin par jour.
« I^s prisonniers qui voulaient se nourrir à
leurs frais payaient trois livres par repas ; ils n*en étaient pas beaucoup mieux pour cela. On donnait aussi à chaque détenu quatre serviettes et deux torchons par semaine, une paire de draps par mois; six chandelles par semaine en été et huit en hiver. Il leur était interdit de posséder un couteau dans la prison ; ils étaient obligés dç dépecer la viande avec leurs doigts et à Taide d'une fourchette d'étain. Ils dînaient à 11 heures du matin et soupaient à 5 heures du soir, dans toutes les saisons, ce qui les laissait dix-huit heures sans prendre aucune nourriture et six heures seulement entre chaque repas.
a La nourriture était non seulement insuffisante mais encore de mauvaise qualité et c'est ce chapitre qui formait le plus clair des revenus du Gouverneur. Lorsque le lieutenant-général de police venait au Donjon pour y faire l'inspection qui lui incombait, il était tout d'abord reçu chez le commandant où l'attendait un splendide repas. L'amphitryon laissait entrevoir que son cuisinier était celui du Donjon, ce qui donnait à l'inspecteur une bonne impression ; puis, lorsqu'il était bien restauré, il faisait la visite des cachots où il passait à peu près une heure et ne voyait à peine que la moitié des prisonniers; ceux-ci, occupés avant tout de solliciter leur mise en liberté, ne pensaient même pas à se plaindre du traitement
et, chaque année, le roi recevait de magnifiques rapports sur les prisons d'Etat. Ponr obtenir quelques feuilles de papier à lettre, il fallait faire plusieurs demandes au gouverneur, par rintermédiaire d'un porte-clefs ; au bout de quelques mois, on obtenait enfin ce papier paraphé et numéroté ; il était interdit de cacheter ses lettres, même quand elles étaient adressées au lieutenant de police ou à un ministre. Pour obtenir un livre, il fallait ouvrir de nouvelles négociations : le gouverneur ne voulait prêter qu'un volume à la fois ; lorsque celui-ci était lu, il fallait attendre assez longtemps avant d'en obtenir un autre ; enfin, on ne prêtait aucun livre qui ne portât la mention avec privilège et approbation^ lors même cet ouvrage eût été l'œuvre d'un des pères de l'Eglise.
« Chaque jour, on permettait à quelques prisonniers (les plus favorisés), de sortir dans un jardin de trente pas situé au pied du Donjon.
« Ceux-ci étaient accompagnés de leur porteclefs qui ne devait pas les quitter un instant, ni leur adresser la parole. On pense bien que le porte-clefs faisait tout ce qu'il pouvait pour que la promenade, (lui était pour lui une corvée, eût la
plus courte durée possible
« Telle est la vie que l'on mène dans ce sépulcre appelé Château, où les chagrins vengeurs et les pâles maladies, et la tristesse et précoce vieillesse
ont fixé leur demeure et dont on ne sort le plus souvent que pour aller dans cet asile sûr où Ton brave la tyrannie ; où Ton dépouille la douleur ; où la superstition même perd ses craintes ; où Dieu, plus indulgent et plus juste que les hommes, pardonne à nos faiblesses et punit nos tyrans ; où, plongés dans un éternel sommeil, les malheureux cessent de se plaindre, les méchants de persécuter, les amants de se consumer dans d'inutiles désirs et de répandre des pleurs... Pleurs cruels qui abattent le cœur et ne le soulagent pas. »
Mirabeau, on le voit, ne nourrit pas de tendres sentiments, et cela se conçoit, pour le donjon de Vincennes où il a gémi pendant si longtemps.
Malgré des adoucissements très réels, il serait absurde de prétendre, en effet, que des captifs ont été satisfaits de leur incarcération ; la liberté est un bien si précieux que rien ne peut compenser sa perte et une seule chose suffirait à condamner sans appel devant l'esprit moderne les prisons de l'ancien régime, même celles où l'on était relativement bien traité, c'est l'arbitraire avec lequel on y était plongé. Au xviii^ siècle, un écrivain donnait de la prison d'Etat la définition suivante : « Toute maison solidement bâtie, hermétiquement fermée et diligemment gardée, où toute personne, quels que soient son rang, son âge, son sexe, peut entrer sans savoir pourquoi, rester sans savoir combien.
en attendant d'en sortir sans savoir comment. » Et le fameux Cagliostro, dans sa lettre au peuple français, disait en 1786 : « Vous avez tout ce qu'il faut pour être heureux, vous autres Français : sol fécond, doux climat, bon cœur, gaieté charmante, du génie et des grâces, propres à tout, sans égaux dansTart de plaire, sans maîtres dans les autres ; il ne vous manque, mes bons amis, qu'un petit point : d'être sûrs de coucher dans vos lits» quand vous êtes irréprochables. »
Un malheureux était souvent, en effet, brusquement séparé des siens, arraché à ses intérêts les plus graves, réduit à passer de longues années entre quatre murailles épaisses sans savoir ni pour quelle cause, ni pour combien de temps. Que de pleurs amers, que de rages impuissantes» que de froids désespoirs ont été impitoyablement étoufFés pendant plusieurs siècles par cette impassible masse de pierres du donjon de Vincennes, aveugle instrument de vengeance plutôt que de répression, et où, encore aujourd'hui, on retrouve plus clairement les traces de la force que celles de la loi.