‹ Le château royal de VincennesChapitre 17 sur 31 · IM · texte numérisé non relu

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fit ééeider m perte. Maarlii prétendit aToir dé« eonvert un complot dirigé contre Ini et tnmé par Beaofort. Il fit arrêter et enfermer an donjon le roi des Halles qoi fat confié à la sarveillance d'nn exempt des gardes du corps nommé La Ramée et de sept ou huit gardes qui couchaient dans sa chambre et ne le quittaient ni jour ni nuit. On lai donna pour le service un yalet de chambre et un cuisinier de la bouche du roi.

Il passa ainsi cinq années au bout desquelles il parvint à s'échapper. Depuis longtemps il entretenait des intelligences avec un de ses gardes nommé Vaqgrimault qui Ini apporta des corres- IHmdances de ses amis et le plan de plusieurs tentatives d'évasion. « Le temps venu pour Texécution, disent MM. Alboize et Maquet (1), ils choisirent le jour de la Pentecôte, parce que la solennité de cette fête occupait tout le monde au service divin. A Thenre où les gardes dînaient, le dnc de Beaufort demanda à La Ramée de s'aller promener en une galerie où il avait quelquefois permission de respirer le grand air. Cette galerie 69t plus basse que le donjon» où il était logé, mais néanmoins fort haute, selon la profondeur des fessés, sur quoi elle regarde des deux côtés. La Ramée le suivit à cette promenade, et demeura

(1) Alboize et Maquet. Histoire de la Bastille et 4n fionjon rf^ Yincennet,

seul avec lui dans la galerie. Vaugrimault feignit alors d'aller diner avec les autres, mais, contrefaisant le malade, il prit seulement un peu de vin, et, sortant de la chambre, ferma la porte sur eux, ainsi que les portes situées entre la galerie et le lieu du repas ; il alla ensuite rejoindre le prisonnier et la Ramée, et, entrant dans la galerie, la ferma aussi. Il prit les clefs de toutes les portes. En même temps, le duc, qui était d*une belle taille, et Vaugrimault, se jetèrent sur La Ramée, l'empêchèrent de crier, et, sans vouloir le tuer, bien qu'il fût périlleux de ne le pas faire, ils le bâillonnèrent avec une poire d'angoisses, lui lièrent les mains et les pieds, et le laissèrent là. Aussitôt, ils attachèrent une corde à la fenêtre, et descendirent l'un après l'autre : Vaugrimault le premier, parce que, disait-il, monseigneur sera seulement remis en prison si l'on nous prend, mais, moi, je serai pendu. Ils se laissèrent couler jusque dans le fossé, dont la profondeur est si grande, que, malgré la longueur de leur corde, elle se trouva trop courte de beaucoup, si bien que, se laissant tomber en bas, le prince faillit se blesser grièvement ; la douleur le fit évanouir, et il demeura longtemps en cet état sans pouvoir reprendre ses esprits. Étant revenu à lui, quatre ou cinq hommes, apostés de l'autre côté du fossé, et qui l'avaient vu presque mort, jetèrent une

autre corde» qu'il s'attacha lui-même autour du corps, et de cette sorte, ils le tirèrent à force de bras jusqu'à eux, Vaugrimault étant toujours sauvé le premier, selon la parole que le prince lui en avait donnée. Quand le duc fut en haut, il se trouva en mauvais état, car, outre une blessure qu'il s*était faite, la corde lui avait serré la poitrine à l'étouffer; mais le courage lui revint, et il put aller rejoindre cinquante hommes à cheval qui l'attendaient au bois. )>

« Aussitôt que M. de Beaufort se vit au milieu de cette troupe, la joie d*être en liberté fut si grande qu*en un moment il se trouva guéri de tous ses maux, et, sautant sur un cheval qu*on lui tenait préparé, il s'en alla et disparut comme un éclair, ravi de respirer et de pouvoir dire : « Ah I je suis libre I »

« Une femme, qui cueillait des herbes au bord du fossé, et un petit garçon virent tout ce qui se passa en cette circonstance ; mais ces hommes de l'embuscade les avaient tellement menacés que, n'ayant pas d'intérêt à empêcher l'évasion du prince, elle et son fils demeurèrent occupés paisiblement à regarder. Sitôt qu'il fut parti, la femme alla le dire à son mari, jardinier du château, et tous deux avertirent les gardes, mais il n'était plus temps. On s'occupa seulement de délivrer

ceux que Vâugrimâult avait enfermés à double tour derrière les massives portes du donjon. »

Cette évasion fit beaucoup de bruit ; on s'en prit à Cbavigni» le gouverneur du château, que l'oti fit enfermer dans le cachot même du duc. Quant à Beaufort, à peine échappé, il se rendit dans ses terres du Vendômois, en attendant un moment favorable pour rentrer à Paris.

Pendant les troubles de la Fronde, Mazarîn fit arrêter trois membres influents du Parlement : Blancménil, Broussel et Charton. Seul des trois, le président Charton fut conduit au donjon de Vincennes.

Les troubles et les intrigues continuant à la cour, Mazarin, peu rassuré en voyant l'attitude du grand Condé, du prince de Conti et du duc de Longueville, les fit arrêter tous trois et conduire à Vincennes, qui était alors commandé par le baron de Drouet.

Le prince de Condé conserva seul son sang<froid : il chantoitjaroit et priait Dieu, jouait tantôt du violon, tantôt du volant. Le duc de Longueville, très affecté, se montra abattu. Le prince de Conti se crut perdu, il pleurait, ne quittait pas le lit et demanda au gouverneur une Imitation de Jésus- Christ. Condé se contenta de faire un jeu d'esprit en réclamant une Imitation du duc de Beaufort, Il se prit de passion pour le jardinage, se mit à cultiver

des fleurs et surtout des œillets dans un jardinet situé au pied du donjon, ce qui inspira à M"^ de Scudéri les vers suivants :

En voyant ces œillets qa'an illustre guerrier Arrosa d'une main qui gagna des batailles , Souviens-toi qu'Apollon bâtissait des murailles. Et ne t'étonne pas que Mars soit jardinier.

Voici comment Guy Joly raconte dans ses mémoires l'arrestation du prince de Condé :

u Pour cet eflfet, il (Mazarin) fit entendre à M. le Prince qu'il avait reçu avis que des Coutures, un des principaux sujets du procès criminel, était caché dans une maison de la rue Montmartre, d'où il devait le faire enlever après diner ; et que, pour le faire plus sûrement, il fallait donner ordre aux gendarmes de monter à cheval et de se tenir prêts à tout événement derrière le Palais-Royal, ce que Son Altesse approuva. Le ministre lui dit aussi qu'il avait reçu des dépêches d'Allemagne sur lesquelles il fallait assembler le conseil, et qu'il serait bon que Son Altesse fît avertir M. le prince de Conti et M. le duc de Longueville de s'y trouver, ce qu'il fit aussitôt. Ainsi ces trois princes s'étant rendus à rheure ordinaire du conseil au Palais-Royal, furent arrêtés par le sieur Guitaut, capitaine des gardes de la reine, et par le sieur de Comminges, son neveu, le 16 janvier 1650. Et bientôt après être descendus par Tescalier qui conduit au jardin, on

— leste teor fit traverser pour monter ensuite dans te même carrosse» où te sieur de Comminges monta seul avec eux.

« Ils furent menés au château de Vincennes avec une escorte de cinquante chevaux, tant gendarmes que gardes de la reine, commandés par le sieur de Miossens, depuis maréchal d'Âlbret et de Comminges. Il arrivèrent fort tard à Vincennes, le carrosse s'étant rompu en chemin. Ce qui donna occasion à M. le prince de proposer à Miossens de le sauver. Mais il répondit à Son Altesse que la fidélité qu'il devait au roi ne te lui permettait pas, et le sieur de Comminges, ayant entendu la proposition et remarqué que Son Altesse jetait les yeux de toutes parts pour voir s*il ne lui venait pas de secours, lui dit qu'il était son très humble serviteur, mais que quand il était question du service du roi, il n'écoutait que son devoir et que s*il venait du monde pour les sauver, il les poignarderait plutôt que de les laisser sortir d'entre ses mains, et de ne pas rendre bon compte à Sa Majesté, qui lui en avait confié la garde. Le discours, quoique dur, n'empêcha que M. le prince n'eût une entière confiance au sieur de Comminges pendant les premiers jours de sa prison. Elle fat même si grande, que Son Altesse ne voulut pas permettre que les officiers du sieur Guitaut, qui les servaient, fissent l'essai des viandes devant eux.

« Mais cela ne dora pas, le sieur de Bar ayant été nommé pour le garder» et on leur donna en même temps des officiers du roi pour les servir.

« Quand on annonça cette nouvelle à M. le duc d'Orléans, Son  Itesse royale dit : Voilà an beaa coup de filet 1 On vient de prendre an lion, un singe et un renard.

« Vers les neuf heures du soir, les portes du château de Vincennes se refermaient sur les prisonniers. Comminges restait chargé de leur garde. Rien n'était prêt, ni lit ni souper. A la Pissotte,on trouva des œufs et du pain, pas de yin.

« Mais Rantzau est ici », dit le prince. Quelqu'un monte en haut du donjon où le maréchal était enfermé; en effet, il avait du vin. Les princes furent logés au-dessous de lui, tandis que les soldats portaient de la paille ; Condé prit des cartes laissées dans le corps de garde et fit une partie avec Comminges.

« Souvent il posait son jeu, méditant, parlant seul ou s'adressant à son partenaire : « Comprenezvous rien à mon arrestation ?

— Eh I monsieur, rappelez-vous pourquoi Tibère ne pouvait souffrir Germanicus » ^

« Le commencement de la prison des princes > fut fort rude, le cardinal les ayant mis à la garde

1 Henri d'Orléans, Revue des Deux-Mondes, 15 mai 1888. . * Guy Joly

de M. de Bar» homme farouche, qui slmagina que le mauvais traitement qu'il leur ferait avancerait sa fortune et lui serait d'un grand mérite à la cour. Ainsi la seule consolation des prisonniers fut le commerce qu'ils eurent dès le troisième ou quatrième jour de leur prison avec leurs amis.

« Le sieur de Montreuil, secrétaire de M. le prince de Conti» était celui qui conduisait le commerce, si adroitement et par des inventions si sab« tiles que le sieur de Bar était souvent lui-même l'instrument dont il se servait pour faire tenir les lettres aux princes.

« Pour cela on avait fait faire des écus creux qui se fermaient à vis» qu'on mêlait avec ceux qu'on envoyait de temps en temps aux prisonniers pour jouer» et que l'on confiait au sieur de Bar pour les leur remettre lui*mème entre les mains.

« On se servait aussi quelquefois du ministère des officiers de la chambre et même d'un valet du sieur de Bar.

« Ce qu'on ne peut pas se dispenser de rapporter ici» c'est que quelques gardes du corps du roi que le sieur de Bar» qui les commandait» tenait toujours enfermés au dedans de la cour du donjon du château de Vincennes» pour leur ôter toute sorte de commerce avec ceux qui en gardaient les dehors et empêcher que par leur moyen les princes reçussent ni lettres, ni billets, ni aucun avis de

vive Toix de ce qui se passait à Paris et ailleurs» prenant aussi compassion de leur état et se persuadant que leurs disgrâces ne pourraient pas être de longue durée, assurés, d'ailleurs, qu'ils seraient très récompensés des services qu'ils leur auraient rendus secrètement, embrassèrent les propositions qu'on trouva les moyens de leur faire» et exécu* tèrent fidèlement tout ce dont on les avait instruits qu'ils feraient pour tenir les princes avertis de tout ce que leurs amis faisaient pour leur procurer la liberté, et de ce qui se passait en Guyenne, en Picardie, en Flandre» à la cour et ailleurs. Ils leur firent passer adroitement du papier» de l'encre et des plumes, dont ils se servirent pendant le temps de leur détention dans le château de Vincennes» où le prince de Condé étant allé dîner» au mois de juin 1662, chez le sieur de Chavigny qui en était gouverneur et étant monté dans la chambre où il était autrefois, trouva encore dans un trou de la cheminée les deux plumes qu'il y avait laissées. Les billets qu'ils recevaient étaient écrits en chifiTres ; ceux qu'ils avaient doubles étaient fort étendus et contenaient peu de chiffres qui signifiaient beaucoup de choses. Ils s'en servaient pendant la nuit, étant dans leur lit, feignant de lire des livres qu'ils avaient, les rideaux étant tirés, aucun n'osant prendre la liberté de les entr'ouvrir seulement pour savoir ce qu'ils faisaient. Us les

recevaient des mains de qnelqu*an qui avait la liberté d'entrer dans leur chambre pour les servir. On les mettait souvent dans les doubles fonds des bouteilles de vin faites exprès, que les gardes du dehors passaient par une très petite ouverture à ceux de dedans qui savaient le secret, pour les tirer de ce double fond et y mettre la réponse qu'on y faisait, en passant ces bouteilles vides à ceux qui devaient les remplir de toutes les deux manières .

« On se servait aussi d'escus d'argent qui étaient creux, que l'on faisait passer aux gardes affidés, dans lesquels on mettait aussi les billets et les réponses. Ceux qui recevaient ces écus avaient le secret de les ouvrir et de les fermer. On envoya au prince, dit Lenet, de l'encre de la Chine et de petits tuyaux de plume qu'il attachait au coin de sa chemise, quantité de livres in-folio où Ton avait soin de faire relier cinq ou six feuilles de papier blanc au dedans et à la fin, et on acheptoit de grand papier afin qu'il peut écrire dans les marges qu'il déchiroit après pour envoier au dehors les billets qu'il en formoit.

« Le prince de Condé, dit-il ailleurs, fit souvent le semblant d'avoir mal aux yeux en se les frottant pour les faire paroitre rouges, il faisoit demander à Dalencey, son chirurgien, de la poudre pour les guérir et, soulz ce prétexte, ce dernier lui envoyait de ces drogues, que je scay dont les unes

trempées en Teau servoient à écrire une lettre qui demeure blanche et ne paroit sur le papier que quand on le frotte d'une autre trempée de même manière. Nous nous en servisme dans la suite du temps après que la princesse enst obtenu permission d'escrire au prince son mary et de lui faire escrire, par le jeune duc, des lettres qu'on envoyoit toutes ouvertes àlacour^danslesentrelignes desquelles et sur le revers j'escrivois ce qu'il convenoit qu'il sceut, avec de ces sortes d'inventions» de manière que le cardinal lui envoya deux ou trois fois (car nous usions sobrement de cette permission) des dispositions pour le perdre. »

Ces intelligences avec l'extérieur portèrent leurs fruits : la princesse de Condé partit en Guyenne et fit soulever cette province, ce qui fit dire un jour à Condé, s'adressant à son chirurgien : « Aurais-tu jamais cru que ma femme ferait la guerre pendant que j'arroserais des œillets ?» La duchesse de Longueville fit soulever la Normandie ; le vicomte de Turenne établit un plan d'attaque infaillible contre le château de Vincennes et la délivrance des princes fut résolue.

A Paris, Gourville avait gagné à la cause des princes le régiment des gardes au moyen de trois cent mille livres ; il avait fait parvenir à Condé une épée et des poignards ; ses gardes étaient dans le complot, on eût saisi de Bar pendant la messe et

les geôlier» eus^ept été mis ea demenj-e de cboitir entre une forte somme ou la mort,

Tout aveit été bien préparé lorsque le complot fut découvert par Tindiscrétioud'un soldat récem** ment engagé ; on transporta alors les prisonni^s au château de Marcoussis, puis à la citadelle du Havre* Dans ce voyage, les princes furent confiés i la garde d'un capitaine intrépide, le comte d*£buv court, ce qui fit écrire h Condé, pendant le trajet» cette petite chanson contre son nouveau geôlier ;

Cet homme gros et court.

Si conna dans l'histoire.

Ce gnmd eomte d'Hareoiirt,

Tout eovroaoé d« gU>ir«, Qai secourut Casai et qui reprit Turin Est maintenant recors de Jules Mazarin.

Us ne restèrent que peu de temps au Havre ; Mazarin sentit qu'il était temps de terminer de bonne grftce leur détention ; il partit en poste pour la Havre afin de leur annoncer ea personna )aar mise en liberté.

Le doBJon de Vineennes ne resta pas longtemps sans renfermer d'illustres prisonniers : k peine les tfofs princes l*avaieni-ils quitté qu*on y enferma le cardinal de Retz, coadjuteur de Tarchevêque de Paris, un des esprits les plus distingués et les plus actifs de cette époque, mais qui avait eu le nsalheur de déplaire à la régente et au cardinal Mazarin.

Voici en quels termes de Retz raconte, dans ses Mémoires^, son arrestation et sa captivité :

« J'allai ainsi au Louvre le 19 décembre 1662, et je fus arrêté dans l'antichambre de la reine par M« de Villequier, qui était capitaine des gardes da quartier. Il s'en&Uut très peu que M. d'Haquevîlle ne me sauvât. Comme j'entrais dans le Louvre, il se promenait dans la cour ; il me joignit k la descente de mon carrosse, et il vint avec moi chez M*^ la maréchale de Villeroy, où j'allai attendre qu'il fût jour chez le roi. Il m'y quitta pour aller en haut, où il trouva Montmège qui lui dit que tout le monde disait que j'allais être arrêté. Il descendit en diligence pour m'en avertir et pour me faire sortir par la cour des cuisines qui répondait justement à l'appartement de M*** de Villeroy. Il ne m'y trouva plus ; mais il ne m'y manqua que d'un moment, et, de ce moment, m'eût infailliblement donné la liberté. J'en ai ia même obligation à M. d'Haqueville ; mais je suis assuré que de l'humeur et de la cordialité dont il est, il n'en eut pas la même joie. M. de Villequier me mena dans son appartement, où les officiers de la bouche m'apportèrent àdtner. On trouva très mauvais à la cour que j'eusse bien mangé, tant l'iniquité et la lAcheté des courtisans est extrême.

< Mémoires du earéinttl de Retz, collection Petitot, t. XXXVT.

« On me fit passer, sur les trois heures, toute la grande galerie du Louvre, et Ton me fit descendre par le pavillon de Mademoiselle. Je trouvai un carrosse du roi dans lequel M. de Villequier monta avec moi et cinq ou six officiers des gardes du corps. Le carrosse fit douze ou quinze pas du côté de la ville ; mais il retourna tout d'un coup à la porte de la Conférence. Il était escorté par M. le maréchal d'Albret à la tète des gendarmes, par M. de la Vauguyon à la tête des chevau-légers et par M. de Venues, lieutenant-colonel du régiment des gardes, qui y commandait huit compagnies. Comme on voulait gagner la porte Saint-Antoine, il y en avait deux ou trois autres devant lesquelles il fallait passer ; il y avait i chacune un bataillon de Suisses qui avaient les piques baissées vers la ville.

« J'arrivai à Vincennes entre huit et neuf heures du soir, et M. le maréchal d'Albret m'ayant demandé, à la descente du carrosse, si je n'avais rien à faire savoir au roi, je lui répondis que je croirais manquer au respect que je lui devais si je prenais cette liberté.

« On me mena dans une grande chambre où il n'y avait ni tapisserie ni lit; celui que l'on y apporta vers les onze heures du soir était de taffetas de la Chine, peu propre pour un ameublement d'hiver. Je dormis très bien, ce que l'on ne doit pas attri-

baer à la fermeté, parce que le malheur iait naturellement cet effet sur moi. J'ai éprouvé en plus d'une occasion qu'il m'éveille le jour et qu'il m'as* soupit la nuit.

« Je fus obligé de me lever le lendemain sans feu, parce qu'il n'y avait point de bois pour en taire, et les trois exempts que l'on avait mis à côté de moi eurent la bonté de m'assurer que je n'en manquerais pas le lendemain.

Celui qui demeura seul à ma garde le prit pour lui et je fus quinze jours à Noël dans une chambre grande comme une église sans me chauffer. Cet exempt s'appelait Croisât; il était gascon, et il avait été, au moins à ce que l'on disait, valet de chambre de M. Servien. Je ne crois pas qu'on eût pu trouver encore sous le ciel un homme fait comme celui-là. Il me vola mon linge, mes habits, mes souliers, et j'étais quelquefois obligé de demeurer huit ou dix jours dans le lit, faute d'avoir de quoi m'habiller.

Je ne crus pas que l'on me pût faire un traitement pareil sans un ordre supérieur et sans un dessein formé de me faire mourir de chagrin. Je m'armai contre ce dessein, et je me résolus au moins de ne pas mourir de cette sorte de mort. Je me divertis au commencement à faire la vie de mon exempt, qui, sans exagération, était aussi

fripon que Lazaiille de Tormes et qae le Buscon. Je raccoatumai à ne plus me toarmenter» à force de Ini faire connaître que je ne me tourmentais de rien. Je ne lui témoignai jamais aucun chagrin, je ne me plaignis de quoi que ce soit et je ne lui laissai pas seulement voir que je m'aperçusse de ce qu'il disait pour me fâcher, quoiqu'il ne proférât pas un mot qui ne fftt à cette intention. Il fit travailler à un petit jardin de deux ou trois toises qui était dans la cour du donjon, et comme je lui demandais ce qu'il en prétendait faire, il me répondit que son dessein était d'y planter des asperges. Vous remarquerez qu'elles ne viennent qu'au bout de trois ans. Voilà une de ses plus grandes douceurs ; il en avait tous les jours une vingtaine de cette force. Je les avalais toutes avec douceur, et cette douceur Tefiarouchait parce qu'il disait qae

je me moquais de lui

« Ce soulèvement obligea la cour à me traiter un peu mieux que dans le commencement. On me donna des livres, mais par compte et sans papier ni encre, et l'on m'accorda un valet de chambre et un médecin, à propos duquel je suis bien aise de ne pas omettre une circonstance qui est remarquable. Ce médecin, qui était homme de mérite et de réputation dans sa profession et qui s'appelait Vacherot, me dit, le jour qu'il entra â Vincennes, que M. de Caumartin Tavait chargé de tne

dire que Goisel, cet avocat qai avait prédit la lit)erté de M. de Beaufort, l'avait assuré que j'aurais la mienne dans le mois de mars ; mais qu'elle serait imparfaite et que je ne l'aurais entière et pleine qu'au mois d'août. Vous verrez par les suites que le présage fut juste.

« Je m'occupais fort à l'étude dans ma prison de Vincennes, qui dura quinze mois, et au point que les jours ne me suffisaient point, et que j'y employais même les nuits.

« Je fis une étude particulière de la langue latine, qui me fit connaître que l'on ne peut jamais trop s'y appliquer, parce que c'est une étude qui comprend toutes les autres; je travaillai sur la grecque que j'avais fort aimée autrefois et à laquelle je retrouvai encore un nouveau goût. Je composai, à l'imitation de Boêrce, une Consolation de Théologie, par laquelle je prouvais que tout homme qui est prisonnier doit essayer d'être le vinctus in christo^ dont parle saint Paul. Je ramassai, dans une manière de SUwi ^ beaucoup de matières différentes, et entre autres une application à l'usage de l'Eglise de Paris de ce qui était contenu dans les actes de celle de Milan et j'intitulai cet ouvrage : Parlas Vicennarum^, Mon exempt n*oubliait rien pour

^ « Le captif 4is Jésus-Christ. »

3 Silua, forêt, dans le sens de mélanges,

* V Enfantement, la production de Tincennes»

troubler la tranquillité de mes études et pour tenter de me donner du chagrin. Il me dit, un jour, que le roi lui avait commandé de me faire prendre Tair et de me mener sur le haut du donjon. Comme il crut que j'y avais du divertissement, il m'annonça avec une joie qui paraissait dans ses yeux qu'il avait reçu un contre-ordre. Je lui répondis qu'il était venu tout à propos parce que Tair qui était trop vif au-dessus du donjon m'avait fait mal à la tête. Quatre jours après, il me proposa de descendre au jeu de paume pour y voir jouer mes gardes. Je le priai de m'en dispenser, parce qu'il me semblait que Tair y devait être trop subtil, mais il m'y força en me disant que le roi, qui avait plus de soin de ma santé que je ne le croyais, lui avait recommandé de me faire faire exercice. Il me pria ensuite de l'excuser de ce qu'il ne m'y faisait plus descendre « pour quelque considération, ajouta-t-il, que je ne puis dire. » Â la vérité, je m'étais mis au-dessus de toutes ces chicaneries qui ne me touchaient point dans le fond et pour lesquelles je n'avais que du mépris ; mais je vous confesse que je n'avais pas la même supériorité d'âme pour la substance de la prison, si on peut se servir de ce terme; et la vue de me trouver, en me réveillant, entre les mains de mes ennemis, me faisait sentir que je n'étais rien moins que stoîque. Ame qui vive ne s'aperçut de mon cha-

grin, mais il fut extrême par cette unique raison, car c'est en effet de Torgueil humain, et je me souviens que je me disais vingt fois ie jour à moimême que la prison d'Etat était la plus sensible de toutes sans exception.

« Vous avez déjà vu que je divertissais mon ennui par mon étude, j'y joignis quelquefois du relâchement. J'avais des lapins sur le haut du donjon ; j'avais des tourterelles dans une des tourelles, j'avais des pigeons dans l'autre. Les continuelles instances de l'Eglise de Paris faisaient que l'on m'accordait de temps en temps ces petits divertissements; mais on les troublait toujours par mille chicanes. Ils ne laissaient pas de m'amuser, et d'autant plus agréablement que |e les avais aussi prévus mille fois, en faisant réflexion à quoi je pourrais m'occuper, si jamais j'étais arrêté. . . Je ne m'occupais pourtant pas si fort à ces diversions que je ne songeasse avec une extrême application à me sauver; et le commerce que j'eus toujours AU dehors et sans discontinuation me donnait lieu d*y pouvoir penser et avec espérance et avec fruit.

m Le neuvième jour de ma prison, un garde, appelé Carpentier, s'approcha de moi comme son camarade dormait (il y en avait toujours un d'eux qui me gardait à vue et même la nuit) et il me mit un billet dans la main, que je reconnus d'abord

pour être de celle de Mme de Pommereux ; il n'y avait dans ce billet que ces paroles : « Faites-moi réponse, flez-vous au porteur. » Ce porteur me donna un crayon et un petit morceau de papier dans lequel j'assurais la prescription du billet. Mme de Pommereux avait trouvé habitude à la femme de ce garde, et elle lui avait donné cinq cents écus pour ce premier billet. Le mari était accoutumé à cette manière de trafic, et il n'avait pas été inutile à la liberté de M. de Beaufort. 11 est mort, lui et toute sa famille, et j'en parle, par cette considération, plus librement. Comme tout ce qui est écrit peut être vu par des accidents imprévus, permettez^moi de ne pas entrer dans le détail de tous les autres commerces que j'eus après celui-là, et dans lesquels il faudrait nommer des gens qui vivent encore. 11 suffit que je vous dise que nonobs* tant le changement de trois exempts et de vingtquatre gardes du corps qui se succédèrent pendant le cours de quinze mois les uns aux autres, mon commerce ne fut jamais interrompu.

« Mme de Pommereux et MM. Caumartin et d'Haqueville m'écrivaient deux fois la semaine. Voici les différentes manières de ce commerce : elles tendaient toutes à ma liberté ; la voie la plus courte était celle de se sauver de prison. Je fis deux entreprises, dont Tune me fut suggérée par mon médecin qui était un homme de mathéma-

tiques. Il eut la pensée de limer la grille d'une petite fenêtre qui était dans la chapelle où j'entendais la messe, et d'y attacher une espèce de machine avec laquelle je fusse, à la vérité, descendu même assez facilement du troisième étage du donjon, mais comme ce n'eût été que la moitié du chemin fait, et qu'il eût fallut remonter Tenceinte, de laquelle, d*ailleurs on n'eût pu redes^ cendre, je quittai cette pensée qui était en effet impraticable, et nous nous réduisîmes à une autre qui ne manqua que parce qu'il ne plut pas à la Providence de la faire réussir. J'avais remarqué, dans le temps qu'on me menait sur la tour, qu'il y avait tout au haut un creux dont je n'ai jamais pu deviner l'usage. Il était plein à demi de pierrailles, mais on pouvait y descendre et s'y cacher. Je pris sur cela la pensée de choisir le temps que mes gardes seraient allés dîner et que Carpentier serait de jour, et d'enivrer son camarade qui était un vieillard appelé Toneille, qui tombait comme mort dès qu'il avait bu deux verres de vin, ce que Carpentier avait éprouvé plus d'une fois et de me servir de ce moment pour monter au haut de la tour sans que l'on s'en aperçût et pour me cacher dans le trou dont je viens de vous parler avec quelques pains et quelques bouteilles d'eau et de vin . Carpentier convenait de la possibilité et même de la focilité de ce premier pas, qui était d'autant

plus aisé que les deux gardes qui le devaient relever, lui et son camarade, avaient toujours en rhonnéteté de ne pas rentrer dans ma chambre et de demeurer à ma porte jusqu'à ce qu'ils puissent juger que j'étais éveillé ; car je m'étais accoutumé à dormir l'après-dinée, ou plutôt à foire semblant de dormir. . . . Carpentier devait attacher des cordes à la fenêtre de la galerie par laquelle M. de Beaufort s'était sauvé et jeter dans le fossé une machine de tissus que M. Vacherot avait travaillée la nuit dans sa chambre, par le moyen de laquelle on eût pu croire que je me fusse élevé audessus de la petite muraille qu'on y avait faite depuis la sortie de M. de Beaufort. Il devait ec même temps donner l'alarme comme s'il m'avait vu passer dans la galerie et montrer son épée teinte de sang, comme si même il m*eût blessé en me poursuivant. Toute la garde fût accourue au bruit, l'on eût trouvé des cordes à la fenêtre, l'on eût vu la machine et du sang dans le fossé ; huit ou dix cavaliers eussent paru le pistolet à la main dans le bois comme pour me recevoir. Il y en eût un qui fût sorti des portes avec une calotte rouge sur la tête. Ils se seraient séparés et celui qui aurait eu la calotte rouge aurait tiré du côté de Mézières ; l'on eût tiré le canon de Mézières trois ou quatre jours après, comme si j'y fusse effectivement arrivé. Qui eût pu s'imaginer que j'eusse

été dans le trou ? L'on n'eût manqué de lever la garde du bois de Vincennes et de n'y laisser que des mortes-paies ordinaires qui eussent fait voir» pour deux sols, à tout Paris et la fenêtre et les cordes» comme ils firent voir celles de M. de Beaufort. Les amis y fussent venus par curiosité, comme tous les autres ; ils m'eassent habillé en femme, en moine» comme il vous plaira; et j'en fusse sorti sans qu'il y eût seulement ombre de soapçon ni de difficulté. Je ne crois pas qu'il y eût eu rien au monde de si ridicule pour la cour si elle eût été attrapée en cette manière. Elle est si extraordinaire qu'elle en parait impossible. Elle était même facile et je suis convaincu qu*elle aurait infailliblement réussi, si un garde, nommé l'Escarmouche» ne Teût pas rompue par un incident que la pure fortune y jeta. L'on Fenvoya à la place d'un autre qui tomba malade» et» comme c'était un homme dur» vieux et exact» il dit à l'exempt qu'il ne concevait point comment il ne faisait pas mettre une porte à l'entrée du petit escalier qui monte à la tour. Elle y fut posée le lendemain au matin» et ainsi mon entreprise fut rompue. Ce même garde m'assura le soir» en bonne amitié» qu'il m'étranglerait» s'il plaisait à Sa Majesté de lui commander. » ^

(0 Mémoires du Cardinal de Retz.

Quelque temps après cette tentativ e d'évasion ainsi manquée avant d'avoir reçu un commencement d'exécution, on transféra le cardinal au château de Nantes d*où il s'échappa, non sans peine, le 8 août 1654. Il fut le dernier prisonnier important que la régente ait envoyé au donjon.

En 1661, le fameux Fouquet, surintendant des finances, dont les prodigalités avaient dépla à Louis XIV, fut enfermé à Vincennes, après l'avoir été à Angers et à Âmboise : il fut ensuite transféré à Moret, à la Bastille et enfin à Pignerol, où il est mort. A Vincennes, Fouquet fut admis à garder avec lui Pecquet, son médecin, et son valet de chambre, Lavallée. C'est an château qu'il fut inter<rogé en premier lieu par M. Poucet, conseiller de grande chambre, Louis XIV établit en même temps à Vincennes une chambre de justice pour faire des recherches sur les fortnnes mal acquises des finan^ ciers. Denis Talon, avocat général au parlement de Paris, remplissait les fonctions de procureur général.

Plus tard, Lauzun fut emprisonné de même sur les instances de M*"* de Montespan pour des intrigues de cour ; il fut, comme Fouquet, transféré ensuite à Pignerol.

Plusieurs personnages d'une moindre importance viennent maintenant habiter les cachots du donjon pour différents motifs ; ce sont : Lesage, Guibourg,

de Faloardet, Parie de Garlin, Jean Cronier, Margaerite Filandrier et Du Puits. « Ce dernier, dit Constantin de Renneville dans VInqaisition fran-çaise, avait trouvé le secret de durcir l'étain. Il fondit sa vaisselle et s'en fabriqua des clefs avec lesquelles il pénétrait dans les chambres des prisonniers, ses compagnons d'infortune ; presque tous furent bien surpris de le voir inopinément se glisser chez eux. Quelques prisonnières, dit-on, ne furent pas insensibles aux soins qu'il prit de leur plaire. »

A cette époque, les cachots regorgeaient de prisonniers : protestants, jansénistes, espions, sorciers, assassins s'y trouvaient confondus. Un Allemand, Frédéric Lang, est enfermé sur le soupçon d'être un espion du prince d'Orange ; il meurt au donjon après avoir été incarcéré à la Bastille ; Tavocat Vigier, accusé d'attentat à la vie du roi, y reste emprisonné longtemps après que ses accusateurs sont convaincus d'imposture ; M""* Guyon y est enfermée en 1695 pour ses écrits mystiques condamnés par la religion ; elle écrit au donjon les vers suivants :

L'amour pur et parfait va plus loin qu'on ne pense.

On ne sait pas, lorsqu'il commence,

Tout ce qu'il doit coûter un jour :

Mon cœur n'aurait connu Vincennes ni souffrance.

S'il n'eût connu le pur amour.

M. de Brederode est incarcéré pour sorcellerie; M. de Thûn» à cause de son amitié pour M. de Bréauté, que détestait d*Argenson, et un Allemand, le comte de Kunisberg, est conduit à Vincennes pour avoir entretenu une correspondance avec sa fomille en Allemagne, alors que nous étions en guerre avec l'Autriche. Anselme de Brigode, curé de Neuville, est enfermé pour jansénisme en même temps que dom Thierry de Viaisnes, bénédictin, ami du père Quesnel et don Gabriel Gerberon, auteur du Miroir de la Piété chrétienne, sont incarcérés sur les instances du père La Chaise.

Dans les premières années du règne de Louis XV, les prisonniers furent peu nombreux à Vincennes ; il n*y en eut même aucun pendant le séjour que fît le jeune roi au château. Peu après son départ pour les Tuileries, on y enferma^ le 18 juin 1717, Messieurs de Polignac et de Glermont, qui n*y séjournèrent qu'un mois, et le 7 janvier 1719, quatre prisonniers inconnus qui arrivèrent le visage couvert d'un voile et dont les noms ne furent pas inscrits sur le registre d'écrou. On suppose généralement qu'ils avaient été compromis dans la conspitation Cellamare.

Là se borne la liste des prisonniers sou& la régence du duc d'Orléans ; plus longue est celle de ceux qui furent emprisonnés pendant la seconde partie du règne de Louis XV. En 1723, le secré-

taire d'Etat de la guerre, Leblanc, fat enfermé an donjon où il resta deux ans. L'année suivante» ce fut le tour de son délateur, Tabbé de Margon, espion et libelliste. Vers cette époque, on recommença la persécution contre les jansénistes qui étaient les adversaires résolus des jésuites. On en fit emprisonner beaucoup ; Tun des premiers et des plus illustres fut l'abbé Pucelle, conseiller au Parlement, qui s'était fait, dans cette assemblée, le soutien des jansénistes ; il fut incarcéré dans la première tour, à droite, du quatrième étage, dans le cachot qui porte aujourd'hui le numéro 39, mais futpromptement mis en liberté, grâce à des protestations énergiques du Parlement. En 1735, ce fut le tour de l'abbé Vaillant qui avait déjà été enfermé à la Bastille pour ce simple motif qu'il était soup-çonné de professer les principes du jansénisme ; il en était sorti en 1730 et vivait retiré et tranquille auprès de sa mère, lorsqu'une nouvelle délation le fit mettre au donjon.

Enfin, par une contradiction étonnante, le curé de Vincennes nommé Morvant, qui dénonçait les jansénistes, fut également enfermé ; le registre d^écrou porte en regard de son nom, dans la colonne des motifs, l'inscription suivante : Pour avoir donné des avis outrés contre les jansénistes.

En 1739, on conduit également à Vincennes un oratorien, le père Boyer, un des premiers prédica-

tenrft de l*époqae ; il mourut dans sa prison le 18 janvier 1755. Deux autres oratoriens vinrent également au donjon : le père Jourdain et Gaspard Terrasson. Ce dernier y demeura neuf ans au bout desquels on consentit à le transférer à Argentenil, chez les Minimes» où il ne fut guère mieux traité qn*à Vincennes«

Nous terminerons cette liste d'ecclésiastiques par Nicolas Cabrissean» ancien curé de Reims* enfermé ponr jansénisme, qui ne resta que quatre mois au donjon, mais dans une captivité particulièrement dure.

En 1734» Claude-Prosper-Juliot de Grébillon» fils du célèbre tragique, subit une captivité à Vin^ cennes pour avoir foit, dans son roman intitulé Taniaî et Noardanéy une peinture (d'une grande fidélité, parait~il) des moeurs de la cour débauchée de Louis XV. Son séjour ne fut pas très long et il ne lai arriva de remarquable que Taventare sui* vante :

La première nuit qu'il passa au donjon, k peine était-il dans son premier sommeil, qui! sentit au^ près de lui un corps velu qu'il prit pour un chat. Il se borna à le chasser et se rendormit. Le lendemain matin, à l'heure de son repas, il aperçut dans an coin obscur du cachot un animal assis sur ses pattes de derrière; il crut que c'était le chat de la vetUe et chercha à Tattirer en lai jetant les restes

de son repas ; il étendit le bras pour prendre ranimai et le caresser, mais celni-ci, qui n*était autre qu'un énorme rat, recula, découvrant une queue longue et mince. Crébillon, eCFrayé, jeta un cri de surprise et d'horreur qui fit venir le gardien ; il apprit alors que celui qui Tavait précédé dans la chambre avait apprivoisé l'animal qui venait sou* vent manger dans sa main. Il vainquit alors sa répugnance et se réconcilia avec l'intéressant rongeur, dont il perfectionna encore l'éducation.Quand il sortit de Vincennes, il aurait voulu emporter avec lui son compagnon de captivité, mais le porte* clefs le supplia de le laisser ; le rat avait d'autres amis au donjon qui auraient été désolés qu'on leur enlevât ainsi un de leurs rares passe-temps.

En 1746, on transféra de la Bastille à Vincennes, Louis-Joseph de Vendôme, fils naturel du duc; son écrou porte la note suivante : Soapçonné d'itre Vatiiettr d'une brochure satirique intitulée Les Troïs Marie. Il avait vingt-deux ans lors de son incarcération et resta enfermé au donjon pendant vingthuit tmt. Bien avant sa mort, qui survint en prison, il était courbé comme un centenaire, le désespoir avait creusé sur son visage des rides profondes et ses yeux caves, ses cheveux blancs attestaient les douleurs physiques et morales qu*îl avait endurées.

Dans la mèmt année, on arrêta à Amsterdam

Laroche-Guérault qui avait écrit une brochure intitulée : Les Voix des Persécutés et dans laquelle il était question de M°^ de Pompadour.

Peu de temps après, on enferma également à Vincennes le chevalier de Langoula qui avait écrit à la marquise quatre lettres anonymes, dans lesquelles il la prévenait charitablement des dangers qu'elle avait à craindre de la part du duc d'Aiguillon.

En 1749, Vincennes reçoit, venant de la Bastille, le célèbre Latude, si connu par ses trente-cinq années de captivité et dont l'histoire a été racontée de tant de manières différentes.

Il était né le 23 mars 1725 à Montagnac, en Languedoc, enfant illégitime d'une pauvre fille, Jeanneton Aubrespy, et d'un père inconnu. On lui donna au baptême les prénoms de Jean-Henri dont il fit plus tard le nom de Jean Danry par lequel il se fait appeler aux armées où il sert comme chirurgien sur le Rhin et en Flandre.

Après la paix d'Aix-la-Chapelle, il arrive à Paris vers la fin de l'année 1748 et cherche à obtenir la protection de M^^* de Pompadour par l'expédient suivant : il dispose dans une boite de carton quatre larmes bataviques ; c'étaient des bulles de verre fondu qui, jetées dans Feau froide, y avaient pris la forme de petites poires et qui éclataient avec bruit quand on en brisait la queue en crochet. [1 les

relie par une ficelle au couyercle de la boite, répand par-dessus de la poudre à poudrer, de la poussière de vitriol et de l'alun. II entoure le paquet d'une double enveloppe, écrit sur la première : « Je vous prie. Madame, d" ouvrir le paquet en particulier » ; et, sur la seconde, qui était à l'extérieur : « A Madame la marquise de Pompadour, en cour ».

11 met le paquet à la poste et se rend à Versailles pour informer la favorite d'un comptot contre sa vie.

Le statagème fut découvert et le résultat fut pour Danry tout autre que celui qull en espérait : on le mena à la Bastille où il entra le 1'"' mai 1749 et, le 28 juillet, on le transféra à Vincennes. Dans cette prison, qui était, comme la Bastille, réservée aux prisonniers de bonne société, le marquis du Châtelet, gouverneur du donjon, s'étonna « que la cour se fût déterminée de lui envoyer un pareil sujet ». Le chirurgien qui le soigne le lui répète en matière de consolation. « On ne met dans le donjon de Vincennes que des personnes nobles et de la première distinction. » On a pour lui les mêmes égards que pour un gentilhomme ; on lui réserve la meilleure chambre et on lui permet de se promener chaque jour pendant deux heures dans le parc.

On conçoit bien que toutes ces faveurs sont pour Danry une bien maigre consolation à la perte de la

liberté ; aussi, sur le conseil du lieutenant de police qui vient le voir, écrit-il à M*^ de Pompadour la lettre suivante :

c A Vincennes, 4 novembre 1749.

€ Madame,

Si la misère, pressé par la foim, m*a fait commettre une faute contre votre chère personne, ça n*a point été dans le dessein de vous faire aucuii mal. Dieu m*est témoin. Si sa divine bonté voulait aujourd'hui, en ma faveur, vous faire connaître mon âme repentante de sa très grande faute et les larmes que je répands depuis cent quatre-vingthuit jours, à l'aspect des grilles de fer, vous auriez pitié de moi. Madame, ail nom de Dieu qui vous éclaire, que votre juste courroux daigne s*apaiser sur mon repentir, sur ma misère, sur mes pleurs ; un jour. Dieu vous récompensera de Votre humanité. Vous pouvez tout. Madame, Dieu vous â donné pouvoir auprès du plus grand roi de la terre, son bîen-aimé : il est miséricordieux, il n'est point cruel, il est chrétien. Si sa divine puissance me fait la grâce d'obtenir de votre générosité la liberté, je mourrais plutôt et mangerais que des racines, avant de Texposer une seconde fois. J'ai fondé toutes mes espérances sur votre charité chrétienne, soyez sensible à ma prière, ne m'aban-

ddiiiiè2 point à moti malhetireiix sôH. J'espère en vous. Madame, et Dieu tue fera la grâce que todtes med pHèi'ès seront exaucées pour accomplir tous les désirs que votre chère personne souhaite.

« J*ai Thonnetir d'être, avec un repentir digne de gHlce,

^ Madame,

« Votre très humble et très obéissant serviteur,

« Danrt. »

Cette lettre, si reSpecitléuse et témoignant un repentir, qui parait sincère, d*tin acte qui, en Sôhime, n'était pas d'une grande gravité, resta sans effet. Si bien qtie Danry, perdant patience, résolut de prendre lui-même la liberté qu'on lui refusait : îlà'évadalelSjuinl750.

Pôdt cela, il n'eût pas grand'peine. 11 raconte Idi-méme dans ses Mémoires qu'étant descendu aii part, comnle chaque Jour, pour sa promenade, il y trouva un épagneul noir avec lequel il se mit à Jonér. Le chien s'êtaut dressé contre la porte du jârdid, la ponssa de ses pattes ; celle-ci s'ouvrit et Danry tf eut qu'à sortir. Il conrut droit devant lui, « jusqu'à (5é qu'il fût tombé par terré de fatigue, du côté de Saint-Dénis, vers lès quatre heures aprèsmidi >;.

Les pdtte-clefe et les sentinelles qui étaient de sertricè à Vlhcennes ce jour-là sont arrêtés et jetés

au cachot pour manque de surveillance, et Danry, qui ne tarde pas à être repris, est mené à la Bastille. Après une nouvelle évasion en compagnie d* Allègre, il fut de nouveau repris et, dans la nuit du 15 au 16 septembre 1764, il est transféré au donjon sur la proposition du lieutenant de police. Danry signe maintenant ses lettres de Masers de la Tade, ayant imaginé qu'il était le fils d'un gentilhomme défunt de son pays, Henri Vissée de Latude, lieutenant -colonel d'un régiment de dragons. Il dit dans ses Mémoires : « Je fus transféré dans le donjon de Vincennes la nuit du 15 au 16 septembre 1764. Environ neuf heures après, feu M. deGuyonnet, lieutenant du roi, vint me voir en compagnie du major et des trois porte-clefs et il me dit : M. de Sartine m'a ordonné de vous dire de sa part que, pourvu que vous fussiez un peu de temps tranquille, qu'il vous accorderait votre liberté. Vous lui avez écrit une lettre extrêmement forte, il faut lui faire des excuses. » Il ajoute : « Au surplus, M. de Sartine me traitait bien. » Tous les jours, on lui accordait « la promenade extraordinaire des fossés ». Quand un lieutenant de police, dit Danry, accordait cette promenade à un prisonnier, c'était pour lui rendre promptement sa liberté ». Le 23 novembre 1765, Danry faisait ainsi, en compagnie d'une sentinelle, sa promenade quotidienne. Le brouillard était très épais. II

se retourna tout d'un coup vers son gardien : Comment trouvez-vous ce temps-ci ? — Fort mauvais. — Et moi je le trouve fort bon pour m'échapper. ]» Il n'avait pas fait quelques pas qu'il était hors de vue. <x Je me suis échappé du donjon de Vincennes, écrit-il, sans malice» un bœuf en aurait fait autant que moi. »

Saisi de nouveau, il fut ramené à Vincennes où il écrit des mémoires contre les ministres et la cour. Le 27 septembre 1775, après la célèbre inspection des prisons deMalesherbes, il est transféré à'Charenton « pour cause de dérangement de tète, en vertu d'un ordre du Roy du 23 dudit mois, contresigné de Lamoignon. Le Roy paiera sa pension» T» Après une détention à Bicëtre, il est mis en liberté le 24 mars 1784.

Quelque temps avant Latude, le 24 juillet 1749, on avait amené au château le célèbre encyclopédiste Diderot qui y resta un peu plus de trois mois. Il avait eu le malheur de déplaire à une dame Dupré de Saint-Maur, qui était la maîtresse de M. d'Ârgenson. Le ministre, pour obtenir son incarcération, s'appuya sur le dernier livre de Diderot : Lettres sur les aveugles à Vusage de ceux qui voient.

Au débuts il fut traité sévèrement: on l'enferma au quatrième étage du donjon, dans la chambre qui porte aujourd'hui le numéro 36 ; on le priva

de papier, de plames et d'encre. Voici l'interrogaitoire qu'on lai fit subir peu de jours après son arrivée:

« Interrogatoire de l'ordre du roi fait par nous, Nicolas René Berryer, chevalier conseiller du roi en ses conseils, maître des requêtes ordinaires en son hôtel, lieutenant général de la police de la ville, prévôté et vicomte de Paris, commissaire du roi en cette partie.

Au sieur Diderot, prisonnier de l'ordre du roi au donjon de Vincennes.

Du jeudi 81 juillet 1740 de relevée, dans la salle du conseil du donjon de Vincennes, après serment fait par le répondant de dire et répondre vérité.

Interrogé de ses noms, surnoms, âge, qualité, pays, demeure, profession et religion.

A dit se nommer Denis Diderot, natif de Langres, âgé de trent^six ans, demeurant à Paris, lorsqu'il a été arrêté, rue Vieille Estrapade, paroisse de Saint-Btlenne^u-Mont, de la religion catholique, apostolique et romaine.

Interrogé s'il n'a pas composé un ouvrage inti« tulé : Lettres sur les aueagles à Fnsage de cêax qui voient,

A répondu que non.

Interrogé par qui il a fait Imprimer ledit ouvrage.

A répondu qu'il n'a point fait imprimer ledit ouvrage.

Interrogé s*il n'en a pas vendu ou donné le manuscrit à quelqu'un,

A répondu que non.

Interrogé s'il scait le nom de l'auteur dudit ouvrage.

A répondu qu'il n'en scait rien.

Interrogé s*il n'a pas eu en sa possession ledit ouvrage en manuscrit avant qu'il fftt imprimé.

A répondu qu'il n'a point eu oe manuscrit eq sa possession avant qu'il fut imprimé.

Interrogé s'il n'a pas donné ou envoyé à différentes personnes des exemplaires dudit ouvrage.

A répondu qu'il n'en a envoyé ni donné à per* sonne.

Interrogé s'il n'a pas composé un ouvrage qui a paru il y a environ deux ans, intitulé : Les bijoux enchantés.

A dit que non.

Interrogé s'il n'en a pas vendu ou donné le manuscrit à quelqu'un pour l'imprimer ou autre usage;

A répondu que non.

Interrogé s'il n'a pas composé un ouvrage qui a paru, il y a plusieurs années, intitulé : Pensées philosophiques ;

A répondu que non.

Interrogé s*il connaît Tanteur dadit ouvrage.

A réponda qa*il ne le connaît pas.

Interrogé s*il n'a pas composé un ouvrage intitulé : Le sceptique ou V Allée des idées ;

A dit que oui .

Interrogé où est le manuscrit. dudit ouvrage.

A dit qu*il n'existe plus et qu'il est brûlé.

Interrogé s*il n'a pas composé un ouvrage intitulé : L oiseau blanc^ conte bleu ;

A répondu que non.

Interrogé s'il n'a pas, du moins, travaillé à corriger ledit ouvrage ;

A dit que non.

Lecture faite au répondant du présent interrogatoire, a dit que les réponses qu'il y a faites contiennent vérité, y a persisté et a signé,

Berryer Diderot. »

Dans ses Confessions, Jean-Jacques Rousseau dit combien il fut affecté de l'incarcération de Diderot:

« Rien ne peindra jamais les angoisses que me fit sentir le malheur de mon ami. Ma funeste imagination» qui porte toujours le mal au pis, s'effaroucha. Je le crus là pour le reste de sa vie. La tête faillit m'en tourner. J'écrivis à Mme Pom-

padour pour la conjnrer de le faire relftcher, ou d'obtenir qu'on m'enfermât avec lui. Je n'eus aucune réponse à ma lettre : elle était trop peu raisonnable pour être efBcace ; et je ne me flatte pas qu'elle ait contribué aux adoucissements qu'on mit quelque temps après à la captivité du pauvre Diderot. Mais si elle eût duré quelque temps encore avec la même rigueur, je crois que je serais mort de désespoir au pied de ce malheureux donjon. Au reste, si ma lettre a produit peu d'effet, je ne m'en suis pas non plus beaucoup fait valoir ; car je n'en parlais qu'à très peu de gens, et jamais à Diderot lui-même. »

Un peu plus loin, Rousseau raconte en ces termes les visites qu'il fit à Diderot lorsque, adoucissant les rigueurs de sa détention, on permit au prisonnier de recevoir ses amis : « En revenant à Paris, j'y appris l'agréable nouvelle que Diderot était sorti du donjon et qu'on lui avait donné le château et le parc de Vincennes pour prison, sur sa parole, avec permission de voir ses amis. Qu'il me fut dur de n'y pouvoir courir à l'instant mêmel mais retenu deux ou trois jours chez Mme Dupin par des soins indispensables, après trois ou quatre siècles d'impatience je volai dans les bras de mon ami. Moment inexprimable I II n'était pas seul ; d'Alembert et le trésorier de la Sainte-Chapelle étaient avec lui. En entrant je ne vis que lui ; je ne fis

qu*uii saut» un cri ; je collai mon visage sur le sien» je le serrai étroitement sans lui parler autre* ment que par mes pleurs et mes sanglots s j'étoufr fais de tendresse et de joie. Son premier mouve^ ment, sorti de mes bras, fut de se tourner vers recclésiastique, et de lui dire : « Vous voyez, mon* sieur, comment m'aiment mes amis. » Tout entier à mon émotion, je ne réfléchis pas alors à cette manière d'en tirer avantage, mais en y pensant quelquefois depuis ce temps-là, j'ai toujours jugé qu'à la place de Diderot ce n'eût pas été là la pre* mière idée qui me serait venue.

« Je le trouvai très affecté de sa prison. Le donjon lui avait fait une impression terrible, et quoiqu'il fût agréablement au château, et maître de ses promenades dans un parc qui n'est pas même fermé de mur, il avait besoin de la société de ses amis pour ne pas se livrer à son humeur noire. Comme j'étais assurément celui qui compa* tissait le plus à sa peine, je crus être aussi celui dont la vue lui serait la plus consolante, et tous les deux jours au plus tard, malgré des occupations très exigeantes, j'allais, soit seul, soit avec sa femme, passer avec lui les après-midi .

« Cette année 1749 fut d'une chaleur excessive. On compte deux lieues de Paris à Vincennes. Peu en état de payer des fiacres, à deux heures après midi j'allais à pied quand j'étais seul, et j'allais

vite pour arriver plas tôt. 1^9 arbres de la route, toujours élagués, à la mode du pays, ne donnaient presque aucune ombre ; et souvent, rendu de chaleur et de fatigue, je m'étendais par terre n'en pouvant plus. Je m'avisai, pour modérer mon pas, de prendre quelque livre. Je pris un jour le Mêrcart de Frantm^ et tout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette question proposée par Taca* demie de Dijon pour le prix de l'année suivante : Si le progrès des sciences et des arts a oontribai à corrompre ou à épurer les mœurs.

« Ce que je me rappelle distinctement dans cette occasion, c^est qu'en arrivant à Vincennes j'étais dans une agitation qui tenait du délire. Diderot l'aperçut : je lui en dis la cause, et je lui lus la prosopopée de Fabricius, écrite en crayon sons un ohene. Il m-exhorta de donner l'essor à mes idées, et de concourii^ an prix. Je le fis, et dès cet instant je fus perdu. Tout le reste de ma vie et de mes malheurs fut l'effet inévitable (le cet instant d^égarement. »

Diderot fut remis en liberté, le 3 novembre, sur les instances des libraires et imprimeurs qui avaient entrepris d'éditer V Encyclopédie. Pendant toute sa détention, il était resté en correspondance avec eux et corrigeait dans sa prison les épreuves qu'on lui adressait.

En même temps que Diderot, était enfermé l'abbé Prieur, inventeur d'une sorte de sténographie. Il fit part de sa découverte au roi de Prusse qui slntéressait à ces sortes de travaux et écrivit une partie de sa lettre à Taide des signes qu'il avait imaginés. On crut voir dans cette missive» décachetée à la poste, une correspondance secrète cachant une conspiration et le malheureux inventeur fut arrêté et conduit à Vincennes où il mourut dans la cinquième année de sa captivité.

En 1760, on enferme à Vincennes pendant dix jours le marquis de Mirabeau, père du célèbre tribun dont nous nous occuperons plus tard. Né au Perthuis (Vaucluse) en 1715, il avait été officier de 1723 à 1743 et s'était distingué pendant la guerre de la succession de Pologne. Rentré dans la vie privée, il s'était adonné aux sciences économiques et était devenu, en 1757, un; disciple enthousiaste du docteur Quesnay et de l'école physiocratique. Sa réputation devint bientôt universelle ; on le surnomma en Europe l'Amî des hommes. En 1760, il publia, pour exposer ses idées, une Théorie de V impôt dont les audacieuses conceptions effrayèrent la coterie des financiers qui obtinrent contre lui une lettre de cachet. « Je pense avoir mérité d'être puni, écrit-il, comme Tâne de la fable, pour un zèle gauche et déplacé ». M""» d'Epinay écrit à Voltaire à propos de Tarrestation : « On n'a jamais

arrêté an homme comme celui-là Ta été, en lui disant : « Monsieur, mes ordres ne portent pas de vous presser ; demain, si vous n'avez pas le temps aujourd'hui. — Non, Monsieur, on ne saurait trop tôt obéir aux ordres du roi, je m'y attendais. » Et il emporte avec lui une malle chargée de livres et de papiers. Un domestique était chargé de le servir et sa femme fut autorisée à le venir voir. Le roi dépensait quinze livres par jour pour sou entretien.

Sa courte détention ne fut pas, on le voit, très sévère, et son frère, le bailli de Mirabeau, en parle en ces termes : « Un arrêt de huit jours où l'on t'a marqué toute la considération possible... »

Le 14 octobre 1769, on amena au donjon le Prévôt de Beaumont, déjà détenu à la Bastille depuis onze mois pour avoir dénoncé le pacte de famine par lequel une société secrète, sorte de trust colossal^ accaparait les blés, les emportait à Tétranger, en décidait ainsi la hausse et les réimportait avec d'immenses bénéfices. Le roi avait dix millions d'actions dans cette monstrueuse entreprise ; aussi, on pense bien que Ton tenait à faire expier la hardiesse de cet homme dangereux. On le conduisit du donjon à Charenion en mars 1784 ; on le transféra ensuite à Bicêtre, et, en 1787, dans une maison de force de Bercy d'où il ne sortit que le 15 septembre 1789. Il passa donc sept ans et huit mois dans les cachots, durement traité comme

il le raconte dans une brochure qu'il publia en 1791.

SdUB le règne de Louis XVI, le plus illustre prisonnier fut le comte de Mirabeau, qui devait acquérir plus tard tant de popularité. Le fils de VÂmides hommes eut une jeunesse fort orageuse. << Mirabeau fût d*abord destiné par son père au métier des armes, et comme il faisait tout avec passion, il se donna avec tant d'ardeur aux études militaires que ses chefs lui prédirent une brillante carrière d'ofSder. Mais déjà ses vices lui nuisaient. On dut l'emprisonner pour dettes, puis Téloigner de France.

« Son père le rappela pour le marier (1772). Ce fut un triste ménage. Mari et femme gaspillèrent leur vie et leur argent, firent des dettes, se brouillèrent et finirent par se séparer... (1) »

Son père sollicita à différentes reprises des lettres de cachet contre lui et le fit enferniér àù fort de Jtoux, près de Pontarîier. Il était autorisé à descendre chaque jour dans la ville ; c'est là qu'il CoUnut là femme du premier président de la Cham. bre des Comptes de Dole, M*"* Sophie de Monnîer, avec qui il s^ehfuit en Hollande. Arrêté à Amsterdam, il fut ramené en France et enfermé audonion de Vincennes, où il resta pendant quarante-deux mois, de mai 1777 au 13 décembre 178Ô. Il entretint alors avec sa maîtresse une correspondance suivie,

(1) H. Ferrand, Galerie Française, Loiret

qui fat publiée après sd mort, soti& le titre de Lettres originales de Mirabeau au Donjon de Vincennés. Ces lettres constituent « un incroyable mélange de déclamations sincères et de renseignements exacts, où l'amour déborde parmi la philosophie, la politique, la morale, où tout Mirabeau se déconvre avec la grandeur et les bassesses de sa liature, mais aussi avec ses généreuses aspirations, son information encyclopédique et l'éclat de sa forme oratoire... (1) »

L'influence de la captivité de Mirabeau à Vincennes fut grande sur sa destinée, ses études et ses opinions : il y composa treize ouvrages qui paraissent perdus et qui furent mentionnés par lui dans se^ lettres au Donjon de Vincennes, neuf autres qui sont demeurés manuscrits, et, de plus, les livres suivants imprimés depuis en partie ou en totalité: Traduction de Tibutte, Extraits de Boccace, Traduction de Jean Second ; des Contes, les Lettres de cachet et les Prisons d'Etat, etc. Ce dernier ouvrage, écrit en cachette dans sa prison, eut, comme nous le verrons par la suite, une grande influence sur le sort du Donjon.

Quatre prisonniers assez célèbres furent encore enfermés après Mirabeau : en 1777, le faineux marquis de Sade qui, depuis 1763, avait été succes-

(1) Lanson, Littérature française.

sivement enfermé au château de ChaufFbur, à celui de Saumur, à la Conciergerie, à Pierre-en-Cise ; en 1778, l'inspecteur de police Goupil, pour fausses dénonciations ; il fut trouvé mort en 1780 et, enfin, ie comte de Solages et de Wythe.

L'ouvrage de Mirabeau sur les lettres de cachet et les prisons d'Etat, dont nous avons parlé plus haut, avait soulevé une grande indignation : le despotisme, battu en brèche par !es écrits des philosophes, se démantelait de toutes parts, si bien que Louis XVI, pour donner satisfaction à l'opinion publique, donna ordre de fermer la prison. En 1784, le baron de Breteuil fit transférer à la Bastille les trois prisonniers qu'il contenait ; c'étaient le marquis de Sade, le comte de Solages et de Wythe, tous trois en état de démence ; ils furent délivrés le 14 juillet 1789.

On supprima la charge de gouverneur ainsi que la garde du donjon, et le public fut admis à visiter ces lieux devenus célèbres par la détention de tant d'hommes illustres.

Le château de Yincennes ne sera plus utilisé comme prison d'Etat que sous le règne de Napoléon I*"**. Des prisonniers y furent bien encore enfermés depuis à différentes époques, mais ce ne fut qu'exceptionnellement et sans que le donjon fût spécialement destiné à ces détentions, dont nous parlerons en leur temps.

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