LES IDITS D'ÉTÉ A LOMBES
in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/lechteauvert02mr
La nuit est le jour de l'été; les péripatéticiens l'ont prouvé avant moi , eux qui ont inventé l'art de vivre aux étoiles. En été, ils ne connaissaient d'autre midi que minuit; la chaleur n'existe pas, disaient-
ils, c'est un mot vide de sens. Ces grands philosophes n'assistaient qu'au lever et au coucher du soleil; ils aimaient mieux avoir mille et vingt-deux soleils sur la tête qu'un seul; c'était plus riche et plus frais. Chez eux , on déjeunait à huit heures du soir avec des figues sèches, des raisins de Corinthe, du miel d'Hyhla, du vin de Crète, sous les platanes de l'iicadémie, ou sur l'escalier d'une colonade , au pied de la statue de quelque dieu ; on dînait à trois heures du matin , avec des rôtis succulentset du cityse fleuri, arrosé d'huile. Ils se promenaient avant et après le repas, devisant des choses du ciel et de la terre; se proposant des énigmes, se contant leurs voyages en Sicile, où ils avaient appris la sagesse , par principes, de la houche des rhéteurs en renom: existence douce , silencieuse , étoilée, insoucieuse du grand jour et du soleil, sa vo-
gue ne pouvait tenir devant le progrès des lumières; noble secte qui s'est éteinte sans retour peut-être dans les zones du Midi , et qui jette quelques lueurs encore à Londres, où la police complaisante protège toutes les opinions qui fuient le tumulte et l'éclat.
La chaleur de l'été est intolérable dans le Mord; ce n'est pas la chaleur franche et expansive des contrées méridionales; c'est une oppression qui refoule la respiration dans la poitrine, comme si l'on présentait les lèvres à la bouche d'un four. A Londres, les jours d'été sont pleins de poussière, de fracas, de rosée de suie, et d'étoutfements; mais les nuits y rachètent merveilleusement les vices du jour. J'ai vu des nuits dans bien des pays; elles se ressemblent toutes, le peuple dort; il ne reste dans les rues que les maisons. La seule
capitale de l'Angleterre a une existence nocturne à part ; c'est un spectacle inouï qui produit l'effet d'un rêve de vingt lieues de circuit, éclairé au gaz. Il est possible que l'Anglais indigène n'ait jamais remarqué Londres sous cet autre aspect; en général, personne ne connaît plus mal un pays que celui qui l'habite ; mais l'étranger saisit aisément toutes les nouveautés saillantes qui échappent aux nationaux.
Il n'est point de ville au monde comparable à Londres, pour la sécurité de ses nuits; toutes les rues y sont illuminées comme des galeries de palais; on marche dans un éclair de gaz hydrogène , et l'esprit s'effraie à calculer ce que coûte à fonder et à entretenir ce prodigieux travail souterrain d'artères et de veines qui rallument le jour et la vie dans cette cité immense. Toute l'Angleterre est ainsi soi-
gnée pour ses nuits , villes, bourgs, ponts, grandes routes, c'est partout la même et opulente illumination. Dans les pays où le soleil n'est à peu près connu que de réputation, où la lune et les étoiles sont des auxiliaires inutiles, il n'est pas étonnant qu'on ait multiplié ces myriades d'astres tactices, ann de prouver a la nature avare qu'on peut se passer de ses dons, quand on 'appelle l'Angleterre et qu'on a des mines de houille sous la main. Dieu veuille que les mines ne s'épuisent pas ! Albion s'éteindrait.
Rien ne favorise les promenades nocturnes, comme cette clarté qui vous environne et assure vos pas. L'étranger, qui a toujours entendu parler des voleurs de Londres, traite de fables tout ce qu'on lui a conté. On ne peut passer d'un trottoir à un autre sans se croiser avec un sergent de
ville; une armée d'hommes de police s'éparpille en éclaireurs et garde la ville en détail. Ces policeman sont graves , inolïensifs, silencieux et mélancoliquement observateurs : la tolérance qu'ils accordent aux péripatéticiens des deux sexes est admirable. Ils ne vous demandent jamais :
Où allez-vous? comme à Paris, parce qu'on leur répondrait : « Je me promène » , et que la grande charte ne défend à personne de préférer la lune ou les étoiles au soleil. Cependant, si le piéton nocturne portait atteinte au repos de la majorité diurne qui juge à propos de dormir, un policeman conduirait le péripatéticien en prison; cela est de stricte justice sur une terre constitutionnelle, où la majorité a toujours raison, même lorsqu'elle a tort.
A Londres, le peuple qui dort se couche vers les deux heures du matin ; celui
qui ne dort pas ne se couche qu'après le soleil levant ou quelque chose qui ressemble au soleil. Jusqu'à deux heures, les théâtres jouent, les voitures roulent, le peuple boit du ginger-beer qui est iort mauvais, les passants mangent des homards et des crevettes, les jeunes gens fument dans les divans, et les marchandes de fleurs offrent des bouquets aux promeneurs affligés d'insomnie . La prostitution la plus étonnante qui fut jamais, et devant laquelle M. Parent-Duchàtel mourrait de douleur une seconde fois, s'il revenait au inonde; la prostitution du bas-Empire, enrégimentée par centuries , marchant comme une seule femme, mêlant le satin à la bure, le chapeau de Heurs à la dentelle jaunie, depuis le sérail éblouissant de Drury-Lane, jusqu'au chantier sombre et pierreux de Chariug-Cross; lu prostilu-
tion, à cent mille bras, enlace tout le nouveau Londres, le Londres des colonnes peintes, des péristyles de carton, des hôtels d'argile, des palais de briques, des temples peints à l'huile et au vernis; elle se roule , comme un monde fou de femmes ivres, devant cette architecture majestueusement mesquine qui ne s'émeut de rien et qui n'a de croisées que pour ne rien voir. Dans toutes ces demeures vivent les nobles philanthropes qui travaillent à régénérer le monde, à faire refleurir la morale, à rendre à la vertu son culte, à l'homme sa dignité, à la femme sa pudeur ; qui envoient des missionnaires protestants et des Bibles aux anthropophages de Bornéo et de Yan-Diémen , aux païens d'Otahiti et des îles Sandwich; qui préparent une truelle pour poser la première pierre d'une niaUon de conversion , où
quatre-vingt mille Aspasies errantes seront changées en Madeleine par la grâce de LutheretdeCalvin; philanthropes de haute vue, qui rêvent l'amélioration des mœurs polaires et laissent polluer le seuil de leurs maisons, qui défrichent le champ de la morale sur les limites du monde et laissent la jeune iille mendier une insulte, avant sa puberté, sous le péristyle du quadrant, ce gracieux trait d'union qui lie les souillures ténébreuses des deux Régent \s-steet.
A deux heures, la scène change : le monde qui reste sur la place ne semble pas appartenir à ce monde; une lèpre vivante coule le long des maisons; des êtres sans nom, sans sexe, sans voix, sans formes, vaguent au hasard, comme ces ombres qui attendent une obole pour passer de l'autre coté du ileuve. On assiste à des
festins étranges, préparés aux carrefours, sur des tables qui tremblent et font trembler des chandelles et des plats de mets hideux. D'autres êtres, qui sans doute sont des hommes, passent devant, par groupes muets, et achètent, avec du cuivre imperceptible, d'énormes colimaçons crus et des débris hachés d'animaux anté-diluviens.
Tout autour règne une ligne d'hôtels opulents, dont le gaz fait ressortir le luxe ironique. Quel cadre et quel tableau! Le policeman se promène, et voyant que tout est bien, il laisse en paix les convives. Une procession d'àmes en peine défile silencieusement sur les trottoirs qui descendent à Carlton-Huuxe. Les portes du parc Saint-James ouvrent l'Elysée de Londres à ces fantômes : le long des haies, sous les arbres, sur les banquettes du parc royal , apparaissent des masses confuses de bail-
Ions qui flottent sur des squelettes, des chapeaux de paille en putréfaction, ornés du crêpe du deuil de Guillaume, des rdbes tourmentées, des visages monstreux avec des yeux sans regard , des liasses de guenilles qui se tiennent par les mains ; le joyeux gaz hydrogène éclaire tout cela tranquillement, avec sa flamme sereine, et trahit les ombres courtisannes rôdant autour des graves et chastes sentinelles qui gardent l'ombre du roi mort. Aucune voix, aucun cri , aucune plainte ne se fait entendre sous ces bocages; ceux qui veillent respectent le sommeil des hôtels de Car- /ton-Terrace; c'est une promenade en pantomimes, où la licence est grave et ne rit pas de ce qu'elle fait; c'est un badinage mélancolique, une espièglerie sérieuse, qui ressaisit son innocence devant le poUàentan , et ne prend de ses plaisirs ou
de ses peines que ce que lui permettent les lois du pays.
Dans toute l'étendue de ce parc circule la même population ; au milieu de ces incroyables scènes, on trouve souvent des Anglais austères qui lisent les papiers publics, sous le gaz, comme dans un cabinet littéraire, et qui ne sont jamais distraits de leur lecture par le tourbillonnement des ombres : nombre de sages péripatéticiens traversent toutes ces souillures flottantes, comme la douce Aréthuse les flots amers : ils ne causent pas entre eux ; ils se promènent courbés sous une méditation muette ; il sont assis sur les banquettes, et regardent les arbres; ils dorment au frais sur la foi de l'hospitalité royale qui leur fait ce doux sommeil. Chacun pense pour soi, parmi ces philosophes errants, et personne n'est assez prodigue de ses
idées pour les communiquer à ses voisins. Rien de morne comme ce silence , qui n'est interrompu, par intervalles, que par un léger sifflement d'aspiration gutturale, sorti d'une lèvre invisible, et semblable au susurre de la sauterelle dans les nuits tièdes du Midi.
Mêmes scènes se répètent devant le palais neuf Ae Saint-James , triste et désert comme une ruine d'Egypte; devant l'arcde-triomphe , qui s'abaisse si lourdement sur la terre, n'ayant rien à porter vers les cieux, et même encore devant la vénérable abbaye de AYestminster. Le cimetière est envahi ; des ombres dissolues folâtrent sur la pierre des tombes, et insultent à la majesté des deux chambres et des reines ensevelies, dans les hangars et les sépulcres voisins. Westminster. élève aux cieux ses deux tours, comme deux bras pour de-
mander vengeance : le ciel n'écoute point le monument apostat; il faut que les sacrilèges se consomment : est-il quelque chose de saint depuis la papauté d'Henri VIII? A défaut du ciel vengeur, il y a une sentinelle qui n'a pas reçu dans sa consigne la répression des sacrilèges, et l'éternel policeman, qui a mission de protéger le sommeil des vivants, ne s'inquiète pas du sommeil des morts.
Si l'on se jette dans le faubourg immense , de l'autre côté de Westminster, on voit les mêmes accidents nocturnes, aux lueurs délatrices de ce gaz impitoyable qui poursuit le crime partout et l'éclairé comme une bonne action. Il y a des grilles de fer ornées de têtes immobiles qui vous regardent et ne rient jamais; ily a des portes ouvertes qui conduisent à des repaires mystérieux et interdits au soleil hydrogène; il y
a des perrons où sont assis des hommes et des femmes comme un groupe de statues sur un tombeau; et toujours le long des trottoirs, toujours la fourmilière d'ombres déguenillées, en chapeau de paille , avec le crêpe royal, marchant avec des intermittences d'allure pudique ou folle selon qu'elles voient paraître ou s'éclipser le waterproof luisant et rond qui couvre la tète du policeman. C'est partout le même tableau, le même décor, les mêmes acteurs; on marche toujours dans la rue qu'on vient de quitter ; on revoit ce qu'on vient de voir. A droite et à gauche, de belles maisons, dont les portes étincellent de cuivre et de vernis ; des trottoirs doux comme de l'acier poli; des squares qui dorment à l'ombre dans leur prison de fer; des rues qui suivent le cordeau, avec leur
régularité désespérante ; une profusion H. *2
inouïe de fanaux où le gaz joue avec le vent du haut de ses candélabres ; et partout aussi une misère vivante et fluide, une lèpre intarissable, une volupté en putréfaction , un cynisme élevé à toute sa bassesse ; partout l'or et le granit brodant des vignettes anglaises sur un fond d'immondices.
En traversant Westsminter-Bridge , on marche entre deux rangées de niches peuplées de cénobites qui dorment ou attendent quelque chose ; et comme on ouvre la bouche pour respirer la Tamise, après avoir respiré tant d'air infect, on demeure confondu d'étonnement devant le magnifique spectacle de Londres endormi sur les haillons de Londres qui veille ; géant de la création humaine qui n'a pas de pain à jeter à tous ses enfants, et les regarde gisants sur le fumier, du haut de l'église Saint-Paul, ce
beau corps sans àme, ce cadavre du soleil de Rome,. ce dôme de glace, qui refroidit la tête et le cœur, et ne peut se donner à luimême qu'une couronne de charbon éteint ! L'aube laisse tomber sa pâle tristesse sur toutes ces âmes er. peine qui vaguent et prennent un corps aux premières lueurs du jour, mais quel corps ! Elles affrontent l'aurore ; elles feraient reculer le soleil s'il y avait un véritable soleil à Londres. Il faut voir a\ec quelle gravité les sentinelles de Saint-James regardent passer ces échappés de la nuit ! Où vont-elles subir le jour? personne ne le sait; elles l'ignorent elles-mêmes. A cette heure, c'est vraiment un admirable tableau, qu'une vue de Londres, prise de l'arc-de-triomphe, devant Hyde-Park ou de Carlton-Tervace, Les vapeurs du crépuscule matinal se mêlent aux lueurs expirantes du gaz hydro-
gène, et font ressortir sur un ciel d'opale les cimes des arbres les plus gracieusement dsssinés du monde, et les hautes colonnades des parcs. Tout ce que l'impitoyable clarté du jour fait saillir de faux, de servile, de guindé, de massif, dans la fastueuse indigence de l'architecture anglaise, est encore perdu dans les complaisantes demi-teintes de l'aube ; on croirait voir ressusciter d'entre les ténèbres, Palmyre et Babylone. La lourde et fade colonne du duc d'Yorck profite du moment pour jouer la colonne Antonine et se faire gracieuse à peu de frais. Sur Waterloo-Place et à Regent's-Street, toutes les pierres s'élèvent avec une majorité imposante ; les portiques des clubs oublient qu'ils sont de carton, et prennent des airs de temples; les ordres toscan, ionique, corinthien, qui demandent humblement par-
don au soleil de s'être déguisés à l'anglaise, affectent des attitudes monumentales à tromper l'œil de Phidias. Sur la place de Trafalgar, le Musée s'enveloppe d'un aspect grandiose ; le palais du duc de Northumberland se couvre d'un domino vénitien et le lion qui le surmonte ressemble quelques minntes à un lion ; la statue équestre de Charles Ier ne fait plus rougir l'ombre de Van-Dick, et double heureusement le Marc-Aurèle du Capitole. C'est de toutes parts une grandeur, une richesse, une profusion de portiques, de colonnades, de basiliques, de pérystiles, comme leur grand artiste Martins les a rêvés, dans une nuit d'orage, avec un éclair livide, pour soleil.
A mesure que l'aurore aux doigts de brume glisse à travers cette succession monumentale de merveilles ténébreuses,
la majesté de leur architecture s'humilie; et dès que le jour arrive, il ne reste que la plus soignée , la plus correcte, la plus habitable ville du monde , où l'industrie et la richesse ont fait triompher tout ce qui est utile, sans appeler l'art et la grâce à leur secours.
EXPLORATION M VICTOR BOIMER.
k\ EGYPTE.
En 1810, on parlait beaucoup à Munich de Victor Humrner, jeune étudiant qui sortait de l'université. Quelques amis voulurent l'entraîner dans une association na-
tionale, instituée pour exterminer les Français. Victor Hummer répondit qu'il ne voulait exterminer personne, que ses inclinaisons étaient vouées à la science , et qu'il se proposait de vivre en paix, toute sa vie, dans son cabinet de Munich , pour élever un monument à sa patrie et à l'univers. Il parlait toutes les langues anciennes et modernes.
Hummer avait spécialement cultivé l'histoire de l'université. Nul ne connaissait mieux que lui la cause de la grandeur et de la décadence de tous les empires. Il savait le grec comme M. Gail, et lisait Xénophon comme un vétéran des dix Mille.
Un jour, on lui demanda , à l'itnproviste, quel était le consul romain qui florissait au temps d'Alexandre de Macédoine. Il répondit , sans hésiter, Papirius Gursor. On ouvrit les vingt volumes in-quarto de