‹ Le château vert (volume 2)Chapitre 3 sur 9 · SI · texte numérisé non relu

SI

Catrou et Rouille , et l'on reconnut la vérité du fait.

Hummerse sépara du monde, et se voua corps et âme à la traduction d'Hérodote.

Il estimait profondément cet historien , et voulait lui témoigner son affection d'une façon solennelle. Hummer ne fut pas distrait de son travail par tout le fracas des batailles contemporaines. Ami de l'antique il avait en sincère mépris les soldats allemands et étrangers ; il abhorrait le shako et le frac blanc. Tout ce qui n'était pas phalange macédonienne était misérable à ses yeux.

Au bout de dix années de labeur, il avait dévoré son petit patrimoine , mais Hérodote était traduit. Il offrit environ cent kilogrammes de manuscrits au libraire Cotta pour 10,000 florins. L'éditeur de Leipsig lui écrivit une lettre charmante , et refusa

d'imprimer sa traduction. Hutniner avait fait trois ans de philosophie , et cela lui servit en cette occasion ; il se rappela tous les aphorismes des sages sur les contrariétés de la vie , et garda son manuscrit pour en faire les délices de son foyer domestique. Il en lisait des fragments à ses amis. A la fin de l'année , il n'eut plus d'amis ; Hérodote seul lui resta.

A force de se relire , il fondit son individualité dans celle d'Hérodote, et parfois il se croyait Hérodote et pensait en grec. « Ce qui manque à mon ouvrage, disaitil , ce sont des commentaires et des notes ; le libraire Gotta me l'a fait observer avec raison. Il faut compléter l'œuvre. Commentons et annotons; j'aurai cent éditeurs pour un. Si l'Allemagne me fait défaut , j'irai à Paris, et le premier libraire du Pa-

lais-Royal me donnera 100,000 francs de ma traduction. . . 0 Paris ! »

Il lui restait une petite maison de Zi,000 florins; il la vendit pour faire ses commentaires. « Heureux ceux qui placent ainsi leur argent sur la postérité ! » disait-il en prenant une lettre de change sur la maison Pastré , à Alexandrie d'Egypte. Débarrasé de tout souci , il partit pour l'Egypte, le 15 mars 182*2.

En arrivant au Caire, il fut atteint de la peste ; mais sachant bien qu'il ne devait pas en mourir , puisque les commentaires n'étaient pas faits, il se laissa tourmenter par le fléau , et ne prit d'autre médecin que le hasard. Cependant il perdit un œil. « C'est justement , dit-il , ce qui est arrivé à Annibal dans les marais étrusques. » On voit que son caractère d'historien se soutenait jusqu'au bout.

A peine convalescent, il prit du papier vélin d'Allemagne, qui est gris, et un crayon hongrois, loua un chameau, et sortit de la ville par la porte du Kalib.

« Commençons par observer le lac Mœris , dit-il; Hérodote s'est étendu complaisamment sur ce lac. 11 a vu les deux pyramides qui s'élevaient au milieu de ce lac ; elles avaient six cents pieds de haut , dont une moitié dans l'eau et l'autre dans l'air. Elles étaient surmontées de deux statues de bronze doré , et revêtues sur leurs quatre faces d'un beau marbre poli, tiré des carrières du Mokatan. »

Hummer adressa la parole en arabe à des fellahs qui buvaient l'ombre sous la porte du Caire, et leur demanda le chemin du lac de Mœris.

Les fellahs regardèrent fixement l'étranger, et ne répondirent pas.

— Au fait, dit Iïummer , je m'adresse à des paysans stupides ; je trouverai bien le lac sans eux. Le lac Mœris avait quatrevingt lieues de circuit , d'après Hérodote , qui l'a vu comme je vois mon chameau.

On ne perd pas un tel lac comme un verre d'eau.

Et il poussa sa monture vers le Mokatan.

Le soleil dardait d'aplomb sur. la tête du commentateur d'Hérodote; mais la science ne s'arrêta pas devant 40 dégrés Réaumur. Hummer remerciait même le soleil , qu'il appelait Horus , de lui montrer clairement la plaine. Le jour était si radieux , qu'on aurait découvert un scarabée sacré à deux lieues à la ronde.

Celte clarté transparente ne servit qu'à prouver à Hummer qu'il ne voyait rien du tout.

Après quatre heures de marche dans le sable , il vit poindre deux pyramides dans la direction de Saccarah. Toute fatigue fut oubliée : « Ce sont les pyramides du lac Mœris ! s'écria-t-il, je les reconnais; mais il paraît que le lac est à sec; n'importe je verrai le lit , un lit de quatre-vingt lieues ! Si je ne me trompe, je crois découvrir aussi les ruines du Labyrinthe. Oh ! que j'ai dit de belles choses sur le Labyrinthe dans mon ouvrage d'Hérodote ! Le Labyrinthe, ai-je dit , était un palais composé de cent palais; il avait été bâti par l'architecte Cramris , sous un Basileos-Ptolomeos , je ne s,ais plus lequel. Cet édifice prodigieux, ai-je ajouté , occupe autant de terrain qu'une ville ; il se baignait dans le lac Mœris, comme un roi d'Orient dans une cuve de porphyre. O palais des palais ! »

En achevant ces mots, il découvrit la

tête d'une troisième pyramide. Le chameau s'arrêta.

« Trois pyramides dans le lac Mœris !

dit-il , voilà qui est singulier ; je n'en ai annoncé que deux , et j'ai affirmé les avoir vues. C'est peut-être une ombre ; avançons. »

En avançant , il en découvrit quatorze.

« Quatorze pyramides dans le lac Mœris, où il ne devrait en exister que deux ! dit Hummer, cela mérite un commentaire particulier. Peut-être l'éloignement m'a fait faire une erreur de cacul; allons examiner le phénomène de plus près. »

Arrivé au pied des pyramides de Saccarah, il en compta dix-sept.

Elles n'avaient pas six cents pieds; c'étaient des pyramides de briques, de dix toises de haut , en fort mauvais état , et qui avaient été probablement bâties , sans 11. •->

façon , pour ensevelir dix-sept petits banquiers de Memphis.

« Ce doit être la monnaie des grandes pyramides d'Hérodote , dit Hummer.

Voilà bien le génie démolisseur des peuples ! on détruit un palais pour construire cent chétives maisons ! on démolit deux pyramides pour en construire dix-sept.

Ainsi s'éteignent les grandes choses ! Voilà donc ces deux fameuses pyramides dont j'ai parlé. Quelles devaient être belles quand elles n'étaient que deux ! Écrivons ce commentaire sur mon album. »

Hummer jeta circulairesnent ses yeux dans le désert, et dit : Voilà les ruines du lac Mœris. C'est bien là notre lac , il n'v manque que l'eau. Mes descriptions sont de la plus parfaite exactitude. Je suis au milieu du lac, au pied de ces deux dix-

sept pyramides ; je n'ai plus que le Labyrinthe à trouver. »

Il avait perdu beaucoup de temps dans ces explorations; la nuit tombait. En cherchant le Labyrinthe, il s'égara.

II erra longtemps de détours en détours, et découvrit une hutte d'Arabe. « Frappons à cette porte hospitalière, dit-il : avec quel bonheur l'enfant du désert va me recevoir ! » Il frappa trois fois ; la hutte était déserte. Humilier se coucha sur le sable, en se faisant de son chameau une alcôve à quatre piliers et un lambris. Le premier rayon du soleil l'éveilla en sursaut, comme si un tison eût brûlé son visage. Il lit un petit repas frugal, et, s'orientant à l'aide de la carte et du soleil, il se prouva qu'il n'était pas fort éloigné du lac Natroun et du Fleuve sans eau.

« Hérodote a parlé du lac Natroun, dit-

- ko -

il, c'est un lac sans importance; mais je serais bien aise d'explorer le Fleuve sans eau. Anliydropotamos. Commençons par le lac, le fleuve est tout près. »

En effet, il trouva un amas de sel, durement cristallisé, dans l'étendue d'une demi-lieue. C'était incontestablement le lac. Il en prit un échantillon, et fit un commentaire. Ensuite il s'enfonça dans le désert, en suivant un vallon formé de petites dunes prolongées. Hu aimer reconnut dans ce vallon le lit du fleuve ; il n'y avait pas une goutte d'eau, et le sable était chauffé à quarante-cinq degrés.

Avant de rentrer au Caire, il visita Arsinoë , aujourd'hui Faioun. Hérodote appelle Arsinoé la province des Roses : il avait voyagé dans cette province toujours entre deux haies de Rosiers. Hérodote ajoute que le parfum d'Arsinoë arrivait

jusqu'à Memphis. Huramer marchait le nez au vent dans la direction du parfum : il trouva des forêts de nopals, qui ont beaucoup d'épines, mais point de fleurs; ils étaient habités par des lézards verts. Le voyageur allemand ne vit dans la dénomination d'Hérodote qu'une allégorie profonde, et il admira le bon sens de l'historien grec.

Il rentra au Caire chargé de documents précieux, mais avec deux coups de soleil.

« C'est maintenant, dit-il, que je dois, encouragé par mes premiers succès, étendre mes explorations vers celte Haute- Lgypte qu'Hérodoîe connaissait si bien, et dont nous avons donné ensemble de si merveilleuses descriptions. »

La Haute-Egypte était en ce moment désolée par la guerre. Les Wechabites s'étaient révoltés contre Méhémet-Ali, etlbra-

— fia <-

him-Bey côtoyait le Nil avec une armée pour les soumettre. Il fallait qu'Hummer se munit d'un firman du vice-roi, ou qu'il attendît la soumission des rebelles. Hummer, réduit à ses dernières piastres, résolut de demander un firman. Il descendit le Nil , et se rendit à Alexandrie , où il demanda une audience au vice-roi.

Lorsque le savant de Munich entra au palais , Méhémet-Ali fumait son éternelle pipe, peinte, d'après nature, par Horace Yernet, dans ce charmant tableau où les janissaires sont si horriblement massacrés. Il appuyait ses pieds sur un vieux lion en retraite, façonné en escabeau Hummer se prosterna devant le redoutable escabeau, frappa trois fois le plancher de son vaste front , ce qui faisait rire aux larmes le grave Méhémei.

— En voici un encore, dit le vice-roi, qui

va me comparer au serpent, au phénix, à Pharaon , à Joseph en Egypte. Expliquetoi, sans préambule, mon ami ; que veuxtu?

— Étoile du ciel du prophète, soleil de la nouvelle Memphis, scarabée...

— En voilà assez , arrive au fait : que puis-je faire pour toi ?

— Je veux parcourir la terre sacrée de vos étals, et converser avec le génie des nations mortes

— Eh bien ! parcours, mon ami, puisque cela t'amuse. Ils ont'tous la rage de se promener dans le désert , ces gens-là ! et pour voir quoi? des pierres, du sable et des lézards.

— J'ai fait une histoire ancienne sur vos états, ô sublime pacha, et je brûle de visiter le pap que j'ai décrit...

— le ne te comprends pas bien , mon

ami; tu dis que tu as décrit mon pays avant de le visiter

— Moi, je ne l'ai pas visité encore, mais Hérodote, le père des historiens, a décrit votre royaume , environ deux mille ans avant la fondation de votre glorieuse dynastie, et....

— Ceci nous mène trop loin; j'ai cent audiences à donner. Si nous remontons à deux mille ans, nous n'en finirons pas aujourd'hui. Expliquons- nous, tu veux te vautrer dans le sable, c'est ta fantaisie, pars, je vais te faire donner un firman. Tu n'es pas le premier Franc que j'aie reçu. J'ai vu Belzoni, le danseur de corde, qui a ouvert la seconde pyramide qui était ouverte. J'ai vu Caillaud l'orfèvre , qui a trouvé l'oasis du Memnon qui n'existe pas. J'ai vu Rossignol qui a prouvé au IN il qu'il ne devait pas couler comme il coule, le

Nil a fait son chemin et ne l'a pas écouté. J'ai vu Gliampollionqui expliquait des hiéroglyphes que mon fils cadet enterrait sous une pierre après les avoir peintes à l'encre de Chine. J'ai vu lord Elgin qui m'a demandé une pyramide à manger. Tous les jours je suis harcelé pour ce misérable désert qui ne me rapporte pas une once de blé ou de coton. Eh ! prenez mes colosses, mes momies, mes pyramides, mes sphinx, mes crocodiles, et laissez-moi en repos! Va chercher ton firman. Qu'Allah te garde de la pleurésie et des chacals !

flummer , en sa qualité d'Allemand , admira la pipe du pacha, mais il plaignit son ignorance. Muni du firman, i! secoua la poussière de ses pieds , et s'élança dans le désert.

Il remonta le Nil jusqu'à la première cataracte, eL gagna une ophthalmie en

route : un Arabe l'opéra , lui rendit la clarté des cieux. Hummer quitta le kaïque et prit un chameau , et un guide , pour aller examiner la fameuse cataracte du Nil.

» J'ai beaucoup parlé, dit-il, des cataractes dans mon histoire d'Hérodote ; et tout ce que j'ai dit doit être vrai, comme le reste, excepté le Labyrinthe pourtant; j'ai le Labyrinthe sur le cœur, à moins que ce ne soit encore une allégorie qui fasse allusion aux cent détours du désert inextricable, où le Simoun, monstre plus terrible que le minotaure , dévore les voyageurs égarés. Je suis prêt à me ranger à cet avis. Le Labyrinthe est une allégorie, comme les roses d'Arsinoë. Quant à mon chapitre des cataractes, je me crois sur parole. Le Nil n'est j as un être allégorique; il descend des montagnes de la Lune ; il

— kl -

rencontre, chemin faisant, des précipices; alors il tombe en cataracte, comme le lac Érié et le lac Ontario qui forment en collaboration la trombe de Niagara. J'ai dit, et j'ai même affirmé, sur mon honneur d'historien, que les cataractes du Nil font un tel fracas, qu'elles rendent sourds les malheureux habitants du voisinage; j'ai même élevé des plaintes touchantes sur ces habitants frappés d'une surdité endémique : O infortunés Africains! me suis-je écrié, que n'abandonnez-vous ces rives inhospitalières, où le tonnerre éternel des cataractes du Nil prive d'un sens précieux vos enfants, à l'aurore de leur vie ! que n'habitez- vous ces oasis tranquilles que le Nil caresse et couronne de son onde apaisée.

En arrivant au village des sourds, je ferai afficher ces paroles, en forme de pro-

clamation , sur ie tronc d'un palmier.

y> Cicéron, dit-il en poursuivant son monologue, Cicéron a consacré une belle page du Songe de Scipion aux mêmes malheureux habitants du village des cataractes. Dans le diaJogue qui s'est établi entre Scipion l'Africain et son neveu , l'inventeur des clepsidres, ie premier dit, en parlant des étoiles, qu'elles font un tel bruit en roulant sur leur axe, que les habitants de la terre sont tous sourds, à leur insu; et à ce propos, Scipion , qui connaissait l'Afrique ? puisqu'il était Africain , cite ses compatriotes du Nil , affectés de surdité, à cause des cataractes Si je ne fais erreur, je crois les entendre d'ici. »

Hummer aperçut à l'extrémité de l'horizon une touffe de palmiers isolés dans le désert. C'était la petite oasis de la première cataracte, il crut devoir prendre ses

précautions contre la surdité, et se boucha les oreilles avec de la cire, comme Ulysse à l'approche des syrènes. Désormais à l'abri du fléau , il lit doubler le pas de son chameau, et délia les tonnerres du Ml.

A mesure qu'il avançait , il cherchait dans les nues le sommet de la montagne, d'où ie Nil se précipitait dans Ses oreilles des habitants. Le désert et la rive étaient unis comme la mer calme. Le fleuve coulait sur une surface légèrement inclinée , et semée de petites roches mousseuses; le murmure de cette eau contrariée était délicieux à entendre, dans le silence du désert.

liummer regardait couler l'eau ; puis il se dit : Quel horrible fracas le Nil doit jeter à l'écho de cette rive! Aussi, ne suisje pas étonné (pie tout le village ait enfin

suivi mon conseil, et se soit expatrié

La cataracte ne tombe pas de très-haut pourtant Passons à la seconde. La seconde doit être le pendant de Niagara.

Le savant et son guide se couchèrent dans les cabanes abandonnées , après un léger repas composé de dattes et d'eau du Nil. Hummer ne put dormir à cause du fracas qu'il entendait à travers la cire. A l'aube , il était déjà debout , l'infatigable commentateur ! •

Gomme il cheminait dans la direction de la seconde cataracte, il se témoigna le regret de n'avoir pas fait une incursion dans les ruines de Thèbes, que les barbares nomment Rarnak. Des deux colosses de Memnon, disait-il, il n'en reste plus qu'un debout , c'est-à-dire assis. Ces colosses, comme je l'ai prouvé, sont des monuments élevés à la gloire des deux Osi-

mandias, qui ont gouverné Thèbes aux cent portes , dix-neuf cent quarante-trois ans avant la naissance du Christ , et trois mille sept cent quatre-vingts ans avant ma naissance. 0>imandias le fils est tombé la face contre terre, comme l'idole Dagon ; Osimandias le père a résisté ; j'ai oublié de lui faire une petite visite, mais je la ferai. C'est le colosse connu dans le monde sous le nom de Memnon. Au lever du soleil, il rendait un son harmonieux comme le soupir d'une lyre; Hérodote a entendu ceson harmonieux; Dioclétien l'a entendu; Adrien l'a entendu; nous l'avons tous entendu. Dioclétien, allant rejoindre son armée campée à la troisième cataracte, mais à bonne distance, à cause du fracas, Dioclétien, me dis-je, s'arrêta devant le colosse et passa la nuit à ses pieds pour attendre l'aurore. Cet illustre empereur fut

très -agréablement surpris d'entendre, vers les quatre heures du matin, une mélodie délicieuse qui sortait incontestablement des lèvres, granit-rose, du colosse de Memnon. Et pour témoigner sa satisfaction à Osimandias, il prit son stylet, et écrivit sur le piédestal ces mots : Moi, Diocîétien, fds de Dioclès, j'ai entendu le chant de Alem. non. Et il signa. Le préfet Mutius, chef de la dixième légion, a donné un certificat pareil. Adrien, lorsqu'il bâtissait Antinoë, se rendait souvent à ïhèbes, et trouvait toujours un nouveau plaisir à entendre le chant matinal de Memnon. Son favori, le bel Antinous, savait la mesure par cœur, et la chantait à table, lorsqu'on l'en priait. Voilà bien de;? raisons pour moi de m'ar rêter, au moins une aurore, devant l'harmonieux Osimandias, et d'ajouter ma signature à celle d'Hérodote, afin qu'il n'y

ait pas de lacune dans les œuvres de l'antiquité.

Après ce monologue , il adressa la parole à son guide; c'était un jeune Arabe de vingt-cinq ans, au regard plein d'intelligence et de feu ; il passait pour un guide fort instruit.

— Connais-tu, mon ami, lui dit-il, les colosses d'Osimandias?

— Non, maître; mais je connais tous les autres.

— As-tu entendu parler des colosses de Memnon?

— Non, maître ; mais j'ai entendu parler de tous les autres.

— Connais-tu la ville de Thèbes ?

— Non, maître.

— Voyez comme l'ignorance désole ce malheureux pays ! Mais connais-tu Karnak !

— Ah IKarnak, oui. Il y a des collines, des ruines; j'y ai tué des poules d'eau.

— As-tu entendu parler d'une statue de pierre qui salue le soleil en chantant?

— Oui.

— Ah ! nous y voilà ! Où est cette statue !

— Au fleuve Jaune, dans le royaume du grand Brededin-Assem, quia des montagnes d'or.

— Ya te promener , dit le savant ; il vaut mieux causer avec des sphinx qu'avec ces foux orientaux.

En causant ainsi, ils arrivèrent à la seconde cataracte, qui coulait tranquillement comme la première ; deux crocodiles dormaient sur un lit de mousse, entre les deux principaux courants de la cataracte. Ces animaux sont sourds dit Iïummer; mais passons outre de peur de les réveil-

1er. La troisième cataracte ressemblait aux deux autres, et n'offrit au voyageur d'autre incident nouveau, qu'une gracieuse famille d'ibis endormis, le bec sous l'aile, sur un petit rocher vert qui divisait les eaux. Hummer rendit la liberté à ses oreilles, et s'embarqua sur un caïque pour Dongola.

11 disait, en voguant sur le fleuve : Mon expédition aux trois cataractes sera d'un grand secours pour la science. D'abord, j'ai constaté l'existence des cataractes; point essentiel. Ensuite, j'ai reconnu que le conseil que nous avions donné aux habitants avait été rigoureusement suivi, puisque je n'ai rencontré que des ibis et des crocodiles sourds. On pourrait seulement élever des objections contre la hauteur des cataractes, mais elles ne seraient pas sérieuses. Les chutes ont deux nulle

toises de hauteur, quoiqu'elles paraissent horizontales à l'observateur superficiel.

En physique et en hydrologie, on calcule la hauteur des chutes d'eau d'après l'élévation des montagnes où elles ont leur réservoir. Or, les montagnes de la Lune étant le berceau des cataractes , ces cataractes ont deux mille toises de chute. Niagara est un nain. Tout ce que nous avons écrit sur ce chapitre, et tout ce que Scipion l'Africain en a rêvé, se trouve conforme à la vérité. Maintenant il me reste à faire une dernière observation, la plus importante. Je veux visiter la presqu'île de Méroë.

En arrivant à Dongola, Hummer était d'une belle maigreur scientifique, et son guide, qui était médecin, lui conseilla de prendre un peu de repos et de boire du lait de chamelle.

— Prendre du repos ! s'écria l'héroïque Hummer, quand Méroë me tend les bras de sa presqu'île, quand je vois à l'horizon le berceau de ces illustres gymnosophistes qu'Hérodote admirait tant ! A chameau tout de suite et à Méroë. Où est Méroë?

Le guide répéta Méroë en regardant le sable et le ciel.

— Gomment ! dit Hummer indigné, tu te donnes pour guide et tu ne sais pas me conduire à Méroë, le berceau des gymnosophistes, où Hérodote a vécu trois ans.

Le guide reste muet.

— Eh bien, marchons toujours... Comment appelles-tu ce désert?

— Le Sennaar.

— C'est le Sennaar , cela ? en avant ! Méroë n'est pas loin.

■ — Vous voulez traverser le Sennaar , maître?

— Et pourquoi pas? Est-ce que je suis le premier? Cambyse l'a bien traversé, à la tête de quatre cent trente-deux mille hommes d'infanterie et de vingt -sept mille chevaux , comme je l'ai dit. Il est vrai que tout cela fut asphyxié là-bas , de ce côté, dans un vallon qui mène en Ethiopie; Mais je n'ai rien à faire dans ce vallon , moi ; il me suffit de savoir qu'il existe

— Il n'existe pas , maître.

- — Ce vallon n'existe pas ?

— Non , maître.

— Ah ! tu veux mieux le savoir qu'Hérodote î Cambyse n'a pas été étouffé dans un vallon qui lie la Nubie à l'Ethiopie?

— Maître , il est possible que Cambyse ait été étouffée...

— Comment ! Cambyse n'a pas été étouffe...

— Il l'a été si vous voulez , mais ce n'est pas dans ce vallon.

— On a trouvé des ossements de Perses dans le sable ; c'est un fait.

— On trouve des ossements partout dans le désert.

— Mais de Perses?...

— De Perses , de giratFes , d'autruches, de chakals...

— C'est bon, mon ami, c'est bon ; veuxtu m'accompagner?

— Non , maître,

— J'irai seul à Méroë; je connais le pays mieux que toi. Adieu.

Hummer prit ses instruments de mathématiques et reconnut qu'il était arrivé au dix-neuvième degré de latitude nord et au quarante-huitième de longitude , méri-

dieu de l'île de Fer. Voyageant la nuit sur les étoiles , dormant le jour, comptant sur l'hospitalité proverbiale des Arabes, il traversa seul le désert deSennaar et retrouva le Nil.

— Bien ! dit Hum mer, voilà mon fleuve, et je tiens Méroë. Le Nil , après avoir reçu le Takaze, se replie sur lui-même et forme la presqu'île de Méroë. J'aperçois une caravane qui va probablement à Méroë ; il faut questionner le chef.

— Que la lumière du prophète soit avec vous et guide vos frères dans le désert, dit Hummer au chef de la caravane.

C'était un vieillard tout habillé de blanc, la barbe et les cheveux compris.

— Mon fils est é^aré dans ces solitudes par le mauvais esprit du désert ?

— Je cherche xMéroë , berceau des gymnosophistes, et le paradis terrestre de la

Nubie , pouvez-vous étendre votre main vers Méroë pour me guider ?

— Depuis soixante ans, mou iîls, je traverse le Sennaar , et je n'ai jamais entendu parler de Méroë. L'an dernier, j'ai vendu une Abvssinienne de ce nom à notre seigneur Ibrahim-Bev.

— Croyez-vous , mon père , que le TNil se replie sur lui même de ce côté ?

— 11 est possible qu'il se replie là-bas, vers le levant. Ce n'est pas le chemin des caravanes.

— Mon père , que le prophète vous garde des embûches du crocodile et vous donne de l'eau fraîche au milieu du jour.

Hunimer tourna le dos à la caravane en disant : Mais a-t-on jamais vu de pareils idiots î En arrivant à Munich, je ferai une note fulminante contre ce peuple stupide

qui ne connaît pas son pays. Ombre d'Hérodote, guide mon chameau !

Plein de confiance en cette invocation, il résolut de côtoyer le Nil jusqu'au Takaze. L'eau et les dattes fraîches ne lui manquaient pas, cela lui suffisait. Tous les matins, à l'aube, il jetait un rapide coupd'œil sur le désert, et suivait du regard le INil éternel qui descendait des abîmes de l'horizon en exhalant une brume grise.

Sur les deux rives le désert blanc se déroulait à perte de vue, laissant à découvert, par intervalles, quelques buissons de nopals ou un bouquet de palmiers stériles et agonisants. Le soleil ne se laissait entrevoir qu'à travers une atmosphère massive de sable volant, dont chaque grain était une étincelle; on ne sentait, on ne voyait, on n'aspirait que du feu.

Hummer, pour rafraîchir sa tête brû-

lante , avait recours à ses monologues scientifiques, et il se disait : « La terre doit avoir subi un cataclysme depuis Hérodote, et ce climat est bien changé à coup sûr , car il est prouvé que nous avons vu ici deux mille cités, deux mille, ni plus, ni moins ; Hérodote les a vues , et moi aussi , par conséquent. L'Egypte était alors, comme l'a dit Hérodote , une longue rue traversée par un ruisseau. La rue, c'étaient les deux mille villes ; le ruisseau , c'était ce Nil. Certainement, il en reste bien encore de ces villes; sept ou huit, et en ruines; mais les autres, que sont-elles devenues ? C'est ici qu'un commentaire est indispensable , et pourtant un écolier le ferait. Ce qu'elles sont devenues, ces villes? O voyageur frivole, oses-tu le demander? Les voilà, les voilà, partout, devant toi, à tes côtés, sous tes pieds , dans tes sanda-

les, dans tes cheveux, à tes paupières? Ces villes étaient poussière, comme nous, elles sont redevenues poussière; le temps lesapilées comme des grains d'orge dans un mortier. Voyez donc combien il faut de villes pour faire un désert de sable ! deux mille. 0 Hérodote , ta plume ne fut jamais que le conducteur de la vérité. »

Hummer promena ses regards mélancolicpjes sur tant de villes changées en sable, et il contemplait, dans le vide, les temples, les pyramides, les pylônes, les galeries qui se dressaient des deux côtés du fleuve, et faisaient au fleuve une bordure monumentale de granit. Ce beau spectacle ravissait Hummer; il bondissait de joie sur son chameau. Cependant la chaleur était élevée à son maximum homicide ; le i\il fumait comme une source thermale ; le sable rayonnait d'embrasement, comme

le miroir d'Archimède; les ibis se rôtissaient au vol; la cervelle d'Hummer était en ébullition dans le crâne. Un zéphir incendiaire étreignaït le voyageur ; on aurait dit que le soleil roulait en fusion dans l'espace, ou que des laves aériennes descendaient d'un volcan du ciel.

« Qu'il est doux! disait le savant, qu'il est doux de respirera l'ombre de ces sycomores qui s'élevaient jadis, comme des panaches, sur les temples de cette cité ! Salut, Crocoditopolis, ville superbe où le saint reptile était adoré î tu n'as de rivale, parmi tes deux mille sœurs que la cité d'Hermès, Hermopolis, parce que la divine Hermopolis a le plus beau des portiques, un portique dont le plafond est azuré comme le ciel, et étoile d'or comme !a nuit. Les barbares te nomment Achmou-

nain, aujourd'hui, ô ville d'Hermès! et toi! Crocoditopolis, ils ne te nomment pas; ils disent que le Nil a rongé la dernière de tes assises ! oh ! le fleuve sacré ne dévore pas ses h* lies ! il les abreuve, il les caresse, il emplit leurs mille cuves de porphyre, afin qu'elles baignent leurs beaux corps, polis comme l'ébène ou le sein de la vierge de Méroë!

Qu'elles étaient puissantes les mains du peuple qui arracha ces deux mille cités aux carrières de la chaîne libyque, et les sema, ainsi gracieuses et fortes, depuis Gondar jusqu'à Memphis! Je ne me lasse pas d'admirer cette succession infinie de temples si profondément enracinés; ces pylônes évasés sur leur base; ces obélisques prodigués comme des aiguilles de femme sur la mosaïque du gynécée, ces colosses

montagnes&culptées surplace; ces galeries qui courent le long du Nil, comme desallées de palmiers oùse promènent les vierges d'Isis et d'Osiris, ces pyramides qui présentent une face au soleil et donnent une ombre triple aux pèlerins des caravanes: ces palais où conversent les rois et les sages; ces hôtelleries où s'arrêtent les mages de l'Orient; ces caravansérails, épanouis aux portes des villes pour donner la joie de l'hospitalité à l'indigent voyageur ! qui pourra dénombrer tant de merveilles? Quel œil assez patient pourra lire toute cette histoire symbolique, écrite dans un alphabet mystérieux, sur des pages de granit , arabesque inépuisable, toujours scellé du scarabée d'azur, cette image de l'être invisible qui tient le monde dans ses doigts? Comptez ces hiéroglyphes : vous compteriez plutôt les atomes de sable qui font ce désert ,

ou les gouttes d'eau que le Nil tient en réserve dans les monts abyssins. »

Hummer resta muet dans l'extase de la contemplation. Ses yeux ne pouvaient se détacher de ce magnifique spectacle du néant égyptien. Il était alors par le 5e degré de latitude nord, et le 55e de longitude. « Oh ! s'écria-t-il, je respire Méroë ! Le Nil fuit vers le levant ! A moi , Méroë ! »

Cette région nouvelle était effrayante de solitude ; on croit traverser, avant tous les voyageurs, une de ces zones de l'Afrique intérieure , où jamais les pas d'un homme ne furent emprunts. Méroë n'a point de route indiquée par les bornes; il faut s'y rendre d'instinct; c'est une perle qu'on cherche dans le sable et l'immensité : un Allemand seul pouvait la découvrir.

A cinq heures du soir, le savant se trou-

vait en plein sable, comme on se trouve en pleine mer; un horizon d'un cercle parfait s'étendait autour de lui; et partout, à ces distances infinies où le désert se fond avec l'azur foncé du ciel , il apercevait, vers le couchant, les bornes noires qui marquent aux caravanes la route de l'Abyssinie. Cette solitude était attristée de ce silence inouï qui ne règne que dans le voisinage des nues, et qui frappe tant les voyageurs d'un aérostat. Hummer reconnaissait à tous ces indices l'approche de Méroë; son chameau donnait des signes de joie, comme s'il eût deviné le terme du voyage.

A mesure que le soleil descendait dans les nuages rouges et crevassés de l'horizon du couchant, tout le ciel se dégageait , à l'orient, des vapeurs de la journée; l'atmosphère reprenait sa transparence , et ii. 5

permettait au regard de distinguer les objets dans un lointain resplendissant d'une pureté sereine. Iiummer était comme le voyageur qui succombe à la faim, et cherche dans l'air le clocher providentiel qui lui promet une hôtellerie; à force d'interroger l'horizon, il aperçut une pointe sombre qui surgissait des monticules de sable. Ce n'était pas une illusion. La pointe se fit pyramide ; Hummer descendit dans une vallée, et en remontant sur la dune opposée, il distingua un amoncellement de pyramides qui se détachaient comme sur un champ de neige. Le chameau aspira l'air avec une violente agitation de narines, et courut de toute la vitesse d'un cheval arabe. Hummer pleurait de joie ; il assistait à la création d'un monde, comme Adam ; l'antiquité se révélait à lui dans âo* solitudes inabordables et inconnues.

Méroë, cette noble fille d'Isis et d'Osiris, abandonnée, comme Ariadne, avait retrouvé un adorateur, a Que de siècles se sont écoulés, disait Hummer, depuis qu'elle se livre ainsi seule aux caresses du soleil! Personne, avant moi, n'a osé soulever ce linceuil funèbre qui la couvre, le linceuil du désert î » Et le voyageur se pencbait comme un amant sur l'image adorée, et il jetait à l'air le nom de la ville sainte. Le cri expirait sans écbos dans la plaine immense ; on n'entendait que le grand Nil qui parlait au désert.

Quarante pyramides! s'écria Hummer, et il se précipita de son chameau sur le sable. 11 baisa ce sable auguste, il contempla, dans le ravissement, les premières traces de. ses pieds, qui ouvraient enfm un sillon dan> cet océan de poussière. îl s'arrêtait pour prêter l'oreille à un applau-

dissement d'êtres invisibles, témoins surnaturels de son héroïque courage : quelquefois il croyait entrevoir l'ombre d'Hérodote assise et drapée d'un linceuil, au pied d'une pyramide; c'était un vieux palmier, sans feuilles, que le dernier simoun avait blanchi de sable ; de pâles sycomores, inclinés et relevés par le vent, lui apparaissaient comme un groupe de gymnosophistes excités par la discussion, et cherchant entre eux la sagesse.

Hummer s'arrêta devant ces quarante tombes gigantesques, bâties en quinconce, et assez bien conservées. Autour d'elles, le sol était jonché de ruines amoncelées comme à Thèbes. Le voyageur cherchait une place pour s'asseoir et contempler à l'aise ces merveilles , lorsqu'en doublant l'angle d'un pyramide, il aperçut une berline à quatre roues, façon anglaise. Ro-

binson, apercevant la trace d'un pied d'homme dans son île, fut moins épouvanté que le savant Hummer devant cette berline. D'abord, il la considéra longtemps avec des yeux effarés, puis il s'approcha , sur la pointe des pieds, et fit lever deux autruches retranchées dans un buisson d'aloës. Hummer reconnut du premier coup que la berline n'était pas antique; il en fit le tour, et il admira un travail de carrossier bien supérieur au génie industriel des gymnosophistes. Une plaque de cuivre incrustée sous le siège, portait cette inscription : milise. edgware rood, london.

Hummer croisa ses mains, et les éleva au-dessus de sa tête, comme l'adepte qui va pousser le cri de détresse. Un instant , il crut que l'ophthalmie avait une seconde fois éteint ses yeux, et que ce qu'il voyait était le rêve d'un aveugle. Une berline

anglaise à Méroë ! disait-il ; Mi/ne London ! Après une longue pause, il prit une détermination Marchons toujours, dit-il , peut-être trouverai-je les chevaux. En effet, à vingt pas plus loin, il découvrit deux beaux chevaux noirs qui mangeaient l'avoine dans une cuve antique de basalte : l'avoine était moderne. Les chevaux regardèrent Humilier, et ne furent pas étonnés.

» Est-ce Hérodote qui , touché de ma fatigue , m'envoie ce magnifique présent?

dit-il en levant ses yeux au ciel. Cette idée lui plut, et il s'amusait à la caresser, lorsqu'une troisième surprise le cloua sur un piédestal de sphinx qu'il allait franchir. Il avait vu trois Européens élégamment vêtus, assis à l'est d'une pyramide. Deux de ces messieurs jouaient aux échecs, le troisième lisait un journal pyramidal.

Un peu plus loin, deux darnes vêtues de blanc se promenaient sous leurs ombrelles ; une troisième se tenait mélancoliquement à l'écart, et brodait de la tapisserie. Iiummer ne put retenir un cri de surprise qui ricocha contre les quarante échos des pyramides. A ce cri, l'Européen qui lisait le journal se leva; les deux autres restèrent courbés sous l'échiquier. Hummer, ne pouvant plus garder l'incognito, marcha courageusement à la suite de son cri, et tendit la main à l'étranger qui s'avançait aussi vers lui, en riant.

— Je suis fâché de vous avoir dérangé, dit Hummer en allemand, excusez -moi de vous avoir troublés dans votre solitude.

On lui répondit en anglais et en allemand, que cette terre appartenait à tout le monde, et que chacun était libre de s'y promener. Hummer fut présenté aux

joueurs d'échecs et aux trois dames; et on l'invita à dîner , ce qu'il accepta de verve.

L'Anglais du journal entama la conversation avec Hummer , pour adoucir l'expectative du dîner.

— Vous êtes venu seul ici , monsieur ? dit l'Anglais.

— Seul, avec mon chameau.

— Vous faites un voyage scientifique, sans doute?

— Oui , monsieur ; je visite ce pays pour achever mes commentaires sur Hérodote.

— Ah ! j'en retiens un exemplaire, voici mon adresse : John Mawhrick, Régent Cirais, à Londres.

— Je vous l'enverrai de Munich , vous pouvez y compter. Est-ce un voyage

scientifique aussi, que "vous faites en famille?

— jNous, c'est une promenade d'agrément ; voilà déjà huit jours que nous sommes ici.

— A Méroë?

— Yous appelez cela Méroë ; nous avons nommé ce pays Mawbrick-Town.

— Y a-t-il longtemps que vous avez quitté Londres?

— Non, cinq ans.

— Yous devez avoir vu bien du pays, en cinq ans !

— Pas trop ; nous arrivons du cap de Bonne-Espérance, où nous avons des vignobles ; il faut soigner ses propriétés. Au retour du Gap, en passant par Paris, nous avons adopté une petite promenade en Egypte, pour amuser ces dames, ma femme et mes deux belles-sœurs ; vous voyez

les trois frères Mawbiïck. De course en course, nous avons poussé jusqu'ici, notre guide nous a promis un simoun, à la nouvelle lune, et nous l'attendons ; on ne peut pas quitter l'Egypte sans avoir vu un simoun.

— Vous avez raison ; avez-vous rencontré ici quelques traces de la secte des gvm nosophistes?

— Nous avons trouvé beaucoup de momies ; ces pyramides en sont pleines.

— Des momies de gymnosophistes! ;

— Ah ! elles ne sont pas signées , ce sont des momies anonymes.

— Peut-on les emporter?

— Vous en êtes le maître. Nous avons avec nous, dans l'autre voiture de là-bas, le fameux pharmacien chimiste du Strand, Fallon White, qui fait une provision de ces momies dans ses caissons.

— Pour la galerie nationale de Chai-ing- Cross ?

— Non, pour en faire des remèdes de famille ; ces momies mêlées à l'essence de rhubarbe composent un digestif souverain; c'est reconnu.

— Un digestif avec des momies ! s'écria Hummer en reculant de trois pas; un digestif avec les cendres des gymnosophistes! Mais il n'y a donc rien de sacré pour les pharmaciens ?

— Que voulez-vous? c'est la mode ; White est patenté pour sa découverte ; il est déjà venu quatre fois ici, pour choisir lui-même sa marchandise; ses correspondants le trompaient indignement. On lui expédiait des momies de janissaires fabriquées à Bouîacq, par un Italien. Un chef de maison doit venir sur les lieux. De Londres à cette pyramide, il y a un peu plus

loin que de Regent-Circus à Richuiond.

.Notre globe est très-petit. Voulez-vous que nous allions dîner? Le couvert est mis entre ces deux sphinx.

Hummer apportait au dîner une figure bouleversée par la surprise et l'indignation. Il salua ses convives et s'assit à la place qu'on lui désigna. John Mawbrick lui dit:

— Monsieur Huminer , vous excuserez ces dames ; elles font un peu de toilette ; elles étaient en négligé de voyage.

Ce John était le seul Anglais causeur de la compagnie; les voyages l'avaient francisé. Ses deux frères méditaient encore sur le kings-gambit, et avaient déposé chacun deux pions sur leurs assiettes, qu'ils poussaient avec le couteau. Deux domestiques, en grand costume d'antichambre, apportaient les plats. Le couvert était mis sur

une grande dalle de granit rose, posée aux angles sur quatre sphinx.

— Nous vous donnons un dîner sans façon, monsieur Hummer, dit John Mawbrick; à la campagne comme à la campagne. Voulez- vous commencer par ces filets de bœuf au madère, ou par ces suprêmes de chevreuil ?

Hummer jeta un regard d'effroi sur ces mets mystérieux , et refusa, malgré son appétit qui lui parlait impérieusement. Il croyait voir des filets de gymnosophistes ; il lui semblait qu'Hérodote lui-même lui était offert en détail , sous le pseudonyme de chevreuil.

— Monsieur, dit-il à l'Anglais, me permettez-vous de vous demander d'où viennent vos provisions ?

— De Chevet, Palais-Royal, à Paris ; ce sont des conserves que nous avons achetées

en passant. Cela dispense, en voyage, des embarras de la cuisine. Ah ! voici ces dames !

Les dames étaient en costume de gala.

Elles s'assirent sur des pliants , ôtèrent leurs mitaines, en saluant gracieusement les convives, et se servirent du claret dans de belles coupes de cristal d« Bohême.

— Et voici notre chimiste , dit John Mawbrick; toujours en retard , monsieur Whife !

Le chimiste demanda de l'eau pour une ablution de mains; un domestique lui apporta une aiguière d'argent.

De quels horribles mystères sort-il?

murmura Ilummer, Fallon White élait un Anglais de soixante ans; sa figure était fraîche , régulière et commune ; il était chauve, comme tous les pharmaciens de Londres.

— Monsieur AYhite, dit John Mawbrick, en lui servant du chevreuil, nous avons un nouveau convive, M. Hummer, de Munich , qui nous a fait l'honnenr d'une petite visite.

Hummer et M. White se saluèrent.

— Monsieur vient ici par curiosité ? dit White.

— Oui, monsieur, pour la science.

— Il n'y a pas grand' chose à voir, comme vous voyez Quand vous aurez passé devant ces quarante nids de chauve-souris, vous direz bonsoir à la compagnie. G*est l'a flaire de quarante minutes.

— Avez-voushien travaillé aujourd'hui, White? demanda Mawbrick.

— J'ai attaqué ie second puits; mais la marchandise y est avarice. Sur quarantehuit sujets que j'ai démaillotés, j'en ai

trouvé deux pour le commerce. J'attaquerai demain le troisième puits.

— L'infâme ! dit tout bas Hummer.

— Il faut se dépêcher d'exploiter ces antiquailles, poursuivit le pharmacien; les confrères arriveront , je ne veux leur laisser que le rebut. Je suis fort content des deux sujets que j'ai dépecés ce matin ; ce devaient être des gens fort distingués de l'époque : ils étaient sous verre et ambaumés avec de l'aloès et du bitume première qualité. .

— Sous verre ! avez-vous dit, monsieur? s'écria Hummer.

— Oui , sous verre. Gela vous étonne ? J'en ai trouvé cent comme cela.

— Ce sont des gyrnnosophistf s ! Les gymnosophistes seuls étaient embaumés sous verre. Ce sont des gymnosophistes ! Ah!

— Eh bien ! quand ce seraient des tories ?

— Avez-vous trouvé dans les caisses des scarabées ?

— Verts.

— Verts! c'est cela : le scarabée sacré! Il n'y en a plus en Egypte; la seule Méroë a gardé le scarabée. Vous avez donc vu des scarabées verts?

— J'en ai mangé ce matin.

— Shoclcing ! s'écria mélodieusement une des dames ; ces messieurs n'auraient donc pu trouver , à table , une autre conversation ?

Cette censure arrêta le dialogue. Le repas devint silencieux. Hummer avait croisé les bras, et méditait profondément. Au dessert, on lui rendit sa liberté.

Après avoir donné ses soins à son chameau, Hummer explora les ruines de \ïéir. G

roë. La nuit le surprit ; des abîmes du désert , la lune se leva large et rouge, et donna aux ruines une teinte désolée. Le voyageur sentait son cœur se serrer en voyant, à chaque pas , les traces récentes des sacrilèges violations de la tombe.

— Quelle horreur! disait-il. Ne diraiton pas que la sainteté du sépulcre se prescrit après un temps convenu ; que ce qui est sacrilège après un siècle , est chose licite après mille ans? O morale! tu n'es plus qu'un nom ! L'élisée des gymnosophistes est aujourd'hui une boutique de pharmacien ! Sainte et virginale Méroë , te voilà livrée aux ongles des barbares! Gambyse est vaincu par les Anglais ! Quel commentaire je prépare sur ces profanations !

Il se lut pour écouter des bruits mystérieux qui passaient dans l'air, et crut en-

tendre les ombres des gymnosophistes qui demandaient vengeance , et se plaignaient d'entrer comme éléments apéritifs dans la composition pharmaceutique du seidlitzpowder.

John Mawbrick sortit d'une pyramide en robe de chambre de brocard, et aborda gaîment Hummer.

— J'ai fait préparer votre appartement, lui dit-il, 39, Pyramide-Street , à l'entresol. Je suis votre voisin; mon domestique a été cherchelfpour vous un lit de plume à la barque. Prenez-vous du thé?

Hummer fit un signe négatif plein de nonchalance et de mélancolie. John Mawbrick continua :

— Nous attendons ce soir , par la voie du Ml , la famille Sappleton, qui a passé la belle saison à Dongola; une famille charmante ! Elle vient nous faire une pe-

tite visite ; nous danserons. Eh ! mon Dieu ! il faut bien tuer le temps.

— Tous danserez à Méroë ! dit Hummer d'une voix consternée.

— Eh ! pourquoi pas ? puisque nous aurons huit dames et un violon , et une salle de bal charmante dans la pyramide numéro 7. J'allais en ce moment à la barque pour choisir quelques étoffes de tenture dans notre magasin flottant. Toute notre maison de Regent-Circiis marche avec nous, comme vous voyez. Sans adieu.

Hummer prit une résolution énergique.

Si je restais ici, dit-i! enfermant les poings, je me ferais le complice de ces épouvantables profanations ; mon chameau a pris du repos et de la nourriture pour dix jours; moi je suis à l'épreuve de tout; partons, fuyons cette Méroë si indignement violée ! Mais ce sont des démons , ces Anglais ! Ils

s'installent partout comme chez eux; ils numérotent les pyramides; ils appellent Méroë Mawbrick-toun ; ils se purgent avec des gymnosophistes ; ils dansent sur des tombes : ils se moquent d'Hérodote , de Dieu , et de moi ! Allons dénoncer ces forfaits à l'Europe ; allons.

En traversant Pyramidi -Street , pour aller à son chameau, Hum mer aperçut les deux autres Anglais qui faisaient leur toilette de bal devant une glace suspendue au cou d'un sphinx, entre deux girandoles à bougies diaphanes. Les dames prenaient du thé derrière un paravent. Oh ! si le ciel de Méroë avait un seul tonnerre dans son arsenal, dit Hummer, je le paierais de ma vie, pour le voir tomber sur ces Cambyses à gants blancs ! Cependant, à la faveur des ténèbres, il ramassa quelques débris des chevreuils et des filets de Chevet; pour

rassurer sa conscience , il dit : J'imite les Hébreux, in exitude Egypto, de populo barbaro; eux prirent les plats, moi les viandes ; Dieu me pardonnera

Il remonta sur son chameau, et s'enfonça dans le désert tout illuminé par la lune, ce doux soleil des voyageurs en Egypte.

Dans sa route faite sur le sable ou sur le Nil, Hummer ferma les yeux sur tout ce qu'il voyait ; une seule et constante pensée l'absorba, le sacrilège de Méroë ! La nuit, il faisait des songes affreux ; il voyait Hérodote pleurant sur un alambic de chimiste, et M. Fallon White dépeçant un gymnosophiste, et suspendant les lambeaux noircis aux étalages de Chevet. Oh ! comme il regretta d'avoir été guéri deson ophthalmie ! Voilà donc à quoi servent les yeux! disait-il, et il affrontait le soleil, comme

l'aigle, pour redevenir aveugle ; mais sa paupière se raffermissait.

Ce n'esl qu'à son départ d'Alexandrie qu'il commença ses commentaires. En arrivant à Gênes, il en avait écrit deux volumes ; à la douane, la police sarde les lui confisqua, parce que certains passages élevaient des doutes sur l'infaillibilité de la Bible. Je les écrirai une seconde fois à Munich, dit-il, avec un nouveau commentaire sur la douane de Gênes. Ce qu'entendant, deux sbires le conduisirent en prison.

Après deux mois de captivité, il lui fut permis de rentrer en Allemagne. Arrivé à Munich, il écrivit ses commentaires; et l'œuvre terminée, il proposa successivement son nouveau manuscrit à tous les éditeurs de l'Europe. Il reçut des lettres de tous, qui le félicitaient sur son beau tra-

vail, mais qui refusaient de l'imprimer , à cause d'Hérodote qui se faisait un peu vieux.

Hummer a offert son manuscrit à la bibliothèque de Munich, où chacun peut le consulter. C'est un ouvrage qui prouve, après cent autres, que l'histoire a été écrite par des fabulistes, et la fable par des historiens.

DA>* 1-E* CiAlILt».

En 1828, le roi de Bavière demanda une audience particulière à Victor Hummer et l'obtint.

— Monsieur, lui dit le roi, vous savez combien je m'intéresse à l'histoire an-

cienne, puisque je la continue dans la personne de mon fils, roi de la Grèce et successeur de Léonidas. J'ai appris vos courageuses explorations en Afrique, et je veux les récompenser; il est temps que votre précieux manuscrit, enfoui dans la bibliothèque de Munich, soit rendu à la lumière par la voie de l'impression. J'achète votre traduction d'Hérodote cinquante mille florins, et je me déclare votre éditeur.

Victor Hummer se jeta aux pieds du roi, et frappa le plancher trois fois de son front, à ïa manière des Perses.

— Croyez, sire, dit-il , que je veux employer au service de la science l'argent que je reçois de vous. Avec cette somme le monde m'appartient, et je vais traduire Strabon.

— C'est bien, dit le roi avec un laconisme charmant.

Le roi serra la main du savant et sortit comme un simple particulier.

Victor Hum mer trouva dans sa main une lettre de change sur M. Reighanum, à Francfort-sur-Mein, banquier fantastique, qui bâtit des châteaux en Espagne pour les Allemands.

Cependant un honnête escompteur de Munich prit la lettre de change à cinquante pourcent d'agio, pour faire honneur à l'endossement du ministre des finances bavarois. Aux yeux d'un savant rien ne ressemble plus à cinquante mille florins que vingt-cinq mille r c'est la même chose au fond pour qui n'a rien.

Hummer se jeta tête première dans l'infolio de Strabon ; il se réduisit à l'état de squelette, il devint diaphane, et termina son travail. Le vénérable savant, rongé par les veilles, n'était plus qu'une illusion

qui s'évanouissait sur les places publiques de Munich au moindre souffle de l'air : en se regardant au miroir , il ne voyait rien. Qu'importe l'absence du corps, si l'âme reste? La science n'arrive qu'à ce prix.

L'àme d'Hummer, vêtue d'une légère redingote de coutil, partit pour explorer les Gaules, au printemps de 1828. Elle ne paya que moitié place dans l'intérieur de la diligence; ils étaient sept voyageurs, fort à l'aise, Hum mer compris.

Sur la route de Marseille, cette reine des Gaules, Hummer disait : — Je vais donc voir cette cité antique, fondée six bons siècles avant le Christ ; cette cité contemporaine des Tarquins, et que Strabon aimait entre toutes les villes gauloises. Disant cela , il descendit à l'auberge de la Croix-de-Malte sur le Cours.

Le lendemain à son réveil, il était fort indécis : — Je ne sais trop par où commencer mes courses, disait-il; j'ai à choisir entre le temple de Neptune , le temple d' Apollon Delphien, le temple de Diane d'Éphèse,le temple de Junon Lacinienne, le temple de Vénus victrix; plus le Lacidum, la nécropolis Pàtvuftém , le château de Jules-César, la maison de Milon, les Thermes , la porte Julia , et une foule d'autres antiquités, don! quelquesunes modernes, comme la fameuse tour qui soutint siège, en 1530,contre le connétable de Bourbon , et la belle église gothique de Las Accoas, dont parle Papon et Grosson, ces deux continuateurs de

Strabon.

Il appela le garçon d'auberge, et lui dit : — Quel est le temple le plus voisin d'ici?

Saint-Martin, répondit le garçon .

— Bien ! dit Humraer ; c'est ici comme à Rome, où le catholicisme a hérité du paganisme. Gomment appelait-on Saint- Martin dans l'antiquité?

— Je ne sais pas, monsieur. Si vous voulez le voir, suivez la rue et prenez la gauche, au bout.

— C'est bien, mon garçon ; tu n'es pas fort.

Hummer s'achemina vers Saint-Martin, et vit une une église assez laide, très-sombre, très-poudreuse, et point antique du tout.

— Mon ami, dit-il au sacristain qui passait, pourriez-vous me donner quelques explications archéologiques sur...

Le sacristain lui tourna brusquement le dos. Hummer sortit pour marcher au hasard à la découverte des ruines.

Il vit de magnifiques rues, des quartiers opulents, un peuple pittoresque et animé, une ville plus grande, plus belle, plus gaie que Munich ; mais tout cela ne le toucha nullement ; il avait en horreur le moderne, il cherchait Massilia civitas et non pas la ville de Marseille ; il cherchait des ruines, et il ne voyait que des architectes bâtissant des édifices. L'architecte est l'ennemi né de l'antiquaire ; il démolit la ruine et se sert de l'antique pour faire du neuf.

En traversant une rue aussi large que Sakewil-Street, à Dublin , il vit le plan de Marseille sur l'étalage de M. Chardon, libraire, auteur du Guide marseillais. Voilà mon affaire, dit-il, entrons.

M. Chardon regarde Marseille comme sa propre fille ; c'est lui qui s'est chargé depuis soixante ans d'être l'historiographe

de la fille de Phocée ; il publie , tous les premiers janvier, un précis fort élégant qui constate les progrès de Marseille, et il orne ce travail de statistique sérieuse d'une foule de réflexions morales adressées aux femmes et aux jeunes gens.

— Monsieur, lui dit Hummer , vous avez écrit sur Marseille, si j'en crois votre enseigne ; pourriez-vous avoir la bonté de me désigner les localités les plus remarquables du voyage, et de me vendre votre carte et votre Précis.

M. Chardon lit hommage de ses œuvres à Hummer, en l'appelant mon confrère, et il s'offrit de l'accompagner dans ses explorations. Hummer se confondit en renier-ciments, et prit son album, soit pour dessiner les ruines imposantes qu'il allait voir, soit pour prendre des notes au crayon.

— Commençons par le plus près, dit

M. Chardon. Voici la rue Saint-Ferriol ; comment trouvez-vous cette rue ?

— Fort belle rue, dit Hummer, droite comme un I.

— Gomment trouvez-vous cette place avec ses marronniers ?

— Fort belle place, mais je n'aime pas les marronniers.

— Croiriez-vous, monsieur, qu'il y avait ici une église superbe.

— Une église antique, une basilica ; estil possible, monsieur ?

— Il n'en reste pas une pierre, comme vous voyez.

— C'est juste ; il y a des marronniers. C'est fort curieux cela ; diable ! on ne détruit pas mal chez vous. Passons à une autre curiosité.

— Je vais vous montrer maintenant la

jSécropolis Paradisius ; j'ëtl ai parlé dans

mon ouvrage.

— Et moi, dans Strabon; permettez que je prépare une feuille de papier pour prendre une vue de ce fameux Paradisius.

— Le voilà, dit M Chardon. Le cimetière n'existe plus; mais il pourrait exister, si l'on n'eût pas bâti cette rueque vous voyez, et qu'on appelle avec raison rue Paradis.

— C'est très-bien ; passons à une autre merveille : voilà un cimetière parfaitement enterré.

— Ce chemin que vous voyez conduit à la fameuse montagne immortalisée par Lucain...

— Quoi ! s'écria Humilier, c'est le chemin de la Siha Sacra?

. . . . , Cette forêt sacrée

En tout temps lies humains et du temps révérée;

cette forêt où les druides faisaient des sacrifices humains ; cette forêt où Trébonicus, le lieutenant de César , coupait des chênes énormes, robur, pour les galères de sa flotte ; cette forêt qui couvrait de son ombre le temple de marbre de Neptune Sidonien. Oh! courons !

— La forêt existerait encore , si les humains et le temps ne l'eussent pas détruite...

— Elle est détruite, la Sacra Sllval il n'en reste rien ?

— Pas un arbre ! mais vous pourrez voir d'ici la montagne dépouillée où s'éleva cette forêt sainte. ..

— Allons toujours voir les ruines du temple de Neptune Sidonien...

— Le temple a suivi la forêt. Nous pouvons passer à d'autres antiquités , si vous voulez bien !

— îoa —

— Quoi î ce beau temple ! lui aussi tombé en ruines ! ses ruines en poussière ! sa poussière au néant î Gourons me consoler ailleurs.

M. Chardon était consterné de la désolation de Victor Hummer : il marchait devant lui dans la direction de la vieille ville, et semblait lui dire par ses gestes : Attendez, je vais essayer de vous montrer quelque chose ; ne vous désespérez pas.

A l'heure où ils traversaient les quais du port , la ville était rayonnante : le monde entier y avait envoyé ses représentants ; l'Amérique ; l'Afrique, l'Asie, l'Océanie, se promenaient sous les tentes, jetées comme des ponts chinois, des croisées des maisons aux antennes des navires. Tous les dialectes de la terre se croisaient dans cette Babel navale ; c'était une mosaïque ambulante de tous lescostumesconnusetin-

connus, de tous les visages que le soleil nuance entre les tropiques, depuis l'ébène jusqu'au bronze. L'air n'avait pas assez d'échos pour répondre à tant de voix , à tant de cris, à tant de chants ; l'eau du port avait disparu sous les navires ; la foret sacrée, dépouillée de ses feuilles, semblait être descendue de la montagne voisine pour donner ses mâts innombrables à toutes les flottes de l'univers.

Hum mer ne daigna pas jeter un seul regard à ce tableau extraordinaire ; il eût donné tout Strabon pour voie devant lui , au lieu de ce port si animé, le tranquille Lacidum, désert et silencieux, et deux trirèmes de Trébonius à l'ancre , arrivées d'Ostie le matin.

M. Chardon conduisit le savant étranger à la rue des Grands-Carmes, et le fît arrêter devant la maison n° 55. C'était une

maison recrépie à neuf, et dont la façade . reluisait d'un ocre vif, comme la salle d'un cabaret de village. Voilà, dit M. Chardon, la maison de Milon.

— Milon le Grotoniate ? demanda Hummer.

— Milon, l'assassin de Claudius.

— Permettez, monsieur Chardon : je regarde Milon comme un homme plus malheureux que coupable ; Milon a tué Claudius, le fait est vrai; mais Milon ne peut être appelé assassin. Vous savez très-bien que Milon était accompagné de sa famille, et qu'il était drapé de son manteau , penulatus, comme dit Cicéron, lorsqu'il eut le malheur de trouver Claudius sous son épée. Or, si Milon eût prémédité son action, il aurait laissé à Rome sa femme et son manteau, choses fort embarrassantes pour commettre un assassinat. M. de A ol-

taire est tombé dans la même erreur que vous , dans sa traduction d'un passage d'Homère, lorsqu'il dit en parlant d'Achille :

Le meurtrier d'Hector en ce moment tranquille.

Achille s'était battu loyalement avec Hec-

tor, ce n'était pas un meurtrier. Ces mots meurtrier et assassin emportent toujours avec eux quelque chose d'infamant.

M. Chardon s'excusa d'avoir outragé la mémoire de Milon.

— Vous dites donc, poursuivit Hummer, que cette maison a appartenu à Milon.

— Oui, monsieur, n° 55.

— Il paraît qu'on a commis le sacrilège de la restaurer.

— Non, monsieur, on l'a rebâtie ; l'autre tombait en ruines.

— On l'a rebâtie avec les ruines de la maison antique !

— Non, avec les ruines d'une maison moderne qui avait cent ans. Tous les cent ans on rebâtit la maison de Milon : il y en a eu vingt comme cela depuis le vainqueur de Claudius. On n'a pu trouver que ce moyen de conserver celte précieuse antiquité.

— Plaisantez-vous, monsieur Chardon?

dit Humilier pâle et indigné.

— Oh ! je plaisante rarement ; je suis libraire.

— Vous êtes libraire, et vous ne frémissez pas sur le seuil de cette maison ! et vous ne lui donnez pas un coup de marteau, comme on fait sur le vase sacré profané dans le tabernacle ! Venez, monsieur, entraînez- moi à d'autres antiquités.

— Justement , nous sommes ici sur le boulevard des Dames, et...

— Le boulevard illustré par les Marseillais au siège du connétable de Bourbon ! Oh ! c'est beau comme l'antique ! Je ne connais dans l'histoire qu'un trait de ce genre, c'est à Garthage. Hélas ! les remparts de Garthage ont disparu avec les héroïques Carthaginoises qui les avaient défendus î Du moins , ici le rempart est resté comme un monument de vertu!

voyons ce boulevard.

— Voilà ce boulevard; il est là devant vous.

— Il me semble que je ne vois rien.

— Il n'y a rien du tout, en effet ; mais voilà le terrain ou vous auriez vu ce rempart, s'il n'eût pas été démoli.

— Mais vous avez eu des aïeux bien démolisseurs, monsieur Chardon?

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