PHYSIONOMIE DE MANCHESTER
Le 22 juillet dernier, on jouait au Théàtre-Royal de Manchester le drame de AV. Mademoiselle Taglioni dansait dans la Bayadère ; c'était un soir de grande attraction (great attraction), comme di-
sent les affiches. Il y avait foule et enthousiasme ; on aurait pu croire que madame Malibran était redescendue sur ce théâtre, où elle fit entendre le chant du cigne. La reine de la danse avait succédé à la reine du chant. Tout pi'èsde là, au Qaeen théâtre, on jouait la Vie et la mort de Napoléon, drame en une infinité d'actes, écrit avant Shakspeare. L'empereur était représenté par un acteur gigantesque, fort maigre et très-blond, mais qui prenait beaucoup de tabac. A ce drame cyclique on avait ajouté comme divertissement une chose intitulée : La Lampe merveilleuse. 11 n'y avait personne dans la salle , et je faillis y rester pour donner un spectateur à ÎSapoléon. A Brofpn-Street , dans le voisinage, M. Thomson, candidat réformiste, haranguait le peuple au meeting de la maison de Y Assurance générale :
— 2M — des milliers de houra ! orageusement lancés des poitrines prolétaires, accueillaient chaque phrase de l'orateur. Je passais du meeting au théâtre et du théâtre au meeting pour me donner l'émotion des contrastes ; c'étaient deux mondes différents, liés entre eux par un trait d'union de gaz hydrogène. La délicieuse musique d'Auber se mêlait aux énergiques acclamations du peuple réformiste ; mademoiselle Taglioni partageait avec M. Thomson l'enthousiasme de Manchester. Au théâtre, le gaz allumait un jour éclatant comme le ciel de l'Inde, comme le soleil des Bayadèrus; au meeting de Brown-Street , l'obscurité la plus compacte enveloppait l'auditoire et le tribun. Je m'attendais à une révolution sociale, éclose au foyer du meeting. A minuit, M. Thomson rentra à Swan-ïnn et le peuple chez lui. Les ap-
plaudissements du théâtre et du forum avaient cessé; on n'entendait plus que le bruit de quelques voitures qui descendaient Hay-Market ou montaient à PortJand- Place. Tout-à-coup, le silence de la nuit tomba sur Manchester.
Le temps était fort beau pour Manchester; il ne pleuvait pas. Vous saurez qu'il pleut toujours a Manchester, et c'est une des conditions de son existence ; un jour serein est la calamité du pays. Les machines industrielles ne peuvent fonctionner qu'à l'aide d'une humidité permanante ; lorsque le temps tourne au sec, on se désole dans les ateliers. L'obligeante nature favorise on ne peut mieux ces exigences du commerce : même au mois de juillet, le ciel est toujours abaissé comme une tente grise sur l'immense ville , et trois cents cheminées élancées en obélisques semblent
les supports de ce grand pavillon de brume, d'où l'eau suinte, en gouttes imperceptibles, comme si elle était tamisée en tombant. A Manchester, on ne connaît le soleil que de réputation ; il me semble que je l'ai aperçu une fois, au fort de l'été, à midi , derrière un épais rideau de nuages, mais je ne l'affirmerais pas.
Je me promenai longtemps sur la place de Piccadelly , devant Albion-Hôtel '; c'est le point culminant de la ville. Il y a deux beaux édifices modernes, un bassin circulaire d'eau dormante et une pelouse; le gaz éclaire d'un côté la longue bordure des maisons de briques, et le vis-à-vis reste dans une ombre sourde, que perce en rond, sur un seul point, le cadran illuminé de l'hospice. Là commence cette longue et interminable procession d'ombres
silencieuses et nocturnes que j'ai touvée dans toutes les grandes villes d'Angleterre, et qui jette l'étranger dans cet étonnement qu'une énigme insoluble donne toujours.
J'ai pourtant observé , à Manchester, que ces ombres différent de mœurs et d'habitudes avec leurs sœurs errantes de Londres, de Birmingham, de Liverpool : cela tient, je crois, surtout à la rareté des policemens. Manchester m'a paru à peu près dépourvu de ces redoutables sergents de ville qui couvrent le pavé de Londres et de Liverpool , et font si bonne garde la nuit. Aussi, à Manchester, les fantômes ont des accès de gaîté vive et turbulente ; ils font des rondes, ils folâtrent même, et s'ils ne parlent pas, c'est qu'il leur est défendu de parler ; la loi anglaise en impose aux fantômes comme aux vivants : à peine si on entend soupirer le mot sïrilling lorsqu'on
traverse un de ces tourbillons d'àmes plaintives.
J'ai médité longtemps sur ces étonnantes apparitions, je n'ai pu assigner une destinée raisonnable à ces femmes, si ce sont des femmes. J'ai questionné les Anglais, mais les Anglais sont habitués à ces choses, et ils n'en savent pas plus que moi. En général, les nationaux sont fort ignorants sur les phénomènes de leur pays; il faut s'adresser aux étrangers pour en obtenir la solution. Où vont ces myriades d'ombres affamées? De quoi vivent -elles dans un pays où la prostitution est avec raison tenue à distance, comme une léproserie ambulante, comme un fléau vivant et contagieux? Où sont les passions ténébreuses qui alimentent cette vaste misère? Je n'ai rien vu, rien appris, rien observé
qui puisse satisfaire la curiosité du voyau. 10
geur sur ce point. A Manchester, l'énigme est encore plus obscure que partout ailleurs. Dans cette ville laborieuse , la nuit est religieusement observée dans ses traditions de sommeil et de repos. La prostitution seule veille et marche ; elle ne cherche et n'attendpersonne;eile reste dans unisolement ruineux et désespérant, mais avec une résignation plus merveilleuse encore que son existence. Le hasard m'offrit une scène qui ne s'effacera jamais de mon souvenir. Depuis l'esplanade de l'hospice jusqu'à la rotonde voisine de la poste, c'est-à-dire dans toute la longueur d'Hay-Market, cette immense rue qui serait escarpée comme une montagne si le travail n'en eut adouci la pente, on avait creusé pendant le jour un double rang de fossés profonds , pour restaurer les canaux souterrains du gaz. [Iav-Markel n'était donc éclairé cette nuit-
là que par d'énormes cassolettes de fer, où flambait le charbon de terre. Les lueurs de ces étranges candélabres jetaient leurs reflets sur les maisons, toutes bâties de briques rouges , et faisaient ressortir dans la nuit la couleur de ces façades, qui se perdaient dans un horizon de ténèbres.
C'est dans les rayons de cette illumination infernale que je voyais défiler ces ombres de femmes , une à une , la tête basse, les bras croisés sous un chàle en lambeaux, tenant scrupuleusement la gauche ou la droite du trottoir, selon qu'elles descendaient ou montaient la rue. Aux angles des carrefours s'immobilisaient des groupes silencieux de jeunes filles qui regardaient flamboyer le charbon et n'avaient pas l'air d'avoir d'autre souci que de suivre la décroissance du combustible. Par intervalles, la flamme faisait rayonner un joli visage
d'Anglaise blonde sous un chapeau de soie dévasté par une longue misère de famille: c'était le corps d'un ange dans des haillons fondus en charpie fangeuse, une rose emprisonnée dans des toiles d'araignée. Pauvreté hideuse qui ne peut recevoir du secours, ni de l'aumône, ni de la passion !
À Londres, j'avais souvent remarqué au carrefour de Castlc-Street des orgies nocturnes faites avec silence et gravité devant une boutique de comestibles ouverte jusqu'à l'aurore, et dont les lanternes de gaz prodiguaient une lumière éclatante comme le jour. Les policemens se mêlaient avec une familiarité sérieuse à ces ébats d'une prostitution ivre à\de et de sherry. Dans ce défilé, la foule était quelquefois si compacte, qu'on ne pouvait la traverser sans ressentir les angles aigus des marins sorlis du Public-IIouse du voisinage. Rien
n'est singulier à voir comme cette apparence de bruit et d'agitation , dans une foule de rues, où ceux qui parlent, parlent bas. Je n'ai rien trouvé de semblable à Manchester. Arrivé à mi-côte d'Hay- Market, je pris à droite et je m'enfonçai dans des rues désertes, largement éclairées pour moi seul , avec ce luxe anglais qui donne tant de lumière, la nuit, à ceux qui ont tant d'obscurité le jour. De temps temps, je rencontrais des lambeaux de prostitution détachés de la métropole d'Hay-Market : je voyais des ombres stationnées derrière des âmes haletantes d'espoir aux soupiraux du purgatoire , dans une fresque d'Andréa Orcagna. J'en vis d'autres qui rallumaient leurs lampes aux candélabres de la rue, comme les vierges folles de l'Evangile ; d'autres assises sur le gradin du trottoir, la tête appuyée sur les
mains, et regardant le pavé ; d'autres qui vaguaient sans but, hâtant le pas et le ralentissant, puisse retournant avec un mouvement brusque, et toujours étalant, avec une certaine coquetterie , des robes, des châles, des chapeaux fanés ou tombant en guenilles. Le gaz éclairait tout cela joyeusement, comme un raaut fashionnable de Londres ou de Paris. Par un labyrinthe de rues, j'arrivai sur une place lugubre, qui est entourée d'une grille , la place de la vieille église, Old-Church. Je n'ai su son nom que le lendemain.
Rien, dans nos villes de France, ne peut donner une idée du tableau de Manchester , pris de ce point de vue. Old-Church domine la ville basse ; c'est un belvéder d'où l'on aperçoit, la nuit, un prodigieux amoncellement de masses noires , où le gaz jette de pâles éclaircies de lumière, et
fait saillir les ombres colossales des obélisques manufacturiers qui se hérissent partout sur les toits, à des distances infinies. Ces clartés livides qui sonl semées, sur un fond ténébreux, comme des constellations' terrestres, ne déterminent aucune limite à l'horizon de cette ville; aussi donnent-elles à Manchester une étendue fantastique ; c'est tout un monde qui dort. Sur la place s'élève l'église qui lui donne son nom. Ce monument semble appartenir à une architecture idéale , et à l'antiquité plutôt qu'au moyen-âge ; on serait fort embarrassé d'assigner une date à sa naissance. Le clocher, qui est la pièce principale de l'édifice, monte carrément à une grande hauteur, avec ses assises en relief, émoussées aux angles par les siècles , et noires comme des couches de tisons éteints. La nuit , cette église est d'une tristesse qui
s'allie peu avec le sentiment que portent avec elles les pierres consacrées par la religion; on dirait d'une église qui a renié Dieu, et fait un pacte avec l'esprit de ténèbres. Autour du monument règne une vaste terrasse avec des dalles tumulaires pour pavé, comme sur le parvis de Westminster. Là rôdaient encore , dans leurs incroyables fantaisies, les prostituées de la faim, toujours sans se plaindre, sans parler, sans dormir, n'attendant rien, ne chercbant rien. C'était pour moi comme une vision des nuits de fièvre : à mes pieds une ville immense; au-dessus de ma tête, un ciel sans étoiles, un abîme d'un noir mat „ comme on se représente le néant ; devant moi , un cimetière animé par des ombres qui semblaient tourbillonner sous le pouvoir d'un souflle surnaturel , et ce clocher sombre , étrange, couronné de
monstrueuses figures de pierre , de faces de démons , de péchés capitaux personnifiés; tour funèbre et taciturne comme un monument d'apostasie élevé à la gloire de Satan.
A quelque distance d'Old-Church, je reconnus une place que j'avais traversée dans la journée, et qui fut le théâtre d'une scène mystérieuse, faite pour étonner et pour attendrir. Après le coucher du soleil, j'avais vu là rassemblés un grand nombre de femmes, d'hommes et d'enfants qui chantaient un cantique sur un air dolent, comme tout ce qui vient de la mélopée de Luther. Cette foule était grave, recueillie, et jamais distraite par les objets extérieurs; les spectateurs, non initiés, entouraient les chanteurs, et les écoutaient avec une physionomie pleine d'intérêt et de tolérance. Le sol était jonché d'enfants demi-nus, qui
se roulaient silencieusement dans la poussière, et à chaque instant d'autres entants arrivaient par les issues, tous déguenillés, pâles, maigres à faire pitié : misère fluide de moindre dimension, qui coulait aux pieds de la grande. Quelques-uns pendaient en grappes hideuses au cou et aux mains de leurs pauvres mères; le plus grand nomhre semblait abandonné à la Providence ou aux hasards secou râbles de la philanthropie. Voilà donc, medisais-je, l'écume vivante qui flotte de toute nécessité sur les villes manufacturières ! Est-ce donc à ce prix que l'industrie arrive au triomphe ? Le commerce maritime est plus heureux; il fait vivre tous ceux qui baignent leurs pieds dans un port ! A Manchester comme à Lvon , la navette et le métier échappent à chaque instant aux mains du pauvre. Mais les économistes ne
trouveront jamais de remède à cela î Toutefois il n'y a pas de commune mesure à établir entre la misère endémique de Lyon et celle de Manchester. J'ai Vu Lyon, dans ses plus mortelles crises, je l'ai vu placé entre la fa mine et le fusil de l'insurrection; mais jamais, à ces cruelles époques, je n'ai rencontré dans ses rues un seul groupe de l'immense tableau qui a pour cadre l'enceinte de Manchester.
J'ajouterai même que nos yeux se révolteraient devant cette incroyable misère qui se liquéfie et se fond avec la boue dans les beaux quartiers de Manchester et de Dublin. Là, le peuple est arrivé au stoïcisme par l'habitude du spectacle. Un industriel de Manchester est exact et rigoureux dans ses calculs de commerce ; il prend des ouvriers en grand nombre, et les paie bien tant que les affaires marchent. La crise ar-
rivée, il donne un secours temporaire à ces malheureux, et sa conscience est en repos. Au fait, l'algèbre de la philanthropie n'en demande pas davantage.
Autre différence entre Lyon et Manchester. En France, la misère est honteuse; c'est toujours le turpis egestas de Virgile ; elle prend des attitudes suppliantes; elle donne des regards accusateurs à l'homme et au ciel ; elle fuit les quartiers opulents, de peur de les salir , elle fait violence à l'aumône ; elle prend Dieu à témoin de votre charité ; elle veut qu'il soit pris acte de son état, parce qu'il y a toujours une sorte de consolation au fond du malheur consommé, lorsqu'il est reconnu. A Manchester, la misère semble avoir accepté sa destinée comme chose due; elle a une figure calme, aussi éloignée de la résignation que du désespoir; elle regarde passer
les heureux , sans envie ni importunité ; elle demande sa place au trottoir du palais et de la masure ; elle n'a pas l'air de prendre en souci sa position , elle parodie même, avec un flegme inconcevable, toutes les pièces d'un ajustement de luxe; elle porte quelquefois un chapeau, un chàle, une robe de soie, des gants, mais elle n'a pas de souliers. J'ai vu dans la rue haute du Zoological-Garden, à Liverpool, une mendiante fièrement parée d'un boa au mois de juillet. Ce boa avait laissé son duvet en pâture à trente générations d'insectes rongeurs, mais c'était toujours un boa ; son squelette serpentait encore, avec une certaine coquetterie, sur un amas de haillons, figurant la robe et le châle. Telle est la misère de ce pays.
La place où tant de malheureux s'étaient donné rendez-vous pour chanter le chœur
de la famine était déserte à cette heure ; je la traversai pour aboutir à Hay-Market et remonter la côte jusqu'à la grille de l'hospice. A la lueur d'un candélabre, je lus, sur l'angle d'une rue, rue du Po?nt, Cette inscription me sembla toute de fantaisie ; il ne me paraissait pas probable que ce chemin, situé sur une montagne, conduisît au port de Manchester. A tout hasard, je m'y lançai, insoucieux, comme je le suis toujours, du but de mes courses dans les villes que je ne connais pas. A l'extrémité de cette rue, j'en vis une autre, longue et large démesurément , son nom, je l'ignore. Je pris à droite , et à l'odeur du goudron qui remplissait l'air, je reconnus le voisinage d'un port. Quel port! Ce n'est ni le bassin de Marseille qui s'allonge comme l'ellipse d'un cirque, ni la belle rivière de Liverpool, qui donne une
lieue de sa rive droite aux navires qui lui viennent de l'océan voisin. Manchester est au milieu des terres, et c'est bien glorieux à lui d'entretenir commerce avec la mer par ses écluses et ses canaux. De ce côté, Manchester ressemble à une Venise passée à la suie. Il y a des riait os enfumés, des pont des soupirs- vernissés au charbon, des canaux bordés de palais noirs qui sont des arsenaux de commerce; de longs quais gluante jalonnés d'anneaux de fer où s'amarrent les coches : c'est encore un spectacle unique au monde, surtout la nuit, quand on contemple cet amas prodigieux d'usines ; ces ponts d'ébène, jetés .sur une eau plombée, comme les ponts du Cocyte; ces forêts d'antennes, chargées de voiles sombres, comme les ailes colossales d'oiseaux de ténèbres ; ces gouffres mvstédeux, où s'abîment des torrents; ces fa-
briques à mille croisées, portant sur leurs toits d'énormes moulins de fer; toute cette autre ville flottante, qui est le centre des besoins industriels du globe, et qui se montre, comme un ouvrier robuste et laborieux, non pas sous le vêtement soyeux du Sibarite,, mais avec la noble livrée du travail.
Le voyageur oisif et inutile à la société, le voyageur désœuvré qui arrive devant un pareil tableau, se trouve confondu de surprise et d'admiration : il reconnaît une race d'bommes supérieurs à ceux qu'il a vus, et il s'humilie au pied de ces hautes œuvres qui rendent l'humanité digne de Dieu. Pour moi, qui tiens la première place parmi ces voyageurs, je ressentis profondément ces impressions ; je demeurai longtemps en extase devant ce culte du travail, dont chaque maison était le tem-
pie. La nuit donnait à la pensée ce recueillement solennel qui lui est refusé par le fracas étourdissant du jour. Qu'il me paraissait sublime, ce repos de cette forte ville, placée entre les fatigues de la veille et les devoirs du lendemain ! Ils étaient là, autour de moi, cent mille qui dormaient à la hâte, pour être debout à l'aube, et interroger devant la forge le génie inépuisable des grandes inventions. Ces œuvres qui s'accomplissaient, dans leur perfection incomparable, étaient destinées à cet univers anglais, presque aussi grand que la terre ; elles allaient, à travers l'Océan, retentir sur quelques rochers de la mer du Sud, ou dans quelque massif d'ombrage, aux comptoirs col otiià ux des archipels et des continents indiens! Ce Manchester que je voyais dormir au bord des canaux était l'ateîier du monde ; c'est à lui
qu'on a recours quand il faut creuser1 une route à travers les montagnes, emprisonner un volcan dans un vaisseau, amollir comme de la cire; lancer un blocde roche équarri au sommet d'un édifice, ourdir les tissus, cuirasser les navires contre les éeueils. Quand il faut servir l'homme dans ses besoins, ses plaisirs, son luxe, ses caprices, ses travaux, adressez-vous à ia Venise de marbre, à la Venise des poètes, à l'amante de Byron, ce désœuvré sublime ; demandez-lui un clou pour fixer une plaque de cuivre à la coque d'un navire, elle vous chantera une barcarolie, elle ne vous donnera rien ; demandez tout à la Venise enfumée de Manchester , elle vous donnera tout. Allez la troubler dans son sommeil, la Venise de marbre; implorez l'aide de ses bras, pour quelque rude travail dans les lagunes; elle retombera d;ms sa mol-
lesse, en vous disant d'attendre le soleil. Donnez un coup de marteau, à minuit, sur l'enclume de la Venise de Manchester, dites aux cent mille cyclopes de ce Polyphême anglais que le Gange, l'Oronte, l'Euphrate attendent ces chaudières de fer, vous allez voir étinceler les vitres aux fronts de ces monuments innombrables; vous allez voir ces lourdes voiles frissonner au souffle des forges, ces barques creuser l'onde épaisse du canal ; ces écluses rouler sur leurs gonds, ces façades de briques reluire au reflet des flammes, ces moulins de fer tourner comme des girouettes de château, toute cette immense fournaise bouillonner et vomir les feux par mille cratères ; vous verrez éclater, dans son magnifique travail , le volcan de l'industrie et de la civilisation.
L'aube me surprit dans ses pensées. Les
premiers et pâles rayons du jour glissèrent sur les eaux du canal sans îeurôter la teinte sombre qui les couvre. Le brouillard refoulé par la chaleur supérieure, se fondit en rosée , et découvrit, comme un rideau de théâtre qui se lève, toute cette partie navale du vieux Manchester. Déjà les mariniers apparaissaient sur le pont des barques; les travailleurs du port débouchaient de toutes les issues. Le laborieux géant se réveillait et saisissait avec tous ses bras le marteau, la scie, la navette, le soufflet de forge, le lingot de fer. Un cri tombé d'en haut semblait avoir appelé Manchester à son œuvre puissante de tous les jours. En longeant la ligne des édifices, j'entendis le fracas intérieur qui ébranle leurs planchers de briques ; ces grands corps d'architecture avaient une âme, et se renvoyaient, par leurs croisées ouvertes, le cri
du réveil. Les herses, en se levant, découvraient des magasins béants comme des gouffres ; les becs de fer se tordaient sur les quais pour saisir les marchandises ; de tous côtés surgissait quelque ingénieux mécanisme qui venait en aide à la main de l'homme et allégeait le fardeau. Aux éruptions lointaines des trombes de fumée, on devinait déjà que la furie industrielle courait des rives du port jusqu'au hangar du rail-way, et que tout Manchester avait entonné l'hymne du travail , qui ne devait cesser qu'avec le jour.
11 n'est pas de ville, sans contredit , plus intéressante en Angleterre et au monde : aujourd'hui, Manchester n'est que le laboratoire de l'univers; il ne se fait admirer que par la rudesse de son labeur et ses inventions cyclopéennes ; eh bien! un jour viendra qui lui donnera d'autres destinées ;
l'or après le fer. Ce sera l'Athènes du nord, bien mieux qu'Edimbourg , qui n'a su se faire qu'une architecture d'emprunt et qui a servilement copié l'art grec, impuissant qu'il était à créer un art national. Jusqu'à présent , le peuple de Manchester a fait preuve d'une imagination incomparable dans l'œuvre de l'industrie; c'est aux découvertes utiles qu'il a toujours appliqué ses étonnantes facultés de création; mais on s'abuserait étrangement si l'on croyait que ce génie s'est révélé sous toutes ses faces; il y a chez lui un foyer d'enthousiasme qui doit porter d'autres fruits. J'ai vu ce peuple au théâtre, le peuple de l'usine , étalant ses bras de fer sur les quarante banquettes qui lui sont réservées, et laissant tomber du cintre un tonnerre d'applaudissements avec une intelligente précision d'à-propos ; je l'ai vu aux meetings
électoraux , et bien plus ardent, bien plus orageux, bien plus jaloux de ses droits d'homme que ne le fut jamais un peuple méridional, échaulfé au soleil de Rome ou d'Athènes. J'en ai conclu que les climats et les latitudes devaient être mis hors de cause dans la question de l'art, ou bien que les climats opposés amenaient des effets identiques. Il m'est prouvé que dans cette immense agglomération d'ouvriers, on trouverait des architectes et des statuaires, de grands artistes inconnus et qui attendent l'heure de la révélation pour donner à Manchester un art national. On voit déjà, dans cette partie de l'Angleterre, surgir une architecture jeune et timide qui s'essaie par l'imitation et marche à l'originalité. On a déjà compris que la forme et la matière des monuments devaient s'harmoniser avec le ciel; que le
marbre de Carareou la pierre blanche frissonnaient dans le nord , que la colonne d'Ionie, les chevelures d'acanthe, les fûts gracieusement cannelés avaient horreur de la pluie et des brouillards. Ainsi , à Liverpool , autre ville qui s'avance vers un grand avenir, avec ses richesses, son commerce prodigieux , son intelligence et ses admirables femmes; à Liverpool , on achève en ce moment le palais de la douane, palais cent fois plus beau que la Bourse de Paris. La douane de Liverpool n'a pas visé à la coquetterie; ellenes'est pas coiffée à la grecque, avec des aiguilles de fer à la Ffaneklin; elle ne s'est pas percée à jour avec des croisées infinies; elle n'aura pas besoin d'écrire son nom, en lettres d'or, sur le fronton , pour se faire reconnaître du passant. La douane de Liverpool est un édiiice de la première ville commer-
çante du monde; elle est d'un marbre à grains sombres, veiné de noir, matière admirablement choisie ; elle a trois colonnades d'un ordre imposant et sévère , et sa magnifique façade regarde la rivière et l'Océan; c'est le portique du commerce universel. L'autre voisin de Manchester, Birmingham, est artiste comme Florence sous le premier des Médicis. Birmingham copie et crée ; encore quelques années , il ne copiera plus , ses deux récentes œuvres sont empreintes d'un caractère de grandeur qui fait deviner un glorieux avenir; ce sont deux palais magnifiques, et qui laissent bien loin en arrière l'architecture cartonnée de Londres , à l'exception , toutefois, de Saint-Paul. Grammar-Sckool et Tofpn-IIall, dans JSew-Street , à Birmingham , révèleni un véritable sentiment d'artiste. Manchester n'a rien encore à op-
poser à la douane de Liverpool et aux deux nouveaux édifices de Birmingham; mais le jour que ce géant de l'invention prendra l'équerre et la truelle, il créera du premier coup un système d'architecture étonnant. Ce sera un jeu pour Manchester de remuer la pierre , de la ciseler , de l'équarrir, de la porter aux nues. J'ai vu bâtir des maisons à Manchester; l'architecte s'inventait pour lui-même ses outils et ses machines ; il simplifiait son œuvre, à l'aide d'un petit atelierà vapeur qu'il improvisait pour la circonstance, ou d'un mécanisme à rouages légers qui voltigeait le long des corniches supérieures, enapportantài'ouvrier la pierre et le ciment. A Manchester, toute exigence de travail est satisfaite sur l'heure; l'instrument est toujours là pour répondre au besoin. Confiez donc des œuvres d'art à ces intelligences douées de la double organi-
sationducalcul froid et de l'exécution vive, et vous verrez ce qui sortira de leurs mains. A Manchester, je n'ai rien trouvé de ce qu'on aime dans les villes, ni la beauté du ciel, ni la verdure des jardins, ni le bruit des fontaines, ni le sourire du soleil, ni l'éclat des promenades , ni la gaîté des rues, rien de ce qui charme dans notre midi. En descendant du wagon de Birmingham, lorsque je mis le pied sur le pont de ce canal qui baigne bourbeusement les prairies noires du faubourg de Manchester, je fus saisi d'un ennui profond. Je voyais cette ville énorme qui couvre des collines et des vallées dans son atmosphère triste, froide, brumeuse; je contemplais avec mélancolie cette vaste forge cyclopéenne qui donnait au ciel sa fumée , et ce ciel qui lui rendait la pluie en échange, je n'avais pour me consoler que la vue d'une sii-
perbe église gothique, perdue à droile dans un lointain sombre, aux limites de la cité. Alors me revenait à l'esprit le souvenir de ces émotions de voyage, lorsqu'on entre, par une belle soirée de printemps, à Florence, à Rame, 9 es, et que tout
vous fait fête : -lecie], iea collines, les bois, la mer. Il me semblait que Manchester tout entier à ses forges, à ses manufactures n'avait pas un asile à donner au voyageur qui venait la visiter par désœuvrement.. (Une rue interminable se déroulait devant moi; je n'y remarquai qu'une église neuve , de style gothique, isolée sur une place; à gauche et à droite, les éclaicies des carrefours me laissaient entrevoir les deux ailes de ia ville, qui s'étendaient à dçs profondeurs intimes, mais sans m'olfrir une de ces enseignes d'auberge qui attirent gracieusement l'étranger. On
m'avait indiqué A Ibion-Hôtel, mais je désespérais de l'atteindre , car j'avais déjà fait deux lieues sans le rencontrer ; enfin on me désigna mon gîte sur la place de Piccadilly. Triste apparence d'hôtel! maison basse, bâtie à nu de briques rouges, au coin d'une rue étroite et sombre. J'entrai pourtant, et je commençai à me réconcilier avec iWanchesteL\ Cet Albion-Hôtel, qui n'a rien sacrifié à l'extérieur, est à coup-sûr un des meilleurs hôtels de l'Europe. On y trouve le confortable anglais jusque dans ses moindres détails : chambres, repas, service, tout est aux souhaits du voyageur. Insensiblement je m'habituai à cette ville extraordinaire; après quelques jours je l'aimai. Maintenant, c'est de toutes les villes d'Angleterre celle qui reste < iionsde souvenir.
En la quittant, je lui ai dit : Au revoir !
En 1814, quelques semaines, je crois, après la rentrée de Louis XVIII, on vit paraître une ordonnance qui prescrivait l'observation du dimanche, selon les règles de
l'Éslise. C'était une véritable contre-:"- H. 18
volution jetée au milieu des plaisirs d'un peuple habitué depuis longtemps à regarder le jour du Seigneur comme le sien, et qui, répulsif aux pratiques religieuses, se reposait six jours, dans son travail, pour se fatiguer le septième. L'ordonnance royale n'eut pas de succès ; elle porta malheur au nouveau règne, et trahit au début ses tendances sacerdotales : d'ailleurs, elle portait une grave atteinte à la propriété ; tous les lieux de réunion , qui ne vivent que des recettes du dimanche , menaçaient ruine; il eût fallu les indemniser ; un milliard n'eût pas suffi pour concilier les intérêts des marchands et les exigences de l'Église. L'ordonnance tomba en désuétude huit jours après sa promulgation; elle fut même avouée comme faute dans la proclamation de Cambrai : le dimanche redevint le jour du peuple; on ne
laissa au Seigneur que les cinq fêtes du Concordat, et encore le peuple en revendiqua la moitié.
Si l'on voulait imposer au peuple parisien les dimanches de Londres , Paris referait ses trois jours, et la garde nationale dresserait des barricades. Pour expliquer ces oppositions de caractères , il faut en revenir aux éternelles définitions du naturel des deux peuples , et, comme on rencontre partout ces parallèles nationaux, je me contente de les indiquer ici. Le peuple anglais est habitué- à se soumettre avec résignation aux lois qu'il s'est faites , môme lorsque l'expérience lui a démontré que ces lois sont dures et intolérables, l'enthousiasme politique ou religieux qui les a dictés s'étant évanoui. Certes, s'il est un peuple qui gagne laborieusement sa semaine, et qui mérite un jour de plaisir sur sept,
à coup sûr, c'est le peuple anglais. Dans aucune contrée du globe, on ne s'immole avec plus de verve sérieuse à ses devoirs d'ouvrier et d'industriel; lefervet opus des abeilles est la devise de toutes les maisons, et les abeilles sont vaincues. Le dimanche venu, chacun ferme sa boutique , chacun se recueille ; on lit la Bible, on va au temple, on écoute le ministre et l'orgue , on psalmodie les psaumes de David en anglais. Dans les rues et les parcs , quelques rares philosophes des deux sexes se livrent à l'exercice de la promenade , et se permettent parfois de rire aux éclats : voilà le Londres dominical.
On conçoit aisément qu'une ville ainsi puritaine n'est guère habitable pour les étrangers depuisl'aube du dimanche j usqu'à minuit. Aussi les étrangers s'échappent de Londres et vont chercher à la campagne
le silence et la solitude, qui, là, du moins, n'ont rien de triste et d'effrayant. Les endroits le plus heureusement désignés aux excursions dominicales de l'étranger sont Greenwîch et Richmond. Souvent , grâce à la vapeur et à la Tamise, on peut les visiter tous deux; déjeuner de l'un et dîner de l'autre : comme effets de contraste, il serait difficile d'en trouver de plus tranchés.
Les deux paquebots partent devant Humgerford-Market ; l'un descend la Tamise, l'autre la remonte : chaque heure a son départ; les voyageurs abondent; il n'en coûte qu'un shilling. Le pont est surchargé de familles anglaises peu dévotes ; il est impossible de se promener: c'est une cargaison compacte où chacun trouve tout juste le déplacement d'air convenable pour loger son corps» Les dimanches de vogue.
on court vraiment des risques , et on affronte le naufrage , dans une petite promenade de quelques lieues sur une rivière. Les Anglais n'y font pas attention; ils regardent la Tamise comme membre de leur famille, et ne la supposent pas capable de les faire sombrer ; ils arrivent au paquebot, avec leurs enfants, leurs nourrices et leur petite provision de fraises; ils s'improvisent une habitation confortable, dans un recoin, et ne bougent plus. Il n'y a que les Français qui parlent à haute voix et rient aux éclats sur ces paquebots; le catholicisme est si tolérant! Les insulaires protestants tachent de faire oublier, par la gravité silencieuse de leur navigation, tout ce que leur conduite a de repréhensible aux yeux de la morale religieuse. Le paquebot de Greenwich est comme un couvent de trapistes, visité par quel-
ques Français causeurs. En d'autres pays et surune autre mer j'ai vu des scènes opposées cà celle-là : pendant que nous, hommes du continent, étions gisants sur le pont, avec le vautour du mal de mer sur la poitrine, eux, les fils de l'Océan, forts de l'hygiène paternelle , causaient et riaient avec une verve de gaîté délirante, que je ne leur ai jamais remarquée dans leur pays.
D'Humgerford-Market à Greenwich, la Tamise est merveilleuse à voir : l'univers n'a pas de spectacle plus imposant à présenter à l'homme pour révéler à l'homme le secret de sa puissance. Rien ne prédispose plus gaîment à un dîner de campagne. On part comme une flèche, avec le double secours de la marée et de la vapeur, c'est le chemin de 1er appliqué à L'eau. On coupe au vol les arches de ces magnifiques ponts qui enjambent la Tamise
comme un ruisseau. J'ai déjà passé ainsi vingt fois sous le pont de Londres, et toujours je me suis rappelé la courte et belle allocution du capitaine Gook, lorsque, ayant appuyé sur la dunette de YEndeavour, la carte de l'océan du Sud déroulée sous sa main et voguant dans les eaux antipodes de l'île de Blig, il s'écria : « Mes amis, inclinez-vous; nous passons sous la grande arche de London-Bridge ! » Après ce pont, la Tamise se change en port; elle couvre ses eaux d'une longue forêt de mats; elle couvre ses rives des monuments de l'industrie anglaise : c'est comme une Palmyre navale qui fait flotter ses édifices sur tous les horizons. Par intervalles, la rivière n'a pas assez de pla^e à donner aux navires qui lui viennent des deux Indes; alors elle échancre sa grève; elle a des asiles pour tous les pavillons; elle proclame son iné-
puisable hospitalité du haut de la Tour, où flotte l'étendard britannique, cet étendard du catholicisme industriel , qui s'est trempé dans toutes les gouttes d'eau de l'Océan. La Tamise, c'est un port qui s'alonge, qui serpente, qui se perpétue, comme une longue rue tortueuse , où les vaisseaux remplacent les maisons; c'est un fleuve qui abandonne ses courants latéraux aux mouvements sans fin des arrivages, et réserve son milieu à d'innombrables bateaux à vapeur dont les appellations ont épuisé tous les noms de la fable et de l'histoire; chaises de poste navales qui portent un flux et un reflux continuel de voyageurs à Greenwich, à Wolvich, à Margate , à Ramsgate , à Boulogne , à Calais et sur mille points intermédiaires de ces belles prairies riveraines illustrées de vignettes comme un keepsa/cc, ombragées
d'arbres gracieux, bordées de cales couvertes, de chantiers, d'arsenaux, de fonderies, de pontons, d'hospices flottants, de villages aux mille couleurs , de clochers couronnés comme des comtes, de châteaux encadrés de verdure, d'édifices qui ont emprunté un caractère d'architecture à tous les pays de i'univers, depuis la hutte du Lapon jusqu'à la pagode du Jagrenat. Ce tableau est incomparable de grandeur, d'animation, et de solennelle opulence.
On demeure étourdi de surprise devant ce congrès de tous les navires de l'univers, devant ces milliers de pavillons qui parlent la langue de tous pays. On sent que cette île est la tête du globe; que ce fleuve en est la grande artère; que Londres est comme une immense cité d'aimant, qui attire à elle tout ce qui nage et (lotte sur les mers.
Voilà le chemin de Greenwich ; en arrivant, on dîne à Ship-Tavern où à Crown and Sceptre , et l'on visite, après l'hospice des marins invalides. Ce monument rappelle aux Français l'Hôtel des Invalides de Paris ; et l'avantage de la comparaison nous reste, amour-propre national à part. Chez nous, l'édifice est un magnifique chef-d'œuvre d'architecture; il porte écrit, sur toutes ses pierres, le caractère de sa destination : une armée de vétérans y est entretenue avec un luxe de sollicitude qui étonne et attendrit. C'est ainsi que la France devait être hospitalière envers la gloire mutilée ; tout y est digne de la main qui donne et de la main qui reçoit. A Greenwich, le monument est incomplet ; ce sont deux ailes sans corps ; les colonnades sont grêles; les dômes manquent de grâce et d'agilité : tout y reste
en terre, rien ne monte au ciel. A l'intérieur, l'aisance y est ménagée avec trop de parcimonie ; et les pensionnaires ne sont pas nombreux : j'ai assisté à leur thé, repas de six heures du soir, et j'ai remarqué une économie de service qui ne m'a pas fait trop bien augurer des autres repas plus substantiels. Au reste, ces marins sont presque tous frais et vigoureux, ce qui donne raison à l'hygiène de l'hôtel : on ne se douterait pas qu'ils sont invalides ; ils marchent d'un pas ferme, sur la belle pelouse de leurs cours, comme sur les collines de leurc parc, et rien ne trahit, sur leurs joyeux visages, la souffrance secrète à laquelle ils doivent leur brevet d'admission. Les Anglais invalides n'ont pas le privilège exclusif d'être reçus à Greenwich ; toutes les nations y sont représentées; il y a surtout beaucoup d'Allemands , et je dois
avouer que j'y ai rencontré des Français. Nos compatriotes de Greenwich m'ont appris, dans les entretiens que j'ai eus avec eux, qu'ils avaient servi sous le duc de Clarence, dans l'Inde, mais jamais contre la France. On ne se bat plus depuis si longtemps, sur mer, que je ne suis point étonné de n'avoir point vu, comme on devait en rencontrer autrefois, un grand nombre de ces vénérables invalides , reliques vivantes des grandes exterminations navales; trente-sept ans se sont écoulés depuis Aboukir, et trente-trois depuis Trafalgar : ces deux journées de sang ont du envoyer bien des locataires à l'bôtel de Greenwich Un invalide français m'a montré, dans le corridor de l'ouest, trois de ces débris qui ont entendu, à bord du Victory, la fameuse proclamation de Nelson. Fngland expert every man to do
his duty ! Ce fut avec un profond saisissement de cœur que je contemplai ces vieillards assis, les bras croisés , sur leurs stalles de repos, eux dont les mains avaient été fatales, peut-être, à ceux de ma famille qui moururent à bord du Plutjn, lorsque U VicAorx, perçant la ligne de l'armée française à la tête du triangle anglais, entra dans les eaux du Bucentaure et vint foudroyer les vaisseaux de Lucas, de Gosmao et de l'Infernet. Involontairement, mes souvenirs me ramenèrent à Toulon, où j'avais entendu, dans mon enfance, raconter Trafalgar de la bouche des héros de cette journée. Je me rappelai ces nobles figures brunies de poudre et de soleil, devant lesquelles le peuple s'inclinait en prononçant les noms de Gosmao et de l'Infernet : hommes plus grands que les demi-dieux d'iïomcre ; invulnérables dans
les batailles, sereins et joyeux sur leurs batteries croulantes et aux pieds de leurs mâts déracinés par l'ouragan de fer : je me rappelai mon ami, le brave Donnadieu, qui gardait l'Aigle, à côté de Villeneuve, sur le vaisseau amiral, et qui pleurait en accusant ÎVelson d'avoir refusé l'abordage que le Bu enture lui avait offert; car, pour moi, cette sublime désolation de Trafalgar n'avait jamais été de l'histoire écrite et apprise par les livres : je la savais par cœur avant qu'elle fût imprimée ; je l'avais écoutée, assis sur les genoux du géant llnfernet, qui, par sa taille et son héroïsme, me rappelait, dans mes vacances de rhétoricien, Ajax, fils de Télamon, haut comme une tour ; jel'avais apprise, comme une légende, en me mêlant aux aspirants qui entouraient Cosmao, lorsque ce grand homme, qui n'a pas de
statues en France, nous disait par quel sublime effort il avait repris tous les vaisseaux français que le cadavre de Nelson amenait captifs en Angleterre , et par quelle incroyable fatalité ces vaisseaux, qu'il venait de reconquérir, furent brisés par la tempête sur les rochers de Cadix. A Greenwieh, bien longtemps après, je me suis trouvé devant ces Anglais de Trafalgar, que j'avais maudits, enfant, les poings fermés et les yeux tournés vers la mer. Le siècle a fait un pas, et tout s'est noblement renouvelé dans les instincts des. hommes ; il m'a été doux de serrer les mains de ces vieux ennemis de Gosmao, de leur souhaiter de longues années, de leur parler de Trafalgar comme d'une bataille de l'antiquité, sœur de Salamine ou d'Actium.
Au point de vue philosophique où nous sommes placés aujourd'hui, quelle est celle
des deux nations qui peut se glorifier de Trafalgar? A quoi donc a servi cette prodigieuse consommation d'hommes, de bois de charpente, de fumée et de fer? L'Angleterre n'y a pas gagné un vaisseau, et elle y a perdu Nelson ; elle a remorqué dans ses ports les débris d'une flotte délabrée, invalide, et condamnée au repos éternel du chantier. Les Français ont poursuivi le lendemain, dans le détroit, les vainqueurs de la veille. Équivoque victoire dont il ne reste plus qu'un nom d'harmonie étrange, comme le fracas d'un navire qui s'entrouvre ! Dernière leçon donnée à deux peuples qui savent aujourd'hui combien il est insensé et inutile pour l'avenir de dépenser leur énergie à couvrir l'Océan de débris d'hommes et de carcasses de vaisseaux !
L'ancienne gloire navale île l'Angleii, 19
terre, faiblement représentée aujourd'hui à Greenwieh par quelques marins échappés aux désastreux triomphes d'Aboukir et de Trafalgar, est largement détaillée dans un musée maritime confié à la garde des invalides. L'entrée de cette galerie est gratuite, chose unique en Angleterre. Ce pays n'est pas heureux en musées; l'Anglais soigne, lave et polit tout, hormis les murs où des tableaux s'alignent. A Pall- Mall on trouve le seul hôtel de Londres qui suit livré aux insultes continuelles de la poussière, sans qu'une main officieuse vienne jamais faire pour Raphaël et Rembrandt ce qu'elle fait pour l'alcôve du plus pauvre marchand de la Cité. Cet hôtel étale toutes les magnificences de la peinture, sur un fond de charbon de terre, sur un parquet ignoble, et dans des salles où le jour ne pénètre pas : c'est avec dou-
leur qu'on y sa'up. aux Inours d'un "repliai i le et •( va . le- pus -t.tml ; «m; s < i v i î aient jamai-. illustré ie pinceau. A. Ureenwich, du moins, il m'aurait .semblé que la munificence nationale devait prendre en religieux souci les tableaux destinés à perpétuer l'histoire glorieuse du pavillon britannique. L'Angleterre n'a jamais eu de grands peintres historiques, mais, avec son or, elle a ceux de toutes les autres nations; elle, si généreuse, eût aisément trouvé de. dignes pinceaux pour écrire ce livre à mille feuillets, où chaque siècle (Virait lu les fastes des armées navales qui ont donné une secousse aux vagues de tous les océans. Cette parcimonie, dans un sujet pareil, est vraiment un mystère pour moi, et je croirais qu'elle prend sa source dans un grand fond de modestie nationale si je n'avais rencontré, sur toutes les placés
publiques des villes anglaises, un monument de bronze élevé à Nelson, avec les bas-reliefs de ses victoires ; si je n'avais vu la statue et l'inscription d'Hyde-Park , le mortier et le canon d'airain, glorieux trophées conquis sur les Français, et posés sur piédestaux , avec des chevaux de frise, devant le vieux édifice du parc Saint-James. J'aime mieux croire que l'Angleterje dédaigne le frivole honneur de faire peindre ses victoires par de puissantes mains dignes de les reproduire, et qu'il suffit à l'amour-propre national d'une date en lettres d'or, sur un cadre, au bas d'une toile; afin que la gloire du peintre ne détourne pas l'attention de la victoire retracée par le pinceau. Dans ce musée, où deux choses ont été oubliées, les tableaux et le jour, il y a une relique précieuse , c'est l'uniforme que portait Nelson à la
bataille d'Aboutir. Quoique ce grand homme ait cru devoir céder aux préjugés de son époque, en détestant cordialement les Français, je dois consigner ici que nous étions là quelques Français attendris aux larmes devant cet habit bleu qui avait couvert un corps héroïque, et que nos têtes se sont inclinées de respect devant cette manche droite à laquelle le bras droit avait fait défaut, parce qu'un boulet de France l'avait emporté dans l'Océan.
Gomme ces pensées arrivent naturellement à l'esprit, lorsqu'on entre, par une belle soirée d'été, dans le parc de Greenwich, élisée tranquille, où passent les ombres des siècles héroïques! Ge parc est une des plus belles promenades qu'on puisse voir. La symétrie n'y a pas apporté son compas ; le sable n'en couvre pas les allées : c'est une longue et molle ondu-
lation de collines, revêtues d'un riche velours de gazon, pailleté de marguerites et de pervenches. Là, tous les arbres du nord se groupent en petites familles, se déroulent à perte de vue, s'écartent en clairières, selon leurs fantaisies, avec une admirable indépendance de végétation : rien ne les gêne dans leurs allures ; ils ont toute la grâce naturelle de la forêt, et ce charmant dévergondage de parure que l'homme sait si bien gâter, en essayant de l'ennoblir. Il n'esi pas de tapis de boudoir plus doux aux pieds que cette pelouse ouatée, qui descend et monte, s'élève et s'incline comme une grande vague d'azur, et vous porte, avec une souplesse voluptueuse, des rives de la Tamise, au sommet de la montagne, où le fameux Observatoire de Greemvich s'entretient avec le ciel et avec la nier. C'est de là qu'il faut voir Londres,
quand cette ville a déposé son voile de brume, et se révèle dans toute sa majestueuse immensité.
Par-dessus l'ondoyant rideau de mâts qui suit les sinuosités de la Tamise, on aperçoit Londres, qui semble sortir de l'eau comme une autre \enise ; les édifices sont perdus dans le bas du tableau , mais tout le ciel est rayé, à l'horizon , de clochers, de tours, de colonnes, semés avec une profusion incroyable; le dôme de Saint-Paul semble descendre des nues, comme un aérostat, et aux dernières limites, les deux tours de Westminster se posent comme les colonnes d'un empire audelà desquelles est le néant. A la distance où l'on se trouve de ce spectacle , on ne voit aucun mouvement, aucune agitation, rien de vivant qui anime ce monde ! on n'entend aucun bruit s'élever de cette cité
qui jamais ne dort, qui toujours gronde, et dont le nom résonne à l'oreille comme l'écho d'un grand tumulte lointain. Il y a quelque chose de mystérieux dans cette contemplation qui, du haut de la montagne, embrasse un horizon si retentissant de près, et silencieux , de loin , comme le désert. Il semble quelquefois qu'on assiste à la révélation d'un mirage, où les eaux, les dômes, les coupoles, flottent avec des contours vaporeux et des formes indécises, dans une gaze de nuées. Souvent, grâce à l'obsession de cette idée, j'ai cru que le miroir du ciel reflétait Yeni.se, la ville du silence tumulaire, et qu'un angle immense, parti de la Brenta, et brisé contre un nuage, retombait avec son apparition, sur une terre inconnue qui se déroulait devant moi. C'est, je crois, une des plus solennelles émotions que puisse rencontrer le voya-
geur ; le poète trouve là tout ce que la nature du nord a pu combiner de plus grand, dans son association avec l'homme: l'annotateur qui descend, ou, si l'on veut, qui s'élève aux idées matérielles , est saisi d'étonnement lorsqu'une voix lui crie que cette ville, morte à l'horizon, attire à elle vingt mille navires par an, et que ses importations s'élèvent à près de deux milliards. C'est donc un monde à part, tombé dans notre monde ; Londres est attaché au globe, comme une décoration d'honneur.
On aime à voir ainsi cette ville de loin, avec sa couronne de clochers à dentelles; on aime à la voir ainsi , de loin, dans son auréole de puissance, comme une de ces peintures colossales suspendues aux plafonds des basiliques, et dont l'éloignement dissimule des vices que l'œil saisit de trop près. Allez voir Londres, du haut de 10b-
servatoire de Greenwich , et oubliez tout ce que ses beaux quartiers roulent d'impureté vivante, et de misère fétide , aux lueurs nocturnes du gaz. Et puis, qui sait si une des conditions de la grandeur, n'est pas d'élre tachée d'ulcères? Quand vous passez sur London-Bridge, toutes les voix de l'air vous crieront de ne point voir ce qui pleure et se putréfie à vos pieds ; regardez en haut, et vous découvrirez, de la troisième arche de ce pont, cinquante clochers qui montent aux nues , et qui dans leur langue muette et symbolique, vous conseillent de les imiter.
De l'autre côté de Londres , la promenade en paquebot du dimanche vous donnera un contraste des plus curieux : on va vous débarquer à Richmond.
La route de terre qui conduit à ce village est une longue rue, bordée de jardins,
arrosée comme une allée de parc, éclairée par des candélabres au gaz. On croit n'avoir pas quitté Londres, et l'on voyage sur un grand chemin'. L'hôtel de Y Eglise et de la Jarretière, S tard and Garler, est le rendez-vous de la bonne société. C'est un hôtel qui humilie singulièrement nos indigentes auberges de France. Des tapis élégants couvrent tous les parquets, et montent avec tous les escaliers. Des salons splendides sont préparés aux convives , avec un luxe éblouissant de dressoirs et de tables; les balcons, garnis de persiennes, s'ouvrent sur une campagne tout empreinte d'une couleur mélancolique, à laquelle on s'attache comme au spectacle taciturne de l'Océan. Richmond repose dans une ceinture de forets et de prairies, et semble dormir si profondément, que tous ceux qui passent parlent bas de peur de le ré-
veiller. En fermant les yeux, on se croit dans un désert ; en les rouvrant on est surpris de tout ce mouvement silencieux et grave qui vous entoure. Des voitures arrivent et partent; des palefreniers pansent des chevaux; des fasbionables galoppent sur la pelouse; des familles se promènent; des tables, entourées de convives , apparaissent à toutes les embrasures des balcons, sans qu'une seule voix discordante vienne briser cet unisson de silence, que le plaisir accorde encore , comme un devoir, à la sévérité du dimanche puritain. Pour consoler l'étranger de cette contrainte, on lui sert des dîners exquis à Richmond; les Français y trouvent môme du pain.
A Richmond, une belle journée d'été vous initie dans les secrets de la nature du nord : c'est une révélation inattendue qui
donne un charme nouveau à tout ce qui est prairie, bois, lumière, horizon. Ce n'est ni un paysage de Claude, ni un paysage d'Hobbema. il y a sous le ciel un voile transparent qui n'est pas la brume, et qui tamise les rayons du soleil, en les épanchant, avec la teinte de l'iris, sur une campagne tranquille, et sur des masses inlinies d'arbres, ces jolis arbres si bien découpés , et qui prennent tous des poses charmantes. J'ai vufortsouventRichmond, cet été; je l'ai toujours vu sous cet aspect, etilmesemble impossible qu'il puisse revêtir une autre physionomie. On y chercherait en vain ces horizons déliés qui flottent dans un azur limpide, cette poussière scintillante qui tombe du soleil en atomes d'or; cet^.e atmophère passionnée que le démon du midi répand autour des chauds paysage- de l'Orient; c'est toujours une
nature à demi-voilée, recueillie, nonchalante , qui ne conseille ni l'amour* ni la haine; qui vous donne son calme, sa quiétude, sa mélancolie, et vous offre ce bonheur monotone qui se compose de l'absence de toute émotion. Je ne suis point étonné que souvent d'illustres proscrits, des poètes malheureux de leur génie, des philosophes qui avaient perdu la sagesse, des penseurs qui désespéraient du bonheur, et qui s'étaient résignés à le chercher dans la monotonie des sensations communes, soient venus se réfugier à Richmond, pour s'envelopper de sa tranquille atmosphère, comme d'un manteau de stoïcien.
Vous avez vu la Tamise à Greenwich, dans sa majesté océanique; vous avez vu le géant; Richmond vous montrera l'enfant au berceau. Au pied de la colline, on trouve une anse ombragée où flottent les
canots de la promenade; il faut remonter le courant de la rivière, rien n'est si doux un soir d'été, aux approches de la nuit. Les deux rives sont garnies de pelouses saillantes et massives; au-dessus s'arrondissent les coupoles des arbres, et au fond des allées dorment des villas anglaises, dont les briques rouges se détachent avec bonheur sur les massifs verts. C'est comme une rue délicieuse avec ses maisons et ses jardins ; vous vous promenez dans le ruisseau. On vous montre la maison où Pope chanta Windsor; le château où Henri Mil couronnait de roses ses amours avant de les ensanglanter; l'ermitage où le duc d'Orléans, roi des Français aujourd'hui, vécut dans les mauvais jours de son exil, et d'autres résidences encore, où sont attachés des noms et des souvenirs moins retentissants. A mesure que la rame brise
le courant, on s'aperçoit que le ruisseau se rétrécit à chaque élan du canot; on cherche la Tamise ; l'eau manque sous la quille; une forêt d'herbes fluviales entrave la navigation ; on ne vogue plus que sur des rameaux souples et flottants; encore quelques coups de rame, et vous buvez la Tamise dans un gobelet. C'est la plus étonnante fortune de rivière qu'on puisse voir. Gomment , s'écrie-t-on , yoilà donc ces gouttes d'eau, qui ; quelques pas plus loin, feront trembler sur leurs piles cyclopéennes les ponts de Westminster, de Waterloo et de Londres ! Yoilà ces gouttes d'eau qui diront à l'Océan recule, et l'Océan reculera ! Ainsi commencent toutes les grandes choses; je ne suis point étonné que l'homme qui désespère de l'avenir choisisse Richmond pour sa résidence ; il voit toujours devant ses yeux couler l'espérance
en action : rien ne console comme ce filet d'eau qui se débat comme un brin d'berbe, et qui , le ciel aidant , se gonfle un peu plus loin, coupe une capitale en deux, emporte des flottes, et fait alliance avec la mer.