PLINE
Je viens du cap Misene.
Et au dénoûment , un récit sur les vapeurs homicides du volcan. Par malheur pour cette tragédie qui n'existe pas, Pline est mort en trop nombreuse compagnie.
Les rhéteurs disent que lorsque tout le monde meurt , c'est comme si tout le monde vivait : l'intérêt s'éparpille et s'annulle. Les Vêpres siciliennes n'ont pas
trouvé un poète pendant deux siècles. S'il n'y avait eu qu'un seul Français tué à Païenne, le dix-septième et le dix-huitième siècles se seraient jetés sur ce cadavre, et l'auraient enrichi de plusieurs mille alexandrins. Mais quel intérêt voulez-vous, disaient ces siècles, qu'on prenne à un peuple de Français qu'on égorge ? Il n'y a rien à répondre à cela. Aussi, je crois avoir raison de dire que le fait consolant que je donne aux pétitionnaires, n'a produit aucune sensation. ^ oici ce fait :
11 existe en France une ville qui a connu les Tarquins, une vilie qui est morte et ressuscitée vingt fois en vingt-cinq siècles, qui a subi vingt pestes et autant d'incendies, qui a parlé latin à Jules César, et chassé à coups de quenouilles le connétable de Bourbon, une ville qui est en Erance , le Caravansérail du monde, qui entretient
commerce avec les Deux-Indes, qui couvre l'eau de son port avec quinze cents navires, et paie, par la main de sa douane , trente millions tous les ans au trésor public. Cette ville se nomme Marseille, l'univers commerçant la cite après Liverpool.
Eh bien ! cette ville meurt de soif depuis les Tarquins !
Elle meurt de soif! Ecoutez, pétitionnaires ! elle meurt de soif, et comme le mauvais riche de l'Evangile, elle demande depuis une éternité une goutte d'eau pour rafraîchir sa langue. L'estafette qui vint au mois d'août annoncer aux Marseillais que Lucrèce avait été outragé'? par Tarquin, ne trouva pas un verre d'eau potable pour étancher sa soif. Aussi, les pétitions commencèrent pour obtenir de l'eau à cette époque , et les générations continuèrent de mourir de soif avec \uw, pa-
tience évangélique ; on eût dit que Marseille n'était peuplée que de Jobs.
Les Marseillais, résignés depuis Tarquin- V Ancien, plus ancien pour eux que pour personne, entrevirent quelque lueur d'espoir et d'eau sous Louis XIV : on fit un projet de canal qui devait saigner la Durance et abreuver Marseille. Malheureusement, les Marseillais se brouillèrent avec Louis XIV qui leur donna, au lieu de canal, une citadelle avec cinquante pièces de canon braquées sur la ville expirante de soif: cependant, on poursuivit le cours des réclamations.
De jour en jour l'eau devenait plus rare; tous les ans une naïade donnait sa démission. Le ciel se bronzait comme en Egypte, mais le Nil manquait, le Nil avec sa pluie horizontale ! Quelquefois le ciel se couvrait dérisoirement de nuages, et la
ville Tentale suspendait ses lèvres à l'air ; le ciel se découvrait en riant , et un soleil ironique laissait pleuvoir des torrents de feu. Le déboisement des collines acheva cette misère. Les grands réservoirs prirent en horreur l'hydrogène. Dans les ardeurs du solstice d'été, les Marseillais répandus sur les plaines ressemblaient aux croisés du Tasse ; ils aspiraient l'air et buvaient l'eau absente pour calmer leur soif à force d'imagination. ÎNon loin de Marseille coulaient autrefois deux rivières qui tenaient autant de place sur le pays que sur la carte. Ces deux rivières hydrophobes avaient pourtant des noms comme la Seine et la Loire ; elles ont même gardé leurs noms plus soigneusement que leurs eaux; on les appelle le Jarret et l'IIuveaune. On poussa le respect envers ces deux naïades
jusqu'à leur donner des ponts; c'était faire il. 15
preuve de bonne volonté. On espérait, au moyen de ces ponts, obliger les rivières à donner de l'eau , les naïades répondirent fort sèchement à ces avances. Quelquesuns de ces ponts honoraires furent démolis par le flot des promeneurs qui passaient dessus.
Un jour, la disette d'eau fut si extraordinaire , que la ville en masse songea sérieusement à une émigration. Le Jarret et l'Huveaune n'étaient plus que deux méandres de mousse jaune où folâtraient les lézards et les sauterelles. Les citernes montraient leurs entrailles de briques rouges , hérissées de touffes de saxifrages. Les puits n'avaient conservé que des poulies rouillées, où pendait un tronçon de corde inflammable. C'était un véritable fléau ; c'était la famine de la soif. En ces graves conjonctures, les échevins et les notables
s'assemblèrent et firent de longs discours- Les orateurs altérés ne pouvaient pas boire ; ils n'avaient que du sucre pour faire de l'eau sucrée. On décida unanimement qu'il fallait continuer le canal de Craponne, et creuser quinze lieues de rocs pour désaltérer une ville qui devait mourir de soif le lendemain. Ln auditeur, qui n'avait pas le droit de parler, se permit de dire que ce remède, tout admirable qu'il était, ne donnerait pas un verre d'eau pour les repas de la semaine. On reconnut la justesse de l'observation , et il fut décidé, par supplément, qu'un convoi de charrettes et de futailles serait expédié sur-lechamp au Rhône, et que ce service public serait continué lusqu'au 31 août, époque où saint Lazare, évêque de Marseille, accorde une pluie périodique à sa ville, épiscopale. En eilet , le Rhône désaltéra Mar-
seiîîe , dans cet été désastreux : il fallut donc une main longue de vingt lieues pour puiser à ce fleuve quelques verres d'eau.
Dans le demi-siècle qui vient de s'écouler, Marseille n'a pas perdu de vue son canal, et elle a fait des plans. Mais on ne se désaltère pas avec des plans. Il y a six ou sept ans, je crois, un de ces terribles étés jeta tant d'épouvante et de soif au cœur des Marseillais , qu'on s'occupa plus sérieusement que jamais d'avoir de l'eau à tout prix. Ce fut encore un été de bronze. La terre et ciel se liguèrent pour supprimer les pluies et les sources. L'Huveaune et le Jarret roulaient du sable ; et comme à de longs intervalles, ces deux ex-rivières donnaient quelques signes de transpiration, et que ces gouttes de sueur étaient humées au passage par des jardiniers égoïstes, le préfet fit échelonner un régiment dans le
lit de l'Huveaune pour épouvanter ces jardiniers. Alors de nouveaux plans surgirent; ils furent envoyés aux conseils-généraux et débattus au milieu des rivalités de villes et de villages. Les villes et les villages qui avaient de bonnes et larges rivières sous la main trouvaient étrange que Marseille fit tant de bruit pour quelques gouttes d'eau. Marseille a la mer , disait-on ; que veutelle de plus? C'était la mer à boire. De toutes parts les réclamations pleuvaient sur Marseille. Un noble pair, qui a des propriétés sur la Durance , et qui regarde la Durance comme un cadeau que Dieu lui a fait, se jeta comme une digue devant les prétentions des Marseillais. Ceux-ci avaient beau dire : Nous ne voulons faire qu'une légère saignée au bras gauclie de la Durance, le noble pair redoutait de voir sa Durance avalée par les Marseillais , dans
une orgie hydraulique ; et il formait opposition. Autrefois, il y avait un proverbe qui disait :
La parlttnMt et U DurauM Sont lei fléau* de 1» Prsvenct.
Depuis ce proverbe, la Durance a gardé son naturel. C'est une rivière, qui change de lit, chaque saison / comme une épouse adultère. C'est une rivière folle qui demandait impérieusement une saignée. A peine les Marseillais ont-ils tourné leurs lèvres vers cette Durance vagabonde , que les riverains ont entonné un chœur d'éloges à son honneur. Jamais on n'avait vu rivière plus calme, plus sociable ; on la calomniait, cette pauvre Durance; Aréthuse n'était pas plus douce; l'Eurotas ne coulait pas plus mollement qu'elle dans son
lit de lauriers-roses. Complète réhabilitation. Le proverbe mentait de moitié; le parlement seul était un fléau ; or, le parlement étant détruit , la Provence n'avait plus de fléaux.
La ville d'Aix, qui a de l'eau, puisqu'elle se nomme Aix , s'est jetée aussi au travers du canal de Marseille. Une foule de bourgs et de hameaux, dont les maires sont de vénérables bergers , ont protesté contre le canal. Le préfet du département et le maire de Marseille ont été appelés à Paris pour justifier les prétentions d'une malheureuse ville altérée , et fournir le meilleur plan de canalisation. Les débats ne finissaient que pour recommencer. Enlin, la cause de la justice a triomphé, la semaine dernière, à la chambre. Les députés ont, par un vote unanime, accordé à Marseille , la permission de boire en été.
Enfin, Marseille, sœur de cette Rome qui envoyait à ses naïades lointaines dix lieues d'arcs-de-triomphe pour leur demander une fontaine de plus ; Marseille, à la deux mille quatre cent trente-huitième année de son âge, vient d'obtenir un verre d'eau. Et maintenant, osez vous plaindre, ô vous qui faites des pétitions , et qui ne réussissez pas au bout de six mois.