UN SCHELLING LE BILLET
La foule ne manque jamais aux exhibitions en Angleterre ; c'est un pays rempli de gens qui ne demandent pas mieux que d'échanger un schelling contre une émotion de deux minutes : les recettes étaient superbes. Gélestin et Xavier faisaient des rêves d'or; en huit jours ils avaient déjà dans leur coffre cent livres sterling en» bil-
lets de cinq livres , menue monnaie des bank-notes. Ils se voyaient millionnaires au bout de l'an, car leur plan était d'exploiter toutes les grandes villes de l'Angleterre, et de rentrer en France avec une chaise de poste et deux laquais.
Hasard ou haine détruisit en un clind'œil ces beaux projets.
Un incendie dévora le nausée de Gélestin et de Xavier; eux-mêmes faillirent perdre la vie en essayant d'arracher aux flammes leur fortune, hélas! trop combustible. La mode des assurances contre l'incendie était encore, à cette époque, à peu près inconnue à Dublin. D'ailleurs nos deux marins n'auraient pas songé à prendre cette précaution.
Ils perdirent tout, même leurs cent livres en billets de banque ; à peine si leur bourse renfermait deux ou trois aouveraina
et quelques couronnes : c'était du pain pour quinze jours.
Kean et Kemble se sont bien souvent tordus de désespoir devant le public anglais; mais la pantomime désolante de ces deux acteurs fut vaincue par les convulsions de nos deux pauvres marins. Dès qu'une parole put arriver aux lèvres cadavéreuses de^jGélestin, il s'écria :
— Tonnerre de sort! (il était de Marseille) faut-il avoir été maudits au berceau ! Nous sautons, sur C Orient, à Aboukir, on nous pêche et on nous envoie aux galères de Plimouth ! bien ! Nous nous échappons. A Trafalgar, on nous coule bas avec l'Infernetl on nous repêche et on nous envoie à Kingston ! encore mieux ! Nous ramons dix ans sur les pontons, nous faisons vingt chefs-d'œuvre avec nos doigts, nos dents et du mauvais bois avarié; cette
fois nous touchons à la fortune. Voilà que l'enfer nous envoie un échantillon de ses chaudières et nous brûle vifs ! Malédiction !
En parlant ainsi , Célestin traversait le pont de Saint - Stephens ; sous ses pieds grondait la rivière de Liffey, que la fonte des neiges avait considérablement grossie. Le marin lança un coup-d'œil d'à-plomb sur les eaux jaunâtres et torrentielles, et le même regard fatal rebondit sur le visage de Xavier.
— Je te comprends ! dit Xavier; nous sommes deslinés à périr dans l'eau douce. Embrassons-nous, et ainsi soit-il.
— Que je sois damné si je recule ! dit Célestin.
Et il s'élança sur le parapet de Stephens- Bridge. Xavier fit le même bond. Ils croisèrent fortement les bras sur leur poi-
trine, comme pour s'exprimer à eux-mêmes l'énergique résolution de ne pas nager comme de francs loups de mer qu'ils étaient, et ils se précipitèrent tête première dans la Lifley.
Le bruit affreux que fit cette double chute de deux grands corps réveilla en sursaut une meute de chiens de Terre- Neuve, qui depuis fort peu de temps avaient commencé leur service à la tête du pont. Lord O'Galhgham , célèbre philanthrope irlandais, était le fondateur de ce corps-de-garde de chiens sauveurs, et ce jour-là précisément la meute terre-neuvienne faisait son début. Les agiles animaux arrivèrent au fond de la Liffej en même temps que Gélestin et Xavier. Les deux marins se sentirent saisis aux basques de leurs habits par des gueules vigoureuses; mais, comme leur projet de suicide
était irrévocable, ils luttèrent contre leurs sauveurs avec une incroyable énergie. Hommes et cbiens remontèrent subitement à la surface des eaux ; la rivière écumait sous ces convulsions précipitées de pattes, de bras et de pieds. Déjà deux cbiens, plus exercés au sauvetage que les autres et plus acharnés sur les deux marins, allaient porter la peine de leur zèle et n'exhalaient plus de leurs gosiers que des cris étouffes semblables à ceux de l'agonie, car ils avaient avalé plus d'eau bourbeuse qu'il n'en faut à dix chrétiens pour se noyer, lorsque Gélestin et Xavier, touchés subitement de compassion en faveur de ces deux pauvres bêtes agonisantes, les entraînèrent avec eux à la nage vers la rive de la Liftey et les sauvèrent de la mort.
Eux aussi se sauvèrent du même coup , par mégarde et sans le vouloir. La foule
accourue , témoin de cette scène , donna son admiration aux chiens et sa pitié aux deux marins. Le shériff Edmund ïacker , vieillard de soixante et dix ans, fit un petit discours de circonstance aux étrangers sauvés des eaux , et les conduisit processionnellement à l'église catholique de Saint-Patrick.
Célestin et Xavier jouissaient du bénéfice d'une seconde vie. Ils étaient morts une fois et ils ressuscitaient. Ces deux Lazares de la marine française avaient acquis à Dublin , surtout parmi le peuple , une juste célébrité, à cause de leur suicide avorté qui annonçait en eux un rare courage et une énergique organisation. Cette illustration , conquise dans les eaux de la LilFey, était pourtant assez stérile pour eux; elle ne leur rendait ni leur beau musée brûlé , ni la grande fortune qui était
au bout de cent exhibitions. Le shérifFleur avait dit :
— Travaillez, mes enfants , gagnez votre paio, et vous retrouverez encore le bonheur.
Au fond, le shérifF avait raison. A l'âge de trente ans , dans quelque position que ce soit, il y a toujours du pain au bout de deux bras. Mais Gélestin et Xavier s'étaient placés, par un raisonnement faux, en dehors du devoir commun. Ils souffraient et travaillaient depuis l'âge de dix ans; ils s'étaient énervés dans l'immobilité nonchalante du ponton; les chefs-d'œuvre sortis de la pointe de leurs doigts n'avaient pu donner aucune énergie à leurs muscles; ce travail de broderie les avait, au contraire, efféminés et rendus impropres aux ouvrages virils. Ensuite, ils étaient arrivés, en marchant de la conjecture à la
conviction, à se persuader que l'incendie de leur musée n'était pas un événement de hasard, mais un crime combiné par jalousie ou vengeance au préjudice de deux Français; de sorte qu'ils croyaient voir leur incendiaire ennemi dans chaque passant. Ces deux malheureux , après avoir jeté une fois leur vie au fond de la LifFey, et croyant n'avoir plus aucun devoir à remplir sur la terre , et aucune punition humaine à redouter, combinèrent un plan infernal contre cette ville de Dublin qui les avait tués par l'eau et le feu.
— Ecoute, Xavier, disait Gélestin; j'ai entendu conter à bord, dans mon enfance, l'histoire de monsieur Roux, négociant de Marseille. Monsieur Roux avait à se plaindre des Anglais, comme nous. C'était un riche particuHer qui prêtait de l'argent à Louis X\I; il ne connaissait pas sa for-
tune; il aurait mis, pendant un quartd'heure, des zéros à la suite d'un 1, sans donner le compte de ses richesses. Il avait une flotte de vingt vaisseaux marchands , je ne sais combien de corsaires. Monsieur Roux, voyant que Louis XVI restait tranquille, déclara la guerre, lui Roux, au roi de la Grande-Bretagne. Sa lettre, qui annonçait les hostilités, commençait ainsi: Moi, Roux P% a Georges III. C'était en règle. Roux P' commença par faire beaucoup de mal aux Anglais; mais le roi d'Espagne et Louis XYI intervinrent entre les deux puissances belligérantes, et le traité de paix fut signé.
— Je connaissais cette histoire, dit Xavier , voyons où cette histoire doit nous mener ?
— Tu ne le comprends pas , mon ami?
— Parle toujours , mon Provençal.
— Eh bien ! nous allons faire comme mon compatriote Roux P^ Nous déclarons la guerre à Dublin.
— Déclarons.
— Nous avons un antécédent; notre position est meilleure que celle de Roux P"^ ; nous sommes dans le cœur de notre ennemi.
— Dans ses entrailles.
— Et si notre ennemi nous refuse nos contributions de guerre, nous le faisons sauter comme il nous a fait sauter à Aboukir; cela est juste, Xavier, n'est-ce pas?
— Gélestin, du premier coup j'ai approuvé ton plan, hier quand tu me l'as indiqué sans développement. ..
— Je te le développerai, Xavier...
— Moi, pour y mettre quelque chose , je réduis ce plan à sa véritable expression
en le moralisant. Nous louons, dis-tu, un premier étage à SakevUle-street.
— Oui...
— Bien ! nous montons le vaisseau le Sakeville et nous allons nous battre contre le vaisseau le Dublin. Ce sera un combat naval sur terre.
— C'est cela.
— A quand donc la déclaration des hostilités , Célestin ?
— Quand nos batteries seront prêtes...
A demain.
— Oui , à demain : je brnie de faire mon quart à bord du Sakevlfle, à l'ancre entre deux maisons ; je crains d'avoir le mal de terre ; je n'ai jamais navigué sur le continent. As-tu le pied tenestre, toi?
— Xavier, on s'habitue à tout, quand
on est mort une fois dans sa vie comme
nous deux. Ecoute, tu as approuvé mon I. 3
plan, il faut le résumer en quelques mots.
— Avec nos achats faits en détail, qà et là, dans Dublin, nous avons un baril de poudre anglaise , première qualité ; voilà la base de notre affaire.
Nous avons loué un premier étage à Sa- 'kèville-Street, entre les bureaux delà poste et la belle manufacture de Richard Schwab ; c'est une position superbe; nous tenons le centre du plus riche quartier de Dublin ; nous sommes en mesure d'incendier toute la correspondance de llrlande, quelques millions d'étoffes, et tout Sakeviile Street par ricochet , corps et biens.
La nuit de demain , nous aiïichons aux quatre coins de Dublin un placard ainsi conçu; il est adressé AUX HABITANTS :
« Les deux marins noyés et sauvés de la »Liney déclarent la guerre à la ville de Du- »blin.
» Ils sont logés Sakeviilè-Street, 27, en- Btre Post-Office et la manufacture de Ri- » chard Schwab.
» Le plancher de leur chambre contient » un baril de deux cents livres de poudre, 5) prêt à sauter dans les cas suivants :
» 1° Si les hommes de police font la » moindre tentative pour entrer dans la » chambre à poudre.
» 2'' Si l'on arrête l'un des deux marins, x> celui qui se promènera dans Dublin, lors- » que l'autre tiendra la mèche allumée sur île baril.
» 3° Si l'on n'apporte pas aux deux ma- » riris toutes les choses nécessaires à leur » existence et à leurs amusements, lorsqu'ils » les demanderont.
» /l° Si les voisins s'écartent de leurs » maisons comme pour les isoler, et les
» menacer ainsi de quelque attentat de la
» police.
» 5° Les deux marins promettent sur » l'honneur de protéger nuit et jour la ville » et les propriétés des habitants de Dublin, »si les habitants de Dublin se comportent » bien à l'égard de deux infortunés, hono- » rablement connus dans la capitale de » l'Irlande.
» 6° L'un des deux marins fera chaque j)jour dans Dublin sa promenade de midi »à cinq heures; tous les citoyens sont in- » vîtes à veiller sur lui; si à cinq heures et » demie il n'était pas rentré, son camarade «laisse tomber la mèche sur le baril, et j> Sa kevi lie sixuie comme V Orienta Abou- »kir.
» Signé, GÉLESTIN et XAYIER, >»
Lorsque leurs dispositions furent prises et toutes habilement calculées, Xavier sortit au milieu de la nuit avec une centaine de copies de cette proclamation, et il la placarda partout. Au lever du soleil, le shérilF reçut une lettre des deux amis par laquelle il était invité à se rendre sur-lechamp chez eux, dans l'intérêt de la ville de Dublin.
A cette heure, Dublin n'avait pas encore ses yeux assez ouverts pour lire la proclamation des deux marins.
Le shériiF, qui savait que ces deux enragés Français étaient capables de toutes les folies, oublia son rang, et se rendit à l'invitation. Il fut reçu dans la chambre à poudre avec une grande politesse de ponton. Célestin lui présenta un siège et lui
dit:
— Mon honorable schérilF, prenez la
peine de lire cet exemplaire de la proclamation que nous avons affichée aux quatre coins de Dublin.
Le shérifiP regarda Gélestin , prit le papier, mit ses lunettes, et lut en faisant un bond sur sa chaise à chaque article.
. — Honorable shériff, dit Gélestin, vous connaissez maintenant notre petite affaire aussi bien que nous ; il me reste à vous présenter notre palladium ; c'est une Sainte-Barbe à domicile qui est là devant vous, à fleur de plancher; un petit volcan de poche.... n'ayez pas peur... et ne criez pas!., au moindre cri, mon shérifF, nous sautons par-dessus le clocher de Saint- Patrick. Regardez Xavier qui rapproche la mèche... une mèche qui brûle toujours, mon shérifF; c'est le feu de Vesta. Les vestales ont changé de sexe seulement. Que dites-vous de l'idée, shériff?
, Le vieux magistrat, immobile de surprise et d'elïVoi , regardait le cercle menaçant et noir , fortement scellé dans le plancher.
Célestin prit une poignée de grains de poudre et la présentant au shérifF :
— Voyez, dit-il, c'est d'une qualité supérieure; jugez de notre Vésuve domestique par l'échantillon. Emportez cela chez vous pour le faire analyser par vos chimistes; ils vous diront si c'est de la graine d'oignon. Maintenant, nous vous rendons à votre liberté, monsieur le shériil*.
Le vieillard se leva sans oser faire paraître sur sa ligure le moindre sentiment qui pût blesser deux ennemis terribles, et sans prononcer une parole; car il ne pouvait parler que pour flétrir, en digne magistrat, le crime de ces projets incendiaires. Célestin et Xavier le conduisirent jusqu'à
l'escalier, l'un l'ublii-earit de prendre l'échantillon de poudre dans une boîte, l'autre lui présentant la mèche allumée comme une sentinelle présente les armes à sou chef.
Quelques heures après, il était facile de Yoir que la proclamation avait produit son elïet. Aux environs du monument de iNelson, et devant le palais des postes, la foule de tous les jours était réduite à quelques groupes inquiets. Les constables inondaient SakevUle, mais en affectant de ne rien avoir d'hostile et de menaçant dans leur attitude. Au lointain, on apercevait le shéritf , qui s'était arrêté hors de la portée de l'éruption, et qui semblait, par ses gestes , recommander la prudence à ses interlocuteurs.
A midi, Gélestin, en costume de marin de ponton, et la cocarde française à son
chapeau goudronné, sortit hardiment sur le pavé de Sakevil/e; et, quand il fut au milieu de cette rue d'une largeur immense, il se retourna pour échanger des saints avec Xavier qui se montra un instant à la croisée, sa mèche allumée à la main.
Gélestin marcha droit au shériiï, et lui dit :
— La pièce est commencée , cela marche bien ; Dublin sera sage, et nous serons reconnaissants.
— Monsieur, dit le sliériff, le service de la poste souftre beaucoup ; les boutiques ne s'ouvrent pas dans Sakeville- Street : voyez, il y a de l'inquiétude.
— Eh ! de quoi s'inquiète-t-on, honorable shériiï? nos intentions sont pures. Il fallait s'inquiéter lorsque la main d'un criminel incendia notre musée , et nous
réduisit à l'indigence. Aujourd'hui, que DuPjIin fasse son devoir, et tout ira bien. Je vais commander notre déjeuner à l'hôtel de Greamesh , le premier hôtel du monde. Il va sans dire, shérifF, qu'à la moindre douleur d'entrailles , nous vous accusons d'empoisonnement , et Sakeville saute en cent millions de morceaux. Tout est prévu, shérift', tout, même la tentative d'empoisonnement.
— N'ayez point de crainte, monsieur...
— De crainte ! bah ! c'est à Dublin de trembler ! De crainte î vous moquez-vous de moi ?. . Depuis ma naissance à bord de V Indien^ je passe ma vie à mourir; j'ai vu l'enfer à cinq ou six reprises, comme je vous vois.
— Mais, monsieur, ajouta le shéritf avec une voix douce et persuasive, renoncez à cette abominable folie!., à...
— Schériir, n'ajoutez pas un mot, ou je fais un signe et nous sautons par-dessus les nuages.
Puis, s'adressant à la foule qui l'environnait, le marin ajouta :
— Messieurs, je vous ordonne de vous retirer, j'ai besoin d'air; laissez-moi seul.
En un ciin-d'œil la foule avait disparu ainsi que le schériff.
Gélestin ressentit un juste sentiment d'orgueil en voyant avec quelle facilité une de ses paroles jetait la consternation dans le peuple de Dublin. D'un pas majestueux, il s'achemina vers l'hôtel de Greamesch, et il demanda d'une voix maritime et provençale qu'on lui servît à déjeuner.
Toute la domesticité des deux sexes , le land'tord en tête, courut aux ordres de Gélestin ; on lui s'ervit trente plats sur une table, et des vins d'Oporto , de Sherry et
de Glaret. Le repas terminé, il fit un choix dans les plats intacts , les mit dans une corbeille, et appelant le land-lord, il lui dit :
— Monsieur, ceci est pour mon frère Xavier, c'est son déjeuner; maintenant, donnez tout ce que j'ai laissé à ces groupe^; de pauvres femmes qui ont assisté par les croisées à mon déjeuner.
Le maître de l'hôtel s'inclina en faisant un signe très-expressif d'obéissance aux volontés du baril de poudre voisin, représenté par le marin français.
Célestin fit le signal convenu avant d'ouvrir la porte de la chambre volcanique, et Xavier approcha la mèche allumée du baril de poudre. Célestin referma la porte à triple tour, et déposa les provisions sur une table.
— Serre-moi les mains, Xavier, dit-il
en s'asseyant : tout marche bien ; la machine est admirablement bien montée; DubUn est à nous. . . Quel déjeuner je viens de dévorer chez Greamesh ! quels vins!
quels domestiques charmants! Déjeune, déjeune à ton tour, mon ami ; j'ai commandé notre dîner pour sept heures...
— Et le schérift? le schériPP, dit Xavier en découpant un^ rumpsteake au jambon.
— Le schériff a peur ; il nous connaît , tout Dublin nous connaît, Xavier; on sait que nous sommes gens à mettre le fait après la menace. La pohce est embarrassée; elle cherche un expédient, elle ne trouve rien. En rentrant, j'ai rencontré un monsieur qui m'a abordé poliment et m'a dit : Au nom de Dieu, capitaine, n'oubliez pas de rentrer à cinq heures. — Quel intérêt avez-vousà cela? lui ai-je demandé. — Je suis Richard Shwab , votre voisin.
■—Ah ! je comprends, lui ai-je dit ; eh bien ! soyez tranquille, je serai sage ; mais que Dublin soit sage aussi ! M. Richard m'a répondu de la sagesse de Dublin.
— Parbleu! s'écria Xavier, si Dublin nous vexe, nous l'enverrons promener dans la lune.
— Oh ! il le sait bien. Vraiment, je suis enchanté delà vie qui s'ouvre devant nous. J'ai cent projets dans la tête... D'abord, je vais demander en mariage la fille de Richard Shawb, notre voisin.
— Ah I mon Dieu ! Géîestin !...
— Et je te marie, toi aussi, du même coup ; je te donne la fille de M. Greamesh, une rousse charmante qui a douze mille livres de dot, cent mille écus ! .. .
— Mais que nous importe la dot, Géîestin ! nous sommes emprisonnés ici pour toute la vie; comment jouir d*une dot?
— Eh! qui connaît l'avenir! Prenons toujours la dot si elle se présente. Demain je demande miss Shawb pour moi, et miss Greamesh pour toi...
— Et si l'on nous refuse...
— Nous sautons. . . c'est la réponse à
tout... Nous ne sauterons qu'une fois
Demain je me fais meubler deux cham^bres nuptiales par le premier tapissier de Dublin. Nous aurons deux noces superbes. . .
— Où donc ?
— Où ? chez Greamesh ; dans des salons magnifiques. Toi tu passeras le premier, moi le second ; il faut toujours que l'un de nous deux garde ce volcan. Nous invitons à nos noces toute la haute société de Dublin; nous dansons jusqu'au jour; nous dévorons dans un festin et dans un bal cent mille francs...
— ao -
— Et qui payera ?
— Parbleu ! Shawb et Greamesh, nos beaux-pères, payeront.
— C'est juste, Géleslin ; mais après, comment tout cela fmira-t-il ?
— Ah ! qui sait ? Gela ne finira peutêtre pas. Il n'est pas nécessaire que cela finisse. Cela commencera tous les jours. .. j'ai même le projet de me faire nommer maire de Dublin, et toi préfet du département de l'Irlande. En attendant de donner un essor fabuleux à notre ambition, commençons par les choses aisées; marions-nous : lorsque nous aurons des enfants, nous les établirons avantageusement dans les trois royaumes.
Cette conversation fut interrompue par un fracas tumultueux de musique anglaise qui remplissait Sakeville-Street. Célestin ouvrit et ferma la porte, toujours avec les
— Al -
précautions d'usage , et descendit dans la rue, où il ne manqua pas de rencontrer son voisin Richard qui semblait attaché à tous ses mouvements.
— Qu'est-ce que cela? demanda vivement Gélestin à M. Shawb.
— C'est le festival de Dublin qui passe, répondit poliment M. Richard.
— Et où va-t-il ce festival enragé ?
— A TofpnrHail.
— Et que va-t-elle faire à Town-Ha//, cette musique de damnés ?
— Elle va accompagner trois cents choristes qui chanteront le Great-God et la Création de Handel.
— Monsieur Richard Shawb, allez dire i\ ce festival que j'aime la musique , et que je veux entendre le Great-CwdQl la Créalion, sous ma croisée, là, ce soir, avant le coucher du soleil.
— Capitaine, dit Richard, nous allons tâcher de vous arranger cela....
— Gomment, vous hésitez !
— Non, non, rien n'est si aisé , je vais voir le shérifF. Nolis vous apporterons le festival.
Gélestin remonta chez lui et annonça à Xavier le concert du soir qu'il venait de commander à M. Richard.
— Ce sera un beau triomphe, lui dit»il, si nous avons cette armée de musiciens.
Et il se mit à la croisée pour entendre le festival.
Lne iieure avant le ('oucher du soleil, on vit poindre à l'extrémité de Sakeville i\I. Sliawb triomphant; il servait d'avantsarde au festival. L'armée des exécutants défila dans cette rue^ la plus large de toutes les rues de l'univers, et se rangea en halnillo devant Pnsf-0//lcr. Urte i^ympho-^
nie servît d'ouverture ; chaque musicien, selon l'usage, joua son air favori, avec cette noble indépendance qui caractérise l'artiste anglais. Ensuite trois cents gueules se précipitèrent sur Handel et le déchirèrent sans pitié.
Célestin, du haut de sa croisée, remercia les choristes et les musiciens , et dans sa munificence de roi, il ordonna à Greamesh de désaltérer l'armée avec la brasserie de Luxton.
Greamesh s'inclina.
Cependant il était aisé de voir que Greamesh se contraignit violemment pour ne pas laisser échapper un violent désespoir. A neuf heures du soir, la nuit étant fort sombre à cause d'un orage du commencement de l'été, Célestin ne put résister à l'envie de sortir , mais dans le plus grand incognito , pour entendre les
conversations qui se tenaient à leur sujet dans les promenades publiques. Il y avait beaucoup de monde à Phaniix- Park. Le marin se glissa ténébreusement dans les groupes , et sa curiosité eut lieu d'être satisfaite. On ne parlait que de la mise en état de siège de Dublin par les deux marins français.
Des ouvriers de Ricbard Shawb, des employés de Post-Office^ des convives habitués de Greamesh, tous plus immédiatement intéressés que les autres citoyens à cette étrange affaire, se faisaient remarquer par la violence de leurs propos.
— Il n'est pas juste, disait-on dans ce groupe, que deux ou trois personnes riches payent pour toute la ville. Voilà cette folie du festival qui a pris encore deux cents livres dans la bourse de M. Greamesh, — D'autres voix disaient : — Si ces
fantaisies de marins se prolongent , Greamesh et Richard sont ruin^ en huit jours. — C'est évident. — Et que voulez-vous qu'on fasse ! — On a écrit hier au gouvernement. — Belie ressource ! Le gouvernement ne fera rien. — Il enverra des troupes. — Eh! ils se moquent bien des troupes ! — Le plus fâcheux, c'est qu'il se forme à Dublin un parti pour ces deux marins. — Un parti ? — Oui , les pauvres sont pour eux. Ce soir , les musiciens, ivres de porter et d'ale, ont crié : Houra for Célestin ! et c'était Greamesh qui payait !.... Oh ! cela ne peut p^s durer. — Entendez, entendez donc ! les choristes du festiV^'ottt composé une chanson.
La naïade du houblon est larie ; Houra pour Célestin !
La foule courut vers la procession qui traversait Phœnix-Park, Célestin se re-
-retourna et se mit face à face avec M, Richard.
— Ah! je ne vous quitte pas, lui dit M. Richard k voix très-basse.
— Prenez garde, monsieur Richard; ne jouez pas le rôle de mon ange gardien, prenez garde !
— Capitaine , rentrez , rentrez , il est tard; votre ami fera quelque mauvais coup.
— Soyez tranquille, mon ami a mes instructions A propos, monsieur Richard, il faut que vous me donniez un conseil ; prenez mon bras et causons en bons voisins.
. — Capitaine , je serat<)iÂiarmé de vous donner un conseil.
— Oui, chemin faisant, donnez-moi un
conseil J'ai envie de me marier ; qu'en
pensez-vous ?
— Mais... capitaine... je pense...
• — Vous comprenez, monsieur Richard, que nous ne pouvons pas vivre, Xavier et moi, dans cet isolement ; nous avons des devoirs à remplir envers la société. . .
— Eh bien! je pense que si vous avez au cœur quelque amour de jeunesse. . .
— Non, monsieur Richard, non, et tous nos amours de jeunesse sont pauvres ; aujourd'hui nous avons des prétentions; nous visons aux héritières. Le beau sexe est superbe à Dublin; nous avons fait notre choix.
— Ah ! dit M. Richard d'une voix étouffée, vous avez fait un choix?
— Deux choix Croyez-vous que les
familles consentiront à nous établir?...
— Mais pourquoi pas ? dit le voisin d'une voix tremblante. N'êtes- vous pas de braves jeunes gens?. ..
— C'est ce que nous disons...
M. Richard tomba dans une profonde rêverie, et après avoir gardé quelque temps le silence, il dit à Gélestin :
— Ecoutez, capitaine, vous m'avez demandé un conseil , je veux vous donner un conseil d'ami; me le permettez- vous?
— Donnez, mon voisiîi.
— Vous allez vous préparer une vie d'enfer, croyez-le bien ; Dublin vous doit une réparation, il vous la fera, j en suis garant. La société d'assurances, M. Greamesh, l'administration des postes et moi, nous ferons un sacrifice ; nous vous enrichirons d'un seul coup, et nous vous mettrons sur le chemin de France avec deux cent mille francs dans vntre portefeuille et la liberté.
Gélestin s'arrêta, et fixa ses yeux dans les yeux de M. Richard. -^'^^^
— Mou voisin, dit-il après une longue pause , quand nous aurons cette fortune en portefeuille, et que nous aurons éteint notre mëclie , comme des imbéciles , on nous pendra.
— Oh ! s'écria M. Richard, ne craignex rien ; cent notables de Dublin, le shériff en tête, et moi, nous jurerons sur l'Écriture sainte qu'on ne vous fera aucune violence, et qu'il vous sera permis de revoir votre pays avec votre fortune et votre Uberté.
— Gela demande réflexion , mon voisin... Écoutez, voici un terme moyen
vous donnerez deux cent mille francs à mon ami Xavier; il partira, et j'attendrai à Dublin qu'il soit arrivé en France ; toujours sans quitter, moi, le baril de poudre. De cette manière au moins, vous ferez un heureux, et il n'y en aura qu'un de pendu. <»fc 9i i iJ
— Il «'} en aura point.
r^ Acceptez." vous ma proposition , voisin?
— Oui,
— Eh bien I j'accepte la vôtre. Occu^pez-vous de l'aftaire sur-le-champ,
— A la minute, capitaine ; le sol brûle; il n'y a pas de nuit, A l'aube, je vous attends chez Greamesb.
— Adieu, mon voisin,
— Bonne nuit, capitaine; vous me verrez avant le soleil.
Célestin tomba bientôt dans les bras de son ami, lui conta son entrevue avec le voisin, et ils exécutèrent à deux une ronde de réjouissance autour du volcan,
A l'aube, les cent notables, les deux cent mille francs, le sbérilf et la Bible étaient dans la maison de Célestin, Xavier descendit, reçut le serment et les biUeU»
de banque, et partit pour Kingston dans la chaise de poste de M. Richard.
Célestin gardait le volcan.
Xavier, en arrivant à Calais, écrivit une lettre à son ami, en lui disant qu'il l'attendait, l'œil fixé sur la Manche. Célestin sortit hardiment, la lettre de Xavier à la main, et sa mèche éteinte. Le peuple l'accompagna sur la route de Kingston aux cris mille fois répétés de Houra for Célestin !
En ce moment, Xavier et Célestin vivent dans le coin le plus fertile du département des Bouches du Rhône ; ils sont membres de la Société d'agriculture , et les premiers agronomes du Midi. Célestin a inventé un semoir mécanique , et mérité une médaille d'or à la dernière exposition.
ll^E ClinOISERIE.
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Si l'univers connaissait la délicieuse ville de San-tchou-foo , il s'abandonnerait lui-même et viendrait s'y établir *, Le
* Les voyageurs, selon leur nsngp, donnent vine fo\jle de noms à cette ville chinoise. Au lieu de tant de noms, ne pouvant deviner le véritable, je les donnerai tous, bien persuadé que je nVcrirni jamais le nom donné par les C'.binoin.
Céleste Empire n'a rien à comparer à Tongtchou-fou ; ni Canton , la cité commerçante, ni Pékin, la cité sainte; ni Zhé-hol, la cité tartare; ni Lin-sin-chou , la cité religieuse, qui a une pagode à neuf étages, et qui se baigne sur les deux rives de Yunleang-ho. Les Chinois ont fait ce proverbe: « Le paradis est dans les deux, mais Hantchou-fo est sur la terre. » Cela dit tout. Un proverbe est partout une vérité humaine; en Chine, c'est une parole de Dieu. Quand vous arrivez à Tsong- choo-foo , soit par le Wang-ho ou fleuve Jaune, soit par le Pei-ho, soit par le grand canal impérial, la terre ne peut rien vous offrir de plus merveilleux que cette ville; mais hélas! personne n'est jamais arrivé à San-tchoufou, excepté lord Macartney, le missionnaire Lecomte, M, Huttner, et lord Amhurst.
Ce paradis c hinois est situé au trentième degré de latitude ; aussi les mandarins en retraite, les kolaos ou ministres destitués ou démissionnaires, les négociants arrivés à la fortune, quittent Pékin et Zhé-hol pour la tiède et voluptueuse résidence de San-tchou-fou. La campagne ressemijle à une immense tapisserie chinoise, dont les bordures seraient les deux horizons. Vues de loin, les montagnes mêmes paraissent brodées à l'aiguille par les plus habiles ouvrières du palais impérial de Yuen-min; elles sont veloutées de gazon et de verdure , et sur les gradins de leur amphithéâtre s'élèvent les pagodes, lesmiaos, les couvents de lamas, les maisons de plaisance, dont les toits et les dômes ont des panaches de cotonniers rouges, de palmiers et d'aloès. Dans la plaine et 1 s rizières,
les ponts de granit ont prévu tous les ca- I. 5
pdces des torrents, toutes les fuites du grand canal. On compte leurs arches par le nombre de lions assis sur les piles. Ces animaux fantastiquement sculptés, réjouissent le paysage ; ils laissent percer un sourire humain sur leurs faces railleuses ; et l'on dirait que leur crinière, élégamment bouclée a subi le fer du coiffeur. C'est ainsi que les Chinois insultent à la majesté des lions. Sur la lisière des faubourgs, on aperçoit de charmantes maisons, tels que les parayents seuls nous en montrent en Europe : ce sont des amas de kiosques, légers comme des cages d'oiseaux, et liés ensemble par des galeries à treillis d'or, ou des aqueducs de bambou; les portes s'ouvrent sur des ponts aériens, jetés à travers des lacs en miniature, dont les eaux calmes se recouvrent d'une nappe de /irn-fp/ws la fleur sainte aimée des indi-
i^ents. Une foule de petits arbres, destinés par leur nature à grandir, et que l'art du jardinier chinois condamne a rester à l'état de nains végétaux , croissent et se mêlent capricieusement aux bords des pièces d'eau, et s'abritent à midi, avec délices, à l'ombre du parasol de leurs maîtres. Ces tranquilles jardins n'entendent d'autre bruit que le chant aigu du leu tsc, l'oiseau pêcheur qui rase les étangs de son aile et découvre sa proie même sous les tapis flottants de nénuiar.
Après ce préambule frivole, abordons une triste réalité ; histoire véritable, qui est aussi une leçon !
Le -i'i. septembre 182..., une foule immense était accourue devant le temple de Ts/iùm-ta-koûann-min ( la vraiment grande et éblouissante lumière ). Toutes les pendules organisées du célèbre Gox sonnaient
midi, pendant une heure, sur la longueur de la rue fVham-ho; les danseurs de corde les joueurs de gobelets, les jongleurs, les marchands de chats, les musiciens enragés mêlaient leurs cris aiguisés en /, aux sonneries extravagantes des horloges; on brisait des faisceaux de baguettes sur le lo national ; on écorchait des feuilles de cuivre avec des griffes d'acier ; on secouait des vitres brisées dans les boules d'airain ; on tirait des feux d'artifice en plein soleil ; la ville enfin de Tsan-cliou-fou était plus folle que de coutume; elle assistait à un événement : lord Witmore débarquait devant le palais du kolao Tsin. Depuis lord Macartney et lord Amliurst, le fleuve Jaune n'avait pas amené un seul Européen dans la grande ville, paradis des Chinois.
Lord Witmore était âgé de cinquantedeux ans, il avait à Foreh g-officc une
grande réputation d'expérience et d'habileté diplomatique; lord Bathurst disait de lui : a Si je n'étais pas moi je voudrais être lord Witmore » , et l'on sait quelle tête à intrigues lord Bathurst porte sur ses épaules! Quelle était la mission de lord Witmore? elle était double , comme toutes les missions de diplomate : en apparence , il allait complimenter l'heureux successeur de Tsienlong; en réalité, il allait sonder ce lac immense où croupissaient trois cents millions de Chinois, il allait faire un trou dans cette planète parasite attachée à ce globe, et tàter ses zones vulnérables pour les éventualités de quelque guerre à venir.
Le nouvel empereur avait appris de la bouche même de Tsien-long que le Céleste Empire n'avait pas eu trop à se féliciter de la visite de Macartney et d'Amhurst;
il s'alarma donc de l'arrivée de lord Witmore; mais trop rusé ou trop chinois pour s'opposer violemment aux explorations d'un agent anglais, il organisa, en conseil secret de kolaos, une trame ténébreuse, d'une réussite infaillible comme tous les plans sortis du palais de Zhé-hol. Il y a dans le monde des pajs où l'on se débarrasse d'un espion officiel par des procédés révoltants : on cite des ambassadeurs tombés dans des embuscades , et dont la mort a été imputée à des voleurs de grand chemin; d'autres ont été atteints, dans des chasses royales, par un coup mortel destiné à un cerf ou à un sanglier, d'autres n'ont pu survivre à l'intempérance d'un festin dont un alchimiste avait dirigé la cuisine. Les Chinois ne connaissent pas ces méthodes ; d'ailleurs les lois de Li-ki et de Menu leur prescrivent de respecter la
vie des hommes, de ne pas verseï' et de ne pas faire verser le sang humain; les Chinois sonl esclaves de leurs codes religieux.
Lord Witmore était parfaitement tranquille de ce côté, il connaissait le Ll-ki, il savait Menu par cœur ; il avait médité Gonfucius dans l'original. Jamais la moindre appréhension ne venait l'assaillir lorsqu'il mangeait un plat de licn-fp/ms, on une entrée de bourgeons de frêne, ou qu'il buvait un bol de la fleur de thé nommée cha-oump. Aussi , arrivé au centre de la Chine , lord Witmore se croyait en plein Londres : le palais du kolao Tsin lui offrait autant de garanties de sécurité que son office du mélancolique jardin de // <the-IIall.
C'était la première nuit de repos de lord Witmore. Depuis l'embouchure du ^Vhang-lio ou fleuve Jaune, il n'avait pas
connu les douceurs d'un édieJon au repos ; il ne s'était pas arrêté dans la province de Shang-tung , ni sur les rives du lac Eming, bordé par les montagnes bleues , ni dans la belle ville de Nan-plnshien, si pittoresquement assise sur la rive gauche du canal impérial. Le kolao , qui lui donnait dans son palais de Tong-clioiifou la plus douce des hospitalités, lui dit quatre vers du poète Kang-hi. On peut traduire ainsi ce quatrain, en lui conservant sa concision originale :
Première.
Sommeil.
Lumière.
Soleil,
traduction qu'il faut encore traduire de cette manière : voici voU'c prenùh'c nuit , dormez bienjusquà demain. Honteuse paraphrase française , indigne du génie de la
langue chinoise, toiijoui-s sobre dans ses mots. Les Chinois aiment mieux être obscurs que bavards !
Lord Witmore se mit au Ut après avoir avalé une pinte de décoction de néniifar , et il se serra mollement dans ses bras, à l'idée consolante qu'il allait enfin dormir 1?^ ^^<|ix heures sur la terre ferme. Le doux "^mmeil descendait sur ses paupières, lorsgne le prélude d'une sérénade se fit en- ^ /'îêndre à la porte du palais hospitalier. En /-^v^Chine, lorsqu'une sérénade est donnée à ^'''^^^ un grand seigneur, il est du devoir de celui qui la reçoit de paraître au balcon , et d'applaudir de quart d'heure en quart d'heure , en élevant ses deux doigts indicateurs à la hauteur des oreilles, et en secouant nonchalamment la tcte de droite à gauche. Lord Witmore était l'esclave du cérémonial étranger, comme tout bon di-
plomate doit l'être. Il se leva donc, s'habilla, mit ses gants, et parut au balcon de sa chambre. L'orchestre chinois inondait la rue comme un fleuve d'harmonie folle. Jamais aux meetlnos. de Jordan-Street, à Liverpool, les musiciens de la tempérance n'avaient improvisé une pareille fugue dans l'ivresse de l'orgie d'un festin. Le Conservatoire de Tong-chou-fou avait ramassé dans les pagodes tous ses instrumens de dévastation auriculaire : le samm-Jinn à basse octave; \q y ut- ko mm à deux cordes, à l'archet de crin ; le rjenn toujours enroué ; les aigres flûtes de bambou ; le Uou-kou, qui s'agite sous une baguette de bois ; le bin et le sitar, empruntés par la Chine aux Indiens. Cette infernale explosion , ce volcan de notes aiguës, accompa- 2:naient un chœur de miaulements enfantins ; et ce déluge de limes d'acier invisi-
blés perçait le gilet de flanelle apglaise de lord Witmore, et déchirait son épiderrne d'ambassadeur avec une joyeuse cruauté.
Une recommandation expresse de lord Bathurst était celle-ci : « Witmore, mon très-cher, en Chine, ne vous étonnez de rien ; prenez la devise de votre parent Bolingbroke , nll admlrarl : acceptez tout comme choses naturelles; écoutez tout, entendez tout, ne tous plaignez de rien.
Lord Witmore , soldat obéissant de la grande armée diplomatique , avait résolu de suivre la consigne donnée jusqu'à toute extrémité.
11 écouta la sérénade jusqu'à la dernière note , et , comme il allait se retirer, on planta devant son balcon cinquante pièces d'artifice, soitant des ateliers de Pché-li, le premier arliiicier tartare de Zhé-hol.
— Au fond, se disait lord Witmore à
lui-même, oa me reçoit comme un ambassadeur; je suis traité selon ma dignité; pourquoi me plaindre des honneurs qu'on me rend? 11 est vrai que je serais beaucoup plus sensible à ces flatteuses démonstrations si j'avais dormi une bonne nuit.
Le feu d'artilice dura deux heures , et fut terminé par une pièce magnifique, représentant l'éclipsé de la lune attaquée par un dragon bleu. Un bouquet de mille fusées honora la victoire de la lune sur son éternel ennemi.
Le silence, c'est-à-dire un tumulte raisonnable, régna dans la rue après la sérénade et le feu d'artifice; lord Witmore ferma sa croisée , éteignit les cartouches de serpentaux qui avaient été envoyés dans sa chambre par insigne faveur, et se remit au lit , pour guérir par le sommeil,
les blessures de son épiderme et calmer l'agitation de son sang.
L'horloger Gox est, à son insu, un des fléaux de la Chine ; on ne trouve point un palais sans une pendule organisée de Cox. Un Chinois donnerait toutes ses femmes pour ce trésor. La pendule du kolao élait célèbre à Tong-cliôu-fou ; un hasard plein de malignité chinoise avait placé la pendule de Cox dans la chambre de lord Vs itmore ; elle se mit donc à sonner minuit. Cox n'est pas seulement un mécanisien incomparable, c'est un poète, un philosophe, un penseur. Il a donné une physionomie à toutes les heures, et il se serait bien gardé de faire parler minuit comme midi. Rien n'est gai comme la symphonie de son milieu du jour; le timbre envoie au soleil à son zénith une gerbe mélodieuse de notes d'or; mais pour minuit, oh! c'est
autre chose au point de vue de Cox !....
Lord Witmore l'apprit aux dépens de son sommeil. D'abord la pendule organisée sonna douze coups lugubres et lents, accompagnés de soupirs de nuits d'Young et de râles d'orfraie; à chaque coup, la pendule semblait rendre l'âme comme un être humain, et le coup suivant arrivait si tard, qu'on aurait dit que le mécanisme venait de se briser dans un dernier effort de ses poumons de cuivre, et que le douzième glas ne serait pas sonné.
Il était une heure du matin lorsque la pendule cessa d'annoncer qu'il était minuit; lord A^vitmore avait tenté douze fois de se lever et de briser l'œuvre de Cox, mais la consigne de lord Bathurst arrêta son poing anglais levé sur le cadran. L'écho répéta qiielque temps dans l'alcôve le dernier coup sur un trémolo plaintif et
métallique; enfin! dit lord Witmore, je yais dormir, tout est fait.
Dans les pendules de Gox, les douze coups de minuit ne sont qu'accessoires ; on peut au besoin les regarder comme la préface ou Touverture en douze temps du grand drame lyrique organisé dans de merveilleux ressorts. Gox n'envisage pas les heures en horloger ordinaire , tout Londres le sait. Lord Witmore devait le savoir au palais du kolao Tsin. Des notes stridentes, pleines de gémissements et de larmes, rebondirent de la pendule sur les laques, les porcelaines et les émaux de cette chambre sonore. La pendule entonnait l'hymne de Luther de Handel, Great god (phat do J seCf and heav\ Luther, dans ses hymnes, et flandel, dans sa musique, ne péchaient pas pur la brièveté : Gox s'est I)ien gardé de leur enlever, par la voix de
ses pendules, une syllabe et une note. Lord AYitmoie bondit involontairement au cri déchirant que poussa la poitrine d'acier de Cox, après ce premier vers : Grand Dieu î que vois-Je et quentends-je ! Ce vers terrible est répété six fois par sa pendule, et le cri retentit plus lamentable encore à chaque répétition. C'est un beau travail d'orchestre et que lord Witmore lui-même aurait admiré à midi ; mais à cette heure matinale, le noble vojageiu' grinça des dents, et déchira l'une après l'autre, toutes les lellres du plus énergique des jurons anglais. Levé sur son séant, il allongea ses deux poings vers la pendule , et cette fois l'reuvre de Cox périssait; mais la crainte de déplaire à lord Bathurst et de violer le droit des gens retint encore Witmore , et lui fit remettre ses poings sous le linceul, con)n)e des armes dans leur fourreau. La
pendule allait toujours son train , comme si elle n'avait pas été menacée de dislocation violente; elle modulait sur tous les tons la complainte éternelle de Handel : Sine fine dicentem , comme l'hymne de XHozanna; elle semblait se complaire mélancoliquement dans ses andante funèbres, puis elle sortait de la léthargie d'une mélopée distillée goutte à goutte, et elle éclatait dans de formidables unissons de trompettes de cuivre, comme si le conservatoire de la vallée de Josaphat faisait une répétition générale dans la chambre du ministre chinois. Il était trois heures du matin lorsque minuit cessa de sonner ; alors, la pendule radoucit son organe, et célébra la venue prochaine de l'aurore : elle chanta une pastorale charmante; elle simula les combats de flûte des bergers, les concerfs aériens des oiseaux, les chants des lahou- I. 6
-Tireurs et des coqs, les murmures des ruisseaux, les frémissements des arbres, les bêlements des brebis, toutes les harmonies humaines et célestes qui précèdent et accompagnent le lever du soleil.
Cette musique prolongée est parfaitement en harmonie avec les mœurs des Chinois, peuple laborieux, qui se lève à l'aube pour suivre l'exemple de son empereur , dont les audiences commencent toujours avant les premières lueurs du crépuscule matinal. On sait que les kolaos ou ministres d'état, les hauts mandarins attachés à la cour, les ambassadeurs qui ont sollicité une audience, sont obligés de passer la nuit dans les jardins impériaux et d'attendre le lever du souverain. Lord Macartney, lui-même, fut soumis à cette loi, et il se promena toute la nuit sur les ponts chinois de Zhé-hol avec M. Stauton , en
discutant la question de savoir si, devant l'empereur, il fléchirait le genou droit ou le gauche, ou s'il ne fléchirait rien du tout pour sauver la dignité de l'Angleterre. A l'imitation de l'empereur , les kolaos reçoivent à la même heure et dans leurs jardins; cet usage est la plus noble glorification de l'agriculture, chez un peuple dont le chef est un laboureur couronné. Quand l'aube se lève, trois cents millions d'hommes et de femmes sont censés à la charrue, y compris l'empereur. Il faut donc que les affaires publiques soient terminées ava^-t l'aube. La charrue attend à la porte des palais comme à la porte des fermes. C'est pourquoi lord Witmore entendit sous ses croisées un roulement de lo national, lorsque la pendule eut terminé la bucolique harmonieuse de trois heures du matin.
L'audience du kolao Tsin allait commen-
cer : il était du devoir de lord Witmore de s'y rendre, au moins le lendemain de son arrivée à Tong-chou-foii.
Lord Witmore fit sa toilette de visite devant la pendule, qui gardait un silence ironique, et descendit d'un pas de somnambule dans le jardin de réception. Les étoiles luisaient encore en se couchant sur des collines artificielles: à cette clarté soporifique , on pouvait distinguer les ombres errantes des solliciteurs sur les rives d'un lac en miniature, et un amas confus d'arbres nains et de statues grotesques sur la terrasse du kolao. Lord Witmore eut l'honneur d'être reçu le premier; le kolao Tsin lui fit signe de s'asseoir à côté de lui, et comme ils n'avaient rien à se dire l'un à l'autre, un lecteur du palais, mandarin de haute littérature, ouvrit les œuvres de l'illustre King-ting-tsi-tching, et déclama
d'une voix lenteetcadencéele livre XIX^ de l'admirable poème du laboureur :
« Ce n'est point chez le laboureur qu'on entend les soupirs etles larmes. On ne voit pas sur sa table les vins parfumés des rive^ du Kiang, mais il ne craint pas le poison dans celui qu'il boit. Le fumet du gibier de Tartarie vaut-il la joie de manger au milieu de ses enfants? Chacun de ses jours se ressemble , et la veille ne prend jamais rien sur le lendemain, etc. , etc. »
Lord Witmore essayait de dormir les yeux ouverts, mais il ne réussissait pas ; d'ailleurs, à chaque verset du poème^ le/ kolao poussait des cris d'admiration avec une voix si aigre et si perçante que A\ itmore se réveillait en sursaut même avant de s'endormir. Après deux heures de lecture, il fut permis à Witmore de se retirer; les autres solliciteurs furent renvoyés
au lendemain, atin , dit le kolao, que nul aujourd'hui n'ait l'honneur d'occuper la place du noble représentant de l'Angleterre. Cette faveur insigne et inouïe fut à l'instant célébrée par un chœur de mandarins qui entourèrent Witmore , et lui chantèrent, avec accompagnement de lo, l'hvmne national des ancêtres, dont le refrain est répété treize fois :
Lorsque je souge à vous, ô mes sages ancêtres ! Je nie sens élevé jusqu'aux cieux.
See lioaug sien tsov You ling yu tien.
Lord Witmore s'était endormi au troisième refrain ; un de ses yeux pourtant restait ouvert par politesse. Quand l'hymne national fut terminé, un mandarin de la domesticité ministérielle le réveilla de l'œil endormi pour lui annoncer que le kolao
Tattendait à déjeuner. Cette aïoitié de bommeil soulagea un peu W itniore, et lui permit de se souvenir qu'il avait faim. On ne supporte pas aisément vingt -quatre lieures de jeûne avec un estomac anglais. La salle à manger du kolao charmait l'œil d'un convive ; il y régnait un parfum irritant de canelle , qui donnait l'appétit comme un verre d'absinthe. La tapisserie était couverte d'oiseaux qu'on aurait dévorés en broderie , tant ils étaient savoureux. La table, chargée de plats, avait une physionomie de propreté anglaise qui excluait toute répugnance. Lord Witmore s'assit en face du kolao , en menaçant les plats d'un regard aifamé.
Le kolao, fervent sectateur de Fo, exilait de sa table la chair des animaux, la chair du bœuf surtout ; car le bœuf est sacré en Chine, comme il le fut en Egypte, comme
il l'a été dans tous lespa\8 où l'agriculture est une religion et la charrue une chose sainte. Tout cela est admirable en théorie religieuse ; mais, à table, l'appétit anglais doit en gémir. Le dîner s'ouvrit par une entrée de choux chinois nommés pe-isay, à feuilles blanches, fines et tendres, et une crème de nisdn-toii , autre chou à feuilles crêpées, dont Loris fait mention dans son drooiiier. Witmore accueillit froidement ce début gastronomique, et son palais carni- Tore ne confiait qu'avec un regret visible ces deux légumes à son estomac insurgé. Ensuite parurent deux espèces de champignons, à moitié cuits, le mo-kon-zin, et le /m-^^Z/ee, chantés tous deux par l'empereur Kang-hi, honneur qui n'a pas été accordé aux autres cryptogames chinois.
Witmore, qui se méfiait de tous les champignons célébrés ou non par les em-
pereui's de Rome ou de Pékin, escamota les deux plats perfides avec beaucoup d'adresse; il se repentit bientôt de sa méfiance diplomatique en voyant le kolao épuisant les deux plats suspects à la pointe de ses aiguilles d'or. Deux domestiques apportèrent ensuite, en grande pompe , une immense jatte de porcelaine qui excita la joie des deux fils du kolao ; c'était une entrée de jujubes nommées k'ing-kouang'-tsêe , on les sert saupoudrées au piment, pour corriger un peu leur fadeur.
Les dents de lord IVitmore frissonnaient jusqu'à leurs racines devant cette glaciale cuisine , que toute la porcelaine de l'empire ne pouvait réhabiliter. Pour comble de malheur, soit hasard , soit cruauté chinoise , les persiennes de la salle à manger se soulevèrent, et le premier regard que le convive anglais langa sur la pelouse ex-
térieure rencontra un troupeau de bœul's superbes, et même succulents dans leur crudité vivante ; le Devonshire n'en envoie pas de plus beaux sur les marchés de Londres. Ces quadrupèdes, radieux d'embonpoint , se pavanaient à travers la prairie , pleins de confiance dans l'inviolabilité de leur sacerdoce. Lord Witmore, expirant de faim à la table d'un ministre chinois , contemplait ces coUines ambulantes de chair exquise , ces mobiles collections de rump-sfeakSf si savoureuses au jambon : le Tantale diplomate suivait tous les mouvements de ces bœufs provocateurs, les dépeçait en imagination, les suspendait par livraisons devant les flammes du foyer domestique, se les servait odorants et couverts d'une fumée onctueuse, entre deux plats de patates ; puis un muet désespoir éclatait en lui lorsque les quadrupèdes re-
gardaient obliquementleur iinpuissaiil ennemi du haut de leur réalité vivante, et broutaient les hautes herbes en narguant la hache et le couteau. Comme il était assailli de ces pensées, lord Witmore reçut de la main même du kolao un bol de thé noir, en guise de dessert. La ligure du ministre chinois exprimait le contentement de l'amphjtrion qui a la conscience de son devoir, et qui s'applaudit d'avoir traité son convive avec un soin irréprochable. IJn doute injurieux, éclair de la réflexion, traversa le cerveau du lord diplomate, mais il ne put y séjourner. Lord Witmore s'imagina im instant qu'il était dupe de son hôte. Deux raisons lui firent rejeter cette idée hostile ; d'abord le sentiment de britannique fierté qui ne permettaitpas de croire, deux instants, qu'un stupide Chinois pouvait mystifier un diplomate du
Foreing-Ojjice ; ensuite la physionomie du kolao avait un éclat de niaiserie si prononcé que tout complot insultant était inadmissible. D'ailleurs, lord Witmore se rappelait à propos cetle phrase d'Addison : c Mêliez- vous des hommes qui ont le nez pointu et la bouche sans lèvres; Trust no Vian (pitli pointed nose et mouth wltliout lips. Cet adage du grand observateur anglais, qui a étudié le cœur humain sur le pont de Rochester, acheva de rassurer lord Witmore. Le kolao Tsin n'appartenait donc pas à la catégorie prévue par Addison : son nez mollement arrondi, descendait sur deux lèvres pourprées, larges et flottantes. Allez vous méfier d'un pareil homme quand on a lu Addison !
— Ah! si lord Baihurst était ici, se dit Witmore, je le prierais de modifier ses instructions, je sens que je péris à l'œuvre.
Le kolao dit à Witmore :
— Mylord, toujours manger là, vous.
Et le rayonnement d'une bonté toute paternelle éclata sur son calme et frais visage. Witmore était donc invité à perpétuité aux repas domestiques du kolao ; un refus pouvait le compromettre, et irriter son hôte et lord Bathurst; il n'eut pas la force de refuser, il accepta.
En ce moment, quatre domestiques enîrèrent et déposèrent aux pieds de Witmore un énorme présent offert par Tsin ; c'était un fragment de rocher grossièrement sculpté, ayant la prétention de figurer le Neptune chinois. Le dieu est assis à l'orientale sur le bord de douze cannelures représentant la mer; il est coiffé d'une espèce de mître et lient d'une main un poisson et de l'autre un aiuiant.
Witmore se trouva fort embarrassé de
ce présent; quatre hmiiraes vigoureux avaient à peine suffi pour le porter sur un brancard de bois de mélèze. Le malbeureux dip!omate se promena quelque temps autour du cadeau ministériel , et ordonna aux domestiques de le déposer dans sa chambre, où il resterait jusqu'à son départ. Gomme il donnait cet ordre, on annonça la grande députation des lettrés de Tschinn-ta-quâtur-mui , flambeaux de la science historique; c'est la plus antique et la plus éclairée des académies de l'univers; elle a inventé l'usage du fer avant Thubalcaïn, la charrue avant Triptolème, la boussole avant Flavio di Gioia , la poudre à canon avant Berthoid Schwartz. Cette ilkistre société a souvent eu l'honneur d'être présidée par des ag-os ou fils de l'empereur; c'est elle qui a le pouvoir de faire cesseï* les éclipses lorsqu'elles
se prolongent d'une manière alarmante ; il est vrai qu'elle use rarement de ce droit.
Lord Witmore ne pouvait , sans manquer aux convenances les plus remarquables, fermer sa porte à des lettrés, si fiers de leur science et de leur histoire; il demanda le cérémonial de réception, et on lui dit que l'orateur de la société parlait assis, et qu'on l'écoutait debout. Witmore aurait mieux aimé le cérémonial contraire, car son corps , épuisé par l'insomnie et le jeûne, avait horreur de la position verticale, et implorait l'auxiliaire voluptueux d'un coussin.
La fierté d'un hidalgo ou d'un prince tartare est de la modestie auprès de l'orgueil du président de l'illustre société. Il porte une calotte orange, une plume blanche et une queue infinie , trois choses qui gonflent prodigieusement le cœiu' d'im
Chinois. Il ne salua pas lord Witmore; il s'assit sur le plus moelleux des coussins, ordonna aux lettrés de s'asseoir , et tirant d'un sac de sa dalmatique un énorme manuscrit, il se mit à le lire avec un ton nasillard et lent qui semblait assurer à cette lecture un échantillon de l'éternité.
Le sujet de ce discours n'était rien moins que l'histoire de la Chine. L'orateur raconta la naissance de Pouan-kou , le premier homme ; la piemière race des empereurs, celle des Tien-hoang, empereurs du ciel; la seconde, celle des Ty-hoang, ou empereurs de la terre ; la troisième , celle des Jin-hoang, ou empereurs des hommes. Puis, il dit les d^mastie des cinq frères Loung et des soixante-quatre Chéty ; les trois Ho-io , remplacés par les six empereurs Lien-toung ; quatre Su-ming ; TÎngt San-fei; treize Yu-ti; dix-huit Chan-
toung; puis arrivèrent dans le discours, selon Tordre chronologique, les empereurs Li-king-thé, Kay-jug-ché , Yan-ché, Tayy-ché, auteur d'une histoire naturelle; Koung -san - ché , Chen-min , Y-ty-ché , Houn-toun-ché, glorieux règnes, suivis des règnes plus glorieux encore de soixanteonze familles ; après arriva l'immortel Ki, le plus grand musicien du monde et l'inventeur de la politesse chinoise; au nom de Fou-hi, l'orateur s'inclina, et tous les lettrés chantèrent l'hymne de ce grand homme , considéré comme le véritable fondateur de l'empire chinois , après tant de races nébuleuses; Fou-hi a inventé l'astronomie, et il n'y a pas de souverain plus vénéré dans les soixante-seize dynasties qui lient son règne au dernier empereur Tsien-fong. L'orateur lettré fit une biographie consciencieuse des empereurs
de ces soixante -seize dynasties , et s'appliqua surtout à mentionner les innombrables découvertes que chaque règne avait vu mettre au jour.
Ce discours ne dura que douze heures, et ne pouvait durer moins, car il contenait l'abrégé succinct et rapide de la plus longue des histoires humaines. Lord Witmore avait failli s'évanouir à chaque dysnastie; son cerveau, inondé de syllabes chinoises, était dans le délire de l'opium ; son front, qui venait de supporter le poids des innombrables empereurs du Céleste- Empire, défilant un à un dans une procession de douze heures, était empourpré de fièvre, comme après l'ivresse d'un festin. Un quart-d'heure s'était écoulé depuis la clôture de l'éternel discours, et l'air de la salle semblait encore répéter, aux oreilles de Witmore, ce déluge de monosylla-
bes qui exigen chez l'auditenr une patience chinoise. Le président de la société attendait d'un air triomphant la réponse du voyageur; mais l'infortuné diplomate avait oublié le peu de chinois que Touangho lui enseigna en Europe; il avait même oublié l'anglais : il ne se sentait plus vivre. Dans cette extrémité agonisante, Witmore se souvint à peine qu'il avait un bras ; il souleva ce bras lourdement et le plaça sur son cœur; pantomime universelle qui signifie un remercîment profond que la parole ne peut exprimer.
Les savants se retirèrent deux à deux, en se dandinant sur la pointe des pieds, et à mesure qu'ils passaient devant la statue de Witmore, ils le saluaient obliquement avec de petits yeux malins. Cette infraction à la gravité de la science ne pouvait être remarquée par !m diplomate aux abois.
Resté seul, AVitmore tomba sur une pile de coussins et s'endormit. Ce sommeil d'une heure que le kolao lui accorda ne pouvait qu'augmenter sa fièvre au lieu de la calmer. Des rêves chinois, les plus fous de tous les rêves, éclatèrent dans le cerveau du malheureux voyageur: il vit danser devant lui les soixante dynasties d'empereurs sur des rouleaux de tapisseries chinoises; il traversait à la nage un fleuve de monosyllabes , et l'immortel Fou-hi le sauvait par les cheveux au moment où il se noyait dans un tourbillon de t-ri; puis il s'asseyait à la table de Sta?^ and garter, à Richmond, et lord Bathurst lui servait un filet du bœuf Apis au madère, avec uTi verre de punch glacé.
Une salve de coups de canon le réveilla en sursaut ; il fit des efforts prodigieux pour ramasser, cà et là , les diverses par-
ties de son corps éparses dans les coussins, et il se leva automatiquement sur ses pieds. Le kolao était devant lui, et mor.trait une de ces faces de béatitude et de sérénité consolantes que la savante Pan-hopei compare à la pleine lune se levant sur le mont Ni-Kew.
Un signe, seule langue que Witmore pouvait parler en ce moment, demanda au kolao ce que signifiait cette salve de coups de canon.
Le kolao lui répondit, avec son organe le plus caressant, que la ville allait célébrer la plus grande des fêtes de l'année, la fête de la Pleine-Lune, et qu'il était heureux de lui annoncer qu'elle serait célébrée, cette fois, devant sa maison ; les lamas du temple de la vraiment grande Lumière l'ayant ainsi permis, par excep-
-option, et en l'honneur de l'illustre diplomate ansflais.
La physionomie du kolao continuait d'exprimer la profonde satisfaction d'un bon père de famille qui cherche toutes les occasions de distraire, d'instruire et d'amuser un voyageur ami , et qui s'applaudit de les avoir trouvées.
A la seconde salve d'artillerie le kiosque d'honneur s'ouvrit, et le kolao offrit le siège de droite au noble lord.
En traversant le jardin , lord ^^ itmore avait cueilli furtivement deux oranges mandarines pour son dîner. Le jour de la fête de la Pleine-Lune, on ne dîne pas chez tes kolaos.
La place qui s'arrondit devant le palais du kolao est immense; dix canaux y aboutissent comme des rayons; c'est la \enise de la Chine, dit Macartney.
On aurait dit que toute la ville était accourue sur cette place ; le désordre de la multitude se régularisait sous une prodigalité de coups de bambou distribués aveuglément par des escouades de soldats; un escadron des tigres de la garde impériale stationnait devant une batterie de douze pièces de canon de fer, et la protégeait contre la folle curiosité des Chinois, que le bruit enivre comme le vin. Des groupes de jeunes femmes circulaient lestement au milieu dés hommes et leur prodiguaient des sourires. La ville de Tongchou-fou est renommée pour la beauté de ses femmes ; elle remplit les lacunes de tous les harems du Céleste Empire ; les pères y vendent, comme esclaves, leurs lilles à qui veut bien les payer ; le fleuve Jaune, le canal impérial et leurs innombrables ramifications, transportent chaque
jour, vers luus les points do l'empire, cette vivante marchandise de sérail, dont le dépôt universel est à Tong-chou-fou.
Un cri aigu, un cri que les oreilles européennes ne connaissent pas, et qui semblait glisser sur un océan de lames de cuivre, un cri d'une ville chinoise , s'éleva tout-à-coup de cette place et monta vers la lune apparue sur la colline de Mingtan. L'artillerie et iiiilîe instrun^ents accompagnèrent ce cri pour saluer l'astre adoré, soleil de la Chine. Des milliers de feux d'artifice jaillirent de tous les kiosques,, et firent étinceler dans la nuit les toits d'or des palais et des pagodes , et la porcelaine des tours, qui semblaient alors recouvertes de lames d'argent. Aux lueurs de ce jour nocturne, les jeunes filles dansaient en agitant des grappes de grelots; les bateleurs pirouettaient sur la cime des
baiulious; les funambules couraient dans l'air; les comédiens jouaient des pantomimes ; les lamas chantaient des hymnes à la lune, et à chaque nouvelle salve de canons, le îiiême cri furieux retentissait dans la ville ; des milliers de lanternes sillonnaient la rue comme des constellations d'étoiles folles ; et tous , les regards levés au ciel , suivaient dans sa lente ascension la pleine lune, qui semblait accueiUir ces hommages avec le sourire béat d'un ministre chinois.
Ce spectacle était merveilleux ; nos fêtes d'Europe sont bien mesquines auprès de celles de la pleine lune, quand toute une ville immense , . hérissée de kiosques de toutes couleurs, couverte de tuiles, d'or et de plaques de porcelaine, illuminée de lanternes etde fusées, salue la pleine lune, cette tranquille reine de la nuit. Lord
VVitmore, lui-même, malgré son épiderme de diplomate , aurait applaudi à cette fête s'il se fût trouvé dans les conditions hygiéniques indispensables à Tenthousiasme. Hélas ! le noble lord , appuyé contre une coîonnette du kiosque, n'était rappelé au sentiment de l'existence que par les détonations de l'artillerie ; tout autre bruit le laissait à son immobilité de cadavre. Dans un de ces moments de réveil et d'excitation nerveuse, il recueillit sur sa langue le peu de sons que pouvait lui fournir une dernière goutte de salive, et il demanda au kolao si la fête serait encore longue.
— Oh ! oui, répondit le Chinois, fort longue ; au jour.
Et, par un signe du doigt qui décrivit la voûte du ciel d'orient en occident, le kolao indiqua que la fête durait tant que
l'astre était sur l'horizon. Et la ronde fac du ministre s'épanouit de joie en annonçant cette bonne nouvelle au diplomate
anglais.
Enfin lord Vvitmore arriva à un degré d'anéantissement que la physiologie n'a pas numéroté dans ses observations, et qui n'appartient ni au sommeil, ni à la vie, ni à la mort : il ne fallait rien moins pour le ressusciter que le fracas épouvantable d'un million de voix, chœur final qui faisait ses adieux à la lune au lever du soleil.
Lord Witmore, appuyé sur les bras des deux fils du kolao , et marchant avec leurs pieds, descendit à sa chambre à coucher, escalada péniblement son lit, et retomba péniblement dans sa léthargie. Quelques heures de repos horizontal le soulagèrent un peu. il fut réveillé en sursaut par un
— JOO —
rêve qui le menaçait d'être éventré, en costume de toréador, par les cornes d'un bœuf. Gomme il n'avait pas pris la peine de se déshabiller, il se trouva tout prêt à recevoir le kolao qui entrait dans sa chambre, avec une bonne nouvelle sur les lèvres.
Le kolao lui annonçait qu'il avait reçu une lettre de Zhé-hol , et que l'empereur permettait à lord Witmore de séjourner trois mois à Tong-chou-fou.
Le noble lord poussa un soupir, et simula un geste d'actions de grâces.
Le kolao ajouta que le président de la Société historique attendait la visite de lord Witmore dans le temple de la vraiment fryande Lumière, et que des préparatifs superbes avaient été faits pour le recevoir.
— J'irai faire ma visite au président, dit
lord Witmore avec un ton ressemblant assez au dernier soupir de la résignation.
Le kolao fit un long sourire -e bonhomie, et prit l'air d'un homme qui se fait Wolence pour demander un service. Witmore ouvrit la moitié de ses veux routes et le regarda fixement, courbé en point d'interrogation.
Alors le kolao lui dit que tous leslettrés de la ville attendaient, comme réponse au discours du président, une histoire complète de l'Angleterre, traduite en ciiinois par lord AVitmore.
— Et qui doit traduire cette histoire en chinois, demanda le diplomate avec une terreur visible.
— Vous, répondit le kolao avec un sourire délicieux.
— Mais comment veut-on que je leur
traduise , aujourd'hui, dix volumes d'histoire ! s'écria VVitmore.
-^ Vous, trois mois ici, dit le kolao avec une bonhomie charmante.
— Ah! ditA\itmore; et sa tête tomba sur sa poitrine après ce ah !
Les lettrés donnaient trois mois à lord A¥itmore pour traduire Hume en chinois.
C'était pour le traducteur, la muraille de la Chine à construire en manuscrit.
— Allez dire aux lettrés , dit Witmore au kolao que je traduirai cette histoire.
Le ton qui accompagna ces mots annonçait qu'une résolution énergique venait d'être prise par le voyageur agonisant.
Quand il fut seul, lord Al'itmore s'adressa ce monologue : « Que le diable les caresse, ces maudits Chinois, moi, passer trois mois ici! pas trois jours ! pas trois heures! ils verront. »
Après une pause, il ajouta cette réflexion: « Et lord Bathurst, qui m'avait recommandé de sonder ce lac immense où croupissent trois cents millions d'hommes ! ! ! Oh ! qu'il vienne le sonder , lui, lord Bathurst!... Je sonde mon estomac, moi, et je n'y trouve rien. »
Cette plaisanterie anglaise amena un sourire sur la figure de Witmore; il essaya de faire quelques pas , et se trouva plus fort. Une ferme résolution agit toujours efficacement sur un corps affaibli. Le physique expirant se retrempe dans l'énergie du moral.
Witmore méditait une évasion.
Ce plan une fois arrcté, le noble lord accepta gaîment toutes les éventualités de son esclavage homicide. Il dîna courageusement à la table du kolao; il fit honneur à la cuisine végétale, et risqua même ses
dents sur une friture révoltante de Iclioue- 011671. A l'issue du festin il se rendit au temple de la vraiment gi^aiide Lumière pour faire sa visite aux lettrés.
Ce temple est une merveille de la Chine. La statue du dieu est placée sur un autnl lesplendissant d'or ; une foule de dévots assiège toujours les marches du sanctuaire. Le reste du temple est abandonné aux plus profanes occupations. Des familles sans toit viennent y faire leurs repas et y dormir sur des nattes; des commerçants y traitent leurs affaires; des capitaines de jonques y fument l'opium; de jeunes filles y cherchent des maris, des lamas y jouent aux échecs. C'est un abrégé en action de la vie chinoise. Quand lord AYitmore entra dansée temple, il y trouva les savants assis sur des baguettes de naucléas et fumant la pipe, les yeux levés au ciel,
La visite fut très-courte ; le noble lord ne prononça point de discours, mais il promit de traduire X Histoire d'Angleterre en langue chinoise, et d'apporter aux lettrés son manuscrit après trois pleines lunes.
Les savants se balancèrent sur leurs sièges en secouant la tête comme pour remercier le futur traducteur.
Le kolao feignait d'être au comble d'une extase; lord Witmore ne le surprenait jamais en défaut; ce rusé Chinois aurait fait rouler, du bout de sa grifle Talleyrand et Metternich. Il se composait une bonhomie immuable de la pointe de ses pieds à la pointe de sa queue. Jamais un pli de ses étoffes ou de son visage ne trahissait la profonde noirceur de sa pensée, et sur l'incarnat perpétuel de ses joues sphériques, il n'y avait d'expression que pour la bonté.
Figure d'un ange avec l'esprit et le corps d'un orang-outang.
Rentré au palais du kolao, lord Witmore afl'ecta des airs d'insouciance ou de joyeuse étourderie, pour tromper ses espions et leur dissimuler, avec toute sa pauvre finesse européenne, ses projets d'évasion prochaine. Il prit toutes les poses et tous les tons que put lui fournir le vocabulaire de la diplomatie civilisée; il se montra très -afFectueux envers la famille du kolao; il caressa les petits Chinois; il demanda une livre de papier de Pékin , et une fiole d'encre de Zhé-hol pour écrire sa traduction de r Histoire (T Angleterre \ il fuma deux pipes d'opium pour se donner les airs d'un étranger qui veut s'acclimater et adopter les mœurs d'un pays qu'on se propose d'habiter longtemps. Le kolao, de son côté, avait mis sur ses joues et dans
ses yeux l'étourderie et la distraction d'un enfant; il traitait Witmore comme s'il eût voulu obtenir de lui une amitié de longue durée : ils'avança même jusqu'à promettre au noble lord un harem choisi tout exprès pour lui dans les marchés les plus aristocratiques de Tong-chou-fou.
Il est inutile de dire que le kolao avait compris le projet d'évasion avant même que Witmore l'eût formé. Ainsi, le diplomate d'Albion était joué de toutes les manières par le ministre chinois: il combinait les plus subtiles machinations d'un roué de Saint-James pour faire réussir un plan qui était dans les intérêts de son ennemi. Il eût frémi de toute la hauteur de sa fierté nationale, s'il avait pu entendre le ricanement d'ironie intérieure dont l'accablait le quadrumane kolao.
L'offre du harem acheva la déroute
morale de lord Witmore : il eût donné sa fortune pour être à bord d'un vaisseau voguant sur la mer Jaune. Il redoutait à chaque instant de voir entrer , au bruit des grelots et des éclats de rire, ce formidable paradis de jeunes femmes, avec leurs yeux obliques , leurs saris de crêpe léger et leurs pieds enfantins; l'honneur de la Grande-Bretagne était perdu dans sa personne; accepter ou refuser le harem, c'était se briser sur un double écueil. Il fallait donc partir en plus grande hâte que jamais.
Dès que le silence du sommeil g^^néral régna au palais du kolao , lord Witmore quitta sa chambre, et trouvant, non sans étonnement, toutes les portes ouvertes devant lui , il atteignit la place publique sans être dérangé dans son début d'évasion. I! était seul, et il s'applaudissait fort d'à-
voir laissé son domestique au village de Nien-sin, situé à la dernière écluse du canal impérial. Son déguisement chinois, volé au vestiaire du kolao , favorisait sa fuite, malheureusement édairée par une lune de la plus chinoise dimension. De canaux en canaux , prodiguant l'or aux bateliers, il se trouva bientôt sur la grande route aquatique qui se Heau fleuve Jaune, et pourtant il ne crut devoir remercier la Providence qu'en découvrant les fertiles plaines de la province de Tche-kia.
Quinze jours après, lord Witmore vofj^uait sur la mer Jaune, à bord du CUoUf frégate anglaise qui se promène devant la Chine pour lui montrer le pavillon britannique à demi-portée de canon.
Dans les loisirs de la traversée lordWitmore écrivit un long mémoire adressé à lord Bathurst; ce curieux travail n'a ja-
mais été imprimé; il est gardé précieusement dans les archives de l'office W hite- Hall, et les diplomates le consultent lorsque le cabinet de Saint-James met les affaires de la Chine sur le tapis. Dans son manuscrit, lord Witmore a négligé la description des lieux , laissant, dit-il, ce frivole amusement aux voyageurs vulgaires. Il s'est contenté de sonder moralement ce lac immense où croupissent trois cents millions d'àmes : il a donné le résultat de ses études sur le caractère de ce peuple barbare, qui a une existence à part. Le travail de lord Witmore est terminé par ce portrait digne d'Addison :
< Le Chinois a l'esprit lourd et Tentendement grossier : il n'a que deux sens ; trois de moins que nous : sa bonhomie n'a rien d'égale que son ignorance; il est si facile de le tromper , qu'on regrette d'être
rusé devanriui. Chez les Chinois, la matière est si épaisse qu'elle repousse, comme une cuirasse , le trait d'esprit le plus aigu. Il travaille d'instinct; il fait aujourd'hui ce qu'il a fait hier. Otez-le de ses huttes de marécages, il meurt comme le poisson hors de son élément. C'est un peuple de castors ; son pays est un lac, sa nourriture une racine bourbeuse , sa chevelure une queue, sa main une patte, sa langue un cri. J'ai connu intimement le premier ministre ou kolao de ces castors , je me suis servi de lui dans l'occasion, et, quand il a voulu me faire obstacle, je l'ai brisé comme un roseau . »
C'est ainsi que lord Witmore a étudié le caractère chinois.
Instruisez-vous avec cela, ô vous tous qui cinglez diplomatiquement vers l'embouchure du Whang-IJo.
MADEMOISELLE FIKOi
ij'ivUtJvikaQmL
Les romans, les comédies, les contes en vers et en prose , qu'on dévore au sortir du collège , donnent une singulière idée des femmes aux jeunes gens. Rien de curieux comme les propos des amoureux no-
vices sur le beau sexe. La Fontaine, Bocace et Louvet leur ont démontré que le libertinage court les rues, et que toute jeune fille ne demande pas mieux que d'abdiquer sa vertu à la première occasion . Quant aux femmes mariées, on rit tout haut en prononçant leurs noms; ce sont des places fortes ouvertes au premier assiégeant; sous l'influence même de la lune de miel, elles cherchent déjà de tous côtés l'amant qui les consolera du mari. Pauvres maris! ! ! c'est pour eux que Molière a inventé la comédie de mœurs, et le bonhomme La Fontaine ses contes anti- matrimoniaux.
L'hymen ne porte , comme autrefois , qu'une tunique de safran, croceo velatus amictu. C'est la couleur qui domine dans le blason des maris ; voilà qui est bien convenu parmi les jeunes hommes de dix-sept à dix-huit ans. Pour n'attaquer sur ce fait
aucun de mes contemporains, et m'abstenir de toute personnalité, je me résis^ne à traiter cette matière pour mon propre compte , en tournant la satire contre moi.
J'entrai dans le monde avec ces étranges idées, comme tous mes condi ciples; je venais d'achever ma philosophie, science folle qui augmente d'un an de prison la dure captivité du collège. J'étais un fort mauvais philosophe , mais un grand lecteur de romans. J'avais lu Faublas, livre corrupteur, qui vous inocule la manie de la séduction universelle, et ne vous montre partout que des vertus chancelantes, à l'âge ardent, où l'impatience du désir s'irrite contre les résistances. Je ne rencontrais aux promenades que des marquises de B.
des Sophie, des comtesses de Lignolle, des Justine; je croyais n'avoir qu'une circu-
laire d'amour à écrire à toutes les femmes de ma ville de province, pour recevoir en réponse, chaque matin , trente capitulations de vertu à la fois, La rage des lectures romanesques me poussa dans un cabinet de lecture, véritable arsenal des Faublas modernes; chaque rayon était garni de livres incendiaires ; il y avait cinq éditions de Faublas , avec des gravures à perruques, et neuf exemplaires des Liaisons dangereuses, autre roman où M. Duclos enseigne l'art d'ouvrir des lignes de circonvallation autour d'une femme , de saper les murailles de son boudoir, de faire brèche, et de monter à l'assaut ; c'est un poème didactique et assassin, dont l'auteur n'a pas été pendu.
In jour, je lisais dans un doux loisir, comme Paolo du Dante, le livre de ce M. Duclos. Le cabinet de lecture était dé-
sert ; on lisait fort peu à cette époque. La porte de la rue s'ouvrit , et je vis entrer une jeune personne de quatorze à quinze ans, gracieuse et belle comme une héroïne imaginaire de Faublas. Elle venait rendre Cœlina ou V Enfant du mystère de Ducray-Duminil , honnête homme, celuilà, mais remarquablement niais, et venait demander les Orphelins du hameau^ du même auteur.
Mes dix-sept ans s'émurent de convulsions nerveuses devant cette ravissante fille; le livre me tomba des mains; elle le ramassa et me le rendit ; je voulus la remercier , et la remerciai en latin. Elle ne remarqua nullement mon trouble.
Pendant que la dame du comptoir cherchait les Orphelins du hameau dans sa boutique, la belle enfant lutinait autour de nous avec une étonrderie charmante ;
elle fredonnait : Variant pour la S y rie t romance de l'époque; elle bouleversait la bibliothèque; elle lisait les titres des ouvrages à haute voix; elle s'asseyait, se levait , s'asseyait encore ; l'œil avait peine à suivre cette délicieuse mobilité d'enfant.
Madame Boyer, c'était le nom de la maîtresse du cabinet de lecture , trouva , trop tôt pour moi , le roman demandé.
Elle le donna à la jeune fille , qui nous salua de la voix, du geste et du sourire, et sortit en courant.
Je demandai tout de suite à madame Boyer des renseignements sur son abonnée. Je voulus tout savoir. Elle se nommait Finon*** ; sa famille était distinguée et honorablement connue à Marseille ; elle demeurait dans le voisinage. Finon adorait la lec-
ture, et avait un esprit d'ange ou de démon , ou des deux à la fois.
y ouvris les Liaisons dangereuses, et j'y cherchai le chapitre de la séduction. M. Duclos eut la bonté de m'apprendre , dans son livre, que le cœur d' une belle était une fleur aussi facile à cueillir qu'une rose dans un jardin qui vous appartient. J'aurais embrassé ce bon M. Duclos. En outre , le bon La Fontaine arrivait à l'appui avec sa morale ;
Qu'il n'est verrous ni grilles Qui soient les sûrs garants de la vertu des filles.
Le sage Montesquieu, homme grave, me confirmait aussi la chose dans ses Lettres persannes; \q uq voyais dans le sérail de M. de Montesquieu que d'ardentes femmes qui languissaient d'amour en l'absence de leurs maîtres, et qui, en leur
absence, se repliaient, à défaut d'autres, sur les amants équivoques auxquels était confiée la garde du sérail. Ducray-Duminil me garantisvsait bien la vertu de ses femmes ; mais je me moquais de Ducray- Duminil.
Ayant fait mes plans avec l'aide de Duelos , de La Fontaine et de Montesquieu , j'attendis mademoiselle Finon à la boutique, où elle venait tous les jours, car elle dévorait un roman en vingt-quatre heures. Je la revis donc le lendemain. La première minute fut consacrée à détailler les perfections de sa figure charmante ; la veille , je n'avais eu le temps que d'admirer l'ensemble. Mademoiselle Finon avait les plus beaux cheveux châtains du monde, un front large et pur, des yeux pleins de douceur, d'intelligence et d'esprit, des sourcils admirablement
déliés , des dents de perles , et une bouche! une bouche inventée pour le premier baiser! La lèvre supérieure, arquée avec grâce , se découpait en cœur au miheu; un sourire continuel donnait un charme angélique à ce visage roseet frais, comme le soleil en fait rarement éclore dans les gynécées du midi.
Je cherchai longtemps une phrase pour entamer la séduction et ouvrir la campagne; Duclos et Montesquieu ne m'en fournisî^aient aucune pour la circonstance. Il me fallait débuter avec un éclat pour faire sensation. Tout ce qui me venait à l'esprit était du dernier trivial. Je relevais ma tête en arrière, je toussais légèrement, j'allongeais mon pied droit, je croisais mes ])ras , je fredonnais du Jean de Paris, mais je ne parlais pas. Enfin , je m'armai de ce courage qui animait les Valsain, les Val-
cour, les Valmont, et je me décidai à dire cette sottise : « Il paraît que mademoiselle aime beaucoup les œuvres de Ducrav- Duminil. » Mademoiselle Finonme répondit :
— Oui, monsieur.
Me voilà dans le même embarras. Je me regardai au miroir, j'étais pourpré.
Après une sottise , je me lançai dans l'impertinence.
— Mademoiselle a-t-elle lu Faublas? lui dis-je en souriant, comme Yalsain dans un conte moral de Marmontel.
— Non, monsieur, me répondit-elle.
Je me réfugiai dans un coin de la boutique pour me donner un bon coup sur le front; et, comme je me retournais pour réparer mon erreur, je vis la porte s'ouvrir et la céleste enfant disparaître avec toute son aimable légèreté.
— Comment donc , monsieur, allezvous parler de Faublas à une jeune personne? dit aigrement madame Boyer.
Je feignis de ne pas entendre ; je payai ma séance, et je sortis en chantant : Tout à C amour , tout à Chonneui^ , de Boïeldieu.
Lorsque je me trouvai seul dans une rue écartée , j'échangeai ma ligure riante contre une face de damné; mon teint s'anima de la teinte du désespoir. Si j'avais eu un pistolet dans la main ou une rivière sous les pieds, je terminais là le chapitre de mes séductions.
Je relus Duclos. Grand Dieu ! que j'étais petit dans mon noviciat auprès de ce héros des boudoirs de Paris ! Je relus les contes de La Fontaine et les nouvelles de Bocace. Combien je rougissais de ma gaucherie !. combien j'étais éloigné de ces superbes. .v
amoureux , qui n'entraient jamais dans une hôtellerie sans immoler le triple honneur de l'hôtesse, de sa fille, de la servante; qui n'entraient jamais dans une maison sans ravager tous les étages sous leurs invincibles passions, qui avaient enlevé autant de chevelures au beau sexe que le dernier des Mohicans aux Mingos , ses ennemis. « Oui, m'écriai-je, il faut léparer mon premier échec; à quoi servent la lecture et l'instruction, si l'on tremble devant une jeune fille comme un écolier devant son magister ? A demain. »
Au coup de midi j'étais assis dans le cabinet de lecture, et je méditais sur un chapitre de CHermite de la Chaussée d' Antin. Il est parlé dans ce chapitre d'un mari vieux et brutal , comme tous les maris , qui a donné à sa jeune femme une douzaine de chemises évaluées douze mille
francs , laquelle femme a laissé soupirer un SainYâl quinze g7YmdsJou?^s ! Ce Sain val ne soupirait ordinairement que quinze minutes. Quel chapitre et quel Sainval I Encore une pièce à l'appui.
Au milieu de mes réflexions mademoiselle Finon entra ; je me levai et la saluai avec respect , en renversant deux chaises. Elle ne fit attention qu'aux chaises renversées et se plaignit ensuite à madame Boyer d'une lacune de trente pages qui avait été pratiquée dans un volume de son roman par un lecteur anonyme. Voilà une bonne occasion, dis-je en moi-même. O \a\coUr! ô Valsain! ô Valmont! Je pris la parole.
— Mademoiselle , c'est moi qui ai déchiré ces trente pages.
— Vous me paierez le volume, dit madame Boyer en colère.
— Je V0U8 le paierai , répliquai-je avec un sang-froid digne.
— Et pourquoi avez-vous déchiré ces feuillets ?
— Parce qu'ils auraient déplu à mademoiselle.
— Et qu'en savez-vous , monsieur î dit la maîtresse de la maison.
— Si mademoiselle m'interroge, je répondrai. '
Mademoiselle ne m'interrogea pas ; elle prit un autre roman et sortit.
L^n instant après je sortis aussi, mais furieux cette fois plutôt que désespéré.
En traversant le quai du port je rencontrai un de mes condisciples. Il était habillé au dernier goût ; il avait beaucoup de breloques à sa montre , un nœud prodigieux de cravate, et un cordon de cheveux
en sautoir sur un gilet de salin ouvert à deux battants. n
— Je suis brisé, me dit cet ami , brisé , anéanti ; je mène une vie deFaublas. Voilà une lettre encore que je viens de recevoir de deux sœurs.
— Deux sœurs ! m'écriai-je en me raidissant en point d'admiration.
— Deux sœurs. Elles me poursuivent partout; deux demoiselles jolies comme des anges ! Seize à dix-sept ans. Elles me donnent un rendez-vous pour ce soir.
— Tu iras ?
— Non. \ ois-tu, il faut se faire désirer, c'est mon principe. Je leur ai répondu que j'avais des affaires ce soir, et au fait c'est vrai. J'ai fait la connaissance, au dernier bal du receveur , d'une dame belle comme \énus, et qui m'a appelé son Adonis ; une brune qui a des cheveux noirs
comme mon chapeau et un pied comme mon petit doigt ; des yeux comme ça. Elle habite la campagne : je vais monter à cheval. Et toi, que fais-tu .^ Comment vont les amours? ' ' .
— Je suis amoureux.
— Tiens, c'est drôle ! Moi , je ne suis pas amoureux. J'aime les femmes à la folie ; je les aime toutes, mais voilà. Et comment marches-tu avec ta passion ?
— Oh ! il n'y a que trois ou quatre jours...
— Trois ou quatre jours ! oh ! laissemoi rire,.. J'en ai fait huit en quatre jours. Les femmes , vois-tu , ne demandent pas
mieux Tu sais ce qu'a dit Piron?
Bien... Quel âge a-t-il, ton objet?
— Quinze ans, je crois.
— Quinze ans ! c'est déjà roué , ça.
Ecoute, il faut écrire .. Il faut faire une dé-
claration... Je vous vis, mademoiselle, et Je connus T amour... avec d'autres bêtises de ce genre. . . Et tu signes Alfred , Eugène , Arthur. . ,
— Sainval. . .
— Sainval, ce que tu veux; et tu demandes un rendez- vous pour demain. C'est bâclé. Tiens, voilà un cordon de cheveux d'une petite blonde, Euphrasie, que j'ai lâchée la semaine dernière. A la première lettre, elle donna dans le panneau. Ordinairement, moi, je n'écris pas de lettres; j'accoste une femme qui me plaît, à l'église, dans la rue , partout. Elle me dit : « Finissez , monsieur , passez votre chemin, ï J'insiste. Elle me donne un coup sur le bras ; je vais toujours : elle sourit. Je lui montre un billet ; elle prend le billet. C'est un rendez-vous; c'est fini.
Je me prosternai devant mon ami, et je
le quittai pour écrire ma déclaration.
Ma lettre fut transcrite cinq fois ; elle était conçue selon les règles du style épistolaire de la rhétorique de Domairon. Je la mis au net sur du papier vélin avec encadrement de fleurs jaunes et une vignette rose représentant Gupidon décochant une flèche sur un cœur ailé. Je signai Sainval.
Il me fallut attendre deux jours une occasion favorable ; lorsqu'elle se présenta, je m'approchai de mademoiselle Finon, et je lui dis, à voix basse : — Voici un billet que vous avez laissé tomber. Duclos m'avait enseigné ce moyen.
— Je n'ai point laissé tomber de billet, me dit la jeune personne ; et elle jeta bien loin ma lettre avec dédain. Il y eut une éclipse de soleil en ce moment pour moi : la terre trembla ; le sang me tinta aux tempes. Madame Boyer ramassa la lettre et
me la rendit, en me disant que son cabinet de lecture était une maison honnête, et que je l'obligerais de n'y plus rentrer.
— Si vous n'étiez pas une ignorante , m'écriai-je dans une excitation de colère qui me sauva d'un évanouissement , vous sauriez que Duclos , que Bocace , que La Fontaine , que Louvet , que Montesquieu...
Madame Boyer, épouvantée, cria au secours ; je pris la fuite pour éviter les anathèmes des voisins.
A ma première entrevue avec mon condisciple, je lui contai l'aventure.
— Figure-toi, lui dis-je, qu'elle a jeté ma lettre à tous les diables.
— J'rès-bien.
— Cou^.ment, très-bien?
— Sans doute ; elle a voulu le donner une leron. Tu lui remets un billet, à la
petite, devant la vieille; la petite s'effarouche; c'est juste. La même chose m'est arrivée avec Zoé, l'autre jour. Elle se promenait avec sa tante ; je lui montre ma lettre , et elle retire brusquement ses mains. H faut savoir s'y prendre à propos, mon ami.
— Mais pourtant , j'ai lu dans Duclos. . .
— Il n'est pas question de Duclos; tu es un enfant. Te voilà maintenant chassé du cabinet de lecture; il faut aborder ta belle le soir, quand elle prend le frais, sur la porte de sa maison. Attends la nuit surtout, et du courage, je te garantis le succès.
Le soir, au tomber du crépuscule, je commençai ma promenade dans la rue de mademoiselle Pinon. Elle brodait derrière
!a vitre, et regardait la rue à chaque échappée d'aiguille. Quatre fois nos yeux se croisèrent, et je crus remarquer sur son beau visage, sous vitre , une trace de repentir. Gela va bien ! dis-je en moi-même; et le pavé devint plus doux à mes pieds que le velours.
La nuit venue, mademoiselle Finon se leva comme une brillante étoile sur l'horizon de sa porte. Ah! dis-je tout bas, elle attendait la nuit! C'est égal, point de précipitation. Ne brusquons rien, l'affaire est en bon chemin. O quelle nuit! Quaîis nox ! Du , Deœque ! — O Tibulle ! 0 Catulle ! — Crus amet qui nunquam amavit • « qu'il aime demain celui qui n'aima jamais!» O Bocace! comme ils ont connu le cœur des femmes! Quelle folie de remettre une lettre devant madame Boyer! Où donc avais-je la tête?
La voilà toujours ! qu'elle est belle ! et elle m'attend!
Quand on attend sa belle Que l'attente est cruelle !
Joconde ! musique de Nicolo.
Aussi qu'il sera doux L'instant du rendez-vous I
Elle a souri ! femme rendue ! enfin en voilà une ! c'est la première, mais elle me coûte cher ! Avançons.
J'interrompis brusquement la ligne droite de ma promenade, et je m'avançai avec audace vers la porte où rayonnait l'ange de mon amour. Ma lettre était roulée dans ma main.
Je m'inclinai respectueusement ; elle ne bougea pas; elle me regardait.
— Mademoiselle, lui dis-je, excusez une indiscrétion qui prend sa source...
Elle m'interrompit :
— Que deman ez-vous, monsieur? me dit-elle d'une voix douce , mais décidée.
— Vous voyez à vos pieds. . .
.l'entendis un grand éclat de rire, et un
bruit de porte qui se fermait sur mon front incliné de respect.
Je restai cinq minutes plus pétrifié que la pierre de cette porte. L'éclat de rire roulait dans ma tête , comme une vibration dans une cloche , et rien n'était horrible à mes yeux comme cette porte muette et désolante qui venait d'écraser dans l'air mon amoureuse déclaration.
Pour m'achever, une rude voix d'homme me tomba perpendiculairement sur la tête
avec cette brusque interpellation :
— Que faites-vous là, monsieur?
C'était le propriétaire de la maison qui,
m'ayant vu rôder , dans la rue , depuis une heure , se tenait en garde contre moi, au milieu des embûches de la nuit.
Les larmes aux yeux , je m'éloignai du théâtre de mon infortune consommée , et je rentrai chez moi avec une de ces fièvres qui n'ont pas été classées par les médecins. En apercevant sur ma table Duclos, La Fontaine, Bocace, Montesquieu, Louvet, je fus saisi d'une atroce ébuUition de colère :
— Scélérats I m'écriai-je , vous ne jouirez plus désormais du fruit de vos impostures ! et je les déchirai avec une volupté de vengeance qui me faisait du bien. A mesure que je déchirais, je surprenais encore çà et là des phrases qui crispaient mes
doigts : « Le marquis de Blanzé faisait la » conquête d'une femme en prenant une » prise de tabac; — \alsain mesurait, à » boisseaux, les anneaux de ses victimes, ï comme on fit pour les chevaliers romains «après la bataille de Cannes; — femme j) attaquée, feinme séduite, telle était la B devise de Valmont. » Je les foulais aux pieds, eux et leurs devises. J'en voulais surtout k Montesquieu; j'avais son buste; je le décapitai.
Le lendemain, je partis pour un long voyage, où je ne trouvai que des hôtelleries habitées par la décence et la vertu î Oh ! si j'avais tenu Bocace et La Fo'ntaine sous mes pieds !
Dix-sept ans après , me trouvant dans un salon de Paris, l'été dernier, j'entendis annoncer une dame dont le nom et la figure me frappèrent. Je me glissai sur un
fauteuil, à côté d'elle, et j'engageai la conversation. Je trouvai cette belle personne fort spirituelle, et pleine de charme dans l'entretien. Quelques paroîesnégligemment tombées de sa bouche me plongèrent en rêverie, et me donnèrent des émotions inexplicables, de vagues souvenirs; je me recueillis pour rentrer dans ma vie et fouiller mon passé. Je me hasardai à lui demander son prénom.
— Joséphine, me dit-elle.
— Joséphine... ou...?
— Fi non.
— Oui, c'est cela ; c'est vous.
Et je me nommai; et je lui rappelai le cabinet de lecture, le billet si ma! reçu , la porte si bien fermée. Elle se souvint de tout. Je la considérai avec un plaisir extraordinaire. Dix-sept ans n'avaient pas dérangés les lignes de celte harnionieuse
figure; c'était toujours cette bouche en cœur qui s'ouvrait sur deux arcs de perles fines, toujours ce sourire, et cette fraîcheur du beau temps.
— Me permettrez- vous, lui dis-je, de reprendre ma passion à la porte où je l'ai laissée, il y a dix-sept-ans.
— Vous ne seriez pas plus heureux aujourd'hui , me dit-elle ; êtes-vous duc ou carmelin ?
— Non, madame.
— Eh bien ! je veux mourir duchesse ou carmélite.
— Les femmes sont plus fortes qu'on ne
croit.
— Oh! certainement, monsieur; elles ne sont ftiibles que dans les romans et les contes.
— Et Bocace, madame?
— Bocace est mort vierge et martyr.
LE RRO^E.
LA CHRO]\IQlJE DE GABRIELLE DE YERGl'.
Le Rhône est aujourd'hui une grande route qui se précipite de Lyon à la mer, emportant, dans ses profondes ornières, les roues des diligences à vapeur. En dovrze heures, le voyageur passe de l'île Perra-
che à la tour papale d'Avignon, il faut remercier le Rhône d'avoir destitué les messageries du Midi. On ne rencontre plus , sur les poudreux et ennuyeux chemins de Valence et de Montélimart , que de rares voyageurs, ceux qui redoutent, par tradition, le formidable passage du pont du Saint-Esprit.
Le Rhône, après avoir avalé la Saône, aux portes de I yon, fait lever, à chaque instant, une toile sur un nouveau décor. Le paquebot vole comme la flèche fluviale des cartes de géographie. On dit bientôt adieu aux belles campagnes cultivées, joie des laboureurs, deuil des artistes. Voici les grèves empanachées de roseaux, les aîluvions mobiles, les archipels flottants, les collines écartelées de verdure et d'aridité. Voici la nature bouleversée du Midi : la terre des passions ardentes, des soleils qui
brûlent, des vents qui déracinent, des montagnes qui secouent toute végétation pour recevoir , a flanc nu , les pluies, la foudre , l'ouragan. A droite et à gauche, c'est une histoire qui se déroule ; histoire que les livres n'ont pas écrite, et dont les pages sont sculptées avec des ruines sur le sommet des roches. A tous les contours d'horizon, c'est un nouveau paysage qui se révèle environné d'un passé mystérieux.
Ce sont des châteaux-forts , des donjons, des remparts qui n'ont plus rien à garder, des créneaux qui n'ont plus rien à défendre : une tour isolée parmi des ruines , comme une dernière pièce sur un échiquier dévasté.
D'où nous viennent ces débris? Chacun d'eux a sans doute un histoire à nous dire: il faudrait gravir toutes ces montagnes et leur demander à tous le récit de tant de
scènes de deuil, de^^sang, d'incendie, dont ils furent les acteurs ; mais le Rhône vous emporte; on passe devant ces hiéroglyphes percés à jour et noircis par les torches, sans cju'une voix, sortie de ces vallons, vous en ait donné le sens. A peine si la tradition de ces contrées ose vous l'aire remonter aux guerres de religion, pour vous expliquer confusément les désastres qui ont amoncelé tant de ruines. De ces terribles drames qui ont couru, échevelés, sur ces crêtes volcaniques , on ne devine que la péripétie; elle est clairement écrite dans son caractère de désolation; cela suffit d'ailleurs. Que peut ajouter le nom des victimes à l'intérêt des tombeaux? En estil moins imposant, ce cours d'histoire et de philosophie que le Rhône professe en douze heures et en soixante lieues? Ont-ils été tourmentés, les habitants de ces mal-
heureuses contrées baignées par le fleuve ! En ont-ils subi de déplacements et de révolutions!.. D'abord, ces villages se sont établis sur les rives pour boire l'eau du Rhône, avec la foi dans un tranquille avenir; puis ils se sont réfugiés sur les crêtes, à la voix des guerres religieuses; aujourd'hui les voilc'i redescendus, à la voix de la tolérance et de la civilisation. Le fleuve paternel bénit de ses deux bras la rive catholique et la rive luthérienne, et leur donne à toutes deux une égale part des vins généreux qui portent son nom.
Un jour quelque chroniqueur recueillera ces pages de ruines éparses dans la vallée du Rhône ; et il fera un beau livre, un livre à défrayer le répertoire futur des drames de la nouvelle école. Je voudrais que Victor lïugoet Alexandre Dumas vinssent foui'ier dans ces débris, pour en ex-
huQier toute une galerie nationale de héros, de chevaliers et de martyrs.
C'étaient de terribles acteurs d'épopée, ces hommes à la tête brûlée par les vins du Rhône, brûlée par le soleil du Midi , ou par la bise qui soufile du mont T entoux; ces hommes idoines au vice, comme à la vertu ; fanatiques de religion , de gloire , de chevalerie , d'amour; entretenant tontes les passions à la fois; ne faisant de leur vie qu'une longue bataille; ne vivant que pour la gloire de mourir. De ce nombre étaient les Roquemore, qui bâtissaient un château à sept tours sur le piédestal d'un rocher; ou ce formidable baron des Adrets , qui, du haut de son manoir du Rhône , donnait au pape de cruelles insomnies et des déplaisirs mortels. Je voudrais que Victor Hugo vînt recueillir ces mélancoliques entretiens que
se font la dernière tour de Roquemore et le dernier bastion des Adrets, la nuit, aux étoiles , lorsque l'impétueux vent d'Avignon, héritier des haines pontificales, secoue, comme un bélier romain, ces vieilles murailles des enfants de Calvin et de Luther. C'est là que la 'pensée eH mêlée au granit j ainsi que l'a dit le poète. Le pied des ravageurs s'est profondément appuyé sur ces rocs. Les vengeances s'y accomplirent sans pitié. Pas un grain de cette poussière qui n'ait passé au crible du vainqueur ; pas une de ces pierres qui ne garde encore l'empreinte des ongles et des dents. Rien ne fut fait à demi : après l'épée, le poignard ; après le poignard, l'incendie. Le sang sur la pierre, la flamme sur le sang. Oh ! le Midi a toujours admirablement consommé les dévastations.
C'est un bien douloureux plaisir de sui-
vre ainsi, dans toutes ses sinuosités, ce musée de ruines , sans prendre la moindre fatigue , comme si l'on feuilletait un album, dans son cabinet, et qu'une main officieuse en tournât les pages. On s'abonne, avec mélancolie, à l'étude de cet étrange paysage qui finit et recommence à tous les horizons. Le Rhône semble couler dans le vallon d'un cimetière sans lin, et il coule gaîment; il agite ses vagues joyeuses ; il n'a rien changé , lui, dans son métier de fleuve. 11 porte à la Méditerannée les larmes tombées des paupières du mont Saint-Gothard : chemin faisant, il jette , comme le iNil , son limon nourricier aux campagnes arides; c'est toujours le Rhône d'Annibal, de César et de Constantin.
Reaucoup de voyageurs partagent avec le fleuve son heureuse insouciance : ils causent, rient et fument; ils parlent des vins
du Rhône, des chemins de fer, de la guerre d'Espagne, de la cuisine au beurre, des soieries de Lyon, delaphiie et du mistral. Les grandes ruines passent... c'était bien la peine de se faire ruines pour ne pas obtenir un regard de pitié! Quelquefois pourtant, la dévastation est si large sur la montagne voisine, qu'elle impose le silence et attire l'attention. Une voix s'adresse au marinier provençal qui traverse le pont.
— Comment appelez-vous ce village ?
— Gruas, répond le marinier ; et il va reprendre son poste à la proue.
— Cruas ! répète-t-on dans les groupes. Quel diable de nom !
Un monsieur prend la parole et dit gravement :
— Je crois avoir entendu Gruas.
— Non, monsieur, Cru, Gruas.
— -le ne connaissais pas ce village.
— Il est joliment démoli!
— Yoilà les forteresses que l'on cons'truisait du temps où l'on se battait avec les* flèches.
— Avec deux coups de canon, aujourd'hui î
— Ah ! la poudre !
— G ruas.
— Gruas.
Et la grande ruine a passé.
Toutes les conversations cessent, lorsque l'on entre dans ce magnifique détroit bordé sur les deux rives par les ruines élégantes du château de Beaucaire et par Sa masse imposante du château de Tarascon. C'est un site hors de ligne ; il y a du paysage peur tous les goûts.
Le négociant y retrouve le pré de la foire européenne de juillet, les fraîches allées si vivantes pendant un mois , si ta-
citurnes le reste de l'année; l'industriel y admire le plus beau pont de fer que les Séguin aient suspendu; l'artiste se met en rêverie devant cet admirable ensemble, où tout est grand et lumineux, le Rhône , les châteaux, la campagne, l'horizon.
Alors, les érudits racontent 'eurs histoires, fdles légitimes ou non delà localité. La tour de Tarascon est un trésor de chroniques ; héhis ! elles sont toutes sanglantes, et la dernière , et malheureusement la plus incontestable , est contemporaine de la terreur de 95 ! La tour de Tarascon est la sœur criminelle de la glacière d'Avignon. Ce n'est qu'avec peine que l'on se décide à admettre tant de vérités désolantes , au pied de ce château doré par le soleil, si calme dans sop cadre d'azur, si voluptueusement endormi au bord du fleuve. Ce n'est qu'en se retournant de
l'autre côté du Rhône, où sont les ruines, que l'on peut se convaincre de la fécondité de cette terre qui a produit de terribles et d'inexorables passions. Le nom du roi René jette qualques souvenirs de joie autour de ce manoir.
En Provence , on rencontre à chaque pas le roi René : c'était un prince qui avait peu d'argent, mais beaucoup de châteaux: je lui en ai compté cinquante. Il animait ces résidences de sa gaîté proverbiale ; c'est avec un profond chagrin que je me suis prouvé qu'un roi si bon était fou ; il faisait des rêves de malade et mettait ses rêves en procession. Aix a conservé longtemps ce drame , moitié sacré, moitié profane, complètement fou dans ses deux parties, et que la capitale de la Provence devait au génie délirant de René. J'ai vu cette procession, dans mon enfance, et j'é'
prouvai un sentiment pénible à cette saturnale baptisée ; sentiment qui ne s'est plus elFacé. Les commentateurs se sont mis à l'œuvre, et ont expliqué, de la manière la plus édifiante, le Jeu du chat et les traineurs de ruisseaux", ils ont dit que le chat était l'image du diable , ce qui est une calomnie gratuite contre les chats , et que les tirassouns étaient aussi l'image des pécheurs endurcis : cela prouve seulement que les commentateurs ont besoin d'être commentés. Le roi René faisait des vers assez mauvais, même pour un roi; il peignait aussi ; sa peinture était comme sa poésia, c'est pour lui qu'Horace a fait son vers, ut pictura poesis : il travaillait même pour le théâtre; il composait des mystères en vers, et les faisait jouer dans ses châteaux, où il s'applaudissait. C'est à Tarascon qu'il a donné ses meilleures pièces ;
les chroniqueurs en ont conservé des fragments. Telle qu'elle est enfin, cette lie du petit roî provençal â servi d'intermède bouffon à des drames qui ont ensanglanté le Rhône : il en est un surtout qui caractérise l'époque de ces contrées, qui explique les ruines, qui donne le mot de ces énigmes de vengeances que le fleuve a gardées sur les pics de sei montagnes. C'est une épouvantable histoire, qu'qn voudrait révoquer en doute, si elle n'était attestée par tous les auteurs contemporains : on la raconte devant le château de Tarascon.
Amour, tu perdis Troie! s'écrie La Fontaine dans sa bonhomie; l'amour a bien perdu d'autres choses. Sans remonter au Paradis terrestre, on rencontre le doigt d'une femme à toutes les révolutions. Les administrateurs des empires, qui voient
toujours les cboses de haut, font du machiavélisme gouvernemental à pure perte ; arrive une petite intrigue de boudoir, et tout craque sous les pieds des rois et des empereurs. Lucrèce fait tomber la monarchie romaine ; Virginie abat la tyrannie des décemvirs; une blonde Campanienne arrête Anibal ; Gléopàtre tue la liberté à Actium. Ensuite nous trouvons Irène à Byzance, Glotilde à Tolbiac; Agnès Sorel qui perd la France , Jeanne d'Arc qui la sauve : des femmes partout. Puisque le monde est condamné à la fièvre intermittente des révolutions, mieux vaut encore les devoir aux femmes qu'aux avocats. J'aime mieux Gléopàtre que Démosthènes; la liberté romaine a fait une plus belle mort que sa sœur grecque : la plus chaude philippique ne vaut pas la galère triomphante de Gidnus. L'amour est donc le
père des ruines ; voici une nouvelle preuve à l'appui.
Vers la fin du douzième siècle , le roi d'Aragon et le comte de Toulouse étaient en guerre; ce qui contrariait vivement Hinri II , roi d'Angleterre, prince médiateur s'il en fut. Henri résolut donc de concilier les deux ennemis , et il fit les frais d'une cour plénière qui se tinta Beaucaire, et à laquelle il se fit représenter. Les fêtes furent splendides : pour en donner une idée, il sufïira de dire que le sire Bertrand de Simiane enfouit dans de longs et larges sillons une prodigieuse quantité de monnaies d'or, et que le sire de Venons ne trouva rien de mieux à faire, pour éclipser "cette action généreuse, que de brûler vifs trente de ses plus beaux chevaux.
Beaucaire^ u eu le bonheur de voir cela.
Les seigneurs abondaient : on remar-
quait entre tous, non pas à cause de lui , maisà cause de sa femme, le sire Raymond de Roussillon; rien n'était doux à voir, dans cette fête, comme madame Marguerite, dont la vive jeunesse se détachait si bien sur le fond sombre de la laideur et des soixante ans de son mari.
Raymond n'avait pas de largesses àfaire, point d'hécatombe équestre à sacrilier; il montrait sa femme, avec cette complaisance d'ostentation que les vieux maris affectaient à l'époque singulière dont nous parlons. Les jeunes chevaliers qui ardaient au soleil de Beaucaire félicitaient le mari sur sa bonne mine et l'opulence de ses vêtements seigneuriaux; puis ils perçaient de leurs yeux noirs le voile de Flandre de madame Marguerite , et s'otï'raient pour tenu* la bride du palefroi à la rentrée au castel. Perdu au milieu de tous ces chevaliers
aaioureux, marchait un jeune page de dix-huit ans, qui ne disait rien, mais qui échanjj^eait un regard de flamme avec madame Marguerite, toutes les fois que la belle châtelaine se retournait pour secouer la poussière de sa robe ; et elle se retournait souvent. Cépage était delà suite de Raymond de Roussillon ; il se nommait Gabestaing.
Gabeslaing avait de beaux cheveux blonds, comme tous les pages; ses joues étaient roses et ses yeux bleus; mais son amour était brun. Il avait le malheur d'être poète. Les poètes ont la manie de faire des vers à leurs maîtresses, et le défaut de les égarer; les vers une fois perdus , c'est toujours le mari intéressé qui les trouve. Gabestaing laissa tomber une sirventc qu'il venait de composer. Un autre page jaloux ramassa l'amoureuse poésie et la re-
mit au sire de Roussillon. Les marchands forains qui plantent leur tente sur le /?rc deBeaucaire occupent aujourd'hui la place où ces choses se passaient, six cents ans avant eux.
Le sire de Roussillon, la nuit venue, rentra au manoir , peu éloigné de Beaucaire. Il s'enferma dans son oratoire, et lut et relut les vers de Cabestainaj. Ces vers s'adressaient évidemment à Marguerite, bien que le nom de la dame ne fut pas cité. D'ailleurs le jaloux mari avait déjà conçu des soupesons , et la sirvente achevait de les confirmer.
Au point du jour il appela Gabestaing.
— Ces vers sont de toi? lui dit-i! en lui lançant au visage les éclairs de ses yeux
gris.
Le pauvre Cabestaing se troubla. Com-
ment dissimuler à dix-huit ans, et dans l'état de page ? — Oui, répondit-il, ces vers sont de moi.
— Et à quelle belle dame les as-tu adressés, dit Raymond.
Ici le page éprouva des frissons sur la langue ; il connaissait la férocité de Raymond, il trembla non pour lui, mais pour sa noble maîtresse; il essaya de composer des mots, il ne rendit que des sons rauques et inarticulés.
Une voix de tonnerre répéta l'écrasante interrogation :
— A quelle belle dame les as-tu adressées?
— Grande sainte Marthe ! dit Gabestaing au fond du cœur, inspirez-moi.
— Veux-tu répondre ? s'écria Raymond, en secouant avec brutalité le bras convulsif du page.
— Eh bien! répondit Cabestaing, les yeux baissés, j'ai fait ces vers pour madame Agnès de Tarascon , votre bellesœur.
Sainte Marthe avait exaucé Gabestaing.
Madame Agnès n'était pas en pouvoir de mari ; ces vers ne la compromettaient que flûblement.
Raymond respira , comme un homme qui échappe à un péril de mort. Pourtant il voulut poursuivre l'affaire et mettre sa conscience de mari tout-à-fait en repos.
— A madame A^^nès î dit-il.
Le page affirme d'un signe de tête.
— Eh bien ! suis-moi au château de Tarascon; je veux montrer tes vers, devant loi, à ma belle-sœur.
l.e page retomba en convulsion.
Raymond, ayant renouvelé son ordre par un signe brusque, sortit de son ora-
toire et descendit dans la cour, suivi de Gabestaing. Ils montèrent à cheval et galopèrent jusqu'au Rhône. Le page fut tenté de se précipiter dans le fleuve, mais la pensée de Marguerite le retint. — Elle est morte si je meurs, dit-il; ayons le courage de vivre pour la sauver.
Le seigneur et le page montaient l'escalier du château deTarascon, et ils étaient vivement émus tous deux. On les introduisit aussitôt dans l'appartement de madame Agnès. La noble demoiselle travaillait à une tapisserie réprésentant la procession de la Tçuasque , elle se leva devant son beau-frère : elle était aussi belle que sa sœur.
— Madame, dit Raymond, savez-vous à qui ces vers sont adressés ; reconnaissezvous cette mciin?
— Madame As^nès resfarda Raymond , re-
garda le page , prit les vers, et les lut avec lenteur, pour se donner le temps de réfléchir. A la dérobée, elle lançait un coup-d'œil sur Gabestaing, dont la contenance était digne de pitié.
Oh ! il faut tomber à genoux devant l'intelligence sublime des femmes! Mettez un homme, un diplomate, à la place de madame Agnès, et tout sera perdu. La noble demoiselle de Tarascon reçut d'en haut la soudaine illumination qui ne manque jamais à son sexe ; elle se tourna vers Gabes^ taing, lui lança un regard habilement composé de reproche, et lui dit en secouant la tête :
— Ah ! Gabestaing, les amants du temps de madame Béatrix étaient plus discrets que ceux de notre temps !
Gabestaing se jeta aux pieds de madame , en criant : Pardon ! Le sire Raymond
était le seul de cette scène qui se méprenait sur la nature du pardon sollicité.
Raymond fut au comble de la joie ; il demanda une copie des vers, promit le secret, et ramena Gabestaing au manoir , en lui promettant de l'envoyer en Palestine pour le marier , à son retour , avec madame Agnès.
Hélas ! la noble dame de Tarascon habitait un pays où les passions éclatent au cœur à l'improviste, et avec une violence qu'aucune prière à Sainte-Marthe ne peut comprimer; elle avait vu Gabestaing si beau dans l'éclat de ses larmes et le délire de son désespoir, qu'elle conçut pour lui, sur l'heure même, un amour effréné. La jeime fille ne recula pas même devant l'idée de se faire la rivale de sa sœur Marguerite ; elle foula sa tapisserie aux pieds, apprit par cœur les vers du page, et écri-
vit avec un diamant le nom adorésurtous les vitraux du castel.
Cabestaing gardait fièrement sa foi à madame Marguerite; mais la reconnaissance le poussaii quelquefois, et trop souvent même, sous les murs du château de Tarascon. il faisait des visites de politesse à la belle Agnès , et lui improvisait de petits madrigaux pleins de respect et de dévoûment. Agnès prenait les mains du page dans les siennes par pure amitié, lui parlait de la Palestine, lui demandait quelles couleurs il adopterait à son premier tournoi ; ensuite, elle lui servait des dattes et des limons sucrés sur un plateau d'argent. Les absences de Cabestaing furent remarquées au château du sire de RoussiU Ion. Un soir, à souper , madame Marguerite laissa tomber nonchalamment quelques paroles à ce sujet.
— Ali! dit Raymond, en riant et d'une voix mystérieuse, notre beau page veut entrer dans la famille ; il a suivi mes conseils.
Marguerite ne comprit pas ces paroles, mais elle pâlit.
Se rassurant un peu, elle demanda l'explication de cette phrase mystérieuse.
— Elle n'est plus mystérieuse pour nous, dit Raymond; Gabestaing veut épouser madame Agnès, votre sœur.
— Gabestaing est l'amant de ma sœur !
dit Marguerite.
— Vous êtes la seule à l'ignorer répondit l'époux.
Marguerite ne demanda plus rien; mais à sa première entrevue avec Gabestaing , elle lui ordonna de faire une chanson contre madame Agnès, qui serait en même temps, une hymne d'amour adressée à
Marguerite. Le timide Cabestaing obéit, et donna sa poésie à double face à madame Agnès.
Marguerite, décidée à mourir, fit remettre cette pièce de vers au sire de Roussillon.
Le mari outragé résolut de tirer une horrible vengeance de l'aftVont reçu. Il appela Cabestaing , le conduisit dans un lieu écarté et l'assassina. Il lui coupa la tête, lui arracha le cœur, et déposa ces horribles trophées dans son carvaïoî. Après cette expédition , il rentra au château, et donna le cœur au cuisinier, en lui recommandant de l'apprêter comme un morceau de venaison.
Au repas, le dialogue suivant, que j'extrais textuellement de la longue chronique, s'établit entre la dame et l'époux ;
— Madame, savez-vous de quelle \iande vous venez de faire si bonne chère ?
— Je n'en sais rien , sinon qu'elle m'a paru exquise.
— Vraiment, je le crois volontiers; aussi est-ce bien chose que vous avez le plus chérie, et c'était raison que vous aimassiez mort ce que vous aimâtes vivant.
— Que voulez- vous dire? s'écria la dame Marguerite.
Alors, Raymond, ouvrant son carvaïoly en tira la tête sanglante de Cabestaing.
Marguerite, à cet affreux spectacle, perdit la vue et l'ouïe, lo veser et fauzir; puis, reprenant ses sens, elle s'écria : «Oui, jel'ai trouvé tellement délicieux, ce mets, queje n'en mangerai jamais d'autre; à bon droit m'avez rendu ce qui fut toujours mien. Et elles'élanqa par la croisée sur le pavé de la cour.
Le récit de ce terrible événement mit la contrée en émoi. Les parents de Marguerite et de Gabestaing se liguèrent contre Raymond. Alpbonse, roi d'Aragon , parut lui-même sur les terres du chevalier assassin; on s'empara de sa personne, on incendia son château , et les dépouilles mortelles du page et de sa dame furent ensevelies dans la même tombe.
Dubellove s'est emparé de cette chronique provençale, et en a composé sa Gabrielle de Vergy. Rendons au Midi ce qui est au Midi, et au Nord ce qui est au Nord.
FETES DE JÎJPITER E^ 1842.
On a créé depuis douze ans, chez nous, une multitude de religions stupides ; et, chose singulière ! pendant que la pohce tolérante permettait à M. Ghâtel de se nommer Dieu , personne n'a songé à profiter
de notre luxe de liberté religieuse pour remettre en lumière et en action le paganisme, cette chose si amusante qui a diverti les deux plus grands peuples de l'univers. En France , un pareil oubli est inconcevable. Lorsque 1830, avec son millésime sonore, nous réveilla en sursaut, il y avait à Paris mille poètes de cinquante ans, tous vigoureux et rouges d'oreille , qui, sous l'empire , avaient prié vingt fois Apollon de leur prêter sa lyre d'or ; avaient invoqué les chastes nymphes du Permesse; avaient bravé les fureurs de jNeptune et célébré Phœbus et la triple Hécate : et pas un de ces favoris des neuf sœurs n'eut l'idée de se faire le Ghàtel de Jupiter , de iSeptune et de Yulcain, cette grande et homérique trinité.
Ces poètes, cependant, n'étaient pas retenus par le moindre scrupule chrétien;
ils avaient sucé avec le lait la philosophie de Voltaire et de Pigault-Lebrun ; ils connaissaient mieux le rituel de l'Olympe que celui du Vatican, les gémonies que le martyrologe, l'eau lustrale que l'eau bénite, les poésies erotiques de Tibulle que les chastes épîtres de saint Paul. Ces hommes qui devaient leur fortune, leurs positions, leurs préfectures, leurs recettes générales , aux Dieux immortels qu'ils célébrèrent sous Napoléon, auraient pu se cotiser par reconnaissance et acheter par actions le temple grec de la Madeleine , alors en disponibilité; là ils auraient relevé la statue de Jupiter tombée sous le pied de Constantin. Pontoise leur eût fourni ses corybantes et ses hécatombes de taureaux , l'Opéra ses chœurs, l'Académie ses poètes classiques, Bosio ses statues, le bois de Boulogne son allée de pins consacrés au maître des dieux.
Nous reconnaissons que ce vieux culte ainsi restauré ne devait vivre au plus qu'un lustre ou qu'une olympiade , mais dans ce court espace de temps que de joies antiques, que d'ineffables révélations nous aurions exhumées de ce vieux globe ennuyé qui a deux fois enseveli ses voluptés puissantes sous le déluge d'eau de Noé, et sous le déluge de feu d'Attila î La science même eût tiré un immense profit de ce galvanisme du cadavre païen. La comédie française aurait vu refleurir les beaux jours de Thalie et de Melpomène; Terpsichore et les Grâces décentes auraient retrouvé des autels , rue Lepelletier ; le boulevard des Capucines aurait chanté l'hymne séculaire d'Horace, et l'Académie des inscriptions et belles-lettres aurait appris le latin, et peutêtre le grec.
Au reste, cette exhumation du rit an-
tique ne pouvait être pour la nation française qu'un caprice éphémère comme le culte de M. Ghàtel, le rêve de saint Simon et la résurrection des Templiers, mais elle devait se présenter sous un aspect plus sérieux aux Grecs modernes, nos contemporains. Ce peuple , après avoir repris son nom, sa langue, son pays, son costume, avait peut-être le droit de reprendre sa religion. Nous ne saurions donc blâmer la tentative qui a été faite, l'an dernier, dans un coin du Péloponèse, et qui sera le sujet de ce récit.
Toute la Grèce contemporaine connaît MM. Théodore Golocotroni et Ralli , qui ont acquis une fortune immense avec intelligence et probité. Ces deux négociants, retirés des affaires, habitaient une charmante maison de campagne dans la fraîche vallée d'Andrizena. Cette résidence avait
le défaut d'être trop belle ; on y goûtait cette satisfaction perpétuelle qui engendre l'ennui. La pureté de l'air et les aromates y entretiennent la santé ou la rendent à ceux qui l'ont perdue ; le site est ravissant de contrastes et de richesses végétales. Les collines ressemblent à des palais à cent étages habités du vestibule à la cime , et entremêlés de jardins en spirales, de bouquets d'oliviers, de laurier-thym et d'acacias. Mille ruisseaux ceignent ces collines de leurs limpides écharpes d'argent ; et du miheu des masses de verdure confuse s'élèvent çà et là de riants cyprès , qui perdent au soleil leur caractère funèbre , et ressemblent à des aiguilles égyptiennes qu'une reine gigantesque a secouées de sa l'obe en arrivant d'Alexandrie au golfe de Modon. L'horizon est bordé par la chaîne du Taygète , dont les vives et immenses
arêtes de granit prennent, selon les caprices des nuages et du soleil, toutes les nuances tranquilles depuis le gris perle jusqu'à l'azur le plus velouté.
Quand on n'est ni peintre ni poète, et qu'on a répété vingt fois le jour, pendant trois ans, cette phrase : Oh! que ce paysage est beau ! Ce paysage devient enfin insupportable comme toute chose belle ou hideuse qui vous saute aux yeux éternellement, et dont on ne sait que faire. C'est ce qui advint à messieurs Colocotroni et Ralli dans leur résidence d'Andrizena. Ils avaient épuisé toutes leurs formules d'admiration, tous leurs sujets d'entretien sur leur histoire nationale, antiqueet moderne; ils s'aperçurent même un jour qu'ils venaient de prendre en aversion un joli bois de myrthes où se dérobait pudiquement comme une jeune fille nue la plus fraîche
rotonde de marbre blanc que Paros ait envoyée aux architectes de Coron, a Ah ! s'écria Golocotroni en levant ses bras vers le ciel, selon l'usage des héros affligés , ah ! mon cher RaUi, nos aïeux étaient plus heureux que nous dans ces mêmes lieux ! pour nous , un bois n'est qu'un terrain planté d'arbres; mais pour nos ancêtres, un bois était l'asile saint des plus aimables divinités de la terre; et cette frayeur secrète ou cette volupté douce que le cœur ressentait sous les arbres de notre pays annonçait partout la présence des immortels. »
Cette exclamation patriotique fut un trait de lumière pour Ralli. a Je crois, ditil, que nous avons commis une grande faute en ne demandant pas au congrès de Vérone l'autorisation officielle de restaurer chez nous le culte de Jupiter. A coup sûr, M. de Chateaubriand nous aurait appuyés.
lui qui a fait un si beau livre tout païen avec ses Martyrs. Mais qu'importe l'autorisation du congrès ! Je ne vois pas trop qui pourrait nous empêcher de continuer l'œuvre de nos pères après un entr'acte de quelques milie ans, ce qui n'est qu'un coup de balancier sur l'horloge de Finlini. »
Golocotroni prit une pose homérique, et, s'avançant tel qu'un dieu vers son ami, il lui dit: « La sagesse a parié par ta bouche, ô mon anji ! le plus cher d'entre ceux qui ont cueilli le cytise avec moi sur le flanc du Taygète paternel aux jours de ma jeunesse d'or. Quel serait le mortel assez insensé qui oserait s'opposer à notre dessein p'énéreux ? »
— Mon cher compatriote, dit Ralh*, la Grèce sans Jupiter est comme notre alphabet sans Vainfia. On voit qu'il manque au- I. 13
tour de nous quelque chose de riant qui complète la vie. Nous avons l'imagination de nos pères, et nous n'avons pas la variété infinie de leurs amusements. Aussi l'ennui nous dévore. Nous sommes Grecs, il faut donc que nous pensions en Grecs. Que les Bavarois positifs ne voient dans le soleil qu'un globe de feu , dans la lune qu'une planète stupide, dans la mer qu'un amas d'eau salée habitée par des poissons, dans le vent qu'un phénomène de dilatation atmosphérique , c'est très-bien ; les Bavarois font leur métier ; mais à nous il nous faut Apollon, Hécate, Neptune, Amphytrite, Eole et tout le reste. Les vérités physiques nous tuent; il nous faut des mensonges poétiques, et nous vivrons.
Cette idée fut , dès ce moment , mûrie avec soin par les deux Grecs, et la mise à exécution ne se fit pas attendre. Ces hom-
mes avaient en leur pouvoir tout ce qui donne la réussite des choses, l'argent et la volonté.
Au sud de la vallée d'Andrizena, on trouve une fort belle ruine que M. Fauriel attribue à un temple de Jupiter Olympien, décrit par Pausanias. Ce monument ressemblait assez aux autres temples de la grande Grèce , encore debout à Ségeste et à Pœstum. Un architecte français, M. Falque, demanda vingt-cinq mille francs à Ralli pour remettre la ruine d'Andrizena dans son état premier, décrit par Pausanias. Pacte fut conclu à ce prix sans marchander. Le travail de maçonnerie avança rapidement, trente-cinq jourssuffirent pour relever les murs et remettre sur pied trois colonnes d'ordre pœstum, les seules que le temps on les hommes avaient abattues dans les deux péristyles latéraux. Golocotron;
acheta ensuite à M. Vescovagli , fabricant de faux dieux à Athènes, une statue de Jupiter avec le Modius , provenant , au dire de l'antiquaire, des fouilles du temple de la Victoire sans ailes, et un bel autel de sacrifice, remarquable surtout par deux têtes de taureaux en ronde-bosse de la plus parfaite conservation.
Douze pauvres paysans d'Andrizena furent nommés corybantes par M. Ralli, aux appointements de cinquante écus; on leur apprit qu'ils étaient Phrygiens d'origine, prêtres de Cybèle et de Jupiter , et qu'ils avaient élevé en Crète le maître des dieux, lorsque sa nourrice Amalthée le sevra. On les couronna de chêne , et on les revêtit d'une toge bkmche qui flottait sur leurs talons.
L'inauguration du temple de Jupiter fut fixée au premier jeudi, ou jour de Jupiter,
du mois de mars 18/i2. La rumeur fut grande en Attique jusqu'au promontoire où Gorinthe s'asseoit sur deux mers, jusqu'à Zola, où Latone délia sa ceinture en se rendant à Délos.
M. Golocotroni s'était nommé grand prêtre de Jupiter , et son costume était exactement copié d'un bas-relief de Phidias, représentant un sacrifice sur le fronton du Parthénon.
M. Marcos Psicha , savant Hellène , fut chargé d"'apprendre auxGorybantes l'hymne à Jupiter de la tragédie d'Hercule en Provence, avec la mélopée antique, assez semblable au Vere dignum etjtLstam est du rit romain.
La chaste vallée d'Andrizena gardera toujours le souvenir de cette fête du premier jeudi de mars 18/i2; c'était le 3 de ce mois.
Au lever du soleil , une Théorie , parée selon le rit de Délos , s'avança vers le temple par un sentier tout jonché de fleurs. Quatre Tauroholes marchaient ensuite, traînant sept génisses blanches et sept bœufs dont les cornes étaient dorées. Les douze Gorybantes venaient ensuite. MM.
RaUi et Golocotroni fermaient la marche , portant dans leurs mains une petite statue d'or de Jupiter.
Les Gorybantes chantaient l'hymne que le grand tragique grec met dans la bouche d'Hercule , lorsque ce héros supplie le maître des dieux de punir les mirmidons qui désolaient le désert de la Grau ( Boucliesdu-Rhône ).
Volez, ô boiteuses prières, Avec vous , emportez nies dons 1 Jupiter fait pleuvoir des pierres Four écraser les miruiiduni 1 '^
A chaque refrain, lesGorybantes étaient obligés , par leurs institutions, qui remontent à deux cent quatre-vingt dix-sept ans avant la prise de Troie , de s'enfoncer dans les chairs la pointe de leurs courtes épées, mais M. Ralli les avait cette fois dispensés de ces expiations sanglantes que leur fondateur Gorybas, fils de G} bêle, avait inventées chez les Phrygiens. D'ailleurs les douze paysans d'Andrizena auraient rompu leurs engagements , s'il leur eût fallu jouer leur rôle dans son antique rigueur.
Le moment du sacrifice fut bien beau.
De vieux fanatiques grecs affirmèrent que des prodiges avaient accompagné le coup de hache du sacrificateur. Ils dirent que Pan ébranla le Taygète de sa grande voix arcadienne; que Syrinx murmura dans les roseaux; que Daphné soupira dans les lauriers; qu'une hamadryade de quinze
ans , belle comme Psyché , sortit du tronc d'un chêne pour voir la résurrection de ses dieux, et l'on ajoute même que des pêcheurs de Coron saluèrent, dans la langue de Théocrite, une autre Vénus Aphrodite qui se leva sur les vagues du golfe, en secouant l'onde amère de ses longs cheveux. Nous ne garantissons pas cependant l'authenticité de ces derniers détails.
Les Gorjbantes dépecèrent les corps des quatorze victimes sacrîiiées. Ils choisirent pour eux et leurs familles les clos succulents des bœufs , et donnèrent le reste aux pauvres agriculteurs d'Andrizena , qui vivent de raisins secs, de figues et de^miel. Messieurs Thomas Prout et Richard Stone, voyageurs anglais qui pdssaient par ce chemin avec leurs femmes , leurs enfants et leurs domestiques, payèrent fort cher aux Corybantes une petite coUine de bœuf pour
leui' ioli du soir. Ce sacrilège n'alluma pas la foudre aux mains de Jupiter.
Les paysans d'Andrizena , qui ont tant souffert de la guerre de l'indépendance , virent se lever su r eux l'aurore de l'âge d'or. M. Ralii .«vacrifiait régulièrement à Jupiter tous les jeudis ; le bœuf renchérissait beaucoup sur les marchés de Coron, de Modon et d'Egine, mais il était servi gratuitement sur les tables des pasteurs d'Andrizena. Une colonie d'Anglais vint s'établir autour du templo de Jupiter, et ils embrassèrent le paganisme pour avoir des entre-côtes au choix. Les Gorybantes engraissaient à vue d'œil. L'abondance régnait dans Andrizena. Les noms de Jupiter et de M. RalH étaient bénis de l'aurore au couchant. Hélas ! un coup de foudre qui ne venait pas de Jupiter détruisit cette religieuse prospérité.
Le ministre de l'intérieur adressa au roi Othon un rapport qui faisait un triste tableau des marchés aux bœufs ; les sources de lait venaient d'être taries dans les pâturages de l'Altique , faute de génisses
nourricières, et les bœufs restaient partout à l'état de veaux. Le roi déféra cette question à son conseil.
Il y eut une crise ministérielle ; les uns, parmi les conseillers de la couronne, soutinrent qu'il ne fallait pas permettre qu'une ^ simple vallée s'enrichît aux dépens du royaume, dans un festin perpétuel. Les autres alléguèrent que chaque citoyen grec était libre de manger autant de bœuf qu'il lui plaisait. Le ministre des cultes donna sa démission , en s'écriant comme Ajax :
— Je m'échapperai malgré les dieux î Pendant que ces débats ministériels occupaient la cour et la ville, la colonie anglaise qui dépeçait les bœufs de Jupiter, se voyant menacée de la famine , adressa ses réclamations à sir Edmond Lyon , ministre de la Grande-Bretagne à Athènes. L'am-
bassadeur eut un entretien avec le ministre de l'intérieur, et menaça de compliquer la question d'Orient de cet incident nouveau, si l'on fulminait la moindre ordonnance contre les adorateurs de Jupiter.
— E]h bien ! dit le ministre de l'intérieur, que la volonté de la reine Victoria et de Jupiter soit faite ! mais vous, sir Edmond, chargez-vous au moins d'approvisionner nos marchés.
— J'écrirai au vice-roi d'Irlande , dit sir Edmond, et les bœufs du comté de Kerry ne vous manqueront pas.
Ainsi se termina cette première difficulté, mais il en survint une plus grande. M. RaHi, tout riche qu'il était, s'aperçut, en faisant le relevé de ses dépenses mythologiques, qu'il y avait un délîcit énorme, provenant d'une consommation exagérée
d'hécatombes sur l*autel du maître des dieux. Son associé lui dit même :
— Mon cher grand-prêtre , encore six mois de paganisme , et nous sommes ruinés ! revenons au culte économique de nos pères, et abandonnons le culte de nos aïeux.
Ralli foudroya du regard son associé timide, et lui dit :
— Nous ne donnerons pas cet exemple de lâcheté au vallon d'Andrizena , nous persisterons. Mais, comme il n'est pas douteux que Jupiter nous ruine , nous réduirons les sacrifices à deux veaux par an, et nous célébrerons les fêtes de Vénus, à laquelle on ne sacrifie que des colombes; avec deux drachmes, ou trente -deux sous, nous ferons un sacrifice à Gypris.
M. Golocotroni donna sa démission.
N^us avons sisrnalé au commencement
de cette histoire une charmante rotonde, façon Pœstum, qui se voilait d'un bois de myrthes , sur la propriété de M. RaUi. C'est là que devaient se célébrer les fêtes de la déesse de la beauté.
Les Gorybantes, mis à la retraite depuis la suppression des bœufs , se présentèrent pour desservir l'autel de Vénus. M. RaHi leur répondit que ce service ne les regardait pas, mais que l'on pourrait employer leurs femmes et leurs filles, si elles avaient des attraits dignes des regards des dieux.
Les ex-Gorybantes répondirent affirmativement , et le lendemain ils amenèrent trente-deux fermières , brûlées du soleil, noires, mais belles comme l'épouse de Salomon.
M. Ralli leur donna des robes blanches à plis raides comme les draperies des sta-
tues, et leur enseigna l'hymne de la veillée des fêtes de Vénus.
La colonie anglaise, qui avait acquis de nombreux cottages dans la vallée d'Andrizena, comptant sur la perpétuité des roastbeefs de Jupiter, envoya une députation à M. Ralli, en lui ordonnant de sacrifier des bœufs à Vénus, sous peine d'être bombardé par l'amiral ?Sapier.
M. Ralli cita une idylle de Tliéocrite, dans laquelle il est expressément recommandé de n'immoler que des pigeons innocents sur l'autel de Gypris. — Les députés anglais se retirèrent dans un silence sombre, terrible comme une menace.
M. Ralli, qui redoutait ces formidables voisins, crut devoir leur faire une légère concession pour prévenir de grands malheurs ; le jeudi suivant il sacrifia deux gé-
nisses à Jupiter, et fit envoyer leurs filets, avec un panier d'oseille, à la colonie anglaise.
Ce présent ne fut pas accepté.
Cependant des symptômes de famine commençaient à se manifester, à Andrizena, tellement la population anglaise et grecque s'était accrue depuis les fêtes de Jupiter. M. Ralli, pour apaiser la faim et l'Angleterre, suspendit les préparatifs de la veillée des fêtes de Yénus, et annonça la prochaine reprise des sacrifices de bœufs. Les Corybantes reprirent leurs robes , et les prêtres les couteaux sacrés. Avant tout, il fit une pétition au ministre de l'intérieur pour lui demander la faveur de s'approvisionner d'une demi - hécatombe au marché d'Egine, Pontoise des Grecs.
Le ministre de l'intérieur répondit qu'il I. ïk
ne fallait plus, sous prétexte de Jupiter, jeter la perturbation dans les marchés publics, mais que M. Ralli avait à sa disposition un chargement de bœufs que sir Edmond avait demandés au vice-roi d'Irlande, et qui étaient arrivés au port du Pirée, le matin même de ce jour.
M. Ralli demanda la livraison du chargement. On lui" répondit qu'il pouvait compter sur les bœufs d'Irlande , première qualité , pour le mercredi suivant.
— C'est justement la veille de jeudi ! récria Ralli dans sa joie.
Le sacrificateur aiguisa sa hache, et les cuisiniers anglais chaufterent leurs fourneaux.
Le peuple d'Andrizena, privé de viande fraîche depuis plusieurs mois, entourait le temple de Jupiter. M. Ralli, en costume de
grand-prêtre, était debout , le jeudi ma-^ tin, sur le plus haut degré de l'escalier, attendant les bœufs d'Irlande attendus le mercredi.
Enfin un nuage de poussière s'éleva de la grande route ; tous les regards percèrent ce brouillard lumineux pour découvrir le troupeau. Les Gorybanles se précipitèrent vers le convoi d'hécatombes , pour choisir les plus belles victimes. Monsieur Prout et monsieur Richard Stone s'élancèrent aussi avec les prêtres de Ju<^ piter.
Deux chariots énormes, escortés par trois cavaliers du roi, sortirent du nuage de poussière, et se dirigèrent vers le chemin de traverse d'Andrizena.
Le chef des Gorybantes se posta devant le premier chariot, et demanda au conducteur s'il n'avait pas rencontré des bœufs
destinés au temple de Jupiter. — Les voilà! dit un cavalier en désignant d'énormes tonneaux scellés aux armes d'Irlande.
C'était une carfifaison de bœuf salé !
Les Gorybantes faillirent tomber la face par terre.
MM. Prout et Richard Stone fermèrent leurs poings et battirent l'air. Le bœuf salé continua tranquillement sa marche vers le sacrificateur.
Le plus agile des Corybantes avait déjà' instruit M. Ralli de ce nouveau malheur. Le négociant grec s'inclina devant les arrêts du destin, et dit avec un ton de voix stoïcien :
— Nous sacrifierons le bœuf salé; qu'on m'apporte la facture.
La facture s'élevait à mille livres (vingtcinq mille francs). C'était un chargement destiné à la flotte de lord Elliot dans la
mer chinoibe, et qui avait été expédié par faveur spéciale à Athènes, sur l'ordre de sir Edmond Lyon.
M. Ralli, après le sacrifice , distribué* une montas^ne de salaisons aux habitants d'Andrizena. Les Anglais refusèrent leur part, de peur du scorbut.
Cependant il arrivait chaque jour de nouveaux étrangers à la vallée païenne. De toutes parts on bâtissait de charmantes petites maisons de campagne et des temples en miniature. Ln professeur de rhétorique de Paris ouvrit une école pour les adultes, et fit un cours de mythologie où il enseignait l'histoire des dieux , à cincj francs le dieu et deux francs cinquante le demi-dieu. Les prêtres schismatiques , redoutant une concurrence formidable , se mirent à prêcher contre le culte de Jupi-
ter. Le roi Otlion se fit lire par son secrétaire l'histoire de Dioclétien.
Ralli ne voulut pas en démordre; il avait terminé les préparatifs de la veillée des fêtes de Vénus, et il avait fixé la cérémonie au premier vendredi de septembre i8/i2.
La veille, le vallon d'Andrizena semblait s'être reculé de trois mille ans dans l'antiquité. On aurait cru voir ce concours antique de peuples qui se pressaient autour du temple de Gnide, lorsque les filles de la superbe Lacédémone venaient y disputer le prix de la beauté.
Lorsque le char d'Apollon descendit dans les vagues de la mer d'Ionie, M. RaUi donna le signal aux chœurs ; et tous les enfants d'Eole, même l'Iapix, firent silence pour écouter cet hymne oublié depuis trente siècles sur cette terre de la beauté, de la gloire et des arts.
« Que celui qui n'a pas connu t amour ; aime i> demain! que celui qui a aimé demain, aime entcore. »
« 0 doux printemps, tu rajeunis la nature! à » tes accents les ruisseaux coin-ent sur l'émail des T> fleurs. Vénus sort de l'onde amère, et le petit » dieu malin, etc. , etc. »
Les femmes et les jeunes filles alternaient le chœur, et à chaque refrain elles formaient des pas cadencés sur le gazon, en invoquant les Grâces décentes , la triple Hécate et TErèbe, dont la robe est semée d'étoiles d'or. ■.;>
Les jeunes Grecs, témoins de cette scène antique, sentirent se réveiller en eux cet instinct du merveilleux qui animait le cœur de leurs pères. Ils comprirent que cette fable de l'univers, dont Homère fut le créateur, était une histoire réelle dans
un pays où l'imagination est la vérité. Ils entendirent soupirer Léda dans les lauriers-roses, ils virent les Grâces décentes former des pas sur le gazon, à la clarté de la lune ; ils entendirent les molles caresses d'Alphée et d'Aréthuse ; les ailes du Zéphyr, les rires folâtres des Nymphes, les cœurs des Muses, et même la grande voix de Pan qui convoquait les Satyres dans la vallée du Sperchius.
Cependant, les jeunes filles disaient sur un mode plus doux d'autres chants, qui autrefois avaient ému les blancs rochers de Cythère, lorsque la Vénus Aphrodite fut apportée dans cette île, sur une trirème à la proue d'ivoire et d'or. La mélopée, qui courait alors dans l'air , ressemblait aux soupirs charmants de deux jeunes époux conduits à l'autel de l'hyménée, avec les sourires de leurs parents et de leurs amis.
Les bois de myr thés retentissaient de ces hymnes de volupté religieuse. L'amour, fils de la Nuit, versait son haleine sur les hautes herbes; la molle langueur de TIonie descendait du ciel ; de jeunes x\rcadiens,qui brûlaient de dénouer la ceinture des grâces, vinrent se mêler aux prêtresses, pour danser comme les Satyres à la fête de Pan. La sainte Pudeur souleva un pli de sa longue tunique pour se voiler le front.
Tout-à-coup on entendit un grand bruit de voix, dans la direction de la grande route, et on vit luire des baïonnettes et des sabres de cavaliers.
Un cri domina les chœurs, ce cri :
Place ! au nom du roi !
Deux ^ntropi tls astinionias ( commissaires de police ) , portant une torche
d'une main et une ordonnance de l'autre, demandèrent M. Ralli.
Le professeur de rhétorique s'écria en grec littéraire : A bas le tyran Pisistrate !
Les Antropi-tis-astinomias le firent saisir par quatre grenadiers et un caporal grecs, et le firent enfermer provisoirement comme rebelle, dans le temple de Jupiter.
M. Ralli s'avança gravement, et lut l'ordonnance du roi.
Cette ordonnance avait été provoquée sur un rapport de [\4sllnomos [Y^véï^etàe police ) et du Dimarchos ( maire ) : elle était ainsi conçue :
« Vu le rapport à nous adressé par l' As- » tinomos et le Dimarchos du départe- » ment du Taygète ; considérant que le » sieur Ralli, sujet grec, a jeté la pertur- » bation dans les mercuriales de nos mar- » chés publics i en accaparant toutes les
» bêtes à cornes pour les immoler sur les K autels d'un ex -dieu nommé Jupiter; )) considérant que le sieur Ralli, sujet grec, » a commis une gra\ e atteinte à la morale j) publique en essayant de restaurer le culte s d'une infâme courtisane nommée Vénus, » ordonnons aux deux Antropi-tis-astino- » mias, commis à cet eflet, de saisir et D d'appréhender au corps le dit sieur , et » de le conduire de brigade en brigade au » cachot du Parthénon ; mandons et or- » donnons à tous huissiers , sur ce requis, » de prêter main forte à l'exécution de la B présente. »
Les jeunes filles chantaient l'hymne d'Anaximandre de Mitylëne :
« Formez,, formez la danse; ramenez le chœur » sacre !
» Latone a vu les bord$ fie arts de la flottante
r>Délus. Les Cyclades sont immobiles par tordre ^nl' Apollon,
» Formez , formez la danse ; ramenez le chœur
» sacré !
» Le dieu dont farc est d'argent protège Latone. vDélos, pour recevoir Latone, s\'st couverte de ^fleurs comme Amallwntc ou Rhodon, qui sVppanouit au sein d\4mpkylrite. »
» Formez^ formez la danse ; ramenez le chœur I sacré !
Les commissaires de police s'avancèrent la canne haute, et les sergents de ville du roi grec s'écrièrent : « Si ces demoiselles continuent ces danses, elles iront toutes coucher en prison. »
M. Ralli prit une détermination héroïque : a Messieurs, dit-il aux sergents de ville, je me soumets à la loi ; donnez-moi un de ces chariots, et je me constitue pri-
sonnier. Allons au corps-de-garde du Parthénon. »
La force armée dissipa les attroupemens et M. Ralli monté sur son chariot de transport, donna le signal du départ.
Le tribunal de police correctionnelle d'Athènes fut saisi de cette grave affaire. M. Manoël, jeune avocat grec, défendit Ralli dans un plaidoyer de sept heures, où V Iliade et V Odyssée furent citées en entier. Le procureur du roi commença, selon l'usage, par la formule: S'il est une cause qui, . . etc. , puis , après avoir réfuté Homère et la théogonie d'Hésiode, éteint Apollon, noyé Neptune, brûlé Vulcain, foudroyé Jupiter, il conclut à la peine portée contre Aristide, au bannissement.
Le tribunal fit droit au réquisitoire du procureur du roi^ et il ordonna la confisca-
tion des gtatues de Jupiter, de Vénus et du petit Dieu malin.
Heureusement cette affaire, ainsi que nous le disions, avait donné au roi Othon l'idée de lire les auteurs grecs, et entre autres Homère, auteur inconnu aux Bavarois. Le roi des Grecs s'amusa si fort en lisant VIliade, quoique masquée en allemand, qu'il usa de sa prérogative, et ac« corda sa grâce à M. Ralli.
Depuis ce jour, l'Ennui, ce dieu oublié par Homère , est retombé sur Andrezina et sur tout le royaume des Grecs.