‹ Le château vert (volume 3)Chapitre 4 sur 6 · CARDAN LE BIGAME · texte numérisé non relu

CARDAN LE BIGAME

Devant la rade de Toulon, et sur le versant occidental de cette crêtede montagnes qui lie le pic de Goudon aux gorges d'Ollioules, on rencontre à chaque plateau

les plus charmantes maisons de campagne I. 15

qui soient en Provence : elles ont toutes le même point de vue , la mer, la rade, les vaisseaux , c'est-à-dire le tableau le plus riant et le plus varié. Dans les soirées de la belle saison , les familles se rassemblent sur les terrasses de ces petites villas, et se dédomtnagent de la chaleur accablante du jour, par la fraîcheur qui monte de la mer aux approches de la nuit.

Les premières étoiles de la veillée de la Saint-Jean 183... venaient de se lever sur la crête grise et nue de Coudon , lorsque dans le silence de la campagne, un coup de canon retentit, et s'éteignit d'échos en échos , de la colline de Lamalgue dans les profondeurs du val d'Ollioules. Un mouvement électrique de terreur courut avec les échos, et troubla les veillées de la plus longue et de la plus belle des nuits d'été.

Partout, sur les terrasses, où causaient

les jeunes femmes et les jeunes gens on entendait ce cri : Cest un galérien évade ! Il semble alors que chaque famille isolée va voir toQiber au milieu d'elle quelque tigre à face humaine échappé de la ménagerie de l'arsenal de Toulon.

Si quelque observateur avait pu suivre au vol cette longue tramée d'elFroi, qui courut de visage en visage à travers les veillées de la Saint-Jean , il aurait remarqué avec surprise la sérénité d'une seule famille, assisesous une treille, entre la rade et la montagne de Six-Fours. Cette sécurité de quelques personnes au miUeu delà terreur générale était pourtant facile à expliquer. Depuis quelques jours, madame de Mellan et sa fille Anna étaient arrivées de New-York à Toulon pour terminer une importanteaffairede famille, et ellesavaient loué une jolie maison de campagne à peu

de distance de la mer et du grand chemin. Un vieux domestique et deux femmes de chambre créoles étaient assis sur la terrasse avec les deux dames, lorsque le coup de canon retentit. Personne ne pouvant donner à ces étrangères l'explication de ce signal d'alarme, elles le regardèrent comme un accident fort naturel dans une ville de guerre, et elles n'interrompirent pas même leur conversation.

L'aveugle hasard, ou pour mieux dire l'intelligent conducteur de la fatalité poussa le galérien évadé dans la direction de la campagne habitée par madame de Mellan. C'était un homme qui a laissé un nom illustre dans le pandœmonium du crime ; c'était le fameux Cardan , flétri et condamné pour bigamie compliquée de faux. Il avait mis deux mois à scier l'anneau de fer qui le liait à son camarade, et

un jour que celui-ci dormait au soleil , dans le chantier du Mourillon, Cardan rompit le dernier lil de l'anneau , et s'évada. Le camarade, après un très-court sommeil escroqué à la vigilance du garde, se vit seul et se blottit dans une caverne de poutres et de planches , pour s'évader à son tour au moment propice ; mais on le découvrit le lendemain. Ce ne fut qu'à la nuit close que l'on s'aperçut de la fuite de Cardan.

Ce célèbre forçat était alors âgé de trente ans, il en avait passé quatre au bagne : sa taille haute et bien prise; ses manières distinguées , sa figure pâle et fière , annonçaient un criminel de bonne compagnie , avant que la veste rouge qui nivèle tous les rangs, eût caché l'homme comme il faut sous l'enveloppe du galérien. Cette nuit-là Cardan ne portait que le pantalon

de coutil; il avait jeté sa vei^te aux orties; agile et vigoureux ses bonds ressemblaient plutôt au vol d'un oiseau ou aux élans de la panthère qu'à la marche précipitée de l'homme. Arrivé sous les grands arbres de la maison de madame de Mellan, il jugea le terrain avec cet instinct subtil que la nature donne à l'être fauve , et grimpant comme un mandrille, le long d'un pieu renversé sur la façade de derrière, il entra dans les appartements du premier étage; et, cinq minutes écoulées, il avait tout visité, tout vu dans les ténèbres, comme s'il se fût éclairé à la flamme de ses cheveux rouges ou de ses yeux.

Si cette espèce d'hommes appliquait au bien les facultés puissantes qu'elle applique au mal, le genre humain serait bientôt régénéré.

Cardan trouva quelques piles d'écus

dans un secrétaire, et il les serra dans les premières feuilles de papier qu'il sentit grincer sous sa main. Il se contenta de cette petite somme , suffisante pour les besoins urgents , et d'un bond il sauta de la croisée dans la terre labourée du jardin.

Aux premières lueurs de l'aube, il avait atteint le pic volcanique d'Évenos , qui mêle sa lave éteinte aux nuages. Là , il acheta la défroque d'un berger et quelques moutons, et, par des sentiers de chèvre, il descendit, le bâton à la main, dans la plaine du Bausset.

Sachant qu'une grande route mène toujours à une grande ville, Cardan suivit ce blanc et long ruban qui serpente de la chapelle de Sainte-Anne à la plaine de Cuges, et, chemin faisant, il saluait les gendarmes qui conduisaient les réfractaires , les marins en congé, les soldats arrivant d'A-

friqiie, les saltimbanques, et les orgues de barbarie, tout ce curieux personnel de piétons, qui peuple la route de Toulon à Marseille.

Il entra, protégé par la nuit, à Marseille, après avoir abandonné ses moutons, et prit une cbambre modeste dans la rue du Baignoir, où on loge à pied et à cheval, mais surtout à pied.

En déroulant ses écus à la lueur d'une chandelle, il découvrit que les enveloppes étaient deux lettres , et il se mit à les lire par désœuvrement. Cette lecture , commencée avec insouciance, contracta bientôt les muscles de la face de Cardan et leur donna une expression singulière. Il se leva, le front penché, les yeux fixes, le poing serré, comme un bandit habitué à tous les crimes, et qui découvre, par subite inspiration, le moyen d'en commettre un nou-

veau. Les scélérats ont aussi leurs illuminations soudaines, et dans leur cerveau toujours en activité , un plan infernal éclate tout armé de ses noirceurs et de ses pièges ■victorieux.

Ces deux lettres étaient fort longues; l'une était datée de l'île Bourbon , l'autre du cap de Bonne-Espérance. Elles rempliraient ici trop d'espace ; il nous suffira de les analyser en peu de mots, et de les réduire à leur plus simple expression. Ce résumé sera court.

Madame de Mellan , veuve depuis dixhuit mois, avait quitté New-York où elle avai perdu son mari , et rentrait en Europe après vingt ans d'absence. Le désir de revoir son pays n'était pour rien dans ce voyage. iM. de Mellan, né en Bretagne, était redevable de sa grande fortune à son noble ami M. de Kerbriant , gentilhomme

ruiné par la révolution , et non indemnisé. M. de Kerbriant avait un fils unique nommé Albert ; ce jeune homme, n'ayant rien à espérer dans l'héritage d'une famille pauvre, s'était voué de bonne heure à la profession de marin ; mais il n'avait pas malheureusement cette santé robuste que demande le service de la mer. M. de Mellan , à son lit de mort , fit une disposition suprême , qui réglait le mariage de sa fille avec le fils de son bienfaiteur , à des conditions si généreuses qu'elles acquittaient noblement la dette de la reconnaissance. La veuve, madame de Mellan , se soumit aveuglément aux dernières volontés de son mari ; elle entama une correspondance avec Albert de Kerbriant , et ne trouva dans ce jeune homme qu'un empressement bien naturel à remplir la clause testamentaire du père d'Anna. Il fut donc

convenu que les deux familles se réuniraient à Toulon vers le mois de Juillet, époque à laquelle Albert de Kerbriant arriverait de Pondichéry sur u-n vaisseau de l'Etat , et que le mariage du jeune officier et d'Anna serait célébré sans retard. Madame de Mellan et sa fille étaient arrivées les premières à ce rendez-vous donné à ti'avers l'Océan.

Un petit billet attaché à l'une de ses lettres, annonçait la mort de M. de Kerbriant. Ce billet n'était pas de la main de son fils Albert, et il portait le timbre de Nantes.

Cardan conçut alors, après une longue méditation, une de ces idées extravagantes que le seul génie du mal peut faire réussira l'aide d'infernales combinaisons. D'abord, il ne quitta pas subitement son costume indigent, de peur qu'une trop

prompte métamorphose ne le compromît aux yeux de l'aubergiste ; il se transforma pièce à pièce , achetant et revêtant en détail sa nouvelle toilette , puis il se logea dans une hôtellerie plus distinguée , ayant eu soin de déguiser non-seulement la couleur de ses cheveux et de son teint , mais encore sa taille , sa démarche et sa voix. Sûr de dépister les limiers de la police , il se mit en quête de trouver un ami digne de lui, dans un de ces repaires d'eau-devie et de tabac que les grandes villes recèlent honteusement , à l'ombre des plus hideux quartiers.

Lavater et Gall sont deux enfants auprès d'un forçat évadé de Toulon. Celuici est doué, pour reconnaître un de ses pairs , d'un sixième sens qui est l'odorat du crime. Cardan remarqua, dans un antre alcoolique du vieux Marseille, un jeune

homme de vingt-cinq à trente ans , d'une figure pale et nerveuse , avec des yeux d'un vert mat, ayant dans la nonchalance de son maintien tous les symptômes de l'horreur du travail , et dans son regard les reflets des mauvaises passions. Le costumede cetêtre annonçait, sous son délabrement , une certaine aisance que la paresse dévasta ; chaque pièce de ces vêtements avait joué un rôle aux potences d'un tailleur en renom , à une date oubliée par le journal des Modes. Mais ce qui, surtout trahissait une misère fétide et une paresse incurable, c'était une de ces cravates fondues en charpie grasse , et

Dont la ganse impuissante Dissimule si mal une chemise absente.

Pardon si je me cite moi-même pour compléter ce signalement.

Cardan se lia bientôt, par la sympathie de quelques petits vers d'ertw-</e-mor^, avec cet homme , et il ne tarda pas à reconnaître dans ce nouvel ami une de ces organisations indolentes même pour le crime, et qui ne peuvent se rendre coupables que par l'influence extérieure d'un pouvoir dominateur. Cependant, l'habile galérien employa plusieurs jours à sonder cet homme avant de l'élever à la dignité d'un complice, et lorsqu'il crut devoir arriver à la confidence, après quelques largesses d'écus de cinq francs , il lui dévoila ses plans. Dès ce moment , l'un de ces deux misérables fut un esclave aveugle , et l'autre un maître souverain.

Pour mener l'entreprise à bien, il manquait à Cardan un somme d'argent plus forte que celle qu'il avait volée dans le secrétaire de madame de Melian, et qui

d'ailleurs, était presque épuisée. Cet obstacle fut bientôt vaincu. Les changeurs de Marseille ne sont pas inexpugnables comme leurs confrères de Paris; ils étaient trop négligemment, et toujours à la portée d'une main adroite d'escamoteur , leurs doubles napoléons et leurs piastres espagnoles. Cardan, qui rendait au besoin ses doigts invisibles , en changeant deux louis chez un de ces marchands d'or , enleva deux rouleaux avec tout le talent d'un prestidigitateur de profession ou d'un jongleur indien. Avec ce renfort métallique, il se sentait de force à conquérir le Pérou.

Le complice créé par Cardan se nommait Yalentin Proghère. Il ne conserva que son prénom en devenant le valet de chambre de Cardan , devenu lui-même M. Albert de Rerbriant. La mission que

Proghère reçut était fort délicate à remplir, malgré les lumineuses instructions reçues de la bouche du maître. Il s'agissait de se rendre en précurseur à la campagne de madame de Mellan, et de sonder adroitement le terrain avant de commencer le drame sans péril pour l'auteur.

Proghère, yêtu en domestique de confiance de bonne maison, partit pour Toulon, et, arrivé dans cette ville, il s'embarqua sur un petit canot et descendit devant la campagne de madame de Mellan un peu avant le coucher du soleil. Il joua parfaitement son rôle ; il annonça aux deux dames que M. Albert de Kerbriant était arrivé à Nantes sur un vaisseau marchand parti du cap de Bonne-Espérance ; que les fatigues de la mer l'avaient forcé de donner sa démission plus tôt qu'il ne l'aurait voulu, et qu'il s'en revenait des Indes sim-

pie bourgeois, indépendant du service militaire , et résolu de fixer sa résidence au choix des dames de Mellan.

Pendant l'entretien, Proghère se tenait debout sur la terrasse, tout prêt à s'élancer en trois bonds dans la campagne, si le moindre éclair de méfiance paraissait sur le visage des dames. Cette précaution fut inutile. Madame de iVlellan était une bonne femme qui avait passé toute sa vie dans une habitation patriarcale des savanes du Nouveau-Monde : elle ajouta foi plénière à tout ce que lui contait le précuiseur de son gendre futur, et dans l'ivresse de sa joie, elle embrassa tendrement sa fille, déjà tout émue à l'idée d'un mariage si précipité.

Le lendemain, à trois heures après midi,

un grand bruit de roues et le claquement

d'un fouet de postillon annoncèrent l'arrij. IG

vée d'une chaise de poste dans la grande aliée de la campagne.

— C'est M. de Kerhriant, mon maître, dit Proghëre ; je reconnais sa chaise.

Un jeune homme vêtu de noir, et de la tournure la plus distinguée , sauta lestertient de la Toiture sur la terrasse , et conime suffoqué par des sanglots de joie , il précipita ses lèvres sur les mains de madame de iMellan. Cardan était si merveilîë'jserîient déguisé que Proghère s'alarma un instant, car il ne le reconnut pas.

Le forçat évadé s'inclina devant mademoiselle Anna, et lui dit cette phrase, préparée pendant quatorze lieues de poste :

— Je bénis la mémoire de votre père, de cet homme généreux qui m'a choisi pour son gendre; mais je suis heureux de vous dire , mademoiselle , qu'après mon vovage autour du monde, c'est vous que

j'aurais choisie pour compagne aujourd'hui.

Ces parok'S furent suivies du long silence qui arrive toujours après les émotions profondes; mais lorsqu'on eut accordé à de tristes souvenirs une part raisonnablededouleurmuette, la conversation prit insensiblement une allure vive et gaie, surtout au moment du repas. Cardan fit preuve d'un tact exquis aux yeux des dames en parlant de toute chose, excepté de son mariage. Il raconta, en détail, son voyage., qu'il avait appris la veille sur une mappemonde , entremêlant son récit de tous les termes techniques de marine qu'il avait trouvés dans les livres spéciaux. A la fin, il prit une pose et un accent mélancoliques, et dit :

— J'ai fait cinq mille lieues , j'ai visité les cinq parties du monde, j'ai vu tous les

peuples, et j'ai reconnu , par cette expérience de vieillard qu'un pareil voyage donne à un jeune homme, j'ai reconnu que le bonheur, s'il existe, doit se rencontrer seulement au sein des devoirs domestiques, loin du monde et dans une famille isolée, faite de parents et d'amis.

Madame de Mellan serra les mains de Cardan , et sa pantomime expriuiait tout le bonheur qu'elle éprouvait d'entendre de si beaux sentiments dans la bouche de son gendre.

Par une transition habilement ménagée, Cardan amena sa future belle-mère à prendre une détermination fort importante pour lui. 11 raconta de prétendus démêlés qu'il avait eus à Nantes avec de jeunes officiers ses anciens camarades, qui venaient de lui reprocher ce qu'ils appelaient sa

désertion en termes assez vifs pour provoquer une aft'aire d'honneur.

— Je ne crains pas une rencontre de ce genre, ajouta-t-il, on le sait; mais il est toujours désolant de croiser l'épée avec de vieux amis qui envisagent ma démission avec tant d'injustice. J'aime mieux leur laisser le loisir de réfléchir sur leurs procédés. Lorsque mon commandant, qui me connaît, sera de retour dans un port de France, il plaidera ma cause mieux que moi. Aussi, j'ai bien résolu de ne pas me montrer à Toulon, et d'éviter des désagréments qui peuvent avoir des suites sérieuses et déplorables. Si ma belle-mère y consent, nous ferons quelque petit voyage dans l'intérieur, ou en Italie, ou en Espagne, à son choix ; et, quand nous rentrerons en France, ma conduite aura déjà été justifiée par mes camarades arrivés des In-

des ; et mes injustes amis n'auront que dés excuses à m'ollHr.

Tout cela fut dit d'un ton simple et naturel qui aurait trompé les plus habiles. La bonne et naïve madame de Mellan s'alarma tellement, pour sa fille surtout, à l'idée de ces querelles d'honneur, qu'elle proposa la première d'abandonner le territoire d'une ville où son gendre avait eu trop de relations pour ne pas trouver un ennemi et un injuste duel. La campagne même où elle s'était retirée n'était pas une garantie contre ses alarmes maternelles, puisque toutes les résidences voisines étaient peuplées de familles de marins qui échangeaient des visites dans les soirées de la belle saison.

Cardan ne témoigna aucun empressement de quitter sur-le-champ la campagne de Toulon ; mais ce calme, fort bien

joué, ne servit qu'à redoubler les craintes de madame de Melian, qui se crut obligée de faire violence à son gendre futur pour le décider à entreprendre un voyage ; puis tirant à part le galérien , elle lui dit en montrant Anna :

— Cette pauvre enfant est bien tiuiide; elle n'ose vous regarder en face; il faut voyager quelque temps ensemble pour lui donner un peu de bardiesse. Rien ne mûrit promptement les liaisons comme un voyage ; on est de vieux amis au bout d'un mois. Nous sommes indépendants de tout le monde, vous et moi, n'est-ce pas? vous pouvez épouser ma lille en Espagne, en Italie, comme en France, comme partout.

Ainsi commençons par mettre notre esprit en repos, et partons.

Cardan s'inclina de l'air d'gn homme qui se résigne, et il dit :

— Je ne veux pas refuser à ma bellemère le premier service qu'elle me demande; partons.

Dans les dispositions de départ qui furent faites entre Cardan et la bonne veuve, il fut convenu que Proghère, le prétendu valet de chambre, resterait à la campagne pour soigner les bagages et les petites affaires domestiques laissées en souffrance, et qu'on lui laisserait une certaine somme d'argent pour les dépenses prévues et imprévues.

Le lendemain, avant l'aube , madame de Mellan, sa lille et le galérien partirent en poste pour Marseille. Cardan se procura dans cette ville un passe-port pour l'Espagne, et, quelques jours après, il descendait, avec les deux dames ses victimes, à l'hôtel des Asturies, à Barcelone.

Les annales du crime ollrent peu

d'exemples d'une histoire où l'incroyable joue un plus grand rôle. Au reste, si ces événements n'étaient pas extraordinaires, ils ne seraient pas racontés.

Deux semaines environ après le départ de madame de 3\iellan le jeune Alijert de Kerpriant débarquait sur le quai de Toulon, devant riiôtel-de-ville , et, sans se donner le temps de quitter les habits qu'il rapportait des Indes, il courait à la recherche de madame de Mellan. Aux bureaux de la Poste, on lui indiqua la campagne, et notre marin sauta sur le premier cheval de louage et s'y rendit en trois élans de galop.

Arriver des Indes avec la riante perspective d'un mariage millionnaire improvisé, toucher la terre, voir la maison qu'habite la jeune lille inconnue et adorée tout cela n'arrive qu'une fois dans ce monde :

aussi, je crois qu'il n'y a rien de plus doux. Le jeune Albert tressaillit à la vue de cette treille italienne, qui laissait apercevoir, à travers ses pampres , des nuages de cheveux et de mousseline blanche : là était sa famille future, son bonheur, sa fortune, son avenir. Il se précipita de cheval à l'extrémité de l'avenue, et, arrivé sur la terrasse, dans une agitation extraordinaire, il prononça le nom de madame de Mellan et le sien. Un groupe de dames et de jeunes gens se leva silencieusement au cri d'introduction du jeune homme , et tous les regards stupéfaits interrogèrent ce nouveau-venu que personne ne connaissait.

Un instant étourdi par cette réception étrange , Albert de Kerbriaut pensa qu'il s'était trompé de maison, et il s'excusa en ces termes :

— Pardon, mesdames, j'ai fait faussa

route ; ce n'est pas étonnant ; il y a tant de maisons de campagne dans cette plaine sans rues et sans numéros , que j'ai pris celle-ci pour une autre : pourtant on m'avait donné d'excellentes indications.

Une dame d'un âge mûr prit la parole, et dit au marin :

— Peut-être vous ne vous êtes pas trompé, monsieur ; nous n'habitons cette maison de campagne que depuis la semame dernière : c'est bien madauie de Mellan qui était ici avant nous; les fermiers nous l'ont dit, et ils vous le diront comme moi.

— Madame de Mellan est donc rentrée en ville? demanda le jeune homme agité

par un pressentunent smistre.

— Non , monsieur ; elle est [partie en chaise de poste avec sa lille et son gendre.

— Son gendre î s'écria le marin avec une voix surnaturelle.

— Son gendre , ou du moins le jeune homme qui doit épouser sa fille Anna.

Albert de Kerbriant lit un énergique appel à sa force morale, et, honteux de donner son émotion en spectacle à des étrangers, il se composa un visage, un organe et un maintien calme, et dit :

— Excusez-moi, madame, si j'entre ici dans des détails qui peuvent vous paraître indiscrets ; encore une question , s'il vous plaît : auriez-vous entendu prononcer le nom de ce gendre , de ce jeune homme qui doit épouser mademoiselle Anna de Mellan?

— Oh ! c'est un nom bien connu ici, dans cette maison ; les femmes de chambre l'ont assez répété aux fermiers et aux fer-

mières des environs : Mademoiselle Anna épouse monsieur Albert de Kerbriant.

— Je le savais ! dit le véritable Albert.

— ^ ous voyez donc, monsieur, que nous sommes bien instruits. A cette heure , le mariage doit être accompli.

— Avec monsieur de Kerbriant ! s'écria le jeune homme d'une voix effrayante qui fit tressaillir les témoins de cette s(vne.

Toutes les têtes firent des signes affirmatifs.

— Avec monsieur de Kerbriant î répéta le malheureux Albert sur le même ton de désespoir ; vous voyez bien que c'est impossible ! c'est moi qui suis Albert de Kerbriant, et qui viens me marier avec Anna de Mellan î Ceci est un mystère infernal! Quelque l.andit a intercepté mes lettres,

— 2ÛÔ —

a pris mon nom î Quelle révélation affreuse !

Et il s'assit lourdement sur la banquette de la treille , en essuyant la sueur froide de son front.

Une surexcitation de colère le remit bientôt fièrement sur ses pieds ; il comprit que toute sa raison , son calme de marin, son sang-froid d'homme lui étaient nécessaires pour découvrir et châtier un acte infâme, sans exemple dans la société. Il prit congé des dames de cette maison de campagne, en s'excusant d'avoir troublé leur solitude ; il courut recueiUir, aux environs, des renseignements de la bouche des fermiers, et quand il connut , par des rapports certains, l'heure, le jour et la voie de départ, il ne perdit pas un instant, et il se jeta sur les traces du ravisseur.

A Marseille, il courut tons les hôtels de

luxe, et aux premières informations qu'il prit à l'hôtel des Empereurs , 1 intelligent et l'agile Castel reconnut tout de suite les deux voyageuses et le voyageur; il dit à Albert de Kerbriant que les trois personnes auxquelles il portait tant d'intérêt avaient passé deux jours dans la maison, et qu'elles s'étaient embarquées pour Barcelone. Castel indiqua même le banquier où il avait conduit le faux Albert de Kerbriajit, qui demandait une lettre de crédit de quinze mille francs pour sa belle-mère, dont il avait encore la procuration. Le jeune marin courut chez le notaire et le

banquier désignés. Non-seulement les renseignements de Castel étaient vrais de tout point, mais Albert de Kerbriant reconnut encore chez le banquier sa propre signature, contrefaite avec un talent d'imitation qui révélait une main de galérien faus-

saire. Ce fut un trait de lumière pour le jeune homme. Il prit des chevaux de poste, et en moins de cinq heures, il était à Toulon, chez M. le commissaire du bagne, qui lui annonça l'évasion de Cardan , bigame et faussaire, et lui donna son signalement. Albert, le soir même, partait pour Barcelone j muni d'autres instructions précieuses et d'une lettre pour le consul de France.

Il fallait suivre au vol cette horrible intrigue ; une minute perdue pouvait déterminer un malheur irréparable. A peine débarqué à Barcelone, Albert deKerbriant courut chez le consul. La nuit couvrait la ville; neuf heures sonnaient.

Le consul était au théâtre italien. Albert ne fit qu'un bond du consulat au théâtre ; on lui indiqua la loge du représentant de la France, il v entra, et s'excu-

sant de sa visite importune , il exhiba sa lettre d'introduction- qui expliquait tout.

Le consul pria le jeune de Kerb riant de le suivre dans l'arrière-loge , pour causer sans témoins et sans auditeurs. Voici l'affreuse confidente qu'Albert recueillit dans cet entretien :

— Un étranger d'un âge indéterminé , dit le consul, s'est présenté chez moi, il y a trois semaines environ, s'annonçant sous le nom d'Albert de Kerbriant. Il venait, disait-il, visiter l'Espagne, avec sa future belle -mère et sa fiancée. A l'expiration très-prochaine de son deuil , il devait se marier. Les manières de cet homme m'ont paru étranges : c'était un mélange de bon ton étudié, de langage noble et d'habitudes et d'expressions vulgaires. Il avait dans ses poses un calme d'emprunt , contrarié

par des élancements nerveux. Il me ron- I. M

dait une visite, disait-il, pour me présenter ses hommages d'abord^ et ensuite pour me consulter sur les formes à suivre dans les mariages en pays étranger. Je lui ai donné toutes les explications qu'il a paru désirer. Depuis cette visite, je l'ai revu deux fois, et ce soir, si vous voulez le voir, il est en loge avec ces dames, presque en face de nous, à l'amphithéâtre. Le signalement que vous m'avez donné de cet étranger est frappant d'exactitude , avec cette différence pourtant que ses cheveux sont noirs et abondants, au lieu d'être blonds et courts; mais c'est sans doute une supercherie de coiffure qu'il sera fort aisé de découvrir.

Albert de Kerbriant pria le consul de vouloir bien lui accorder une place dans sa loge, et un instant après il occupait son poste d'observation.

Du premier coup-d'œil il jugea la moralité de cet homme qui , ne se doutant pas qu'un regard scrutateur était fixé sur lui, gardait une immobilité sombre, et semblait n'appartenir que de corps à ce monde enthousiaste qui applaudissait un duo italien. Cardan, vêtu de noir, avec sa figure couverte de cette pâleur cuivrée, fard du galérien, avec son œil fixe , son front déprimé , ses narines convulsives, ressemblait à un être surnaturel, dégagé de toute préoccupation frivole, et méditant quelque projet conseillé par l'enfer. A côté de lui , comme contraste , s'épanouissait, dans sa naïve joie de jeune fille, Anna de Mellan ; on aurait cru voir une colombe ignorant le péril, et posée sur le même rameau à côté d'un vautour. Albert de Kerbriant se leva au premier èntr'acte, et saluant le consul du geste familier qui

signifie, au revoir dans l'instant , il se dirigea vers la loge du faussaire ravisseur. Le consul suivit Albert de loin.

11 frappa trois légers coups, la porte s'ouvrit, et d'une voix calme et distincte, il nomma M. Albert de Kerb riant.

— C'est moi, monsieur, répondit Cardan.

— J'ai deux mots à vous dire en particulier, dit Albert.

Cardan se leva non sans trabir quelque émotion, et sortit dans le couloir.

— C'est donc à M. Albert de Kerbriant que je parle? dit Albert.

— Certainement, monsieur, répondit le galérien avec une voix enrouée par un trouble subit.

— Vous êtes bien sur de cela ?

— Voilà une singulière question ! dit Cardan avec unsourire sérieux.

Albert saisit vivement les cheveux d'emprunt de Cardan, et la tête rasée du galérien se découvrit à nu.

— Tu es un bandit du bagne de Toulon î .

Cardan poussa un rugissement sourd , et tirant un poignard, il allait se débarrasser de ce foudroyant inconnu ayant que cette scène eût d'autres acteurs, lorsqu'Albert, qui avait prévu le coup, saisit adroitement le galérien par le bras et la crayate, et l'incrusta sur le mur voisin, en appelant à l'aide. Aux cris du marin, on accourut de toutes les loges voisines. Cardan, qui n'avait pas quitté son poignard, fut arrêté par des hommes de police, et Albert, se cramponnant avec une vigueur surhumaine au collet de son habit et au col de sa chemise, déchira hnge et drap du même coup de grillé, et mit à nu l'é-

paule du galérien flétrie par deux lettres sur une peau brûlée au soleil de Toulon. Un murmure d'horreur éclata de tous côtés; mais Albert ne perdit pas son temps à raconter son histoire , il avait un plus pressant devoir a remplir.

Madame de Mellan et sa fille prêtaient Toreille avec inquiétude aux bruits alarmants qui venaient des corridors, et elles n'osaient se hasarder dans cette foule curieuse qui les envahissait. Tout-à-coup le consul de France, suivi d'un étranger vêtu de l'uniforme de notre marine royale, entra dans la loge dç ces dames, et leur dit :

— Je vous prie d'accepter mon bras, mesdames, et de me suivre chez moi, c'està-dire chez vous, car ma maison est celle de tous les Français.

Madame de Mellan et sa fille , trop émues pour approfondir tant d'incidents mystérieux, n'hésitèrent pas à suivre leur consul. La veuve prit le bras d'Albert, et Anna le bras du consul.

Aux clartés des candélabres, qui versent un grand jour sur le péristyle du théâtre, on distinguait aisément, comme en plein midi , un homme pâle et chauve, les épaules nues, entraîné par la police et hué par la foule.

— Mon Dieu ! s'écria madame de Mellan, c'est Albert.

— Non, madame, lui dit le consul, cet homme n'est pas Albert de Kerbriant :

c'est un bandit qui a ourdi contre vous et mademoiselle une trame abominable. C'est un galérien évadé du bagne de Toulon ; il est marqué sur l'épaulé des lettres ï. F. ,

ainsi que tous pouvez le voir, si la foule nous permet de nous approcher de lui.

Un vif saisissement bouleversa toutes les facultés de madame de Mellan , et la parole lui fit défaut pour répondre.

Ce fut dans la maison du consul qu'il y eut -un échange d'explications et de surprises , qui devait amener cette histoire à son dénoûment naturel et légitime. Tous les droits usurpés par le faussaire furent restitués au véritable Albert de Rerbriant.

L'émotion qui suivit cette orageuse soirée ne permit pas aux deux dames d'accueillir Albert de Kerbriant comme il méritait d'être accueilii ; mais le lendemain, madame de Mellan et sa h Ile n'eurent pas assez d'éloges à donner à leur jeune et charmant libérateur; et ce jour même, à la table du consul de France, il fut arrêté

que le mariage d'Anna et d'Albert serait célébré à l'église Saint-Louis, à Toulon, et que l'amiral serait prié de signer au contrat.

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HIol , I-SInng-seng ( le doetcnr I ) , à

Tchiiig-l)it-Ké-ki, ( secrétaire

de «eptièmc classe. )

En recevant cette lettre, vous irez à Houang-Szu , le temple jaune de Fo, et vous brûlerez un bâton de camphrier pour moi , car je suis arrivé à Paris, vivant. J'ai fait cinq mille trois cent vingt //, depuis

l'embouchure du Hoang-Ho , avec un péril de mort à chaque // sous mes pieds , et Dieu m'a toujours sauvé !

Quemesancêtresdaignentveillersurmoi, plus que jamais, en ce moment ! Paris est un champ de bataille où les boulets sont remplacés par des roues et des chevaux. Ceux qui n'ont pas de roues et de chevaux périssent misérablement à la fleur de l'âge. Il y a dix-sept hôpitaux pour les blessés. "J'ai vu un hôpital avec cette inscription en lettres énormes :. Hospice des. Ingorables; les blessés que l'on y porte savent ainsi , en entrant, qu'ils n'en sortiront que mort. Ils sont avertis. C'est très-charitable de la part des docteurs. A oilà cqmme les barbares comprennent la civilisation !

Malgré le sage précepte du TÀ-Ki et la loi de ^lénu , j'ai pris une voiture à quatre roues i, en pleurant d'avance sur le sort de

tant de malheureux que j'allais envoyer à l'hospice des incurables. Mais il n'y a pas deux manières de vivre à Paris, il faut écraser les autres ou en être écrasé. J'ai choisi le plus prudent.

Je me suis fait conduire à la rivière pour mes premières ablutions. J'étais sur le point d'accomplir cet acte sacré, lorsqu'un homme de police m'a menacé de son bâton. En regardant la rivière, je me suis facilement consolé. Elle n'a pas la transparence et le vert limpide de notre charmante Yu-Ho qui coule à Péking sous le pont de marbre Peklùao. La Seine est bourbeuse et jaunâtre; aussi elle descend à la mer pour y prendre des bains. Je l'attends à son retour.

On m'a dit que les chrétiens se font apporter des ablutions à domicile , au prix de deux fuen : j'en ai demandé une. C'est

une boîte de ferblanc, assez semblable aux bières du cimetière de Ming-tan-y. On s'y couche, les mains sur la poitrine, comme un cadavre endormi dans la croyance de Fo.

J'ai payé l'ablution , et je l'ai renvoyée à son domicile , sans y toucher du bout du doigt, de peur de me souiller.

A Paris, chaque maison est gouvernée par un tyran, nommé portier ou concierge. Il y a vingt mille portiers qui désolent un million d'habitants, et leur font passer une vie bien dure. De temps en temps , Paris fait une révolution pour renverser quelque bon diable qu'on nomme un roi ; mais il n'a jamais renversé les vingt mille portiers.

Mon portier accueille mes demandes par de longs éclats de rire; et lorsque je le menace, il me dit :

— Vous êtes un Chinois !

Puisqu'il croit m'insulter en me criant le nom de mon pays, je lui ai rendu la pareille en lui criant :

— Vous êtes un Français !

Rendez insulte pour insulte , a dit le sage Menu.

Ces choses sont celles qui m'ont frappé en arrivant à Paris.

Mon premier devoir, en ma qualité de lettré du Mmg-tang , la première société savante de l'univers, a été de visiter la Bibliothèque royale , surnommée ici raste dépôt de toutes les connaissances humaines. Cet asile de méditation , de recueillement et d'étude est situé dans la rue la plus bruyante de Paris; les millions de livres qu'il renferme tremblent continuellement avec le pavé qui les soutient. C'est comme si nous allions nous recueillir, pour f. ia

nous instruire, entre le pont tchoung-yu- HoKhiao, où Ton vend tous les chats de Péking , et la rue toung-K.iang-mi- Kiaiîgi où l'on tire des feux d'artifice nuit et jour.

Un savant de l'endroit m'a reçu avec une grande politesse , et m'a présenté un fauteuil :

— Monsieur, lui ai-je dit en français assez intelligible, je vous serais bien obligé si vous pouviezme prêter un instant l'histoire des dynasties des cinq frères Loung, et des soixante-quatre Ghéty ; vous savez que ces alorieux rèsrnes commencent immédiatement après la troisième race des premiers empereurs, celle des Jin-Hoang^ ou empereurs des hommes, pour la distinguer de la seconde, les Ty-Hoang, empereurs de la terre.

Le savant n'avait pas l'air de savoir cela.

Il mit dans son nez des grains d'opium noirci , et après avoir un peu réfléchi , il me dit ;

— Lao-yéi nous n*avons pas cela.

Il paraissait fort content de savoir que lao-yé est l'équivalent de monsieur^ et il me l'a répété mille fois dans notre conversation.

— Vous savez, monsieur, lui ai-je dit ensuite , qu'après les glorieux règnes de Koung-san-ché , de Tchen-min , de Y-tj* ché et de Houx-toun-ché, arrivèrent les règnes plus glorieux encore de soixante et onze familles, et que tant de gloire fut effacée par l'avènement de l'immortel empereur Ki, le plus grand musicien da monde et l'inventeur de la politesse chinoise. Je voudrais consulter, dans ce vaste dépôt de toutes les connaissances humaines, l'histoire de l'immortel Ki.

Le nez du savant s'allono-ea une seconde fois sur la boîte d'opium noirci; il ouvrit ensuite un imaiense mouchoir de Madras, et fit, en secouant la tête, la main et le coude, un grand fracas assez semblable à un accord prolongé de hiri. Quand cette tempête de cerveau fut calmée , il replia son madras, le fit passer cinq fois sous son nez, et me dit :

— Nous n'avons pas l'histoire de l'immortel Ki, votre empereur.

— Vous n'avez donc rien! lui dis-je avec ce calme qui vient de notre sagesse, et qui humilie les savants des peuples barbares que le flambeau de Menu n'a pas éclairés.

Le savant croisa ses mains, et inclina la tête en fermant les yeux ; ce qui signifie : jRien. dans la langue de l'univers.

Je continuai pourtant mes demandes ;

— Puisque vous n'avez pas de livres dans ce vaste dépôt de toutes les connaissances humaines, avez- vous au moins des cartes géographiques?

— Oh ! des cartes ! dit-ii avec un sourire de savant ressuscité, nous avons toutes les cartes, depuis la carte de l'empereur romain Théodose jusqu'à la dame de Cœur.

Cette réponse, m'a-t-on dit depuis , est une plaisanterie d'homme sérieux qui se délasse de son travail par un bon mot.

— Veuillez donc me montrer, lui disje, la carte du Céleste Empire , nommée Tai-thsing-i-thoung-tck'u

Le mouchoir de Madras resnonta sur la face du savant; la boîte d'opium noir fut encore ouverte, et une ondulation de tête poudrée à blanc m'annonça que la carte

— mo —

demandée n'existait pas dans ce vaste dépôt

— Attendez, me dit-il lout-à-coup avec une vive expression de joie , je puis vous montrer un rayon de livres chinois dont vous serez content. Suivez-moi, lao-yé.

Je le suivis.

Nous descendîmes dans des galeries souterraines , pareilles aux temples indiens d'Eléphanta ; l'air était infecté de camphre et d'huile de baleine; à droite et à gauche, on aurait pu voir, avec un rayon, une grande quantité de bustes de plâtre de tous les grands hommes de ce pays, tous morts, parce qu'en France, m'a-t-on dit, il n'y a jamais de grands hommes vivants.

— Voilà, me dit le savant, le rayon des livres chinois.

Ces livres chinois sont persans; il y a le vocabulaire en langue hoeï-hoei et en chi*

nois, et dix-sept lettres des princes de Tourfan, de Khamil et Samarkand.

Je remerciai le lettré avec cette politesse simple qui fut inventée par notre immortel Ki, et je sortis de la Bibliothèque.

En traversant la grande rue voisine, je remarquai plusieurs groupes de curieux à l'anele d'un carrefour étroit. Il v avait un amas de toiles et d'échafaudages qui cachaient quelque chose de fort curieux sans doute, car tout le monde le regardait, quoiqu'on ne vît rien.

Je questionnai mon cocher; c'était un homme fort instruii , et qui me donna une haute idée de la science et de l'esprit de ceux de sa profession.

A l'angle de ce carrefour, on était en train d'élever un monument à la gloire d'un poète célèbre, né à Paris et mort à Paris. Mon savant conducteur me fit en

deux mots l'histoire de ce grand homme. Son nom était Moh'ère; il composa des chefs-d'œuvres qui furent siffles; il fut persécuté par les gens de cour, martyrisé par sa femme et ses créanciers, et mourut misérablement, sur de théâtre, entre deux chandelles de suif. On refusa les honneurs de la sépulture à son cadavre. La reconnaissance de ses compatriotes lui élevait un monument, pour le venger des douleurs de sa vie, deux cents ans après sa mort. En toute chose, le Français est trèsvif, mais en matière de reconnaissance il prend deux siècles de réflexion.

O nobles fds du Céleste Empire , lorsque la mère de Gonfutzée mourut, sous le règne deSuming, le grand sculpteur Sa-fcï lui éleva ce beau monumott où rillustre femme est représentée allant demander à Dieu la fécondité sur le mont Ni-Kiew î

J'ai visité le palais impérial du roi; notre palais impérial de Péking, Tsu-klntchhing, est toujours la merveilie la plus étonnante qui existe sous la lune ! Le palais impérial du roi des chrétiens est fort étroit, fort noir, mais il a des cheminées nombreuses, extrêmement élevées et ornées d'une tête rayonnante, avant l'oroueil de liourer le soleil. J'ai demandé à des

passants ce que signifiait ce soleil sculpté sur des cheminées ; ils m'ont tous fait cette réponse qui ne répond pas : « Ah ! c'est vrai, il y a un soleil! ) et ils ont continué de passer.

Le jardin de ce palais est si petit et si bien aligné, que d'un coup-d'œil on s'y promène, et tout est vu. On y chercherait en vain ce qui fait la grandeur et la poésie de notre Tsu-kin-tchlùng , qui a six // de circonférence, et renferme un monde

d'arcades , de galeries, de portes à tuiles jaunes, d'arbres superbes, d'arbres nains, de ponts, de fleurs, de canaux, de petites cascades, de bassins à gerbes, de temples à toiture d'or, de tours d'ivoire à clocbettes d'argent, de tigres à têtes de femme, et de graves lions aux cbeveux bouclés. A Paris, il n'y a que la parole et la démarche qui soient joyeuses, et rappellent la fantaisie et le caprice, tout le reste est froid, exact, tiré au cordeau, calculé à la pointe du compas. On rencontre des chiffres partout, l'imagination nulle part. Savez-vous ce que l'on rencontre chez leurs marchands de tapisseries? des sujets mal peints, tous pris dans les scènes de la vie bourgeoise et réelle ! Conçoit-on une pareille folie ! ils veulent voir sur leurs paravents et leurs écrans de cheminées les mêmes choses qu'ils font eux-mêmes, avec leur ridicule

costume européen! ils n'auront jamais l'idée de matérialiser, sur une toile, un rêve de fleurs, de femmes, de fontaines, d'oiseaux d'or; une scène fantastique, éclairée par l'aurore du printemps ou la pleine lune de l'été. Ils demanderont à leurs faiseurs de tapisseries une scène denoarrice, une noce de village, un départ de jeune soldat pour l'armée , un ménage de nouveaux mariés, un père maudissant son (ils, une demoiselle qui touche du piano devant ses parents. Les paravents et les cheminées sont décorés de scènes de ce genre, de sorte que tout ce qui se fait sur la tapisserie se répète dans le salon. Gela les amuse beaucoup.

// ny a pas de grosse pierre gui naît C orgueil (Clmlter la montagne de Tyrglicton, dit un verset du L/-^/.Donc,à Paris, ils ont eu Tidée d'imiter notre large et

éternelie a rue de la Iranquiliité, » Ich/uingngan-Kiaï, qui borde le palais impérial de Péking dans toute sa longuer, et aboutit à la plus belle des seize portes de notre grande ville ,' « la porte de la Gloire militaire, » Tlisiam-Men. J'étais fier de traverser leur rue de Rivoli, en songeant qu'ils avaient voulu tenter une mesquine imitation de notre incomparable tclihang-ngan- K iaï. Mon orgueil national triomphait.

C'est en suivant cette rue que je me suis rendu à un autre palais, habité par les quatre cent soixante-dix empereurs qui gouvernent Paris, la France et Tx^frique, et qu'ils appellent des députés. Il faut de petits morceaux de papier, assez malpropres, pour entrer dans ce palais. On donne les morceaux de papier à un monsieur qui a la figure rouge et le nez insolent, et l'on est introduit. Les quatre cent soixante-dix

empereurs sont tous encaissés au fond d'un puits obscur , qui semble éclairé par la lune à son dernier quartier. Un empereur d'une figure douce et paternelle , nommé M. Sos-é, gouverne les quatre cent soixanteneuf autres empereurs sont tous assez mal vêtus et mal coiffés. Ils causent beaucoup, ils se promènent, ils se font des espiègleries, ils dorment, ils écrivent des lettres à leurs épouses; pendant qu'un empereur, monté sur une estrade, chante à voix basse quelque chose de mystérieux, et sur un air monotone qui m'a rappelé notre hymne des ancêtres , sans l'accompagnement du la national. Chaque empereur a le droit de monter sur cette estrade et de se chanter à lui-même son air favori, en tournant le dos à },\. Sos-é. J'ai fait cette demande à un voisin :

— Mor^îeur, comment appelez- vous ce

jeu? — Le gouvernement représentatif, m'a-t-il répondu.

On ne tire un feu d'artifice à Paris que pour la fête du roi, ce qui me rendrait le séjour de cette ville insupportable. Ce spectacle merveilleux n'amuse donc pas les Parisiens , puisqu'on ne le leur donne qu'une fois par an ; et s'il ne les amuse pas, pourquoi brûle~t-on un feu d'artifice à la fête du roi ? J'ai soumis cette question k un homme qu'on appelle un ami , à M. Lefort, mon voisin de chambre désarme ; il m'a répondu . « Je ne vous comprends pas. B Au reste, cette réponse arrive presque toujours à mon oreille. On dirait que je leur parle chinois. Etant privé de ces beaux feux d'artifice qui réjouissent Péking, chaque soir je vais passer quelques heures à l'Opéra. C'est un théâtre où l'on pave des cricurs publics au prix de cin-

quante mille tchakhi par an. Lorsqu'un jeune homme désole sa famille par ses cris, on l'enferme dans un conservatoire, où un professeur de cris lui donne vingt-quatre lunes de leçons. L'élève entre ensuite à l'Opéra, et il fait so-n métier devant cinquante instruments de cuivre qui crient mille fois encore plus haut que lui. Yous comprenez bien que tout bon Chinois, habitué dès son enfance à la mélodie suave de l'hymne à TAurore, ne saurait subir deux fois les crieurs publics de ce théâtre; aussi j'avais fait à l'Opéra mes adieux le premier soir. Ayant appris ensuite que l'on y jouait, par esprit de contradiction française, d'autres pièces où personne ne disait un mot, je rentrai à l'Opéra. Ces pièces sont jouées silencieusement par des danseuses ; on les appelle des ballets. J'avoue mon goût pour ce spectacle ; il n'y a que

cela d'admirable à Paris, mais on ne regrette pas même Péking, lorsqu'on le regarde. Figurez-Yous cinquante femmes qui ne parlent pas, et qui dansent à ravir, avec des pieds chinois. J'ai pris une loge pour les ballets.

11 y a une danseuse nommée Alexandrine, et surnommée Figurante à cause de sa figure. EHlta des cheveux noirs superbes, et n'a presque pas de pieds; le peu de pieds qu'elle a se perd dans un tourbillon perpétuel d'entrechats et de pirouettes qui éblouissent les yeux. Pendant dix soirées — le croiriez- vous ? — j'ai regardé cette danseuse avec une remarquable attention ; j'avais oublié la haute mission dont je suis investi, et les quarante révolutions des douze lunes qui pèsent sur mon frcoit.

Un soir, la porte de ma loge s'ouvrit, et

un monsieur fort timide entra en s'inclinant, et me dit avec respect : * Rayon du céleste empire , étoile du Tien , j'ai une grâce à vous demander. »

Je lui fis le signe universel qui signifie : Parlez.

Il parla.

« Je suis un décorateur de l'Opéra, me dit-il, et je mets en ce moment la dernière main à un kiosque chinois qui doit figurer dans le ballet de ta Chine ouverte , ou les Amours de Ma. Flan^beau de Péking, auriez-vous la bonté de venir, dans l'entr'acte, donner un coup-d'œil à mon œuvre , pour m'indiquer d'utiles corrections ?

— Monsieur, lui dis-je, votre demande m'est agréable ; indiquez-moi mon chemin, je vous suivrai.

' — Ciel! s'écria-t-il, je suis au comble de mes vœux ! »

Nous marchâmes quelque temps dans des souterrains humides, et j'arrivai dans les coulisses de l'Opéra.

Le décorateur me montra son œuvre , et, vraiment, je n'eus que des éloges à lui donner. Le kiosque était du meilleur goût chinois.

Il y avait derrière nous un gazouillement de voix douces et enfantines qui me lit retourner avec une brusquerie involontaire. C'était un groupe de jeunes danseuses qui profitaient de la hberté de Tentr'acte, en causant comme des muettes délivrées d'un régime forcé.

Un éclair ferma mes yeux; mademoiselle Alexandrine était là !

Je cherchai le décorateur pour me donner une contenance ; il avait disparu. .Fin-

Toquai les ànies de mes glorieux ancêtres, et je leur demandai le courage et le calme d'esprit, ces deux vertus qui font les héros dans les périls et les amours.

Mademoiselle Alexandrine avait une pose de reine : son corps svelte et souple n'était soutenu que par le pied gauche, sur lequel il se camLf ait fièrement, tandis que le pied droit ondulait de droite à gauche, la pointe basse et recourbée en bec de vautour. JamaisChinoise deTong-chou- Foo n'a brisé son pied avec pareille vigueur pour séduire un kolao en disgrâce. Mes yeux s'ouvrirent sur ce pied merveilleux, et ils ne s'en détachèrent plus.

Faites-vous une idée de mon étonnement, lorsque j'entendis la voix leste de mademoisûlle Alexandrine qui m'adressait la parole avec la hardiesse d'un capitaine des tigres de la garde impériale. « Mon-

sieur, me dit-elle nous ferez-voiis Thonneur d'assister à la première de notre ballet chinois ? »

Je quittai le pied pour remonter à la figure de la danseuse, et je fis, avec nn accent parisien assez bien imité , cette réponse polie : a J'y serai , madame, pour mettre mes yeux à vos pieds. »

Mademoiselle Alexandrine méprit cavalièrement le bras, et m'entraînant à la promenade dans une rue de paravents à roulettes : « Ah çà, mon bon monsieur, me dit-elle, il paraît donc que la Chine existe, et que le fleuve Jaune n'est pas un conte bleu. Voyons, parlez-moi franchement, tous les Chinois ne sont pas de porcelaine. Il y en a donc qui marchent et parlent comme vous et moi? Je croyais qu'il n'y avait au monde d'autres Chinois

qu'Auriol de Franconi. Connaissez-vous Auriol? »

Toutes ces interrogations me furent adressées avec une rapidité qui supprimait les réponses. A son dernier mot, la danseuse, rappelée en scène par un coup d'archet , quitta brusquement mon bras, et bondit comme une gazelle en fredonnant l'air du pas qu'elle allait danser. Je n'eus pas la force de la suivre, et j'attendis la fin du pas à la même place, dans l'espoir qu'elle viendrait me demander les réponses que je lui devais.

En elfet elle reparut, et je lui otlris mon bras. Elle n'avait plus l'air de se souvenir de ses interrogations. Sa gaité avait disparu ; un souci contractait son joli visage, a Avez-vous vu comme le public est froid, ce soir? me dit-elle. Y a-t-il un Opéra chez vous, dans votre pays?

— Non madame.

— Ah ! quel magot de pays, où il n'y a pas d'Opéra ! Eh ! que lait-on alors chez vous?

— On s'y ennuie, madame, puisque vous n'y êtes pas.

— ' Tiens ! il est galant ! C'estégal î

vous avez de beaux éventails dans votre pays. Le neveu d'un pair de PVance m'avait donné un éventail chinois, pour le premier de Van ; un bijou adorable : les lames étaient d'ivoire, avec des incrustations de filigrane d'argent , et sur l'étoile deux chats jaunes qui jouaient avec un coq. Je l'ai perdu chez Musard.

— C'est bien facile à remplacer, madame ; j'ai apporté trente-trois éventails de Zhé-Hol.

— Ah ! mon Dieu ! et que ferez-vous de cette collection?

— Ce sont des cadeaux pour les femmes des ministres et des ambassadeurs.

— Bah ! les femmes des ministres se moquent bien de vos éventails! elles ont des figures glacées. Je ferais mourir de chagrin les premières danseuses si j'avais vos trente-trois éventails.

— Madame, ils seront à votre porte chez vous demain.

— On n'est pas plus Français que vous

monsieur Voilà pourtant des hommes

que nous appelons des Chinois ! Je vais

vous donner mon adresse ; retenez-la bien : Mademoiselle Alexandrlne de Saint-Pliar, rue de Provence, * au premier. Mon concierge reçoit mes cadeaux après sept heures du matin, et les remet scrupuleusement à ma femme de chambre après midi.

Elle fit une pirouette et disparut.

Rentré dans mon hôtel après le specta-

cle, je voulus faire de sérieuses réflexions, mais il y avait un grand trouble dans mon cerveau. Vous connaissez mon iiarem de Khé-Emil : c'est le plus modeste des harems ; à peine si l'on y compte quinze femmes de Zhé-HoU , de sang tartare , et quinze de Tbong-Chou-fo , de pur sang chinois : je ne parle pas d'une vingtaine de concubines qui sont un meuble d'amour-propre : eh bien, si mademoiselle Alexandrine de Saint-Phar entrait dans ce harem , elle éclipserait mes femmes les plus aimées, comme la pleine lune levée sur le mont Tyrgheton fait pâHr les petites étoiles de l'aurore. Oui , j'ai malheureusement senti que je réunissais sur une seule tête les trente amours que j'avais renfermés dans mon modeste harem Ce sera un triste destin ! heureux les trois mandarins de septième classe qui m'ont

accompagné à Paris! ils dînent au Rocher de Cancale; ils mangent du bœuf, à la barbe de Menu ; ils assistent aux soirées des kolaos , et ils ne connaissent pas le pied de mademoiselle Alexandrine de Saint-Phar!

Le lendemain à huit heures, je remis au concierge les trente-trois éventails, avec une boîte de thé Satouran.

Après le milieu du jour, je m'habillai en homme de cour; je me coiftai de ma plus belle calotte jaune-serin , ornée d'une plume de Leu-tze, et je revêtis ma robe mandarine couleur clair de lune , avec des manches de crêpe citron. Mon miroir me dit que je ressemblais au jeune Tcheou , le prince de la Lumière , qui ressuscita devant les portes du Ming-Tang.

Enhardi par mon miroir , je me présentai chez mademoiselle Alexandrine, et je fus introduit avec la plus surprenante

facilité. Il me sembla que son costume de ville l'avait grandie ; son pied seul était toujours le même. Ce pied vivait d'un mouvement convulsif perpétuel; on aurait dit qu'il renfermait l'àme de la danseuse , et que la jeune femme pensait avec ses orteils.

— Monsieur, me dit-elle en me prenant familièrement les mains, je su's la plus heureuse des femmes; votre cadeau est vraiment roval. Assevez- vous sur ce fauteuil , et causons un peu. Je vais vous présenter ma petite sœur; un ange, vous allez voir.

Une jeune fille de douze ans espiègle comme un joli singe , se précipita sur ma robe, et me décoiffa.

— Gomment trouvez-vous ma petite souur? me dit la danseuse.

— Je la trouve votre sœur , répondis-je avec un regard plein d'expression.

— Ah ! le mot est joli ! cher docteur.

— Gomment se nomme cette belle enfant, madame?

— Elle n'a pas encore de nom , cher docteur; elle attend son parrain , c'est un usage de ballet. Voulez-vous être son parrain ?

— Très-volontiers , madame.

— Voyons, cherchez un joli nom; un nom de vos pays...

— Eh bien, je la nommerai Dilerl...

C'est un nom mogol...

— Qui signifie ?...

— Gaieté de l'œil. Est-ce bien trouvé , madame?

— Dileri est charmant. Les Mo^ols ont des noms de cette douceur ! et ils restent Mogols! c'est fabuleux! Mademoiselle Di-

lei'i, remerciez monsieur votre parrain...

— La destinez-vous au théâtre , cette belle enfant ?

— Votre filleule au théâtre ! fi donc ! cher docteur, j'aimerais cent fois mieux la mettre au couvent ! La vie d'une comédienne est un enfer. Les talents purs ne peuvent percer. La jalousie les tue; la cabale les brûle vifs à l'huile et au gaz. Il faut faire une cour respectueuse aux auteurs pour avoir un bout de rôle. On m'avait promis un solo dans Giselle , et je n'ai rien. Cependant , amour-propre à part, le public m'adore; mais je suis foulée aux pieds par mademoiselle Fatmé, qui est protégée par trois grands journaux et deux petits. Je hais l'intrigue , moi , et je n'ai jamais salué le portier d'un journaliste où d'im auteur. Mon engagement fini , je

donne ma démission , et je rentre dans la vie privée ; voilà.

Avec cette finesse merveilleuse que l'esprit de Fo a versée dans le cerveau de ses croyants, et qui nous rend si supérieurs à tous les hommes de la terre , je demandai nonchalamment à mademoiselle Alexandrine si elle avait du goût pour le mariage.

— Mon Dieu ! me dit-elle en croisant ses jolis pieds sur un tabouret de velours, ce n'est pas le mariage que je crains , c'est le mari. Vous ne connaissez pas les maris français, mon cher docteur.^ Ah! quels égoïstes! Ils épousent une jolie femme pour avoh^ une esclave , malgré la loi qui prohibe la traite ; et quand ils la tiennent enchaînée dans leurs fers, ils la montrent comme une curiosité foraine à leurs amis pour les désespérer. Kh bien , puisque la Chine est

ouverte , nous irons chercher des maris en Chine. Cher docteur, vous ne trouveriez pas à Paris un époux qui donnât à sa femme trente éventails , là , sans façon , comme on donne le bonjour. .. les Chinois sont-ils bons maris, cher docteur?

— Madame, ce sont eux qui ont inventé la lune de miel

— Je m'en doutais. Quel dommage que les Chinoises aient les veux comme ca.

— Aussi , madame , nous viendrons chercher nos épouses à Paris.

— Vraiment, cher docteur, vous êtes adorable ! et je suis toute confuse de vos

bontés je ne sais comment reconnaître

vos compliments et vos cadeaux!... Buisje vous oft'rir une loge de quatrième pour vos gens? on joue G i se lie demain. Mon cousin a fait un drame à l'Ambigu ; je vais lui demander une loge pour vous; on le

joue ce soir. Voulez -tous accepter un abonnement cVun mois au chemin de fer de Rouen ?. . .

— Merci, madame ; je vous suis reconnaissant de vos offres comme si je les acceptais J'ai une grâce à vous demander...

-^ Une grâce s'accorde toujours; demandez.

— Tai apporté une feuille de papier et de l'encre de Chine, et je vous supplie de me permettre de faire le portrait de votre pied droit.

— Ah! quelle idée chinoise! s'écria la danseuse avec un éclat de rire infini; vous

appelez cela une grâce! Prenez votre

crayon, cher docteur, je vous livre mon pied. Voulez-vous le copier au naturel ou en sandale d'odalisque?

— Je veux le peindre tel qu'il est en ce moment.

— Gomme vous voudrez. En attendant, je vais m'amuser avec ma petite sœur à regarder les illustrations de vos trente éventails.

Au troisième éventail, j'avais en main le précieux pied , frappant de ressemblance; la danseuse , en y jetant un coupd'œil , poussa un cri d'admiration , et dit :

— Cher docteur, vous avez copié mon pied droit d'un trait de plume.

— Madame , lui répondis-je , on a dit de moi que je copierais le vent, si je pouvais le voir passer. J'ai copié votre pied qui est plus agile que le vent.

— Si cela continue , j'ai peur de vous aimer, cher docteur, moi qui ai fermé ma

porte à un prince grec , l'autre jour , et à deux banquiers.

La candeur de l'innocence était empreinte sur la figure de la danseuse ; je m'inclinai avec respect devant cette femme ingénue qui m'ouvrait ainsi son cœur sans détour.

En prenant congé d'elle , j'eus le bonheur d'effleurer du bout de mes lèvres le bout de ses doigts , charmants comme ses pieds.

Le kolao des affaires étrangères m'attendait à cinq heures pour me demander des renseignements sur le cérémonial usité k Zhé-Holl et à Péking, à la réception des ambassadeurs européens, et pour me sonder sur les arcanes de la politique chinoise vis-à-vis de la reine Victoria. Pendant cette audience, je fus assailli de distractions, et

je dus commettre bien des erreurs. Fasse h 20

— sosie Tien que mes distractions n'attirent pas un jour des malheurs sur le céleste empire ! Pendant que le grand kolao des chrétiens me parlait , je pensais au pied de mademoiselle Alexandrine de Saint-Phar !

Vous verrez que ce pied bouleversera Pékiug.

Le soir aprës mon dîner, on me remit un billet parfumé , dont le papier ressemblait à deux ailes de papillon, \oici ce que je lus :

a Cher docteur,

» On dit que vous avez apporté de vo- » Ire pays une foule de chinoiseries adora- » blés. Dileri , votre charmante filleule , ï s'est tant réjouie avec vos éventails, > qu'elle veut connaître toutes les richesses sde son parrain; capr-ice d'enfant! Je lui

»ai proftiis de la conduire demain chez » vous, à midi.

j> Votre fdleule vous donne son front à «baiser , et moi je vous mets à mes pieds.

Alexajxdrin'e de S.ajm-Phar. t>

Vous savez, mon cher Tcliing-bit-Ké-ki, que je n'ai pas embarqué un grande quantité de nos bagatelles. Je n'avais fait qu'une petite provision de cadeaux pour les kolaos et les agos. Heureusement, quand je reçus le billet de mademoiselle Alexandrine, rien de chinois n'était encore sorti de mon cabinet. Néanmois je trouvais que mes pauvres richesses étaient indignes d'être honorées par les regards de la divine danseuse, et je résolus de me faire phis riche que je n'étais.

Mes renseignements prisa bonne source,

^ âoo -.

je me rendis chez Darbo , rue ïlichelieu , et chez Gamba , rue Neuve-des-Gapucines, deux marchands renommés pour leurs chinoiseries. J'achetai chez eux deux paravents , une pagode en pâte de riz; deux boîtes de clous de girofles, quatre vases à tulipes ; deux services de porcelaine de table , avec un thé de harem ; une table de camphrier avec des incrustations de cyprès ; quatre mandarins en argile du Peï- Ho; douze souliers de femuies; un abacns de marchand; un io avec sa baguette, deux feuilles de tam-tam; un parasol; deux lions frisés; la charrue de l'empereurTsieng- Long.

Une bonne moitié de ces chinoiseries était faite à Paris; je me méfiai surtout de la charrue impériale : mais la contrefaçon était généralement réussie, et le regard seul d'un mandarin pouvait distinguer le

vrai du faux. Aussi je ne marchandai pas sur la valeur des objets , et je les payai une somme énorme , trente-sept mille lan.

La nuit venue, je me disposai à faire des rêves de bonheur, et je m'endormis le pied à la main.

Les heures matinales du lendemain furent consacrées à mettre en ordre toutes mes richesses chinoises, et à leur donner un ensemble satisfaisant d'exhibition. «Quel bonheur, disais-je en moi-même , si elle daignait me désigner du pied la plus précieuse de ces bagatelles et me dire: — Cher docteur, donnez-moi cela pour mon boudoir ! »

Enfin midi sonna, et la porte s'ouvrit... Oh ! la ville des houris sera un jour détruite pour avoir oublié d'enfanter mademoiselle Alexandrine de Saint -Phar ! Sa beauté virginale me foudroya. La divine danseuse

conduisait sa petite sœur par la main. Elle jeta son chàle et son chapeau sur le premier fauteuil, me serra la main, et courut dans tout le salon , en pirouettant devant chaque chinoiserie , avec des cris d'admiration qui m'allaient au cœur.

Quand elle eut épuisé toutes les formules d'enthousiasme, elle me dit :

« Cher docteur, je suis vraiment fâchée, à présent, de tous avoir conduit votre fdleule; elle demande tout ce qu'elle voit. Oh ! les enfants ! il ne faudrait jamais rien leur montrer! Il est vrai, cher docteur, que je suis un peu comme cela, moi. S'il me fallait choisir ici, je serais bien embarrassée. Je n'oserais rien prendre, de peur d'avoir un regret le lendemain. »

En disant ces mots avec une volubilité gracieuse, elle avançait son pied droit en dehors de la plus courte des robes; elle aurait

séduit le plus vertueux lama de Linching. < iMadame, lui dis-je, permettez-moi de vous indiquer un moyen de vous dispenser de choisir.

— Ah ! oui, voyons, cher docteur, enseignez-moi ce moyen.

— Vous vous en servirez, madame,., vous le jurez?

— Je vous le jure...

— \ous tiendrez votre sjerwent ?. . .

— Je le tiendrai.

— Eh bien, madame, prenez tout. ^ La danseuse souleva gracieusement ses

bras, rejeta sa tête en arrière, et je vis son cou d'ivoire s'agiter sous les convulsions d'un éclat de rire, comme le gosier d'un oiseau qui chante de bonheur.

« En voilà un d'homme rare ! s'écriat-elle; après sa mort il faudra l'empailler!... Gomment! cher docteur, vous ne

connaissez donc pas les femmes! vous ne savez pas à quoi vous vous exposez ? Que diriez-vous si je vous prenais au mot?

— Je dirais que vous êtes femme de parole , et que vous savez tenir un serment.

— Non, non , ne plaisantons pas... Ce cher docteur ! il voulait me mettre à l'épreuve...

— Point du tout ; je parle sérieusement. Toutes ces chinoiseries ne m'appartiennent plus ; elles sont à vous.

— Alors, vous êtes l'empereur de la Chine déguisé en monsieur. \ ive l'empereur !

— Je suis, m'écriai-je en tombant à ses pieds, je suis un simple mortel qui a oublié sa sagesse devant votre beauté.

— Relevez-vous donc , docteur! relevez-vous , dit la danseuse avec un visage

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qui se fit subitement sévère ; point de sottise devant votre filleule ! Que voulez-vous que pense cette enfant? Elle ira faire mille cancans à la famille ! Vous n'avez donc jamais vu les Enfants te^-rlbles de Gavarni ? Ce sont des mouchards, ces innocents! »

Je me relevai confus, en m' excusant de mon mieux : sa colère parut se calmer ; elle me tendit la main, et poussant un long soupir :

« Ah ! vraiment ! dit-elle, si j'avais toutes ces belles choses dans mon salon, je me croirais plus heureuse que la sultane Validé.

— Ce soir, madame, mon salon chinois sera chez vous.

— Eh bien, cher docteur, je vais lui préparer son logement. Pour la rareté du fait, je désire que votre promesse soit sérieuse; ne serait-ce que pour humilier les

Parisiens ! Voulez^vous me faire poseï' pour le pied gauche? ne vous gênez pas. Que ferez-vous d'un seul pied? il vous faut le pendant.

— Madame , je n'osais vous le demander. . .

— Ah! je suis généreuse, moi; je ne fais pas les choses à demi. . .

— Que de grâce et de bonté ! Madame, ce n'est pas ce misérable salon qu'il faudrait vous offrir, je voudrais mettre à vos pieds la pagode du faubourg de Vai-lotchhing, qui a des soubassements de porcelaine et des tuiles d'or massif.

— Gela m'irait, cher docteur, surtout les tuiles !... Mon pied est-il bien posé comme ça ?... Vous pouvez y mettre votre main, ce n'est pas une relique...

— Mon dessin est lini , madame , mais ma reconnaissance ne finira jamais. Pour-

rai-je aller vous présenter mes liommaoes c'emain?

Demain... cher docteur... attendez,

c'est un mauvais jour , je danse ; j'ai cinq heures de battements. . .

— Après-demain?...

— Après-demain c'est samedi; je

dine chez maman tous les samedis... Dimanche, je suis hbre comme l'air. Toulezvous aller à Versailles, dimanche? Nous mangerons un civet chez le garde champêtre, et nous boirons du lait Je sais

des vers sur Versailles , je vous les réciterai.

Grand palais du giaud roi, Versailles, sous tes arbres, J'aime à voir dans les eaux se rénéter tes marbres ; J'aime

Vous acceptez? Bien! partie convenue!

Oti ! que j'ai besoin de respirer un peu l'air des champs !.. .

A dimanche donc , cher docteur : ma voiture sera devant votre porte à midi. Je suis exacte comme une montre de Bréguet. Adieu. »

\raiment, en Chine, nous n'avons pas de femmes. La femme est la seule chose que nos aïeux ont oublié d'inventer. Si mademoiselle Alexandrine paraissait à Péking, elle ravagerait le céleste empire. Vous ne pouvez vous faire une idée de cette charmante créature, vive comme l'oiseau, parlant comme il chante, marchant com me il saute , faisant à la fois toutes sortes de choses déhcieuses, et vous lançant des regards doux et lumineux, comme des échantillons d'étoiles au bazar du ciel. En quittant mon salon, elle y laissa une tristesse sourde qui brisa mes nerfs. J'éprouvai le

besoin de m'occuper de cette femme pour ne pas succomber au poison de l'ennui.

Mes ordres coururent aux quatre coins de ma rue. Il me fallait des roues et des bras. En prodiguant l'argent, j'avais mis en chemin, au bout d'une heure, mon salon de chinoiseries. Avant l'heure du dîner , ma belle danseuse avait tout reçu.

Quelle douce nuit cela me donna ! J'avais un de ses pieds à chaque main , et je me disais : « A cette heure, elle me bénit; elle élève ma générosité au-dessus du trône du Tien ; à ses yeux, un seul homme existe , moi ! le reste de la terre a disparu. »

Avec quelle impatience j'attendis ce bienheureux dimanche qui me promettait tant de !)onheur ! J'aurais voulu briser toutes les hoiloges, parce qu'elles semblaient avoir organisé contre moi une conspiration

générale pour éterniser le samedi. Malgré la mauvaise volonté du temps, il faut toujours que les heures s'écoulent ; et le dimanche, un siècle après onze heures, j'entendis sonner midi

J'étais à mon balcon, et mes yeux dévoraient toutes les voitures... A six heures j'avais épuisé tous les fiacres et tous les cabriolets de Paris, et j'étais seuil

Seul, quand on s'est promis d'être deux! il y a dans cette déception tout le délire du désespoir.

J'eus le courage d'attendre le lendemain.

Au premier moment convenable de visite, je courus au domicile de mademoiselle de Saint-Phar. Ln concierge sérieusement railleur me dit : « Mademoiselle de Saint- Phar est partie à la campagne. — Et quand rcviendra-t-elle? demandai-je avec une

Toix de mort. — A Pâques ou à la Trinité répondit le concierge.

En me retirant, j'entendis un de ces éclats de rire qui ont été mis en musique par une famille de portiers.

Plus de nouvelles de mademoiselle de Saint-Phar ! Chaque soir d'Opéra, j'allais voir le ballet : elle ne dansait plus; son nom avait disparu de l'affiche, comme son corps de sa maison.

Pouvais-je avilir ma dignité de représentant du Céleste Empire jusqu'à mendier l'aumône des renseignements à propos d'une danseuse? qu'aurait dit et pensé de moi le grand kolao des affaires étrangères, dansson palais duboulevartdesGapucines?

Il fallait souffrir et me taire; je souffris et je me tus.

Le quarantième jour après le fatal dimanche , je traversai une longue et large

rue dont j'ai oublié le nom, j'ai Thabitude de lire les enseignes , et celle-ci me frappa de stupeur :

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