‹ Le château vert (volume 3)Chapitre 5 sur 6 · A PRIX FIXE · texte numérisé non relu

A PRIX FIXE

En donnant un coup-d'œil à l'étalage sous vitre, je reconnus sans peine une partie de mes anciens cadeaux, et j'entrai dans la boutique pour connaître le prix fixe de mes marchandises, et les racheter si le vendeur n'était pas trop exigeant.

Un cri involontaire sortit de mon gosier; le vendeur était une jeune femme : c'était mademoiselle de Saint-Phar.

J'étais anéanti et immobile comme mon compatriote de porcelaine qui était

marchandé à côté de moi. Mais la danseuse me fit un sourire charmant, et sans interrompre un petit travail de broderie , elle me dit avec un sang-froid sublime :

« Eh ! bonjour , cher docteur. Vous êtes bien aimable de nous faire une petite visite. Voyez si nous avons ici quelque petite chose à votre goût. Votre filleule a la rougeole. Elle demande tous les jours des nouvelles de son parrain, cette chère Dileri! »

Je croisai mes bras sur ma poitrine, et je secouai la tête ; pantomime que j'ayais remarquée dans un drame de l'Ambigu, et qui signifie : Infâme.

Mademoiselle deSaint-Pharme regarda obliquement, haussa les épaules, coupa un fil rouge avec ses dents, et me dit :

« A propos , cher docteur, je me suis

mariée... A ous voyez en moi une dame de I. ' 21

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quinze jours : madauie Télamon. Je vous présenterai mon mari. Vous verrez un bel homme. Votre tête peut arriver à sa ceinture, si vous vous haussez sur les talons... Tenez, le voici. »

Je saluai brusquement, et je sortis avec une fureur qu'il fallut maîtriser en songeant au kolao du boulevart des Capucines. Un seul coup-d'œil jeté sur ce mari vrai ou faux m'avait suffi pour reconnaître ce prétendu décorateur qui était venu m'inviter à voir un kiosque de sa façon dans les coulisses de l'Opéra. J'avais été la victime de l'Opéra. J'avais été la victime d'une horrible combinaison, rien de plus évident. Il fallut donc encore se résigner.

Une quinzaine après, je pris un déguiser ment subalterne, et j'eus l'impardonnable faiblesse d'aller rôder, au crépuscule, devant la boutique de mes chinoiseries, pour

voir une dernière fois l'idole indigne de mon amour.

Le mari colossal époussetait un mandarin de porcelaine, et je l'entendis murmurer ces paroles affreuses :

« Si ce magot de docteur I s'avise de remettre le pied chez nous, je l'assomme, je le fais empailler , et je le vends quinze louis. î

Oh î non, je ne reverrai plus ce monstre de beauté; j'aurai le courage de l'homme et du savant ; je remplirai ma noble mission jusqu'au bout; et tu me retrouveras bientôt digne de toi, ville sainte que la lune éclaire avec tant d'amour lorsque le mont ïyrghelon suspend cet astre à sa cime, comme une lanterne d'étoffe de Nankin g î

Il y a dans cette ville de Paris des docteurs spéciaux pour guérir les maladies de

l'humanité. Il y a des médecins qui ne traitent que les enfants à la mamelle ! d'autres qui ne les prennent qu'après le sevrage ; d'autres qui se consacrent aux malades sexagénaires et au-dessus. Il y a des affiches au coin des rues et des annonces dans les journaux qui proclament mille recettes infaillibles pour les six cents maladies dont le célèbre Pi-Hé a trouvé le germe dans le corps humain ; on a inventé à Paris des procédés admirables pour placer un nez sur les figures privées de cet ornement, ou pour l'allonger lorsqu'il est trop court. On fabrique des dents d'ivoire pour les vieillards, des cheveux pour les chauves, des jambes pour les boiteux, des yeux pour les borgnes , des langues pour les muets, des cerveaux raisonnables pour les fous, des mains pour les manchots, des oreilles pour les sourds, des embaume-

ments merveilleux pour faire vivre les morts. ... Un seul remède à été oublié ! un remède contre l'amour malheureux!

En Chine, nous ne connaissons pas l'amour. Cette passion a été inventée en France par un troubadour nommé Raymond. Depuis cinq siècles, elle cause de grands ravages. On évalue à onze millions sept cent trente-huit le nombre d'assassinats, de morts de langueur et de suicides causés par ce Fléau. C'est presque le double des catastrophes domestiquei^attribuées au choléra depuis le règne d'Aureng-Zeb. Le gouvernement français n'a jamais pris aucune mesure pour combattre les progrès de cette épidémie ; au contraire, il paye avec opulence quatre théâtres royaux où l'on célèbre l'amour, et un autre fléau mortel appelé le Champagne. M. Scribe a gagné cent mille francs de rentes en celé-

brant le Champagne et l'amour pour le compte des théâtres du gouvernement.

En sortant de la boutique de mes chinoiseries vendues par mademoiselle Alexandrine de Saint-Phar, je reconnus que j'avais été saisi d'un accès d'amour , et il m'estimpossible de vous dépeindre le mouvement de colère que j'adressai au troubadour Raymond. Cela fait, je songeai sérieusement à me guérir, et je dévorai en un jour toutes les affiches et toutes les annonces dans l'espoir de trouver un remède sauveur. Soins inutiles : Je rendis une visite au médecin de l'hospice des incurables, et je lui demandai s'il n'avait pas dans l'établissement quelque sujet tourmenté de cette maladie morale inconnue dans nos harems. Le médecin haussa les épaules et me tourna le dos. Ma tête brûlait de tous les feux du délire ; mon cœur

battait avec violence; mes yeux se vitraient. Le fantôme de mademoiselie Alexandrine dansait toujours devant moi avec une grâce formidable ; mes oreilles étaient pleines de sa voix de bengali ; hélas ! je ne vivais plus.

a Médecin , a dit le sage Menu , guéristoi toi-même : » Cette sentence me réveilla comme en sursaut. Puisque les docteurs français n'ont rien inventé pour guérir l'amour, me dis-je un matin, inventons un remède, et attachons un nom chinois à cette grande consolation du monde européen souftrant.

Si je puis, m'ajoutai-je à moi-même, vivre huit jours sans penser à mademoiselle Alexandrine , je suis sauvé. Impossible de rester dans ma chambre; là, tout me rappelle la femme infidèle ; et d'ailleurs la solitude ne guérit jamais les blessures

du cœur; elle les envenime. Des promenades aux champs sont encore plus dangereuses. La campagne est une grande causeuse d'amour. Les rues, les boulevards, les théâtres sont pleins de femmes, et Tespèce rappelle trop souvent l'individu, il faut pourtant vivre une semaine en oubliant une ingrate beauté. Lne semaine d'oubli continuel !

Fo m'a inspiré. Rendons grâces à Fo î Paris est plein de monuments fort élevées. J'en choisis quatre ; les tours de Notre-Dame, lePanthéon, la colonne Vendôme, la tour Saint-Jacques. En payant quelques fuen^ , on arrive au sommet de ces édifices , gardé par un concierge assez doux. Je résolus de consacrer mes journées à monter et à descendre les escaliers de ces monuments, sans prendre de repos.

Seulement, pour briser la monotonie de

ces descentes et de ces ascencions, lorsque j'arrivais sur la place Vendôme, je me précipitais en cabriolet, au bureau du chemin de fer de Versailles, et je parcourais six fois cette route, les yeux fermés. A la nuit venue, je rentrais chez moi, et après un léger repas, je m'endormais d'un profond sommeil. Dans mes rêves, je me figurais que des géants me balançaient dans une escarpolette accrochée à la lune, comme à un clou d'or; et l'effroi qui ai'agitait dans cette vision était si vif, qu'il éloignait le fantôme d'Alexandrine de l'espace infini, où je bondissais entre les étoiles et le Panthéon.

Au huitième jour, les quatre concierges me fermèrent la porte de leurs monuments publics, en me disant que j'abusais de ces édifices, et en m'invitant à me prouiener ailleurs. Ma guérison n'étant point encore

complète, je me repliai sur le chemin de Versailles ; je louai un wagon garni, et je roulai cinq jours pleins h,ur la rive droite et la rive gauche, avec le plus salutaire étourdissement. Au bout de deux semaines, le remède triomphait. En rejetant mes regards en arrière, à travers ce tourbillon d'escaliers noirs, d'escarpolettes infinies, de wagons volcaniques, j'aperçus, dans un lointain brumeux , l'image insaisissable d'Alexandrine, et je ne la reconnus pas. Il me semblait que l'histoire de mon amour appartenait à un siècle et à un monde éteints.

Un seul instant me ramena matériellement au souvenir de mademoiselle Alexandrine. En comptant les pièces d'or enfermées dans ma caisse, je m'attendris sur le vide énorme laissé par les 37,000 lan dépensés en chinoiseries chez Darbo et Gam-

ba. L'esprit de commerce et d'industrie , fils du génie chinois, m'a bien inspiré en cette circonstance. Je suis à la veille de ressaisir mes beaux lan perdus. J'ai fait insérer à la quatrième page des journaux de toutes couleurs cette annonce :

GUÉRISOIS RADICALE

DB

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