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Le château vert

Les hommes font leur avenir, les femmes l'attendent. Nous nous gardons bien de donner à celte maxime un sens absolu, on la combattrait avec trop d*exccplions ; d'ailleurs l'absolu n'existe pas eu ce monde.

Il nous sufTu d'avoir vu beaucoup d'hommes arranger leurs destinées comme des pièces d'e'checs, et beaucoup de femmes se résigner passivement à attendre le jeu de ces pièces ; il nous suffit d'avoir toujours vu les hommes calculer et les femmes rêver, pour ne pas nous préoccuper des exceptions.

Heureusement la Providence vient au secours des femmes qui méritent ses soins, et leur ménage, par des procédés mystérieux, un avenir qu'elles ne peuvent arranger.

Claire Geoffrin entrait, à l'âge de douze ans, dans la maison d'éducation que dirige à Versailles madame Bertin-Prieur.

Le règlement intérieur de cette maison a emprunté beaucoup d'articles aux institutions monastiques : les jeunes pensionnaires y vivent à peu près comme dans un couvent : toutefois on n'y néglige point les arts agréables qui font les délices de la vie mondaine, la musique, le dessin et le chant.

La jeune Claire était bien triste le soir de son entrée, et elle répondit par des pleurs aux gracieuses avances de ses compagnes, qui voulaient toutes être de bonnes amies pour elle avant de savoir son nom. Après la prière, une sous-maîtresse grave, quoique très-jeune, conduisit Claire dans sa petite chambre monastique, et lui dit :

— Mademoiselle, votre sœur Lauré est entrée ici comme vous en pleurant, et le lendemain elle était consolée. Vous ferez comme votre sœur.

Claire, par un geste insensible, donna un démenti à cette prédiction.

Cette première nuit en effet ne sembla pas préparer les sourires du lenrlemain.

Claire dormit peu et pleura beaucoup.

Quand les premiers rayons du soleil du 24 avril jouèrent dans les rideaux de sa fenêtre, elle ouvrit les yeux et vit une ombre légère qui s'agitait sur le

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mur blanc de sa cellule, dans une éclaircie lumineuse.

Les terreurs de la nuit se dissipent au soleil levant. Claire regarda celte ombre flottante avec un intciêt singulier, et comme toute ombre fait supposer un corps, elle se leva, s'habilla, et ouvrit sa fenêtre pour découvrir le corps de cette ombre.

Une distraction de ce genre paraît bien faible aux gens d'âge mur, eh bien ! elle fut suffisante pour intéresser vivement une très-jeune fille, tarir une source inépuisable, et donner un meilleur lendemain à une veille de désolation.

Du premier coup d'œil, Claire aperçut une jolie petite rose blanche, bouton de la veille, qui se détachait d'un rosier grimpant et suivait tous les caprices de cette brise matinale appelée zéphyr autrefois.

Cette fleur semblait faite de l'ivoire mat du magnolia ; ses petites feuilles, disposées avec une exquise symétrie, avaient sur leurs bordures une teinte rose imperceptible, et dans la fossette du milieu le soleil avait incrusté un sourire du printemps.

Elle jouait toujours à l'angle du mur, en secouant sa dernière perle de rosée; elle semblait heureuse comme une reine, ou comme une fleur qui doit vivre éternellement.

Claire conçut tout de suite une vive tendresse pour celte fleur pensionnaire, qui s'était levée avant le

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soleil pour lui l'aire un salut si charmant, une révérence si gracieuse!

Elle eut au même instant l'idée bien naturelle ches une jeune fille, l'idée de cueillir cette rose, pour orner son corsage d'un vrai bijou végétal ; mais les petits doigts qui allaient commettre ce meurtre s'arrêtèrent subitement ; le son de la cloche retentit dans le dortoir, et la sous-maîtresse entra.

— Déjà levée I dit-elle ; c'est très-bien î voilà qui annonce une grande aptitude pour le travail. Dans dix minutes, mademoiselle Claire, vous descendrez à la chapelle pour la prière. Employez ce temps à lire le règlement de la communauté.

En disant cela, le doigt de la sous-maîtresse désignait un petit tableau encadré de noir et suspendu au mur.

Et elle sortit.

Claire lut tout le règlement, et un seul article la frappa, celui-ci :

// est défendu de cueillir des fleurs dans h jardin.

Mais il me semble, se dit-elle, que les fleurs soRt faites pour être cueillies ! Chez moi, j'en cueillais tous les jours. Je dirai à maman de me mettre dans une autre pension. On est trop mal dans celle-ci.

Malheureusement, ou heureusement pour Glaire, il y avait, à côté de cette mère complaisante, un père

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qui savait faire modéiersa tendresse dans l'intérêt du bonheur de sa lille, qui avait dit à Claire, au moment des adieux :

— Chère enfant, si je t'aimais moins, je le garderais dans la maison; je te donnerais des maîtresses de chant et de piano, qui causeraient leur leçon avec ta mère, pour ne pas te fatiguer, et ne t'enseigneraient rien, à dix francs le cachet.

Je te place dans uu pensionnat où l'émulation conseille le travail, oii cliaque jour apporte un devoir à remplir, où rien ne distrait de l'étude, rien, pas même les caresses d'une mère. Le monde où tu dois vivre exige beaucoup aujourd'hui d'une femme ; la bonne éducation est la seule noblesse du moment.

On t'enseignera d'abord les devoirs religieux qui comprenent les devoirs de la mère de famille, et après les arts d'agrément, ceux qui charment les ennuis dont la vie est faite.

Ma chère fille, écoute bien ceci : sans les ressources spirituelles que nous donne une bonne éducation, la richesse même est un trésor d'ennui, et l'ennui conduit au mal, comme sa sœur l'oisiveté.

Quoique très-jeune, tu es assez intelligente déjà pour comprendre ces clioses. Mets-les bien avant dans ta fraîche mémoire, et pense à ton père, qui t'exile de ses bras pendant deux longues années, pour te donner le bonheur d'une vie ; adieu, ma Glaire, adieu,

Il n'y aurait que deux mots à retrancher dans ces adieux paternels, ceux-ci : deux ans; à l'âge de Claire, ils sont synonymes de l'éternité : ce n'est qu'après la vingtième année qu'ils semblent avoir la rapidité de deux heures.

Or ces deux ans motivaient presque seuls les larmes versées avec abondance entre la veille et le lendemain.

A lapremièreheurederécréation, Claire futmiseàl'écart par les jeunes élèves; on lui tenait rigueur de sa conduite de la veille; elle n'avait pas répondu aux avances de toutes ces amitiés accourues aux premières larmes du noviciat.

On la jugea fière et dédaigneuse, deux vilains défauts qui provoquent l'isolement comme punition.

Les enfants comme les hommes ont la manie de juger avec trop de précipitation, et souvent ils maintiennent un premier arrêt, bien qu'il soit reconnu injuste plus lard.

Claire accepta volontiers cette exclusion qui la mettait à son aise : elle avait un caractère répulsif aux liaisons improvisées; on l'écartait, elle écartait.

Toutes ces figures d'ailleurs étaient trop riantes pour comprendre un chagrin.

Mieux valait pleurer seule ; les larmes isolées ont une certaine douceur qui ressemble à un soulagement et dispense des consolations d'autrui.

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Claire était trop jeune pour analyser ces choses; mais dans les cœurs bien faits le sentiment arrive avant l'analyse, la pensée avant le mot.

Un petit incident de récréation exerça une nouvelle influence sur la détermination de la jeune Claire.

Elle s'était assise dans un bosquet, déjà tout couvert de feuilles, et elle entendit, sans être vue, un entretien de pensionnaires qui l'intéressait beaucoup. C'était un babil charmant fait de dix. voix qui parlaient toutes ensemble, comme des oiseaux dans une volière ; c'était un feu croisé de demandes, de réponses, d'observations, d'éloges, de critiques, éclatant toutes à la fois.

On disait en chœur :

— Elle s'appelle Claire Geoffrin.

— Elle est de Sedan.

— Son père est dans le commerce.

— Il n'y a pas de quoi être si fière.

— Je la croyais noble..

— C'est la fille d'un fabricant de draps.

— En gros.

— Nous avions sa sœur l'année dernière.

— Ah ! c'est la sœur de Laure!

— Oui.

— Laure était bien jolie!

— Et elle-ci est laide.

— Sa figure me déplaît.

f LE CHATEAtJ VERT.

— A moi aussi

— A moi aussi.

— Oh ! ne dites pas qu'elle est laide,

— Nous voulons le dire, nous.

— Vous avez tort ; elle est sérieuse; si elle riait elle serait jolie comme un ange.

— Allons donc!

— Elle a des traits charmants, des yeux doux, une bouche délicieuse, et elle est faite à ravir.

Ce dernier portrait excita un orage dans le petit tribunal d'écolières ; Glaire n'entendit plus que des cris confus, qui se mêlèrent au tocsin de la cloche annonçant la rentrée aux classes.

La jeune novice se leva tout émue ; c'était la première fois qu'elle entendait parler d'elle, et son pauvre cœur saignait.

Une bonne parole avait pourtant adouci les amertumes souffertes, et elle aurait bien voulu connaître l'élève qui venait de la défendre si bien contre toutes ; mais, dans sa position du bosquet, elle écoutait et ne pouvait rien voir.

— C'est bien décidé, dit-elle en rentrant, je n'aurai jamais d'amie dans ce couvent de jalouses.

Et comme elle ievait les yeux sur la façade de la maison, elle tressaillit d'une sorte de joie en apercevant la rose d'ivoire qui jouait toujours devant la vitre, et semblait la saluer en s'inclinant.

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