UNE AMIE DE PENSION
Bonoe Heur I pensa Glaire ; c'est la seule amie qui m'ait donné un instant de bonheur depuis l'adieu de ma mère !
En conduisant Claire à sa classe, la sous-maîtresse lui fit quelques questions obligeantes, ce qui encouragea la jeune iille à faire une question à son tour.
— Pourquoi, demanda-t-elle, esl-ii défendu de cueillir des fleurs ?
— On a voulu imposer une privation de plus, répondit la sous-maîtresse d'un ton sec.
Claire ne comprit pas bien, mais elle s'inclina comme si elle eût compris tout à fait.
Cette première journée d'études, qui devait être renouvelée si longtemps, dans sa distribution immuable et monotone, donna des distractions salutaires à la jeune fille ; les maîtresses de chant et de piano surtout lui devinrent tout à coup sympatiques, et comme elle avait beaucoup de goût pour les arts d'agrément, elle entrevit dans cette étude spéciale, une récréation permanente, qui la dédommageait de la géographie, de l'histoire, des mathématiques, et des malins propos que la jalousie lançait à ses oreilles dans la récréation du jardin.
Le lendemain, le même rayon la réveilla sur sa couchette ; elle revit la même ombre flottante sur le mur, et donna sa première pensée à son amie, la blanche fille d'avril, qui s'inclinait sur la vitre,
comme une visiteuse matinale descendue du ciel.
Pourquoi dit-on, pensa-t-elle, que les roses ne vivent qu'un matin?
Ce doit être une erreur faite par des hommes qui n'ont jamais été dans un pensionnat.
Voilà une rose qui vitdepuis deux jours, et qui vivra demain encore, et toute la semaine. Je prierai Dieu pour elle, afin qu'elle vive au moins tout le mois.
En effet, la fleur paraissait jouir d'une constitution vigoureuse; aucun symptôme d'agonie ne se manifestait sur ses feuilles d'ivoire, dont le tissu énergique semblait avoir la vitalité du métal. Claire fut trèsjoyeuse de revoir son amie dans un état'de santé florissante; elle l'effleura de ses lèvres avec une délicatesse exquise, de peur de la vieillir, et la rose, en se releVantà labrise, rencontra une petite boucle de cheveux noirs, etlutinajoyeusement avec elle, comme pour la remercier du baiser d'ange qu'elle avait reçu.
A l'âge de douzeans, lorsque l'imagination est vive, on personnifie tout; comme dans l'enfance du monde, on fait de la mythologie et de la métCiupsycose, sans connaître Homère, Ovide et Claudien.
Grâce à la musique et à son amie de la fenêtre, Claire commençait à s'habituer à la vie du couvent.
Elle ne s'inquiétait même plus des malins propos, qui arrivaient par intervalles à ses oreilles dans les allées du jardin; elle répondait, avec une politesse
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froide, à toutes les élèves, mais elle ne bc liait pas.
Si les roses d'ivoire vivaient deux ans, Claire aurait supporté très-légèrement son exil.
Par malheur, son amie, celte belle visiteuse qui avait charmé son premier réveil, donna des signes de dépérissement, et malgré tous les soins délicats qu'une jeune fille put rendre à une sœur dans une maladie incurable, la pauvre rose prit des leintes lugubres, s'effeuilla, et parut exhaler le dernier soupir dans une caresse mouillée de larmes.
Alors, Glaire ne crut pas transgresser le règlement de la maison, en coupant la lige qui supportait les restes mortels de la fleur, et la précieuse relique fut ensevelie dans un petit coffret de palissandre.
Le temps, ce grand révélateur, nous apprendra que l'avenir et le destin de Claire étaient dans ce coffret.
Laissons faire le temps.
Après ce malheur, une seule consolation restait à Claire, l'élude ; elle fut sourde à toute les déclarations d'amitié ; elle n'écouta que ses maîtresses ; elles'imposa l'acharnement du devoir, et à force de s'étourdir, elle donna toutes les richesses possibles à sa mémoire et à son esprit.
Nous la retrousserons trois ans après, dans une brillante soirée donnée par son père, dans une maison (I9 campagne près de Sedan.
Claire est maintenant une grande et belle demoi-
selle, qui ira conservé de ses jours du pensionnat qu'une physionomie sérieuse, mais toujours tempérée par la douceur du regard.
Elle vient de chanter le morceau qui lui a valu le premier prix: c'est V Inflammatus du divin Stabat, deRossini.
Les jeunes gens et les jeunes femmes, ces heureux conquérants de l'avenir, ont applaudi avec enthousiasme, et ratifié la décision du premier prix. Glaire, toujours calme, traverse les salons et arrive sur la terrasse pour respirer un peu de fraîcheur.
Deux jeunes femmes se promenaient sous les arbres et ne paraissaient pas s'intéresser beaucoup au concert du salon. Au bruit des pas de Claire, l'une d'elles se retourna et dit :
— Tiens ! c'est toi I Viens donc : tu n'es pas de trop; viens faire la troisième Grâce.
C'était Laure, la sœur aînée de Claire; elle agitait, en ce moment, comme on va le voir, une grave tjuestion avec son amie de pension, mademoiselle Blanche Desjantais.
— Ma petite Glaire, dit Laure avec une vivacité folle, tu nous pardoaneras, n'est-ce pas? Nous n'avoas pas entendu taromance; jen'aipas Poreiile au chant, et tu sais pourquoi. Voilà deux prétendus qui se présentent pour m'époubcr: le jeune avncat qui a tant de mérite, et le jeune rien du tout qui a tant d'argent.