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population de femmes de chambre et de petits en l'an i.>. Impossible de se méprendre, toutes les mains allongeaient un doigt sur lui 1 Epbelge, au comble du désespoir, allait se précipiter dans le bassin du Luxembourg, mais il remarqua, tout de suite, un chien de Terre-Neuve qui l'attendait, gueule béante, pour le déchirer en le sauvant. Le suicide fut ajourné.
Il revint sur ses pas, et traversant la cour du Luxembourg, il descendit rapidement vers la rue Mazarine, qui a le privilège d'être sombre à midi.
En voyant la rivière couler au bout de cette rue, il la trouva plus engageante que le bassin du Luxembourg, lequel bassin, d'ailleurs, n'a qu'un demi-pied d'eau, ce qui change en grasse sinécure, le poste du chien sauveur, dont les appointements sont payés par la caisse de la Chambre des pairs. Ephelge pourtant, soutenu par le faible espoir d'une transfiguration possible, laissa couler la rivière sans troubler le calme de ses eaux, et suivit le quai jusqu'au Pont-Royal. Le bouquiniste qui a établi dans ces parages une bibliothèque publique à l'usage de ceux qui cherchent longtemps cinq centimes pour traverser le pont du Carrousel, lui suggéra une idée. Il acheta un in-quarto intitulé : Défense de la bulle Unigenitus, et il se précipita, tête première, entre les deux battants de ce livre, comme font les myopes quand ils lisent un journal. A la faveur de ce déguisement relié en basane,
masque d'occasion, il put traverser le Pont-Royal sans courir trop de dangers, en suivant le trottoir et loin des chevaux. Seulement, le peuple disait (car le peuple des ponts dit toujours queljque ciiose, parce qu'il ne craint plus les cabriolets) :
— Ce monsieur n'a pas envie de perdre son temps.
— Tiens I ce savant a oublié son livre chez lui.
— Monsieur, prenez garde de me laisser tomber voire journal sur les pieds.
— En voilà un qui se brosse les paupières avec un in-quarto, etc., etc.
Ephelge, heureux de se tirer du péril à si bon marclié, continuait sa route, et à la descente du pont il faillit se briser sur le château des Tuileries, qu'il ne voyait pas à travers l'épaisseur peu diaphane de son in-quarto. La sentinelle du pavillon de Flore remit Ephelge sur la voie publique, avec un léger coup de crosse et un geste encore plus dur. Il longea la terrasse du bord de l'eau, coupa diagonalement cet immense jeu de quilles qu'on appelle la place de la Concorde, et se perdit, comme une ombre païenne, dans les quinconces des Champs-Elyséens, que M. Colbert, de mythologique mémoire, planta pour amuser les académiciens de son temps.
Les hommes de mauvaise mine que Paris possède dans ses murs pour soulager la province, ont choisi les Champs-Elysées pour leur promenade de midi. Un
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de plus lie pouvait être remarqué, bien que cet un de plus lut, à lui seul, plus effrayant que tous les autres ensemble. Grâce à ce concours d'habitùis hideux qui changeaient les Champs-Elysées en vrai Tartare , Ephelge respira quehjues instants; il surprenait bien çà et là des constellations d'yeux fauves qui le regardaient de travers, comme Didon, dans l'Elysée de Virgile, regarde son amant perfide; mais il se faisait tout de suite éclipser par un arbre, et d'éclipsé en éclipse, il arriva au pied de Tare de triomphe de l'Etoile, à l'autre extrémité de Paris. Le malheureux était parti de la barrière d'Enfer!
Sur les gazons hospitaliers qui couronnent les hauteurs Voisines, Ephelge aperçut quelques flâneurs de Chaillot, gens renommés par leurs espiègleries, et qui ont abreuvé de tant de dégoûts les promeneurs altérés, vagabondant sur les bords non fleuris que n'arrose pas la Seine. Cet asile n'était pas sûr. Les préposés de l'octroi eux-mêmes, personnages graves, qui attendent à la barrière tout ce qu'on ne leur déclare jamais, désignèrent Ephelge du bout de leur baguette divinatoire, avec de^ propos malins, et le soupçonnant de contrebande, ils le menaçaient de le surprendre en flagrant délit de fraude à son retour. Ephelge ne comprit pas cette pantomine douanière, et il ne vit dans tous ces hommes que de nouveaux et implacables ennemis de sa gigantesque laideur.
La nature a vraiment des bizarreries criminelles ; il devrait y avoir un tribunal pour venger un homme pur, comme Ephelge, de cette marâtre ironique, et la forcer à refaire son œuvre» Hélas ! la nature se moque du genre humain, et quand elle veut rire à nos dépens, il faut subir ses injures jusqu'à la mort !
Ephelge se lança sur cette allée infinie qui part de Tare de l'Etoile, et semble expirer à la fin du monde. C'est désespérant pour le piéton. Colbert a planté ces arbres éternels du haut de son carrosse doré. « 0 grand ministre I » disait M. Buisson en parlant de lui ; M. Buisson se promenait toujours à cheval.
Notre infortuné piéton arriva, un peu avant le coucher du soleil, sur les bords de la Seine, à Neuilly. L'aspect du site le ranima. Il y avait un pont qui dessinait ses arches dans l'eau verte et calme ; il y avait des massifs de peupliers, des kiosques suspendus, des rotondes pleines de sourires, des bouquets d'iris qui folâtraient avec la rivière, des enfants qui jouaient sur les gazons. Tout cela ressemblait au bonheur des autres, et notre Ephelge avait un naturel si bon qu'il en ressentit de la joie, tout comme devant sa propriété. Ce bonheur d'emprunt lui donna des symptômes d'appétit. A sa droite, il avisa une maison blanche qui parlait ainsi aux passants, avec les lettres énormes de son enseigne : Au rendez -vous des bons enfants. Bellon, dit le Champenois, loge à
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pied et à cheval. A la lîenommée des malelottes.
Celte enseigne fit venir l'eau à la bouche d'Ephelge. Il entra, le visage à demi-voilé par l'in-quarto, ne risquant ainsi que la moitié de son incommensurable laideur, et déposant le porle-manleau sur une table, il appela M. Bellon, et demanda un dîner complet. Quatre plats.
M. Bellon accourut avec une serviette hérissée de plumes de canards, et regardant Ephelge par-dessus le crâne, il décocha un tendre sourire à une pièce de quarante francs que le voyageur agitait toujours sur le marbre de la table, comme le tocsin de son appétit.
— Monsieur va être servi à l'instant, dit Bellon, et il sortit pour prendre une serviette vierge de canards.
Qui peut connaître le mécanisme des choses du destin ! un incident aussi simple devait amener de bien singuliers résultats I... Mais n'anticipons pas sur les événements^ comme dit Ducray-Duminil, notre patron.
Ephelge, seul dans la salle à manger, ornée d'un miroir voilé d'un crêpe vert pour ne pas humilier les convives, ouvrit la croisée et s'accouda gracieusement sur la rampe du balcon. De cet observatoire, sa vue plongeait dans un petit jardin entouré d'une haie vive d'aubépine en fleurs; ce jardin exhalait un parfum de calme heureux qui mouilla les paupières velues d'Ephelge. On apercevait au fond, sous un dôme de
catalpas, une maison modeste à contrevents verts, avec treille de pampres, volière et pigeonnier ; devant la porte une jeune fille cueillait d'une main, dans un vase, des fleurs de géranium, et de l'autre repoussait mollement un jeune chat zébré, qui dévastait avec ses griffes les franges de sa pèlerine de satin. Ce relit tableau ressemblait à un Miéris en action. Ephelge occupait une place qui ne lui permettait pas de \oir la figure de la jeune fillle, mais il était impossible qu'elle ne fût pas belle au milieu de ce pnysage si beau. La contemplation se fût prolongée, malgré 1rs exigences d'un appétit vieux de trente heures ; mais M. Bellon entra triomphalement, une nialelotta à la main ; l'affamé voyageur, sous prétexte apparent de flairer le plat de très-près, continua de cacher ce qu'il appelait sa figure au regard de M. Bellon, et engagea dans cette posture un court entretien avec lui.
— Ce plat, dit-il, a un parfum exqiais, monsieur l'aubergiste, et je ne puis me lasser de le respirer.
— C'est que je puis dire, monsieur; répondit Bellon, qu'après le maire de l'île Saint-Denis, qui est le premier chef connu pour la matelotte, personne en rive de Seine ne peut me damer le pion de ce côté.
— Oh I quel fumet délicieux ! dit Ephelge.
— Prenez garde, monsieur, remarqua Bellon, le
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plat est trt's-chaud, el vous allez vous hrûlnr le nez.
— Monsieur Bellon, dit Ephelge, vous avez là, sous vos croisées, un bien joli jardin...
— C'est le jardin de rna voisine, madame Daubrnier.
— Mariée à M. Daubenier? demanda Ephelge.
— Non, monsieur, veuve.
— Une veuve sérieuse, monsieur Bellon? une veuve dont le mari soit mort?
— Oh ! monsieur, une véritable veuve, tout ce qu'il y a de plus veuve. J'ai connu M. Daubenier, il est mort du chagrin de n'avoir pas marié sa fille.
— Que me dites-vous là, monsieur Bellon? dit Ephelge, en ne montrant qu'un quart de sa laideur phénoménale.
— Je dis ce qui est , mademoiselle Aglaé était fiancée en naissant à un cousin de rAmérique. Le cousin arriva, il n'avait jamais vu sa cousine, et la veille de la signature du contrat, il dit : << Bah I j'aime mieux rester garçon », et il partit pour l'Amérique, sans faire viser son passe-port.
— Mor.sieur Bellon, ce cousin avait donc appris?...
— Il n'avait rien appris du tout; mademoiselle Aglaé est la plus vertueuse personne de Neuilly; elle a été rosière l'an dernier.
— Alors, il me semble, monsieur Bellon...
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— Oh! voyez-vous, monsieur, il ne faut jamais s'entretenir de ses voisins, dans notre métier; ils vous font des procès devant le commissaire ; ils prétendent qu'on chante des chansons un peu trop gaillardes ; ils vous accusent de tuer leurs chats, et cent bêtises de cette espèce... N'en parlons plus..., comment trouvez-vous la matelotte, monsieur? il me semble que vous la mangez avec les yeux...
— C'est vrai, monsieur Bellon, et que me donnerezvous après la matelotte?
— La moitié d'un canard à l'estragon ; et on ne dira pas que celui-là n'était pas frais, il n'y a pas une heure qu'il barbotait dans ce ruisseau, là-bas.
L'aubergiste sortit sur ces derniers mots.
Rien ne saurait peindre la joie d'Ephelge, enfin il avait échangé quelques phrases avec un être humain ! Son bonheur était celui d'un naufragé qui , ayant habité vingt ans une île déserte, bouche close faute d'interlocuteur, rencontrerait subitement deux oreilles ouvertes sous un front baptisé, et ferait une orgie de conversation. Il se releva fièrement, et, n'ayant pas de journaux à lire dans l'entr'acte des deux plats, il se remit au balcon, pour boire l'absinthe économique des champs. La jeune fille était toujours au jardin ; mais Ephelge ne pouvait jamais voir sa figure. Aglaé marchait d'un pas mélancolique, comme si elle eût visité un cimetière; elle s'an était parfois et regar-
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dait les hautes herbes, comme un botaniste ennuyé. Le bruit de l'arrivée du second plat fit courir Ephelge à sa table, et il se cacha derrière le paravent de son fidèle in-quarto.
— Vous me direz des nouvelles de ce canard, dit Bellon, en essuyant ses doigts plus cuits que ses plats.
— Vous êtes discret, lui dit Ephelge; je suis prêt à vous demander un cinquième plat, si vous médites le motif qui a fait casser le mariage de votre belle voi sine avec son cousin.
Cette proposition corruptrice mit en rêverie M. Bellun.
Ephelge s'inclina sur le canard, nez sur bec.
— Monsieur, dit Bellon à voix basse, si vous voyiez Mile Aglaé, vous feriez comme le cousin.
— Bah !
— Oui, monsieur, figurez-vous que celte pauvre dcmoiselleest plus laide que les sept péchés mortels.
Le nez d'Ephelge faillit avaler le bec.
— Si laide, monsieur poursuivit Bellon, qu'elle ne peut pas même allei; a l'église, le dimanche, parce que les gamins lui feraient un mauvais parti.
Ephelge demandait au ciel de lui envoyer un infolio, car rin-quarto ne lui suffisait plus. Sa tête, r.;.vagée par le sang, se gonflait à vue d'œil, et débor dail les marges du livre prûteciour.
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— Mainfenanl, dit l'aubergiste, vous savez la raison, et je vais vous préparer trois autres plats.
Il sortit.
L'appétit expira dans la poitrine d'Ephelge, et le sentiment que réveilla en lui la confidence de Bellon avait un caractère d'émotion tout particulier.
Il marcha vers la fenêtre avec une étrange curiosité, fort naturelK'î d'ailleurs, et cette fois il lui fut permis devoir la figure de la voisine... Quoiqu'habitué depuis vingt ans aux formidables vérités de ses miroirs, Eplielge s'avoua tout de suite que la laideur d'Aglné n'avait point de rivale dans l'univers, y compris la zone des Hottentots. La figure de cette jeune fille produisit à Ephelge l'effet d'un miroir qui grossit les objets; ce qu'elle avait surtout de plus remarquable, c'était l'absence presque complète d u fron t et des yeux ; il est vrai que le nez rachetait cette double absence avec une prodigalité monumentale. La bouche s'étendait vers des limites inconnues, le menton descendait verticalement en pointe osseuse sur un cou d'oiseau de proie, et une triple couche d'ocre badigeonnait cet ensemble de laideur, et achevait d'irriter l'œil qui osait la regarder.
Ephelge, pourtant, qui avait de bonnes raisons pour ne pas être difficile en choses de ce genre, affronta courageusement le visage de Mlle Aglaé, comme un héros affronte un péril connu. Il trouva même bientôt
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un ciiuiiiie singulier à détailler tous les crimes de cette laideur formidable, et à chaque découverte, il se réjouissait dans son cœur. A la fin de son examen, Ephelge se serait précipité âiix pieds de la jeune lille, si le balcon eût été plus voisin du sol. Une rêverie douce s'empara de lui, et il regagna la table, le front soucieux et serein à la fois. Un spectateur, assez hardi pour analyser en ce moment le visage d'Ephelge, aurait deviné que le malheureux voyageur accomplissait dans son âme une véritable révolution.
À la tin du repas, Ephelge, encouragé par l'invincible laideur de la voisine, osa parler face à face à Bellon, et lui demander uiiechambre meublée, payable comptant, d'avancé et eri or. Le profil de l'empereur Napoléon, qui rayonnait en relief d'un jaune tendre, sur la pièce de quarante francs, fit une heureuse diversion; l'aubergiste, absorbé par l'image de métal, regardanégligemmentrimagedechaircuitequ'Ephelge lui présentait en plein. La chambre fut accordée moyennant exhibition dii passe-port.
Quoique le signalement du passe-port d'Ephelge fut écrit d'une façon illisible, parce que l'employé de la mairie avait été agile, en l'écrivant, par des éclats de rire convulsifs, M. Bellon s'en contenta et il installa chez lui son unique voyageur.
Dès ce moment la vie d'Ephelge fut une succession d'innocentes délices. Le voyageur ne quitlàil plus sa
chambre; il regardait avec une joie inelïable ce gracieux jardin, habité par une jeune fille prisonnière de sa despotique laideur. L'âme d'Ephelge pouvait seule comprendre l'âme d'Aglaé; toute pensée intérieure de la jeune fille rebondissait, comme un message de télégraphe électrique, dans le cerveau du jeune homme; une sympathie mutuelle était inévitable. Aglaé, qui n'avait vu de visage humain depuis longtemps, fut touchée au milieu de ses ennuis de l'attention bienveillante que lui accordait son généreux voisin. Ces deux êtres chassés de la société pour un crime physiologique, se rapprochèrent dans un intérêt commun; chacun d'eux comprit qu'en dehors de leur couple, il n'y avait que le désert, l'ennui, le désespoir.
Ils ne s'étaientjamais parlé, et ils s'étaient déjà tout dit. Ephelge se revêtit un jour de son costume de visite, et se présenta, plus hideux qu'à l'ordinaire, chez M"® Daubenier. Un jour crépusculaire assombrissait le salon de compagnie ; on avait de bonnes raisons pour ménager les teintes ténébreuses dans ce logis habité par la pauvre fille. Ephelge, de son côté, se garda bien de demander un peu de jour; le fiât lux eût expiré sur ses lèvres. W^ Daubenier, qui avait gardé pour elle quelque chose de la laideur atroce qu'elle avait donnée si généreusement à sa fille, se voila d'un éventail, malgré le clair-obscur du salon, et désigna un fauteuil au visiteur.
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Alors Eplielge, avec une voiiv pleine cie niëlodie et de séduction, exposa éloqneniment l'objet de sa visite, et defmanda la main de Mlle Aglaé.
La mère balbutia une réponse embarrassée, dont lo sens était celui-ci :
— Mais, monsieur, il paraît que vous ne connaissez pas ma fille; vous ne l'avez jamais vue; si vous aviez le malheur de la voir, vous feriez comme le cousir. d'Amérique. Qu'osez-vous me demander, imprudent?
Ephelge n'eut pas l'air de comprendre le sens de la réponse maternelle; mais il dit avec une délicatesse charmante :
— Je connais mademoiselle Aglaé, j'ai eu le bonheur de la voir souvent; je l'aime comme moi-même,' je ne puis avoir, d'autre épouse qu'elle, et votre refus, madame, serait mon désespoir.
Ensuite, il donna des explications sur sa famille et sa petite fortune, sur ses goûts pour la solitude et l'obscurité.
M™^ Daubenier, à cette première visite, n'accorda pas, ne refusa pas; elledemanda huit jours deréflexion. Il est facile de deviner que ce retard ne gâta point les affaires d'i:^phelge. Mlle Aglaé l'accepta pour époux en baissant les yeux et la voix, dans un sentiment de gracieuse et virginale pudeur.
Une nuit, deux flambeaux d'hyménée, luisaient obscurément au fond de la chapelle de Neuilly, comme
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deux étoiles qui n'éclairaient pas un ciel d'orage. Les époux, suivis de quatre témoins nommés d'office par le maire, s'agenouillèrent l'evaniPhôlel, et se jurèrent lidélité, comme les autres. C'étaient Ephelge et Agiaé Daubenier. Après la cérémonie, les témoins refusèrent; de s'asseoir au i'eslin de noces, et prétendireili que la loi n'avait plu; rien à exiger d'eux. Ephelge les remercia, et ils prirent la iuite, les rnaiiis ouvertes sur leiirs yeux fermés.
Ephelge, ayant obtenu l'asseiitiment de sa béllemère, quitta Neuilîy, et vint s'établir avec sa femme dans sa ville natale qu'il aimait beaucjup, sèldn l'usage des cœurs bien nés, comme dit Tàncrède. Lorsque les iiabitants delà rue ^^ de la ville de *^*" apprirent qu'Ephelge était rentré dans leurs murs, et celle fois avec un supplément de laideur conjugale, ils firent éclater des syptômes d'insurrection. La police de *** s'alarma. Il y eut des groupes devant la porte cies cafés, et la nuit on vit errer des patrouilles autour de la maison des deux époux. Le lendemain le niaire lit un arrêté, qui invitait les bons citoyens à l'union sous peine d'application des lois de septeujbre. Cet arrêté calma un peu les esprits; la place publique devint habitable, mais l'intérieur des maisons bouillonnai', chaque rue était un double alignement ue volcans numérotés.
Ephelge, fort de la protection de \d loi, fort de son
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iiiiioceuce et ne redoutant plus rien au monde depuis qu'il avait doublé son existence par le mariage, devint un autre homme, la laideur exceptée. Le premier dimanche venu, il sortit eiïrontément avec sa femme, à l'heure de la promenade, et se mêhi aux humains, sur le cours Saint ***, rendez-vous habituel du beau monde, après vêpres, dans la belle saison. 3i™^ Ephelge, heureuse d'être ainiée, se pavanait nonchalamment, suspendue au bras de son époux, et du haut de sou lriomphe,elle semblait prodiguer l'insulte aux familles qui passaient, avec des fronts chargés d'ennuis domestiques, et des visages lézardés par de hièsqùines et bourgeoises passions. Ephelge, radieux de vulnpt'é légitime, inclinait sa tête sur l'oreille dé sa femme, et lui épanchait des flots de tendresse coiijugale, â ravir les ëpiuises des anges. Cet étalage inouï de bonheur nuptial à la lace du public exaspérait les promeneurs, et dès que l'orage dévenait imiiiinent, le maire de *** allait de famille en laibille, et éleigiiait l'incendie, en prêchant le respeci à la loi.
Heureusement le public ne fait jamais longtefups la mêiiie chose. Ephelge el sa femme, ne reculant pas devant Texaspéralion, le public recula devant son injustice. Insensiblement, ce couple affreux (on le désignait ainsi à ***, départeiuent de ***), à force de s'imposer aux promenades, avec l'aide de la charte constitutionnelle, habitua les )eux à le regarder. Un
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jour le maire, dont la prudence est proverbiale à ^^^ aborda en public M. et M"^ Ephelge, et leur fit l'honneur d'un entretien familier; bien plus, M. Ephelge, s'étant écarté un instant pour lier les cordons de ses souliers énormes, le maire offrit son bras municipal à M"^ Ephelge, qui faillitsuccomberd'uneattaquedebonheur foudroyant. Ce magistrat jouissait de l'affection générale; il avait obtenu du ministre un pont, un tableau et une fontaine, et ce triple cadeau comblait la ville de ^^"^ d'une allégresse perpétuelle qui remontait au magistrat. Aussi, dès ce dimanche mémorable, la population amnistia la double laideur des époux Ephelge, et deux industriels leur envoyèrent une invitation à dîner.
Bientôt ils furent les époux à la mode. On citait partout leur grâce, leur esprit, leur douceur; jamais on n'avait vu de ménage plus fortuné. Une filature permanente d'or et de soie était le symbole industriel de la vie des deux Ephelge. Toutes les mères souhaitaient un pareil bonheur à leurs enfants.
Un incident attendu et inattendu à la fois acheva de populariser les deux époux dans la ville de *^* ; M"^ Ephelge mit au monde un enfant beau comme le jour. A cette nouvelle, l'affection publique s'éleva jusqu'au fanatisme. Les dames de **^ dsmandèrent toutes à voir le nouveau-né. On fut obligé de régler l'ordre du speciacle, le maire plaça deux gendarmes
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à la porte de l'accouchée; on aurait dit une première représentation à l'Opéra.
Eplielge suppliait le ciel de lui retrancher la moitié de son bonheur, pour ne pas humilier davantage les autres époux de la ville de **^ , lesquels, pour le dire en passant, ne sont pas heureux en ménage, surtout ceux qui sont très-beaux. Le ciel, qui devait des dommages et intérêts à Ephelgc pour l'arriéré de ses infortunes, ne l'écouta pas; il lui envoya, au bout d'autres neuf mois, une fille d'une incomparable beauté. Le maire réclama l'honneur d'être son parrain, et le baptême fut une véritable fête civique comme le premier mai et le 29 juillet.
Heureux époux, puisse la lecture de cet article, écrit à votre gloire, donner un rayon de plus à votre lune de miel qui vivra aussi longtemps que le solei de tous vos jours.