UN COUPLE AFFREUX
En France, dans le département de ***, au centre des plus beaux quartiers de la ville de ***, rue ^'^^j jjo *¥¥^ vivait, en solitaire, un homme d'un âge fort équivoque; on lui donnait de vingt à cinquante ans. Mais cette particularité seule ne le rendait pas remarquable. Il se nommait Ephelge **^, et sa laideur étonnante ne rappelait rien de connu dans le sexe masculin, qui n'est pas beau comme l'autre, son voisin dangereux. Ce défaut naturel avait de telles proportions qu'il s'était élevé à la hauteur d'un crime contre la société. Quand il trouvait, à force de recherches, un appartement convenable dans une rue honnête, le propriétaire ne lardait pas de lui faire une visite pénible, et lui donnait congé à l'échéance du terme. M. Ephelge demandait la raison de ce congé non motivé; le pro-
priétaire levait les yeux au plafond, avec un soupir pour toute réponse. M. Ephelge insistait; alors le propriétaire bégayait quelques phrases brumeuses, à iravers lesquelles on distinguait que les locataires avaient fait des plaintes.
— Quelles plaintes? s'écriait le malheureux Ephelge.
— Ah ! répondait le propriétaire en regardant un miroir ; et il sortait sur ce ah !
Dans les soirées de la belle saison, le seuil des portes s'émaille de visages assez laids dans la ville de ***, département de **^, rue ***; eh bienl lorsque M. Ephelge, usantdeses droits de citoyen, essayait de s'encadrer dans sa porte, pour respirer un peu de fraîcheur et de brise française, commune à tous, trésor de tous, les visages voisins se voilaient subitement de leurs portes fermées; on entendait même des bruits de serrures et de clefs, comme si l'on eût craint une invasion de la laideur du malheureux voisin.
Deux incidents achevèrent d'éclairer Ephelge sur sa nouvelle position, et beaucoup mieux que n'aurait pu le faire le meilleur des miroirs de Venise ou de Paris.
Un jour, le sergent-major de sa compagnie de garde nalionaleluienvoyaétourdiment une circulaire de convocation. En 1830, lorsque lamilice citoyenne lulorganiïjéedans l'intéiêl de l'ordre public, l'elal-aiajor, qui
UN COUPLK AFFHRUX. 187
n'était pas lui-même très-beau, décrélaqùeM. Eplielge seraiidispeiisé du service pour cuubc de laideur paradoxale. Celle décision fui soumise au colonel qui avait un immense nez, flollant au hasard sur des constellations antérieures à la vaccine, et ouvrait une formidable parenthèse avec le menlotï. Ce colonel se fît donner le signalement d'Ephelge et le procès-verbal de ses alrocilés physionomiques, elful révolté d'avoir dans sa légion un grenadier sculpté de façon àcom- . promettre l'ordre public, devise de ses drapeaux.
Eplielge fui donc licencié. Toutefois, avec cette délicatesse dont tout membre de la garde nationale, chef ou soldat, ne doit jamais se départir, on cacha soigneusement au malheureux grenadier la cause de sa disgrâce, et on la colora même d'un prétexte poli et ingénieux. Le brevet de congé définitif portait que M. Eplielge était dispensé du service, attendu sa position intéressante d'orphelin.
A riire vrai, Ephelge n'était rien moins qu'orphelin. Il était doué, au contraire, d'un père authentique et d'une mère coquette, âgée de cinquanle-deux ans, bien qu'elle contrariât l'acte infaillible de l'état civil, en accusant trois lustres de moins. La jeunesse d'Ephelge avait été marquée par un incident assez rare dans les familles. Son père l'avait exilé de sa maison pour crime de laideur scandaleuse. Le jeune Ephelge s'était retiré dans ,les hiontagnes des Vosges, et là, il vivait
avec la mélancolie du hibou, se nourrissant de fruits sauvages et des larmes versées sur l'injustice de l'auteur de ses jours. A la chute de M. de Villèle, son pèrel'amnistiaetluidonnalabanlieuede sa ville natale pourprison, avec cent francs par mois. En 1830, il lui fut permis de reprendre son rang imprescriptible de citoyen, à condition qu'il n'affligerait jamais le visage de ses parents. De là, l'erreur qui fit croire à l'étatmajor qu'Ephelge était orphelin.
Passons au second incident. Ephelge était célibataire, et cela n'étonnait personne. Doué de passions vives et d'une sensibilité exquise, comme tous les gens laids, il avait quelquefois laissé tomber un regard de tendresse sur quelques jolis visages de promenade, et, tout-à-coup dénoncé à des pères irascibles, il lui avait été ordonné, sous peine de duel à mort, d'ensevelir sa tendresse au fond de son cœur et de ne pas l'étaler en public. Il venait de faire les plus louables efforts pour établir un petit ménage de garçon; mais son édifice domestique s'écroula bientôt à l'intérieur, et toujours pour la même cause. Sa cuisinière donna sa démission. Alors, il réfugia son appétit dans une maison bourgeoise, rue Saint ^^*, et paya d'avance quinze cachets. La première aurore de bonheur commençait à luire. La table de M""®*** était assez bien servie :jt?otage, trois plats, etc., etc. Leshabitués appartenaient à diverses administrations, et dînaient aveccette verve
UN COU PLI-: AKFllKLX. i89
dévorante, si remarquable chez les hommes qui ne déjeunent pas. Aussi, dans la première semaine, les yeux des convives, plus occupés de leur assiette que de leur voisin, et craignant toujours de perdre un bon morceau, convoité par des appétits insatiables, ne se fixèrent pas sur la laideur monumentale de M. Ephelge, et M. Ephelge, enhardi par ce premier succès, donna un jour son opinion sur la question d'Orient, alors agitée sur toutes les nappes des tables bourgeoises.
— La question d'Orient est toute simple, venait de dire, en se résumant, un monsieur qui tranchait les nœuds gordiens avec sa fourchette.
— Je la crois multiple, dit M. Ephelge..., interrupteur étourdi I
Le préopinant, très- contrarié, arrêta sa fourchette, chargée de fricandeau, à deux doigts de sa bouche, et regarda fixement son contradicteur. Une douzaine d'autres yeux suivirent la même direction. Les physionomies s'assombrirent. Les cliquetis des mâchoires et des porcelaines fut suspendu; la main du découpeur habituel s'arrêta sur un manche orné de papier frisé. Un murmure d'effroi circula sous les serviettes tendues en paravent... Ephelge était perdu sans retour!
Le lendemain, à son arrivée à la pension bourgeoise, Ephelge subit une humiliation que le soleil n'avait pas éclairée depuis Catilina. On sait que les sénateurs
romains abandonnèrent leurs chaises curulesen voyant i'illuslre conjuré s'asseoir à côté d'eux. M. Ephelge fut traité en lépreux. On laissa un mètre de nape inhabiiée à sa droite et à sa gauche, et ori lui donna pour vis-à-vis un énorme' vase de fleurs artificielles. Ephelge attribua cet incident au hasard. Hélas I le cœur de l'homme est ainsi fait !
A l'expiration des quinze cachets, M. Ephelge se pencha gracieusement sur le comptoir de la maîtresse de pension, et, tout en jouant avec lé collier de sa serviette, il dét)osa 22 l'r. 50 c. poiir prendre tjuirize nouveaux cachets. M"® *** détourna les yeux et, repoussant du doigt les 22 fr. 50 c, elle dit :
— je suis bien fâchée, monsieur, mais vous êtes le dernier venu, et il n'y a plus de place à ma table.
'— Gomnienl, madame 1 dit l'étourdi Ephelge, c'est iiheeh-eur; il y a de la place pour (]uatre encore, à mes côtés, et vis-à-vis, un vase de fleurs qui occupe trois couverts.
— Ah ! c'est ainsi! il n'y a pas de place, monsieur! dit la dame, les )eux au plafond, avec un accent plein d'aigreur.
M. Ephelge mit sa serviette en rouleau dans sou coUiii», et balbutia timidement cette phrase :
— Je rie crois pas, madame-, avoir manqué aux égards..., à la bienséabce..., à...
— Vous n'avez manqué i\ rii n du tout, dit la dame
UN COLPl ;: AFFRI'UJX. 191
les yeux fermés, je ne dis pas le contraire; mais c'est égal, vous dînerez ailleurs.
Et elle s'agitait convulsivement sur son trône d'iicajou.
— Si, involontairement dit Ephelge d'un ton digne, j'avais manqué à quelqu'un, je suis prêt...
— Vous n'avez manqué à personne, dit la dame en voilant ses yeux avec son mouchoir.
— L'autre jour, ajouta Ephelge, en discutant sur la question d'Orient, j'aurai peut-être...
— Oh! monsieur! cela devient ennuyeux! dit la dame en se précipitant du haut de son trône, voulezvous savoir la raison?
— Oui, madame, dit Ephelge avec l'innocente voix, organe d'un cœur pur.
— Eh bien! la raison, c'est M. l'inspecteur Boisdureauquil'a dite.
— Et qu'a dit M. l'inspecteur Boisdureau?
— Il a dit, monsieur, que vous aviez une laideur intolérable, une laideur inhabilable; voilà!
Ephelge fut changé en statue de sel.
Sans doute, il avait eu dans sa vie des moments lucides, dans lesquels il faisait remonter à sa laideur la cause de bien des maux : mais il s'était persuadé, à l'aide d'un miroir terni, qu'il avait laissé la moitié de ce vice originel dans les abîmes de son adolescence, et qu'en avançant en âge, il se sculptait chaque jour,
192 LE CKATEAD VERT.
comme à son insu, un visage plus humain. La brutale apostrophe de la maîtresse de la pension bourgeoise le fit retomber dans son néant, face à face avec son incomparable laideur.
Ephelge entretint la pensée de se réfugier aux champs, sous quelque toit modeste, habité par l'innocence et la vertu, conformément aux prospectus publiés par les ariettes des opéras comiques. Il se hasarda un jour à visiter la banlieue et les villages paisibles endormis au pied de leurs clochers noirs, sur tous les chemins vicinaux de sa ville natale, eh bien! l'infortuné ne trouva que des visages railleurs, secouant de tristes éclats de rire sur le seuil des chaumières. Quand il passait devant un hêtre touffu, le Tityre, couché sous son ombre, le poursuivait horizontalement decette ironiepoignantequeles Faunes malinsont transmise aux paysans, leurs dignes successeurs. « 0 ciell se disait-il à lui-même, en se faisant reculer d'effroi, si je tombais dans quelque guet-apens agreste! et si on n'avait, parmi ces pasteurs, aucun scrupule d'attenter âmes jours, sous l'odieux prétexte que je n'appartiens pas à l'humanité!
Ce dernier motif le fit rentrer en ville, et il se promit d'ensevelir son existence au sein protecteur d'une cité. Avec quellejoie il recevait une de ces visites qui lui prouvaient que ses concitoyens lui gardaient encore une place parmi les hommes! avec quel en-
UN COU pli: affreux. 193
lliousiasme il payait les conlributioDs directes, la taxe (lu personnel, les billets degarnison, les quêtes des orphelins, les souscriptions pour les incendies, ou les statues des grands hommes coulés en bronze avec des sous-pieds! Hélas! ces chances de bonheur étaient trop rares, et hors de ces occasions tant désirées, il ne voyait que le néant, le désert, le vide, l'humiliation désolante. Forcé de passer toute sa vie avec lui-même, le pauvre Ephelge consulta les sages qui ont écrit sur tout, et n'ont remédié à rien. Il apprit que l'étude nourrissait l'enfance, amusait l'âge mur et charmait la vieillesse. Il étudia donc cette foule de livres ennuyeux dont le genre humain est accablé depuis l'invention de Gutenberg; et menacé d'ophtalmie par le rayonnement monotone des lettres de l'alphabet; menacé du spleen suicide par tous ces contes à dormir debout que les bibliothèques appellent des histoires, il ferma son cabinet d'éiude à double tour, comme une nécropolis d'écrivains morts. Au reste, à quoi lui eût servi l'instruclioii? L'homme qui ne fait pas métier de science, ne s'instruit que pour faire parade de son érudition devant les ignorants. Ephelge avait perdu tout espoir de se trouver désormais en contact par les lèvres avec l'oreille d'un auditeur. Il aurait, sans profit aucun, pâli sur les livres, et cette pâleur littéraire ne l'eût pas embelli.
Ephelge, repoussé bruttalement par les humains,
résolut d'ensevelir son existence dans le grand chaos de maisons, d'hommes et de chevaux, qu*on appelle la ville de Paris; ce vaste dépôt des infirmités morales et physiques, toutes numérotées sur deux lignes de trottoirs, apparut à Ephelge comme un asile de consolation. Sa médiocre fortune ne lui permettant pas de prendre une chaise de poste, il fut obligé de s'asseoir, avec cinq compagnons hargneux, dansTintérieurd'une diligence très-paresseuse. Le malheureux enfermé dans le taureau d'airain du tyran Phalaris, n'a jamais subi les tortures qu'une diligence réservait à Ephelge. Les cinq voyageurs le forcèrent à se voiler le visage avec un foulard rouge, et ce n'est qu'au moyen de cette concession outrageante qu'il luifutpermisdecontinuersa route jusqu'à la barrière d'Enfer, cinquante-quatrième porte de la capitale des arts et de la civilisation.
Ephelge descendit à l'hôtel de la reine Christine, t'ue Christine, faubourg Saint-Germaiu. Cet îiôiei possède une douzaine d'étages au-dessus du niveau de ia Seine; il s'élève dans une rue solitaire et peu tourmentée par les chevaux, les omnibus lévilent comme les vaisseaux évitent le détroit de Magellan. Ephelge prétexta un coup d'air pris en voyage, et parla au portier de l'hôtel, à travers le foulard rouge qui dérobait son impossible laideur. L'intelligent portier de l'hôtel Christine, soupçonnant quelque piège sous ce foulard, et croyant même avoir affaire à quelque mal-
UN COUPLIÎ AFIREUX. 195
faileur dont le signalement éluit donné à la police, exigea la s ip|)ressiori du roulard rouge avant de reccvoii' Ephelge comme locataire et de traiter du prix des chambres avec lui. Ephelge, au lieu d'obéir, raffermit son mouchoir rouge sur son nez pyramidal.
— Ah 1 je savais bien ! dit le portier avec un rire malin, et il montra la porle au malheureux voyageur.
Ephelge, tenant son porte- manteau d'une main et de l'autre son foulard protecteur, se retira consterné.
Il ne connaissait dans Paris que l'hôtel Christine; son père y avait logé en 1809, et il l'avait cité mille fois comme un modèle d'hôtel garni.
Au coin de la rue Dauphine, Ephelge eut la douleur d'entendre un commissionnaire dire ces terribles paroles à son oreille.
— Tiens 1 voilà un républicain qui arbore le (irapeau rouge !
— Grand Dieu î s'écria mentalement le voyageur, quelle imprudence! et il mit son drapeau dans sa poche, comme un député ambitieux.
Le flux et le reflux de la rue Daiiphiue se compose de passants affairés qui ne regardent pas le vidage des autres. Ephelge respira un instcuil jusqu'à i'eubeighe des Deux-MayotSj à l'angle du carreiourBussy ; mais ayant commis l'imprudence de s'aventurer dans les solitudes voisines du Luxembourg, il vit éclater sur la face des passants certains airs de mauvais augure, et
même des signes de colère humaine, sinistres avantcoureurs d'un orage très-prochain*
Ducray-Duminil, ce doyen des romanciers, en voyant les maux qui désolaient les deux orphelins Achille et Bénédict, s'écrie avec une admirable candeur: «Enfants si bons, si doux, quavez-vous donc fait aux hommes ! » Que se serait-il écrié s'il avait été, comme moi, le témoin des angoisses d'Ephelge dans la rue Vaugirard ! Eh ! qu'avait-il fait aussi aux hommes, cet Ephelge si bon, si doux?
Soyez parricide, faussaire, inventeur de feux grégeois, ami déloyal, amant parjure, empoisonneur adroit, et promenez-vous dans Paris avec une face sereine, des yeux limpides, un nez bien ciselé, deux lèvres roses et un gilet blanc de neige, Paris vous honorera d'un regard bienveillant; soyez Ephelge, n'ayez commis que le crime innocent d'une impardonnable laideur, et Paris vous prépare, à tous ses coins, des déplaisirs mortels et des tortures sans nom. Il est vrai , pour excuser Paris , qu'Ephelge abusait trop de la permission qu'ont les hommes d'être laids.
Chassé de la rue Vaugirard par de jeunes ouvriers ébénistes qui déjeunaient en plein air, Ephelge, tenant toujours son porte-manteau et se voilant le plus de hure qu'il pouvait avec sa large main de quadrupède, entra dans le jardin du Luxembourg, et fut salué par un choeur général d'éclats de rire, entonnés dans une