LE CLIMAT DE PARIS
n'a parlé qu'une seule fois des étoiles dans le Cid ; et encore le vers est traduit du Romancero; Racine n'a cité qu'une seule fois le soleil dans son mot propre, mais il a traduit VHélios du poète grec. Les astres du ciel et les fleurs de la terre ont été découverts en Amérique, par M. de Chateaubriand, qui parvint aies naturaliser à Paris, malgré la vive et longue opposition de Morellet, de l'abbé Félelz et d'Holïmann, morts dans le sein de Diane et d'Apollon,
Et le public du grand siècle, ô Pharamond I ne pourra jamais être pardonné. C'est lui qui a fait siffler le Cid, A thalle et le Misanthrope, Aurait-on pensé cela de Pharamond? C'est pourtant la vérité pure. Nous, public de 1844, public libre et bien vêtu, marchant sur des trottoirs d'onyx, assrs au théâtre sur des coussins de velours embaumé par les fleurs des loges, éclairés par un firmament de gaz, nous ne pouvons imaginer les misères du public du grand siècle, et refaire pour cette époque la carte de Paris. Figurezvous donc, avec un violent effort d'imagination, cette ville inhabitable, moins sûre, disait Boileau, que le bois le moins fréquenté; ligurez-vous des rues pavées de monceaux de boues, éclairées, la nuit, par les coups de pistolets des voleurs, toujours au dire de Boileau ; et ce malheureux public, gignant à travers mille embuscades, et à tàtors, le théâtre de Corneille, au risque de se voir couper la bourse qui devait payer la repré-
sentalion. Figurez-vous l'étrangeté primitive de la salle, de la scène, des acteurs; les murs suintants, lépreux, enfumés; un lustre et une rampe obscurcis par quatre chandelles de suif ; des coulisses de paravents humides; des Horaces et des Guriaces portant le costume inventé par Mazarini pour éviter la guerre uitramontaine. Voyez arriver ce public crotté jusqu'à l" échine, toujours d'après Boileau , trempé de pluie, transi de froid, déchiré par la toux, et venant assister aux doléances d'un misanthrope chaudement vêtu et coiffé. Pauvre peuple du grand siècle! Lui qui vendait ses cheveux, lorsqu'il en avait, pour subvenir aux prodigalités capillaires de Versailles, subissait avec une aigreur poignante la présence de ces Cléantes, de ces Valères, de ces Bajazets, de ces Augustes, ensevelis prudemment sous une coupole ardente de cheveux roux. Il se vengeait en sifflant, et il se consolait. Au récit de Phèdre, il s'attendrissait sur le sort du pauvre monstre, dont le front n'était orné que de simples cornes, et il demeurait sec devant Hippolyte, dont la perruque avait six étages blonds I
C'est encore à la faute de Pharamond que nous devons une terrible épidémie qui a désolé Paris pendant dix ans, Tépidémie des poèmes épiques sous le règne de Napoléon. Les poètes, race frileuse, emprisonnés chez eux par un climat geôlier, charmaient les ennuis de leur réclusion en embouchant la trompette
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héroïr)ue. Ou l'ait une itlvHe, une ode, un sonnet en se promenîint ; mais il faut au moins trois ans de travaux forcés pour accomplir dignement un poëme épique, et l'on trompe la perfidie de trois hivers. Ces travaux eussent été pourtant circonscrits dans le domaine étroit de quelques écrivains, et l'épidémie n'eût pas dévoré Paris. Mais Napoléon, trop indulgent pour son siècle, abolit la conscription en laveur des poètes épiques ! Faute comparable à celle de Pharamond ! Oh f dès ce moment, Clio et les filles de Mémoire furent assaillies de pétitions en vers. Consultez le Journal de l'Empire, et vous serez étonné de cette avalanche de poëmes épiques du siècle décennal de Napoléon. En ce temps-là, tout bon cito}en qui savait que le vers alexandrin a douze syllabes, et qui craignait la conscription, faisait un poëme épique sur le premier sujet venu. Un poëme de vingt quatre chants exemptait l'auteur delà conscription, comme un vice natuM et caché. Les jeunes gens doués d'une humeur pacifique, prenaient la trompette guerrière, et chantaient les combats anciens pour se dispenser d'assister aux batailles modernes. Sous le prétexte que Voltaire avait fait sa Henriade à dix-huit ans, tout conscrit de dixhuit ans, aligneur d'alexandrins, exhumait un tyran ou un bon prince des tombes de Rome, de Conslantinople, de Saint-Denis, et faisait sa Henriade avec son invocation aux Muses, son récit, son ascension au ciel
et sa descente aux enfers. Il se présentait alors au conseil de révision pour faire valoir ses droits à la réforme; on lui ordonnait, comme à tout le monde, de se déshabiller ; il se réduisait, pièce à pièce, au costume primitif d'Adam et de l'Apollon du Belvédère ; et lorsque les médecins l'interrogeaient sur son infirmité secrète, en examinant son corps, il répondait :
« J'ai fait un poëme épique. »
A cette déclaration, le conseil de révision s'inclinait, le conscrit reprenait ses vêtements, et il offrait un exemplaire de son poëme au colonel de gendarmerie, qui lui donnait, en échange, une dispense d'aller à Madrid ou à Moscou.
Ainsi nous pouvons affirmer que tous les malheurs politiques, religieux et littéraires de la France, depuis quatorze siècles, doivent être attribués à la faute fondamentale de Pharamond. Ce roi, il est vrai, a chèrement expié son erreur, et c'est, au moins, une raison pour respecter sa cendre; mais on ne saurait croire à quel degré de splendeur la France se fût élevée au sortir du berceau gaulois , si Pharamond eût fondé Paris dans quelque tiède plaine du département du Var. L'Italie eût été province française sous un Clodion chauve ; nous aurions gardé Dijon et Bordeaux, à cause des vins; Gênes nous eût approvisionnés de ses fleurs pour nos festins et nos bals ; nous serions tous catholiques, avec de bonnes et chaudes églises en lambris