‹ Le château vertChapitre 24 sur 31 · DEUX HISTORIENS · texte numérisé non relu

DEUX HISTORIENS

front large, mais un peu déprimé du'côté gauche; ses yeux, d'un vert fauve, exprimaient des passions violentes; son nez ne manquait pas d'une certaine majesté aquiline; sa bouche, aux lèvres épaisses, annonçait des appétits féroces. On remarquait en lui un tic nerveux assez bizarre; il se mordait continuellement la lèvre supérieure, et parfois il la faisait saigner. Valentinien avait un caractère doux, malgré toutes ces apparences physiques, et rarement il se mettait en colère. On l'accuse pourtant d'avoir voulu assassiner son frère Valens; mais, revenu à une idée meilleure, il se contenta de l'envoyer régner en Orient, où il fit la guerre aux Ostrogoths. »

Le second historien, rentré chez lui comme l'autre, travaillait à son Histoire ancienne, et il traça, sans hésiter, le portrait d'Antiochus XIII. Nous pouvons déjà offrir ce portrait à nos lecteurs :

« Antiochus régna soixante-dix ans avant Jésus- Christ. On le surnomma V Asiatique, parce qu'il reconquit une partie de la Syrie, perdue par Eusèbe son père. Antiochus XIII était d'une taille au-dessus de la moyenne ; il était blond, quoiqu'il descendît de Tigrane, roi d'Arménie, qui était brun. Il avait dans le regard cette expression sombre, déjà remarquée chez Alexandre Zebina, fils de Bala, et chez le grand Séleucus, ses aïeux. Antiochus XIII n'aima qu'une seule femme, la belle Sideta, jeune Arménienne, et il

lui fut fidèle jusqu'à la mort. Son règne fut tourmenté par de grands soucis domestiques; Eusèbe et Nicator, ses deux parents, firent toutes sortes de tentatives déloyales pour lui enlever le cœur de la belle Sideta; on a même osé affirmer que la jeune Arménienne aurait prêté une oreille trop complaisante aux tendresses de Nicator, ce que nous ne craignons pas de signaler comme une calomnie inventée par les ennemis d'Antiochus. »

Ces deux histoires seront bientôt livrées à l'impression, et les lecteurs se feront surtout une juste idée de Valentinien I" et d'Antiochus XIII, deux portraits tracés avec une assurance magistrale par deux historiens qui n'ont pu se metttre d'accord sur les mœurs et le caractère de Jules Naudin, leur intime ami.

Toutes les histoires, ou presque toutes, sont écrites par des amis d'un Jules Naudin.

Lorsque l'Angleterre se fit protestante, elle embrassa le catholicisme de la domination ; son île devint un astre qui rayonna sur les mers et les continents.

Le vers de Virgile a cessé d'avoir raison ; les Bretons ne sont plus séparés du reste de l'univers ; on les rencontre partout : comme le flot qui baigne Liverpoûl, Douvres, Crigliton, est le même flot qui va couper en deux la Nouvelle Zélande, tournoyer dans l'archipel des îles Sandwich, s'échauffer aux Philippines, ou se glacer à la baie de Baffin, les Anglais sont autorisés à se croire partout chez eux ; partout ils trouvent leur compatrioterOcéan,vieiIledivinitéossianique qui les a endormis au berceau, qui les protège de sa ceinture, les enrichit de ses dons, les réjouit de son calme ou de sa fureur. Le positif vient ensuite en aida

à rimagination ; à quelque terre lointaine et inconnue où le vent les pousse, ils ont toujours, à fond décale, une provision de léopards, avec la devise : Dieu et mon droit; et ils clouent leur blason sur le premier . arbre du rivage, ou sur un quartier de roc à défaut d'arbre, afin de constater l'acte de propriété ; le cessionnaire est la nature, Saint-James, l'acquéreur; le notaire. Dieu.

Il y a quelques années, une île sortit de la Méditerranée comme une oronge ; cette île n'appartenait à personne; le roi de Naples prétendit se l'adjuger, attendu qu'elle gisait dans les gouttes d'eau qui lui appartiennent : l'Angleterre intervint, en soutenant que l'île improvisée par la mer était une fille naturelle de l'île de Malte, et qu'elle rentrait ainsi de droit sous le pavillon de la métropole. On allait plaider la cause, je ne sais devant quel tribunal. Pendant que les avocats préparaient leurs dossiers à Naples et à Londres, l'île retomba au fond de la mer. La nature se permet rarement des plaisanteries contre l'Angleterre, mais il faut convenir qu'elle les choisit bien quand elle en fait. Ce n'était pas au moins que l'Angleterre se souciât de cet îlot : elle voulait seulement consacrer son droit de propriété éventuelle sur toutes les îles ou les continents que notre planète peut produire à l'avenir. Londres est le séminaire de l'univers ; l'Angleterre tient dans sa main les lignes croisées parrallèles à

l'cqualcur ou au méridien de Greenwich, comme une araignée au centre de sa toile ; chaque secousse retentit à Westminster. Cook avait bien raison de se croire chez lui lorsqu'il disait dans les eaux de Bligh : Amis, nous passons sous la grande arche dupant de Londres; il y avait pourtant tout le diamètre du globe entre les deux.

Depuis Cook, l'arche s'est singulièrement élargie. Je ne m'étonne point que le successeur de Tamerlan ait demandé à Victor Jacquemont si la France est un pays où l'on parle anglais.

On s'est récrié de surprise en apprenant qu'une Anglaise fait élection de domicile sous un cèdre du Liban, et une autre dans le tombeau de Moïse, lequel n'a jamais été enterré. Le Liban est à nos portes, là n'est pas la merveille. Parcourez en imagination le Pannipul, le Kithul, les deux versans de l'Himalaya, vous trouverez de riches Anglais, domiciliés d'étage en étage sur les montagnes, comme si ces montagnes étaient des maisons de Regent's-Street. Dans la terre de Diemen, cette vaste et orageuse solitude, il y a trois journaux où l'on fait des premier s-DiemeUf et des sociétés savantes où l'on travaille pour le bonheur de l'humanité polaire ; dans les villes indiennes de la Compagnie, on joue des drames indous, avec des sentences de Confucius et les incarnations- de Brama; ces drames sont tirés du théâtre indou, antérieur de quatre mille

ans à Shakspeare, et traduits en anglais par M. Wilson.

Vous allez à Calcutta, vous trouvez assis sur le trône du grand Mogol un Anglais, lord William Bentinck; il a une petite maison montée sur le pied de six mille serviteurs, et d'une escorte de deux régiments, cavaliers et fantassins. L'autre soir aux Italiens, j'ai failli m'évanouir en voyant entrer ce même William Bentinck, qui vient de Calcutta pour entendre Lablache et Grisi. Cela nous étonne, nous, Parisiens, qui prenons desairsdeHumboldt en revenant du Havre.

Dans la naïveté de mes souvenirs, j'aimais quelquefois à me représenter Otahiti, ou la nouvelle Cythère, dans sa pure et virginale atmosphère des beaux jours de Bougainville et de Cook. Je suivais souvent, en esprit, ces agiles gondoles^ où les amants se parlaient d'amour, avec une ceinture de pampres verts, comme nos pères de l'Éden. La nouvelle Cythère est un comptoir anglais ; il y a des restaurateurs à la carte sous lés ombrages d'Amalhonte ; on a établi un club sous le palmier de Cypris ; dans les boudoirs de Gnide, on jure en anglais.

A vingt-deux degrés de l'autre côté de l'équateur, dans la même mer, à Owihée, ce ne sont plus les sauvages qui poignardent les matelots de VEndeavour, ce sont les matelots qui rossent les sauvages. Cook rirait bien s'il voyait la plage oîi il a été assassiné; on y a bâti un Wauxhall.

Zone torride, zone tempérée, zone glaciale, tout climat convient aux Anglais.

Deux malheureux matelots hollandais, échappés d'un naufrage dans les mers polaires du nord, gagnèrent une île en sautant de glaçons en glaçons; mourants de fatigue, ils s'assirent sur le rivage, au pied d'une croix : c'était l'île des Croix; ils lurent sur un écriteau de fer-blanc, cloué au bois, celte pompeuse phrase: Prise de possession delHle des Croix, mi nom de Georges IV, roi d'Angleterre, de France et de tous les pays situés an, nord de la baie de Baffin. C'est accablant!

Les particuliers imitent les allures excentriques du gouvernement. Les voyageurs anglais sont les pensionnaires de toutes les tables d'hôte de l'univers : en France, c'est l'individu qui voyage; en Angleterre, c'est la famille.

J'ai rencontré sur les paquebots delà Méditerranée un amiral anglais qui courait le monde depuis sep{ ans, escorté de sa maison de Picadilly; à son départ de Londres, il n'avait que deux enfants; le voyage lui en avait donné cinq autres, nés sur cinq points différents, à Smyrne, à Constantinople, au Caire, à Venise, en pleine mer. Cet excellent amiral me racontait ses aventures domestiques avec une admirable simplicité , non pas dans l'intention vaniteuse de m'apprendre quelque chose de surprenant , mais

par forme de conversation oiseuse entre passagers.

Aussi les Anglais ont-ils imposé au monde entier leurs mœurs, leurs habitudes, leur cuisine; à Rome, à Naples, comme au Caire, comme à Gonstantinople, on trouve Venglish fashion. Les auberges ont des enseignes anglaises et un domestique de Londres : on prend le thé partout; partout on trouve les vingt-cinq sauces ou coulis qui accompagnent les viandes anglaises ; les Français sont obligés de se mettre à la suite de leurs chers voisins : heureusement les Français s'accommodent de tout.

Si les Anglais ne gâtent pas la cuisine, ils gâtent le paysage, et c'est un tort. Les Anglais visitent les ruines, comme ils visitent tout, avec un flegme qui pourrait passer pour de l'ignorance si l'on ne connaissait leur amour pour les beaux-arts, eux qui les payent si bien. A Calcutta, à Bombay, à Delhy, au Diemen, à l'île des Croix, les Anglais sont convenablement placés; mais une famille des leurs dans l'arène du Colysée ou sur l'épine d'un cirque, dépare le monument.

Un jour, j'arrivai seul devant les temples de Pœstum, afin de jouir de l'aspect de ces ruines, bien plus belles encore de leur isolement. Je trouvai, dans le premier temple, une famille anglaise à table sur un chapiteau; les domestiques, la serviette sur le bras; le Champagne au frais, dans un buisson, sans eau.

UBIQUITÉ DE L'ANGLETERRE. s:?

Trois colonnes m'avaient dérobé la berline et le fourgon; les chevaux mangeaient l'avoine dans une cuve de sacrifice. Je repris le chemin de Naples tout de suite : je revins le lendemain, une autre famille avait pris la place de la première à la table du chapiteau ; on m'a dit que c'était ainsi tous les jours. Je ne m'étonne pas qu'il n'y ait plus de roses à Pœstum.

M. Alberli, voyageur de Venise, me contait un jour quelque chose de plus étonnant.

11 était dans la haute Egypte, et cherchait la presqu'île Méroé, ce berceau des gymnosophistes, à ce que dit Hérodote, fabuliste et historien. Alberti n'avait pas de notions bien exactes pour découvrir cette presqu'île mystérieuse qui s'est dévoilée à Caillaud. On sait que le Nil, en descendant des hauteurs où coule le Tacaze, se replie sur lui-même, et forme ainsi cette presqu'île , où Ton trouve quarante pyramides de briques, comme celles de Saccarah; des caisses de momie, à verres, et des scarabées sacrés. Ces trésors tentent un savant.

Alberli arriva, par un beau soir, sur le rivage replié du Nil; là, il se souvint de Caillaud, et remonta le fleuve, en cherchant les quarante pyramides, comme on chercherait une aiguille tombée dans le sable du désert. Il était seul, et il se disait à lui-même : Que je suis heureux ! je vais donc fouler un sol vierge de pas humains pendant des siècles ! je vais voir le ber-

C€au des gymnosopbistes, les ruines d'une ville aimée par Hérodote 1 je vais contempler ces merveilles seul! Alberti avait avec lui cinq Arabes; mais un savant qui voyage avec des Arabes se croit toujours seul. Il avançait donc, dans son enthousiasme italien, respirant avec délices cette atmosphère de solitude si douce à l'âme du voyageur.

Tout à coup il aperçut, adossée au flanc d'une pyramide, une famille complète d'Anglais. Rien n'y manquait : les grooms avaient chaussé les bottes au revers luisant, les dames regardaient les pyramides le lorgnon à la main, et s'abritaient du soleil tropical avec leurs ombrelles de soie ; les hommes étaient en grand costume d'Opéra; ils effleuraient une caisse de momies du bout de leurs gants glacés ; deux nourrices allaitaient les enfants; les chevaux mangeaient çà et là le peu d'herbe qu'avaient laissé les gymnosophistes. C'était un tableau d'Hyde-Parck encadré dans la presqu'île de Méroé. Alberti rentra au désert bien abattu.

Un jour viendra, peut-être , où le voyageur ira visiter l'Angleterre pour ne pas rencontrer d'Anglais.

LES païens de 1842

On a créé depuis douze ans, chez nous, une multitude de religions stupides; et, chose singulière, pendant que la police tolérante permettait à M. Ghatel de se nommer Dieu, personne n'a songé à profiter de notre luxe de liberté religieuse pour remettre en lumière et en action le paganisme, cette chose si amusante qui a diverti les deux plus grands peuples de l'univers. En France, un pareil oubli est inconcevable. Lorsque 1830, avec son millésime sonore, nous réveilla en sursaut, il y avait à Paris mille poètes de cinquante ans, tous vigoureux et rouges d'oreille, qui, sous TEmpire, avaient prié vingt fois Apollon de leur prêter sa lyre d'or; avaient invoqué les chastes nymphes du Permesse ; avaient bravé les fureurs de Neptune et

célébré Phœbus et la triple Hécate : et pas un de ces favoris des neuf sœurs n'eut l'idée de se faire le Chatel de Jupiter, de Neptune et de Vulcain, cette grande et homérique trinité.

Ces poètes, cependant, n'étaient pas retenus pas le moindre scrupule chrétien; ils avaient sucé avec le lait laphilosophie de Voltaire et dePigault-Lebrun ; ils connaissaient mieux lerituel de l'Olympeque celui du Vatican, lesgémonies que le martyrologe, l'eau lustrale que Feau bénite, les poésies erotiques de Tibulle que les chastes épîtres de saintPaul. Ces hommes, qui devaient fortune, leurs positions, leurs préfectures, leurs recettes leur générales, aux dieux immortels qu'ils célébrèrent sous Napoléon, auraient pu se cotiser par reconnaissance etacheter par actions le temple grec de la Madeleine, alors en disponibilité ; là ils auraient relevé la statue de Jupiter tombée sous le pied de Constantin. Pontoise leur eût fourni ses corybanles et ses hécatombes de taureaux, l'Opéra ses chœurs, l'Académie ses poêles classiques, Bosio ses statues, le bois de Boulogne son allée de pins consacrés au maître des dieux.

Nous reconnaissons que ce vieux culte ainsi restauré ne devait vivre au plus qu'un lustre ou qu'une olympiade, mais, dans ce court espace de temps, que de joies antiques, que d'ineffables révélations nous aurions exhumées de ce vieux globe ennuyé qui a deux fois enseveli ses voluptés puissantes sous le déluge

LES païens de 18A2. 281

d'eau de Noé, et sous le déluge de feu d'Atlilal La science même eût tiré un immense profit de ce galvanisme du cadavre païen. La comédie française aurait vu refleurir les beaux jours de Thalie et de Mclpomène ; Terpsichore et les Grâces décentes auraient retrouvé des autels rue Lepelletier ; le boulevard des Capucines aurait chanté l'hymne séculaire d'Horace, et l'Académie des inscriptions et belles-lettres aurait appris le latin et peut-être le grec.

Au reste, cette exhumation du rit antique ne pouvait être pour la nation française qu'un caprice éphémère comme le culte de M. Chatel, le rêve de Saint-Simon et la résurrection des Templiers, mais elle devait se présenter sous un aspect plus sérieux aux Grecs modernes, nos contemporains. Ce peuple, après avoir repris son nom, sa langue, son pays, son costume, avait peut-être le droit de reprendre sa religion. Nous ne saurions donc blâmer la tentative qui a été faite, l'an dernier, dans un coin du Péloponèse, et qui sera le sujet de ce récit.

Toute la Grèce contemporaine connaît MM. Théodore Golocotroni et Ralli, qui ont acquis une fortune immense avec intelligence et probité. Ces deux négociants, retirés des affaires, habitaient une charmante maison de campagne dans la fraîche vallée d'Andrizena. Cette résidence avait le défaut d'être trop belle ; on y goûtait cette satisfaction perpétuelle qui engendre

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