‹ Le château vertChapitre 25 sur 31 · IG · texte numérisé non relu

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rennui. La pureté de Tair et les aromates y entretiennent la santé ou la rendent à ceux qui l'ont perdue ; le sile est ravissant de contrastes et de richesses Végétales. Les collines ressemblent à des palais à cent étages, habités du vestibule à la cime, et entremêlés de jardins en spirales , de bouquets d'oliviers , de laurier-thym et d'acacias. Mille ruisseaux ceignent ces collines de leurs limpides écharpes d'argent; et du milieu des masses de verdure confuse s'élèvent cà et là de riants cyprès, qui perdent au soleil leur caractère funèbre, et ressemblent à des aiguilles égyptiennes qu'une reine gigantesque a secouées de sa robe en arrivant d'Alexandrie au golfe de Modon. L'horizon est bordé par la chaîne du Taygète, dont les vives et immenses arêtes de granit prennent, selon les caprices des nuages et du soleil, toutes les nuances tranquilles depuis le gris-perle jusqu'à l'azur le plus velouté.

Quand on n'est ni peintre ni poëte, et qu'on a répété vingt fois le jour, pendant trois ans, cette phrase : Oh ! que ce paysage est beau 1 ce paysage devient enfin insupportable comme toute chose belle ou hideuse qui vous saule aux yeux éternellement, et dont on ne sait que faire.

C'est ce qui advint à MM. Colocotroni etRalli dans leur résidence d'Andrizena. Ils avaient épuisé toutes leurs formules d'admiration, tous leurs sujets d'en-

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tretien sur leur histoire nationale, antique et moderne ; ils s'aperçurent même un jour qu'ils venaient de prendre en aversion un joli bois de myrtes où se dérobait pudiquement comme une jeune fille nue la plus fraîche rotonde de marbre blanc que Paros ait envoyée aux architectes de Coron.

— Ah I s'écria Colocotroni en levant ses bras vers le ciel, selon l'usage des héros affligés, ah ! mon cher Ralli, nos aïeux étaient plus heureux que nous dans ces mêmes lieux ! Pour nous, un bois n'est qu'un terrain planté d'arbres; mais, pour nos ancêtres, un bois était l'asile saint des plus aimables divinités de la terre ; et cette frayeur secrète ou cette volupté douce que le cœur ressentait sous les arbres de notre pays annonçait partout la présence des immortels.

Cette exclamation patriotique fut un trait de lumière pour Ralli.

— Je crois, dit-il, que nous avons commis une grande faute en ne demandant pas au congrès de Vérone l'autorisation officielle de restaurer chez nous le culte de Jupiter. A coup sûr, M. de Chateaubriand nous aurait appuyés, lui qui a fait un si beau livre tout païen avec ses Martyrs. Mais qu'importe l'autorisation du congrès ! Je ne vois pas trop qui pourrait nous empêcher de continuer sur un terrain qui est à nous l'œuvre de nos pères après un entr'acte de quel-

que mille ans, ce qui n'est qu'un coup de balancier sur l'horloge de l'infini»

Colocotroni prit une pose homérique, et, s'avançant tel qu'un dieu vers son ami, il lui dit :

— La sagesse a parlé par ta bouche, ô mon ami ! le plus cher d'entre ceux qui ont cueilli le cytise avec moi sur le flanc du Taygète paternel aux jours de ma jeunesse d'or. Quel serait le mortel assez insensé qui oserait s'opposer à notre dessein généreux?

— Mon cher compatriote, dit Ralli, la Grèce sans Jupiter est comme notre alphabet sans Valpha. On voit qu'il manque autour de nous quelque chose de riant qui complète la vie. Nous avons l'imagination de nos pères, et nous n'avons pas la variété infinie de leurs amusements. Aussi l'ennui nous dévore. Nous sommes Grecs, il faut donc que nous pensions en Grecs. Que les Bavarois positifs ne voient dans le soleil qu'un globe de feu, dans la lune qu'une planète stupide, dans la mer qu'un amas d'eau salée habitée par des poissons, dans le vent qu'un phénomène de dilatation atmosphérique, c'est très-bien ; les Bavarois; font leur métier; mais à nous, il nous faut Apollon, Hécate, Neptune, Amphilrite, Éoleettout le reste. Les vérités physiques nous tuent ; il nous faut des mensonges poétiques, et nous vivrons.

Cette idée fut, dès ce moment, mûrie avec soin par les deux Grecs, et la mise à exécution ne se fit pas at-

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tendre. Ces hommes avaient en leur pouvoir tout ce qui donne la réussite des choses : l'argent et la volonté.

Au sud de la vallée d'Andrizena, on trouve une forteresse en ruines, que M. Fauriel attribue à un temple de Jupiter Olympien, décrit par Pausanias. Ce monument ressemblait assez aux autres temples de la grande Grèce encore debout à Ségeste et à Pœslum. Un architecte français, M. Falque, demanda vingtcinq mille francs à Ralli pour remettre la ruine d'Andrizena dans son état premier, décrit par Pausanias. Pacte fut conclu à ce prix sans marchander. Le travail de maçonnerie avança rapidement, trente-cinq jours suffirent pour relever les murs et remettre sur pieds trois colonnes d'ordre pœstum, les seules que le temps ou les hommes avaient abattues dans les deux péristyles latéraux. Colocotroni acheta ensuite à M. Vescovagli, fabricant de faux dieux à Athènes, une statue de Jupiter avec le Modius, provenant, au dire de l'antiquaire, des fouilles du temple de la Victoire sans ailes, et un bel autel de sacrifice, remarquable surtout par deux têtes de taureaux en ronde-bosse de la plus parfaite conservation.

Douze pauvres paysans d'Andrizena furent nommés corybantes par M. Ralli, aux appointements de cinquante écus ; on leur apprit qu'ils étaient Phrygiens d'origine, prêtres de C)bèle et de Jupiter, et qu'ils avaient

élevé en Crête le maître des dieux, lorsque sa nourrice Amalthée le sevra. On les couronna de chêne, et on les revêtit d'une toge blanche qui flottait sur leurs talons.

L'inauguration du temple de Jupiter fut fixée au premier jeudi, ou jour de Jupiter, du mois de mars 1842. La rumeur fut grande en Attique jusqu'au promontoire où Corinthe s'asseoit sur deux mers, jusqu'à Zola, où Latone délia sa ceinture en se rendant à Délos.

M. Colocotroni s'était nommé grand-prêtre de Jupiter, et son costume était exactement copié d'un basrelief de Phidias , représentant un sacrifice sur le fronton du Parthénon.

M. Marchos Psicha, savant Hellène, fut chargé d'apprendre aux corybantes l'hymne à Jupiter de la tragédie d'Hercule en Provence, avec la mélopée antique, assez semblable au Vere dignum et justum est du rit romain.

La chaste vallée d'Andrizena gardera toujours le souvenir de cette fête du premier jeudi de mars 1 842; c'était le 3 de ce mois.

Au lever du soleil, une Théorie, parée selon le rit de Délos, s'avança vers le temple par un sentier tout jonché de fleurs. Quatre tauroboles marchaient ensuite, traînant sept génisses blanches et sept bœufs dont les cornes étaient dorées. Les douze corybantes venaient

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ensuite. MM. Ralli et Colocotroni fermaient la marche, portant dans leurs mains une petite statue d'or de Jupiter.

Les corybantes chantaient l'hymne que le grand tragique grec met dans la bouche d'Hercule, lorsque ce héros supplie le maître des dieux de punir les mirmidons qui désolaient le désert de la Grau (Bouchesdu-Rhône).

Volez, ô boiteuses prières, Avec vous, emportez mes dons !

Jupiter, fais pleuvoir des pierres Pour écraser les mirmidons!

A chaque refrain, les corybantes étaient obliges j, par leurs institutions, qui remontent à deux cent quatre-vingt-dix-sept ans avant la prise de Troie, de s'enfoncer dans les chairs la pointe de leurs courtes épées, mais M. Ralli les avait cette fois dispensés de ces expiations sanglantes que leur fondateur Corybas, fils de Cybèle, avait inventées chez les Phrygiens. D'ailleurs les douze paysans d'Andrizena auraient rom,pu leurs engagements, s'il leur eût fallu jouer leur rôle dans son antique rigueur.

Le moment du sacrifice fut bien beau. De vieuxfanatiques grecs affirmèrent que des prodiges avaient accompagné le coup de hache du sacrificateur. Ils dirent que Pan ébranla le Taygète de sa grande voix

arcadienne; que Syrinx murmura dans les roseaux; que Daphné soupira dans les lauriers; qu'une hamadryade de quinze ans, belle comme Psyché, sortit du tronc d'un chêne pour voir la résurrection de ses dieux, et l'on ajoute même que des pêcheurs de Coron saluèrent, dans la langue de Théocrite, une autre Vénus Aphrodite qui se leva sur les vagues du golfe, en secouant l'onde amère de ses longs cheveux. Nous ne garantissons pas cependant Taulhenticilé de ces derniers détails.

Les corybantes dépecèrent les corps des quatorze victimes sacrifiées. Ils choisirent pour eux et leurs familles les dos succulents des bœufs , et donnèrent le reste aux pauvres agriculteurs d'Andrizena, qui vivent de raisins secs, de figues et de miel. MM. Thomas Prout et Richard Stone, voyageurs anglais qui passaient par ce chemin avec leurs femmes, leurs enfants et leurs domestiques, payèrent fort cher aux corybantes une petite colline de bœuf pour leur rôti du GOir. Ce sacrilège n'alluma pas la foudre aux mains àe Jupiter.

Les paysans d'Andrizena, qui ont tant souffert delà guerre de l'indépendance, virent se lever sur eux l'aurore de l'âge d'or. M. Ralli sacrifiait régulièrement à Jupiter tous les jeudis ; le bœuf renchérissait beaucoup sur les marchés de Coron, de Modon et d'Égine, mais il était servi gratuitement sur les tables des pas-

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teiirsd'Andrizena. Une colonie d'Anglais vint s'établir autour du temple de Jupiter, et ils embrassèrent le paganisme pour avoir des entrecôtes au cboix. Les corybantes engraissaient à vue d'œil. L'abondance régnait dans Andrizena. Les noms de Jupiter et de M. Ralli étaient bénis de l'aurore au couchant. Hélas! un coup de foudre qui ne venait pas de Jupiter, détruisit celte religieuse prospérité.

Le ministre de l'intérieur adressa au roi Oth(3n un rapport qui faisait un triste tableau des marchés aux bœufs; les sources de lait venaient d'être taries dans les pâturages de l'Attique, faute de génisses nourricières, et les bœufs restaient partout à l'état de veaux. Le roi déféra cette question à son conseil.

Il y eut une crise ministérielle; les uns, parmi les conseillers de la couronne, soutinrent qu'il ne fallait pas permettre qu'une simple vallée s'enrichît aux dépens du royaume, dans un festin perpétuel. Les autres alléguèrent que chaque citoyen grec était libre de manger autant de bœuf qu'il lui plaisait. Le ministre des cultes donna sa démission, en s'écriant comme Ajax :

— Je m'échapperai malgré les dieux !

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Pendant que ces débats ministériels occupaient la cour et la ville, la colonie anglaise qui dépeçait les bœufs de Ju^ lier, se voyant menacée de la famine, adressa ses réclamations à >ir EdmundLyon, ministre de la Grande-Bretagne à Athènes. L'ambassadeur eut un entrelien avec le ministre de rintérieur, et menaça de compliquer la question d'Orient de cet incident nouveau, si Ton fulminait la moindre ordonnance contre les adorateurs de Jupiter.

— Eh bien! dit le ministre de l'intérieur, que la volonté de la reine Victoria et de Jupiter soit faite ! mais vous, sir Edmund, chargez-vous au moins d'approvisionner nos marchés.

— J'écrirai au vice-roi d'Irlande, dit sir Edmund, et les bœufs du comté de Kerry ne vous manqueront pas.

Ainsi se termina cette première difficulté ; mais il en survint une plus grande. M. Ralli, tout riche qu'il était, s'aperçut, en faisant le relevé de ses dépenses mythologiques, qu'il y avait un déficit énorme, provenant d'une consommation exagérée d'hécatombes sur l'autel du maître des dieux. Son associé lui dit même :

— Mon cher grand-prêtre, encore six mois de paganisme, et nous sommes ruinés ! revenons, si vous m'en croyez, au culte économique de nos pères, et abandonnons le culte de nos aïeux.

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Ralli foudroya du regard son associé timide et lui dit:

— Nous ne donnerons pas cet exemple de lâcheté au vallon d'Andrizena, nous persisterons. Mais, comme il n'est pas douteux que Jupiter nous ruine, nous réduirons les sacrifices à deux veaux par an, et nous célébrerons les fêtes de Vénus, à laquelle on ne sacrifie que des colombes ; avec deux drachmes, ou trentedeux sous, nous ferons un sacrifice à Gypris.

M. Colocotroni donna sa démission.

Nous avons signalé au commencement de cette histoire une charmante rotonde, façon Pœstum, qui se voilait d'un bois de myrtes, sur la propriété de M. Ralli. C'est là que devaient se célébrer les fêtes de la déesse de la beauté.

Les corybantes, mis à la retraite depuis la suppression des bœufs, se présentèrent pour desservir l'autel de Vénus. M. Ralli leur répondit que ce service ne les regardait pas, mais que l'on pourrait employer leurs femmes et leurs filles, si elles avaient des attraits dignes des regards des dieux.

Les ex-corybantes répondirent affirmativement, et le lendemain ils amenèrent trente-deux fermières, brûlées du soleil, noires, mais belles comme l'épouse de Salomon.

M. Ralli leur donna des robes blanches à plis roides comme les draperies des statues, et leur enseigna l'hvmne de la veillée des fêtes de Vénus.

LKS païens de 18Zi2. 293

La colonie anglaise, qui avait acquis de nombreux cottages dans la vallée d'Andrizena, comptant sur la perpétuité des roast-bcefs de Jupiter, envoya une députalion à M. Ralli, en lui ordonnant de sacrifier des bœufs à Vénus, sous peine d'être bombardé par l'amiral Napier.

M. Ralli cita une idylle de Tiiéocrite, dans laquelle il est expressément recommandé de n'immoler que des pigeons innocents sur l'autel de Cypris. — Les députés anglais se retirèrent dans un silence sombre, terrible comme une menace.

M. Ralli, qui redoutait ces formidables voisins, crut devoir leur faire une légère concession pour prévenir de grands malheurs : le jeudi suivant il sacrifia deux génisses à Jupiter, et fit envoyer leurs filets, avec un panier d'oseille, à la colonie anglaise.

Ce présent ne fut pas accepté.

Cependant les symptômes de famine commençaient à se manifester à Andrizena , tellement la population anglaise et grecque s'était accrue depuis les fêtes de Jupiter. M. Ralli, pour apaiser la faim et TAngleterre, suspendit les préparatifs de la veillée des fêtes de Vénus, et annonça la prochaine reprise des sacrifices de bœufs. Les coryLanlcs reprirent leurs robes, et les prêtres les couteaux sacrés. Avant tout, il fit une pétition au ministre de l'intérieur pour lui demander la faveur de s'approvisionner d'une deini^

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hécatombe au marché d'Égine, Pontoise des Grecs.

Le ministre de l'intérieur répondit qu'il ne fallait plus, sous prétexte de Jupiter, jeter la perturbation dans les marchés publics, mais que M. Ralli avait à sa disposition un chargement de bœufs que sir Edmund avait demandés au vice-roi d'Irlande, et qui étaient arrivés au port duPirée, le matin de ce jour.

M. Ralli demanda la livraison du chargement. On lui répondit qu'il pouvait compter sur les bœufs d'Irlande, première qualité, pour le mercredi suivant.

— C'est justement la veille de jeudi ! s'écria Ralli dans sa joie.

Le sacrificateur aiguisa sa hache, et les cuisiniers anglais chauffèrent leurs fourneaux.

Le peuple d'Andrizena, privé de viande fraîche depuis plusieurs mois, entourait le temple de Jupiter. M. Ralli, en costume de grand-prêtre, était debout, le jeudi matin, sur le plus haut degré de l'escalier, attendant les bœufs d'Irlande attendus le mercredi.

Enfin un nuage de poussière s'éleva de la grande route; tous les regards percèrent ce brouillard lumineux pour découvrir le troupeau. Les corybantes se précipitèrent vers le convoi d'hécatombes, pour choisir les plus belles victimes. M. Prout et M. Richard Stone s'élancèrent aussi avec les prêtres de Jupiter.

Deux chariots énormes, escortés par trois cavaliers

du roi, sortirent du nuage de poussière, et s • dirigèrent vers le chemin de traverse d'Andrizena.

Le chef des corybaiit'^s se posîa r,e\ant le premier chariot, et demanda au conducteur s'il n'avait pas rencontré des Lœufs destinés au temple de Jupiter.

— Les voilà I dit un cavalier en désignant d'énormes tonneaux scellés aux armes d'Irlande.

C'était une cargaison de bœuf salé !

Les corybantes faîllirent tomber la face par terre.

MM. Prout et Richard Stone fermèrent leurs poings et battirent l'air. Le bœuf salé continua tranquillement sa marche vers le sacrificateur.

Le plus agile des corybantes avait déjà instrui M. Ralli de ce nouveau malheur. Le négociani grec s'inclina devant les arrêts du destin, et dit avec un ton de voix stoïcien :

— Nous sacrifierons le bœuf salé; qu'on m^apporte la facture.

La facture s'élevait à mille livres (vingt-cinq mille francs). C'était un chargement destiné à la flotte de lord Elliot dans la mer chinoise, et qui avait été expédié par faveur toute spéciale à Athènes, sur l'ordre exprès de sir Edmund Lyon.

M. Ralli, après le sacrifice, distribua une montagne de salajsons aux habitants d'Andrizena. Les Anglais refusèrent leur part, de peur du scorbut.

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Cependant il arrivait chaque jour de nouveaux étrangers à la vallée païenne. De toutes parts on bâtissait de charmantes petites maisons de campagne et des temples en miniature. Un professeur de rhétorique de Paris ouvrit une école pour les adultes, et fit un cours de mythologie où il enseignait l'histoire des dieux, à cinq francs le dieu et deux francs cinquante le demi-dieu. Les prêtres schismatiques, redoutant une concurrence formidable, se mirent à prêcher contre le culte de Jupiter. Le roi Othon se fit lire par son secrétaire l'histoire de Dioclétien.

Ralli ne voulut pas en démordre; il avait terminé les préparatifs de la veillée des fêtes de Vénus, il avait fixé la cérémonie au premier vendredi de septembre 1 842.

La veille, le vallon d'Andrizena semblait s'être reculé de trois mille ans dans l'antiquité. On aurait cru voir ce concours antique de peuples qui se pressaient autour du temple de Gnide lorsque les filles de la superbe Lacédémone venaient y disputer le prix de la beauté.

Lorsque le char d'Apollon descendit dans les vagues de la mer d'Ionie, M. Ralli donna le signai aux chœurs; et tous les enfants d'Éole, même l'Iapix, firent silence pour écouter cet hymne oublié depuis trente siècles sur cette terre de la beauté, de la gloire et des arts.

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« Que celui qui n'a pàs connu l'amour aime demain ! que celui qui a aimé demain aime encore. »

« 0 doux printemps, tu rajeunis la nature ! à tes accents le? ruisseaux courent sur l'émail des fleurs. Vénus sort de l'oude amère, et le petit dieu malin, etc., etc. »

Les femmes et les jeunes filles alternaient le chœur, et à chaque refrain elles formaient des pas cadencés sur le gazon, en invoquant les Grâces décentes, la triple Hécate etl'Érèbe, dont la robe est semée d'étoiles d'or.

Les jeunes Grecs, témoins de cette scène antique, sentirent se réveiller en euxcet instinct du merveilleux qui animait le cœur de leurs pères. Ils comprirent que cette fable de l'univers, dont Homère fut le créateur, était une histoire réelle dans un pays où l'imagination est la vérité. Ils entendirent soupirer Léda dans les lauriers-roses, ils virent les Grâces décentes former des pas sur le gazon, à la clarté de la lune, ils entendirent les molles caresses d'Alphée et d'Arélhuse; les ailes du Zéphyr, les rires folâtres des Nymphes, les chœurs des Muses, et même la grande voix de Pan qui convoquait les Satyres dans la valée du Sperchius.

Cependant les jeunes filles disaient sur un mode plus doux d'autres chants, qui autrefois avaient ému les blancs rochers de Gythère lorsque la Vénus Aphrodite fut apportée dans cette île sur une trirème à la proue d'ivoire et d'or. La mélopée qui courait alors dans l'air ressemblait aux soupirs charmants de deux

Jeunes époux conduits à Tautel deThyménée, avec les sourires de leurs parents et de leurs amis.

Les bois de myrtes retentissaient de ces hymnes de volupté rel-igieuse. L'Amour, fils de la Nuit^ versait son haleine sur les hautes herbes; la molle langueur de rionie descendait du ciel ; de jeunes Arcadiens, qui brûlaient de dénouer la ceinture des Grâces, vinrent se mêler aux prêtresses, pour danser, comme les Satyres, à la fête de Pan, La sainte pudeur souleva un pli de sa longue tunique pour se voiler le front.

Tout à coup on entendit un grand bruit de voix, dans la direction de la grande route, et on vit luire des baïonnettes et des sabres de cavaliers.

Un cri domina les chœurs, ce cri :

— Place 1 au nom du roi !

Deux antropi tis astinomias (commissaires de police), portant une torche d'une main et une ordonnance de l'autre, demandèrent M. Ralli.

Le professeur de rhétorique s'écria en grec littéraire :

— A bas le tyran Pisistrate l

Les antropi tis astinomias le firent saisir par quatre grenadiers et un caporal grecs, et le firent enfermer provisoirement comme rebelle dans le temple de Ju- . piter.

M. Ralli s'avança gravement, et lut l'ordonnance du roi.

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Cette ordonnance avait été provoquée sur un rapport de Vastinomos (préfet de police) et du dimarchos (maire) ; elle était ainsi conçue :

« Vu le rapport à nous adressé par Vastinomos et le dimarchos du déparlement du Taygète; considérant que le sieur Ralli, sujet groc, a jeté la perturbation dans les mercuriales de nos marchés public?^, en accaparant toutes les bêles à cornes pour les immuier sur les autels d'un ex-dieu nommé Jupiter ; considérant que le sieur Ralli, sujet grec, a commis une grave atteinte à la morale publique en essayant de restaurer le culte d'uneinfâmecourlisane nommée Vénus ;ordonnonsaux deux antropi tis astinomias, commis à cet effet, de saisir

et d'appréhender au corps ledit sieur, et de le con-

duire de brigade en brigade au cachot du Parthénon ; mandons et ordonnons à tous huissiers, sur ce requis, de prêter main-forte à l'exécution de la présente. »

Les jeunes filles chantaient l'hymne d'Anaximandre de Mitylène :

« Formez, formez la danse ; ramenez le chœur sacré!

•( Latone a vu les bords fleuris de la flottante Délos. Les Cyclades sont immobiles par l'ordre d'Apollon.

« Formez, formez la danse; ramenez le chœur sacré 1

« Le dieu dont l'arc est d'argent protège Latnne. Délos, pour recevoir Latone, s'est couverte de fleurs comme Amathonte ou Rbodon. qui s'épanouit au sein d'Ampliitrite.

u Formez, formez la danse; ramenez le chœur sacrj? m

Les commissaires de police s'avancèrent la canne haute, et les sergents de ville du roi grec s'écrièrent :

— Si ces demoiselles continuent ces danses, elles iront toutes coucher en prison.

M. Ralli prit une détermination héroïque :

— Messieurs, dit-il aux sergents de ville, je me soumets à la loi ; donnez-moi un de ces chariots, et je me constitue prisonnier. Allons au corps de garde du Parthénon.

La force armée dissipa les attroupements , et M. Ralli, monté sur son chariot de transport, donna le signal du départ.

Le tribunal de police correctionnelle d'Athènes lut saisi de cette grave affaire. M. Manoël, jeune avocat grec, défendit Ralli dans un plaidoyer de sept heures, oii V Iliade et V Odyssée furent citées en entier. Le procureur du roi commença, selon l'usage, par la formule : S'il est une cause qui,.., etc. ; puis, après avoir réfuté Homère et la théogonie d'Hésiode, éteint Apollon, noyé Neptune, hriilé VuJcaiii, foudroyé Jupiter, il conclut à la peine portée contre Aristide, au bannissement.

Le tribunal fit droit au 'réquisitoire du procureur du roi, et ordonna la confiscation des statues de Jupiter, de Vénus et du petit dieu malin.

Heureusementcette afiaire, ainsi que nousie disions,

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avait donné au lui Otlion l'idée de lire les auteurs grecs, et entre autres Homère, auteur inconnu aux Bavarois. Le roi des Grecs s'amusa si fort en lisant Vlliade, quoique masquée en allemand, qu'il usa de sa prérogative, et accorda sa grâce à M. Ralli.

Depuis ce jour, l'Ennui, ce dieu oublié par Homère, es* re^tombé sur Anû.i/ena et sur tout le royaume des Grecs.

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