M"' RACHEL AU THEATRE CHAVE
Au midi de Marseille s'élève une montagne qu'on appelle la Plaine, par esprit de contradiction méridionale. C'est là qu'un ingénieux industriel, M. Chave, a bâti un théâtre charmant dans un domaine conquis sur les oliviers, les pins, les cyprès, les cigales et les lézards gris.
Il est facile de bâtir un théâtre dans un désert, mais il n'est pas aisé d'y bâtir un public. Or, quand on jouait trois vaudevilles au théâtre Chave, le fondateur assistait seul ordinairement à ce spectacle ; il était seul son public, et avait ainsi trouvé un ingénieux moyen de supprimer le droit des pauvres et des auteurs, souvent plus pauvres que les premiers.
Sur ces entrefaites, mademoiselle Rachel vint à
30ii LE CHATEAU VERT.
MarseilJe. On était au cœur de l'été; Réaumur avait atteint son maximum inhabitable; on désespérait des recettes; le directeur tremblait comme au cœur de l'hiver, et appelait le mistral endormi dans les grottes éoliennes du mont Ventoux. Mademoiselle Rachel ouvrit sa bouche de vingt ans, et supprima l'été; on accourut en foule pour la voir.
Ce fut, dans la nouvelle Phocée, comme une exhumation des fêtes olympiques; on vint à mademoiselle Rachel, et des plages de la Major, où Diane chasseresse fut adorée ; et des hauteurs des Carmes, où Milon transporta ses pénates exilés de Rome ; et du golfe des Catalans, où aborda la galère de Protis; et des bastides de la Garde, où Neptune avait un temple vénéré des sages nautoniers. Vous y vîntes aussi en pèlerinage, bruns laboureurs des campagnes chères à Minerve, qui planta l'olivier; et vous, fils des Albiciens, qui agitez encore le van de la blonde Cérès; et vous, poétiques enfants du Tenipé provençal, jeunes Grecs de Gemenos, habiles à lancer le disque, comme les frères d'Hélène, dont vos aïeux ont bâti le temple; tous, vous êtes accourus pour applaudir la jeune tragédienne qui vous rappelait une de ces divines images adorées dans le temple phocéen de la Victoire Anoptère, si chère aux sages du Portique , car la Victoire sani ailes était sœur de Minerve et de la Paix, ces protectrices des navigateurs,
M"e UACHKL AU THÉATKE CHAVE. liOJ
Pendant que mademoiselle Rachel allirait ainsi au théâtre une foule immense et peu soucieuse du solstice, M. Chave gémissait au seuil de son domaine; il faisait un appel au peuple, mais sa voix criait dans le désert : vox clamant is in deserto.
Souvent, le soir, à huit heures, à l'ouverture de ses portes, il essayait de fonder une queue pour attirer les passants; mais les passants s'obstinaient à ne pas passer; la nuit tombait sur les aifiches, et dans une rue sans maisons, et assombrie par un réverbère à huile. On n'entendait dans le voisinage que le chant des grillons, le coassement des grenouilles et le zuzure des sauterelles, concert gratuit, et toujours aimé de l'économe agriculteur. Quelquefois une ombre diaphane passait devant un projet de mur, ou une maison en herbe, et M. Chave courait à cette ombre, la prenait au collet, et l'invitait poliment à son spectacle, avec une prime gratuite d'orgeat; mais l'ombre, suspectant un piège, s'évanouissait vers les ténébreuses profondeurs de la plaine, en laissant M. Chave dans la pose d'Orphée qui vient de reperdre Eurydice aux enfers.
Le théâtre de M. Chave est pourtant très-voisin d'un faubourg grand comme une pelile ville, et nommé le quartier de Nolre-Dame-du-Munt: mais les habitants de cette zone marseillaise ont conservé les mœurs primitives de l'âge d'or, en attendant l'inva-
sion corruptrice du chemin de 1er. Ces heureux Mar seillais habitent des maisons calmes comme des cellules, où l'on n'entend d'autre bruit que le chant du serin et le mouvement monotone du balancier d'une horloge à coucou; ces familles sonnent leur couvrefeu à neuf heures du soir, après une partie de boston à réponse, entremêlée d'aigres discussions sur \qs misères imprudemment attaquées par des as ou des rois.
M. Chave avait tenté les plus glorieux efforts pour opérer une révolution dans ce monde primitif; il avait créé un cabinet de lecture, une maison de bains, un tir au pistolet, un jeu de boules, un capitaine de garde nationale, un bureau de tabac, une fontaine hydrophobe, un orgue de barbarie, un joueur nocturne de guitare, tous les éléments de la civilisation enfin; mais ce quartier, acharné dans ses mœurs stationnaires, fermait ses portes aux novateurs, et laissait échouer les ingémeuses tentatives de M. Chave, en employant cette redoutable force d'inertie qui braverait Archimède et son levier. Le théâtre Chave ne variait pas dans les absences totales de ses recettes. Le lustre continuait d'éclairer les banquettes de velours, encore vierges de spectateurs.
Un heureux hasard me fit rencontrer M. Chave un jour que j'allais entendre déclamer ce vers de Virgile sur les hautes cimes de la plaine :
Sole sub ardenti résonant arbusta cicalse.
M"« HAr.HEL AU THh^ATRK CHAVE. a07
Réauniur ne marquait que 30 degrés, et le lond de l'air élait froid, comme toujours.
— Eh bien ! me dit M. Chave, quelle ruineuse chaleur! Hier, nous jouions Misanthropie et Repentw, V Honnête Criminel eA\e Dîner de Madelon, spectacle siipcrbc, comme vous voyez... personne!
N'ayant point de réponse à donner à une plaintes! juste et si touchante, je poussai un soupir terminé par un point de consolation.
— Et le Grand-Théâtre, ajouta-t-il, le Grand- Théâtre fait un argent fou. On renvoie tous les jours dix mille francs de recette I Oh! mademoiselle Rachel I Si je pouvais avoir une représentation de mademoiselle Rachel ! Si elle venait baptiser mon théâtre, je serais sauvé !
Puis M. Chave, se ravisant tout à coup, comme illuminé par une idée de sauvetage :
— Rendez-moi un service énorme, me dit-il.
— Deux, si je le puis, monsieur Chave.
— Oh 1 celui-ci vous sera facile.
— Parlez, que faut-il faire ?
— Écoutez : vous connaissez mademoiselle Rachel ?
— Oui.
— Je vous confie mes pleins pouvoirs ; rendez une visile à mademoiselle Rachel, et suppliez-la de venir jouer à mon théâtre. Vous me rendez la vie, si vous réussissez.
308 LE CHA'IEAU VEK'l.
L'ambassade était délicate; mais, comme je portais le plus vif intérêt à M. Ghave, je promis d'agir selon ses vœux, et je me rendis, sans perdre de temps, à l'hôtel de l'Univers, rue du Jeune-Anacharsis, où logeait l'illustre tragédienne. Mademoiselle Rachel me fit l'honneur d'un accueil très-bienveillant, et, à son tour, elle me donna ses pleins pouvoirs pour arranger cette affaire, en prévision du meilleur résultat.
Le lendemain je revis M. Chave, et je le rendis à la vie; dans le premier moment, il ne se possédait pas de joie d'avoir vu son idée si pleinement couronnée par le succès ; mais des obstacles insurmontables surgirent soudainement.
Les artistes tragiques du Grand-Théâtre ne pouvaient suivre mademoiselle Rachel sur un théâtre rival, quoique lointain. La jalousie des théâtres ne connaît pas de distances. — Mademoiselle Rachel devait partir dans trois jours. — Quelle tragédie joueraiton? — Et quels artistes la joueraient, puisqu'il n'y avait pas d'artistes ?
Nous passâmes en revue d'abord toutes les tragédies, et nous reconnûmes que le quartier de la Plaine n'avait pas été prévu, dans le répertoire tragique, comme public. Nous avions oublié Polyeuclel Corneille l'avait faite pour ce quartier éminemment religieux. Le plan d'une superbe aiïiche fut tout de suite fait :
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