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Le châtiment de Dieu [microforme]

Un matin du mois de juillet 1845, le perruquier Larose, habitant de la ville de Mélisy, dans le département de..., était debout sur le seuil de sa porte, le peigne de corne passé dans les cheveux. Le brave homme qui avait déjà coitTé et rasé une génération, comme il s'en vantait à tout venant, attendait la pratique. Le pécheur n'est pas plus attentif au mouvement de sa ligne que le perruquier ne l'était à l'attitude des passants. Ses rasoirs étincelaient, fraîchement affilés, sur une tcilelte en marbre blanc ; le savon écumait sous le b' .ireau, et une serviette dernièremciit lessivée était prête à ceindre le cou du premier qui se présenterait. Madame Larose

qui, dans les grandes occasions, quand les clients affluaient, venait en aide à son mari, circulait dans la boutique, rangeant à droite, rangean^t à gauche, époussetant les casiers, essuyant les pots de pommade et ceux qui renfermaient les cosmétiques- Sa besogne terminée, Madame Larose prit place au comptoir. Elle était à peine sur son fauteuil antique, garni de velours jaune, et mettait la main sur un journal de modes nouvellement apporté, lorsque la voix joyeuse de son mari se fit entendre.

— Hé, bonjour donc, M. Pinard ? disait il ; comment va la santé ?

— Assez bien, M. Larose, vous êtes trop honnête; ça ira encore mieux, quand v^' m'aurez rajeuni, tout à l'heure.

— Donnez-vous la peine d'entrer, reprit le perruquier, en s'elTaçant poliment, pour laisser passer la pratique.

Celui qui avait répondu au nom de Pinard, alla se placer sur la chaise à dossier élevé, non sans avoir comblé U^^ Larose de civilités. Le nouveau-venu, gros homme court, dont le col épais rentrait dans les épaules, fatigué, sans doute, de sa course, soufflait comme un soufflet de forge.

— iji^ instant, l'ami, dit-il au perruquier diligent, (j ni déjà se préparait ù le barbouiller du savon onctueux ; laissez-moi res[)irer. Nous aurons, je le sens, une chaude journée ;

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je suis tout en sueur, rien que d'avoir traversé la rue.

— Je le cfois bien, répondit le barbier, qui ne laissait jamais languir la réplique; nous sommes, du reste, aux plus longs jours de l'année ; le soleil est dans toute sa force, et voici plus d'un mois que la terre n'a été rafraîchie, même par une goutte d'eau.

— Ce qui f^it, repartit spirituellement M. Pinard, qu'il faut s'humecter souvent le gosier avec une autre goutte qui, ma foi, ne tombe pas du ciel.

Le perruquier crut devoir rire à cette pauvre plaisanterie, et Pinard reprit:

— Toutefois, c'est un bon temps.

Le client du perruquier Larose était un petit rentier, retiré des affaires depuis environ trois ans, dont l'unique occupation, maintenant, était de promener son désœuvrement soit au jeu de boules, soit au café voisin de sa demeure.

— Vous êtes bien heureux, vous, M. Pinard, dit Larose. Pendant la chaleur du jour, vous pouvez du moins vous reposer à l'ombre ; ce n'est pas comme moi.

— Gomment! mon cher Larose, répondit l'ancien commerçant en éclatant de rire, avezvous donc l'habitude de raser ou de couper les cheveux en plein soleil ?

— Non, vraiment; et j'espère bien que cet usage ne prendra jamais, malgré les folles

inventions de notre époque. Mais, voyezvous, contit : t-il en baissant la voix, chaque semaine, à pareil jour, j'ai une longue course à faire dans l'un des hameaux dépendanl de cette ville.

— Cela ne m'étonne pas, répondit le rentier en clignant un œil d'une façon significative ; votre réputation, maître Larose, est universelle. Et tenez, je l'ai toujours dit, pas un de i ces freluquc ts de coiffeurs établis récemment

dans notre ville n'est capable de faire le poil 'r

aussi proprement que vous. j

Le perruquier répondit avec une certaine modestie au compliment à brûle-pourpoint que lui décochait son client; et lui dit, en ajustant la serviette :

— Ce n'est pas pour me vanter, M. Pinard, mais, voyez-vous, l'expérience du cheveu et de la barbe ne s'acquiert pas en un jour ; cela demande de l'exercice. Et sur ce point, je puis dire que j'ai pleinement satisfait à toutes les exigences du métier, car, malgré les concurrents, je possède la confiance des meilleures maisons de la ville, et encore d'ailleurs.

— Oh ! pour cela, c'est sûr, exclama Pinard. A propos, ne me disiez- vous pas que chaque semaine vous étiez obligé de vous rendre dans l'un de nos hameaux les plus éloignés ?

— G'esl-à-dire qu'à certaines époques de Taouée, je suis mandé régulièrement par

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un client qui demeure à une lieue d'ici, mais il ne passe que peu de mois à son habitation,

— Dommage, Larose, dommage, répondit le rentier, que le perruquier commençait à barbouiller de sa mousse odorante. Brrrum ! fit-il, — car tandis qu il parlait, l'écnme du savon s'introduisait dans sa large bouché, — doucement, M. Larose ! Je vous félicite de cette bonne aubaipe, et je suppose que le particulier paie bien.

— Mais oui, pas mal. D'ailleurs, il y a de ça, ajouta le perruquier en frottant le pouce sur l'index.

— Ah ça, c'est donc un châtelain que vous allez raser ou coiffer.

— Un peu, M. Piiîard. Vous connaissez sans doute les bois de Champton ?

— Parfaitement, parfaitement; même ^ue j'y ai conduit plusieurs fois M^^e Pinard, mon époufe, au printemps dernier.

— Eh bien, une partie de ces bois appartient à ma pratique.

Il y eut un instant de silence. Le savonnage était terminé, et Larose commençait à faire le poil de son client; il lui pinçait le nez et le rasoir jouait à ravir sur la lèvre supérieure et sur les joues rebondies de Pinard.

— Ouf î fit cehii-i'.i, en soufflant de toute la force de ses poumons, vous me faites suer, Larose.

— Est-ce qno mon rasoir vous fait mal?

— Non, ce n'est pas cela, mais vous avez la main si prompte, que vous ne me laissez pas le temps de respirer.

— Voyez-vous, M. Pinard, j*ai toujours entendu dire à feu mon père ! (Dieu veuille avoir son âme), qu'un habile barbier devait exécuter une barbe en un tour de main* Ne me parlez pas de ces maudits gâte-mélidr, qui vous ratissent la peau avec mille façons et simagrées, ni plus ni moins qu'un cuisinier qui pèle des oignons; monsieur par ci, monsieur par-là; monsieur veut-il ci, monsieur veul-il ça ; enfin ils n'en finissent pas.

Tout en parlant, Larose terminait sa besogne sans perdre un coup de rasoir. Après avoir passé le peigne dans les rares cheveux de Pinard, et les lui avoir brossé de son mieux, il lui ota délicatement la serviette, et, reculant d'un pas, suivant les vieilles et courtoises traditions, il lui dit :

— Monsieur, j'ai l'honneur d'ùlre votre serviteur.

C'était la formule sacramentelle de Larose pour avertir un client que la barbe était faite. Le rentier se leva, s'approcha delà toilette, s'épongea, se lava, s'essuya ; puis retournant vers le perruquier qui reii 'tlait ses rasoirs en ordre :

— M. LaroBe, lui dit-il, en votre connais-

sance, les bois de Champion appartiennent donc à votre pratique ?

— En partie seulement, vous ai-je dit, M. Pinard. Au centre même de la propriété, vous avez dû remarquer une maison à deux étages bien blanche, de belle apparence et couverte en ardoises.

— En eff-^t, il m'en souvient. Un jour, désirant la voir de plus près, je franchis un saut du loup destiné à interdire aux voi!ures l'accès du domaine. Je m'avançai par une large allée bordée de magnifiques châtaigniers; mais je fus arrêté dans ma course par une espèce de manant à figure rébarbative, qui me demanda insolemment où j'allais.

^' — Vous le voyez, mou ami, lui répondisje poliment, je me promène.

— Prenez-vous donc , reprit-il avec humeur, cette propriété pour une promenade pnbli<jne et ouverte au premier venu?

» — Du moment que l'on s'y comporte déceinment, lépliquai-je, et que l'on ne commet nucun dégût, je ne vois pas de quoi se formaliserait le maître.

M — Bourgeois, me dit le rustre, ayez la complaisance de retourner sur vos pas, et ne me faites [»as répéter...

*' J'allais faire de nouvelles observations pour a[>[U'en(lie à ce coquin de valet que je m'appelle Puiard ; je me proposais de lui enseigner les convenances et la politesse qui

doivent régner en pays civilisé, quand je vis à ses côtés nn grand bouledogue montrer deux rangs de crochets longs et aigus, et me faire une mine assez peu caressante. Je rengainai mon compliment, et je sortis de l'enclos, plus vite que je n'y étais entré. Si vous fréquentez de pareilles gens, Larose, je vous plains."

— M. Pinard, répondit le perruquier en fermant à demi les yeux, à chacin ses affaires. Que voulez-vous ? Mes courses me sont bien payées, je n'ai pas à m'informer d'autre chose.

— Votre client, si j'en juge par ses serviteurs, ne doit pas être doux.

— Possible. Mais, voyez-vous, M. Pinard, un barbier, c'est comme un médecin, sans comparaison, il doit être discret. La première fois que je fus mandé au château Champton, je voulus engager la conversation avec le châtelain. Il ne répondit pas. Voyant que ça ne prenait pas, j'essayai d'un autre moyen. Je hasardai l'un de ces bons mots que, vous le savez, nous autres perruquiers, avons toujours à notre service Le bourgeois ne mordit pas davantage. Seulement, l'opération termuiée, il me dit d'un ton rude:

^'' — Perruquier, je vous engage une autre fois à veiller sur votre langue ; je n'aime point les bavards, encore moins les question-

neurs.

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— Aîars, ce ne doit pas être amusant, interrompit le rentier, d'avoir affaire à un ours semblable.

— II faut me faire à tout, comme disait feu mon père. Il n'y a pas de ' ts métiers, ajoutait le brave homme, il r a que sottes gens.

Pinard ne fit pas grande attention à cet aphorisme que le barbier avait formulé avec une certaine solennité, et avec un à-propos contestable.

— Gomment, interrogea le rentier, ditesvous que s'appelle le maître du château de Champion ?

— Il se nomme le comte de Garderel ; mais il court sur lui de singuliers bruits. Il paraîtrait qu'il n'est pas Français d'origine. Les uns disent que c'est un banqueroutier, d'autres un émigré de je ne sais quel pays. Quoi qu'il en soit, M. Pinard, je vous prie de croire que je n'ai plus guère la démangeaison de me mêler de ses affaires, et pour cause.

— Allons, Larose, vous en savez plus quo vous ne voulez en dire.

— Cela se pourrait, repartit le perruquier, flallé de la supposition de Pinard, mais comme disait feu mon père : toute vérité D'est pas bonne à dire.

— Cela s'entend, Larose, et je suis de votre avis. Mais là, voyons, entre amis et vieilles coaa«i$saQces, oa connaît son monde, que t

diable ! et jamais je n'ai passé, que je sache, pour aller colporter les secrets à moi confiés.

— Ça, c'est vrai, répliqua le perruquier, d'un ton convaincu. Mais franchement, foi de Larose, ce M. de Garderel me fait peur, parfois. Il a de si drôles d'airs, d s mouve> menls si brusques ; ses yeux brillent d'un tel éclat, quand il les fixe sur vous, sa physionomie est si sombre que je suis petit garçon auprès de lui. On a beau avoir de l'aplomb, de la blague, et faire honneur à son métier depuis plus de trente ans, il y a de ces figures qui ne vous reviennent pas, ou plutôt qui vous reviennent trop, soit dit sans vouloir plaisanter.

— 11 paraît donc méchant, ce fameux comte de Garderel ?

— Je ne saurais dire ce qu'il paraît. Toujours est-il que je ne voudrais pas me mettre en travers de son chemin. Quanta ses paroles, je serais encore à me demander quelle est leur couleur, sans l'observation qu'il m'a faite la première fois que je le vis.

— De sorte qu'il ne dit jnmais rien ; il est muet, tout ce qu'il y a de plus muet ?

— Jamais il ne desserre les dents, M.

Pinard ; il est muet comme un poisson.

— Ainsi, même pour ce qui concerne votre service, il n'ouvre pas la bouche ?

— Non, pas du tout. Je lui fr?is la barbe ; c'est là ma fonctioa ordinaire. Quand ses

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ctievenx ont besoin d'être raccourci!^, il me l'indique d'un signe. Mon office terminé, il me jette l'argent et se retire.

— Vit-il donc seul?

— Je ne le crois pas. J'ai aperçu plusieurs fois, de loin, des femmes qui paraissaient faire partie de la maison, et un homme de vingt-cinq à trente ans. D'ailleurs, je ne traverse jamais la cour. Le concierge me fait passer dans un petit cabinet attenant à sa loge. C'est là que M. de Garderel vient me trouver.

Madame Larose qui avait quitté la boutique peu après l'arrivée de Pinard, revint pendant que son mari donnait ces explications à son curieux client. Elle n'eût pas de peine à comprendre qu'il s'agissait du château de Champion ; elle prêta l'oreille aussitôt, et parut inquiète de voir le barbier se lancer sur ce sujet. Plusieurs fois, elle lui fit signe ; mais le rusé compère qui n'aimait pas à être interrompu, feignit de ne rien voir, et continua de plus belle. Il était dans tout le feu de la conversation, quand un homme, vêtu en paysan, entra brusquement, et, sans prendre la peine d'ôter sa large casquette, il dit au perruquier :

— Ce soir, à (rois heures, chez M. le comte de Garderel. Soyez exact.

A l'apparition inatleodue de cet homme,

Larôse changea de co"leur. Pourtant il répondit sur le champ :

— M. le comte de Garderel sait que je suis la ponctualité même ; j'aurai l'honneur d'être à ses ordres, à l'heure indiquée.

Mais, rinconnu était parti, sans attendre la réponse, et sans aucune démonstration de politesse.

Pinard ouvrit de grands yeux.

— Voilà mon rustre, dit-il, celui-là même, qui l'an dernier, m'éconduisii si brutalement, dans l'allée de châtaigniers. Que cet homme est grossier? N'auriez-vous pu, Larose, lui infliger une petite leçon, ne fût ce que par égard pour les gens qui fréquentent votre maison ?

— Si fait, si fait, répondit le perruquier embarrassé. Mais, voyez-vous, M. Pinard, comme disait feu mon père, tel maître, tel valet. Le drôle, je crois, ne supporterait pas mieux la réplique que son patron. " [1 faut prendre les gens comme ils sont, disait encore mon brave homme de père ; dans notre métier, mon garçon, il y a le revers de la médaille." Je vous dirai toutefois confidentiellement M. Pinard...

A ces mots, le perruquier fut interrompu par la voix aigre de son épouse, Angélique- Aspasie-Malvina Larose, née Corcoret.

— M. Larose, dit-elle, faites attention à ce que vous dites. Môme quand vous êtes à

jeun comme en ce moment, vous feriez bien d'être plus sobre dans vos conversations. Trop parler nuit, me répétez.vous souvent, en mettant cet adage sur le compte de feu votre père, Timothé Larose.

— Sois tranquille, ma chérie, répondit le barbier, je sais à qui je m'adresse. M. Pinard n'est pas tout le monde. Feu mon père me disait: ^^ Dis-moi qui tu fréquentes, et je te dirai qui tu es." M'est avis donc, M. Pinard, soit dit sans fâcher la bourgeoise, que l'homme en question est plus qu'un valet. Je l'ai vu agir à l'égard de son maître aussi lestement qu'il vient de le faire pour moi, et M. le comte ne répondit pas, ne parut pas même disposé à se fâcher de ses indélicatesses. Ça m'a paru étrange.

La confidence en était là, quand une noUf^ velle pratique entra. M. Pinard prit son cha-' peau, salua Malvina, et sortit.

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