‹ Le châtiment de Dieu [microforme]Chapitre 2 sur 20 · LA FAMILLE DE GARDEREL · texte numérisé non relu

LA FAMILLE DE GARDEREL

Le soir du jour où le perruquier Larose, au désespoir de son aimable moitié, s'était entretenu si longuement avec M. Pinard, cinq personnes étaient réunies dans le salon du château de Champton : trois femmes et deux hommes. Les trois femmes étaient placées autour d'une table à ouvrage, et s'occupaient de broderies. Les deux hommes se tenaient du côté droit du salon, devant des fenêtres qui régnaient sur une seule face. L'un, le plus jeune, assis sur une chaise, tenait un livre à la main ; mais sa lecture paraissait très-peu l'occuper. Son regard vague, indécis, rêveur, errait sur les grands arbres du parc, et sur la vaste pelouse qui s'étendait sous les fenêtres du salon. A travers le feuillage du bois, perçaientcomme de longs fils d'or les derniers rayons du

soleil couchant. Le ciel était pur et profond ; les bruits de la campagne s'a [taisaient peu à peu ; une brise agréable commençait à rafraîchir l'atmosphère. Le salon était meublé avec sévérité. Sur la vaste cheminée, on voyait une pendule en marbre vert, couronnée d'un sujet de fantaisie en bronze : quelques tableaux représentai t des paysages décoraient les murs. Une table, sur laquelle s'étalait une corbeille de fleurs, occupait le milieu de l'appartement. Un piano en bois de chêne, placé entre deux fenêtres, complétait l'ameublement. La plus âgée des trois dames paraissait avoir de quarante à quarante-cinq ans. Quoique bien conservée et dotée de quelque embonpoint, les rides profondes creusées sur son front indiquaient des soucis et des chagrins. Sa bouche semblait étrangère à toute expression de joie et de gaieté. Ses yeux se levaient parfois sur ses deux compagnes, ses fllles, et révélaient un sentiment d'inexprimable tristesse

L'aînée des deux jeunes filles, qui pouvait avoir vingt-trois ans, portait empreintes sur sa figure des traces non équivoques de souffrances physiques. Sa pâleur, ses traits tirés, sa maigreur, attestaient suffisamment que sa santé était loin detre satisfaisante. La plus jeune des trois femmes, âgée d'environ dixhuit ans, formait un contraste parfait avec sa sœur. £lle était fraîche, resplendissante

de force et de santé, et d'une beauté des plus remarquables. Mais la Irislesse jetait aussi ses ombres sur ce visage charmant. L'état de sa sœur était probablement la cause de la mélancolie qui se trahissait au premier coup d'oeil sur le front pur de la jeune fiUe.

Le plus âgé des deux hommes, dont les cheveux grisonnaient, étendu sur un canapé et coifïe d'un bonnet grec, laissait errer son regard vers le plafond. Quand, par liasard, ses yeux en se baissant, rencontraient la jeune fille malade, un tressaillement fébrile agitait ses membres; une douleur poignante semblait précipiter les battements de son cœur, car il y portait fréquemment la mam ; alors son visage rude et farouche devenait livide ; ses lèvres blêmissaient. Cet homme était sous l'empire de grands remords, ou des peines les plus cuisantes.

Au moment où nous introduisons le lecteur au château de Ghampton, le silence régnait entre les cinq personnages du salon. Chacun d'eux paraissait livié à de sombres et douloureuses pensées ; l'air que l'on y respirait vous serrait à la gorge. Une chambre tendue de deuil et renfermant un cadavre, n'est pas plus lugubre que ne l'était l'aspect du salon de Ghampton. Au bout do quelques instants, la plus jeune des deux filles leva la tête, et, regardant sa mère, lui dit :

— La soirée est bien belle, ma mère; le

soleil se couche ; tout à l'heure, la rosée va délicieusement rafraîchir l'air embrasé et le parc. Permettez-vous que j'aille faire une promenade ?

— Seule, ma fille, ce n'est pas possible, répondit avec un accent mélancolique la dame, que ia jeune îllle avait nommée sa mère.

— Mon frère, reprit la jeune fille, en regardant l'homme assis sur une chaise, et qui n'avait semblé prêter aucune altention aux paroles qui venaient d'èlre échangées, mon frère veut bien m'accompagner, du moins il me l'a promis ce matin.

A ces mots, l'homme étendu sur le canapé se SL 'leva, ses yeux brillèrent, et il se hâta de répondre, en essayant d'adoucir le timbre de sa voix :

— Clémence, mon enfant, je préfère que tu restes auprès de nous.

— Il fait si bon, mon père, da.is le bois, à celte heure où la chaleur cesse.

L'homme ne répondit pas; mais son regard se porta furtivement sur le jeune homme, dont rindillérence vraie et simulée ne s'était trahie par aucun mouvement. On eût dit qu'il n'avait entendu, ni la jeune fille, ni son père. Seulement ses yeux s'étaient fixés sur le livre, et il lisait plus attentivement. Cependant, un léger plissement de son front sembla un instant révéler qu'il avait saisi les

paroles de l'homme assis sur le canapé. '^mence continua :

— Mon père, y a-t-il donc quelque inconvénient à ce que je sorte dans le parc avec mon frère ?

Le père cette fois répondit d'une voix sévère:

— Je t'ai dit, Clémence, que je désirais que tu ne quittasses pas le salon ce soir. Si les douleurs rhumatismales que j'éprouve me le permettaient, je t'accompagnerais moi-même.

Pendant que le maître du logis achevait ces paroles, le jeune homme se redressait lentement ; il ferma son livre, et. posant une main sur la hanche, tandis que l'autre reposait sur le dossier de la chaise, il fixa un regard hardi, étrange, sur l'homme qui venait de les prononcer, et qui était son père.

— Ainsi, mou père, demandât il d'une voix traînante, vous ne me jugez pas un compagnon convenable poùr ma sœur?

Un éclair de colère et de haine jaillit des yeux de M. de Garderel, car tel était le nom de l'homme assis sur le canapé. Cette insolente interrogation l'avait exaspéré, mais il se contint, et répondit d'une voix sourde:

— Je n'ai pas dit, monsieur, que je trouvasses votre compagnie inconvenante pour votre sœur.

— Sans doute, vous ne l'avez pas dit positivement; mais tel est bien le ^ens de vos

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paroles ; il faudrait que je fusse naïf pour m'y méprendre, ou que mon intelligence fût singulièrement obtuse. Je voudrai'-v savoi'*, une bonne fois, quels motifs vous avez de me traiter de la sorte, en présence de votre femme et de vos enfants.

— Félix, reprit le comte de Garderel, épargnez-vous, et k moi aussi, ces questions. Sachez-le : je ne souffrirai jamais que, dans ma maison, vous manquiez au respect que vous me devez. Je suis fâché d'avoir à vous rappeler des choses aussi élémentaires.

Le jeune homme répliqua, sans s'intimider :

— Est-ce donc vous manquer de respect que de réclamer de vous l'explication des sévérités dont je suis sans cesse l'objet, et que je ne crois pas avoir méritées? J'ai vingthuit ans, j'oserai vous en faire souvenir ; j'ai fait vos volontés autant, je crois, qu'il était possible ; »H vous m'avez toujours traité avec la dernière injustice.

M de Garderel allait répondre. Selon les apparences, ses paroles n'auraient pas manqué d'envenimer encore la discussion. M™» de Garderel intervint.

— Paul, dit-elle, je l'en prie, n'irrite pas Félix: cesse de le provoquer. Vois comme Elisa souffre de tout cela. Dans l'élat oii elle est, lu pauvre enfant a besoin du plus grand

calme. Aie donc compassion d'elle, et laisselui le repos qui lui est si nécessaire.

M. de Garderel regarda sa femme et sa fille, et, en considérant cette dernière, il s'aperçut que sa pâleur avait augmenté ; sa poitrine était haletante : les battements précipités de son cœur soulevaient son corsage, il se tut, se leva de son canapé comme pour sortir, puis, il s'y laissa retomber en soupirant.

Clémence, désolée d'avoir été la cause involontaire de cette scène pénible, déclara qu'elle renonçait complètement à sa promenade, et tout rentra dans le silence.

Félix s'était remis à sa lecture, et ses traits avaient recouvré leur impassibilité. Ce fils aîné du comte de Garderel, était seulement frère de père des deux jeunes filles. Sa mère était morte peu de temps après sa naissance. M. de Garderel avait ensnile épousé, en secondes noces, la mère d'Elisa et de Clémence. Félix n'avait jamais habité que momentanément la maison paternelle. Danj les rares séjours qu'il y faisait, il était facile do s'apercevoir que son père éprouvait pour lui une antipathie prononcée, et qu'il ne le supportait qu'à regret. Il fut mis d<3 bonne heure au collège, où il obtint de brillanls succès. Mais sou éducation, semblable en ceci à celle do beaucoup de jeunes gens de l'épociue, n'avait pas été chrétienne. Le peu qu'il savait sur la religioD, il l'avait appris dans les

LE CHATIMENT DE DIEU. \ Êfr

courtes et sommaires leçons de catéchisme qui précèdent la première communion. Il se plaisait, de préférence, en la compagnie des camarades les plus dépravés et les plus impies.

Toutefois, il témoignait une vive amitié à ses sœurs, il était rempli pour elles des plus délicates attentions, et les nobles jeunes filles le payaient de retour. Sa belle-mère ellemême l'aimait, et lui en donnait souvent des \ preuves. Il n'y avait que son père qui le

p\\ traitât mal, et lui refusât impitoyablement

toute affection. Quand arriva pour Félix le moment de choisir une carrière, M. de Garderel voulut lui faire embrasser la profession des armes ; mais le jeune homme refusa netlement. Le père insista et le menaça de sa colère ; Félix ne plia pas, et résista avec une énergie qui déconcerta le comte. Dès ce moment, il laissa son fils libre de suivre son attrait et la vocation de son choix. IJ changea bientôt totalement de conduite à son égard, montrant pour son fils un mélange de crainte et de sévérité. Néanmoins, il devint plus froid que jamais envers lui, el lui laissa entendre qu'il n'aimait guère à le voir. Les sœurs de Félix gémissaient de ces dissensions et de celte altitmle de leur i)ère vis-à-vis du frère qu'elles chérissaient. M'»« de Garderel essaya maintes fois de ramener son mari à

des sonlimeuls plus équitables : ses efforts

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