‹ Le châtiment de Dieu [microforme]Chapitre 20 sur 20 · UN DERNIER SACRIFICE · texte numérisé non relu

UN DERNIER SACRIFICE

Les dames de Gardpre'i apprirent par le docteur Auricourt le d .-ui^, des condamnés pour Mélisy. Elles terne ignèrent d'abord le désir de se rendre à cette ville pour voir encore une fois les êtres chéris qu'une mort violente allait leur ravir. Alfred leurût corn, prendre l'imprudence de ce projet, tant pour elles que pour les condamnés. Leur présence dans un pareil moment, était capable de leur ôter une partie de leur courage. Les deux infortunées se rendirent aux observations si justes du docteur. Elles se renfermèrent ensemble pour prier. Elles passèrent la nuit à demander à Dieu avec larmes de soutenir la résignation et les forces des patients, afin qu'ils pussent accomplir généreusement leur sacrifice. Le lendemain matin, elles se rendirent de bonne heure à une chapelle voisine

de leur maison, où elles communièrent à l'inteiîtion des malheureux, qui, en ce moment, sans doute, subissaient l'arrêt de la justice humaine, et que Dieu allait juger à son tour. La douleur des deux nobles femmes était grande; mais leur foi, leur piété s'étaient accrues parmi ces redoutables épreuves. Depuis longtemps Clémence, détachée de la terre, ne vivait que pour le ciel. La comtesse, sa mère, se détachait aussi chaque jour davantage de ce monde périssable qui avait englouti toutes ses joies, toutes ses espérances. Les exemples de sa pieuse fille, les hautes vertus qu'elle lui voyait pratiquer, étaient pour elle un aiguillon tout-puissant. Ses pensées se tournèrent de plus en plus vers Dieu, et lui seul faisait sa consolation.

Six mois s'écoulèrent: les deux femmes, vêtues de deuil, ne sortaient guère que pour se rendre à l'église. Elles ne recevaient personne, si ce n'est le docteur Auricourt, qui s'était montré un ami zélé dans les plus terribles circonstances. Un jour qu'il était venu, selon son habitude, il prolongea sa visite, et profita de l'absence de Clémence pour s'ouvrir à madame de Garderel. Il lui avoua qu'il aimait sa fille, et qu'il serait fier et heureux d'obtenir sa main.

— Y pensez-vous ? dit aussitôt la comtesse. Comment, docteur, vous, issu d'une famille honorable, et médecin renommé, vous vous

uniriez à la fille, à la sœur de deux hommes flétris par la justice humaine, et qui ont porté leur tête sur l'échafaud ?

— Madame, reprit le jeune homme, les fautes sont personnelles et imputables seulement à ceux qui les ont commises. S'il y a eu des coupables dans la famille de Garderel, il y a aussi une sainte, un ange ; car je ne puis donner d'autre nom à mademoiselle votre fille. Je persiste donc dans ma demande ; et vous mettrez, madame la comtesse, le comble à mon bonheur, en l'accueillant favorablement. *

Mrae de Garderel n'aurait pas vu d'un mauvais œil cette alliance. Alfred Auricourt était une âme droite, loyale, généreuse. Emu des terribles événements qu'il avait vus se dérouler, touché des exemples et des vertus de Clémence, il était revenu de ses erreurs passées, et vivaient en fervent chrétien. Si M«»« de Garderel avait eu un mari à choisir pour sa fille, elle eût certes volontiers agréé Alfred. Mais elle tenait à laisser complètement libre, en cette matière, la noble et pieuse enfant ; et elle ignorait entièrement ses pensées et ses intentions sur ce sujet. Tout ce qu'elle put faire fut donc de promettre au docteur de communiquer ses vœux à Clémence.

En effet, quand Alfred fut parti, la comtesse, au retour de Clémence, amena l'entretien sur cette question ; elle lui fit part à mots couverts^

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de la demande du docteur. La jeune fille

écouta, mais garda le silence. M™e de Gar-

derel, croyant qu'elle ne répugnait pas à ce j*"*-

mariage, s'expliqua nettement. ,- '

— Que lui avez-vous répondu, ma mère? ^ interrogea la jeune fille. f :^

— Que je te laissais libre, mon enfant, de ; •: te décider en dernier ressort. ^:

— Il n'est plus en mon pouvoir de disposer de moi. Il y a longtemps déjà que je me suis consacrée à Dieu pour la vie.

Alors Clémence raconta à sa mère comment elle avait fait vœu de garder la virginité, si le Seigneur exauçait ses prières pour la conversion de ses parents, comment encore elle s'était offerte à tout souffrir, pourvu que Dieu se souvînt de leurs âmes.

— Le Seigneur a accepté la condition, il m'a entendue : je suis donc liée à lui pouf jamais, par le double lien de la reconnais- ' -■ sance et de la religion.

Mrae de Garderel comprit la générosité et «

la haute valeur de ces sacrifices ; elle comprit que Dieu s'était servi de cette âme pure et virginale, pour accomplir une sorte de rédemption à l'égard de sa famille. Elle embrassa sa fille avec transport, et lui promit de ne jamais la troubler à ce sujet.

Quand le docteur revint, la comtesse lui transmit la réponse et les motifs sacrés qui l'iivaient dictée. Alfred la reçut avec calme

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et résignation. Il continua de visiter de temps * *

en temps les habitants de l'hôtel de la rue ;^;'

du Bac. Il considérait Ciémenco comme une sœur aînée, et lui témoignait le respect que '

l'on accorde aux êtres supérieurs. Il ne paraissait avoir qu'une ambition : celle d'imiter . d les saints exemples de la noble enfant.

- ;:, Quelques mois plus tard, le docteur Auri-

;■- court se présenta à l'hôtel de Garderel. In-

/' troduit au salon, auprès de la comtesse et de ;'«.

-/. sa fille, Alfred s'assit. Ses beaux yeux bleus

'*- étaient animés d'une flamme nouvelle. ^

— Je viens, mesdames, dit-il avec une /,.,: admirable sérénité, vous faire mes adieux.

V — Où allez-vous donc, docteur? deman- • ;•

'?, dèrent à la fois la mère et la fille surprises.

— Je pars pour l'Italie. I

— Et vos malades, qui les soignera ?

— J'abandonne la médecine.

;: — Hé quoi I lui dit en souriant M^e deGar- V derel, voulez-vous donc vous faire ermite? •*- - — A peu près.

— Expliquez-vous, docteur ; vous êtes mystérieux aujourd'hui, et je ne vous comprends pas comme d'habitude.

— Eh bien ! dit Alfred, je vais à Rome pour m'y faire prêtre. Je n'abandonne en réalité la médecine qu'à moitié ; je serai le médecin des âmes, cette profession est plus élevée que l'autre, déjà si belle pour qui sait la comprendre.

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Clémence, ravie de cette noble résolution, félicita cordialement le docteur du parti qu'il prenait ; elle se recoiuraanda à ses prières, et lui promit de ne pas l'oublier dans les siennes. Toutefois la séparation fut douloureuse : les amitiés les plus saintes ne se dénouent pas sans que le cœur saigne. La vie est si courte que l'absence ressemble à la mort; elle en est du moins l'image la plus fidèle.

Le lendemain, Alfred Anriccurt se dirigeait vers la Ville-Eternelle ; il v fit ses études théologiques ; et trois ans après, il était prêtre.

/ l'époque où le docteur recevait le caractère sacerdotal et renonçait pour jamais au monde, le château de Champton, avec les bois et les champs qui l'entouraient, était vendu ainsi que l'iiôtcl de Li rue du Bac* Une partie du prix de ces riches propriétés passa aux mains des pauvres. Depuis six mois M^"'- de Gardcrel reposait dans la tombe, près de son mari, dont les reste:- avaient été ramenés à Paris, et de sa fille Elisa. Quant à Clémence, seule survivante de la famille de Garderel, dont elle avait pour ainsi dire conduit tous les membres jusqu'aux portes du ciel, sa douleur fut grande i \à mort de sa mère. Mais c'était le dernier lieu qui la retenait dans le siècle. Elle pleura longtemps celle qui avait été son plus ardent amour sur la

terre; puis, un jour, après av j* -»•' . " tous, les lieux cbciio à son cœur et qui avr- ".. . >nservé Tempreinte du passage de ce.. < (> '^e avait aimés, la noble enfant leur dit un éternel adieu ; elle essuya ses larmes, vendit ses biens, dont elle versa presque tout le piix aux mains des pauvres, et quitta Paris pauvre elle môme. Clémence de Garderel voulut se dérober au pays où elle avait taiil souffert, et se dirigea vers la Savoie.

Elle se rendit à Annecy, r .i couvent de la Visitation, où elle obtint d'être admise au nombre des filles de saint François de Sales. C'est là que, pendant dix ans, elle vécut dans l'exercice de la plus haute piété et des vertus les plus sublimes, priant chaque jours pour les âmes chéries ({ue la mort 'ui avait enlevées et que la mort devait lui rendre un peu plus tari. Au bout do ce temps, Dieu la juge, digue de son paradis; il décida que répreuve de la sainte enfant était suffisante. Une mort précieuse la réunit à ceux pour qui elle avait tant souffert.

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