‹ Le châtiment de Dieu [microforme]Chapitre 19 sur 20 · L'ECHAFAUD · texte numérisé non relu

L'ECHAFAUD

Un mois s'était écoulé depuis la confrontaliou du comte de Garderai avec ses victimes, quand les assises s'ouvrirent. La foule, toujours avide de ces spectacles redoutables, qu'offre de temps en temps la justice humaine, se pressait dans Tenceinte où siégeait la Cour. Les trois accusés, séparés par des gendarmes, ayant pris place sur leur banc, l'interroga. toire général commença. Puis le procureur du roi lut l'acte d'accuiation. Il n'avait pas besoin de s'étendre au long sur la cause qui allait se débattre: il se contenta de narrer les faits imputés aux trois prévenus; ces faits parlaient d'eux-mêmes ; leur ensemble, le caractère inouï, atroce, qu'ils avaient revêtu, suffisaient à exciter l'indignation et l'horreur. Déjà les accusés avaient avoué. Interrogés de nouveau, ils avouèrent encore, tant leurs

crimes étaient évidents. Seulement, il y eut une scène pénible : le comte de Garderel et sou fils confessèrent simplement les forfaits commis, sans récrimination d'aucune sorte. Mais Marberie prétendit avoir été entraîné, d'abord par le comte, ensuite par Félix de Garderel. Le ministère public fit prompte justice de cet odieux et lâche système de défense, qui indisposa l'auditoire et le jury contre l'accusé. Au bout de deux jours, les débals furent clos. Le président de la cour résuma les faits et posa les questions auxquelles le jury devait répondre, par rapport à chacun des accusés.

Le jury s'étant retiré dans la salle qui lui était affectée, y demeura vingt minutes. Etant rentré dans celle où siégeait le tribunal, il rendit un verdict alTirmatif sur la culpabilité des accusés, et n'admit à l'égard d'aucun d'eux le bénéfice des circonstances atténuantes. La Cour se relira à son tour pour délibérer sur l'application de la peine, et ne tarda pas à reprendre sa place au tribunal. Le président, invoquant les articles du Code pénal sur le parricide et l'assassinat, prononça une sentence de mort contre Paul de Garderel, Eloi Marberie et Félix de Garderel. Le comte était condamné comme coupable de parricide sur la personne de son pore, dont la rigoureuse détention avait abrégé la vie, et d'assassinat sur la personne

de sa première femme, Félicie de Gilbard, qu'il avait fait périr dans le souterrain du ciiâteau de Champton. Marberie fut con.

damné comme complice de ces deux crimes et comme ayant tenté deux fois d'empoisonner le docteur Alfred Auricourt. Félix de Garderel était condamné comme coupable d'empoisonnement sur la personne de sa sœur, Elisa de Garderel. En outre, le président ordonna que l'arrêt de la cour serait exécuté sur la place publique de Mélisy, ville dont dépendait le château de Champton, théâtre des deux principaux crimes.

Le comte de Garderel et son fils baisseront les yeux en silence; ils s'attendaient à la terrible sentence. Mais Marberie qui, à cause de ses aveux, comptait sur le bénéfice des circonstances atténuantes, éclata en imprécations et en blasphèmes; son défenseur eut bien de la peine à le rappeler à lui-môme et à lui faire comprendre que la prudence lui commandait de réprimer ces mouvements violents, s'il ne voulait se rendre indigne de toute gicice.

Cependant la comtesse de Garderel et sa fille étaient arrivées à Thôlel de la rue du Bac presqu'en môme temps que le comte à la Conciergerie. Elles s'occuperont sur-le-champ des moyens de voir les prisonniers. Mais la permission ne put leur ôtre accordée tant que dura l'instruction, durant laquelle les

prévenus étaient au plus rigoureux secret. Sitôt que le docteur Auricourt sut les malheureuses femmes à Paris, il accourut pour les voir; il essaya de les consoler, de les encourager: mais les choses avaient pris une tournure telle, que l'espérance n'était guère possible.

La comtesse et Clémence finirent par connaître les accusations qui pesaient sur les prisonniers. Ce fut pour elles une épouvantable révélation. L'idée d'avoir vécu dans l'intimité, et pour ainsi dire côte à côte avec ces crimes, les faisaient frémir. M^^e de Garderel éprouva une impression si grande, qu'elle fut saisie d'une fièvre violente qui la mit en quelques jours aux portes du tombeau. Clémence, désolée, ne la quitta pas. Le docteur Auricourt lui donna ses soins assidus, habiles et dévoués. îllle se rétablit lentement, et ne revint à elle-même que pour retrouver ses aff'reux chagrins. Peu de jours avant l'ouverture des assises, les deux nobles femmes reçurent avis qu'elles pourraient voir M. de Garderel. A l'heure fixée, elles se présentèrent à la prison de la Conciergerie. Elles attendirent quelques instants dans le parloir des prisonniers; puis, le comte, accompagné d'un gardien qui ne devait pas le quitter, parut. Les deux infortunées se jetèrent dans ses bras. Lui était pâle, amaigri ; ses cheveux avaient tout à fait blanchi; il regarda sa

femme et sa fille d'un œil attendri et chargé d'une indescriptible douleur.

— Hé quoi, leur dit-il, vous avez désiré me voir! Vous m'aimez donc encoie, moi que vous devriez exécrer comme un monstre 1

— Ne parlez pas ainsi, s'écrièrent les deux femmes en sanglotant ; nous ne nous souvenons que de votre infortune présente.

Et, en disant ces mots, elles redoublèrent les témoignages de leur ardente affection. A. la fin, tous trois s'assirent, la comtesse à la droite de son m iri, Clémence à la gauche de son père, et elles tenaient ses mains dans les leurs.

— Puisque vous savez tout, mes amies, reprit-il avec une tristesse infinie, vous comprenez que je ne dois conserver aucnn espoir ; je serai flétri, condamné. Il vous faudra du courage.

— Dieu nous en donnera, et à vous aussi, mon père, répondit Clémence en essuyant ses larmes.

. — Ma fille, tu es une sainte, répliqua le comte d'une voix profondément émue : tu prieras pour moi, n'est-il pis vrai?

— Pouvez-vous en douter? dit la jenne fille, avec une expression céleste. D.^puis que je me connais, je n'ai cessé un seul jour de prier pour vous, ô mon père. Je serai exaucée. J'ai demaiidé pour vous un retour sincère à

Dieu. Dites-moi, en ce moment, que mes vœux cnt été entendus.

M. de Garderel ne put répondre : mais il serra la main de sa fille, qui comprit cette étreinte silencieuse, plus éloquente que les paroles les mieux accentuées.

Le temps fixé pour l'entrevue touchait à sa fin. Clémence paraissait préoccupée, et ses yeux inquiets interrogeaient la pendule du parloir. Le comte s'aperçut de l'état de la noble enfant.

— Que désires tu, ma fille ? lui demanda- t-il tout à coup.

Clémence se pencha à son oreille, et murmura un nom que lui seul entendit.

— Oui, oui, sans doute, répondit-il avec une satisfaction visible.

Alors M. de Garderel dit à la comtesse : Clémence désirerait sortir quelques instants ; cela me sera agréable, si tu le lui permets.

M'"e de Garderel comprit qu'il s'agissait de Félix. A ce souvenir, la malheureuse mère pâlit, tout en faisant signe qu'elle consentait. Un moment après, Clémence était dans les bras de son frère. Ce n'était plus ce brillant jeune homme, plein d'audace et d'activité. Félix de Garderel était bien changé ; il était amaigri, défait. Son regard terne, incertain, attestait l'intensité des souffrances morales qu'il avait enduiées. La vue de sa sœur fut

pour lui comme un rayon de soleil, qui luisait dans les -ténèbres de son âme, et son premier mouvement fut de serrer la sainte enfant dans ses bras. Mais un ressouvenir cruel vint le mordre au cœur; il se rappela qu'il était l'auteur de la mort d'Elisa, et il recula tremblant, effaré.

— Qu'as-tu donc, frère ? s'écria la jeune fille.

— Ah ! ne sais-tu donc pas quel monstre je suis ?

— Je sais tout et je te pardonne. Elisa est au ciel où elle t'attend.

— Tu es un ange, Clémence, reprit le jeune homme en revenant à sa sœur. Tu me ferais croire en Dieu si sa justice qui m'atteint ne m'avait pas fait confesser son existence. Oui, il est un Dieu qui, souvent, dès ce monde, châtie les grands coupables.

— Il punit ici-bas pour pardonner dans une autre vie, mon ami. Il est père, il est miséricordieux. Répens-toi et il t'absoudra.

Félix de Garderel demeura silencieux à ces chaleureuses paroles.

— Tu ne réponds pas? continua la jeune fille. N'es-tu pas disposé à recourir à Dieu ?

— Ah ! je suis si coupable !

— Son pardon efface les plus grands crimes.

— Eh bien 1 oui, je me répens : prie pour

TsO LE CHATIMENT DE DIEU.

moi, chère sœur, et promets de revenir me visiter.

— Je te jure de faire ce que tu désires. Je ne saurais r'en te refuser.

Clémence embrassa son frère en pleurant; et celui-ci ne put s'empêcher de laisser voir son attendrissement. Sa sœur lui glissa dans les mains une médaille de la très-sainte Vierge ; et elle le vit, avec un bonheur inexprimable, la porter à ses lèvres.

— Félix, mon ami, lui dit-elle, — et il y avait presque de la joie dans son accent, — prie celle dont tu vois l'image sainte gravée sur cette médaille ; c'est une mère, la meilleure et la plus tendre de toutes ; elle te bénira et te secourra à l'heure de Fangoisse.

La noble jeune fille laissa son frère plus calme, et le quitta en bénissant Dieu, qui semblait n'avoir si rudement frappé ceux qu'elle aimait que pour exercer à leur égard ses infinies miséricordes. Elle retrouva son père plus résigné aussi, et lui donna également une médaille qu'il reçut avec reconnaissance.

La séparation fut pénible et douloureuse ; mais ils avaient la certitude de se revoir au moins une fois.

Malgré l'énormité des crimes commis, M^e de Garderel conservait encore une lueur d'espoir. Dieu, en face du dernier malheur, laisse cette consolation aux âmes affligées.

Le docteur Auriconrt s'était chargé de faire connaître aux malheureuses femmes le dispositif de la sentence, dès qu'elle serait rendue. Fidèle à sa promesse, il se présenta à l'hôtel de la rue du Bac aussitôt après le prononcé de l'arrêt. La tristesse de son visage disait assez tout d'abord aux infortunées la rigueur du sort de ceux qu'elles aimaient. Elles n'osèrent int rroger le docteur, et attendirent avec une anxiété poignante qu'il prit la parole.

— Mesdames, dit Alfred, tout est terminé : le jugement est porté.

Voyant que ni la mère ni la fille n'avaient la force de hasarder une question :

— Vous avez besoin de tout votre courage, ajouta-t-il ; la sentence est terrible.

— Nos craintes se sont donc réalisés? interrogea Clémence, d'une voix altérée.

— Elles le sont, mademoiselle... C'est un arrêt de mort qui a été rendu contre votre père et votre frère.

Bien que les deux femmes ne dussent pas être surprises de cette nouvelle, l'impression qu'elles' éprouvèrent fut affreuse. Pendant quelques instants ce furent des cris et des sanglots déchirants, un torrent de larmes, surtout lorsque le docteur leur eût appris que la sentence serait exécutée à Mélisy ; il sembla que cela réveillait leurs anciennes douleurs. Enfin la résignation prit le dessus, Clémence,

la première, se calma, offrit à Dieu cette cruelle épreuve, le remerciant de tout, et le suppliant presque à haute voix de sauver les âmes chéries pour qui elle s'était dévouée à tout souffrir sur la terre.

Alfred, ému de celte angélique piété, ne put s'empêcher de rendre hommage à la puissance de la religion, qui réussit à calmer d'inconsolahles douleurs et à élever des âmes, naturellement faibles, à ce courage sublime dont il était le témoin. Il prit congé des prjvres affligées, rempli d'admiration pour la force clirétienne dont elles faisaient preuve ; et son amour pour Clémence grandit avec sou admiration.

Huit jours après, M»»^' de Garderel et sa fille obtinrent de voir le comte. 11 fut amené par deux gardiens, qui nu devaient plus le perdre de vue jusqu'au jour de l'exécution. Les deux femmes furent surprises de le voir, la figure calme, ie front serein, le regard adouci. Cette physionomie jusque là si sombre, était complètement transformée. M™o de Garderel ne savait que penser; mais elle eut bientôt l'explication de ce changement.

— Malgré mon malheur et ma condamnalion, commença le comle, je suis plus heureux en ce moment que je ne l'ai été dans toute ma vie. La nouvelle que j'ai à vous apprendre vous sera certainement agréable ; je nie suis réconcilié avec Dieu. Ce malin

môme, j'ai eu le bonheur de communier. Je suis en paix avec moi-même, car j'ai la confiance que Dieu m'a pardonné ; et je regarde comme un bienf-^it signalé l'expiation terrible qu'il me réserve.

En disant ces paroles, la voix de M. de Garderel avait des inflexions d'une douceur que ni sa femme ni sa fille n'avaient jamais entendues. Ce langage chrétien, si extraordinaire de la bouche du comte, ravit de joie les nobles femmes. Leur félicité aurait été complète, sans la pensée du suppUce prochain.

— C'est à vos prières, ô vous, les anges de ma vie, ajouta le condamné, que je dois ma conversion. Continuez de prier pour moi afin que je sanctifie mes derniers jours. Une autre consolation m'a été donnée ; ce matin, Félix était à mes côtés, et il s'est approché avec moi de la sainte communion. Après la messe, en sortant de la chapelle de la prison, il nous a été permis de rester un instant ensemble ; il est tombé dans mes bras en implorant son pardon. Moi aussi j'avais besoin d'être pardonné : il n'avait fait que me rendre le mal que je lui avîùs causé. Nous rendîmes grAces à Dieu de la miséricorde dont il avait usé envers nous. Cependant, il manque quehiue chose à mon malheureux ftis : il a vu la sœur d'Elisa; il est une autre personne dont il voudrait solliciler

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l'indulgence, et de la bouche de qui il serait

'irenx d'entendre une parole de pardon, de Garderel comprit, et s'empressa d'exprimer le désir qu'elle avait, elle-même, de voir Félix. Le condamné ayant élô appelé, la comtesse le reçut dans ses bras, comme s'il eût été son propre fils. Clémence, présente à cette entrevue, ne pouvait assez admirer les voies incompréliensibles de Dieu, qui sait transformer en un instant, l«'s âmes les plus rebelles, et leur inspirer un amour et une résignation sans bornes.

Mme (le Garderel et sa fille prirent congé des prisonniers, en leur annonçant qu'elles avaient la promesse diî les revoir une dermère fois, avant leur dé[);irt po\ir Mélisy. Ceuxci s'en réjouirent comme d'une inap[)rôciab!o faveur, et remercièrent les pieuses femmes de leur dévouemc* si parfait.

Nous avons à raconter mainlrnant commo le comte de Garderel et sou fils etaicmt revenus à Dieu. Dès le lendemain de leur condamnation, ils avaient dfuiiandé un prélre. Ils s'étaient confessés sinrèrtMiient avi'C le plus profond repentir, et Dieu lour avait Uni éprouver la vérité d(î celte i>arole de l'Kvangilc: Il y a plus de joie dans le ciel pour un pêcheur qui se convertit, que pour quatre-vingtdix-neuf justes qui prrsrverent.

La joie d'en haut ipjaillit sur la tcMTo ; Dieu laisse tomber dans h» cœur des enfants pro-

digues une goutte de la félicité enivrante des élus. Marberie était bien éloigné de ces sentiments. C'était lui qui avait perdu Paul de Garderel ; lui encore qui avait donné les premières leçons du mal à Félix. Les deux hommes repentants, régénérés par la religion, revêtus par la grâce divine, comme d'une se:;onde innocence, firent une tentative auprès de l'ancien concierge, et exprimeront le désir de le voir. Il repoussa ces touchantes et charitables avances avec d'afTreux blasphèmes. Le prêtre s'étant présenté, il réconduisit avec insolence et grossièreté, en lui signifiant do ne pas remettre les pieds dans son cachot. •Cependant il avait adressé au Roi un recours en grâce, et il comptait beaucoup sur ses aveux pour faire ."ffcuoillir sa demande ; le juge d'instruction avait promis de faire valoir cette circonstance, et il le fit en effet; Marberie espérait donc beaucoup en la clémence rovale.

Le docteur Auricourt avait prisses mesures pour être informé, la veille, du départ des condamnés pour Mélisy. D'ordinain; l'ordre d'exécution est tenu secret jusqu'au (hîrnier moment: mais Alfred avait pour ami le directeur de la prison qui voulut bien l'avertir. Ia} docteur provint aussitôt les dames do Gardend qu'elles pouvaient voir les prisonniers. Cette visite dfîvait être la dernière. Par exception, lo p<iro et le fils furent réunis sons

les yeux de deux gardiens et d'un soldat. L'entrevue fut profondément triste et attendrissante, mais remplie de part et d'autre d'une résignation sublime. Clémence, dominant sa douleur, parla à son père, à son frère, des grâces reçues, et leur montra le ciel Cumme suprême rendez- vous. Les consolantes espérances de la religion tempérèrent l'amertume des adieux. Les larmes coulèrent, les sanglots déchirèrent les poitrines, mais la foi rayonnait sur le front de ceux qui allaient mourir et de celles qui devaient survivie. Le temps de l'entrevue étant expiré, les condamnés s'arrachèrent des bras des nobles créatures qui leur avaient témoigné un si admirable dévoûment, et regagnèrent, le cœur meurtri, mais pcf^rtant fortifié, leur sombre cachot.

Le soir, à la nnit. Tordre d'exécution et le départ pour Mélisy furent signifiés aux condamnés. Le comte de Garderel et son fils s'y attendaient, et ils reçurent avec calme la fatale nouvelle. C'était pour eux presque une délivrance. Mais il n'en fut pas ainsi an cachot de Marberie. Il comptait sur sa grâce, et l'annonco de la mort le frappa comme un coup de fondre. Etant revenu de sa stupeur, il entra dans un état d'exaspération effrayant, proférant d'horribles imprécations, des blasphèmes épouvantables : il faUut le lier, pour le contenir et maîtriser sa rage. Le prêtre se

présenta pour tenter une dernière fois de ramener cette nature indomptable à de meilleurs sentiments. Le condamné le repoussa comme la première fois, en exhalant sa haine infernale contre la religion de Jésus-Christ et ses ministres.

Enfin deux voitures cellulères roulèrent dans la cour de la prison. Le père et le fils avaient demandé et obtenu d'être réunis pour le funèbre voyage : le prêtre qui les avait consolés voulut les accompn'2-ner. Marberie était seul dans l'autre voiture. Pendant une partie de la route, il fit entendre d'affreuses vociférations. L'épuisement seul lui imposa silence ; il paraissait à demi-mort quand le triste convoi arriva à Mélisy. \jQ soleil vouait de se lever au-dessus des bois de Ghamptou ; il éclairait une foule immense accourue des villages voisins pour assister à la terrible expiation. Un cordon de* soldats entourait l'échafaud, qui, dressé sur l.i place publique, élevait vers le ciel ses deux bras sanglants, entre lesquels brillait l'acier du couperet.

Le bourreau était 1.^, accomp.igné de deux

valets. Les condamnés furent conduiis à la

prison de la ville pour la funeste toilette.

Le comte de Garderel «H Féiixsontinrentavec

courage l'opération. Mais il fallut maint«Miir

de force Marberie, dont l't'xaspération s'était

réveillée. Le prétn^ dans son extrême charité,

essaya de fléchir ce misérable, arrivé an seuil

de l'éternité et à rextrôme limite de sa vie :■ ^

terrestre : ses efforts furent repoussés de nou- ' .., veau. Le prêtre lui présenta le crucifix: il cracha dessus 1

Les condamnés, accompagnés de gendarmes, se mirent en route pour l'échafaud. Marbeiie s'avançait ou plutôt était traîné le premier ; Félix le suivait; le comte de Garderel venait le dernier: le prêtre se tenait près des deux condamnés qui priaient avec |

lui. An es au pied de l'échafaud, ils s'agenouillèrent pour recevoir une suprême bénédiction, et baiser avec amour l'image du Dieu crucifié.

Pendant ce temps, Marberie, porté sur l'échafaud dont il refusait de monter les degrés, était étendu sur la planche fatale ; il essaya de se débattre encore contre les exécuteurs, mais d'un mouvement rapide, ils firent glisser la planche sous la collerette de la guillotine ; le couteau détaché fit entendre en descendant un grincement aigu, un coup sourd retentit, et la tête du misérable roula dans le panier rempli de sciure de bois. Félix monta à son tour, calme, résigné. Le prêtre l'accompagna jusqu'au pied de l'instrument fatal. A la vue du sang qui rougissait l'échafaud, le malheureux jeune homme pâl't et se troubla ; mais, un regard jeté sur le Crucifix, un mot du prêtre, lui rendirent son courage; il se livra tranquillement aux exécuteurs. Quelques

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secondes, après, l'expiation était consommée. Le comte de Garderel était parvenu sur l'échafaud ; les larmes coulèrent le long de ses joues, en voyant étendu le corps mutilé de son fils, et le sang qui jaillissait à flots. Mais il ne prononça pas une parole. Il fléchit le genou, courba la tête sous la main du prêtre, pressa le Crucifix sur ses lèvres ; puis il leva les yeux vers le ciel, murmura une prière, et le fer inexorable trancha ceite vie souillée de bien des crimes, mais que le repentir et l'expiation venaient de purifier.

Les corps des deux derniers suppliciés furent enterrés dans le cimetière de MéHsy, en attendant qu'ils pussent être transportés près de la tombe où reposait Elisa. Quant à celui de Marberie, il fut inhumé dans le lieu réservé aux impénitents et aux infidèles.

Le perruquier Larose, qui avait voulut assister au supplice du comte de Gardrel, son ancien client, fut tellement impressionné de cet affreux spectacle, qu'il rentra malade chez lui. Depuis ce jour, ni M. Pinard ni d'autres ne purent le faire causer sur le château de Ghampton. En cela, du moins, il devint aussi retenu qu'il l'était peu auparavant, et c'est beaucoup dire. Il n'y eut qu'une voix dans le pays pour plaindre la comtesse et son angélique fille, dont les vertus faisaient le sujet de l'admiration générale. Félix, avant de mourir, avant môme le jugement, avait

disposé de tout ce qu'il avait en faveur de ..... Clémence, qui devint, par conséquent, l'héri. ^ tière de Champton ; mais elle n'eut jamais la ' v/^ ... force d'y revenir. Le sang de son père et de , • son frère avait coulé trop près de là, pour .';' r qu'elle pût sans nécessité fouler une terre £

marquée, désormais, par d'aussi lugubres ' ' souvenirs.

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