Les bases d'une méthode féconde
Il est grand temps de reprendre les travaux consacrés aux questions économiques et de dégager le positif du fatras théorique qui le dissimule souvent. Mais on n'en tirera rien, si on ne définit au préalable et rigoureusement la méthode d'investigation féconde, qui s'inspirera d'une claire vision des réalités, des agents qui les causent et de l'impossibilité fondée d'une réduction à la loi des nombres et même à un déterminisme de l'impondérable.
Tout est dit sur ce point, l'essentiel est d'utiliser judicieusement. Mais auparavant il sera prudent de couper court à toutes les confusions naissant de l'emploi du mot loi, qui, dès qu'il se lie à une science, n'éveille plus dans les esprits
modernes que l'idée d'un fatum. Charles Maurras a proposé un excellent synonyme qu'il applique à la politique et qui vaut tout aussi bien pour le social et l'économique : les constantes. Nous rechercherons donc les constantes économiques, dont la connaissance est indispensable et qu'on ne méconnaît pas plus impunément que les constantes politiques ; elles devront nous préciser ce qu'il faut faire, non pour l'éternité, mais pratiquement et dans des conditions déterminées.
Pour ce qui concerne les règles de l'observation, Auguste Comte nous sera un bon guide. Car il a défini l'essentiel dans ses leçons de statique et de dynamique sociales ', si riches à cet égard que la place limitée nous contraint seule à réduire le choix :
On croit souvent que les phénomènes sociaux doivent être plus faciles à observer, parce qu'ils sont très communs, et que t observateur , d'ordinaire, y participe lui-même plus ou moins. Mais ce sont précisément cette vulgarité et cette personnalité qui doivent nécessairement concourir, avec une complication supérieure, à rendre plus difficile ce genre d'observation *.
1. — Statique, dynamique : deux mots qui sont forl bien à leur place, mais auxquels le scientisme donnera encore un sens trop mécanique.
2. — Trop de distance et trop de proximité empêche la vue, disait l'ascal.
... 7/ s'agit d'explorer un système dont les éléments sont presque toujours bien plus connus que iensembte, et même d'ordinaire seuls directement appréciables, ce qui exige qu'on y procède habituellement du cas le moins composé au plus composé.
... On doit préalablement concevoir les phénomènes sociaux comme étant, de toute nécessité, en vertu de leur complication supérieure, les plus modifiables de tous... l'ensemble des lois sociologiques comporte naturellement des limites de variations plus étendues que ne le permettent le système des lois biologiques, et à plus forte raison, celui des lois chimiques ou physiques. Si donc, parmi les diverses causes modificatrices, l intervention humaine occupe le même rang d'infiuence proportionnelle... son action devra être plus considérable.
En tout cas, abstraction Jaile ici du mode
propre d'observation immédiate, il est incontestable que, d'après cette solidarité nécessaire qui caractérise un tel sujet, aucun phénomène social, pr<'alablement exposé par un moyen quelconque, ne saurait être utilement introduit dans la science tant qu'il reste conçu dune manière isolée... Toute étude isolée des divers éléments sociaux est donc, par la nature de la science, profondément irrationnelle et doit demeurer essentiellement stérile, à l'exemple de notre économie politique, Jut-elle même mieux cultivée.
... L'analyse économique et industrielle de la so-
ciété ne saurait être positivement accomplie, abstrac tion faite de son analyse intellectuelle, morale et politique, soit au passé, soit au présent.
Auguste Comte relevait, dans ces derniers textes, une des plus graves erreurs de méthode qui entraîne à étudier les phénomènes économiques sans souci des conditions extrinsèques, qui prétend fixer, par exemple, les « lois » de la production sans sïnquiéterdu retentissement des lois successorales sur la production même, ou l'économie d'une nation indépendamment de son régime politique. Peu à peu et dans l'illusion qu'on élaborait une science physique, on en est venu à donner au point de vue économique une véritable priorité sur le social, à ne plus tenir aucun compte de ce dernier, alors qu'il donne entièrement l'économie. Conséquence des confusions que nous avons dénoncées et du mépris de ce génie pratique, dont Auguste Comte disait qu'en pareille matière, il est « seul compétent » et toujours capable de « trouver des règles empiriques qui suffisent à notre conduite. »
Mais il n'est bon guide humain, livré à ses seules ressources, qu'il ne faille quitter tôt ou tard. C'est le cas ici avec Auguste Comte qui s'embrouille chaque fois qu'il touche aux confins artificiels de son système. L'ordre social, disait-il — et il y comprenait l'économique, — est a sou-
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« mis à des lois aussi positives, quoique plus « compliquées » que celles du monde physique ; sous ces lois, il réinstallait une sorte de déterminisme, malaisé à définir en raison d'une attitude qui semble lui faire admettre le fait de la liberté en lui ôtant tout moyen de l'incorporer au reste. Pour justifier l'existence de ces lois sociales, Comte déclarait qu'il faut les admettre « à moins <( d'employer l'artifice théologique d'une provi- « dence permanente. »
Il n'est pas de raisonnement moins scientifique. Ce rejet a priori de la Cause première fît la faiblesse irrémédiable du positivisme ; on sait qu'il écartait la métaphysique en arguant des contradictions inextricables, et cependant bien naturelles, où sombraient les fausses philosophies inventées depuis Descartes. Pénétrant, quand il observait le monde des faits. Comte hésitait et se paralysait dès qu'il s'agissait de leur explication première. Il ne sut pas voir que l'existence de Dieu pose une question de fait, qui ne saurait être résolue par une des méthodes scientifiques inférieures. 11 distinguait nettement ces dernières, il voyait bien qu'elles se modifient selon les objets et dégagent tantôt des lois simples et abstraites, tantôt des lois complexes et concrètes. Mais il se refusait à connaître la source et le soutien de l'activité universelle. Il déclarait incon-
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naissable ce sans quoi rien ne serait connaissable : la Pensée qui retient le monde hors du néant. Sur ce point Joseph de Maistre triomphe de son disciple infidèle.
Nous n'avons aucun moyen de légiférer pour l'univers entier. La constitution du monde matériel, le plus simple, nous est tellement peu connue que, si nous avions la brusque vision d'une partie des réalités qui se dissimulent derrière no& atomes, nous serions contraints de rire des représentations grossières que nous nous en forgeons et dont nous sommes si fiers. Rien même ne permet de dégager complètement les grandes lignes du plan général de l'univers ; y a-t-il un déterminisme de la matière ? ou, comme le pensait Cournot, d'accord avec nos sciences, si ce n'est seulement avec leur faiblesse, y a-t-il plusieurs ensembles, plusieurs chaînes de causes et d'effets» dont les rencontres ne relèvent plus que du hasard ? iSous l'ignorons. Mais, au moins, nous sommes assurés qu'il y a dans le monde des faits accidentels, soit en raison de l'action de la Cause première, soit en raison du libre arbitre humain, soit enfin par suite de la contingence des lois naturelles. La science ou, plus exactement, les sciences trouvent ici leurs limites, et, plus que tout autre, la science sociale qui rencontre l'accidentel à chaque pas.
Ainsi les faits sociaux et économiques, toujours liés, constituent des ensembles trop complexes pour que nous ayons espoir d'en tirer autre chose que des règles constantes et pratiques, dont il faudra toujours dire qu'elles ne sont valables que toutes choses égales d'ailleurs ; mais la nature de ces faits, les éléments qui les provoquent sont par nature étrangers à des lois aussi précises que les lois physiques.
La science économique, en particulier, est à reprendre toute entière sur ces bases. La forme abstraite qu'on veut lui donner est une usurpation : elle doit être moins et plus que cela, et gagner en efficacité ce qu'elle perdra en fausse précision. Elle ne peut être indépendante, ni de la morale qui dirige les actes humains, ni de la politique qui enseigne le gouvernement de la société, ni de la science sociale qui dégage les conditions de l'ordre et de la prospérité sociales. Limitée aux seuls intérêts matériels de la société, elle peut abstraire son propre objet, mais ce ne peut être au point d'oublier les correctifs essentiels qui lui sont imposés par les autres sciences connexes.
L'économie d'une nation est en dépendance étroite de son régime politique, de ses mœurs et de sa religion. Sans doute on peut dégager les constantes très générales d'une science du travail
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humain, valables pour tous les hommes civilisés et même pour l'humanité entière, mais qui perdront en profondeur ce qu'elles gagneront en généralité. Toutes choses égales d'ailleurs, les constantes économiques d'une nation catholique ne seront pas les mêmes que celles d'une nation protestante, non plus qu'il y aura identité si on passe du régime démocratique au régime monarchique. De même encore l'économie d'une nation sera profondément modifiée si les hommes, cessant de considérer le travail comme une pénible nécessité matérielle, lui rendent son vrai sens de manifestation la plus haute de l'activité humaine, selon la loi divine, et, en même temps, de châtiment, par la peine qui en est inséparable.
L'économiste, en tant que tel, n'a pas à s'occuper des conditions religieuses, politiques et sociales qui s imposent à la production, mais du politique et du social, il doit recevoir une série de données qui débordent sa science et sont indispensables à son investigation : elles constituent ses bases d'observation. Il doit encore tenir compte des données nationales, ce qui implique des études d'économie comparée ', qui
1. — Il n'est pas exaf^éré de dire que l'économie sociale a toujours été faite jusqu'ici pour l'Angleterre et l'Allemagne : les théories, fausses d'ailleurs, naissaient de l'observation des faits dans ces nations, principalement dans les îles britanniques, à qiù
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\ permettront seules de dégager les variations des
i constantes selon les rivages.
Ainsi seulement la science économique pourra
l devenir efficace, elle ne cherchera plus à tirer de la « nature des choses » ce que celle-ci ne peut pas donner, mais elle sera un savoir positif, un
' empirisme concret et organisateur, inductif et
idéductif à la fois. Sa méthode doit être celle que Charles Maurras applique avec succès, depuis vingt-cinq ans, aux faits politiques, et qui permet à Jacques Bainville la prévision sans cesse vérifiée des événements européens. Hors de là, on ne trouvera que la fragilité des systèmes. Entre l'empirisme modeste, mais sûr, et la théorie prétentieuse et vaine, dont les événements se moquent, un choix doit être fait.
une situation insulaire donne certainement des constantes spéciales. Le marxisme lui-même n'a pas d'autre origine. II nous manque une économie sociale française.