La crise économique actuelle
Que les faits nous guident, à commencer par le plus pressant et le plus connu.
On n'ignore pas la légende : une épidémie a pris naissance au Japon ; traversant le Pacifique, elle touche les Etats-Unis, s'y propage, franchit l'Atlantique et déferle sur l'Europe.
L'industrie de toutes les nations en fut atteinte et, un à un, les chefs d'entreprises durent céder sous ses coups ; « ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. » Et tel quel, le récit est exact ; mais on eût pu regarder au détail.
Etats-Unis et Japon n'ont guère été ébranlés par la guerre ; au vrai même, ces nations en ont bénéficié quand l'Europe en pénurie achetait tout le disponible. Aux Etats-Unis en particulier, avec une puissance industrielle augmentée, des matières premières surabondantes, la misère ne semblait
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I pas à craindre ; du côté des finances et de la moni naie, s'il advint quelque mal, ce ne fut qu'une a indigestion d'or ; les causes de la crise doivent ) donc être pléthoriques : on avait trop de richesses qui ne trouvaient plus d'emploi.
Mais en France ? Après l'armistice, nous manquons de tout, plusieurs provinces sont dévastées et nos moyens de production accrus. Il semble donc que, sous réserve des difficultés de paiement,^ tout milite en faveur d'une suractivité économique. Effectivement, nous commençons par là, au prix d'achats énormes à l'extérieur, dont le montant est encore gonflé par la décadence continue de notre monnaie avariée. Pendant un an environ, beaucoup d'industries durent produire plus qu'avant la guerre. Brusquement nos changes s'améliorent, notre économie se détraque et, en huit ou dix mois, tout s'arrête. Le cortège solennel des « lois » économiques est convoqué et l'explication commence : il est grand temps.
Avouons que, pour notre part, nous ne saurions oublier celle ou celles des nations concurrentes à qui l'événement profitait, constituant comme un article de leur politique tendue vers notre affaiblissement. Sans doute la sottise de nos gouvernements maladroits facilitait bien des choses ; sans doute l'accident devait se produire tôt ou tard puisque les maladroits persévéraient dans
l'erreur ; mais on pouvait en retarder ou avancei; l'heure : elle fut choisie au mieux, au moment oii les stocks de matières premières reconstitués, nous étions prêts à repartir.
L'erreur consistait à fabriquer une « fausse monnaie » sous forme de billets de banque et, surtout, à croire que ces papiers allaient conserver leur valeur initiale. Elle était d'origine politique, encouragée par la mauvaise paix, qui libérait l'Allemagne de tout paiement immédiat, par la paresse d'esprit de nos ministres des finances, peut être aussi par des intérêts puissants et inavouables que nous découvrirons plus tard et qui ont coutume de se dissimuler derrière les « lois économiques. » L'Etat pouvait ainsi se tirer d'affaire, apparemment et provisoirement, mais il mettait les producteurs dans des difficultés inextricables et immédiates, qui ont été analysées en détail. Dans ce compartiment, un certain nombre de constantes économiques ont été remises en lumière ' que les économistes connaissaient déjà en gros, mais dont ils n'ont" su faire aucun emploi utile, c'est-à-dire préventif.
Le problème de la monnaie est une chose, le
1. — Cf. : Georges Valois : La monnaie saine tuera la vie chère. — Jacques Arthuys : Le problème de la monnaie. — Georges Bonnet et Roger Auboin : Les finances de la France.
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problème financier en est un autre. Si des liens les assemblent, ils n'en sont pas moins distincts et le second a pris un caractère de gravité telle qu'il prime tous les autres. La preuve, c'est que si, en quelques semaines ou quelques mois, nous pouvions retrouver notre saine monnaie d'avantguerre, l'assainissement de nos finances ne serait pas avancé d'un iota. Le franc déprécié d'aujourd'hui, évalué, par exemple, à la moitié du franc-or, tous les nombres qui figurent sur les livres du Trésor français — à prendre les choses en gros, dans la négligence des complications inextricables du détail, — tous ces nombres seraient affectés du même coefficient et réduits à proportion. Nous n'aurions plus que 160 milliards de dette au lieu de 320, le budget théorie atteindrait 12 milliards au lieu de 24, les dépenses 24 au lieu de 48, les recettes seraient diminuées de moitié.
Ce qui désorganise tout commerce, ce n'est pas tant la monnaie avariée que les variations désordonnées — pour nous, non pour la centaine d'individus qui les provoquent — de la valeur de la monnaie, dont le baromètre est le change. Il en résulte une prospérité factice, dans la période de dépréciation ou, ce qui revient au même, de hausse des prix, et un arrêt quasi général des transactions dès que les prix diminuent, c'est-à-dire
dès que le papier-monnaie reprend de la valeur. Constantes approximatives qui rendent impossible l'administration financière des entreprises et livrent les productions sans défense aux razzias de l'étranger '. Or, depuis le début de l'année jusqu'en cette fin d'août 1921, où nous écrivons ces lignes, les changes français ont été pratiquement stabilisés et, par conséquent, la valeur du franc, fixée. Qui nous a tenu en suspens, dans ces conditions ?
L'Etat.
Car il n'y a pas, en France, de crise économique, mais seulement une crise financière grave qui pèse sur la production et l'étouffé.
Au début de Tannée 1921, la baisse moyenne du prix des matières premières dépassait 40 0/0.
Il était donc possible de reprendre la producion sur des bases plus saines, notre change permettant de concurrencer avantageusement, à l'extérieur, l'Angleterre et les Etats-Unis. Mais on n'exporte pas en envoyant simplement des marchandises à la frontière. Le commerce extérieur nécessite l'interAention, l'appui constant de TEtat, bref, une politique économique. On nous en parle depuis décembre 19 18 et il y eut là matière
1. — Cf. : G. Valois op. cit., chap III, 2 et 3 — J. .\rthuys, op. cit., 2« partie.
' à quelques beaux discours. Nous avons eu l'élol quence, de politique, point : telle est la loi du l régime. Les producteurs n'ont cessé de réclamer, > de proposer les bases d'une organisation, allant f souvent au détail ; à chaque démarche ils obteî naient un discours nouveau, une allocution tout 1 au moins. Ils attendront longtemps, cependant que leurs expéditions restent entravées ou leurs traites impayées. Nous n'avons à peu près plus de traités commerciaux avec les autres nations : on les attend, on les prépare, depuis 1918 encore.
Ce n'est pas tout et ce n'est rien. Les efforts de nos industriels pour produire à nouveau se sont heurtés partout au même obstacle : leurs réserves financières désorganisées par la dépréciation de la monnaie, épuisées pendant la période où ils continuaient « à marcher pour le stock », ils n'ont pu trouver de crédits nouveaux. Raison : l'Etat pompe, pour ses propres besoins, tout le crédit disponible au fur et à mesure qu'il s'en trouve. Quatre-vingts milliards de francs empruntés au pays, pour la reconstruction des régions dévastées, versés au Trésor et qui eussent pu vivifier la production, sont détournés par l'Etat pour le bien de l'Allemagne ; les créances de l'Etat aux industriels restent impayées ou soldées €n rentes et bons de Trésor invendables. Mêlé
aux affaires bancaires et dans les pires conditions, l'Etat s'y trouve pris : sept cents, neuf cents millions de francs, plus peut-être, nécessaires au sauvetage de la Banque industrielle de Chine, seront encore retirés à la production française sous la présidence de l'Etat. Pendant ce temps, la presse aux assignats fonctionne, mais elle a pris une forme particulière et habilement camouflée, celle du crédit à court terme, car il faut du papier pour payer, encore et toujours : nous avons 100 milliards de bons de Trésor et de la Défense nationale, de formes variées, et la fabrication en estW toujours prospère. Pour l'Etat ces bons remplissent le même office que le billet de banque, ou plutôt ils font rentrer, pour peu de temps, ce dernier dans ses caisses, mais ils sont beaucoup dangereux : il suffira de peu de chose pour que le public ne les renouvelle pas : réduction du taux de l'intérêt qu'on médite actuellement, méfiance de la solidité du crédit de l'Etat, quelque cause semblable montrera ce qu'il en peut coûter de vivre sur un crédit incertain, limité, pour plus de soixante milliards, à douze mois. 11 serait difficile de trouver un meilleur explosif financier.
En vérité, quelle production, quelle activité économique serait possible dans un pays affligé d'un pareil Etat-vampire ? La France travailla
pour subvenir aux besoins d'un régime parasite qui épuise ce qui le nourrit'.