‹ Le chef dans l'usine, dans la citéChapitre 33 sur 56 · Politique d'abord · texte numérisé non relu

Politique d'abord

Tout se tient. Les grands intérêts économiques d'une nation s'imposent aux hommes politiques chargés de veiller à ses destinées; ils ne pourraient les méconnaître ou les dédaigner sans dommage pour le grand corps. Mais tout n'est pas mêlé dans la confusion. Ce n'est jamais ainsi que les réalités se présentent à nous, mais ordonnées selon les règles éternelles. La prospérité économique est impossible sans un ordre social stable et celui-ci a des conditions religieuses et politiques imprescriptibles. De tout côté, en particulier, l'économique se heurte au politique qui le commande. Vouloir assurer la prospérité nationale sans réaliser d'abord un ordre politique rationnel, c'est entasser des pierres au mépris des (règles de la stabilité des constructions. Notre relèvement économique implique des finances restaurées, l'appui ferme, continu et intelligent d'un gouvernement stable, le maintien et l'accrois-

balance. Tous les goûts sont satisfaits et d'un mais à l'autre, la «•aison peut courir longtemps avant d'atteindre la conclusion. Nous ignorons quel processus cérébral peut permettre de passer 'îous silence le bain de sang qui permet ces « communions armées ». Quand à défaut de la raison, à défaut des chiffres, des yeux mêmes, l'odorat suflit à les rappeler. Et quelle œuvre splendide que sauver la patrie en la saignant à blanc !

sèment du patrimoine, à l'intérieur et à l'extérieur, l'administration économe du pays et le ménagement de sa population, la collaboration constante du pouvoir central et des producteurs, la possibilité des grands desseins et le choix désintéressé des hommes les plus capables de gou vernér ou d'administrer ; un pouvoir, qui puisse vouloir, enfin, placé au centre, ayant une vision! totale afin de maintenir l'équilibre entre les grandes forces divergentes et quelquefois opposées.

Il faut un Etat : nous avons un soviet.

Le mauvais gouvernement fait nécessairement obstacle aux efforts des producteurs, il ne sait pas les orienter, ni les servir, il les brouille et leu fait en outre payer le prix élevé de son mauvais fonctionnement. Faible, il n'agit pas ou agit com me les faibles, brutalement; alors il brise quand il devrait construire. Faible, il se laisse envahi par les puissants, qui ajoutent au désordre en cherchant à l'utiliser pour augmenter leur puissance. On arrive ainsi à ces boursouflures d'une économie déséquilibrée, que nous voyons en France : une métallurgie puissante qui n'a pas de contre-partie dans la construction mécanique ; une industrie textile qui grandit sans cesse dans la pénurie complète de matières premières, nationales ou coloniales ; des grandes richesses miné

raies et une industrie chimique en enfance ; des réserves inépuisables de forces hydrauliques et une industrie électrique qui a peine à vivre ; des réserves forestières considérables aux colonies et une industrie papetière qui s'approvisionne à l'étranger ; un grand empire colonial sans marine marchande ; la possibilité d'une activité économique intense et des canaux, et des ports dignes de la Russie. Conséquences d'un manque de vues générales, qui ne peut être imputé aux corporations engagées chacune dans son sillon et dont le vrai nom est absence de Prince.

Les grands chefs industriels, les chefs de chefs d'entreprise sont souvent de grands enfants. Us se réjouissent de la faiblesse de l'Etat qu'ils croient tenir, mais ils ne voient pas le prix de cette faiblesse. Rien n'est durable dans ces conditions qu'ils aiment, et ils supportent les conséquences de la fragilité d'un Etat qui n'est qu'un cadre vide, où les hommes — et quels hommes ! — passent trop vite pour laisser la trace de leurs œuvres. Mauvais hommes d'affaires qui ne savent pas faire leur bilan. Car s'ils mettaient en balance les profits supplémentaires qu'ils réalisent, par suite de la carence du pouvoir, et tout ce qu'ils doivent abandonner, devant l'étranger ou à l'intérieur, pour se couvrir contre la faiblesse qui siège en haut, la conclusion serait vite tirée.

Sans doute, ils se grisent à l'idée qu'ils sont les

maîtres véritables et dissimulés Maîtres deî

quoi, puisque rien ne tient, puisque rien n'esti assuré ? Les fours et les cheminées qu'ils élèvent] aux pays nouveaux de l'Europe centrale ou con-^ tre notre frontière, combien de mois ou d'année&j les garderont-ils ? Quel temps avant la nouvelleij ruée qui rasera tout, à nouveau ?

Fermes ou rusés pour maintenir leur autorité,ils ont peur de l'autorité. Ils ne veulent pas comprendre que les réussites nationales exigent que les libres initiatives ne soient pas entravées, que les libertés soient développées au plus haut degré compatible avec le maintien de l'ordre et que ces conditions ne sont réalisables qu'avec l'autorité forte mais limitée, souveraine mais contenue et concentrée, au sommet de l'Etat. Nos pères savaient bien que l'autorité seule « rend légitime la lice berté » et la permet et qu'il n'y a pas de liberté durable sans la garantie d'une autorité, la tendance naturelle d'une liberté étant de chercher à grandir au détriment des autres. Pour l'avoir oublié, nous avons vu nos libertés disparaître une à une ou plutôt devenir le privilège d'un petit nombre, qui, disposant sans réserve de l'appui de l'Etat, étendent leur joug sur l'ensemble, vivant d'exactions, mais se gênant, se combattant mutuellement, faute d'un arbitre qui

coordonnerait les efforts sans les contrarier et lesdélivrerait de la guerre des intérêts aveugles et anarchiques.

Ainsi rejoignons-nous les conclusions de la première partie de ce livre : avant toute chose, il faut résoudre le problème de l'Etat, il faut réformer un Etat qui nous ruine par son incapacité totale à gouverner, à prévoir, à administrer et même à durer. Le bruit qu'on fait autour de la . primauté des questions économiques n'a d'autre » but que de détourner l'attention de cette question vitale, que redoutent tous ceux qui vivent d'un régime sans nom ou croient en profiler. ^ L'économie d'une nation répond à ses nécessités premières, au primiim vlvere des peuples^ elle ne peut commander le tout, elle exige un ordre politique et non économique, que les producteurs sont incapables d'assumer et qu'ils minent même s'il est remis à leurs efforts impuissants. La mythologie grecque disait vrai : elle faisait de Vulcain un dieu bancal, qui ne participait pas au gouvernement de l'Olympe : les foudres de Jupiter, les armes d'Achille ou d'Enée, la parure des immortelles étaient l'objet de son activité. Il ne devait présider qu'aux fabrications essentielles et une tentative d'usurpation fut suivie du châtiment nécessaire. Leçon que nos grands hommes d'affaires devraient méditer à leur pro -

fit... Mais qu'on se rassure, nous n'entendons pi donner en exemple le gouvernement de l'Olympe, qui n'était qu'un soviet aux mœurs dissolues.. Nous avons un meilleur modèle.

-7. — Un régime royal

Il doit être royal, selon tous les sens qu'on peut inclure dans ce mot, c'est-à-dire raisonnable, prudent, juste, humain et digne des magnificences françaises. Il n'a contre lui que les erreurs selon lesquelles on le préjuge.

Un roi, croit-on, est un potentat à qui tout est permis, qui peut trancher de tout, selon son bon plaisir, au gré de ses caprices. On le conçoit à l'image, un peu agrandie, des petits politiciens qui sont généralement appelés à nous gouverner. En fait, nul n'est moins libre que le roi, qui ne dispose jamais des licences scandaleuses dont abusent nos petits hommes d'Etat. Ceux-ci, ou leurs maîtres, profitent vraiment du régime de la tyrannie ; ignorants, faibles et pervers, ils disposent effectivement, moyennant quelque habileté, d'un pouvoir illimité : à Boulogne, à Spa, à Wiesbade, ils peuvent assurer notre ruine, insérer dans les faits les conditions d'une guerre nouvelle, sans contrôle et sans souci d'une responsa-

bilite qu'ils n'ont pas et qu'ils ne peuvent avoir, parce qu'au sommet de l'Etat, il est impossible (le rendre responsable devant qui que ce soit, celui devant qui tous doivent être responsables, sous peine de ruiner toute responsabilité du haut t!n bas de la hiérarchie. On conçoit donc le roi selon ce modèle, à cette différence près qu'on le voit installé, lui et sa famille, pour un temps illimité : un tyran héréditaire. Rien n'est plus éloigné de la vérité, si ce n'est le souverain défini, comme un rouage dans une machine, selon le plan d'une de ces belles constitutions savamment équilibrées, sur le papier, et qui s'évanouissent dès qu'on cherche à les mettre en pratique. Ce n'est pas ainsi que les institutions se comprennent, et encore moins se font.

« Lesgénérations modernes, disait Fustel deCoulanges, ont dans l'esprit deux idées préconçues sur la manière dont se fondent les gouvernements. Elles sont portées à croire tantôt qu'ils sont l'œuvre de la force seule et de la violence, tantôt qu'ils sont une création de la raison. C'est une double erreur : l'origine des institutions sociales et politiques ne doit être cherchée ni si haut, ni si bas. La violence ne saurait les établir ; les règles de la raison sont impuissantes à les créer. Entre la force brutale et les vaines utopies, dans la région moyenne où l'homme se meut et vit, se

156 ÉCO:*OMIQUE ET POLITIQUE

trouvent les intérêts. Ce sont eux qui font les institutions et qui décident de la manière dont un peuple est gouverné. »

Il n'est donc pas besoin de quitter la région moyenne des intérêts pour comprendre quel est, parmi les régimes possibles en France, celui qui convient.

Or les intérêts particuliers ont souvent une tendance à s'opposer à l'intérêt général : ils vivent dans l'immédiat et de la prévision à court terme ; l'intérêt national veut qu'on regarde plus loin et son respect est, en définitive, la meilleure sauvegarde des intérêts particuliers, isécessité donc de donner à la nation un chef intéressé au bien commun, indépendant des intérêts particuliers, dans la mesure où ils ne rejoignent pas l'intérêt national : ce qui va contre ce dernier doit être écarté, ce qui lui est indifférent ne regarde que les particuliers, ce qui peut concourir avec lui doit être aidé, mis en mesure de concourir. Nous définissons ici les bases d'une politique économique nationale, sans laquelle il n'est que production anarchique et qui ne peut être qu'une partie d'un ensemble lié et ordonné : la politique nationale tout court. Tout ceci exige une autorité, de la continuité dans les desseins, les conseils des hommes le plus qualifiés : les producteurs euxmêmes, et la liberté pour eux d'administrer libre-

LA LEÇON DES ÉVÉlVEMENTS i57

ment leurs propres intérêts particuliers ou corporatifs. C'est parce qu'on le sait ou le sent bien qu'on réclame en France un bon ministre de la Production qui ne soit pas à la merci d'un changement de ministère. Mais que fera-t-il si, à côté de lui les finances sont gaspillées, la situation de la France dans le monde compromise, les travaux publics délaissés, la marine marchande dédaignée ou laissée sans protection, l'ordre social troublé et, même, le territoire mal défendu. N'estce pas le ministère entier qui doit être mis à l'abri du changement et composé d'hommes choisis pour leur valeur et non pour leurs opinions. Et qui les choisira ? qui les maintiendra ? qui les châtiera, s'ils négligent les intérêts du pays ? qui les retiendra, s'ils sont tentés de céder à la corruption de quelque groupe puissant, c'est-à-dire de léser tous les autres ?

En appeler au chef du ministère c'est reculer simplement la difficulté sans la résoudre. Où. trouverait-il l'autorité nécessaire pour maintenir et réprimer ? Au parlement ? Mais il doit lui donner une direction et le conduire : il est au-dessus, gouvernant, tandis que l'autre, théoriquement, doit seulement contrôler. Voit-on le chef d'une très grande entreprise contraint de s'appuyer sur un conseil de cent ou cent cinquante hommes, de lui rendre des comptes, de s'en faire

approuver continuellement. Nous sommes ei pleine et coûteuse absurdité.

Il faut donc restaurer le chef, qui manque, on" le sent bien, et, lui assurant la durée, réintroduire la continuité en tout. Unique moyen de concevoir et d'appliquer le vaste plan d'action économique national qui permettra notre relèvement. Chacune de ses parties préparée, étudiée par les gouvernements professionnels, l'ensemble coordonné, par un ministre de l'économie nationale, approuvé par le chef, il sera autre chose qu'un morceau de papier. Car le ministre s'appuyant sur ce qui dure aura pouvoir d'agir et certitude de n'être pas contrarié ou arrêté dans son action par les finances ou les affaires étrangères, tant du moins que l'intérêt national n'aura pas contraint de décider que, sur quelque point, il en doit être ainsi.

Mais avant d'en venir là, il faudra encore rendre à ce pays l'organisation qu'il a perdu, peu à peu, au fur et à mesure que ses libertés lui étaient retirées et qu'il prenait la forme d'une société de mineurs, incapables de se diriger, placés sous la tutelle d'un Etat tyrannique et monstrueux.

Page 1