‹ Le chef dans l'usine, dans la citéChapitre 32 sur 56 · Ce que l'on oublie · texte numérisé non relu

Ce que l'on oublie

Tout régime inhumain dévore les hommes, par les ruines, les misères et les guerres qu'il engendre. On le sent assez bien, en France, depuis 1914 ; on sait mal jusqu'à quel point.

Un gouvernement fort prévoit et cherche h\ diriger les événements ; il les commande même quelquefois. Sa vigilance ne peut le laisser indifférent à aucun affaiblissement de la nation et particulièrement à sa première richesse, fondement de toutes les autres, que constitue sa population. Il ne saurait admettre les massacres inutiles, au-

lant dire qu'il les évitera : conséquence nullement utopique, mais que l'histoire confirme.

Il fut un temps où la guerre était contenue dans les limites du moindre mal. Des hommes de métier la faisaient et l'ensemble de la nation n'en supportait que les charges financières. Les effectifs étaient infimes au prix de ce qu'ils sont aujourd'hui et les combats comportaient des règles qui les humanisaient. On n'attaquait pas, en général, sans prévenir, le succès obtenu par surprise n'avait pas alors le prestige d'une véritable victoire ; l'investissement d'une ville comportait un avis préalable, destiné à permettre la sortie des femmes et des vieillards ; on s'épargnait mutuellement les rudesses de l'hiver, qui, le plus souvent, venait suspendre les hostilités, chaque parti informant l'autre du lieu où il se fixait ; une armée de cent mille hommes semblait exceptionnelle. C'était le temps où un de nos rois disait à son héritier : Le sang de nos ennemis est toujours le sang des hommes ; la vraie gloire, c'est de l'épargner. On nous l'a présenté comme le moins ménager de la vie de ses sujets. Qu'étaitce alors des autres ?

L'avènement de la Liberté, fille du Progrès comme chacun sait, a modifié tout cela. A peine née, la nouvelle reine des hommes a exigé le sang d'une hécatombe. Ce fut sa nourriture coutu-

mière. Littéralement, elle ruisselle le sang : oi nous la dit si belle qu'il faut bien admettre que sa beauté est férocité. Mais tant de « libres » esprits nous accuseraient d'exagération, qu'il con^ vient d'illustrer de quelques chiffres ce tableau :| La monarchie française ignorait la paix armée, à plus forte raison la levée en masse. L'armée se composait de volontaires commandés par la noblesse. Les volontaires étaient le plus souvent deal étrangers engagés au service du Roi de France. On levait pour la guerre des milices, fournirpar les communes — l'homme non marié pari paroisse payant 2000 livres de taille au xvii^ siè-J clc — mais ces milices n'étaient employées qu'aui services de l'arrière, jamais au combat oii elles essent été incapables de rien faire. Sous Louis XIV, qui constitua une armée redoutable, l'effectif total] ne dépassa pas 170.000 hommes ; on était loii de les engager dans une bataille. A Rocroi, 23.000 Français rencontrent 28.000 Espagnols, ils perdent 2.000 hommes et en tuent 7.000 à' l'ennemi. A Malplaquet, bataille sanglante, nous avons 10.000 tués et l'ennemi 23.000. A Denain, notre armée ne perd que 500 hommes. Sous Louis XY, le désastre de Rosbach fut l'écrasement d'une armée de 60.000 hommes, dont 40.000 fournis par les cercles allemands et 20.000 d'armée proprement française mais comportant

une forte proportion de mercenaires suisses et allemands encore. Et Rosbach est au cœur de l'Allemagne. Au cours de ce siècle qu'on nous dépeint accablé de guerres successives, il y a, en 56 ans, de 1726 à 1780, 43 levées, représentant en moyenne 10,000 hommes par an, qui fournissent un service de deux à six ans. La France a 20 millions d'habitants.

Mais des comparaisons sont nécessaires :

Première période monarchique, de 1648 à 1792. En 1648, -ie traité de Westphalie organise la division territoriale et politique des AUemagnes, impose à l'ennemi le régime parlementaire collectif et lui interdit de reconstituer un Etat dangereux. Jusqu'à 1792, il n'y a pas une seule invasion et les pertes en vies françaises ne dépassent pas 200.000 hommes.

Seconde période monarchique, de 1815 à 1848. Là il n'y a aucune grande guerre et seulement quelques expéditions coloniales, qui coûtent certainement moins de 10.000 hommes. Depuis la Révolution, c'est l'unique période de paix continuelle que la France ait goûtée.

Première période démocratique, de 1792 à 1815. Sous la première République, sous le Consulat, sous le premier Empire — la « République empirée » — pendant 23 ans, la France est en état de guerre continuelle contre l'Europe entière,

elle est envahie trois fois, en 1792, en 1814 et ei 1815. Ce régime se solde par Trafalgar sur meH Waterloo sur terre et un million d'hommes tuési

Seconde période démocratique, de 1848 à 1919] Derechef l'Empire qui nous impose la guerre di Crimée, la guerre contre l'Autriche, la guerre di Mexique et enfin la guerre contre l'Allemagne Conclusion : Sedan et quatrième invasion. Nous perdons 3 à 400.000 hommes. La troisième République remplace ce beau régime, appelle la guerre par la terreur qu'elle en a et nous vaut, par son incurie, une cinquième invasion, prolongée quatre ans, une paix ruineuse, malgré 1.500.000 morts.

Ainsi, en 177 années, la monarchie sauvegarde le territoire et ne sacrifie que 210.000 hommes ; 95 années de régime démocratique ou dérivé nous valent 5 invasions, de plus en plus dures, et 3 millions de morts '.

Est-ce assez ?

1. — Dans un petit opuscule, publié en 1917 et intitulé : Charles Mourras et son temps, où on ne rencontre qu'un Maurras de légende (le Grec, païen et systématique, qui travaille en vain, mais écrit si bien qu'on ne peut s'arracher à la magie de son style). M. Gonzague Truc ose écrire : Aussi la démocratie favorise-t-elle éminemment ces levées en masse et ces vastes communions armées par quoi elle se sauve et du même coup la patrie... Mais... elle s'arme avec lenteur, distraction, mauvaise grâce... Mais tout compte fait, n'est-ce pas elle aussi qui combat et triomphe ? Voilà un beau spécimen de l'esprit de système, fonctionnant comme une

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