‹ Le chef des Hurons [microforme]Chapitre 14 sur 22 · FES · texte numérisé non relu

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jusqu'au bout, certain que Dieu me viendrait en aide. Je déterrei quelques racines que je mangeai avidement, puis je retournal vers la rivière, mais ma pirogue que j'avais oublié d'attacher, avait été emportée par le courant. Co fut pour mol un nouveau coup et je me laissai tomber avec accablement sur le sol. Avec ma pirogue, j'aurais pu descendre le fleuve sans fatigue, et, tot ou tard, j'aurais rencontré un défrichement ; au lieu de cela, j'étais obligé de parcourir à pied | le désert, c’est-à-dire d' immenses solitudes peuplées de fauves et de sauvages. Je passal une nuit epouvantable. Aux premières lueurs du jour, ie m’agenouillai et demandai à Dieu de guider mes pas, puis je me levai et partis au hasard, droit devant | moi. Depuis trois jours, j'étais dans cette situation, quand, soudain, mes forces me trahirent et je tombal évanoui. Vous savez le reste.

— Monsieur, dit gravement Joseph Dufour, c’est évidemment

Dieu qui, ainsi que vous le lui avez demandé, a guidé vos pas, puisque vous avez te recueilli par des amis qui sont tout à votre disposition.

— Hélas! tout dépend de la direction que vous anne.

— Je ne vous comprends pas. Expliquez- vous.

— Votre installation me prouve que vous voyage. Or, vous tournez probablement le dos à Québec, où se trouve mon père.

Notre installation n'est encore qu’un campement, c’est vrai, mais notre voyage est terminé. Hier, j’ai décidé de me fixer ici.

— Vous m'avez dit connaitre mon père, n'est-il pas vrai ?

— C’est exact. Tai fait partie de la milice canadienne, et j'étais sous les ordres du colonel de Vorcel lors de la prise du fort Ontario.

— Voules-vols me permettre une question — Dix, vingt si vous voulez.

— Pourquoi avez-vous quitté les habitations?

LA FAMILLE DUFOUR

Le front de Joseph Dufour se rembrunit. Mals, après un instant de silence, il répondit d’une voix sourde :

— Je mo suis retiré dans le désert parce que les Anglais et e - pe a dévasté et brûlé ma ferme.

Si j'étais seul, je serais resté là-bas pour faire payer aux ennemis le mal qu'ils m'ont fait; mais je suis époux et père; j'ai dû songer à assurer l'avenir de me famille, désormais ruinée. Ici, loin des passions humaines, sous le regard de Dieu, je vais reprendre ma vie de labeur.

— Votre histoire est triste, dit Louis, ému per tant d’infortune.

— Bien triste, en effet, dit M= Dufour, car nous avons perdu le fruit de vingt années de travail ; mais s’il plait à Dieu, nous sortirons victorieux de cette épreuve.

— C'est égal, dit Joseph Dufour, aveo un rire nerveux, les Anglais pourront prendre le Canada, ils n’auront jamais le cœur des Canadiens. A mesure que les choses se gâtent pour le roi de France, l’émigration augmente. Si cela continue, Québec et les autres villes deviendront aussi solitaires que le désert,

Ces paroles jetèrent une teinte de tristesse sur les visages. Mais Joseph Dufour reprit bientôt sur un ton enjoué.

— Maintenant que la connaissance est faite, dit-il à Louis, que comptez-vous faire ?

— Je ne sais. Conseillez-moi. D'abord, à quelle distance

sommes-nous de Québec ?

— En voyageant à cheval, il faut au moins dix jours pour s'y rendre; mais fallût-il moins de temps encore, qu’il vous

serait impossible d'y retourner seul, car vous ne connaissez :

pas la route.

— C'est vrai, fit Louis avec abattement.

— Voici donc ce que j'ai à vous proposer : vous resterez ici quelques jours pour vous remettre complètement. D'ici là, nous recevrons bien la visite d’un de ces braves et honnêtes chasseurs qui sillonnent les bois. Dès que nous en verrons un,

— Ce moyen est en effet le meilleur.

— Alors, vous consentes? 7 — Absolument; en vees priant, toutefois, d'accepter à l'avance mes remerciements pour votre généreuse hospitalité.

— Bah! OM guiousent lo Censéien, ne ésh-on pes end alder les uns les autres

— C'est une maxime évangélique que vous pratiques noblement.

— Ainsi donc, c’est entendu : vous restes avec nous,

Après avoir fait de le main un signe amical, le chef de famille se lova et alla donner ses instructions à ses serviteurs, en vue d’une installation définitive.

En moins de huit jours, le plaine fut changée du tout au tout, grâce à cette merveilleuse activité que les pionniers américains possèdent à un si haut degré.

Un moulin à eau était installé sur le bord de la rivière. Des arbres énormes, transportés là, étaient aussitôt débités en planches et poutres, avec lesquelles. on construisait les bâtiments d'habitation. Déjà les laboureurs traçaient dans la plaine les sillons qui devaient servir de bereceu à la moisson blonde,

Le centre du défrichement, c’est-à-dire les bâtiments, les écuries et les cours, était entourés & un solide retranchement protégé par un fossé large et profond, que Fon franchissait à l'aide d'un pont-levis relevé chaque soir.

Deux sentinelles, relevées toutes les de veillaiont, pendant la nuit, au salut commun.

Louis était complètement remis de ses fatigues. N'eût été le - souvenir de son père et la pensée des angoisses qui devaient étreindre son cœur, il se ft trouve parfaitement heureux. La famille Dufour le traitait comme s’il eût et de la famille, et cela avec des attentions d’une délicatesse inouïe, évitant aves soin toute allusion à ses souffrances passées.

LA PANILLS DUFOUR

3 le temps s’écoulait, et rien ne faisait prévoir qu'il dat bientôt retourner à Québec. Le brave Dufour avait compté sur la rencontre fortuite d’un chasseur qui se chargerait de roconduire le jeune homme pres de son père, mais il avoit vainement attendu. C'était à croire que le désert était abandonné de ses hôtes habituels

Enña, un soir, un coureur des bois 4 présenta devant le pont-levis, relevé depuis quelques minutes seulement,

Le fermier, prévenu per ses serviteurs, se rendit sur le rotranchement.

— Que. désirez-vous demanda-t-il à l'inconnu dont la silhouette se profilait en sombre sur le bord du fossé,

— Je désire ce que l’on ne refuse jamais au désert : l'hospitalité pour une nuit.

— Jo suis prêt à vous accorder ce que vous demandez, mais après que vous m’aurez fait connaître les motifs de votre arrivée ici, à une heure aussi avancée

— Votre demande est extrêmement juste: je suis un chasseur traqué par des bandits. Quant à mon nom, bien qu’il vous soit probablement inconnu, je n’en fais pas mystère. Je me nomme Sans-Peur.

— Sans-Peur ! s’écria le fermier d’une voix tonnante. Ces Dieu qui vous envoie !

Deux minutes plus tard, Sans-Peur franchissait le pont-levis.

Le Canadien lui tendit amicalement la main.

— Joseph Dufour ! s’écria le chasseur, qui n’en croyait pas

ses yeux. Quo diable faites-vous ici ?

— Vous le voyez, dit en riant le fermier, je vous tends la main. — Pardonnez-moi, dit vivement Sans-Peur en serrant la main loyale de son interlocuteur, mais la surprise l. — Vous n’êtes pas au bout.

— Hein! Que voulez-vous dire — Suivez-moi et vous la saures.

— Hktes- vous, oar au désert les surprises agréables sent asses pares pour qu'on soit pressé de les connaître.

Joseph Dufour sourit sans répondre, et, passant son bres sous eslul du chasseur, Il l'entraîna rapidement du côt6 de ss maison, qui était terminée depuis la veille seulement.

Arrivé devant l'habitation, II ouvrit la porte et s'elfaçce en disant à son hôte.

— Entrez, cher ami.

Le chasseur fit deux pas dans l’intérieur,

Aussitôt deux cris relentirent, et Louis se précipita dans les bras de Sans-Peur, qui le pressa contre sa large poitrine en disant d'une voix émue :

— Oh! je vous retrouve donc enfin !

— Grâce à l’affectueux dévouement de ces nobles ainis, dit ie jeune homme en désignant la famille Dufour. Sans ces braves cœurs, je serais mort depuis longtemps.

— Combien votre père va être heureux l

— Pauvre père n le jeune homme dont les %% 00 moulillèrent de larmes, comme il doit souffrir !

— Dame! lecoupaëté rude. Mals tout est bien qui Anit blen.

Au moment où la sentinelle avait signalé l'arrivée de Sans- Pour, la famille Dufour se disposait à se mettre à table. On ajouta donc un couvert, et Sans-Peur, selon sa coutume, att vigoureusement le souper.

Après le repas, on plaça sur la table des pipes et du tabac, et bientôt un épais nuage de fumée nimba les convives.

— Voyons, dit alors Sans-Peur au jeune homme, racontesmol comment il se fait que je vous retrouve au sein d’une . honnête famille, alors que je vous croyais entre les mains d’une bande de pirates.

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