CHAPITRE I
Dans la petite salle à manger à l'ameublement de style anglais bureaucratisé le chef de cabinet du gouverneur général sirotait, en pyjama et les pieds nus, son café, sous le vent du panka ; sa femme, également en pyjama et les pieds nus, allongée dans un rockingchair, roulait une mince cigarette de tabac algérien.
Bien qu'il eût vingt- six ans à peine, le front sans rides et les lèvres à demeure souriantes, Edouard Tobie paraissait plus que son âge ; son maintien était naturellement correct et discret, avec la pointe de harassement spécial chronique chez les gros travailleurs ; bon garçon aux muscles solides, le jeune homme avait le renom d'être un camarade cordial et de ne pas plaisanter à tout venant ; à Keurdoiil et dans les colonies du groupe tropical, ses collaborateurs ne tarissaient pas d'éloges sur lui, affirmaient qu'il leur rendait volontiers service et ajoutaient qu'il ne manquait pas d'esprit.
Parent par alhance du fougueux Coclairon, chef, au
Iarlement, du socialisme indépendant, Tobie, originaire
de l'Afrique du Nord, avait été le secrétaire du parti ; après un passage rapide et brillant dans le journalisme de combat, il fut nommé sous préfet par le testament d'un ministre ami. Toujours maître de lui, d'un tempérament de polémiqueur, à l'occasion entraîneur de foules, il imposait sa personnalité aux vieilles barbes du groupe Coclairon, et recevait la promesse d'un patronage sérieux, aux prochaines élections, dans une circonscription sûre ; il savait qu'on lui tiendrait parole, tant il se sentait déjà redouté dans ce milieu de méfiance mutuelle et de compromis puérils. Il avait par ailleurs de hautes visées, et ne se contenterait point d'être une simple unité parmi les dirigeants du parti ; son dessein était, une fois député, de participer à la formation du premier cabinet d'extrême-gauche, et de s'y faire attribuer, avec une modestie à gros intérêts, le sous- secrétariat des finances coloniales. Avoir séjourné pendant quelque temps dans les pays lointains lui créerait un titre de plus auprès de ses amis pour satisfaire son ambition.
Coclairon approuva ses projets et le donna comme chef de cabinet au gouverneur général Ledolmer, vieux broussard qui avait une peur affreuse des politiciens, de la presse et de son Département ministériel. Pour ses débuts, Tobie supprima l'hostilité de trois petits députés créoles, d'un lieutenant-gouverneur intrigant et d'un secrétaire-général brouillon ; les trois premiers ne coûtaient pas cher et les deux autres furent déportés sans bruit, à la douce, dans les possessions du Pacifique.
Camille Tobie, plus jeune d'un an que son mari, était une jolie mondaine un peu garçonne ; les subordonnés, à Keurdoul, vantaient son amabilité, son parisianisme, l'élégance de ses toilettes, le chic de ses ma-
nières, le charme de sa conversation. Entre eux, à leur troisième apéritif, ils réchauffaient leur érotisme par de menus détails physiologiques, qui tendaient à établir, en somme, que la jeune femme n'avait pas sa pareille en corps et en âme dans la capitale de l'Afrique occidentale et les lieux circumvoisins. A vrai dire, d'intelligence clairvoyante et passionnée, elle aidait de son mieux son époux dans ses efforts pour s'élever ; écrivain de talent, elle excellait à traiter les questions de fémi nisme et d'assistance sociale, organisait des conférences, dirigeait un cours dans une université populaire, présidait un ouvroir laïque dans un quartier ouvrier de Paris et conseillait volontiers Coclairon qui avait, dans le temps qu'elle se mariait elle-même, épousé sa cousine. Ses grands yeux châtains avaient souvent un regard trop profond pour n'être pas sans arrière-pensée.
— Crème de cacao, Kummel, ou bénédictine ? demanda Edouard
— Bénédictine 1 Un seul verre pour nous deux, répondit Camille.
Sous les rayons du soleil de treize heures, les planches
des hangars, au fond de la cour, derrière la maison,
craquaient et éclataient ; une brise tiède s'élevait et
s'infiltrait, toute ronflante, entre les lames du persien-
nage de la véranda ; le souffle secoua les pagnes bariolés
disposés en draperies sur les portes, feutra de poussières
rousses les meubles, surexcita l'activité des insectes
dévorateurs dissimulés dans l'obscurité des recoins.
^^ Un tamtam de battements de mains, soutenu par des
I^H accordéons peu sûrs de leur rythme, trépida dans les
^B baraques proches.
^H — Dédé, pourquoi ce tintamarre affreux ? Quand ^H donc l'Afrique sera-t-elle éprise de silence ? ^H — Ne te bile pas, mon Mimi I... Les Portugais noirs,
émigrés de Cabo Verde, se saoulent aujourd'hui, œuvre pie, en l'honneur de saint Antoine de Padoue, leur patron ; nous sommes au 13 juin, et...
Il s'interrompit ; une voix nasale s'élevait dans la rue, étrangement sonore ; elle égrena des jurons en dialecte lébou, et proclama ensuite en français :
— Moi, Monsieur Samba, mon père, c'est papa Poincaré, ma mère, c'est maman Marianne.
— Ça, c'est palabre de nègre. Monsieur Demba Ndiaye ; si la guerre était déclarée au Sénégal par l'Allemagne, quoi t'est vous y a faire ? Bataille, c'est pas joli ; c'est mauvais, trop I
— Sénégal, ça compte pas, Monsieur I
— Sénégal ou France, c'est même chose.
— Bon, Monsieur Samba, je crois dans mon tête, tu veux donner leçon d'école à un noir électeur ; ça que je dois faire, moi y a faire 1
— Moi aussi, Monsieur Demba Ndiaye, et je permets pas à toi d'en douter.
— Tu fais bien. Monsieur Samba, parce que si vous y a douter, moi y a casser votre vilaine gueule. Monsieur I
— Je voudrais vous y voir, Monsieur ; moi, je suis noir ; mais vous, sale nègre. Monsieur l
Tirailleurs, boys, portefaix accouraient à tas au bruit ; des coups de poing, des bourrades s'échangeaient, suivis de menaces de mort et d'appels à la police ; les alcatis survenaient, la main à la jugulaire du casque et poussaient lentement, avec force brailleries, le groupe dans la direction du commissariat.
Edouard haussa les épaules, habitué à ces scènes qui se jconcluaient d'ordinaire par quelques taloches dans le bureau de M. Balatte, chef de la sûreté, et par une saoûlerie réconciliatrice au gin, dans les assommoirs
•iens de la rue Vincens. Il congédia d'un geste le gamin tireur de panka, et le boy très grave qui recouvrait la table d'un tapis ; alors il s'enquit en souriant du bon plaisir de sa femme en ce qui concernait la méridienne.
— Nul à Keurdoul n'attend, avec plus d'impatience que moi, assura- 1- elle, le moment de la sieste. N'est-il pas l'unique, dans la journée, où je te possède à moi seule ?
Il se leva et fut l'embrasser sur les lèvres ; elle lui rendit longuement ses baisers, le retint par un bras, lui baisa la main.
— Quelle est la composition dont tu oins tes cheveux ? Ils fleurent bon le clou de girofle I Mon Dieu 1 que je suis lasse sans raison 1 je deviens par trop flemme, ici I...
— Effet de la proximité de l'hivernage, sale saison I Tu te calomnies, en te traitant de flemme 1...
— Non, je ne fiche rien I Marie, les diguènes(l) (cuisinière, boyesse et blanchisseuse), s'occupent du zinzin ; je me contente de suer dans mon farniente 1
— Tu travailles avec ton bop (2), comme disent nos ouolofs, avec ta tête ; penser fatigue, sous ces latitudes ; tu lis et tu écris trop 1
— Ne me reproche ni mes lectures ni les quelques articles de revue que je compose à mes moments perdus : ils me servent de distraction 1
— Je ne te reproche rien. Puisque tu y trouves ton plaisir 1...
— Il n'y a pas que l'heure du travail qui me procure du plaisir, il y a aussi...
— Quoi donc, ma chérie ?
(1) Femmes, en langue ouolof.
(2) Tête, en ouolof.
— Tu le sais bien, nigaud... l'heure de la sieste I Oh I ne me bécote pas sous l'oreille, ça me donne la chair de poule... sans blague... vois mes bras I Accepterais-tu l'hospitalité chez moi ? Nous n'y serons troublés ni par moustiques, ni par mouches, ni par domestiques ! Je ne parle point des puces et des blattes qui pénètrent partout ! Oh 1 les cancrelats que j'entends, la nuit, ronger tes faux-cols dans mon armoire, quelle haine féroce je leur voue I Eh ! je parie d'arriver avant toi au haut de l'escalier.
Ils l'escaladèrent quatre à quatre en riant et en se poussant ; la première, elle atteignit le palier ; là, ils se battirent, luttèrent, se mordirent, se pincèrent ; Edouard vaincu, jeté sur le carreau, jura, la tête sous le pied de sa femme, d'être le plus obéissant et le plus épris des époux.
— Et maintenant, ajouta-t-elle, allons vivre nus, comme dans un roman de Pierre Louys.
La chambre d'Edouard était occupée en majeure partie par une cage-moustiquaire qui abritait les meubles essentiels au confort de l'Européen colonial, préoccupé surtout de dormir et de se rafraîchir ; les murs étaient blanchis au lait de chaux ; il n'y avait ni rideaux aux croisées, ni tapis sur les carrelages de ciment comprimé. Une porte, pratiquée dans la cloison, à laquelle s'appuyait la charpente de la moustiquaire, donnait accès à l'appartement de M^^ Tobie, composé de deux pièces : l'une était garnie d'armoires garde- robes, d'un divan bas à coussins multicolores, d'une baignoire, d'une glace à trois faces et de l'arsenal de toilette d'une personne scrupuleuse en matière de propreté et de coquetterie ; dans l'autre, ornée d'estampes japonaises encadrées de baguettes laquées, ne se trouvaient que bibliothèques, cartonniers, fauteuils d'osier et tables chargées
de livres et de papiers. Des panneaux de toile métallique à mailles serrées étaient tendus sur les fenêtres que des stores, mus de l'intérieur, aveuglaient à volonté. Mme Tobie tourna une manette ; les larges ailes d'un ventilateur électrique battirent l'air, accélérèrent peu à peu leur giration et grondèrent sourdement, au-dessus du divan. !
Dans la rue, les pas saccadés d'un européen sonnèrent clair sur le trottoir ; l'organe rauque d'un négrillon s'éleva, timide :
— Moussieu, veux- tu petit garçon ?
— Qu'ai- je à faire d'un petit garçon ?
. — Petit garçon pour faire manière, insista le gamin.
— Oh I c'est trop fort I Décampe d'ici, cochonnard, ou je te rouerai de coups 1 A-t-on idée ? Proposer des vilenies pareilles à un homme de ma sorte, à un magistrat 1
— A sa façon d'escamoter les R, je relève la présence, dans nos parages, du sympathique et créole second président Bélier-Saliba, murmura Edouard. Il a une belle âme ; d'ailleurs, la tentation était facile à repousser. Ne ris donc pas ainsi, petite, tu risques de friper ton esthétique ; baisse les jalousies.
La jeune femme s'approcha d'une des baies et s' esclaffa à nouveau.
- — Tu es bien agaçante aujourd'hui ; qu'y a-t-il encore ?
— Rien ; ne te dérange pas ! Notre jeune voisine, femme du contrôleur des domaines, surveille, en négligé, sa lessive dans la cour ; la pauvrette ne se doute pas que son peignoir est dégrafé, et qu'elle exhibe son échine jusqu'à la chute des reins et même un peu plus bas ; elle l'a des plus blanclies.
: A ces mots, Edouard s'élança, mais Camille se porta
à sa rencontre ; ils luttèrent un instant, sans bruit, et ne tardèrent pas à se gorger, selon le dire d'Homère pudicissime, de volupté ; ils s'endormirent enfin, le sourire innocent, parmi les coussins du divan, sous la vis d'air tiède filetée à toute vitesse par le ventilateur.
Soudain, les portugais, qui avaient expédié, dans leur taudis, un bref repas d'aubergines à la tomate, entonnèrent le Chant du Dépari, soutenus par les accordéons, auxquels s'adjoignit un cornet à pistons ; à ce tapage, M»^^ Tobie s'éveilla, constata que son mari avait les yeux ouverts, maudit les fils de Camoëns, bâilla, et, d'un ton dolent, s'enquit des occupations auxquelles son époux dévouerait l'après-midi.
— Elles n'auront rien de très folâtre, assura-t-il. Je jetterai un dernier coup d'œil sur les dossiers soumis demain au Conseil du gouvernement ; Mouchet a l'intention de poser, ces jours-ci, des questions indiscrètes à mon patron, à propos d'un contrat assez équivoque signé par celui-ci, jadis, avec une compagnie de chemins de fer. Golin, directeur des travaux théoriques, a surpris, selon toute apparence, la religion du pauvre Ledolmer ; le rôle de ce monsieur semble piteux dans cette affaire : ou il est d'un fieffé imbécile, ou il est d'un magnifique coqum ; je penche pour le second terme de l'alternative. Ledolmer, qui a le respect de l'Ecole polytechnique, confesse sa faute et attribue à la négligence un acte dont la signature a, — c'est presque certain — rapporté à Golin une commission de cent à cent cinquante mille francs. Or, Golin est le protégé spécial de l'actuel président du Conseil ; il est donc intangible ; c'est sur moi que compte Ledolmer pour justifier l'iniquité et pour assurer l'impunité du coupable. Il faut que je ferme la bouche de Mouchet et ce diable d'homme ne fait rien pour rien 1 II n'ignore pas que Ledolmer a
peur de lui ; ce matin, il se plaignit au chef du personnel, en termes inconvenants, devant le patron, qu'on dépassât, pour sa colonie, le contingent normal de fonctionnaires ivrognes ou voleurs : « Je ne veux pas plus du dix pour cent, Ledolmer, vous m'entendez I Mon gouvernement n'est pas un établissement pénitentiaire 1 » Il prétend ainsi rompre les traditions les plus sacrées, car les lagunes ont toujours été, dans l'idée des gouverneurs généraux, lieux de disgrâce. Il exige donc qu'on lui envoie des agents de premier ordre, et on les lui enverra, parce que Ledolmer est faible et que l'autre a barre sur lui. J'aurai, en conséquence, à conférer avec Mouchet. Je recevrai en outre les doléances des autres gouverneurs, inquiets des modifications que le féroce Fèbre apporte, au dernier moment, à leur budget ; je ne parle que pour mémoire de Messieurs les commerçants délégués, qui m'assassineront de calembours et de potins lubriques.
— Bref, nous ne nous reverrons qu'à l'heure du dîner I
— Et je serai alors réellement abruti I Surtout si, à la sortie de mon cabinet, je me heurte, comme hier, à l'empereur Claude, roi du Sahara, qui m'entretiendra de la dynastie des Askia et du mérite des Maures aux yeux de gazelle.
— Oh I celui-là... Je rendrai visite aujourd'hui à sa femme.
Méfie-toi 1 Tu es très sympathique au couple, car tu as l'air à la fois d'être jolie fille et joli garçon ; nul travesti ne te sied mieux que celui de mignon Henri III ; volontiers le vieux s'y tromperait.
— L'horreur 1 Mon Dédc, le drôle de monde qu'on fréquente ici I
— C'est du monde qui se faisande vite et mal, à cause
de la chaleur ; pourtant, en une colonie de fonctionnaires et de gros commerçants, la vertu devrait régner : bernique I La Courbe, en 1685, se plaignait déjà des mœurs putrides de ses commis I De nos jours, triomphent, céans, non même les grues de haul vol, mais les retapeuses de caserne, les roulures de ports, les miauleuses de bastringues. Et elles épousent.., oui... Margotla-Pompe, Paulette-le-Veau, Bébé Pipy, la Panthère, pouffîasse infâme, Béatrice Corde-à-puits, Germaine qui tient à Keurdoul un bar interlope, Simone Culd'acier, Fernande Blagues-à-tabac, se sont mariées à des gens posés, ayant foin en bottes et pignon sur rue (pognon sur grue, écrivait le bon Willy). Elles affectent, dans leur salon, la grasse dignité de Madame et la politesse des maisons closes. Ah î mon petit 1 la volonté s'affaiblit, au-dessous du tropique du cancer ; nos coloniaux en claquent tôt, mêmement si nous traduisons cancer par chancre.
— Tu imagines des calembours de carabin de troisième année et tu y as très mauvaise grâce. Enfin, soulage-toi de tes dégoûts avant de retourner occuper ta chaise curule, tu n'en seras là-bas que plus à l'aise pour pontifier ; il ne se trouvera plus alors en ta bouche que bonbons fondants et miel surfin.
— Bah 1 j'ai exagéré, j'ai trop généralisé : que veux- tu, je me souviens parfois de mon ultra- midi. J'accorde qu'il y a à Keurdoul une majorité de braves gens, un peu naïfs, et de mœurs sévères. Dors de ton mieux, toi, tu ignores à quelle heure tu te coucheras. Rappelle- toi que Ledolmer a invité, par radiogramme, la troupe du Théâtre Intégral à nous donner une représentation ; Thespis, à cette heure, vogue sur l'Atlantique à destination de l'Eldorado, j'entends de l'Argentine, où les gauchos l'applaudiront avec des mains
sales, mais fort endiamantées. Mon patron est Thomme du monde qui rédige le mieux un télégramme en dithyrambes ; la troupe accueillit sa proposition avec enthousiasme ; la salle a été balayée ; les lampions furent garnis ; on n'attend plus que les jeunes premiers édentés et les ingénues de quinze lustres. Pourtant, le commandant du bord nous a prévenus qu'il redoutait un grain ; le baromètre baisse ; une tornade immine : prépare-toi à une nuit blanche... Une bise sur ton bec, Mimi 1...
Il quitta la chambre ; la porte du jardin claqua peu après.
— Pauvre garçon, murmura Camille, il est l'esclave de ses fonctions ; ici, pour lui, c'est comme avec Coclairon : jamais une journée de distraction I Jamais un après-midi de repos I Ne devrais- je pas avoir honte, à cause de lui, de ma fainéantise ? Je suis si lasse l La paresse même fatigue, au Sénégal 1 11 s'agit de se secouer : j'ai tant de visites à faire 1 Je suis si bien sûre de rencontrer quelque part, ce soir, le bon Ledolmer, qui se méfie tant de nous, et qui est persuadé de cacher à merveille son jeu ; il croit qu'il m'échappe que nous sommes espionnés par sa police ; certes, ce mouchardage perpétuel de notre vie intime me donne sur les nerfs I Cancans et sottise I Et dire que l'on m'envie ici d'approcher le patron, d'être hors de chez moi six heures par jour, de courir d'une tasse de thé faible à un petit four rance et de me cogner partout aux mêmes conversations, aux mêmes sourires, aux mêmes vanités I Ah ! ce que j'en ai, des bleus à l'âme 1 Que Paris est loin I Bouquinons un peu pour nous distraire, et lisons à haute voix ; c'est excellent pour la santé de l'esprit.
Elle déclama un poème sonore, subtil, et doux de Nau, et trois pages de Gourmont ; puis, elle déploya le Temps et, sourcils légèrement froncés, s'appliqua à
la critique d'un article où Coclairon était attaqué en phrases normaliennes, plutôt dans ses intentions que dans ses actes ; elle se souvint à ce propos qu'elle avait à écrire à sa cousine, passa dans son cabinet de travail, et s'absorba dans la rédaction d'une correspondai^ce à la fois copieuse et mesurée. A seize heures, on toqua à la porte.
— Est-ce vous, Marie ? s'écria M™e Tobie, la plume en arrêt.
— Oui, Madame, je viens pour votre bain.
— Entrez par la chambre de Monsieur ; n'oubliez pas de pousser les targettes derrière vous I
Il y eut quelques grincements de gonds et de serrures, et une longue quadragénaire maigre, à face chevaline, vêtue de noir, chaussée de pantoufles rouges, pénétra dans la pièce, opéra divers rangements, se moucha, et soupira.
— Ha I ha I ma pauvre Marie, vous aussi, vous regrettez Paris !
— Que sûr, ça, Madame 1 C'est plein de sauvages par ici I Et ces nègres, c'est même pas poli avec une femme comme moi 1 C'est brutal I Ça mange avec les doigts, ça se rase la tête avec un tesson de bouteille, ça mâche de la saleté qu'on appelle kola, ça crache gros plus que le poing, ça parle des langues pas naturelles, ça sent le chien mouillé, ça a des poux. Et que de mauvais soleil I On ne peut pas sortir dans la journée sans être coiffée d'un casque qui ressemble à une cloche à fromage I Et il pousse sur la peau des boutons qui démangent I Ce que je voudrais avoir froid. Madame ! Rien qu'un peu 1 Froid ! Ah I Quel bonheur que ça serait I
— Prenez patience, Marie, ça passera. Mon bain est-il prêt ?
— Oui, Madame, même que j'y ai mis, comme vous
m'avez ordonné, deux kilos de glace bon poids ; espérez un peu que ça soit fondu 1 Moi, à votre place, j'aurais peur d'attraper une vilaine entérite, avec des trucs de ce genre I
— Non, je suis rebelle à l'entérite I
— C'est que j'en ai z'eu une, moi, avant d'entrer en condition chez vous, après mes couches, que mon pauvre gosse, un enfant naturel. Madame, si c'est pas une pitié, qu'est en pension chez ma sœur, à Passy, a failli, à cause de ça, sucer du mauvais lait ; pauvre gosse ! Son père, le dernier des galapiats, un employé du gaz, l'a abandonné, et moi aussi. Madame, cria-t-elle en reniflant.
Elle fondit en larmes.
— C'est plus fort que moi, excusez. Je pleure chaque fois que je songe à ce salaud qui a mangé mes économies de vingt ans de couturière. C'est rien du tout. Madame ; je crois que l'eau est bien froide, maintenant ; elle est jaune, cette eau, tant elle est trempée de terre. On n'a même pas de l'eau propre, dans cette ville qui sent si mauvais.
— Allons, ma bonne Marie, faites- vous une raison, comme vous disait notre concierge. Si vous avez à écrire à votre sœur, dépêchez- vous ; nous avons un courrier pour France, ce soir.
— J'ai déjà écrit. Madame, merci. N'est-ce pas que c'est frais, ce bouillon-là ?
— Il est fameux pour maintenir la fermeté des chairs. — Vous préoccupez pas de ça 1 11 n'y a pas beaucoup
de femmes aussi jolies que vous. Moi, j'ai toujours été maigre, parce que, quand je travaillais à mon métier de couturière, je mangeais trop de salade avec trop de vinaigre. C'est plus fort que moi : j'ai toujours beaucoup aimé le vinaigre ; c'est un goût distingué, qu'on
m'a dit. Laissez-moi vous sécher les cheveux dans cette serviette. Quelle robe Madame mettra-t-elle ?
— Demi-cérémonie, ma fille ; je verrai surtout des femmes de gouverneurs.
La camériste sifflota :
— Alors, Madame s'habillera en gris-perle. Des gouverneurs, c'est pas de la petite bière I
Camille ne put s'empêcher de sourire : aux princesses de beauté ou d'intellectualité, qu'elle avait coutume de fréquenter, naguère, s'étaient substituées les bourgeoisettes de l'aristocratie coloniale, et elle pensait que certaines s'étaient, à coup sûr, échappées de quelque comédie de Tristan Bernard, de Sacha Guitry, voire d'un Labiche dédoré 1 Non, elle ne s'emballerait jamais sur leur compte ; elle leur rendait ses devoirs, comme il lui était prescrit par l'étiquette, mais ne s'en en orgueillissait pas.
Des roues grincèrent sur le macadam de latérite.
— Monsieur Ledolmer vous avertit qu'il met sa Victoria à votre disposition.
— Celui-ci, se dit Camille, serait parfait sans sa police ; quoiqu'il soit un rusé sauvage, il a en lui un tact inné. Il n'a, aux yeux des femmes, qu'un triple tort : d'abord, d'avoir un peu trop de bouteille ; puis d'écouter Balatte avec trop de complaisance ; enfin de mépriser, dans son for intérieur, le sexe faible tout entier ; il a tant fréquenté de dames, pendant ses congés en France, qu'il se croit le droit de synthétiser ses jugements à notre sujet, et elles étaient de quelle espèce, mon Dieu I Au fond, son scepticisme n'est que de façade, je le crains, puisqu'il n'a découvert jusqu'ici, sur sa route, que des aventurières. Mes bracelets, Marie ! Mon éventail ! Mes gants I Ma voilette 1 Merci 1 J'ignore à quelle heure nous viendrons dîner, Monsieur et moi I
Ne vous inquiétez, point ! Je vous aurai toujours du bouillon, des œufs et du poulet froid. A vous revoir, madame I
Les rues, arrosées de frais à l'eau de mer, revêtaient, au soleil couchant, l'aspect d'une peau de bœuf récemment écorchée ; dans une douzaine de villas, ce soir-là, les maîtresses de maison, séduites par l'enjouement et les mots aimables de M™^ Tobie, la proclamèrent d'un charme irrésistible ; elle retrouvait en chaque logis les mêmes officiers bégayants et rougissants, corsetés dans leur dolman de toile, les mêmes fonctionnaires mélancoliques engoncés dans leur jaquette, les mêmes femmes aux joues colorées de rose artificiel, les mêmes fauteuils d'osier recouverts de foutas marocaines, les mêmes sellettes ripolinées, les mêmes jérémiades sur le prix des loyers, le mauvais service des domestiques, la chaleur, l'hivernage, la fièvre jaune, la poussière, la bourrasque menaçante, l'arrivée tardive du paquebot ; dans l'une de ces parlottes, l'imprésario du théâtre, gros algérien à face énergique qui avait gagné, à des métiers divers, des fortunes 'qu'il perdait au jeu avec sérénité, était très entouré, et prodiguait des détails sur la représentation de la nuit, qui deviendrait, affirma- 1- il, célèbre dans les fastes de Keurdoul. Chez M^^ Laville, bonne commère méridionale à cheveux gris, femme du lieutenant-gouverneur de la Suisse africaine, on échangeait des recettes de cuisine : les conversations s'y imprégnaient d'odeur d'ail et de graisse d'oie.
— Il y a, ici aussi, je ne sais quels parfums d'ail, murmura Ledolmer, tout jubilant de malice sous ses cheveux teints séparés par une raie impeccable, à Camille qui le rencontrait à la porte de M™e Claude ; méfiezvous !
— Je déteste ces arômes, gouverneur, ripostait la
jeune femme. Vous vous trompez ; ça exhale surtout l'odeur du tabac.
En mousseline et bas de soie tango, M"^^ Claude, qui avait dépassé l'âge de la ménopause, fumait, étendue sur un fauteuil crapaud, un gros cigare ; ses yeux étaient inquiétants ; il y avait dans son regard du froid et du visqueux. D'une voix dolente, elle interpella les survenants.
— Ce n'est pas bien I Vous nous avez logés dans une termitière I
Elle tordait, pour s'exprimer, des lèvres étrangement mouvantes ; son visage fripé, grimaça quelques mines ; elle croisa, jupe haute, les jambes, qu'elle découviit jusqu'aux genoux.
— Je constate une fois de plus, continua- 1- elle, que vous ne m'aimez pas !
— Il est impossible. Madame, de vous voir et de ne pas être attiré vers vous, répondait Ledolmer. Vos admirateurs sont légion 1 Ce disant, il toisait, non sans dédain, l'entourage de la plaignante i il y avait là une dizaine de jeunes gens mal élevés, mais aux robustes épaules, qui batifolaient avec autant d'évaporées à toilettes hardies assez transparentes pour qu'on distinguât l'exiguité et les rubans de leurs dessous. Les conversations particulières cessaient brusquement.
Avec des attentions languides, M™^ Claude se multipliait auprès de sa nouvelle visiteuse, qui, mal à l'aise, se tenait sur la réserve, et entrecoupait de froides politesses les boniments passionnés, dont plusieurs étaient à double entente, de son interlocutrice. Afin de la délivrer de ces assiduités ambiguës, Ledolmer raconta, avec son affabilité bourrue et bon enfant, des anecdotes de sa vie de brousse ; les greluchons, jaloux de lui plaire, s'esclaffaient, se pâmaient et lançaient des cris d'admiration enthousiaste.
— Hein, grogna-t-il en aidant, dans l'antichambre, Mme Tobie à ajuster son écharpe, l'avez- vous entendu, le rire au Gouverneur général ? Quelle basse-cour chez la mère Claude I Et ce ne sont là que ses ordinaires.
— Que vous êtes méchant I Vous avez des mots délicieux...
— Ils sont justes. J'éprouvais une réelle joie sournoise à me dire que vous étiez l'unique femme bonnête de rassemblée.
— Vous supposez donc que les autres...
— Vous n'imaginez pas ce qu'elles font, vous I Je leur pardonne ; elles sont inoccupées, et, donc, dissolues ; elles ne sont que bambochades et toilettes de mauvais goût, et n'aiment que la fête : ça démoralise, cela. Je me sauve. Je ne veux pas qu'on narre des horreurs sur mon compte et sur le vôtre, parce que nous avons échangé des banalités en tête-à-tête.
Camille, une heure plus tard, le retrouvaiti une main sur l'épaule de Tobie, à une réception de créoles antillais où l'on valsait et où l'on lunchait en l'honneur d'une première communiante. Sans ressources, et non sans protection à la mort de son mari, conseiller à la cour, Mme Larreau du Varron s'était, avec coura^je, mise au travail pour élever ses cinq enfants ; elle avait, à force de démarches, obtenu, dans les lycées de la Métropole, des bourses en leur faveur ; elle-même trouvait un emploi dans les bureaux de Keurdoul ; sa sœur, grande vieille fille aux yeux noirs encore superbes, ouvrait, afin de l'aider de son mieux, une pension de famille vite en renom où n'étaient accueillis que des hommes du monde ; grâce à un tact infini et à une profonde science des réalités ces deux femmes s'étaient tirées d'embarras, et avaient sauvegardé, avec la bonne grâce la plus affable, la dignité de leur vie.
Serrée dans sa modeste robe de soie noire, M"^^ Larreau du Varron, assise près du piano que tourmentait un médecin militaire rondelet, présidait à la distribucion de cocktails innocents, de verres de porto, de tasses de chocolat, de sorbets, de pâtes de goyave, de jattes de chaudeau à la guadeloupéenne, présentés sur des plateaux de cuivre par des servantes antillaises parées de madras éclatants et de bijoux d'or compliqués. Elle accueillit avec une aménité chaude et confiante W^^ Tobie qui rejoignit bientôt son mari et Ledolmer dans le coin où ils dégustaient des friandises très parfumées.
— Etonnantes, ces caraïbes, goguenardait le gouverneur ; ils ne prononcent point les r qui, par fatalité, abondent toujours dans leurs noms ; leur personnalité est, en quelque sorte, diminuée par ce défaut de langue : ils ne se connaissent jamais bien eux-mêmes I Comme ils s'appliquent à la danse I L'ancienne société française revit en eux, un peu effacée, prodigue de cérémonies ; le piano a remplacé le crincrin au son duquel gambillaient Paul et Virginie. Mais Virginie est une terrible épouseuse, mon cher Tobie ; elle a à merveille l'art d'empaumer un mari... Des gens terribles, et qui détestent la brousse ; il y avait un créole à Keurdoul, il y a deux ans ; il s'en trouve, à cette heure, plus de trente ; l'un appelle l'autre ; il leur faut les bonnes places tranquilles ; ils ne les conquièrent pas de haute lutte ; ils s'y insinuent sans grincements ; une fois assurés de leur repos, ils dansent. Eh ?... Halte au piano!... Qu'est-ce? je ne me trompe pas, c'est mon copain Maindret, notre évêque I Oh 1... Beau I... Les domestiques s'agenouillent et il leur fout sa bénédiction... Ça, je bavarde... Vous n'êtes pas croyante. Madame Tobie ?
— Pardon, je ne suis pas pratiquante. Gouverneur !
— Non, vous êtes pratique I Ah ! Quelle politi-
quarde vous êtes et que je vous estime I Bonjour, Monseigneur 1
L'Evêque, tout hilare, la Croix de la Légion d'honneur sur la poitrine, s'avançait, les mains tendues, vers Ledolmer ; c'était un grand vieillard barbu, aux regards calmes d'apôtre, toujours riant et fort indulgent aux péchés des coloniaux. Les deux hommes s'abordèrent en vieux amis ; Tobie salua, un peu gourmé ; Camille s'inclina ; Mgr Maindret, après s'être informé de leur santé, s'épandait en aperçus généraux sur le temps, la joie ambiante, l'accroissement ininterrompu de la cité qu'il avait connue à l'état de simple village de pêcheurs, la fondation d'une cathédrale ; il vanta le dévouement des sœurs qui exerçaient, pour vivre, le métier de blanchisseuses, et qui, dans leurs deux couvents de Keurdoul, enseignaient le français et les soins du ménage à quelques centaines de métisses et à autant de négrillonnes catholiques; plusieurs de leurs élèves, vêtues de blanc, couronnées de roses, avaient, le matin même, fait leur première communion, à l'intense édification des gourmettes et des signares du pays, parées pour la circonstance de leurs plus amples boubous de soie multicolore ; il s'animait, exposait le plaisir qu'il avait de vivre dans cette société noire, dont la tiédeur, en matière religieuse, ne le rebutait pas.
— Les bougres ne soni capables que d'être fétichistes, affirma Ledolmer ; dans leur idée, être musulman, c'est faire le salam ;. être chrétien, c'est avoir le droit de s'enivrer à mort ; ils supposent même que l'ivrognerie est très recommandée par l'Eglise ; au reste, musulmans ou chrétiens, ils n'ont pas abandonné un iota de leurs vieilles croyances.
— Il y a, et c'est navrant, bien du vrai dans vos paroles, mon cher ami... Ah I Madame, que ce brave
Ledolmer me joua un vilain tour en insistant en France pour que Ton me bombardât évêque I Simple missionnaire, j'avais parfois des heures de repos I Maintenant, je ne quitte plus la brèche. Mon orgueil eût été de le convertir : j'y perdrais mon latin 1 II appartient, j'en suis persuadé, à une association prohibée par le Saint Siège ! Mais la première fois que nous nous rencontrâmes, il y a vingt ans aujourd'hui, sur les chemins du Soudan, je reconnus en lui une qualité très rare, la bonté I Aussi sera-t-il, je l'espère, sauvé.
— Allons, Monseigneur, ne me faites pas meilleur que de raison. S'il y a un saint quelque part, c'est vous 1
— Je me sauve 1 Vous commencez à vous moquer de moi... Ah ça, mon Gouverneur, quand aurai- je le plaisir de vous avoir à ma table, devant un couscouss de fonio aux arachides suivi d'un ragoût de kissis ? Notre cuisinier fricote à miracle ces plats.
— Nous en reparlerons ; ce ne sera à coup sûr qu'après le Conseil de Gouvernement.
— Vous êtes fort occupé pendant cette période, en effet 1 Mes hommages. Madame I Je radote, et j'empêche ces enfants de danser.
Il s'esquiva par une porte dérobée et le piano martela incontinent un two-step endiablé.
— Cet homme est un saint, je le prétends, et un brave, chuchota Ledolmer ; sa conduite fut héroïque pendant l'épidémie de fièvre jaune ; il s'ahurit quand, en récompense de son attitude, on le décora ; il assurait qu'il ne méritait pas sa croix ; il se prive du nécessaire pour ses noirs ; malgré son âge, il part souvent dans la brousse, le bâton à la main, les pieds nus dans des sandales, en visite chez ses ouailles ; il est le prêtre le plus courageux, le plus austère, le plus gai et le plus large d'idées de la côte. Ah 1 le catholicisme français a l'art de pétrir des
hommes d'action I Nous prenons congé, n'est-ce pas, Madame ? Où transporterai- je ma carcasse, à cette heure ? C'est là le mauvais du célibat : les soirées deviennent interminables.
— Eh bien, vous dînerez avec nous, patron, dit Mme Tobie.; on vous retournera une omelette aux confitures, on vous choisira un bon melon ; soyez sans appréhension : nous ne vous demanderons nulle faveur au dessert.
— Je regrette I Elle serait accordée d'avance. Camille avait renvoyé sa voiture ; le trio regagna
lentement, à cause de Ledolmer, contraint par ses rhumatismes à ne marcher qu'à petits pas, le plateau des villas ; ce quartier, réservé aux fonctionnaires, était délimité par un vaste hôpital, un cimetière européen abandonné, et le palais gouvernemental. Au delà de l'hôpital, le plateau se rétrécissait, s'allongeait, formait un étroit promontoire que battait une mer sinistre, aux lames lourdes ; le sol de latérite roussâtre se heurtait, là, à une énorme rotule de basalte, sur laquelle était piquée la haute chandelle d'un phare. Le crépuscule s'épaissit. Un jet de lumière traça un trait d'argent sur les eaux et disparut. Puis, des flammes fulgurèrent, palpitèrent, se tordirent à l'horizon oriental : les villas qui crénelaient le bord de la falaise se teignirent de rose louche ; le palais parut se boursoufler ; du jaune fade, il passa au bleu livide, quasi fantômal ; le crépuscule se décolora sous l'effleur de la tempête ; les arbres s'abolirent ; le sursaut d'un ultime rayon de soleil couché empourpra les roches. Sur les plages, les pêcheurs lébous lancèrent des cris cadencés en halant au plus vite leurs pirogues ; les eaux furent d'un noir de jais ; dans la baie, l'ilot de Gorée tacha de vert cadavérique l'écume des vagues bouillonnantes. Un nuage de poix.
taillé en fer de lance, bondit hors des brumes de l'Est, dévora étoile après étoile, et se darda sur Keurdoul.
— Nous ne sommes, par chance, qu'à deux pas de chez vous; sans quoi ?... Ce que nous aurions pris, mes enfants I s'écria Ledolmer ; la période de menace qui précède la tornade est, en général, lugubre ; les bicoques revêtent l'aspect de sépulcres, et nous-mêmes avons l'air de ressuscites fuyant leur tombeau.
Une formidable déflagration ébranla l'atmosphère ; des jets de foudre enveloppèrent l'îlot, serpentèrent sur les vagues séparées par des abîmes, illuminèrent les écueils ; une lame de poussière soufrée se souleva sur la route, se courba en volute, roula dans les jardins, s'écrasa aux murailles, rejaillit sur les toits.
— Nous voici rendus, dit M°^^ Tobie en poussant une porte pratiquée dans une barrière ; il était temps.
De larges gouttes d'eau comme visqueuse s'aplatissaient sur le sol ; le vent furieux s'abattit d'un coup sur la cité, rugit à l'obstacle ; des volets claquèrent ; les claies de poulaillers, les tôles ondulées, les tuiles, croulèrent à grand fracas dans les cours ; les domestiques noirs modulèrent de longs appels.
Assis dans la véranda du rez-de-chaussée, les Tobie et leur hôte contemplaient le ciel brouillé d'éclairs qui se tressaient, se tordaient en lanières, se brisaient, se détordaient, fondaient en cascades, se déployaient en éventail, allumaient des bleus d'acier sur les gouttières, bondissaient et se distendaient parmi les roulements frénétiques du tonnerre; une pluie diluvienne, féroce, lancée en épaisses gerbes horizontales, par le vent furieux, fouettait les habitations.
— Dans quel état retrou ver ai- je mes pauvres plantes ? gémit Camille. Mes pots de crotons, de bégonias, d'œillets, de fougères, ont été culbutés, et mon hibiscus à
flturs doubles a été écrasé par la chute du bouguainvilJéa.
— Veine ! Il y a de la lumière chez les Tobie ! cria au dehors une voix rieuse. Réfugions-nous chez eux.
— Ah I Voici la mère Gazeaut et sa coterie, dit Ledolmer ; les gosses se mouillent.
Quatre jeunes femmes, haut troussées, traversèrent, en courant, la pelouse.
— Bravo ! applaudit le gouverneur. Spectacle suggestif pour un vieux monsieur I
— Ah I Vous êtes là, vous, patron 1 clama l'une des survenantes, grande et svelte personne fort maquillée, aux cheveux ébouriffés d'un châtain nuance auburn, au nez retroussé de voyou parisien, aux malicieux yeux gris qui viraient au vert dans leur profondeur. Fermez ça, hou I Le robinet est ouvert chez le bon Dieu et ça suffit 1 Ah ! m... 1 m... I Un millier de fois m... 1 Ça fait-y ton compte, là-haut, eh ! bon Dieu ?
Elle tira divers ingrédients de son sac à main et rafraîchit ses fards.
— Alors, nous avons été nous amuser seules, sans le moindre galant, très loin, du côté de Bel- Air ; nous sommes allées et revenues par le train onze, habillées en voleuses ; on a rigolé à se tremper les ripatons dans l'eau. Assez, hein, à l'étage supérieur 1...
Elle fit un pied de nez aux nuages ; Tobie charriait des chaises ; sa femme serrait des mains ; Marie nappait une table et la couvrait de bouteilles.
— On a été un brin douchées. Vous offusquez pas, Ma'ame Tobie, on crotte vos antichambres...
— Nous sommes désolées de vous encombrer, minaudait la femme d'un sous-lieutenant ; l'orage a éclaté si brusquement...
— Je vous en prie, madame, pas un mot de plus ;
votre société m'est infiniment agréable ; l'orage redouble de violence ; vous né pouvez retourner chez vous ; vous dînerez ici.
— C'est ça, cria Ledolmer avec un gros rire ; recommençons notre vie de bohème I Toi, mère Gazeaut, emprunte un tablier à M°^® Tobie et rue-toi en cuisine. A nous les boîtes de conserves ! Sacredieu, je suis fichu de faire des crêpes I II y a bien dix ans que ça ne m'est arrivé I
— Faut que je vous prépare la pâte, alors, remarqua M^^ Gazeaut. Amenez- vous par ici, Gouverneur, et vous aussi, les petites I
— M™e Destut ne sera-t-elle pas inquiète de l'absence de ses deux héritières ?
— Oh 1 que non ! Maman est, ce soir, à son Comité de la Croix- Rouge. Elle sait que nous sommes avec W^^ Gazeaut ; et puis, si îious ne rentrons pas, c'est la faute de l'orage, proclama une brune jeune fille fort jolie, aux manières décidées. Maman comprendra ça en constatant que les rues se sont transformées en torrents elle est intelligente et ne s'affole guère, maman I Ne vous occupez pas de nous, nous mettons la table.
— Ohé 1 patronne I cria Ledolmer du fond de la cuisine, j'ai la pépie I Brassez-moi un cocktail au whisky et n'insistez pas sur l'angostura I Votre femme de chambre me jette à la porte; elle prétend que je ne suis pas fichu de faire un marmiton I Ça me vexe : je rends mon tablier I
— Avec un temps pareil, dit Tobie, le paquebot ne mouillera pas avant minuit.
— C'est emmiellant ! conclut W^^ Gazeaut.
A table, la serviette au menton, le gouverneur jura qu'il ne s'était jamais si bien régalé ; il ne fut que joie et plaisanteries jusqu'au dessert; les jeunes femmes
déchiquetaient menu les conjug alités de Keurdoul ; Ledolmer détendait le principe des alliances légitimes entre les aventuriers des Tropiques et les coureuses d'hommes.
— Ça tombe sous le sens : ils sont destinés les uns aux autres, hommes d'action et femmes de passion ; ils restent à l'écart de la morale européenne, à l'écart du groupement familial normal ; ce sont les gens qui passent ; aurez- vous le cœur d'épouser une de nos raffinées, alors que vous êtes à peu près certain de clapser vers la cinquantaine, que vous êtes prématurément usé, malade, abruti, incapable de vous intéresser aux choses de l'intellect ? Vous ne voudrez pas, si vous êtes consciencieux, faire une veuve et des orphelins précoces, et rendre malheureuse une créature que vous ne comprendrez pas, qui n'aura que pitié et non amour pour vous I
Et cette thèse n'était point admise sans discussion, sans tapage, sans dépense d'esprit.
— La tornade a fui, dit quelqu'un ; le firmament s'est débarbouillé ; les étoiles sont plus propres que jamais, et scintillent avec candeur.
— Comme les diamants de M^^ Golin.
Et les rires de reprendre ; M™® Golin, maîtresse en titre de Fèbre, directeur des finances, amant d'ailleurs économe, faisait parade de pierreries que les envieux affirmaient n'être que strass, verroterie et bouchons de carafe.
— Maintenant, il faut que nous retournions au logis, déclara MJ^^ Gazeaut ; j'escorterai ces demoiselles au foyer paternel et je tiendrai compagnie à leur mère pendant la soirée ; mon époux dîne en ville ; chacun tire de son côté dans mon ménage ! Adieu, le chef de cabinet, la cheffesse et le patron.
— Je ne suis pas plus pressée que ça, moi I fit l'aînée
des Destut ; je parie dix sous contre un trou dans mon bas que mon très cher fiancé, Maisonblanche, est à la maison.
— Est-ce à cause de vos rigueurs qu'il paraît si triste ?
— Non, c'est de naissance 1 II a poussé (et ce qu'il s'est développé en ficelle, vrai 1) entre un bocal vert et un bocal rouge, se demandant chaque jour dans lequel il eût mieux valu pour lui être suspendu à sa venue au monde ; son papa potardait à Cette ; sa vue seule m'incite à débiter des sottises ; il est fou de moi I Maman tient à ce mariage; moi, je m'y résigne! Après tout, mon fiancé a trois galons, et l'uniforme des marins est très chic 1
— J'admire en lui sa prévoyance, dit Ledolmer avec son gros rire; il porte déjà des casquettes surélevées.
— Vous, vous êtes méchant I En route, mauvaise troupe I A propos, madame Tobie, conviendra-t il de se décolleter pour les représentations de ce soir ? Oui, n'est-ce pas ?
— Quel tas de folles, s'exclama le gouverneur quand les jeunes femmes eurent disparu. Elles ne me rajeunissent pas I Le père de la Gazelle était membre de l'Académie de médecine ; j'ai connu sa fille haute comme une botte et impertinente dès le berceau. Qu'en pensez- vous? Si, pour occuper la soirée, nous nous rendions au cinéma de Houxe ? Ce n'est pas très rupin ; je n'ai pourtant pas mieux à vous offrir.
L'auberge et le mastroquet de Houxe le Toulousain étaient situés dans la basse ville, près du Carrefour maritime, à l'extrémité de la magnifique allée de ficus qui traversait Keurdoul ; la voie était mal éclairée ; les chauves- souris géantes s'ébattaient avec force cris aigus sous les ramures ; les chats en maraude filaient
le long des murailles et tenaient leur sabbat dans les sous- sols du palais de justice; les sous-offîciers en goguette gagnaient les môles, bras dessus bras dessous, avec des femmes déguisées en matelots ; une bordée de marins américains avinés, coiffés d'un petit chapeau de toile blanche, assiégeait un bar à prostituées ; des groupes de marsouins remontaient aux casernes en hurlant le chant des Montagnards.
L'assemblée était nombreuse et bruyante à la terrasse de l'assommoir ; la lumière électrique y avait ellemême des hoquets ; des palmiers plantés dans une rangée de bailles s'alanguissaient aux vapeurs d'une absinthe terrible. Depuis dix ans Houxe se dévouait à développer l'alcoolisme chez les sous- officiers d'artillerie, dont le quartier était proche de son débit. Il avait obtenu, dans cette œuvre salutaire, d'assez heureux résultats ; bon an, mal an, une dizaine de décès, à l'hôpital, pouvaient être imputés à la toxicité parfaite de ses produits ; quatre ou cinq cas de delirium tremens, deux ou trois meurtres en ville, et la cassation d'une demi-douzaine de gradés étaient aussi attribuables à la conscience qu'il apportait à accomplir ce qu'il appelait, avec un accent farouche, sa mission sur cette sacrée terre d'Afrique, où il fait si soif. Cet homme de devoir avait un dada, le jardinage ; aux portes de la cité, il s'était ingénié à créer à grands frais, dans un terrain marécageux brouillé d'ajoncs et de trous à crabes, un vaste potager-modèle, dont l'entretien dévorait le plus clair de ses ressources. Un cinéma installé en pleine rue attirait chaque soir, aux abords du cabaret, un bon millier de flâneurs nègres délirants, qui, assis dans la poussière, encombraient les ruelles adjacentes et les trottoirs ; il était de mode pour les Keurdouliotes de se rendre une fois par semaine, nonobstant qu'ils en sortis-
sent l'estomac malade et les yeux brûlants, au bastringue de Houxe.
Dès qu'il aperçut Ledolmer et ses compagnons, le tavernier, pieds nus dans d'informes savates, chemise dépoitraillée, ventre formidable, aussi lourd que futaille, mains tendues, roula et tangua vers eux et clama d'une voix stentorienne :
— Eh ! bonjour, Monsieur le Gouverneur général I Vous êtes bien aimable d'honorer ce soir la maison de M. Houxe 1 Eh I bonjour, Monsieur le Chef de cabinet, et Madame, mes respèquetueux hommages. Nous avons des filmeusses réellement essetrarordinaires, Monsieur le Gouverneur général, un espèquetacle de dameusses ; on est moral chez M. Houxe I Suivez-moi que je vous placerai sur le balcon, que vous aurez pluss de l'air et que vous serez chez vous. Je vous servirai de la chartreuse, de la vraie, de la celle d'avant la Séparation 1 (Il continue tout bas) A propos, je suis depuis ce soir le présiden't du Comité radical- socialiste I Je veux vous torcher des élèquetions, que ça sera bon comme la cuisine de Houxe !
— Ne me fourrez pas dans vos manigances avec les noirs, hein I
— Eh I as' pas peur 1 Bon Dieu, si qu'on pense... de ces hommes du Nord !... Je suis malin, moi : je compromets jamais les amis I...
Il frappa dans ses mains ; une demi- douzaine de garçons accouraient à cet appel.
— Et alorss I Vite ! Des chaises là-haut, et une table, donque I Pas une ronde I Une carrée I Ah I toi, le bambara, farabo sole (1), tu me dégoûtes ; ôte-toi de là ; tara bouké (2), bougre d'andouille I Attendez que je
(1-2) Insultes, en langue bambara.
mette des fleurs, sur la table 1 M"^*^ Houxe elle aime beaucoup les fleurs ! Alorss... nous disons de la chartreuse, hein ?
— A votre guise, mon vieux ; vous nous enverrez aussi de grands verres, du pippermint et des glaçons. Ah I Houxe, j'ai de bonnes nouvelles de votre Mérite agricole.
Houxe manqua chavirer d'émotion ; il suffoquait, balbutia des mots indistincts, et s'enfuit ; le trio s'installa au balcon, près de l'opérateur, soldat en bras de chemise, qui suait dru et exhalait une âpre odeur de rogomme.
— L'animal cherche à se monter le coup sur la qualité de sa chartreuse, remarqua Ledolmer ; ne touchez pas à cette horrible bibine qu'il fabrique lui-même avec de bas alcools et des essences I C'est le pippermint qu'il falsifie le moins I J'accepte sa liqueur pour lui être agréa ble et je la fiche en l'air dès qu'il a le dos tourné.
A la terrasse de son café, Houxe paonnait, gesticulait et pérorait.
— Eh I vous savez ? Le Gouverneur il est là, et général encore I (Il clignait de l'œil vers l'étage supérieur) ; il se régale là-haut ; c'est mon ami ; il est brave I Et le premier qui n'est pas de cet avis faudra qu'il s'essplique avec moi 1 II tâche de récompenser les efforts des colons ! A moi, il me fout le poireau, à cause de mes jardins 1 Je serai Chevalier cette année même I Et, foutre, le jour que ça sera à VOfficiel, vous apprendrez, mes petits, ce que c'est qu'un gueuleton chez Houxe I Le banquet, il sera présidé par qui ? Je vous le donne en mille ! Par l'ami Ledolmer en personne, mes agneaux : il vient de me le jurer I Ah I que c'est un homme, celuilà I... Attention, je sonne ; on éteint I La représentation commence... Sur l'écran, ce paysage, qu'il est beaul...
C'est une vue de Toulouse 1 Toujours c'est par des vues de Toulouse que la séance débute chez Houxe I Pensez 1 La plus belle ville de France I Y a pas I Je suis ému I... Quand je vois ça, faut que je me découvre. Il salua le Capitole.
— Hou I Hou I Houxe 1 Vive Toulouse, tonitrua le chœur des habitués.
Incontinent, marsouins et bigors entonnèrent, en patois du Midi, la Toulousaine, chant populaire parmi les coloniaux ; Houxe, armé d'une trique, battait la mesure sur une table de tôle et devenait violet tant il braillait. Camille riait aux larmes.
L'hommage une fois rendu à la ville sainte, le spectacle se déroula selon les rites ordinaires du cinéma : histoires bouffonnes ou mélodrames étaient invariablement accueillies par les noirs avec des éclats de gaieté pareils à des rugissements ; plus la pantomine était excessive, même dans les passages pathétiques, plus leur joie sonnait profonde.
A vingt-trois heures, un planton du palais apporta une lettre à Ledolmer, que récréait l'exubérance à contre-sens de la foule incapable de concevoir la sentimentalité européenne et n'en savourant que l'aspect superficiel, les grimaces, les contorsions clownesques.
— Chère Madame, s'écria le Gouverneur après avoir parcouru la missive, du phare des Mamelles on nous téléphone que le paquebot est en vue et accostera à minuit.
— Merci, patron ; autorisez- nous à nous retirer,; il faut que nous revêtions une toilette appropriée aux circonstances.
— Remontons ensemble ; j'ai à endosser mon smoking. Je parie que nous n'avons point de voiture.
— Mille pardons. Monsieur le Gouverneur général,
rauqua Houxe maintenant à demi aphone, et qui avait en personne piloté le planton auprès de son chef. Vous avez ma viquetoria, qui vous espère, avec son cocher, dans la ruelle à côté de la maison ; outre que Baptiste, mon bourriquot, qu'il y en a pas deux comme lui, il vous conduirait aussi bien que n'importe quel attelage. Je savais, moi, que le bateau il serait là à bonne heure et je suis été commander qu'on attelle. Seulement, moi, à votre place, je préviendrais le monde que les gensses de la comédie s'amènent. Juste le chef de la ville il est là, assis à la terrasse où il boit à mes frais un verre d'eau bien fraîche ; je l'avais invité à assister à notre représentation espécialement artissetique. Il est (ajouta-t-il en clignant de l'œil) mon meilleur agent élequetoral radical socialiste.
— Bonne idée, mon petit. Appelez-le.
Un noir vieillard, drapé dans un bournous vert rehaussé d'or terni, s'approcha en trottinant de Ledolmer, qui lui serra la main et lui murmura quelques mots en ouolof ; d'un geste, le vieux convoqua un de ses suivants, qui sauta à cheval, piqua des deux, partit ventre à terre dans la direction du village ; bientôt des batteries de tamtams parcouraient les quartiers européens, et des crieurs annonçaient :
— Paquebot, y en a arriver ! A minuit, théâtre y a commencer 1
Les acteurs donnaient Poil- de- Carotte. Surexcités par les conditions anormales dans lesquelles ils s'exliibaient à un public où les blancs en vêtements de toile se mêlaient aux noirs en boubous brodés, ils étaient de magnifique humeur et enlevaient la pièce avec brio, sans cesse interrompus par des clameurs et des trépignements frénétiques ; ils n'avaient jamais connu succès aussi vif, et à aussi peu de frais, pendant leur carrière ;
une partie des spectateurs dégustait, grâce à eux, le goût du passé dans la patrie lointaine, sa meilleure élégance, son esprit de finesse, sa beauté ; les indigènes riaient de confiance, pour avoir l'air de comprendre et d'être aussi intelligents que les blancs ; d'ailleurs, des commerçants ariégeois, leurs créanciers de longue date et qui, dans leurs boutiques, les traitaient avec une déférence flatteuse, pour le plus grand bénéfice de leurs affaires, leur expliquaient, dans les idiomes locaux, le sens des scènes. Ils applaudissaient donc à pleines paumes, quand les interprètes bénévoles leur en signalaient l'opportunité.
Une griserie croissante régnait dans la salle et, aux entr'actes, s'entretenait à la buvette ; les garçons noirs, marqués de brassards numérotés, décoiffaient à la douzaine les bouteilles de Champagne et distribuaient des assiettes anglaises, des sandwichs, des tranches de camembert, des m.arennes, aux petites coteries réunies autour des tables fleuries ; là, se retrouvaient les fêtards de Keurdoul, recrutés parmi les commis et les employés de commerce ; ils soignaient la courbe de leurs moustaches, la raie de leur chevelure, le nœud de leur cravate, et montraient volontiers leur bague chevalière ; les filles qui concubinaient avec eux, étaient pour la plupart veules et puaient la misère ; vieilles, en général courtaudes, maquillées à la truelle, grognonnes, mal embouchées, elles mangeaient avec voracité, buvaient pis que Suisses, chantonnaient du nez, abondaient en plaisanteries de bagne et en poissarderies et criblaient d'obscénités les boys familiers ; l'assemblée produisait l'impression d'une sortie de prison pour femmes, au moment où les libérées vident chez le bistrot un verre à leur santé avant de reprendre le turbin et de retourner à la chasse aux poivrots sur les fortifs ; les tons jaunes.
tirant sur le vert, du mauvais éclairage électrique, dévoraient les fards, accusaient la dévastation des faces, le fané des chairs, le rembourrage des chevelures maigres.
Ledolmer avait groupé dans sa loge les lieutenantsgouverneurs, leurs femmes et divers couples qui lui étaient sympathiques. Il s'exaltait à la dérobée sur Mme Tobie, assise en face de lui, dont il appréciait la prestance un peu sévère et les grands yeux sérieux ; une coiffure d'un caractère très personnel accroissait le charme du visage aux traits réguliers ; sur la blancheur lactée d'une des épaules nues un grain de beauté faisait mouche ; il venait à Ledolmer des envies folles d'embrasser cette épaule ; il se secoua, se redressa ; tenter la conquête de M"^^ Tobie lui apparut entreprise compliquée, et, en tout cas, longue ; or, il s'affirmait, en amour, l'homme des promptes conclusions ; le dur à cuire qu'il était, qui dévouait ses congés à organiser des noces carabinées à Montmartre et au quartier latin, ressentait une invincible timidité à pénétrer dans le jardin d'autrui pour y cueillir le fruit défendu ; il appréhendait de se conduire en homme mal élevé, de choir dans le grotesque, de détruire l'équilibre de sa vie quiète, et, à tout prendre, très agréable, parmi des jeunes femmes qui le traitaient en oncle indulgent, auquel on conte des énormités, à l'occasion, sans que ça tire à conséquence.
— La jolie personne, s'exclama Camille, avec un sourire furtif.
L'attention de Ledolmer se reporta sur le spectacle ; du bout de son éventail, la jeune femme lui signalait une nouvelle figurante qui paraissait sur le plateau ; grande et souple, bien en chair, elle portait avec grâce une toilette du meilleur goût ; elle jeta un coup d'œil sur la loge du gouverneur et sembla intimidée par la
présence des hauts personnages ; Ledolmer était, grâce au voisinage de M"^® Tobie, dans un émoi tel que la moindre curiosité d'une belle fille à son sujet devait le toucher. « Après tout, se disait-il, il y a des hommes de mon âge qui provoquent encore des b guins I Un monsieur de ma sorte, qui a mon passé, ne peut-il être considéré par une créature d'élite comme l'homme complet, le type du mâle par excellence, l'homme idéal ? Ces théâtreuses sont souvent des sentimentales à triple calibre 1 »
— Quelle est cette dame ? demanda-t-il brusquement à l'imprésario debout dans l'encadrement de la porte.
— Mademoiselle Camérat ? Oh I Elle ne sort pas du Conservatoire ! C'est un des mannequins du couturier Abraham Cohen, de Paris ; elle est chargée de lancer la mode moderne en Amérique.
— Elle plaît beaucoup à M^^^ Tobie. Moi, je la trouve élégante.
— Oui : elle est bâtie comme il convient à un mannequin et payée pour ça ; elle a le renom d'être très sage.
— Traduisons : elle n'accueille que des amants très riches.
— Euh ! Non, pas précisément 1 Enfin, on ne parle pas d'elle.
Jusqu'à la chute du rideau, Ledolmer ne cessa d'observer la figurante qui lui laissa entendre qu'elle était flattée de cette attention, et avec un tel tact qu'iî ne fut pas possible aux spectateurs de s'apercevoir de son manège.
Le dernier acte s'acheva en apothéose ; pendant que l'assistance, debout, multipliait les ovations aux artistes, Ledolmer se rendait dans les couhsses ; la troupe lui fut présentée ; il se montra à la fois cordial, bon enfant, complimenteur averti, et l'invita à souper au palais.
Il crut surprendre un certain embarras dans les manières de M^i® Camérat quand il la félicita de son jeu ; elle avait une attitude plus naturelle et plus franche que ses collègues, et affectait, par instants, quelque mélancolie ; au cours de la conversation elle avoua que, passionnée de bijoux rares, elle aurait une singulière satisfaction à examiner la collection de bagues africaines réunies par le gouverneur ; elle savait aussi qu'il recherchait les vieilles cartes de la Nigritie ; ellemême en possédait quelques-unes, à Paris, dans ses papiers de famille ; elle serait heureuse de les lui adresser, à titre de souvenir, aussitôt que la troupe serait de retour dans la métropole. Bref, Ledolmer se m.aintint en excellente humeur et, revenu dans sa loge, pria ses invités de faire avec lui les honneurs du palais aux comédiens ; ceux-ci montèrent en voiture chargés de gerbes de fleurs ; les boys avaient dévalisé à leur intention les jardinets des villas.
Le souper fut des plus délicats ; Ledolmer n'avait pas son pareil pour mettre à l'aise ses convives ; le Champagne aidant, chacun se montra plus spirituel que nature ; M^'^ Camérat enchantait ses voisins par des aperçus ingénieux sur la brocante ; les acteurs se rengorgeaient et parlaient d'eux et du grand art ; M'^^ Tobie recevait les confidences d'une célèbre comédienne et s'étonnait de leur niaiserie ; les petits yeux de Laville, qui avait été coucher sa commère fatiguée par la veille prolongée, pétillaient de malice en surprenant certains coups d'oeil échangés entre son chef et le mannequin ; M^^ Claude, que son mari avait abandonnée à l'issue de la représentation pour étudier, en compagnie d'un petit talibé (1) maure, les arcanes de la puissance
Elève de marabout.
almoravide, se plaignit de maux de tête et s'en fut les dissiper sous le chaperonnage de deux solides commis des affaires indigènes qui l'attendaient à la porte.
Les appels stridents de la sirène du paquebot mirent fin au souper ; Ledolmer reconduisit ses hôtes au quai ; ils prirent congé de lui à grands gestes et à chaudes larmes, avec promesses solennelles d'écrire de longues lettres ou tout au moins des cartes postales, et de se revoir à Paris ; il était cinq heures ; les nuages, à l'orient, se teignirent de rouge sang.
Tant que la silhouette des artistes fut visible sur la vedette à vapeur qui les ramenait au bateau hâlant déjà sur ses chaînes d'ancre, le gouverneur général parut distrait et soucieux ; cette mélancolie imprévue se dissipa bientôt ; il se retourna vers sa suite.
— Voyons, mes enfants, ne nous enracinons pas sur ce môle ! Qui avons-nous ici ? A vos numéros I ]y[mes Xobie, Lahouet et la Gazelle, voici pour les femelles ; Mouchet, La ville, et Monsieur notre chef de cabinet, voici pour les mâles. A mon avis, il est trop tard pour rentrer nous coucher. Messieurs : à dix heures, nous entrons en séance de Conseil de gouvernement. Nous renverrons donc les petites mères au dodo ; nous autres, nous remonterons au palais ; je vous prêterai des pyjamas ; nous prendrons une bonne douche ; nous mangerons un copieux chocolat ; nous fumerons dans le jardin un fameux cigarre hollandais bien sec, et, pour éviter la gueule de bois, nous absorberons un whisky and soda d'attaque ; à huit heures, je vous délivrerai ; chacun s'en retournera s'habiller dans sa chacunière. Est-ce entendu ?
— Je ne marche pas dans cette combine, dit y[me Gazeaut ; je ne vois pas pourquoi je me ficherais au pieu, comme une gourde de pensionnaire, pendant
qu'vous autres vous vous gobergerez ! C'est pas juste I Moi, je veux du chocolat I Et M"^® Lahouet en veut aussi ; pas vrai, Poupée ?
— Oh I moi, cela va sans dire 1
M°^® Lahouet avait une chevelure d'un blond vaporeux, de longs yeux d'un bleu très doux et une carnation qui, sous les tropiques, s'était conservée admirable ; sa beauté était des plus fraîches, son sourire fm, et en demi-te ntes ; elle parlait peu et en traînant les mots ; son mari, inspecteur de la garde indigène et déjà hors d'âge, était en tournée ; depuis son départ, elle avait accepté l'hospitalité de M.^^ Gazeaut, dont elle paraissait admirer, avec la ferveur d'une provinciale, les extravagances.
— Bon, alors, nous sommes la majorité I Nous entraînons M°^6 Tobie qui est là à hésiter. Venez donc, quoi, la belle brune I Vos mômes ne vous attendent pas à la maison pour être mouchés et torchés. Faut rigoler du temps qu'on est jeune I
— Ah ça 1 Qu'est devenu ton mari, Gazelle ? On ne l'a pas vu, cette nuit.
— Lui l II inaugurait un bar avec votre officier d'ordonnance et les chefs de cabinet de ces Messieurs. Je parie un louis contre une crotte de rat qu'il est à cette heure allongé sur la descente de lit, plein comme un boudin 1 Très beau s'il ne s'y trouve pas en société d'un chameau aussi saoul que lui I C'est gentil, le mariage 1 C'est un peu à cause de lui que je ne réintègre pas encore le domicile conjugal I Ce que c'est chic de voir lever l'aurore I II y a des tas de petites pirogues à voiles blanches qui semblent s'envoler sur la baie. Les équipes de charbonniers nègres se rendent au travail. Et puis il fait doux ! Ca sent toujours bon, l'air frais, près de la mer...
— Qu'elle parle bien, la Gazelle I Non I mais la voilà en extase ! Grouillons- nous, petite, ou gare aux taloches. Tu nous feras remarquer ! Je ne tiens pas à ce que mes administrés me rencontrent à cette heure en smoking, flanqué d'un voyou de ton espèce, et de femmes en robes de soirée.
— Qu'ça vous fiche ? Nous avons des haïcks sur les épaules ! L'embêtant est d'exhiber d'affreuses bobines, avec des cernes larges d'un doigt autour des mirettes ; encore ai- je mon maquillage qui me sauve la face 1
— Ne parlez pas de ça, dit Camille. Votre fard a fondu sur la joue gauche et s'est décoloré sur la joue droite.
— C'est pardieu vrai, s'écria Ledolmer ; tu as l'air d'avoir pleuré rose d'un côté et bleu de l'autre.
— Je ne me tracasse pas de ces contingences. Un coup de débarbouillage me refichera d'aplomb. Je suis une vaillante noceuse, moi I Je suis prête à recommencer la bombe.
Ils regagnèrent le palais par des sentiers détournés ; aussitôt les jeunes femmes couraient s'enfermer dans la salle de bains, avec force clameurs joyeuses et éclats de rire. Au fond d'une allée assombrie d'épais massifs et d'arbres, les gouverneurs et Tobie s'ébrouaient, geignaient et reniflaient, nus, sous le jet d'eau d'une lance d'arrosage maniée par le brigadier des plantons, ancien soldat bambara, qui était l'homme de confiance de Ledolmer.
— Ça va bougrement mieux, maintenant, décida Laville qui, drapé dans un peignoir, allumait une cigarette ; d'honneur, un tendron ou deux ne m'effrairait pas.
— Vous vous vantez, vieux cheikh, dit Mouchet. Sans mentir, hein, quel poids accrocheriez- vous ? En ce qui me concerne, je parie de soulever un seau d'eau !
— Moi, je me déclare fort satisfait de porter mon képi galonné I
— Eh I c'est assez gentil I Ecoutez donc le raffut des mômes, là-bas. Ha I ha I Ha ! Ça nous rajeunit, mes lascars I Et le chocolat promis, Ledolmer, ce chocolat qui nous préparera à affronter sans crainte de noyade les torrents d'éloquence que ce matin vous déverserez sur nous ? Est-il un mythe, ou a-t-il déjà fait l'objet d'un de ces virements que Fèbre s'entend si bien à opérer dans les budgets qu'il gère ? Je le veux bien bourré de pain beurré, moi !
Ils remontèrent à petits pas sous les vérandas ; comme ils passaient dans le couloir de la salle de bains, Ledolmer heurta du doigt la porte derrière laquelle, au milieu du flic-floc des eaux jaillissantes, M"^® Lahouet poussait par instants des cris aigus.
— Ah ça I Serez- vous sages, à la fin, là-dedans ?
— On est très sages. Monsieur la grosse légume, répartit M™e Gazeaut ; c'est la Poupée qui fait avec moi le combats de coqs ; on se trempe, on se rince, on se lessive ; nous sommes peut-être les trois seules blanches de Keurdoul qui puissent se voir nature sans se trouver laides.
— Je veux des détails, implora Laville.
— Sauvez- vous, satyre, filez, vieux malpropre, reprit M'"*^ Gazeaut. Fumez vos cigarettes à Estelle- bar ou sous les berceaux du Cocott's Club. Il paraît aussi que Bertie a un martinet et les Pensées de Pascal sur sa table de nuit : ça excite les amoureux surannés ! Hou I Le vilain !