‹ Le chemin de Buenos-AiresChapitre 10 sur 25 · VICTOR LE VICTORIEUX ACHÈVE SON RÉCIT · texte numérisé non relu

VICTOR LE VICTORIEUX ACHÈVE SON RÉCIT

Tous les cinq, gais et contents, nous montions l'escalier d'un bel immeuble de Maïpu. II était une heure du matin. Buenos- Aires nous avait vus rapidement passer par les sillons de son grand champ bâti. Nous gagnions l'appartement de deux de nos compagnons. Le voici.

Si vous êtes pour la punition du mal et la vertu récompensée, il pe faut pas mettre les pieds dans cet appartement.

Cela bouleverserait vos idées et vous en sortiriez l'esprit en grand désordre.

Je ne vois pas l'avantage que j'aurais à. vous jeter dans une telle confusion.

Appartement de getit apparat. Six pièces.

Celle-ci.. .

Au moment d'ouvrir la porte, l'un de mes hôtes tendit l'oreille : Nous la visiterons tout à l'heure, dit-il, elle me semble momentanément occupée.,.; En effet, on y remuait un flacon sur une table de marbre. *

■*— Elle ne leur ménage jamais le parfum, Lison' l fit-il,

La dernière pièce parut être à notre mesure. A nous les divans 1 On s'y installa.

— Alors , Victor, vous trouvez l'autruche dans une tôle d'abatagé à deux thunes au lieu de cinq...

— Et quarante-quatre sous la thune à cette époque ! Vous pensez ce qui se passa. Toutefois, je ne la tuai pas. Nos femmes sont des machines à sous. On ne casse pas sa machine à sous, on se contente, parfois * de la secouer un peu nerveusement. Et je lui dis : Puisque tu es là, reste là. Au fond tu ne valais pas mieux. Tu n'étais pas faite pour voyager en première classe. Tous les samedis je viendrai chercher la paye. Si tu bronches je donnerai ton cœur à manger aux condors de la Cordillère !

La paye n'était pas bonne. Mademoiselle s'of* hait des liqueurs de marque avec son gain. C'était une vicieuse !

Un cheval vicieux, on le réforme au régiment. Dans nos rangsj une femme, c'est comme un cheval „

Si elle rue après le dressage, il convient de s'en débarrasser.

* Je décidai de la vendre.

— De la vendre ?

— Oui, monsieur. Elle était dans une boîte marseillaise. Il me fallait un « Martigues ». On m'en signala un dont la femme venait justement de se trouver mal, c'est-à-dire de se trouver trop bien dans les bras d'un client. Il lui avait fait un sort... un sort momentané. Je dénichai le Martigues.

— Ne pourrais- tu m 'acheter ma môme, lui disje. — - Pourquoi que tu la vends } Je n'allais pas abîmer ma marchandise. Un bon maquignon sait voiler les défauts de sa bête. — Nos caractères ne vont pas ensemble, je lui dis. ^— Combien que t'en veux. — Prix coûtant : deux mille piastres. Je ne gagne rien dessus. Bien frisée, elle en vaut une autre. — Treize cents piastres, je paye comptant !

J'avais jugé qu'elle ne valait pas cher. Il lui eût fallu trois mois pour me rapporter ça. J'acceptai.

— Bon ! dit le Martigues, dès ce soir je vais me (( porter dedans » . — Permets un conseil : elle ne m'a pas à « la bonne ». Je connais son cœur et ses manières. Lève-la amoureusement. Tu seras censé me l'avoir « fauchée ». Dis-lui que pour moi elle ne sera jamais qu'un « doublard », que j'ai une femme qui me tient à l'âme, que je rie lui ferai

pas de situation, que je suis bien connu, sur la place, comme un dégoûtant. — Tiens f j'y vais tout de suite/dit le Martigues.

Le soir il vint me raconter son travail. Il n'avait pas voulu pousser jusqu'au bout par correction. Mais il me dit : Ça ira ! — Attends ! je dis, je vais t'aider, retourne la voir à la fin de la nuit.

J'allai dans sa tanière. Je commençai à faire le méchant. Elle rit. Je savais pourquoi ! J'insistai. Ah ! qu'elle dit, si tu persistes, je te lance un Martigues dessus. — Tu as un Martigues je dis. Tant mieux, c'est juste ton affaire. Moi je vais retrouver ma vraie femme. Toi tu n'étais que ma descente de lit. Je crache sur toi. Et je partis.

Le lendemain c'était fait. Le collègue me versait les treize cents piastres. Savez-vous ce qu'elle est devenue ? De déchéance en déchéance ! Elle a fini dans une tôle créole. Voilà ce que c'est d'avoir une mauvaise conduite !

Le champagne, à Buenos- Aires, se paye en pesos. Il faut montrer trois cents francs pour avoir le droit d'ôter le capuchon à une bouteille. Je ne sais en quoi il %e payait dans l'appartement de Maïpu. Ce devait être en une excellente monnaie internationale : il ne manquait pas, et il était fameux.

J'entendis une porte claquer, une porte d'entrée..

Ce bruit marquait une sortie. Aussitôt une femme -— la petite femme qui ne leur ménageait pas le parfum — apparut, rieuse, dans notre salon c assez particulier. Elle embrassa le brun. Je me sauve, clit*elle t .. on m'attend à Florida Club.

Elle s'envola.

La Galline ayant disparu :

•— Victor i dis- je alors, et après?

- — Aptes? j'en rachetai une autre. C'était une gentille enfant, douce et malade^ une petite de Cotilomtniersi tenez ! Je la trouvai dans un établissement à Buenos- Aires. Il me vint tout de suite une idée à son sujet. Elle était fine, pas du tout grossière. Il ne lui fallait pas un travail pénible. Je la voyais déjà, se faisant une intéressante clientèle dans un joli appartement. — Avec qui es-tu mariée, lui demandai-jel Elle me dit le nom du collègue. C'était un amL J'allai le trouver. Je ne suis pas ;« doublé » lui dis-je, toi tu es déjà « triple reins » (avoir trois femmes) ; veux-tu me céder la petite 'de Coulommiers? Je me souvins qu'il me regarda comme l'on regarde un imbécile. Ecoute, Victor, qu'il me dit, je vais te parler entre hommes comftie tu le mérites. La môme, elle est en train de glisser !

Je ne sais pas! j'avais mon idée, un coup de poète, quoi I Je l'achetai quand même : neuf cents

piastres» Le camarade avait raison. J'ai perdu mon argents A la place de l'appartement ce fut l'hôpital. J'ai été à son enterrement; II ne faut pas regretter une bonne action»

Il but.

• — Et après, Victor ?

*— Après, j'en rachetai une àuïre [: une Italienne* Les sangs mêlés cela ne vaut rien. Je ne restai pas quinze jours avec elle ; je la revendis avec bénéfice.

-^- Et après ï

*--- Après, j'en achetai une demie.

-*■ Une demie quoi ?

— ^ Une demi-femme^ Cinquante pour cent pour le collègue, et cinquante pour cent pour moi. C'est comme pour la grande loterie, quand on n'est pas riche .on se divise. C'était la Rita, des seins à se mettre à genoux devant, une allure d'ecut/ère à cheoaL On n'en voit plus, comme celle-là ! Elle était trop chère pour un seul. Il fallait la loger selon son rang, l'habiller d'après ses mérites. On ne présente pas une perle choisie dans une boîte en carton. La Rita ? Vous vous souvenez d'elle* vous autres* elle a fait la fortune de quatre : Gaston, Bobj le petit Lou-Lou et un peu la mienne — un peu la mienne parce que Lou-Lou, un an plus tard, m'avait racheté mes cinquante pour cent ! Elle a

fait la sienne, en supplément ! Savez-vous ce qu'elle est devenue ? elle est ministresse. C'est la femme du ministre de la Justice du... Voilà ce que nous faisons des femmes quand on nous les confie et qu'elles méritent notre attention !

— Et après Victor, après ?

— Le juge d'instruction, nous l'appelons re curieux. Nous avons connu beaucoup de juges d'instruction, ils n'étaient pas curieux comme vous.

— Vide ton sac jusqu'au fond, fit Vacabana.

— Voyez cet appartement. Ici ce n'est pas chez moi. J'ai le même à dix minutes, dans Charcas. J'ai aussi un appartement à Londres, un jlat Old Koston Street. Donc une femme à Buenos- Aires , une femme à Londres, j'en ai une autre au Campo, c'est-à-dire dans la province argentine, à Rosario, une quatrième à la Boca, vous savez, le long du Rio de la Plata (si je sais !). Eh bien cela me suffit. Je vaux, net, deux millions. J'ai trente-sept ans, cinq de prison. Et je suis pensionné de guerre de la République Française. Rentré en 14. Blessé en 16 : voilà ma cuisse ! Réformé en 17, voilà mes pièces ! Et je vais au Consulat de France, plaça Lavalle, au cinquième étage, toucher le prix du morce?>a de viande que j'ai perdu dans ce voyage...* Là aussi je vis de chair humaine, mais pour une fois, c'est la mienne !

— Eh ! dis-je, comment faites-vous pour surveiller d'ici une femme à Londres ?

— La femme de Londres, c'est ma femme '!

— Hé ! là !

— Pas la vôtre, bien sûr, ma casquettière ! La petite travailleuse de Mendoza ! Après la guerre je l'ai menée à Londres. Je l'ai installée. Je l'ai mariée.

— Alors elle n'est plus à vous ?

— Pourquoi 7

— Elle est mariée.

— Oui ! mais elle n'est mariée qu'officiellement ! Quand, à Londres, une Française est arrêtée dans la rue, on la renvoie en France. Vous comprenez ?

— Oui.

— - Il faut donc la faire Anglaise pour qu'on ne puisse pas l'expulser.

* — Bon !

— Alors on va sur les quais. On choisit un pouilleux quelconque pourvu qu'il soit Anglais, et autant que possible célibataire. On lui dit : tu vas épouser ma femme et tu auras vingt livres. Le mariage est bâclé dans les quarante-huit heures. A la fin de là cérémonie on va boire le coup ensemble. On donne les vingt livres. Ensuite on dit au « mari » adieu ! et que l'on ne te revoie plus.

92 LE CHEMIN DE BUENOS-AIftES

■ — S'il revient ?

— On l'assomme.

-*— Et si les autorités fonï des difficultés poux les unir?

— On ramène sa femme à Maisons-La#itte. On la marie avec un lad. On la rembarque. Et la fête continue.

— Alors vous avez toujours la petite casquettière ?

— Et pour toujours. Dans un an elle cessera le travail. Elle a gagné ses galons. Moi je vendrai ce qui me reste (ses trois femmes d'Argentine), je rentrerai en France et tous deux* désormais bourgeois, elle, fière de moi et moi* fier d'elle, nous irons l'hiver à Nice, le printemps à Saint-Cloud» Tété sur la Marne et l'automne à Montmartre.

Il était six heures du matin.

FRANCHUCHAS

Deux millipns, d'habitants, Des ruçs, où le tfam* way est forcé de rentrer son ventre pour passer. A la fois bazar et métropole. Suspendu par un fil in* visible, teru* là-haut par Dieu le Père luirmerne ? un autre Dieu, invisible également, se balançant au-dessus de la villç. Tous lçs Argentins ^- tous ! ,— à genoux devant jqi. IJ n'est piêrne pas en or, il s'appelle l'Argent J

Un peuple au maillot, traits encore vaignes ! (oriental dès qu'il es t 4 ss î s devant un café, passionné dès qu'il entre en affaires^ prévenant et ppji çommç les membres de deux équipes de rugby qijand elle» sont en action pour un match international !

Bu^enosc Aires ; J

JUn gort à la place du coeur If

Italie, Espagne, Pologne, Russie, Allemagne, et quoi encore ? Syrie et pays basque, chaque jour,, chaque jour, comme s'il s'agissait de combler un terrain à bâtir, déversant là leur supplément de matériel humain.

Des horizons ont des clochers, d'autres des minarets, d'autres ont des coupoles. Chacun sa religion. Ici des cheminées de bateaux.

Chercheurs d'or ? Ah ! ouiche ! Chercheurs de pesos.

A l'embouchure des fleuves géants, la mer n'est pas jolie. Elle est boueuse. C'est la faute des terres anonymes qui descendent de loin sur le courant des grands rios. Anonymes aussi ces hommes en troupeau, débarquant, grouillant, vivant dans la capitale, non décantée, de la Républica Argent tina.

Des hommes, des hommes, des hommes.

Désirs ! sauvages fleurs de la jeunesse et de la santé ; solitude ! fiévreuse maladie des pionniers célibataires ; richesses ! irrésistibles tentatrices du péché qui s'est fait chair, tout cela, tout cela rôdant comme un nuage, dans la cité.

Buenos-Aires !

Tous les matériaux indispensables à la construction d une immense ville en gésine» débarquant là. 3

[Tous.!*

Même le plus indispensable.

La remme !

Les ferrailles, les machines, les pointes sur les casques étaient allemandes. Le chemin de fer, le vêtement, le cornichon à la moutarde étaient anglais. L'automobile, les rasoirs, la mauvaise éducation étaient North America, le terrassier était italien, le garçon de salle jetait espagnol, le lustro était syrien.

La Femme était française ! Franchucha !

A San-Luis, à Villa Mercedes, à Roca, stations du long chemin qui mène à la Cordillère des Andes. Sur son versant, à Mendoza. Sur le Paraguay, et le Parana, à Rosario, à Santa-Fé, à Concordia, à La Paz, jusqu'à Goya ! Jusqu'aux portes du désert du Chaco austral : à Corrientès. Sur le Salado, à Salavina, à Tucuman. Jusqu'à Salta, jusqu'à Jujug chez les condors ! Au Sud : à La Plata, à Bahia Blanca. Et même jusqu'au pays des peaux ! dans l'indomptée Patagonie !

Dans les pampas infinies où l'on sent l'abandon.

Aux campos, partout où des hommes seuls s'efforçaient à prendre racine dans ce sol neuf, on voyait monter, procession amère, des jeunes femmes allant se vendre.

Ces femmes venaient de France.

Franchuchas !

Le gros de l'armée était pour Buenos-Aires.

Elles ne sont pas arrivées en croupe sur les chevaux de guerre de San-Martin et d'Alvéar; c'est tout ce que Ton peut leur reprocher. Ces généraux ont déclaré l'Indépendance, l'armée des Gallihes l'a maintenue. Qu'eussent fait, sans elles, les conquérants de la terre nouvelle 7 Elles leur apportèrent sinon l'amour, du moins son mensonge. Et il y a de beaux mensonges !

On fêta naguère le centenaire de la Liberté ei la gloire relative de Buenos-Aires. Il y eut des discours. On parla de tout : de victoires, de commerce, de pesos. Export, Import, par la voie du port! Aucun orateur, ni le Président de la République, ni l'archevêque n'envoya un souvenir à la collaboratrice des jours et des nuits héroïques. Pouvoirs publics, voilà votre ingratitude !

Les généraux libérateurs ont leur statue, les chevaux des généraux ont la leur par la même occasion. Il y a le Penseur de Rodin, sur la plaça du Congresso. Pourquoi le Penseur a-t-il éprouvé le besoin de venir penser à Buenos-Aires ? Il devait être fatigué de penser ! Bref ! les statues ne manquent pas.

Nouvelle ingratitude, la Galline n'a pas la sienne ! Je la réclame.

Et cela au nom de la France et de la Justice !

Elle serait en marbre jblanc et sans tache. Dressée

LE CHEMIN DE ÊUENOS-AIRES 9?j

à la sortie du port pour que les arrivants pussent d'abord la saluer.

Il'est un square, face à l'entrée de la nouvelle poste. Je retiens remplacement. Ainsi notre sœur serait-elle, entre Christophe Colomb qui a découvert le continent, et San-Martin qui a découvert la Liberté. Elle, la chère enfant, a découvert l'Argentin 1!

On la verrait, le mollet agréable et l'œil plein çle langueur, mais si courageux.

Un ruffian dans le bas-relief, bien entendu,;

A LA FRANCHUCHA

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