OU LA POLICE BARBOTE LE BARBEAU
C'était un beau jour. Le printemps enchantait l'existence. C'était en npverrrbre dernier.
J'étais à l'entrée de l'avenue Alvéar et je regardais, en amateur, la statue d'un général. Il s'appelait aussi Alvéar.
■ Je n'étais pas en retard. La veille je n'aurais pu la contempler. Elle était inaugurée du matin.
Œuvre de Bour délie. Belle oeuvre.
Je faisais ainsi le critique d'art quand un vigilant s'approcha et, d'un signe de son bâton, ordonna que je déguerpisse.
— Le sculpteur est mon compatriote, dis-je en manière d'excuses,' et croyant gagner ses grâces.
Le vigilant me chassa.
Je m'éloignai. Dans l'avenue, un banc m'offrit ses planches.
LE CHEMIN DE BUÈNOS-AlRES 157
Je m'assis. Là statue étant très haute, je la voyais du banc; Je la regardais. Un coup de bâton s'abattit sur le bord de mon banc. Je sursautai. C'était un nouveau vigilant. Il me faisait signe de m'en aller.
Peut-être rtVt-on pas le droit dé regatdef là
' statué ? En Amérique, il existe des choses comme
ça ! Il peut y avoir danger de mort ! Je me levai
et, pour éviter toute infraction aux lois argentines,
je partis en tournant le dos au général Àlvéar.
Quel beau ciel ! Ah ! les Veinards ! Tout le rtionde dévïait être aimable sotis un climat si tendre. Comhië Un pâuVre que l'on a déjà chassé déUx fois, j'avançais, sans arrogance. Uri nouveau bâhc. Je me retournai. On rie voyait presque plus la statue. Je pouvais tn'arrêter. Je m'assis tout en prenant grahd soin de ne pas tourner la tête du mauvais" côté. J'étais en ttain dé dire : ce ciel est aussi léger que celui d'Athènes quand un troisième coup de bâton brisa ma poétique pensée.
Dieux ! v6us qui voyez les choses de haut* ditésle-moi : que leur ai- je fait ?
Ils ne voulaient déjà pas me laisser débarquer. Tant que je marche, ils hé rîtè disent rien. Mais ils m'interdisent de m'aêseôir. J'ai peut-être la gueule âa Juif-Errant ?
Je traversai l'avenue. La défense qui m'était
156 LE CHEMIN DE ÈUENOS-AmES
faite de poser mes fesses sur les bancs argentins ne valait sans doute que pour un côté de la promenade?,
Elle' valait pour les deux !
Ah ! jours de malheur et jours de deuil !
Les passants ne manquaient pas. J'attendis que la bonne humeur réoccupât mon visage. Dès que je me sentis en état de politesse, j'abordai deux messieurs tranquilles :
— Messieurs, leur dis- je, on me chasse des bancs. A la réflexion, je ne crois pas que ce soit une mesure visant mon seul individu. Pourquoi les vigilants poursuivraient-ils l'innocent étranger ? Ne serait-ce plutôt qu'un événement se préparerait sur votre belle avenue ?
— C'est la fête de la police !
— Alors, le jour de sa fête, la police a le droit de faire marcher les citoyens ? Peut-être réservetrelle les bancs pour sa famille ? C'est un privilège qui n'a rien que de très honorable.
Il s'agissait d'autre chose.
Le Président de la République allait venir tout à l'heure. Il passerait en revue les vigilants de Buenos- Aires.
Mes lèvres se pincèrent irrésistiblement.
—^11 n'y a pas de quoi rire, fit l'un de ces deux Hommes aimables à qui je rendais si mal la courtoisie*
— Vous croyez ?
Et je courus le plus loin possible pour que mon hilarité n'explosât pas à leur nez déconfit.
La comédie humaine est composée de nombreux actes. Il en est un qui doit compter dans les plus beaux. On y voit éclater le génie.
Cet acte est celui qui traite des rapports de la police sud-américaine avec les caftanes nationaux et internationaux.
C'est puissant, magistral, tonitruant. C'est grandiose. L'invention est constante. Les scènes se chevauchent, et galopent devant vos yeux, allant d'un train d'enfer. L'admiration ne vous ouvre pas seulement la bouche dès les premiers mots, elle la maintient ouverte jusqu'à la fin de la partition. Le rideau baissé, on doit vous arracher à votre fauteuil.
Ces messieurs du Milieu sont connus de la majorité des vigilants. La connaissance est faite officiellement. Voici comment : Sauf de rares isolés, les caftanes sont un jour les hôtes de M. l'Alcade.
La première fois, il ne les lâche pas. Il en à besoin pendant dix-neuf jours,:
Dix-neuf jours parce que Buenos-Aires compte dix-neuf centres de polices.
Les caftânes les feront tous. Ils seront dûment présentés dans les différents quartiers aux gardiens de la cité. De face, de dos, de trois quarts, de profil, coiffés, sans chapeau, en veston, en pardessus, assis, debout, fumant, buvant, la rétine policière photographiera les mauvais garçons.
Cela fait — cela n'a pas été fait pour ce que §e vais dire — en avant la musique !
C'est un vigilant qui arrête un caftane et lui dit : je sais qu'un nouveau vient de s'installer dans le cuadre, fais-moi donner cent pesos pour que je lui tende la vie facile.
C'est le N° 000 qui charge un caftane de faire une collecte parmi les autres caftanes, parce qu'il vient d'avoir un enfant et que sa femme a du mauvais lait. -
C'est le pompier — le pompier ! — qui se demande pourquoi il n'en toucherait pas aussi, et qui, le soir, pensant bien qu'un étranger ne saurait distinguer si son uniforme est celui de pompier ou de vigilant, arrêté le caftane et dit : Donne-moi de l'argent du je te fais !
C'est le faux agent en civil qui travaille d'accord avec tin vigilant. Lfe faux agent s'avance, met la main sur l'épaule du coupable. J£ous yivez de
feinmes ? (dit-H. — Non ! fait l'autre. L*e civil appelle 1§ vigilant. — Vous vous trompez, répète l'autje, t — Je n'y puis rien, fait le vigilant. Voyez, c'est hp ordre* supérieur. 11 s'en va, courez après ( !) essaya de lui donner de l'argent, et il fermera les yeux si je vous relâche. C'est l'agent bourgeois cjui fait comparaître, un « hoirçme » dont il sait que les affaires marchent bien : -~ On parle de vous expulser, Je puis l'empêcher!!
L'honime comprend et verse trois cents pesos.
Cette, autre fois, Y homme est réellement expulsé. Pçs agents sont charges de l'exécution. L* « homme »■ paye largement, — C'est bien ! disent-ils. Alors dirigez- vous vers le Paraguay. Vous vous arrêterez à la première station, à Rosario, et vous reviendrez •!
U Bgent» 4s l'exécution raccompagnait jusqu'à
la gajre. Pouf simplifier les formalités ils lui prennent eux-mêmes, son billet, son billet d'aller et retour l
C'est l'agent en -bourgeois, au courant des Hfamej du milieu : -r- Ta, femme, est partie, je sais où elje est. Ppnne-mpi deux cents pesos et je te la ramène ce soif !
C'est encore les fau? agents en association avec les v^ais ; — Je suis charge de te surveiller. Ta surveillance rne coûte de l'argent. J'ai donc intérêt à' te faire ar^ter, ^ gaoins que... «— Je n'ai pas d'ar-
gent, fait l'homme. — Fais voir ton porte-monnaie ! L'homme montre le porte-monnaie. Le faux agent veut tout prendre. L'homme défend son bien. — Arrête-le, dit le complice au vigilant qui s'est avancé. L'homme s'en tire pour quinze pesos. Les ideux compères vont boire ensemble.
C'est le même couple policier, un mois après. Il assaille la même « victime ». Alors « l'homme » dit : — Ecoutez, je vois que vous êtes de « combinaison ». Vous tombez mal avec moi, je suis « démonté » mais je vous ferai connaître des Français qui ont de l'argent. — Bien ! dit le civil, alors quand tu passeras près de moi et que tu seras avec un riche, fais-moi comme ça avec le mouchoir, nous partagerons à trois.
• Eh bien ! je fus ce Français « qui avait de l'argent ». Je voulus m'offrir le luxe d'une vérification. Et je partis un soir avec l'homme au mouchoir. Nous remontâmes Charcas. Nous arrivâmes sur cette place où se trouve le théâtre du Colisée. Nous y étions déjà passé la veille ; le « couple » n'y était pas. Aujourd'hui il occupait son poste. — Allez-y du coup du mouchoir, dis-je. Mon compagnon obéit. Le faux agent s'abattit sur moi. Je me défendis d'être un maquereau. Il jura que j'en étais un. Il me dit, d'ailleurs, le voir sur ma figure. J'étais |rès fier. Bref, cela m'a coûté trente pesos, mais j'ai
marchandé. Cet argent me ferait le plus grand bien à l'heure qu'il est. Je ne le regrette pas. Quand on est en voyage c'est pour s'instruire.
C'est Romindato, employé au port et parent d'une « huile » de la police. Il fait arrêter les trafi-, quants quand ils débarquent. Le lendemain il vient les voir au parloir : « J'ai su votre malheur ! >£ Contre deux cents pesos il les fait relâcher.
C'est ce demi-personnage de l'administration policière qui perd sa femme. Le chef des Polaks (Polonais, Russes, Tchèques qui font le trafic de la Juive de Pologne) va lui porter ses condoléances au nom de la corporation. II dit qu'une telle honorable dame ne saurait aller en terre que dans un corbillard de première classe. Il sollicite l'honneur d'être chargé de ces pompes funèbres. L'honneur lui est accordé. Ce fut une première-première classe. J'ai vu passer le cortège. J'ai tiré bien bas mon chapeau.
C'est ce chef — cette fois l'histoire est ancienne (est-ce une raison pour qu'elle soit perdue ? Les jolies choses doivent être déterrées. C'est admis et même encouragé, autrement on supprimerait les archéologues. Et je vois, au contraire» qu'on les récompense.) ce chef qui part pour l'Europe, en voyage d'agrément, avec sa famille, aux frais des marchands de femmes reconnaissants*
164 u; CHEMIN OE BUBNOSrAiRES
C'est la scène classique de la présenta tien de l'arme .* un vieux couteau rouillé qui çsfdans un tiroir de la Préfecture de ppHce. 11 date, je crois, de la proclamation de 1* Indépendance.
On amène le caftane dans Je bureau du couteau* Le fonctionnaire tire le tiroir, sort Je couteau. *-?■ Vpus aviez ce couteau su? vous ? §j le caftane est un ancien, rompu aux rnpeurs du pays, il féppnd V je l'avais. On luj inflige une rmUçt (amende) de deux cents pesos. Il paye. Il est lifoe, Si c'est yn jeune à l'esprit étroit, i] proteste, i} se débat \\ jure qu'il n'a jamais vu ce couteau, Il ira à Ai^cua.nâga 1 jusqu'au jour où, dans un songe inspiré, il lui apparaîtra, qu'en effet, il possédait ce ççutegu, Il n'est pas défendu de faire de l'esprit deyant le couteau. Il suffit dç le reconnaître. -^ Ve-us ayie^r ce couteau ? — La fois avajjt, alors je pç puis l'avoir tout le temps. - — Le reconnaissez- vous, oui ou non ? — Je le reconnais parfaitement. — Peu? cents pesos de rny/fa.
Il arrive que l'homme qui vient de verser là multa soit arrêté à la sortie du temple de la police, Cela se passe, en général, Jes veilles de fête, L/ argent est nécessaire si l'on veut prorqener sa farnil]e I L'homme est contraint de reconnaître le couteau
1. La plus vieille prison de Buenos- Aiies, où l'on déverse toutes les ordures de la ville,
une nouvelle fois ! N'a-t-il plus de billets dans son portefeuille ? Il écrit un mot à sa « femme » . Le représentant de la loi file à la « casita ». La femme paye sur-le-champ, C*est pour son homme. Elle travaillera davantage.
Si <( l'homme » touthe la Quinela (jeu clandestin sur les deux derniers chiffres des gagnants de loterie) , alors, alors, le couteau monte jusqu'à cinq mille piastres !
O Etat [! O Pouvoir'! O Société, belle déesse ;f
Le Président de la République était chapeau bas. La police défilait avenue Alvéar. Sa tenue était impeccable. On lâchait dans le ciel pur, en son honneur, des pigeons dont les ailes étaient peintes aux couleurs argentines, bleues, comme l'azur, blanches, comme l'innocencell
POLAKS
Polaks !
Des landes polonaises aux pampas de l'Argentine !
Polaks !
Ce soir, dans Buenos- Aires, ce mot déclanche en moi comme une symphonie.
Je revois les villages juifs de la Pologne, et dans le même temps, je frôle du coude, le long du Rio de la Plata, des Polaks et des Polaks.
C'est de là-bas que ces hommes amènent ces filles. Même aux yeux qui ont beaucoup vu, l'Europe, notre terre, réserve de profonds étonnements. Il en est un dont je vibre encore.
C'était en mai dernier. J'allais par la campagne polonaise, à la recherche de la révolution Pilsudski. Et voici ce que je vis : un campement de Juifs,
Un campement plusieurs- fois centenaire. Pas de tentes, des maisons, des rues, une place,; même, mais un campement. Lasse d'errer, la tribu s'était arrêtée là, un jour, un jour au cours d'un siècle qui est très loin du nôtre. Et les arrière-enfants vivaient définitivement dans les demeures provisoires vieilles de centaines d'années.
Et j'eus peur. Cette ville était juive, uniquement. J'eus peur et je fis peur. Ce n'était qu'à quarante kilomètres de Varsovie, pourtant. Ne voyaientils donc jamais des gens de mon espèce ? Il en existait donc de la leur ? Je passais : les rideaux se baissaient, les fenêtres se fermaient. Des groupes de Juifs, qui occupaient la rue, se disloquaient.
Ces lévites noires, dont la crasse seule assurait les reflets blanchâtres, ces cheveux jamais lavés, tirebouchonnant sur la joue gauche, ces casquettes plates, rondes, les achevant comme un couvercle, ces barbes vierges, blondes, noires, grises, blanches, folâtres ou octogénaires ! Quelques-uns s'avancèrent et entourèrent la voiture. J'eus un frisson. II me parut que je venais de tomber dans un nid où de grands oiseaux sombres et inconnus eussent déployé leurs ailes pour me couper la retraite.
Ils voulaient me conduire chez le rabbin. Sans doute comme on amène un maraudeur au gardechampêtre,;
168 LE CHEMIN 6E BUÈNÔS-ÀIREà
Je rangeai la Voiture. J'oubliai Pilslidski, la révolution, mon devoif. Je partis à pied, mal à 1 aise, violemment intéressé.
Ils étaient plus Saisissants Çue les Jlïif& dé Jérusalem, -et ce qiiê je dis là est une serielïsê comparaison H J'âlIâU i à tria Vue ils se réfugiaient dans des couloirs mystérieux, lotit en tôuïïiàrit la tête pour rh'épièt. LèVâis-jë les yetix, lés fértêtrês du premier étage se Vidaient. Ôîi ril'êût fe£u âVéc de l'êàù, à pleins seaux, niais on rii'én eût réfusé Un vêrrè, è'ils avaient eli de l'èatf 1
Je n'avais encore Vil cela éjtf'erî pays sauvage.
Ce eariiperrient était un iriiiriensé tapis dé fumier, et les silhouettes imprécises dé ces" Juîfâ seftlblaiéht é'éleVêf dé cette litière, comme des Vapeurs qui auraient pris tirié forme vaguérnerit humaine. On Méritait que le dénuement &*étaït installé là, à perpétuité.
Derrière les carreaiix, des férrlfliès cousaient, lisaient. Les Vieilles rabattaient le rideau, lés jeunes aussi, mais avec moins de précipitation. On aVâit le temps dé . voir que quélqiies-tiries étaient jdliés.
On en avait froid à Tâme.
C est dans* ce village et dans ceux: qui lui ressemblent que lés càf taries polonais : lés Pôlâks, Vont en remonte.
tÉ CHEMIN DE BUÉNOS-AÎRES 169
Franchuchas !
Polaks' !
Les Franchuchas forment l'aristocratie : cinq pesos.
Les Polaks le tièrs-êtat : deux pesos.
La traite clés blanches, la véritable, la diose cjUe lé terme évoqué à l'imagination populaire, ce sont les hommes polaks qui là pratiquent.
Ils travaillent dans là irïisère, mais dans là rhisère qui n a pas encore trouvé 1 occasion dé se salît.
De jeunes filles, sànâ transition, ils font des filles.
Organisés à l'allemande, c'est-à-dire âVec iftéthode, ils abattent Uti ôitVtàge fotmiâàble.
Ils ne travaillent que dans la Juive.
jadis on donnait aux prisohniers dii pain et de
1 eau.
Le pain et l'eau sont ratés dans ces villages Çiic maintenant vous connaissez.
Ce sont les prisons d'Israël.
Qui ne veut sortir de sa prison ?
Qui regarde la figure de celui qui brise vos fers $
La situation est tellement celle-là que, lorsqu'un nomme polonais a porté son choix sur une juive, il appelle cela là << prendre en protection ».
Ils n'ont pas besoin de sergents recruteurs, battant dû tambour et promettant la lune !
II n'est pas un Polak de Buenos-Aires qui n'ait cinq ou six femmes. Sept. Huit !
Pourtant ils ne sont pas aimables*. Ils ont refusé deux jours de suite de me servir à boire dans leur café de Talcahano. Je n'ai pas bu. C'est tout ce qu'ils ont gagné. Et comme ils ne m'ont pas crevé les yeux, j'ai bien regardé.
Ils vivent sous une discipline acceptée et servile. Aucun étranger du même milieu, pas plus un Français qu'un Martigues, qu'un Créolo — celui-là est encore une autre espèce. Je le garde pour la bonne bouche . ! Aucun n'a jamais pu pénétrer dans leur église.
Il y a le chef. C'est un pape. Ses décisions ne se discutent pas. Quand il lance une bulle... c'est à qui l'attrapera ! Il y a le sous-chef, le secrétaire d'Etat, quoi ! Chaque province : Rosario, Santa- Fé, Mendoza a son club. Le club a son président, et le président son vice-président. Tout cela soumis à l'autorité du lanceur de bulles !
Il désigne les hommes qui partiront en remonte là-bas ! Du Rio de la Plata à la Vistule ! C'est lui qui distribue les « maisons ». C'est lui qui décide des mariages : Un mari meurt, sa veuve gagne bien sa vie, il donne la femme à un lieutenant de son choix. Mais le lieutenant versera une forte offrande au tronc de l'Eglise. C'est lui qui, régulièrement^
chaque mois, fixe la somme que chacun doit souscrire en l'honneur de la police. Les Français attendent d'être sommés. Moins combattifs les Polaks courent au-devant des agents quêteurs. Aussi sont-ils les plus aimés.
Ils ont crédit ouvert entre eux. Ils se prêtent, sans papier, des sommes que je continue d'appeler énormes ! Bref, c'est l'ordre, la discipline et l'honnêteté mêmes ; I
Officiellement ils se disent marchands cle fourrures. La fourrure, il est vrai, est également une peau ! Et les voici qui débarquent à Varsovie.
Tous ne sont pas juifs, mais les voyageurs, les maquignons qui courent les champs de foire polonais, eux, le sont. C'est indispensable pour entrer dans les familles. Leur travail n'est pas comme en France, un travail des rues, ils opèrent à domicile. Ils s'adressent d'abord aux parents, et ensuite, seulement ensuite, à la fille. Us n'enlèvent pas, ils traitent. Les familles qui ont plusieurs filles sont les plus recherchées, comme présentant deux avantages : une pauvreté plus noire, une « remonte » assurée. Ce sont des commerçants sérieux, ils prévoient ! ils a stockent » ! L'aînée a vingt ans. Ils l'épousent 1 La seconde, dix-sept ans, la troisième, quinze ans. Ils les retiennent»! Ils les feront venir à Buenos-
172 LÉ CriËMiN DE BUÈNÔS-ÀIRÉà
Aires» chacune à son tour, quand elles séïônt IflfiàféS, bonneb'à manger !
À Varsovie, à Çracovie, à Lvôff , <khs les villages comme « mon » village, dé vieilles fèfnttiés qu'ils payent toute l'année, n'ont cPàtltîé ïïiétier que de leur signaler la bonne marchandise. Telle maison ne vaut rien : les filles h ont pas dé ëànté. Se méfier de cette famille : le père et la fileté GTit l'intention de demander cher. Mais là, là et là, tti trouveras ce qu'il te convient, ô petit frère. Montretoi très religieux à tel endroit. N*époiise pas, ici, tu peux épouser là. Emmène la cadette, l'âînéé est paresseuse ! Là il n y a qu'une grand 'iiièté, elle* tie durera paà longtemps. P?ënds 1 êhfarit, c'est la meilleure affaire dli qiiàrtief. je té l'ai surveillée comme un fruit sût un âfbré. Tu n'as £ltis qu'à cueillir !
Les familles pauvres ont aussi un ttoisièiûé avantage. C'est là qiie, d'emblée, ôh trôUVé généralement les plus belles filles. Pourquoi ? Parce qu'elles sont sans maquillage, sans apprêt, satis tièfi. Qtie ne peut-on faire avec un peli d art, d'iuië déiftôiselle qui est déjà jolie, à 1 état nature ?
Ils les achètent aux parents, par tontfât. Un contrat âprement discuté, dûment signé, béllétilent paraphé. Imaginez un intérieur du ghetto de VâîéoVie, clans ces maisons dont là grande cûii? àefit lé dé-
fc£ ÇHgMIN DE BUENOS- AIRES 172
hallage, où, comme dans les caravansérails hindous on y voit de tout, des tas de marchandises et des tas d'ordures, des enfants couchés sur le fumier des vaches, des familles mélangées et ennemies, des échoppes,, des, balances, des changeurs de monnaie, des cabinets çle juristes ! Des malles en ferblanc cçlprié f des chats pelés, des chiens à jeun. La porte est fermée sur le. logis sans air. Là, le père, la mère, les petites sœurs que l'on oublie de faire sortir et qui ne jouent pas, dans un coin. Et la fille cjpnt on va trafiquer et qui jTest encore qu'une jeune fille, souvent, très souvent, unç vraiç jeune fille.
Les « contractants » sont assis autour d'une table grasse. La famille demande cent cinquante zlotis par mois, et pendant trois ans au moins. L'acheteur n'en offre que cent. Sous le souffle de l'indignation la barbe du père frémit. Il fait approcher sa fille, il la montre une nouvelle fois. Est-elle vierge ? Il le jure sur la sainte Thora. Tant de jeunesse d'une part et tant de soins de l'autre ne vaudraient pas cent cinquante zlotis ?
L'envoyé de Buenos- Aires l'emporte. Il n'aurait que l'embarras du choix ! On appose les signatures. Et la mignonne, au nom de sa religion, est engagée solennellement à ne pas couvrir de honte, en déchirant le contrat, le paraphe familiale
Une famille est sauvée de la misère!! A une autre . I
Il en arrive des fournées de dix, douze par bateaux. Les premières semaines, les Polaks ne les gâtent pas. C'est le contraire de la méthode française. En attendant le grand jour des débuts, ils les logent dans une chambre lamentable — afin qu'après la maison de prostitution leur paraisse le paradis !
Ce paradis est le long du Rio de la Plata. ;
Il s'appelle la Boca.
Et la Boca ?... Tournez la page...