LA BOCA
J'ai vu des ports. .
^— J'en aï vu. J'en ai vu... et j'en verrai encore !
Eh bien ! au nom du respect que» parfois, j'ai pour la vérité,
Au nom de mes étoiles préférées qui, ce soir, brillent au ciel,
Au nom des cheveux blonds de ma petite amie,
Voir la Bqca c'est voir aussi quelque chose.
La Boca : la bouche de Buenos- Aires.
Buenos- Aires est l'un des trois grands ports lé plus sud de la terre. Il faut encore marcher trois kilomètres pour atteindre la Boca. Regardez la' carte : vous verrez que les femmes qui sont là ne pouvaient raisonnablement descendre plus bas.
Il y a le bout du monde : la Boca est le bout de la mer.
André Tudesq - prétendait que la mer commençait à un endroit et que cet endroit était Trieste. Une fois, il me tint longtemps à ce point de l'Adriatique. Il me prouvait, à coups de raisonnements grandioses, que son affirmation ne devait rien à la fantaisie. Et devant un remous qui se produisait dans une anse, il s'écriait : Tiens ! regarde, voilà la source, ça bouillonne , !
S'il ne m'avait abandonné, moi son vieux compagnon, à Saigon, pour mourir, je l'eusse amené ce soir à la Boca : Tu.m'as confié un secret, tu m'as dévoilé la source de la mer. Je t'en remercie. Si la mer commence, elle doit finir. Et, moi j'ai trouvé le bout de la mer. Ne le dis à personne, il ne faudrait pas que l'on me volât ma découverte; regarde,; npus y sommes.;
La Boca semble une conscience qui se serait chargée de tous les péchés mortels et qui, affalée là, vivrait au milieu de la malédiction.
Le tableau qu'elle fait a la puissance effrayante du jugement dernier de Michel-Ange.
Tous ces bateaux sur le Rio n'ont pas, certainement, d/ autres missions que de courir les vastes mers à la recherche des âmes condamnées à la Boca.
Condamnées non à mourir, mais à vivre.:
De même que les orangers en fleurs embaument la route jusqu'à deux ou trois kilomètres du verger, les femmes qui se prostituent là chargent V atmosphère de compassion. "*
Une usine d'automobiles lançant sa réclame disait :
« C'est la première voiture faite en série. »
Nôtre usine à noiis est une usine à baisers. C'est l'un des endroits du inonde où, dans ce genre, l'on travaille régulièrement, mathématiquement, en série.
Les bateaux sont à l'ancre. Ce sont les petits courriers i Les paquebots dorment à côté, dans les bassins de Biienos-Aires. Cargos baladeurs changeant peaux, laine, contes et des bœufs que non seulement on a coupés en deux* mais que l'on a fait geler, pour être plus sûr qu'ils ne s'échapperont pas au cours du voyage ! Vapeurs remontant le fleuve, le remontant si haut, qu'ils vont jusqu'à une ville appelée Ascension ! Vieux petits cargotins sortant de la passe de Magellan. Derniers voiliers, prisons flottantes, où la misère des hommes est grande et qui reviennent de chercher le vent par le travers du cap Horh et les froids de la Terre de feu. Tous les traîne-patins de la mer, tous les déshérités de la navigation, tous les «.clochards » des Océans ! Tous lés fiévreux du grand large.
C'est le royaume des Polaks.
On travaille à la Bpca. Cela n'est rien. On mange, on boit ; cela n'est rien. Rien n*est rien, ni cela ni ceci. Mais la Polak ne coûte que deux pesos, et cela c'est tout !
La Boca n'a pas de maire. Est-ce parce qu'elle dépend de Buenos- Aires et qu'elle est Buenos- Aires même ? Non . Seulement le maire qui lui eût convenu n'est pas éligible. Il n'est pas de ce monde ; de plus il est hors la loi. C'est Lucifer, le maître de la danse luciférienne.
La danse de la Boca !
La danse sombre, mélancolique, brûlante de la chair solitaire. La Polak pour cavalière.
Il faut dire ce que l'on y voit.
On y voyait un cinématographe public, dont les billets s'achetaient à l'entrée, ainsi que dans tout autre cinéma. A la porte, des vigilants vous fouillaient, vous palpaient, vous désarmaient. Et Ton était poussé dans la salle comme dans un gouffre.
Lucifer était à l'orchestre et avec un bâton arraché à certaines portes de Pompéï, il conduisait, sur l'écran, les rondes aphrodisiaques.
Autour de la salle, étaient des boxes.
C'étaient quelques-uns de ces paradis que le Polak promet à la Polak.
Tandis que l'écran matérialisait devant vous ces rêves qui ne tirent leur charme que de l'épouvan-
table, la Polak, sans doute auxiliaire de la police, passait entre les rangs des spectateurs. Elle fouillait les hommes, elle les palpait et, s'ils n'avaient rendu toutes leurs armes, elle les emmenait dans le petit boxe pour procéder, selon la loi, à un second désarmement.
La baraque est encore ici, dans le Matadero (maquis). Et comme des esprits insatisfaits, des ombres, attirées là par la forte odeur du passé, rôdent autour des ruines du Temple.
On y voit, sur la scène, d'un, <c beuglant », des spectacles qui vous font, selon la nature, ouvrir ou fermer les yeux. La débauche poussée jusque-là devient presque de l'innocence. C'est pourquoi, pour mon compte, j'ai ouvert tout grands mes yeux. Et j'ai tout y\x. Qu'ai- je vu ? Ceux qui voudront le savoir n'auront qu'à m'envoyer un mot. Je leur donnerai rendez- vous, aux dames surtout, et je leur raconterai la chose pour rien. Je créerai ainsi, dans le commerce de la librairie, le supplément gratuit et oral. Je dois être un précurseur !...
Voici les bars. Dans les bars la femme vous tombe du ciel, ou rampe à vos pieds. Le ciel est représenté par une estrade élevée près du plafond. Sur cette estrade vingt- deux femmes jouent du violon. Elles jouent toutes à tour de bras ; cependant, je ne distingue que le chant de trois instruments*
Àh ! mon oreille, n'êtes-vous plus la fidèle servante de mon entendement ? Vingt-deux demoiselles jouent du violon avec passion, et cela me fait l'effet d'un trio ? C'est à sonner -la nuit chez un otorhinologiste 1
Les dix-neuf autres musiciennes n'ont pas de colophane à leur archet ! Elles ont beau frotter, jamais de fausses notes. D'ailleurs, leur archet n'est pas gour faire des notes, mais pour faire de l'œil.
Viens avec moi, petit...
Un coup d'archet dans la direction du petit \t Les servantes ne vous apportent jamais le vefre tout seul. En le posant sur la table, elles assoient leur misère sur vos genoux. Va-t-on prendre ou va-t-on laisser ? Répondez donc, va-nu-pieds des mers ! Choisissez-vous l'artiste ou la malheureuse qui ne sait même pas jouer du violon sans colophane ? Elles doivent être fatiguées, ne les faites pas trop attendre, elles viennent de loin. De Varsovie. Celle-ci est Française..
— D'où es-tu, toi ?
— D'Angoulême.
Angoulême sur top coteau Avec ta belle église en haut !
Voici les rues sentant si fort la colonie, le quai
désolé le long du Rio. Ici, au bout de la trier, elles sont venues monter la garde comme de pauvres troupiers d'infanterie coloniale...
Elles ne quitteront pas le poste à! cause du colonel !
Mais c'est le reste qui compte. l?e reste qui fait la Boca. C'est à- cause du reste que les Polaks signent des contrats dans les gourbis israélites de la Pologne.
C'est les « casitâ » de la Boca.,
Cela est insoupçonnable.
Alors dans ces « Casita » la salle de réception, fc'est la cour. Une cour éclairée seulement d'un lumignon. Cette cour, pour la comparaison, ne réveille en moi qu'un souvenir, le couloir secret des fumeurs de haschisch, au Caire.
Pas un mot, ni un geste. Ces hommes, au lieu
d'être accroupis, sont debout, épaulés au mur.
Humbles, patients, résignés comme un groupe de
pauvres, l'hiver, attendant à la porte d'un bureau
.de bienfaisance.
Ils attendront des heures cet autre pain, qu'ils viennent chercher ici.
A cause du silence religieux, on se croirait dans une église. On ne serait pas étonné de voir ces fidèles faire le signe de la croix en franchissant le seuil, Mais le bénitier manque.
C'est entrée libre !
La gardienne n'est là que pour donner un coup de sifflet en cas de contestation. Et le vigilant accourt, le vigilant à qui le maquereau donne deux pesos par jour ! Ce qui fait que la femme travaille, une fois, pour le vigilant !
La gardienne ! c'est une Chinoise très vieille et qui ronfle dans une volière désaffectée, un os 3e poulet et une écorce de banane sur les genoux.
Aussi les atorrantes en profitent- ils. D'ailleurs, ils ont des droits comme les autres à la Boca.
Tout le monde est admis à communier.
Chacun attend dans le recueillement.
On ne regarde pas son voisin. Les yeux sont fixés sur les dalles. Ils se relèvent seulement quand la prêtresse paraît. Alors tous les regards se portent sur elle. Ils retombent sur les mêmes dalles dès qu'elle a repoussé sa porte,
A certaines époques elle la repousse soixante-dix, soixante- quinze fois par jour.
C'est vrai.
Ce sont nos petites Polaks qui remplissent le contrat afin de sauver l'honneur de la famille.
Et ces hommes ? Vous croyez que ce sont des hommes qui viennent s'amuser, comme l'on dit ? Ce ne sont que des mendiants de la grande aumône.
Parfois la police fait irruption dans la Casita. Alors les mendiants lèvent les bras docilement. Et la fouille commence. J'ai vu cela, cette nuit, rue Necochea. La jeune Juive ouvrait, justement sa porte à ce moment. Elle ne devait pas avoir quitté son ghetto depuis longtemps. Elle était toute fraîche et toute retournée.
Ces quinze hommes, les bras dressés, semblaient balancer des palmes en son honneur.
Hosanna !
AU CÂMPO
On appelle Campo toutes les autres villes qui nt sont pas Buenos-Aires.
Rosario, Santa-Fé, Mendoza sont des carnpos.^
Ici la loi socialiste n'a pas joué. .
La prostitution continue d'avoir lieu en famille.
Ce sont toujours les grandes maisons chères à tout le monde : aux femmes, aux ruffians... et aux clients, ces grandes maisons où la vie est simple et l'amour compliqué.
Robert le Bleu partait justement pour Rosario, ce jour-là. Il m'emmena.
La femme qu'il avait à Rosario ne lui donnait pas satisfaction. Ce n'était qu'un « doublard » il est vrai !
Ce patron de Rosario avait écrit à Robert le Bleu, lui signalant un relâchement dans la conduite de sa « môme », de la « mollesse dans le travail », a un manque d'enthousiasme coupable ».
— C'était forcé, me dit Robert le Bleu. Une femme que l'on ne surveille pas de près, bat de l'aile. Depuis un mois je n'ai pu aller à Rosario. Ce fut une faute. J'ai trop compté sur mon influence. Le jouet ne marche plus. Je dois remonter la manivelle.
Il en profiterait aussi pour toucher ses jetons.
Quand « l'homme » est sur place, il passe tous les samedis à la « maison ». Sa femme lui remet ses jetons et, contre les jetons, le « patron » lui donne les pesos correspondants.
Et la femme ? que garde-t-elle f,
Cela dépend.
Rien, souvent. Nourrie, couchée, blanchie, elle abandonne son gain à son homme. Elle est jeune ! Elle agit sans calcul, elle se régale le cœur, comme m'a dit une fois Mademoiselle Mignon !
Le « doublard » de Robert le Bleu s'appelait Marcelle.
Justement Marcelle avait demandé trois cents pesos à son patron. Le patron les lui avait refusés. L'argent que tu gagnes est à ton homme, lui avait-il dit. C'est devant un pareil geste d'indépendance qu'il
avait écrit à Robert le Bleu : ainsi que son devoir le lui, commandait.
Le train roulait par la pampa.
— J'ai bien réfléchi, je vais la vendre, me dit Robert.
Mon travail est à Buerios-Airés. Puisqu'elle ne marche pas toute seule, je dois m'en débarrasser.
— Et si elle ne veut pas ?
— Vous croyez que je vais lui raconter mon projet ? Je vais la « plaquer » .
— Si vous la plaquez vous ne la vendrez pas.
— Mais si. Je n'ai pas besoin d'elle pour la vendre. Je l'ai d'ailleurs achetée comme ça.
— Comment ?
— Voilà six mois, à un camarade qui partait.
II m'a prévenu. Veux-tu me succéder ? m'a-t-il dit. Je te la laisse pour quinze cents pesos. Ce sera moins cher pour toi que d'aller en remonte. J'ai accepté. J'ai payé.
— Et si elle n'avait pas voulu ensuite ?
— Elle ne pouvait faire autrement. Son homme parti, on ne l'aurait pas gardée dans la maison. Qu'aurait-elle fait puisqu'elle ne sait faire que ça ?
— Et pourquoi ne l'aurait-on pas gardée dans la maison ?
— Parce que le patron est maître chez lui et, qu'entre le patron et nous..,;
— Alors ? quand une femme est entre vos mains, elle n'en sort que pour tomber dans les mains d'un autre ?
— Cela est notre principe, en effet.
— Bien ! dis-je, le tout est de le savoir, n'est-ce
pas ?
Rosario f En voilà un beau nom !
Nous y arrivâmes pour déjeuner.
On déjeuna. Puis à trois heures on pouvait voir deux hommes se diriger vers la grande maison. C'était nous.
On poussa là porte. Qu'il est doux, loin de chez soi, de retrouver une petite patrie. Tout le monde parlait français, là- dédans.
La patronne était de Montmartre.
— Rue Germain Pilon ! Monsieur.
je lui serrai la main.
Quant au patron, il ne rêvait qu'à la place Blanche.
Il eût donné tout Rosario pour prendre ce soir l'apéritif à Cyrano.
En attendant, on s'installa dans un salon.
— Eh bien ! demanda Robert le Bleu, ça ne va pas.
— Un petit relâchement, fit la patronne. Aussi,
vous la délaissez trop longtemps, cette petite,
— Je yajs la vendre.
— Ne fais pas ça ! s'écria le patron. Ce n'est pas une mauvaise travailleuse.
-™ Que voulaitrelle faire de trois cents pesos ?
— Acheter une robe !
■ — Rien de plus grave ?
. — Pour ça non ! mais tu ne lui écrivais même plus. Je vais l'appeler.
— Marcelle ! glapit là patronne, Marcelle !
Marcelle !
Une voix demanda J
— Toute seule ?
— Mais oui ! c'est Robert qui est là !
On vit apparaître un peignoir bleu, une tête brune, de belles dents, tout cela faisant tout juste vingt ansJ
— Me voilà ! fit Robert.
Ils s'embrassèrent correctement, en bourgeois.
— Eh bien ! tu n'es pas contente ?
— p Un peu !
— Allons-nous en ! fit le patron, en m'entraînant. Et nous fermâmes la porte sur le couple.
Après tout, pourquoi pas lui aussi ?
Quelle fête ! quatorze Françaises r !
Deux Bretonnes !
— Moi aussi , fit une rousse.
Alors trois Bretonnes. Une* deux, trois, quatre, cinq, six Parisiennes. Une Alsacienne. Deux Niçoises, Une de Compiègne. Pourquoi de Compiègne ? L'été, la forêt, l'occasion, les beaux automobilistes.
— Eh ! oui, fait-elle il C'est la plus fine.
— Alors, comme ça ? de Compiègne à Rôsario ?
— Oh ! pas tout de suite*
— Combien de temps ?
-*- Trois mois 1
: — Contente?
Pas trop. Enfin ! suffisamment. Alors tant mieux. Quatorze Françaises qui gagnent chacune de quinze cents à deux mille francs par jour.
Elles sont riches ?
Elles n'ont pas le sou ! Patron d'un côté, maquereau de l'autre !... Elles sont idiotes alors? Elles sont ce qu'elles peuvent !
— N'esPce pas, la Bretonne ?
— Oui, Monsieur'}!
— Ça va ! me dit Robert le Bleu. Il ne suffisait que de se montrer. Je ne la vends pas encore cette
fois. Elle n'est pas à rebours comme je croyais. Elle va travailler, désormais, de tout son cœur. Tu lui donneras ses trois cents pesos, patron. Je reviendrai la voir dans dix jours. Combien de jetons ce mois ?
— Quatre cent cinquante !
— Mauvais mois ! Mais elle rattrapera ça, n'estce pas ma petite jolie ?
Elle le promit.
J'allai à la caisse avec Robert. La patronne Iuî remit sa part : onze cent vingt-cinq pesos.
Je sortis mon crayon.
^— Je parie qu'il va encore calculer, fit Robert, en me voyant l'ustensile à la main, il calcule toujours ce copain-là !
1125 x 14,25= 16.031 fr. 25.
— En effet, fis-je, c'est maigre, mon pauvre yieux !
Il eut un geste généreux et dit :
— Je suis philosophe I