II. Ici l'auteur fait usage d'un faux nom
irons ensuite déjeuner dans mon appartement, avec ma femme et mon enfant. Vie double, vous voyez, tragique quand je songe à la femme et à l'enfant. Eux ne connaissent que Camille Fouquère.
En exagérant, et pour mieux marquer mon étonnement, je dirai que « ses » magasins étaient de vastes galeries : Meubles anciens, tableaux, pianos, marbres et bronzes. Dix employés, caissières, deux téléphones... Il savourait ma stupéfaction. De la casaque de Saint-Laurent du Maroni au patronat de Buenos- Aires ! Il était beau de pouvoir embrasser secrètement l'horizon d'une pareille carrière. On m'avait conté d'aussi merveilleuses histoires. J'en voyais une. Je revoyais" aussi ceux qui, les ayant vécues, étaient revenus sur le Maroni, .* Je ne vous le souhaite pas, Vacabana.
La Packard nous conduisit à son domicile particulier.
— A las très, dit-il au chauffeur.
Voici madame Camille Fouquère. Je dis madame parce que c'est une dame.
L'enfant, un garçon de trois ans.
Je sens que lui, l'évadé, est un peu chaviré.
Dans ses magasins, il n'avait éprouvé que l'orgueil de l'œuvre accomplie.:
Ici, devant moi, témoin muet, son cœur recevait un choc plus impérieux.
Le mortel fleuve, de la Guyane passait de nouveau lentement devant ses yeux.
C'est moi, l'invité, qui, sans en avoir l'air, pris le cocktail sur le plateau de cuivre rouge, rouge comme la terre de là- bas ! et lui passai le verre.
Sur la cheminée, une photographie. Je la reconnais ! J'avais vu la même, aussi ressemblante, hier matin !
Ah ! madame Camille Fouquère, que la bonté de Dieu vous garde d'aller jamais au quatrième étage de la Préfecture de police, dans le bureau de M. Roberto Vimez.
Il y a un cadre...
VICTOR LE VICTORIEUX COMMENCE SON RÉCITt
Vacabana Hit le Maure a tenu parole.
Je suis dans le milieu.
Le soir, à six heures, nous arrivons clans Esmeralda.
C'est la sixième rue parallèle au fleuve.
Décidément Buenos-Aires a juste autant 3e fantaisie qu'une géométrie : parallèles, perpendiculaires, diagonales, carrés. Les habitants eux-mêmes n'ont pas le droit d'être ronds dans les rues. Elle me fera prendre une crise de nerfs cette ville-là ! En revanche, il convient de dire que de tous les architectes qui l'ont conçue, aucun n'est mort d'un transport au cerveau !
Dans Esmeralda il est un café, comme les autres. Le Maure, pourtant, me conduisit là.
Ils y étaient.
kE CHEMIN DE BUENOS-AIRps 65!
Ventre-Sai^t-Gris j Belle assemblée !
Il y avait les envoyés spéciaux du faubourg Saint-Denis et du faubqyrg Saint-Martin. Marseille était représentée aussi. Il est réconfortait, loin de sa Patrie, de rencontrer des compatriotes ! *
Impression imprévue : ici, ils ne choquaient pas. Ils ne semblaient pas, comme à Paris, d'assez étranges individus. En France, dans les mil jeux populaires, ces citoyens font tache. Ils forçt tache dans le monde bourgeois. Quant à les confondre, malgré leurs habits, avec le haut du pavé, il n'y faut pas songer. A Buenos-Ajres, ils s'harmonisent admirablement avec P ensemble du paysage argentin.. «
Comme un musicien retrouve toute sa gamme eii saisissant «on instrument, je' revoyais la collection complète de mes héros. Do, ré, mi, fa, sol, la, si, do ! Pas un ne manquait ! La gueule d'amour, le beau costaud, l'impérieux petit crevé, le brun et mat méditerranéen, le gros yoyou en costume de fin gigolo, l'homme du monde que l'on ne recevait que lorsqu'il n'y a plus de monde, le sympathique et le méchant.
Le Maure parla bien.
Il dit son fait à Vincent le Négro qui se trouvait là et n! avait pas « daigné » me répondre. Je savourais, comme il convenait, cette justice que je n'eusse espérée aussi immanente <
66 LE CHEMIN DE ÊUEN0S-ÀIRÈ3
Il leur demanda s'ils comprenaient ce que je désirais d'eux. Mes personnages ont quelques défauts ; en tout cas, ils n'ont pas l'esprit l^nt. Ni ceux qui voulaient bien m'aider, ni ceux qui^ne le voulaient pas. Je passai dans le camp des premiers.: Paix sur les autres ! ou guerre, à votre choix !
Ils venaient de Paris ou de Marseille. Dans cette « église » là, il n'y a que ces deux évêchés. Ils étaient de tous les âges, de vingt-deux ans à cinquante ans. Je ne parle que de ceux qui sont encore en activité. Il y en avait de bien, il y en avait de laids. Ceci me fit entrevoir que le métier de caf~ tant 1 n'est pas ce que l'on imagine. Chez l'homme qui le pratique, ce qu'il faut de spéciale, ce n'est pas la tête, mais la mentalité. J'aurais pu être caftane, tout vilain que je sois. Quelques-uns de mes amis, encore plus vilains que moi, eussent pu être caftanes également. Cela, croyez-le, m'apparut comme assez réjouissant.
Eux-mêmes s'appellent des voyous. Ils emploient ce mot dans le sens d'anarchiste. Leur anarchie n'est pas politique mais sociale. En politique ils aiment les gouvernements sérieux, pondérés qui font le commerce prospère. Je les ai entendus applaudir
T. Caftane, mot dont les Argentins se servent pour désigner les hommes qui vivent des femmes.
à la réapparition de M. Poincaré Raymond. Ils lui accordaient leur confiance. C'est comme je vous l'affirme.
Ces anarchistes détestent le désordre. Leurs goûts sont effrontément bourgeois. Ils raffolent des pantoufles, des parties de cartes, de la chasse, de la *)êche à la ligne. Leur rêve est une maison de campagne sur les bords d'une eau douce.
Ils veulent avoir cela sans travailler. Ils n'ont pas la peur du travail, ils en ont le mépris. Ils traitent de « demi-sel » ceux des leurs qui font un second métier. Si ces derniers travaillent dans la limonade
ou le restaurant ce sont des « ragoûts ». Il n'y a pas plus bas !
C'est la seule caste de la société qui ait eu confiance dans l'avenir de la fainéantise. Ces novateurs se sont dit, avec l'Ecclésiaste, que le travail étant la punition de l'homme, ils ne travailleraient pas. Pour eux, la question est d'honneur. S'ils ne font 1 rien ce n'est pas uniquement par paresse, c'est tout juste pour la même raison que l'honnête homme ne vole pas, afin de ne pas avoir des remords de conscience.
Telle est la signification qu'ils donnent au mot ;« voyou ».
Dans leur idée, ce mot est une parure.
• Voulez-vous flatter l'un d'eux ? Tapez-lui sur
l'épaule et dites-lui : « Vous, au mobs, yous êtes un vrai voyou de cœur ! »,
Ils ont commencé jeunes ^-^ commencé par ne pas aller à l'école. Ils préféraient la maraude. Le dimanche ils rôdaient le long du marché aux puces où l'on attrape toujours quelque chose. Cela s'appelle « aller en chercher à l'étal ».
On vole une montre, on la revend vingt sous. On est pris, puis relâché : « Agi sans discernement ».
Ils traînassent, mais ils grandissent ; alors l'ap* petit se développe. Ils volent des pommes de terre, des boîtes de sardines. Cela donne soif : ils volent un litre de vin.
Seize ans ! On sent en soi ses premières forces. C'est pour s'en servir. La nature vient à votre secours : il convient de faire honneur à la nature. Ils décident d'aller « serrer » quelqu'un. Comme ils n'ont pas encore l'habitude du monde, ils sont timides, ils choisissent les quartiers hagards, les terrains vagues.
— C'était un pauvre vieux bonhomme d'ouvrier usé, Nougat — le complice — lui saute au cou. Il n'a que dix-sept ans, il n'est pas très fort ; il le serre mal. Le bonhomme crie. On lui esquinte la
figure. Je fouille les pochés, monsieur, je trouve dû tabac, des feuilles et. sept francs. On ne se rendait pas compte de nds sottises.
Ils sont « donnés ». Ainsi comprennent-ils, dès leurs débuts, que la police n'est pas douée d'une vue surhumaine, mais qu'elle a des amis parmi vos amis. Ils connaissent la Santé.
— Et c'est là que l'on apprend à vivre ! Pourquoi « serrer », vous disent les anciens. Le risque est trop gros. On va en chercher à la tôle, imbécile ! Ce qui veut dire : on fait travailler une femme * innocent ! Ils quittent la Santé en pensant à cette bonne leçon.. . Ils cherchent En attendant ils « bâluchonrient >> l .
— On est un petit gars qui n'est pas bancal. On iegarde les femhies. Elles répondertt.., Moi, ma première affaire, ce fut une crémière. J'avais dixsept ans. Elle, trente-deux. Chaque jour elle me donnait un paquet de tabac et deux francs... Moi ce fût avec une grande dinde déjà lancée. J'étais un petit poulet, elle aimait la chair tendre. Elle
nl'acheta de beaux costumes. le faisais la loi dans
l'appartement. Elle ne sortait jamais sans son chien
à gauche et moi à droite. J'étais son frèfe, qu'elle
disait à ses amis î Vous pensez si la vie était belle !