CHAPITRE PREMIER
Entre la mer étincelante et les montagnes les plus romanesques du moîide '— amas de rochers bleus, ou forêts et vergers que la neige couronne iihe grande partie dé l'année — la côte de Syrie est lin long cimetière d'antiques villes naiifragées. Tantôt elle s'étale en plage de cailloux, tantôt elle s'élève en corniche sur la Méditerranée, tantôt elle forme dans la montagne, qui ne s'éloigne jamais bien loin, de profonds
golfes de verdure, où l'olivier, le mûrier, l'oranger et les vignes s'avancent jusqu'au bord de la vague dans le blé ou dans l'orge. De loin en loin, le lit d'une rivière, torrentueuse au printemps, mais qui, l'été venu, montre son lit de cailloux blancs. Parfois aussi le marécage, la fièvre, la grenouille, le roseau.
A part Beyrouth et Tripoli, les grandes cités maritimes de jadis ne sont plus guère qu'un souvenir : Tyr qui s'appelle Sour, Sidon qui se nomme Saïda ;Byblos, le plus fameux sanctuaire du paganisme agonisant, dont les Turcs ont fait Djebaïl ; Aradus, dans son île, plus vieille que Tyr et que Sidon, et où s'élevaient des édifices plus hauts que ceux de Rome même ; Antaradus, en face, dont l'ancien nom se cache sous celui de Tar-
tous ; Laodicée, la Latakieh d'aujourd'hui, célèbre dans toute la Grèce pour son élégance et ses plaisirs, et tant d'autres villes encore dont il ne reste plus qu'un nom au fond de la mémoire et nulle trace sur le rivage.
Il faut des yeux d'archéologue pour découvrir quelque vestige des civilisations qui ont jeté ici tant d'éclat. Des nécropoles dans les rochers, des auges de sépulcres, des meules, des pressoirs, des grottes autrefois habitées, des débris qui se distinguent à peine de la nature environnante, c'est à peu près tout ce qui demeure de l'aiitique Phénicie. Les temples, les cirques, les théâtres bâtis par les Romains et les Grecs ont, eux aussi, disparu, sans laisser les ruines grandioses qui frappent si fortement l'esprit de l'autre côté des montagnes, à
Baalbek, à Palmyre, sur la piste qui mène à l'EHphrate. Lassée de son passé si lourd, cette rive syrienne est retournée depuis des sièc|es à l'oubli, au farnierite, à ses petits trafics, à ses petits çafé^, à une molle vie paresseuse que |a mer elle-même ne semble plus tenter, par c'est à peine si l'on voit sur ces eaux phéniciennes, la barque aux deux voiles croisées que les Turcs appellent hirondelle. Les grandeurs d'autrefois ont sombré dans une paix bourgeoise, tout occupée à se mettre à l'abri du vent de mer et du soleil. Avec la force d'une pierre qui tombe, le néant et la solitude se sont établis dans ces lieux qui n'offrent plus au voyageur que leur aimal^le turquerie, leurs arcades, leurs fenêtres en ogive, leurs étalages de fruits pas mûrs, leurs carafes de sirops multico-
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lores, leur paresse, leurs parties d'échecs; ou de d^mes, leur çiir de dirf»^pc|ie é^efnel... C'est toujours grçicieux et charmant, comme partout où le Turc a installé sa vie inorte, sa fantaisie, son café et sa mosquée. Mais quel pauyre son de g^relot cela fait dans l'eisprit auprès de la grande rumeur qui, parei||e au bruit des vagues, monte des lointains du temps !
Cette côte syrienne, c'est le chemin des dieux. Jjà se sont embarqués vers le monde grec et latin tous le§ Ba^l, tous \es Moloch, tou? les Melkarth, toutes les Astarté, toutes les divinités païennes de la Syrie et de la Babylonie. Venues à pied de Palestine, |os penséçs de la Judée ont suivi ce rivage pouy prendre le large à le^r tour. Et dans le trouble mystère de la rêverie religieuse,
le son aigu des flûtes et les cymbales païennes accompagnent toujours ici, pour une oreille attentive, le tintement des cloches.
En arrière de Byblos s'élève, par gradins, jusqu'aux neiges, le pays de rochers, de précipices et de forêts qui a vu naître Adonis. La divine Astarté, qu'on adorait depuis longtemps en Syrie (et qui, errant dans ces montagnes, avait suivi peut-être le même chemin que moi-même), l'aperçut un jour qui courait après quelque bête des bois ; et oubliant du coup le ciel babylonien d'où elle était descendue, elle s'éprit du jeune chasseur, beau comme le printemps de la terre. Quel dieu jaloux de leurs amours voulut y mettre une fin? Car sans nul doute c'était un dieu, caché sous une
forme immonde, le sanglier qui éventra le bel adolescent à la chasse. Où étiezvous alors, Astarté? Qui vous apporta la nouvelle? Qui conduisit vos pas rapides par les prairies escarpées, au fond desquelles on voit briller les eaux où se baignait votre amant? Vos pieds s'écorchaient aux épines, et il en naissait ces roses rouges qu'on voit dans ces hautes vallées et qu'on aime cueillir au passage. Adonis put-il entendre vos cris et vos gémissements? Les uns prétendent que vous avez changé son corps éblouissant en cette fleur de l'anémone sanglante et qui dure si peu. D'autres disent que vous l'avez enfermé dans ce rocher dressé sur la pente sauvage, et où j'ai touche de mes mains le bas-relief usé, où l'on devine votre visage en larmes et le chasseur blessé, son épieu à la
main, 4eva^t la bête meurtrière. Tout le monde savait autrefois que, chaque an- |îée, vou§ descendiez au sombre Royaufne des Morts, daps la triste demeure où la poussière recouvre le portail et le ver^'ou, pour y chercher Adonis, ^j longtemps que durait votre voyage, l'amour perdait sur terre son pouvoir, hommes et bêtes étaient sans désirs, les plantes demeuraient endormies, l'univers allai^ périr. Alors, la Reine ô,es Ténèbres vous rendait le bien-aimé.
Vous remontiez tous les deux à \^ lumière. Amour, fo^'ce, jeunesse ressuscitaient sous vos pas. Puis de nouveau, recommençait la chasse fata|e d'au- ^onine ; votre amant, une fois de pbx?} toipibait sous les coups du sanglier, et une fois de plus vous retourniez le chercher parmi les ombres...
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Quand j'ai visité la vallée où coule je fleuve Adonis, on voyait bien que la déesse avait retrpuvé son amant. Je ne les ai pas rencontrés, mais ils étaient partout, dans ces ravins, dans ces eaux bondissantes, sous ces noyers, sous ces platanes, parmi ces mûriers et ces vignes, dans cette nature sauvage et idyllique à la fois, où l'arbre et le rocher, le soleil et la brume vivent de compagnie, et où tout à coup un frisson, d'une tristesse inexprimable, pénètre votre enchantement. E|ien des fois j'ai cru les surprendre près 4e la source, au bord du torrent. Je trouvais l'herbe foulée, niais le couple diyin avait fui, sans doute effarouché par le pas de mon mulet.
Tout le jour j'avais cheminé à travers de hautes prairies, et Ja nuit approchant, je sentais tomber sur moi l'indifférence
qui naît de la fatigue et d'une admiration trop longue, quand tout à coup je fus saisi par un spectacle dont la grandeur dépassait de bien loin ce que j'avais encore vu. Au-dessous de moi s'étendait un cirque immense, d'une désolation infinie, où s'élevaient tragiquement des thuyas tourmentés, fatigués par le vent et les années, divisés en plusieurs troncs, et qui me faisaient penser à ces chandeliers juifs aux gros cierges tordus qui meublent les tristes synagogues du ghetto de Jérusalem. De l'autre côté du cirque se dressait une falaise, de quelle hauteur, je ne sais, mais formidable, à pic, un mur superbe, couleur de cendre, dont le sommet ne se distinguait du ciel que par une ligne un peu plus claire. Dans cette muraille surprenante s'ouvrait une porte gigan-
tesque, évidemment taillée par la nature, mais aussi, j'imagine, un peu arrangée par les hommes. Et de cette porte, très haut, s'échappait, d'un seul bond, toute une rivière écumante, comme si derrière cette falaise s'étendait un profond étang dont on aurait levé la vanne.
C'est la source du fleuve Adonis, l'endroit où la piété païenne a placé la rencontre de la déesse et du chasseur. Dans cette retraite de la montagne, si secrète et singulière, au pied de la falaise abrupte, devant la masse d'eau qui tombe de la porte mystérieuse, des foules immenses, surtout de femmes, venaient pleurer Adonis. Au son des tambours et des flûtes, dans la vaste cour du sanctuaire, les pleureurs et les pleureuses psalmodiaient les thrênes funèbres où Astarté s'efforce d'apitoyer l'enfer sur
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Thërbe sans racines et sur le blé sans épisj sur la rivière que les jjoissons abandonnent, sur la forêt où l'arbre se dessèche, feur le jardin sans ruchers et sans vignes, et la {)rairie Sans fleurs, et la maison d'où la vie, avec le désir, est partie... Une fois au iholiis dans leur jeunesse, les fëmities dû Liban venaient offrir ici leur chevelure à là déesse, ou se donher en sacrifice à l'amour d'un étranger. On entendait de longs sanglots, et dans le bois sacré, dorit ces thuyas sont peut-être un vestige, d'étranges plaintes amoureuses.
Quel silence, ce soir, troublé seulement par le fracas de l'eàu qui grandit avec la nuit ! J'écoute. t*às ùii gémissement, pas un sanglot, pas un soupir.
Toujours cette eaîi qùî tombe, et d'un bruit toujours pareil s'écrase en gerbes
LA VALLEE D'ADONÎS 13
éblouissantes stir le rocher poli, donnant pour rien, pour moi, pour la solitude de la nuit, la même fête magique qu'elle offrait à la multitude des pèlerins asseinblés. Quelques assises de pierre, à peine distinctes dans les ténèbres que répandent sur elles des chênes verts et des iloyers, c'est tout dk qui teèie duterriplë. La nymphée, que Renan a vile encote, a été réëemnient engloutie sous un ébdùlis de la montagne, et personiïè rië dirgt jamais l'emplacement du bois sacré où s'unissaient si hardirtient Ik religion et l'amour. Tout est bieh aboli de 6e culte audacieuîà qui etlivra jadis des millions et des millions d'êtres, et que ceè Syriens migrateurs avaient répandu dans le monde, jusqu'à la mer dé Thùlé. Et ce (^ui rend ce lieu Si solitaire, ce n'est ^às l'àbsënce de vie et
de toute présence humaine (il y a des lieux aussi perdus et qui ne donnent pourtant pas l'impression d'être aussi seuls), c'est de penser que, depuis des siècles, janaais plus aucun esprit, aucune imagination ne vient de nulle part s'y poser. Une vague angoisse étreint le cœur. La solitude, ah ! ce n'est rien. Le terrible, c'est l'abandon, c'est l'oubli. J'étais là, dans la nuit tombée, sur mon mulet immobile, devenu pierre moi-même au milieu de la pierraille.
Devant moi, l'énorme mur lisse, et sa porte qui ne se ferme jamais. Derrière, le grand amphithéâtre de roches éboulées, où les thuyas dressaient, de place en place, leurs candélabres éteints. Tout paraissait également déserté des dieux et des hommes. Le ciel était d'un bleu presque noir. Une étoile y brillait pour-
tant, juste au-dessus de la falaise et de l'eau miraculeuse. Je ne pensai d'abord qu'à me plaire à cette présence étoilée, qui venait de si loin nous tenir compagnie, à ma bête et à moi. Dans ce lieu désolé, nous n'étions plus tout à fait seuls. Mais je ne saurais exprimer le vague enthousiasme qui me prit, quand cette idée toute simple me vint : « Mais cette étoile, c'est Vénus, c'est la divine Astarté ! »
Soudain, du fond des ténèbres où s'enfonçait le paysage, jaillirent des éclats de lumière, des torches de feu échevelées qui s'agitaient çà et là. Une douzaine de brandons enflammés descendaient vers la source, faisant surgir des pans de l'étrange décor qui s'éclairaient sur leur passage, des rochers, des arbres tordus, et d'autres cascades encore qui s'échappaient de la falaise, et que ces
lueurs mouvantes faisaient rougeoyer un instant. Le spectacle était prodigieux de pittoresque inattendu. Ce qui le rendait plus fantastique, c'était sa profonde harmonie avec le caractère de l'endroit. Jadis les visiteurs nocturnes de la nymphée et du temple ne s'éclairaient pas autrement. Et quand je songe à cette féerie, à ce retour miraculeux vers des temps très anciens que ces flammes ressuscitaient sous mes yeux, je me demande si tout cela je ne l'ai pas rêvé, si ces torches ont brûlé ailleurs que dans mon imagination, et s'il se peut vraiment que le hasard, la divinité, ma chance m'aient si bien servi ce jour-là.
Mais je ne rêvais point. Les torches bondissaient et s'avançaient rapidement. Ce n'était pas un groupe de païens attardés, c'étaient les gens du
village d'Afka qui, avertis de ma venue et surpris de ne pas me voir encore, se portaient à ma rencontre avec des branches de pins embrasées. Sans eux et laurs brandons, comment aurais-je fait pour trouver dans la nuit le petit village perdu de l'autre côté delà rivière, en haut de ce sentier traversé à chaque instant par le ruissellement des cascades, et sur lequel mon mulet avait peine à tenir debout? J'avais dû mettre pied à terre, et, glissant, pataugeant dans l'eau, sautant d'une pierre sur l'autre, au milieu de ces villageois qui, pour me faire honneur, s'étaient mis à chanter, sur un rythme monotone, quelque chose d'incompréhensible mais d'aussi accordé au paysage que leurs romanesques flambeaux, je finis par atteindre iVfka, qu'illuminait un feu
de joie sur la terrasse de la maison où je devais passer la nuit.
Un énorme festin, tous les notables du pays et quatre curés maronites réunis autour de la table, le vestibule plein de curieux, des serviteurs affairés, de nombreux discours au dessert, un long poème à la louange de la France bienaimée (œuvre d'un poète du cru ruiné par les vers à soie, et que la poésie console des méfaits de ses cocons) ; le lendemain matin, une aubade donnée par des Bédouines montées deux par deux sur des chameaux et qui, l'une en face de l'autre, leurs jambes enlacées pour se tenir en équilibre, chantaient, elles aussi, d'interminables poésies, tout en agitant d'une main un petit mouchoir de soie et de l'autre un drapeau tricolore ou une branche de noyer ; des danses,
des rondes plutôt au son d'une flûte de Pan accompagnée par des cymbales, et, pour finir, un baptême !
Ah ! le curieux baptême, et qui allait rejoindre, comme toutes choses en cet endroit, des vieilleries toujours vivaces ! La cérémonie se passait dans une chambre de la maison. Un des quatre curés de la veille fit les onctions sacramentelles ; puis, à chacun des assistants on remit un cierge allumé, et, derrière la marraine et le parrain qui tenait l'enfant dans ses bras, tout le monde en procession (y compris les Bédouines qui paraissaient charmées d'avoir ce cierge dans la main) tourna trois fois dans la pièce, tandis qu'un des ecclésiastiques, armé de ces mêmes cymbales qui tout à l'heure faisaient danser les jeunes musulmanes descendues de leurs chameaux, cho-
quait l'une contre l'autre les plaques de cuivre retentissantes, suivant une joyeuse cadence. Elles venaient de loin, ces cymbales ! Et ce prêtre cymbalier, barbu, les cheveux longs, coiffé du bonnet cylindrique que l'on retrouve si souvent sur les bas-reliefs anciens, et tout ravi de sa musique, lui, non plus, il ne datait pas d'hier ! Je l'imaginais fort bien dansant quelque danse rituelle, en bas, près de la source, dans le temple d'Astarté !
Le baptême achevé, je regagnai Byblos par des sentiers vertigineux audessus du fleuve sacré. Çà et là des villages qui portent de vieux noms syriaques rappellent, par leur signification désolée, que Vénus s'y est arrêtée pour se livrer à sa douleur. Ce mur de temple en ruine, d'un magnifique appa-
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reil, marque la place de la demeure du divin adolescent. Ces deux rochers, placés au bord du sentier comme les vantaux d'une porte, montrent sur leur double battant le même chasseur et son épieu, et la même femme affligée que j'ai vus hier sculptés sur un rocher de l'autre rive. Dans un tout petit champ de pois chiches et de tabac, cet amas de pierres sur lequel poussent des passeroses, et où se déchire en passant un voile de nuées, est célèbre comme un des endroits où la dévotion populaire a enterré son jeune dieu, en attendant qu'il ressuscite. En vérité, le chemin que je suis est un chemin de croix d'Adonis...
Toujours le même pays romanesque, rochers bleus, précipices, grands colloques des falaises grises au carrefour des torrents, cimes arides ou couvertes
de chênes, vallons de platanes et de noyers, idylliques vergers en gradins qui forment des balcons de verdure, des terrasses de mûriers, des amphithéâtres de vignes, des divans de blé ou d'orge. Mais comment dire le secret, la buée, l'odeur que la légende laisse traîner sur cette vallée, du mystère de laquelle elle-même est évidemment sortie?
Voilà bien l'incommunicable 1 Amour, vénération des forces naturelles, inquiétude des saisons, trouble sensuel du printemps, brume, soleil, grâce et sauvagerie, joie et larmes, certitude fugitive qu'on ne meurt que pour renaître, le mythe d'Adonis est partout autour de moi. Je nie sens frère de ce rocher, je prête des pensées à cet arbre. Il me semble que la barrière qui me sépare du monde des choses s'est faite si trans-
parente et fragile qu'avec un léger effort je pourrais l'écarter de moi, comme on fait d*un songe imbécile. Et aujourd'hui qu'en écrivant ces lignes dans la nature la plus paisible, devant un jardin de curé où, entre des carrés de buis, fleurs et légumes se mêlent, je vois bien que lorsque j'essaie de ressusciter en moi le souvenir des divines fantaisies, violentes ou gracieuses, où s'est complue la nature au Liban, j'en arrive toujours, par une fatalité qui doit bien avoir sa raison, à la vieille fable païenne, au vieux mythe d'amour et de mort qui, pendant les deux jours où j'ai suivi, de ravin en ravin, le sanglier, la déesse et le chasseur, avait repris pour moi autant de force et de jeunesse qu'au temps où les foules païennes se rendaient en procession à la source de l'Afka, pour y pleurer Adonis,
On m'avait dit à Beyrouth : « Vous allez être déçu. Cette forêt de cèdres, dont on fait tant de bruit, mais ce n'est rien du tout ! Quelques malheureux arbres qui végètent et qu'on peut compter sur ses doigts, cela ne vaut pas le voyage. Allez-y tout de même, vous ferez une belle promenade. »
Et c'est vrai, ce n'est rien, ce petit nid de cèdres, perdu dans un creux de montagnes, parmi les plus hautes cimes
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du Liban. Trois ou quatre cents arbres environ, qui feraient à peine le parc d'une gentilhommière du Poitou. Mais certes si, ils méritent le voyage ! Et leur petit nombre même ajoute beaucoup à l'émotion qu'on ressent au milieu d'eux.
Dans l'Atlas marocain, j'ai vu ces arbres, par grands troupeaux, descendre et remonter les pentes, et sur des lieues et des lieues je me suis promené sous leurs vastes ramures étagées, qui semblent protéger toutes choses d'un geste de bénédiction. Mais là-bas, chez les Berbères, notre imagination seule en fait des arbres bibliques. Ils sont si loin de la terre de Judée ! Le sol dans lequel ils s'enracinent n'est pas celui d'où est sortie la flore de l'Ancien Testament ; leurs ancêtres n'ont pas fourni
les poutres du palais de Salomon ; et toujours, au milieu d'eux, il manque quelque chose que ni leur nombre ni leur magnificence ne réussissent à créer. J'ai senti cela bien vivement quand je me suis trouvé, l'autre jour, à la limite des neiges, dans ce petit bois sacré, plus resserré sur lui-même que je n'avais imaginé. J'étais parti en auto, le matin, de Tripoli, et il y avait déjà trois heures que je m'élevais dans la montagne, audessus des précipices, par des chemins en labyrinthe, où l'esprit n'est plus que virages, tournants dangereux, vertige et chute. Au loin, très haut, j'apercevais par instant une petite tache sombre, grande comme le creux de la main, dans le pli d'une cime dénudée, où glissaient des tramées de neige, pareilles à des ruisseaux de lait. Mais au milieu des
mouvements et des bonds fantastiques du plus turbulent paysage, comment prendre garde à ce rien, à ce buisson, à cette ombre? Et puis, à chaque instant, les détours du chemin bousculaient l'horizon, et la petite tache noire disparaissait Dieu sait où.
Enfin la route à bout de forces et finissant par renoncer à ses tours prestigieux pour atteindre les sommets, je quittai ma voiture et ses vertiges, et je montai sur un mulet avec la satisfaction qu'éprouve à toucher terre un passager malmené par toutes les vagues de la mer.
Genêts en fleurs, odeur de miel, fraîcheur de neige avivée par le soleil... mais les cèdres, où sont -ils? Du fond du ravin où je grimpe, je vois seulement des peupliers qui dessinent un bord de ruis-
seau ; de beaux noyers qui se font rares ; et là-bas, des cascades qui tombent de très haut, d'un rocher brûlant et neigeux, éclatantes, comme immobiles, et qui semblent si mystérieuses parce qu'on ne voit pas leur mouvement et qu'on n'entend pas leur fracas.
La crête des montagnes paraît maintenant toute proche. Dans cet étroit espace qui reste entre moi et les neiges, cil peuvent-ils bien être, les cèdres?
Comment font-ils pour se loger?... J'arrive sur un étroit plateau, je traverse un tout petit champ, et, dans une cassure du sommet, sur une légère éminence, de nouveau la tache d'ombre apparaît.
Cette fois, ce sont eux ! Le buisson sacré est là.
Quatre cents, c'est possible. On n'a pas même l'impression qu'il y en ait
tant. Un mur de pierres les entoure.
C'est une troupe de moutons parquée dans son enclos. Quelques-uns se sont échappés et vagabondent en dehors, sur la pente dénudée. Je pousse une porte mal fermée. J'entre. Il y a là un gardien comme dans un square. Un gardien !
Pour qui? Contre qui, dans ce lieu inaccessible, où s'égare de temps en temps un voyageur de Tripoli?... Un gardien contre les chèvres, pour défendre les plants minuscules, qui remplaceront, si Dieu le veut, les centenaires dont la foudre, le temps, et sans doute aussi Tennui de durer éternellement, finiront par venir à bout.
Je donne à garder mon mulet, et me voici sous les ramures. Le sol est tout feutré d'aiguilles qui forment un sourd tapis brun, égayé de myosotis et de per-
venches. Des rossignols chantent de tous côtés. Ce bois sacré est un bocage. Ici, comme dans la forêt marocaine, les arbres sont largement espacés, pour laisser les branches puissantes étaler à leur aise leurs vastes prairies aériennes. Un nuage traverse le bois. Il me touche l'épaule, me caresse la joue et s'en va. Un instant, les oiseaux se taisent, puis de nouveau tout chante, et des cascades de lumière ruissellent d'étage en étage sur les escaliers de verdure.
Il fallait bien une chapelle dans ce sanctuaire forestier ! Naturellement elle -est là, bien humble, plutôt laide, quatre pauvres murs de terre sèche et un toit de tôle ondulée. A côté, une cloche suspendue à deux piquets. J'agite le battant, et le bois entier retentit d'un admirable son, clair comme un vers de Lamartine...
Quand il est venu là, cette chapelle existait -elle? Cette cloche, l'a-t-il fait tinter? A-t-il entendu, comme moi, ce beau son, couleur de ses rêves?... Je cherche l'arbre sacré où il inscrivit son nom dans l'écorce, ajoutant ainsi une ligne au volumineux corpus d'initiales et de mots gravés, qu'on appelle au Liban, d'assez plaisante façon, le Livre des fous. Je le découvre vite au milieu de la petite assemblée. C'est un des arbres les plus vieux, les plus énormes, les plus étrangement tordus, avec des parties déjà mortes et ivoirines, et dont les branches basses s'étendent au-dessus du sol comme les bras convulsionnés de quelque hydre fabuleuse. Certainement un des sept arbres que le poète, emporté par son imagination, déclare contemporains des patriarches !... Le nom est
là, en belles capitales ; celui aussi de sa fille Julia, et cet autre d'un inconnu qui les accompagnait. La lèvre de la plaie dans Técorce s'est un peu refermée et mange les premières et les dernières lettres du nom. Je regarde, certes avec piété, mais aussi avec l'embarras qu'on ressent dans les circonstances où il faudrait avoir (on se l'imagine du moins) quelque pensée sublime, et où fâcheusement il ne vous en vient que de médiocres. Alors, je ne trouve rien de mieux que de ramasser par terre quelques pommes tombées, que je choisis parmi les mieux faites, pour les rapporter à mes amis. Et je dois, hélas ! confesser que le cadeau leur parut mince !
A présent, j'ai fait le tour des curiosités du lieu. On le voit, ce n'est pas bien long. Mais pourquoi sont-ils là, ces
cèdres? et pourquoi si peu nombreux?
Que sont donc devenus les autres, qui couvraient toute la montagne? C'est dans cet air léger, au milieu de ces neiges qui brillent à travers les branches, parmi les chants des rossignols, une rêverie qui n*est pas près de finir, car on la laisse ici en partant, et tous ceux qui viendront ensuite la recommenceront à leur tour.
Rien n'empêche d'imaginer que ces cèdres du Liban ont suivi la fortune des dieux auxquels ils étaient consacrés, et qu'ils ont disparu avec Moioch,Melkarth, Adonis, Astarté qu'on adorait dans ces hauts lieux vitupérés par les prophètes. A moins qu'on ne se plaise à concevoir je ne sais quelles transformations du sol et du climat, qui font que ces arbres ne trouvent plus à vivre, au milieu de cette
nature^ le même plaisir qu'autrefois.
Pour moi, ils m'apparaissent comime des hors-la-loi, des proscrits, des êtres d'un autre âg«e qui, pourchassés, traqués par je ne sais que) destin mauvais, ont cherché un refuge dans ce creux de montagne, pour y poursuivre en liberté les rêveries qui leur plaisent et dédaigner l'univers. Leur sort, en somme, est à l'image de cette chrétienté libanaise qu'on appelle maronite, du nom de son patron Maroun, et qui, elle aussi, s'est réfugiée dans ces vallées inaccessibles, pour défendre, contre l'Islam qui la pressait de tous côtés, quelques idées particulières qu'elle avait de la vie et de la mort.
Ces Maronites étaient, sans doute, d'anciens adorateurs d'Adonis et d'Astarté, convertis au christianisme, après que l'empereur Constantin eut détruit
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par le fer et par le feu tous les eaiictuaix'es que la ferveur })aïenne avait multipliés en ces lieux. Aux mêmes endroits où leurs ancêtres avaient dressé des autels au Soleil, à l'Étoile du Soit) à toutes les forces de la nature, ils ont élevé des chapelles en l'hoimeur de Jésus et de Marie. Sur leur patron Maroun je n'ai que des idées assez vagues, mais 81 j'en crois* les discours des curés du Liban, ma foi, c'était un seigneur ! Il semble bien que, sang lui, les puissantes vagues musulmanes, qui du fond de l'Arabie et de l'Euphiate venaient battre la montagne et la côte syriennes, auraient à la fin* submergé les malheureux îlots chrétiens qui, par miracle, tenaient encore. Ce Maroun les a ramassés là-haut, près du petit troupeau de cèdres. Et les hommes, comme les
arbres, ont éiiergiquement vécu. Organisés à la manière féodale, sous la direction de leurs prêtres et de quelques grands propriétaires, ils ont fait de leur montagne la forteresse du christianisme au Levant, quelque chose d'assez pareil à un immense château franc. Si longtemps qu'il y eut des croisades, on les vit toujours aux côtés des princes amis de Dieu, et quand les invasions mongoles eurent achevé d'anéantir ce qui pouvait rester encore de christianisme en Syrie, ils continuèrent la résistance, jusqu'au jour où François I^^ obtint pour eux dans l'empire turc une situation privilégiée. Voici dix siècles qu'ils sont là, cultivateurs, pasteurs, hospitaliers. Plus heureux que les cèdres, ils se sont même donné du large et répandus dans le Liban tout entier. Et comme il fallait
subsister au milieu de cette âprcté sauvage, ils ont travaillé leur rocher avec une patience inlassable ; ils l'ont sculpté, pour ainsi dire, transformé en terrasses, en jardins suspendus, en vergers aériens, en quinconces de mûriers, en pergolas de vignes ; ils en ont fait un surprenant chef-d'œuvre ; et devant ces champs inaccessibles, ces cultures arrêtées sur des pentes vertigineuses, ces villages en plein ciel comme des nids de pies, ces gracieuses maisons en arcades, avec leurs bonnets de tuiles rouges, penchées sur le ravin, on songe invinciblement à ces extraordinaires bibelots, à ces étonnants tours de force que réalise avec amour, pendant des années et des années, quelque artisan passionné.
La vallée par où je descends est la vallée, par excellence, de la sainteté
maronite. Sa rivière, qu'on appelle la Kadicha, la Sainte, ne s'élance pas d'un seul bond hors d'une porte mystérieuse, comme celle du fleuve Adonis ; elle ne semble pas s'échapper des profondeurs d'un temple, mais c'est aussi une origfine bien digne d'un fleuve religieux que de prendre sa source près des cèdres et de paraître jaillir de ces grands arbres bibliques... Sur les cimes, les pentes, au fond de la vallée, ou bien creusés dans les rochers, on n'aperçoit qu'églises, chapelles, monastères et cellules. Toute une vie mystique s'est accrochée aux broussailles, suspendue aux précipices.
Soldats, évêques, prêtres et moines ont si bien chassé d'ici jusqu'au souvenir des dieux païens, que les gens de ces montagnes, qui ont gardé cependant plus longtemps que tout le monde leur
fidélité aux divinités anciennes, prétendent n'avoir jamais connu d'autre Dieu que celui d'Abraham et de Jacob. Cette Kadicha est devenue la vallée de Jésus, comme l'autre, là-bas, est la vallée d'Adonis. Les deux ravins jumeaux ne sont séparés Tun de l'autre que par les grands murs de rochers, dont je suivais la crête, l'autre jour. Les deux rivière© ne se rencontrent jamais, et leurs pensées^ elles aussi, ont l'air de suivre des chemins bien différents. Mais toutes deux sortent des mêmes neiges, elles ont le même aspect, elles roulent avec le même bruit, dans un paysage tout pareil, et pour qui les voit de haut, elles éveillent dans l'esprit des sentiments très voisins. La même profonde imagination de mort et de résurrection a toujours inspiré les Sémites de Syrie. Sur les
rives du fleuve Adonis, comme au bord de la Kadicha, on s'est représenté le divin sous une belle forme humaine, qui succombe en apparence à la mort. Mais la mort ne signifie rien, on ne nieurt que pour renaître. Toujours le dieu ressuscite !... Une page de saint Jérôme semble dire qu'à Bethléem la grotte, où est né l' Enfant-dieu, se trouvait dans un petit bois consacré à Adonis. Suivant d'autres exégètés, le texte signifierait, au contraire, que ce n'est qu'après la mort du Christ que l'empereur Adrien, dans son désir d'étouffer la religion naissante, installa, au lieu même d'où elle était sortie, le culte du Chasseur divin. Avec le nuage qui passe et les eaux bondissantes, le souvenir de ce vieux texte m'accompagne dans ma promenade.
Quelque interprétation qu'on lui donne,
on voit se mêler un instant, dans l'ombre de la grotte sacrée, les visages du fils de Marie et de l'amant d'Astarté. Et cette rencontre divine, qui, là-bas, à Bethléem pourrait sembler sacrilège, paraît ici naturelle.
Quelle surprise de les trouver là, ces grands morceaux de France, ces châteaux merveilleux que des gens de chez nous, Normands, Wallons, Flamands, Aquitains, Provençaux, ont bâtis le long du chemin qui conduit à Jérusalem ! A Byblos, à Tripoli, à Banyas, à Tartous, à Latakieh, leurs puissantes masses guerrières se dressent au-dessus des petites villes naufragées ; ou bien dans un endroit solitaire, en retrait du rivage,
ils enferment quelque haut sommet dans la ceinture qui, de loin, paraît intacte, de leurs murailles et de leurs tours ; ou bien, sur une cime de ce pays tourmenté, et surveillant un immense, horizon, ils sont comme les bornes épiques de ce qui fut jadis le Royaume franc de Syrie.
Par les sentiers abrupts, au milieu de la pierraille et des arbustes parfumés, je suis monté jusqu'à eux. J'ai passé des après-midi entières dans leurs enceintes envahies par les figuiers et les hautes marguerites jaunes où il faut renoncer à se frayer un passage, et parfois aussi encombrées des masures de pierre et de boue d'un pauvre village indigène. Le pas de mon cheval ou de mon humble mulet franchissant la poterne et les longs couloirs voûtés de ces
glorieuses forteresses, sonnait bizarrement dans mon cœur. Avais-je par hasard l'illusion d'être devenu une minute quelqu'un de ces moines guerriers, Hospitaliers et Templiers, qui résistèrent ici deux siècles à tous les assauts de l'Islam?... Partout, dans ces immenses ruines, d'énormes choses presque intactes. Un instant, on reconstruit tout, mais tout s'efface aussitôt. La réalité vous reprend, et de nouveau tout s'écroule. On ne voit plus que des détails dans la masse éboulée, un donjon, un escalier merveilleusement ajusté, une voûte de chapelle, et sur les pierres bien travaillées le petit signe émouvant, presque invisible, le hiéroglyphe dont l'ouvrier champenois, picard, ou de quelque autre province, a marqué le bloc qu'il a taillé.
Et sans doute il y a eu chez nous des bâtisses aussi surprenantes que le Kalaat El Hoson, le Château Blanc de Saffîta, le Sahioun, le Markab, le Château Pèlerin des comtes de Toulouse à Tripoli. Mais nous avons jeté bas ce grand orgueil féodal ; il n'en subsiste çà et là que de vagues débris sans forme. Et n'est-ce pas étrange qu'il faille venir chercher en Orient, au bout de ce long chemin de Syrie, ces revenants, ces grands fantômes de notre féodalité?
De quel pas les chevaliers d'Occident et les foules qui les suivaient, ont marché sur cette terre ! Le Bédouin, Khômme de la tente, ou même le citadin de Damas et d'Alep, habitués à des eonstruetions fragiles, voyaient avec une stupeur consternée se dresser sur les hauteurs ces formidables murs de pierres qui éten-
daient une onibre d'épouvante jusqu'à l'Euphrate et au Tigre. Auprès de la gi^ande aventure que recouvrent mal ces figuiers, ces herbes folles et ces mar^erites jaunes, c'est vraiment peu de chose les petites guerres de province à province, de seigneur à seigneur, qui font, sur 'notre sol, toute l'histoire de nos doixjons écroulés. Ces châteaux francs de Syrie, et aussi de Palestine (on en voit 8ur les bords de la mer Morte, et par delà les monts de Moab, jusqu'aux confins du désert), rappellent d'aussi beaux souvenirs que Marathon, Salamine, les plaines d'Issus et d'Arbèles : ici, le monde occidental s'est affronté avec l'Asie.
Après tant de siècles écoulés, voilà que nous reparaissons sur cette côte de Syrie] L'autre jour, au sommet du Markab, j'ai été reçu dans les ruines par un poste
de soldats français, commandés par un caporal. Ces quatre hommes, sous l'énorme voûte, ça n'avait rien de bien pompeux, mais de quelle vie les notes du clairon, qui saluaient notre arrivée, vinrent animer les pierres tout à coup ! Je compris très bien alors le pouvoir miraculeux que la légende grecque ou hébraïque attribue à la musique pour bâtir ou renverser les cités. Les notes de ce pauvre clairon reconstruisaient par magie tout un passé aboli. Et c'est bien, en effet, le passé qui ressuscite. Sous un uniforme nouveau, le Royaume franc de Syrie se reconstitue sous nos yeux.
C'est une nouvelle croisade que nous recommençons ici, car pour un Musulman, quel qu'il soit, nous sommes avant tout, l' Infidèle.
Je suivais, il y a trois semaines, la
route qui va de Jérusalem à Damas en passant par Tibériade. Tout le long du chemin, sur le bord des fossés, parmi ce paysage que l'Évangile éclaire comme la lumière même du jour, j'apercevais des vestiges étranges : mitrailleuses hors d'usage, affûts de canons, cuisines roulantes défoncées, caissons qui, sous la rouille, semblaient abandonnés là depuis les plus vieux âges du monde.
Comme les squelettes des chameaux, sur les pistes du désert, marquent la voie des caravanes, toutes ces carcasses guerrières jalonnaient la route suivie, en septembre 1918, par l'armée germanoturque, quand les Alliés la' pourchassaient vers Damas. Tandis que mon auto, qui venait de traverser le bourg charmant de Nazareth, descendait vers le lac, je pensais au combat que les Musul-
mans et les Croisés ont livré sur ces pentes, il y a quelque sept cents ans, et qui installa jusqu'à hier la domination de l'Islam au berceau de la chrétienté. Je songeais à Saladin, à Renaud de Châtillon, à la comtesse de Tibériade (nom gracieux qui semble fait pour inspirer le courage et l'amour). Devant moi tourbillonnaient les chevaliers et les émirs, et aussi les uniformes kaki... Bien des siècles ont passé entre ce combat de jadis et les batailles d'aujourd'hui, mais le temps n'a pas changé grand' chose au caractère profond du conflit.
Dans la lutte qui s'est passée sous nos yeux, le bois de la Vraie Croix n'était point promené au milieu des combattants pour exciter leur courage, comme aux jours de Saladin, de la Comtesse &t de Renaud. Pourtant elle était là,
invisible. Aujourd'hui, comme autrefois, ce qui s' affrontait dans le mystère de cette mêlée d'hommes, c'était l'Islam et la pensée qui a grandi là-haut, xiaiîs ce petit bourg de Nazareth, au ■sommet de cette colline, douce comme une colline d'Ombrie...
Dans ces châteaux francs <le Syrie, ■que je visite les uns après les autres, toujours le même grand silence accable la ruine ensoleillée. On s'assied dans un coin d'ombre, on regarde le beau paysage de mer ou de montagne, et l'on rêve, un peu dans le vide, à ces temps enfiévrés où toute l'Europe occidentale, désertant ses châteaux et ses villages, vendant ses terres, réalisant ses biens ou laissant bonnement derrière soi -sa misère, s'est abandonnée au vertige de
son imagination. Partout ce n'étaient que présages, étoiles qui s'élançaient vers l'Orient, feux qui couraient la nuit dans l'air, comètes qui prenaient la forme d'un glaive étincelant, batailles fabuleuses qui se livraient dans la nue, cohortes célestes où Charlemagne, entouré des rois et des juges, combattait pour la Vraie Croix. De la mer du Nord au Tibre et du Rhin aux Pyi'énées, des populations entières s'avançaient au son des trompettes et des cantiques et, à chaque tournant du chemin, croyaient voir la tour de David. Les uns allaient à pied, les autres à cheval ou dans des chariots à bœufs ; d'autres sur des trains de bois descendaient les rivières, et d'autres contournaient les rivages, sur des barques mal pontées.
Une fois de plus, la Palestine redevenait
la Terre promise ! La sainte folie du Tombeau emportait vers Jérusalem ces foules possédées par l'idée qu'il n'y avait ni péché, ni crime qui ne pût être racheté par tout ce que représentait d'épreuves un voyage aussi lointain. Mais, dans cette fureur de partir, il y avait autre chose encore ! Jamais le goût de l'aventure n'a pris les hommes par l'épaule pour les pousser plus puissamment hors de leur traintrain journalier. Même au temps de Cortès et des Conquistadors, jamais on n'a vu rejeter avec tant d'allégresse cette chose qu'on aime et qu'on déteste à la fois, la vie de tous les jours, l'habitude. Et j'avoue que dans les croisades ce que j'aime et crois le mieux comprendre, c'est justement ce désir de se dérouiller l'âme et d'échapper à l'ennui du plus bel horizon, s'il est
toujours borné par les mêmes collines et les mêmes soins de la vie.
Sur les hautes murailles ruinées du château de Tripoli, j'ai retrouvé, toujours vivante, l'Enchanteresse dont le»
prestiges ont attiré sur ce rivage les multitudes de jadis. Je l'ai vue, je lui ai parlé. L'histoire l'appelle Mélissende, la Princesse Lointaine ; mais son vrai nom est Aventure, Imagination, Poésie.
Elle-même est la fille d'un rêve, d'une de ces erreurs merveilleuses qui sont à l'ordinaire le berceau des fées et des dieux. Comme tant de choses éternelles, innocemment elle est sortie d'un mensonge.
Il y avait, au pays de Blaye, un certain Jaufré Rudel qui s'était épris d'une dame, dont le mari habitait un château très éloigné, en sorte que le pauvre
amoureux ne la possédait guère qu'en songe. A la suite d'une aventure qu'on devine assez médiocre (une bastonnade, je pense), il fut guéri de sa passion humaine et, désormais, dans ses chansons, il ne voulut plus célébrer qu'une créature idéale, née tout entière de son esprit.
Quand les jours sont longs, en mai, il me plaît, le chant des oiseaux lointains; et, quand fai cessé de V entendre, il me souvient d'un amour lointain. Je vais alors, pensif, morne et tête baissée, et ni le chant des oiseaux, ni la fleur de V aubépine ne me plaisent plus que V hiver glacé.
Je Le tiens, certes, pour véridique, le Seigneur par lequel je verrai V amour lointain. Ah! fusse- je pèlerin là-bas, de sorte
que mon bourdon et mon esclavine fussent contemplés de ses beaux yeux!
Quelle joie ni apparaîtra quand je lui demanderai d'héberger, pour Vamour de Dieu, Vhôte lointain! Ah! les charmants entretiens quand Vamant lointain sera si voisin qu'il jouira des beaux et doux propos!
Triste et joyeux je me séparerai d'elle, si jamais je le vois, cet amour lointain. Mais je ne sais quand je le verrai, car nos pays sont trop lointains, et il y a d'ici là- bas trop de passages et de routes... Quil en soit donc comme il plaira à Dieu!
Jamais d'amour je ne jouirai, si je ne jouis de cet amour lointain, car femme plus noble ni meilleure je ne connais, ni de près, ni de loin. Sa valeur est si pure et si parfaite que je voudrais, pour
elle, être appelé captif, là-bas, au pays des Sarrasins.
Que Dieu, qui a créé tout ce qui va et vient, m'accorde cet amour lointain en de telles demeures que la chambre et le jardin me semblent toujours un palais!
Mais ce que je veux m'est dénié, car mon parrain m'a voué ce sort que j'aimasse et ne fusse pas aimé...
Mais ce que je veux m'est dénié. Ah!
maudit soit le parrain qui m'a voué ce sort que f aimasse et ne fusse pas aimé.
Poème unique, je crois bien, dans tout le moyen âge, par son mystère, sa nostalgie, et qui a déjà un accent de Mallarmé ou de Verlaine... Or, il arriva que Rudel partit pour la croisade et mourut. On n'en sait pas davantage.
■ Mais un siècle plus tard, un auteur anonyme, écrivant la biographie des troubadours provençaux, lit cette poésie mystérieuse sur l'impossible amour lointain, et, mêlant tout, les vers, le départ pour la Terre Sainte et la mort du poète, il compose en dix lignes une des plus belles histoires du monde. « Jaufré Rudel, prince de Blaye, fut, dit-il, un bon gentilhomme. Il s'énamoura, sans l'avoir jamais vue, de la comtesse de Tripoli, sur le bien que lui en dirent des pèlerins venus d'Antioche. Il fit sur elle maints poèmes, riches de sons, pauvres de mots. Et dans son désir de la voir, il se croisa et prit la mer. Sur la nef il tomba malade, et on le porta, à Tripoli, dans une auberge, comme mort. Il fit avertir la Comtesse ; et celle-ci vint à son lit et le prit entre
ses bras. Et quand il sut que c'était Elle, il recouvra l'ouïe et l'odorat, et il se mit à louer Dieu de la grâce qu'il lui avait faite, en soutenant sa vie jusqu'au moment de sa venue. Puis il mourut entre ses mains. Elle le fit, à grand honneur, ensevelir chez les Templiers, et le même jour se cloîtra par la douleur qu'elle avait eue de son trépas »
Ainsi est née d'une illusion la Princesse Lointaine, l'Enchanteresse d'outremer, dont l'Occident, pendant deux siècles, s'est énamouré sans la voir.
C'est pour elle que riches et pauvres se sont mis sur tous les chemins de la terre et de la mer. Du haut des tours de son château, elle a fait, pendant deux cents ans, le geste qui appelle, employant tous les langages et parlant à tous les désirs. Aux princes, aux comtes, aux
barons, elle promettait des royaumes ; aux pauvres clercs faméliques, des chapellenies, des bénéfices, des reliques pour leurs couvents ; aux cadets besogneux, des terres, des femmes, des pierres précieuses, des tissus d'or et d'argent ; aux pécheurs, la rémission de leurs péchés ; aux endettés, la libération de leurs dettes, à l'immense troupeau des manants, le pillage, la bonne aubaine, une heureuse vie quelque part ; et à tout le monde, le paradis... Et, moi aussi, elle m'appelle, et sur la muraille écroulée elle me dit en son vieux langage : « Beau doux ami, soyez le bienvenu. Ah ! je suis tout endolorie d'être demeurée si longtemps repliée sur moi-même, au fond de ma triste prison. J'ai attendu, pendant des siècles, des voiles qui ne venaient jamais.
M'aviez-vous donc oubliée? N'êtes-vous plus gens de prouesse? N'y a-t-il plus personne, de l'autre côté de la mer, pour aimer ce qu'il n'a jamais vu?... »
J'écoute la voix tentatrice.de l'éternel amour lointain. Le soleil, la mer qui miroite, tout cela donne un peu de vertige et me fait envier l'ombre où quelques prisonniers se distraient de leur mieux, en jouant aux dames, sur le sol, avec un geôlier débonnaire. Que répondre à Mélissende? Dans les meilleures scènes d'amour, il arrive toujours un moment où il faut savoir se taire... Subirons-nous encore ses prestiges? Rebâtirons-nous sa demeure? De s'être mis en mer pour elle, Jaufré Rudel fut payé d'un baiser, et cela est bien quelque chose. Mais il est mort entre ses bras.
Plus je m'enfonce dans les ravins de Syrie, et plus je vois la place immense que tient toujours la religion sur cette vieille terre des dieux. La secte, le schisme, l'hérésie y sont une floraison naturelle de l'âme. Le commerce excepté, rien n'intéresse ici davantage.
Et comme l'esprit sémitique a toujours considéré que le lien religieux est le principe même de toute vie sociale, on peut dire^ sans exagérer, que chacune
des sectes syiiennes représente une patrie.
0 variétés, ô nuances infinies des églises chrétiennes en Syrie ! Comment me reconnaître dans les détours de vos subtilités dogmatiques et dans vos liturgies diverses ! Seigneur, que de patriarches, que d'archevêques, que d'évêques, que d'ecclésiastiques j'ai vus ! que de rites, variés comme le ciel ! Un instant, j'ai cru saisir les couleurs de cet arc-cn-ciel, mais aujourd'hui j'en suis moins sûr, et j'ai peur d'inventer moi-même quelque nouvelle hérésie, rien qu'à les compter sur mes doigts.
Si j'ai bonne mémoire, les Nestoriens- Chaldéens déclarent que Jésus n'est qu'un homme en qui le Verbe a séjourné quelque temps, comme en un temple.
D'où ils concluent qu'il n'est pas Dieu,
mais simplement un porte-Dieu, un théophore, comme ils disent. Les Jacobites, au contraire, soutiennent qu'en Jésus-Christ n'existe qu'une nature, la divine. Les Grégoriens ont, là-dessus, à peu près le même sentiment, mais, au lieu de se conformer, comme les Jacobites, à la liturgie de saint Jacques, ils lui préfèrent, je ne sais trop pourquoi, la liturgie de saint Grégoire l'Illuminateur. Quant aux Gre^s-orthodoxes, ils se refusent obstinément à admettre que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils ; ils n'acceptent pas davantage l'existence du Purgatoire, tout en reconnaissant que les prières des vivants peuvent servir à ceux des défunts dont le sort n'est pas encore fixé d'une façon définitive. On ignore où ils logent, en attendant, ces pauvres âmes incertaines.
74 I,E CHEMÎN DK DAMAS
Toutes ces églises sont séparées de Rome ; mais, dans le cours des siècles, chacune d'elles a fourni une variété nouvelle qui, tout en conservant son air un peu particulier, est venue se ranger sous l'autorité pontificale. C'est ainsi que les Chaidéens-Catholiques sont issus des Chaldéens-Nestoriens ; les Syriens-Catholiques des Jacobites-Monophysites ; les Arméniens-Catholiques des Arméniens-Grégoriens et les Grecs-Melchites des Grecs-Orthodoxes. Le dogme reste en tous points pareil. Il n'y a de différence que dans la discipline et dans la liturgie. Les uns communient sous les deux espèces, et les autres sous une seule ; les uns avec du pain azyme, les autres avec du pain levé ; ceux-ci emploient comme langue sacrée le syriaque, parlé par Jésus ; ceux-là le chaldéen,
le vieil idiome des devins de Babylone. Il y a aussi des catholiques romains, peu nonabreux en vérité, et qui appartiennent presque tous aux congrégations religieuses : Lazaristes, Jésuites, Frères des Écoles chrétiennes, Dominicains, Carmes, Trappistes, Capucins, Sœurs de Saint -Vincent -de -Paul, de Saint- Joseph - de - Nazareth , Carmélites, Bénédictines, Franciscaines — gloire de la France en Syrie. Enfin, les Maronites qui, après avoir hésité longtemps entre Rome et Constantinople, ont fini par se rattacher au Vatican. Leur liturgie est celle de saint Jacques, la plus ancienne de l'Orient, un peu rajeunie, paraît -il, et mise au goût de la curie romaine. Jamais je n'ai vu de messe où l'on encense davantage : leur office n'est qu'un parfum.
Se reconnaître au milieu de ces variétés chrétiennes, c'est déjà bien difficile, mais parmi les musulmanes ! parmi ces sectes étranges, dont le mot d'ordre est le secret, et qui toutes soni nées du désir d'introduire un peu de mystère dans cette religion islamique, qui en est si lamentablement dépourvue !
On connaît la vieille querelle qui, depuis les premiers temps de l'hégire, divise le monde musulman. Le Prophète étant mort sans désigner celui qui le remplacerait, la Communauté des fidèles ne réussit pas à s'entendre sur le choix de son successeur. Les uns déclaraient que la nomination du grand chef religieux devait être soumise à l'élection ; d'autres, au contraire, soutenaient que l'affaire était trop importante pour dépendre de la foule et que le successeur
du Prophète était, par droit du sang, Ali, son cousin et son gendre. Les partisans de l'élection l'emportèrent. Abou- Bekr, Omar et Othman furent successivement élevés au khalifat. Ali fut élu à son tour, mais il périt assassiné. Et c'est alors que commence son histoire surnaturelle. Ses partisans, traqués par les khalifes ommeyades se dispersèrent un peu partout en Asie. Au milieu des persécutions, la pitié qu'ils éprouvaient pour les malheurs de leur maître se changea en adoration mystique, et autour de ce pauvre homme, qui fait assez piètre figure permi les fondateurs de l'Islam, l'imagination syrienne, et surtout la persane construisirent toute une légende.
Si, durant sa vie terrestre, Ali avait paru n'être qu'un personnage de second
plan, en réalité il égalait et même surpassait le Prophète. Mahomet, c'était le législateur brutal et d'un bon sens un peu plat, tout attaché aux biens terrestres ; Ali, c'était la poésie, le rêve, tout ce qui existe au fond du cœur de désir et d'inquiétude. Mahomet n'avait apporté aux hommes qu'une révélation superficielle et grossière ; son gendre en détenait le sens sublime et caché.
Et de même que les Juifs kabalistes s'appliquent à découvrir, sous le texte de la Bible, le sens véritable de la Loi, les fidèles d'Ali mirent leur subtilité orientale à pénétrer les mystères voilés sous la lettre du Coran. Avec des matériaux empruntés à la philosophie grecque, à la théologie persane, aux religions juive et chrétienne et aux conceptions hindoues, ils édifièrent, en face de
l*orthodoxie musulmane, des systèmes métaphysiques, des pyramides d'idées qui, dans la suite des temps, ont fini par s'affaisser en une chute lamentahle. Pierres écroulées où l'esprit ne se retrouve plus, pensées philosophiques dont on ne saisit plus le fil, débris informes que conservent pourtant comme des pierres précieuses et avec une passion jalouse, les schismatiques de Syrie. Le long de la Méditerranée, de Tripoli à Alexandrette, dans les montagnes qui bordent la côte, juste en face de l'île de Chypre qu'on aperçoit par les temps clairs, deux cent mille Ansariéhs vénèrent une Trinité où Ali représente l'essence du divin. Mahomet est sorti de lui comme le sentiment sort de l'âme, comme le bruit de l'eau sort de l'eau, ou le regard de l'œil, ou le mouve-
ment du repos. Et de Mahomet est issue la lumière de sa lumière, un certain Soliman El Farzi, connu dans l'histoire des Arabes pour avoir amené au Prophète une troupe de cavaliers persans. Et ce Soliman, à son tour, a créé les Cinq Incomparables qui représentent les cinq planètes (non compris le soleil et la lune), lesquelles ont créé ensuite (évident souvenir des théories péripatéticiennes) tout l'univers visible.
Certains, parmi les Ansariéhs, qui conservent obscurément la mémoire des dieux solaires, placent Ali dans le soleil et le nomment l'Émir des Abeilles, c'està-dire des Étoiles. D'autres lui font habiter la lune. D'autres, enfin, déclarent qu'il s'est rendu invisible et qu'il est l'air qu'on respire. Serait-ce pour cela
qu'à l'occasion de la nouvelle année les femmes se tiennent nues, un instant, sur le seuil de leur porte pour s'offrir à la nuit pure?... Ils croient à ia métempsycose et pensent que les âmes, qui habitaient, à l'origine, le monde des étoiles, ont été jetées ici-bas pour expier une faute que j'ignore, mais qu'après s'être purifiées elles finiront par retourner à leur premier séjour, chez l'Émir des Abeilles. En attendant, que de misères ! Pour la moindre peccadille, elles risquent de se réincarner dans la peau d'un chrétien, d'un juif, ou, pis encore, d'un musulman-orthodoxe, voire de quelque bête immonde. La terre n'est pour ces Ansariéhs qu'un affreux purgatoire où, dans toutes leurs prières, ils demandent à ne jamais revenir. Et ma foi, quand on a circulé quelques jours
dans la montagne, on comprend leur «ouci et qu'il est naturel que, détournant les yeux de leurs champs de cailloux, ils rêvent, par les belles nuits, d'une vie plus aimable, au milieu d'un ciel étoile.
Chez eux, on ne voit pas de temple.
Ils récitent leurs prières, tournés vers le soleil ou la lune, et font à certains jours une sorte de communion avec un verre de vin doux et un pain sans levain qui a la forme d'un bonhomme où le cheikh plante son couteau. Tout cela très secret. La connaissance des grands mystères n'est réservée qu'à de rares privilégiés. Initiation qui s'accompagne des menaces les plus terribles pour qui révélerait la doctrine : « Si tu dévoiles le secret, dit l'initiateur à l'initié, la terre ne souffrira pas que tu y sois
enterré, et, à ta niort, tu rentreras dans l'enveloppe d'une transformation avilissante, d'où il n'y aura plus de délivrance pour toi, à jamais. » Vers 1860, un malheureux Ansariéh, qui s'était converti à la religion protestante, livra à un Européen un des livres sacrés de son ancienne religion. Puis il passa en Amérique.
Quelques années plus tard, il crut pouvoir revenir dans sa patrie. Le lendemain même du jour où il débarquait à Tartous, il était assassiné.
Les Ismaïlièhs, leurs voisins, et naturellement leurs ennemis, descendent des fameux Haschichins, dont le nom revient si souvent chez les chroniqueurs des croisades. Pendant plus de deux cents ans, ils ont ensanglanté l'Asie, de la Perse à la Méditerranée, assassi-
nant avec une indifférence égale Musulmans et Chrétiens, par fanatisme politique et religieux. Dan;j les hautes murailles croulantes du château de Massyaf, où habitait leur chef, le Vieux de la Montagne, je n'ai retrouvé ni les jardins, ni les salles paradisiaques où l'irascible vieiljard faisait séjourner quelques jours les fidèles qu'il employait à ses terribles missions. Là, pour un bref instant, ils prenaient, paraît-il, un avant-goût des délices éternelles qui leur étaient réservées s'ils succombaient dans l'entreprise. Puis ils quittaient ce lieu d'enchantement et s'en allaient donner la mort; et souvent aussi la recevoir.
Ces jardins de fleurs et de femmes, ces salles parfumées, ces pavillons que les histoires arabes et chrétiennes enrichissent à plaisir de tout le luxe de
l'Orient, OÙ sont-ils, où pouvaient-ils être? Du haut de cette roche en aiguille, dans ce dur château féodal qui n'a rien, je vous jure, d'un paradis, le regard cherche en vain, sur la pente broussailleuse, la place de la volupté. Devant cet horizon sauvage, la seule idée du plaisir apparaît extravagante. Tout ce que l'on peut imaginer, c'est dans un recoin du donjon quelque malheureux fanatique accroupi dans ses haillons, sa pipe de haschich à la bouche, en train de ruminer des idées meurtrières et poursuivant avec ivresse une vague rêverie lascive, dans un paradis de fumée.
A Massyaf, à Kadmous, dans tous les villages ismaïlièhs, on fume toujours le haschich, mais, grâce à Dieu, on ne tue plus personne. Les Haschichins, les « Assassins » de nos vieux chroniqueurs,
se sont beaucoup apaisés, bien qu'ils demeurent toujours assez énigmatiques.
On dit qu'ils rendent un culte étrange et des plus équivoques à la féminité.
Une fois par an, hommes et femmes se réunissent dans une chambre obscure où ils se livreraient à une débauche sacrée. Chacun saisit dans les ténèbres la première femme qui lui tombe sous la main. Seule, Tépouse du Cheikh doit être respectée et, pour éviter toute erreur, elle porte une clochette à son cou.
Je n'ai pas assisté à cette nuit d'horreur, ainsi qu'on la nomme en Syrie, et j'avoue que la vue des femmes ismaïlièhs, pauvres bêtes de somme, m'en enlève le regret. Mais, comme tout le monde, j'ai eu sous les yeux une certaine prière, trouvée il y a quelque soixante ans dans le turban d'un mort, et qu'on se
passe sous le manteau. C'est un texte d'une sensualité assez grossière, dont on a fait déjà une curiosité de bazar. Renan en parle quelque part dans sa mission de Phénicie. Est-ce une simple supercherie et, comme les Ismaïlièhs l'affirment, une calomnie de leurs voisins Ansariéhs? Ou bien faut -il y voir je ne sais quel écho lointain des soupirs qu'on entendait dans les bosquets d'Astarté?
Ou bien, tout simplement, est-ce quelque morceau littéraire égaré parmi les textes sacrés et qui rappelle, sans en avoir ni la finesse ni la grâce, le poétique matérialisme du charmant Omar Kheyam, dont le grand maître des Haschichins fut le condisciple et l'ami aux écoles d'Ispahan?... Aujourd'hui, toute la vénération des Ismaïlièhs de Syrie se tourne vers un descendant d'Ali, un certain Ali Schah,
qui réside à Bombay. Sa photo^aphie, accroché à la muraille, fait tout l'ornement de leurs temples. A l'heure de la prière, ils processionnent lentement autour d'une table basse et longue, sur laquelle est posée l'image qu'on a décrochée du mur. Et après qu'ils ont répété un grand nombre de fois : « Il n'y a de Dieu que l'Aga Khan Ali Schah ! »
ils se séparent en faisant une sorte de signe de croix, non sans avoir glissé dans une fente de la table, comme dans une tirelire, quelques pièces de monnaie destinées à l'Aga Khan. Ils lui envoient aussi le cinquième de leurs revenus et de tous les héritages. Lorsqu'ils ont un enfant, ils l'estiment un certain prix et expédient- à. Bombay le tiers ou le quart de cette somme. Heureux dieu !
Heureux Aga ! Comme on comprend
ses succès quand il vient passer la saison à Nice ou à Monte-Carlo !
Ce sont encore des métaphysiciens, et d'une espèce bien étrange, les Druses qui habitent un noir massif volcanique de cailloux et de cendres, à la limite du désert, près des sources du Jourdain. Pour eux aussi, la dernière incarnation terrestre de la divinité est un descendant d'Ali, le fameux khalife Hakem, de la dynastie des Fatimites d'Egypte, une sorte de fou qui rappelle Néron par son esprit sanguinaire et ses excentricités.
Les historiens arabes rapportent mille traits de son humeur bizarre et cruelle. Il adorait la planète Saturne et prétendait avoir des colloques avec Satan. Dans son palais du Caire, il passa plusieurs années éclairé nuit et jour par des chan-
délies. Puis il lui prit le goût de l'ombre et il vécut quelque temps dans les ténèbres. Il avait interdit aux femmes de sortir et, s'il en rencontrait quelqu'une dans les rues, il la faisait mourir sous les coups. Il avait aussi défendu tout travail après le coucher du soleil et, s'il voyait des rôtisseurs ou bien des boulangers occupés à chauffer leur four, il les faisait jeter dans la braise. Un de ses divertissements était d'écrire des billets et de les lancer par ses fenêtres. Les uns contenaient l'ordre de remettre au porteur une somme d'argent, les autres de le bâtonner à mort. Ceux qui avaient ramassé ces billets devaient les apporter au préfet de police qui, sur l'heure, exécutait la sentence... On dit qu'au cours de son règne ce dément fit périr de mort violente plus de vingt mille personnes.
C'est lui que, depuis tantôt mille ans, les Druses adorent comme un dieu.
Parmi eux, il y a les Sages qui, seuls, détiennent la connaissance des vérités cachées. Leur caste est fort restreinte ôt leur titre héréditaire. On les reconnaît à leur tarbouch entouré d'un foulard blanc. Il y a les Demi-Sages, qui, par-dessus le tarbouch et le turban, jettent un voile retombant sur les épaules. On peut devenir Demi-Sage en apprenant j)ar cœur certains recueils de prières et en s'abstenant de tabac et de liqueurs fermentées. Il y a enfin les Ignorants, qui ne portent que le voile retenu autour du front par une cordelette et qui, dans les cérémonies, se tiennent debout, tout au fond de la cour, à bonne distance du sanctuaire.
Comme tous les sectateurs d'Ali, ils
croient à la métempsycose. Lorsqu'un homme meurt, ils ne disent pas : « Il est mort » ; ils disent : « Son âme a transmigré. » Et quand une fenime accouche avec peine, ce n'est pas la femme qu'ils plaignent, mais le moribond inconnu qui agonise lentement quelque part et dont l'âme, enfin délivrée, tarde à venir s'incarner dans cet enfant qui va naître, pour ainsi dire, de son trépas. C'est pourquai, dans cette montagne, on ne voit nulle part, de (cimetières. A quoi bon s'occuper du corps, cette guenille un instant habitée qui n'est pour l'âme qu'une prison? Lorsque l'âme est partie, ils jettent le cadavre n'importe où.
C'est, je crois, la seule religion qui n'admette pas de convertis. Pour un Druse, le nombre des Druses est strictement limité. Quand les temps seront
révolus, il n'y aura pas un Druse de plus qu'il n'y en avait à l'origine. Comme ils disent, la plume est brisée, l'encre est sèche, le livre est fermé. Aussi ne souffrent-ils pas que leurs femmes se marient avec des étrangers. Ils les surveillent avec un soin jaloux, et cela d'autant plus qu'ils s'imaginent que l'ambition suprême d'un chrétien, d'un musulman ou d'un juif est justement de posséder un de ces êtres inestimables qui s'appellent Marché public, Vie d'icibas, Plante odoriférante. Étoile, Perle ou Pleine Lune, et dont la grande occupation est de pétrir, avec leurs mains, les galettes de bouse de vache et de paille hachée qui servent là-bas de combustible.
Bien qu'ils soient peu nombreux — deux cent mille à peu près — c'est un
article de leur foi que le monde leur appartiendra un jour. Cela arrivera après de grandes gfuerres, des épidémies effroyables, des calamités universelles.
Ils quitteront alors leurs montagnes pour se mettre à l'abri dans les souterrains du désert. Pendant ce temps, de la muraille de Chine (qui, dans leur imagination, est une muraille d'acier) sortiront Cinq Esprits divins qui, déjà, à plusieurs reprises, ont paru sur la terre. A la porte de cette muraille attendront humblement toutes le« religions : la chrétienne, la musulmane et la juive.
Les Cinq Esprits, sortant dans l'ordre inverse de leur puissance, se les passeront de l'un à l'autre ; et le dernier, le plus puissant de tous, appelé le Maître du Temps, accordera, dans sa magnanimité, la vie sauve aux croyants de
toutes les autres religions. Il les emmènera derrière lui avec son escorte d'Esprits. Sur son passage, les villes tomberont, à l'exception de la Mecque, de Jérusalem et de Damas. Les Druses, alors, sortiront de leur cachette et, sous l'égide des Cinq Esprits, ils auront le bénéfice exclusif de tous les travaux, de toutes les richesses et de toute la science des autres peuples... On a bien cru, ces temps derniers, dans toute la montagne, que le règne druse était venu !
Les calamités de la guerre, qui s'étaient abattues sur l'Orient et l'Occident, avaient paru de bon augure aux Sages.
J'en ai recueilli le témoignage en traversant leur noir pays de lave, diamanté par le soleil. Maintes fois, à l'horizon du désert, ils ont cru voir surgir la grande armée de Chine, sortie de la
porte d'acier. Et j'imagine qu'il y a eu un peu de déception parmi eux, quand après l'armistice, au lieu des Cinq Esprits et de leur suite fabuleuse, ils ont vu arriver mon ami le commandant Trenga qui, avec une poignée de soldats, fait régner un ordre exemplaire dans cette montagne chimérique, que les Turcs, depuis dix siècles, n'étaient jamais parvenus à gouverner.
Que d'hérésies encore j'ai rencontrées sur mon chemin ! Métoualis du Liban et de la haute vallée de i'Oronte, qui croient à un Iman caché, douzième descendant d'AU, disparu à l'âge de huit ans, au temps lointain des Abbassides, et qui se révélera, un jour, comme le Mahdi attendu pour faire régner la justice ; Wahabites iconoclastes, ennemis
du culte des saints et de la vénération des tombeaux, qui prétendent ramener l'Islam à sa pureté primitive; Yézidis, qu'on appelle adorateurs du diable, parce qu'ils refusent de maudire l'Ange déchu qui souffre au fond de ses ténèbres et brûle d'un amour inexprimable pour le Dieu qu'il a trahi ; Babis, acharnés contre toute orthodoxie et tout clergé officiel ; disciples de Béha Oulla, qui croient que la vie éternelle se conquiert éternellement, et qu'il ne faut pas la chercher dans une vie future, mais dans la vie de tous les jours en harmonie avec l'ordre universel ; Sleibs, misérables errants qu'on dit descendre des Croisés, et qui, dans le profond naufrage qu'est leur triste destinée, ont subi tant d'humiliations qu'ils ont perdu leur fierté d'homme et semblent n'avoir aujour-
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d*hui pas plus d'idées sur l'au-delà que les grands ânes blancs qui, d'un bout de l'année à l'autre, les promènent dans le désert de Syrie...
A distance, ces sectes sans nombre et leurs bizarreries se brouillent un peu dans ma mémoire. Tout ce que ces constructions religieuses ont pu contenir d'intelligence et de belle rêverie a sombré au cours des âges. On n'y aperçoit plus qu'une affreuse confusion, et rien n*e8t lamentable comme de grandes idées maltraitées. J'ai l'impression d'errer dans un dédale de religions en lambeaux, parmi des ruines qui, jadis, avaient une forme baroque, mais une forme tout de même, presque impossible à retrouver maintenant. Des tas de pensées sont là gisantes, dégradées, mutilées, tronçons de colonnes brisées, débris de chapiteaux
à terre. Voici jonchant le sol, dans leurs robes d'Orient, tous les grands premiers rôles de la philosophie de Platon et d'Aristote. Voici la Raison Universelle et, dans ce coin, l'Ame du Monde. Voici, parmi les herbes folles, avec la chèvre et le lézard, la Matière, l'Espace et le Temps, les Cinq Principes, causes de l'Univers. Voici Adam, Noé, Abraham, Moïse, Jésus et Mahomet, tous les patriarches, tous les prophètes et la longue suite des imans chargés d'interpréter leur pensée. Et au-dessus de ce vaste grouillement de personnes divines, d'idées et de symboles brutalisés par l'orthodoxie musulmane, dans cette figure mystérieuse, perdue au fond d'une niche ensanglantée, scintillante d'or et de pierreries, je reconnais Ali, au milieu de sa famille massacrée, avec son poignard dans le cœur.
Comme il est agréable d'écarter de son esprit ces fantaisies métaphysiques pour goûter, au bord de TOronte, une heure gracieuse de l'Orient ! Hamdoullah ! Louange à Dieu ! Dans l'aimable ville d'Hama, tout empêche de penser à rien. Rapide et brillant de lumière, l'Oronte coule entre les saules, les peupliers, les grenadiers et des noyers énormes, comme je n'en ai vu que là-bas. De hautes murailles de pierres, alternativement
noires et jaunes, reflètent leurs damiers déformés dans la rivière qui fuit ; des maisons, toutes de guingois, où pendent comme des hardes des moucharabiehs et des balcons, ont l'air de se tordre le cou pour regarder plus longtemps cette course de l'eau sous les branches. De \deux ponts en dos d'âne, eux aussi noirs et dorés, se cassent brusquement au beau milieu de la livière, comme s'ils ne savaient plus très bien de quel côté aller. Et des coupoles de palais ou de hammam, entre les cimes des peupliers ou les dômes puissants des noyers, semblent des bulles de savon prêtes à s'envoler dans l'air chaud.
Tout est musique et rêverie. De dis-
V tance en distance, d'immenses roues
étroites, d'une hauteur de trois et quatre
étages, vont porter leur eau en plein ciel
1,A M r.I. ODIEUSE HAMA 103
dans des rigoles de pierre ou de bois pour arroser les vergers. Une longue caresse musicale sort de ces grandes roues gémissantes. C'est assez indéfinissable, quelque chose comme un bruit d'orgue ou de cloche lointaine, un vague meuglement de troupeau, un frelon qui bourdonne, un murmure de sirène, une harmonie continue, qui est le silence d'ici, et où chaque roue met sa note, sa vibration particulière. Inlassablement, l'eau monte, emportée par l'effort du fleuve ; mais, comme toujours en Orient, la moitié de cet effort est perdue. Par les godets mal ajustés de ces hautes machine», et les fissures des aqueducs disloqués par les figuiers et les lilas d'Espagne, i'eau s'échappe en abondance, ruisselle de partout, arrose les cimes des peuplierc qui suivent la course des
canaux, ou bien s'éparpille dans Fair comme un feu d'artifice. Et cette eau et ce chant, qui éternellement s'accompagnent, font dans ce paysage de soleil, de chaleur et de lumière, le déiicieux bruit de la pluie sur les verdures d'un jardin. Oui, en vérité, c'est ainsi. Je n'embellis rien du tout. Mais cet Orient véridique a tant de charme et de grâce que, si on essaye de le peindie, on donne aussitôt l'idée d'un Orient de fantaisie.
C'egt l'Orient d'autrefois, l'Orient de Lamartine, de Gérard de Nerval, de Théophile Gautier ; c'est un rêve oublié au bord de l'eau, une poésie musulmane faite de rien, d'amour, de nonchalance, de chants d'oiseaux dans les \erdures mouillées ; une construction d'azur et de songe, bâtie de matériaux fragiles, on ne sait par qui ni pourquoi, et qui ne tient
en équilibre que par la puissance du rêve. Sur une terrasse, deux jeunes {^ens s'amusent à attirer des pigeons. C'est un des plaisirs d'ici. Et cela s'accorde tout à fait avec ce bruit chantant des roues, ces coupoles et ces maisons romanesques, où semblent n'habiter que la paresse et le plaisir. J'ai vu aussi, tout à l'heure, dans la cour d'une maison, une plaque de marbre, un peu plus grande qu'un échiquier, dans laquelle est creusée une rigole en labyrinthe dont l'eau sort par deux trous. On jette une fleur de jasmin dans ce dédale liquide et l'on engage des paris sur l'un ou l'autre doe trous par où la fleur peut s'échapper. Cet appel de pigeons et ce petit jeu d'eau et de fleurs offrent l'image même du plaisir qu'oîi éprouve à circuler dans Hama.
A circuler en rêve, car je ne bouge pas. A quoi bon monter là-haut, sur la colline où se trouvait autrefois la Citadelle et autour de laquelle l'Oronte fait une boucle amoureuse? Qu'irais-je voir dans le bazar? Je sais d'avance ce que j'y trouverai ; je connais le visage des marchands et ce qu'on vend dans les boutiques, la babouche, l'étofîe, les harnais de cuir et de corde, agrémentés de perles bleues. Et d'ailleurs, pourquoi mentir?
J'y suis déjà allé. Résiste-t-on à ce plaisir, toujours le même et toujours attrayant d'une flânerie aux échoppes? J'y ai même vu de gros marchands se hisser dans leur boutique, en se servant pour montoir d'un fût de colonne ou d'un chapiteau antique, tant il y a dans ce pays de vestiges grecs ou romains...
Mais, pour l'instant, où serais-je mieux
qu'ici? Devant moi glisse la rivière, et tout l'Orient s'encadre entre deux hautes roues chantantes. L'une frôle le mur d'un palais et va déverser près du toit sa belle cascade scintillante. Palais, c'est beaucoup dire ! Mais ce n'est certes pas une demeure bourgeoise, cette maison riante et sévère à la fois qui, sur une hauteur de vingt pieds, ressemble à une forteresse et se termine en nid d'oiseau, en kiosques, en balcons multicolores. L'autre roue, tout près de moi, tourne sur deux piliers verdis de mousses ruisselantes, entre lesquels indéfiniment, sans m'ennuyer une minute, je regarde passer, l'un après l'autre, les lents rayons de bois. Là encore, en grande masse, l'eau, arrivée au faîte de sa course, retombe, inutilisée. Que de fraîcheur perdue pour
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les jardins ! Mais c'est la poésie qui s'égoutte.
On dit qu'on ne bougera pas. C'est façon de parler. Une roue là-bas vous appelle. Deux autres, plus loin, vous font signe : l'une très haute, l'autre plus petite, et s'avançant toutes les deux côte à côte sur la rivière, comme on voit ici la pouliche toujours suivie de son poulain. Ainsi entraîné par les roues, j'étais presque sorti d'Hama et je me trouvai tout à coup au milieu de rOronte, dans un enchevêtrement d'îlots, de ponts, d'écluses, de moulins et de petites scènes, imprévues, charmantes, baroques, à la façon des peintures de paravent. Comment diable cet âne est-il venu échouer sur cet îlot? Sans doute pour me plaire. Mais par où s'en ira-t-il?... Et ces moutons ras ton-
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dus, sur leurs galets entourés d'eau, que sont -ils venus faire ici? Ah ! je comprends ! L'air étonné et un peu grelottants, bien qu'il fasse très chaud, ils attendent sans doute qu'on leur remette sur le dos les toisons blanches ou brunes que ces femmes sont occupées à laver dans la rivière... Jamais encore je n'avais vu un berger installé dans les remous d'une cascade... Et cette grande toile de fond, cette colline lumineuse, percée d'antres, de profonds trous noirs, où habitent des troglodytes? Et cette femme à demi voilée, au seuil de ce moulin bâti sur une arche du pont, quel secret garde-t-elle? Et que broie-t-on dans ce moulin? De la farine ou des rêves? De petits ânes, poudrés à frimas, en emportent des sacs et font tinter sur les dalles usées le fer de leurs légers sabots...
Mais cet homme endormi sur les large»
pierres plates qui surplombent la rivière (car, naturellement, ce pont n'a pas de parapet), il va dégringoler, c'est sûr ! Qu'auriez-vous fait à ma place? Je le secoue par l'épaule : « Tu vas tomber, mon ami ! » Il ouvre l'œil. Il me regarde. De quoi me suis-je mêlé là? En Orient, un homme endormi sur le bord d'un précipice s'est-il jamais laissé choir?
Et ramenant son burnous sur son visage il retourne à son sommeil. Excellente leçon ! Nous avons la manie de vouloir réveiller les gens ! Laissons donc l'Orient dormir et vivre à sa façon et, s'il le veut, mourir comme il lui plaît. Cela vaut mieux pour lui, et peut-être aussi pour nous.
Je m'assois sur le pont à côté de l'homme endormi et, les jambes pen-
La mélodieuse hama 113
dante», je suis au fil du temps les rêves qui sont nés de ce fleuve, si frivole en apparence dans sa traversée d'Hama.
Cette eau si romanesque, qui s'amuse et s'enfuit dans ce décor d'Hubert Robert, c'est, elle aussi, une espèce d'eau bénite. Elle aussi a créé des dieux. Qu'ont-elles donc, toutes ces rivières syriennes, à vouloir produire sans cesse des religions pour l'univers?,.. Je n'ai qu'à fermer les yeux, et je revois, près de sa source, la jonchée des ruines de Baalbek, les trois temples, les fûts brisés, les chapiteaux mutilés, les entablements gigantesques, les escaliers, les portiques, la cour où les prêtres dansaient, et la rangée des six inoubliables colonnes, debout dans l'air qui tremble devant les neiges du Liban. Tout cela flamboyant, doré, à la li\Tée du Soleil que l'on vénérait ici...
L'Oronte crut bien un momeirt que le dieu de Baalbek deviendrait le maître du monde. Déçu dans cet espoir, il poursuivit sa coxirse et, quelques lieues plus loin, dans la cité d'Émèse — qu'on appelle Homs aujourd'hui — il pensa qu'une pierre noire, jadis tombée du ciel, pourrait faire le miracle d'unir dans la même piété, depuis le Tibre jusqu'à TEuphrate, l'empire romain tout entier. Un enfant de ses rives, l'empereur Héiiogabale, en imposa le culte au Sénat et à l'univers étonné. Mais l'univers n'en voulut pas davantage. Et rOronte, au désespoir, allait se perdre dans la mer, quand enfin s'accomplit le rêve qu'il poursuivait depuis sa source. Cette eau qui tombe de l'écluse et fait tourner les roues et nettoie la laine des moutons a baptisé la Chrétienté. Pour
la première fois sur ses bords, dans la cité jd'Antioche, le mot « chrétien » fut prononcé. Et c'est d'Antioche, autant que de Jérusalem, que le christianisme s'est élancé à la conquête du monde.
Sur les dalles du pont, l'homme étendu dort toujours ; l'âne égaré sur son îlot continue de brouter les pierres, les moutons d'espérer leur laine. Sans doute, dans un siècle, tout ce monde sera encore là, mais je n'ai pas le temps d'attendre ! A cinq heures, je suis invité à prendre le thé et l'orangeade chez un notable d'Hama.
Je ne savais pas que mon hôte habitait précisément cette grande maison à damiers contre laquelle la haute roue semble porter l'eau sur le toit. De nouveau, un pont en zigzag, une ruelle à
pic entre des murs, vrai couloir de forteresse, un porche, un corridor voûté (suis-je encore dans la rue ou déjà dans la maison?), des tournants où l'œil hésite, des degrés où le pied trébuche. Puis une cave éclairée par des veilleuses. Là, dans une ombre sordide, entre deux carafons cassés qui servent d'ornement, à la lueur mourante de l'huile, j'aperçois w.n catafalque sous un vieux velours pourrissant et des soies qui s'effilochent. Ici repose le grand ancêtre du maître du logis, le petit-fils du bienheureux Abd El Kader Djilani, dont le nom est certainement un de ceux qui par le monde reviennent le plus souvent dans la journée, car il est le patron de tous les m.endiants d'Islam... Encore un terrible escalier, et qui n'en finit plus, dans les ténèbres profondes ; puis, de nouveau.
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le paysage enchanté, la lumière, la musique, l'eau jaillissante qu'à gros bouillons la haute roue verse à mes pieds sur la terrasse, en m.e jetant au visage une poussière irisée ; et sur l'autre bord de rOronte, tout un beau décor de feuillage, de peupliers et de noyers, de balcons, de terrasses, le dôme du palais de la famille Azem qui, sous sa calotte de chaux, abrite les rêves persans dont ses murs sont couverts, et le minaret d'une mosquée couleur de pistache, frais comme un sorbet dans l'azur.
Sur le canapé Louis-Philippe, que la roue saupoudrait de gouttelettes, le descendant d'Abd El Kader Djilani ne m'a pas raconté la belle histoire de sang, de volupté et de mort que Barrés entendit, un soir pareil à celui-ci, dans le petit café qu'on aperçoit là-bas, sur
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l'autre rive,- parmi les saules. Celte chance-là ne vous arrive que si on l'a fortement désirée, et si, comme le poète du Jardin sur VOronle, on a rêvé avec constance, un peu partout, au fond de la Lorraine, en Provence, à Neuilly, ou bien en écoutant d'une oreille distraite quelque bavard à la Chambre, si, dis-je, on a rêvé depuis longtemps à la Syrie, à la Perse, à la rose, au rossignol, à la passion d'aujourd'hui et de toujours, à cet Orient qui n'est pas plus en Asie qu'en Europe, et qui n'est rien qu'une manière de songe, une certaine façon de nommer certaines choses de l'amour et de la vie... Mais j'ai cru entrevoir là-haut l'existence qu'on mène à Hama, et qui, depuis le temps des croisades, n'a pas dû beaucoup changer.
Un petit monde féodal se perpétue
dans ces parages. Une trentaine de familles (à peu près autant que de roues, car chaque famille en possède une, et qui porte souvent son nom) tiennent dans leurs mains la richesse et la puissance du pays. Chacune d'elles peut mettre à cheval deux ou trois cents hommes de son sang, et lever parmi ses vassaux une petite armée. Naturellement, ces féodaux se détestent et se jalousent ; mais si l'un d'eux est humilié dans ses privilèges de caste, tous 80 réunissent pouï le défendre.
Dans la musique de l'Oronte, leur grand souci est d'étendre leurs domaines, et la guerre leur en a fourni une excellente occasion. Les Turcs, toujours imprévoyants, ne s'étaient pas donné la peine de tenir dans le pays ni registre d'état civil, ni liste de conscription. Quand il
fallut recruter des soldats, force leur fut de recourir aux chefs de ces grandes familles, qui étaient seuls à bien connaître les ressources de la contrée. Les notables se mirent en campagne et enrôlèrent, sans barguigner, les gens qui ne possédaient rien, ou ne travaillaient pas sur leurs terres. A ceux qui possédaient quelque chose, ils tinrent à peu près ce langage : « Signe-moi ce papier, par lequel tu reconnais que ton bien nous appartient par moitié ; nous le cultiverons à nous deux et tu ne feras pas de service. » Et le villageois signait, car en Syrie, le villageois a particulièrement horreur de la guerre.
Un autre grand souci des féodaux d'Hama, c'est d'écarter de leurs propriépriétés la menace des Bédouins. Chaque année, l'été ramène sur les bords de
l'Oronte les tribus qui remontent de la basse vallée de l'Euphrate. Les Nomades attendent, à la limite des moissons, que la récolte soit faite. Mais ils n'attendent pas toujours que la dernière gerbe soit tombée. Eux et leurs troupeaux de moutons, de chèvres, de chameaux, ils se répandent dans la campagne. Avec effroi, le sédentaire voit s'abattre sur lui ces romanichels du désert, ceux qu'il appelle a les fils de chien », l'être inutile et malfaisant qui ne produit rien et détruit tout. Il faut limiter le ravage, arrêter cette invasion. L'administration turque n'y a jamais réussi. Les notables d'Hama négocient avec les hordes pillardes et s'entendent avec les chefs, qui ne résistent guère à l'argent. Mais la suprême habileté est de saisir l'oiseau volage, de l'appâter avec du grain, de
lui donner un bout de champ, de le fixer à la terre et de lui faire oublier la vie nomade. Cela ne se fait pas en un jour. Pendant quelque temps encore, le Bédouin, devenu cultivateur, continue d'habiter la tente. Puis, un hiver, il l'abandonne pour vivre dans un trou du rocher, ou bien il se construit, avec des briques de terre séchées, une de ces huttes coniques dont le pays est parsemé à la limite du désert, et qui font ressembler les villages de population bédouine à de véritables ruchers. La tente finit par tomber. La laine s'est pourrie. Les femmes ont désappris de tisser les longues bandes noires qui répareraient le dommage.
Et, quand la tente a disparu, la vie errante est finie. Le notable d'Hama possède quelques serfs de plus.
Ainsi, dans cette aimable ville, on a tout de même d'autres soucis que d'appeler les pigeons sur les terrasses, d'écouter chanter i'Oronte et de regarder circuler une fleur de jasmin dans un labyrinthe d'eau. Le soir tombe. Le sorbet à la pistache a fondu dans le crépuscule; la. bulle de savon du léger palais d'en face s'est évaporée dans l'air ; la roue grince plus fort. Est-ce d'avoir jeté les yeux sur les réalités que recouvre, pour le passant, la poésie flottante de I'Oronte, il me semble maintenant que la musique de tout cela n'e«t plus exactement la même, et qu'avec la fin du jour elle a pris je ne sais quoi de sévère et d'un peu triste, qu'elle n'avait pas tout à l'heure.