CHAPITRE VI
Il y a des endroits où je vais, pour ainsi dire, l'esprit tout nu. Sur eux, je ne sais pas grand'chose. Tant mieux si le hasard, l'aventure, la grâce orientale qui fait presque toujours beaucoup avec rien, s'entendent pour me bien accueillir ; mais ils ne peuvent me décevoir. S'ils m'enchantent, c'est un bonheur inespéré, et Dieu sait si je suis prompt à faire amitié avec des choses qui ne se soucient guère de moi, mais auxquelles
je prête volontiers l'aimable pensée de m' attendre ! Que devait m'apporter Hama? Je n'en avais aucune idée. Peutêtre est-ce pour cela que j'ai été si ravi de la surprise.
En d'autres endroits, au contraire, j'ai fixé des rendez-vous. A quoi? A qui? A des ombres, à des souvenirs de collège, à des images, à des phrases lues je ne sais plus où, évocatrices de vieux songes qui, demain, à mon arrivée, vont retrouver la vie sous mes yeux.
Jusqu'ici je n'ai pas été déçu. Adonis était à l'Afka ; Lamartine, là-haut, sous les Cèdres. Au cœur du plus romanesque Liban, dans les chambres et les cours divines du palais de Beit-Eddine, où mes pas faisaient trop de bruit sur le marbre désert, dans cette féerie de clair de lune, de salles enchantées, d'ifs et
de rosiers en arceaux^ j'ai retrouvé au fond du jardin, sur le banc de pierre abandonné, plus romantique encore que lui-même, le ténébreux, le veuf, V inconsolé, le prince d' Aquitaine à la tour abolie, le charmant Gérard de Nerval qui, de loin, s'amusait à chercber dans mes yeux le plaisir qu'il y a cent ans il avait connu lui-même,.. Dans sa maison d'Amschit, au-dessus de Byblos, Renan revient encore. Pourtant, quand j'y suis arrivé, la maison était vide. De l'herbe dans la cour, près du puits. Un grand silence comme le jour où sa sœur Henriette était morte. J'ai monté le raide escalier par où le corps fut descendu.
Personne dans le vaste patio, dessiné en forme de croix, où l'on avait mis à sécher des feuilles de tabac qui animaient la solitude de toute la vie d'un
parfum. Vide la chambre d'Henriette, vide la chambre de son frère. Sont-ils donc partis à jamais? Par la fenêtre grillagée, je vois briller une cime neigeuse et, en bas, la mer qui miroite entre les branches des palmiers. Oui, c'était un bien grand silence, mais un silence tout vivant comme celui d'une chambre où l'on travaille, une solitude toute peuplée comme celle d'un cœur amoureux. Et quand j'ai quitté la maison, cette cabane maronite, ainsi que l'appelait Renan, j'ai cru voir, en me retournant, un gros homme, un peu essoufflé, descendre de sa mule et l'attacher dans la cour.
Vraiment les songes sont fidèles. Chateaubriand, à Saint-Malo, reçoit toujours sur son rocher funèbre, d'un air que nous ne connaissons plus, les visi-
ANTIOCHE ET DAPIINÊ 131
teurs pieux et les sots. Dans le bazar d'Alep, que j'irai visiter bientôt, je n'ai donné rendez-vous à personne ; mais dans les ruines de Palinyre, je serais bien trompé si je ne rencontrais pas la reine Zénobie... A Antioche, où j'arrive, j'ai fait signe, au travers des temps, à de bien plaisants personnages, à l'empereur Julien l'Apostat, à son ami le grammairien Libanius, à Ammien, son historiographe, qui a écrit un si bon reportage sur l'expédition de-s Perses et sur la mort de son maître ; à tout un monde mi-grec, mi-asiatique, qui peuplait les dancings d'autrefois, les champs de courses, les académies ; à toute une compagnie de philosophes, de gens d'église, patriarches, évêques, hérésiarques, dont la conversation va bien m'amuser, je l'espère. Et puis, sur ces bords de l'Oronte,
je vais trouver aussi la cohue des Croisés et, parmi la foule anonyme, le fameux Pierre l'Ermite, dit familièrement Coucoupiètre, sur lequel un chroniqueur raconte cette étonnante histoire.
Après bien des mésaventures, le grand prêcheur de la croisade avait fini par entrer dans Antioche, avec Tarmée des seigneurs amis de Dieu. Le siège avait duré huit mois, et les Chrétiens venaient à peine de s'installer dans la ville, quand on signala l'approche d'une formidable force mongole. Le pauvre Coucoupiètre crut alors tout perdu. Secrètement il s'enfuit de la ville, dans l'espoir de gagner la côte et de s'embarquer pour la France. Il fallut courir après lui, car sa robe de bure qui avait entraîné tout l'Occident derrière elle, était une sorte de drapeau. On finit par le rattraper. Les hommes
d'armes îe ramenèrent, assez penaud comme on pense. Et cela présa^ déjà la fin tout à fait obscure, au fond d'un couvent de Picardie, de cet homme qui a déchaîné un des mouvements d'enthousiasme les plus extraordinaires qu'ait connus l'humanité.
Hé ! je sais bien que tout ce monde ne m'attendra -pas au débarquer et en grande cérémonie, comme j'ai vu, la semaine dernière, en arrivant à Beyrouth, la croix, les marguilliers, le bedeau et tout le clergé s'avancer au-devant de l'évêque syriaque qui voyageait, depuis Marseille, tout familièrement avec moi, et que cette pompe ecclésiastique éloigna tout à coup, comme s'il entrait au Paradis, tandis que je restais sur le quai ! Un César ne soulève pas aisément un poids de seize siècles pour venir, sans
façon, à la rencontre d'un passant ; et Coucoupiètre lui-même ne doit pas se promener tous les jours dans les rues d'Antioche, avec son froc et son bourdon ! Mais tout en roulant sur la piste, je pense avec tant d'amitié à ces ombres fameuses que j'espère les ramener à la vie. Ne trompez pas mon attente, hôtes antiques et familiers d'Antioche ! J'arrive de loin pour vous voir. Il faut pardonner au voyageur une certaine hâte indiscrète.
Hélas ! cette fois, la force du désir et de la sympathie n'a pas ressuscité les ombres. J'ai franchi le pont de rOronte, et dans le bourg d'Antioche je ne trouve que des vivants, des corps opaques et grossiers, placés exprès, dirait-on, pour intercepter la rêverie. Mes
regards vont depuis le fleuve jusqu'au sommet de la montagne où se dressent encore les vestiges de ce qui fut jadis une enceinte, mais ces débris de murailles et de tours, qui escaladent et redescendent les pentes, n'embrassent que le vide et le caillou, sous une lumière sans esprit. Ici, il y a quelque deux mille ans, deux civilisations, presque également originales et puissantes, s'étaient unies pour former quelque chose qu'on n'avait encore vu ni à Athènes, ni à Rome. Ce n'était ni l'Orient, ni l'Occident, mais l'Orient et l'Occident tout ensemble. Le christianisme, sorti d'une pensée d'Asie, y rencontra la pensée grecque et prit à ce contact un caractère philosophique qu'il n'avait pas eu jusque-là. Mais ces types de villes que furent jadis Alexandrie, Laodicée,
Antioche, il semble que nous soyons incapables de les créer aujourd'hui.
L'Occident et TOrient ne se comprennent plus assez pour former de nouvelles harmonies. Que ce soit à Alger, à Ccnstantinople, au Caire, ou bien dans les villes de l'Inde, Européens et Orientaux vivent^ sans se mêler, dans leurs quartiers p'articuliers. Les civilisations ne se pénètrent pas ; et si elles agissent l'une sur l'autre, c'est toujours par ce qu'elles possèdent de plus superficiel ou de plus bas. Sans doute, le déséquilibre est devenu trop grand entre les deux cultures, pour qu'elles puissent travailler ensemble, s'atteler à la même charrette et donner le même coup de collier. L'Occident s'est habitué à dominer avec un peu de mépris le paresseux Orient, e.t l'Orient, de son côté, humilié, offensé, se replie sur lui-
même, plein de dédain au fond du cœur pour ce progrès dont nous faisons tant d'état.
Le peu de vie qui reste encore dans cette ancienne capitale de l'esprit et du plaisir, s'est réfugié au bord de l'eau en un petit tas oriental, pareil à mille autres lieux de Turquie. Vraiment, c'est trop déchoir ! L'anéantissement total serait moins attristant. J'erre depuis deux heures dans la ville, j'en ai fait déjà deux fois le tour, et personne n'est au rendez-vous. Rien que les éternels boutiquiers de toujours. Une treille opulente, toute chargée de grappes, qu'heureusement je ne verrai pas mûrir, me retient, un moment, sous son ombre bucolique, dans le quartier des chaudronniers, et moi qui m'attendais à rencontrer ici la plus belle compagnie,
je ne trouve d'aiitre distraction que de na'arrêter longuement devant un fabri-* cant de nouilles qui avec une dextérité admirable, fait couler des filets de pâte sur une plaque de fer brûlant.
0 l'ennui en voyage ! La songerie est morte, le moindre effort vous fatigue. On pousse devant soi son esprit, comme un orgue de Barbarie dont on connaît trop tous les airs ! Heureux si l'on retrouve, dans ces heures désenchantées, quelque journal oublié dont on relit jusqu'aux annonces, avec la vague inquiétude d'arriver trop vite au bout.
On a beau sentir en soi un brouhaha de choses qui voudraient venir à la luraièrC; rien n'arrive à surmonter l'intérêt de ces faits divers dont la niaiserie même est attirante, et qui s'imposent avec la force de ces petits démons
noirs, biscornus, fantastiques que nous appelons des lettres et qui sont, au vrai, des magiciens... Dans un café, au bord de l'eau, j'ai découvert un vieux journal. De fois à autre, mes yeux se lèvent et cherchent autour d'eux comme s'ils attendaient quelqu'un. Mais je ne vois que des tables de bois blanc, le marchand de cacahuètes, les clients qui, avec le soir, viennent boire leur verre de raki et fumer le chibouk, et le patron de l'établissement occupé à remplir d'air, avec une pompe à bicyclette, une sorte de quinquet qui, soudain, aveugle toutes choses d'une clarté d'acétylène. Sur une estrade encadrée de branchages, un caféconcert s'organise. Gramophone, piano, rien n'y manque. Il y a la Turque, la Juive, l'Arménienne, la pseudo-Française ; il y a la chanteuse légère et la
diseuse à voix. Jusqu'à la dernière goutte j'épuise ces voluptés d'Antioche. Et puis quand c'est fini et que l'acétylène a jeté ses derniers feux, j.e me lève et, plus résigné qu'un martyr d'autrefois, je vais me livrer en pâture à toutes les punaises de la nuit.
Par bonheur, près d'ici, à une ou deux heures de mulet, Daphné est un endroit enchanté. Une route jadis y menait, bordée de villas où l'on connut tous les raffinements d'une vie que nous ne soupçonnons plus. Aujourd'hui, c'est un sentier plein de trous et de bosses qui s'en va bien solitaire à travers la campagne, et où rien ne rappelle l'élégante avenue qu'un sarcophage de pierre, d'une sculpture assez médiocre, abandonné dans un champ. Puis le
sentier s'élève entre des murs de jardins et se transforme soudain en ruisseau.
Comme dans une oasis, l'eau apparaît, de tous côtés, déborde des rigoles, passe et repasse sous les murailles, devient l'être indispensable, à la fois docile et fantasque, qui joue le grand premier rôle dans l'enchantement printanier.
Là mûrissent les fruits que les marchands des quatre-saisons promènent dans les rues d'Antioche ou d'Alep, avec des cris pareils à ceux que l'on entend chez nous, mais d'un tour plus fantaisiste :
Le médecin Ta prescrit à son fils :
Un biscuit et deux poires, ô poires !
Ou bien encore :
Les rossignols ont chanté sur vos branches, 0 néfliers ! Le jardinier qui vous garde Ne dormira pas de la nuit...
Au milieu des verdures qui s'échappent avec pétulance par-dessus les murs de terre sèche, et toujours dans l'eau du sentier, j'arrive sur l'autre versant de ce beau jardin fruitier, et là je m'aperçois soudain, à quels signes? je ne saurais le dire, que je suis arrivé chez les dieux.
« Il n'y a pas de douleur si tenace et violente que ne chasse la vue de Daphné », disait le rhéteur Libanius.
Cela prouve évidemment que jamais l'excellent homme n'eut de douleur bien sérieuse ; mais c'est vrai aussi que l'endroit est d'un charme divin. A l'horizon, pas très loin, de hautes montagnes en demi-cercle forment un arriùre-plan paisible ; au-dessous, une sorte de terrasse, encombrée de rochers et de broussailles ; puis, devant moi, un profond ravin sauvage où, çà et là, ont poussé des platanes
ANTICCHE ET DAPHNÉ 143
et des noyers gigantesques. Et comme à l'Afka, comme aux Cèdres, comme en tous les lieux de Syrie où quelque idée religieuse a surgi, on se trouve en plein mystère des eaux. Je les vois sortir de partout. Elles semblent jaillir de la terre comme une lumière longtemps cachée qui apporterait avec elle le goût de la vie et du bonheur. En ruissellements, en cascades, elles se laissent glisser sur les pentes, disparaissent dans les verdures et les mousses, s'endorment un instant dans ia vasque d'un rocher, s'échappent aussitôt comme un amour qui s'enfuit, allègres, bondissantes, sans le moindre regret, s'échevèlent en fils brillants, pareilles aux cheveux dénoués d'une nymphe ou d'une bacchante. Je descends dans le ravin, parmi les eaux enchevêtrées qui jettent partout leur
éclat et leur musique. A tout moment, elles m'arrêtent, comme si elles défendaient l'accès de quelque endroit interdit. Je saute le ruisseau, ou bien il faut chercher la pierre, la racine, l'arbre abattu qui vous aident à passer, ou bien le vestige d'aqueduc dans lequel le flot brillant s'étrangle pour jaillir plus loin dans le vide avec une grâce de danseuse. A l'ombre des noyers et des platanes gigantesques, un tout petit moulin d'où ne sort pas le moindre bruit. Pour meuniers, deux enfants. C'est Daphnis et c'est Chloé. Daphnis me montre son moulin : il ne marche que lorsqu'on apporte une poignée de blé ou de fèves à écraser. Chloé va me chercher des' fruits. Bientôt je la vois revenir avec un panier de roseaux rempli de nèfles du Japon. Elle les plonge, pour les rafraî-
ANTTOCHE ET DAPHNÉ 145
chir, dans l'eau rapide et glacée. Geste tout simple et naturel, mais qui prend tout de suite ici je ne sais quel air de mystère, comme si cette petite fille, avant de me donner ses fruits, les offrait d'abord à la Source.
Pour traduire ce charme liquide, l'imagination païenne, si habile à mettre d'accord la nature et ses rêveries, a trouvé une fable, une histoire d'amour, elle aussi, mais qui, au lieu de finir dans le tragique, comme celle d'Astarté et d'Adonis, s'achève en un rire de femme, en bon tour joué à un dieu. Daphné vivait ici, au milieu de ses sœurs les nymphes. Apollon l'aperçut un jour.
^Enflammé d'amour à sa vue, il s'élança pour la saisir. Ah ! pourquoi, dans ce bel endroit, dans ces écheveaux d'eau scintillante, parmi ces rochers amoureux
et ces arbres si heureux de vivre, pourquoi la nymphe refusa-t-elle la caresse d'un dieu que l'on dit si aimable? Les femmes sont incompréhensibles et vraiment aussi mystérieuses que l'eau qui sort de ces rochers. Mais c'est le caractère des nymphes : elles courent les bois pour nous tenter et se dérobent quand on croit les saisir. Ces vierges sages sont bien cruelles ! Et elles ne sont pas seules, hélas ! à se changer en laurier amer dès qu'on les prend dans ses bras...
Au-dessus de ces fontaines s'élevait un sanctuaire consacré à Apollon. Il avait là une statue colossale, dont la tête touchait presque au toit. Le corps et la tunique étaient de bois peint et doré, les pieds et les mains d'ivoire, les yeux, en pierre d'améthyste, avaient la couleur de l'hyacinthe. La tête ornée
du laurier d'or, il tenait à la main une cithare et paraissait improviser des chants que les fidèles, à certaines heures, croyaient avoir entendus. Comme à Delphes, le dieu rendait ici des oracles. On jetait dans la source des feuilles de laurier, et les prêtres, penchés sur les bords, interprétaient leur tournoiement.
Parfois aussi les eaux se mettaient à frémir, les lauriers d'alentour s'agfita'lent harmonieusement, des voix surnaturelles sortaient de leur feuillage sombre... Puis, un beau jour, la source cessa de bouil- . lonner, les lauriers de chanter, les feuilles de rendre des oracles. Le paganisme se mourait. Les fidèles ne croyaient plus à leurs dieux. D'Antioche on allait toujours à Daphné, mais pour s'égarer sous les ombrages et entendre d'autres murmures que ceux de la lyre d'Apollon.
Le vieil auteur Sozomène (que je n'ai jamais lu, mais que j'ai vu cité quelque part) dit qu'il était de mauvais goût de venir ici en promenade sans une femme à son côté. Des colonnes manquaient dans le temple, des arbres dans le bois sacré. Et pour exorciser cet endroit démoniaque, les Chrétiens avaient transporté dans une chapelle, près de la souTce, le corps de saint Babylas, martyrisé sous Décius.
En ces temps crépusculaires, l'empereur Julien l'Apostat \'int en pèlerinage à Daphné. C'était le jour de la fête du dieu. Il s'attendait à voir se dérouler superbement les cérémonies sacrées, telles qu'on les pratiquait jadis, lorsqu'on aimait encore les divins personnages qu'il était presque seul à vénérer aujourd'hui. Mais le sanctuaire était vide. Ni encens,
ANTIGCHE ET DAPHNÉ 149
ni victimes, ni éphèbes en robes blanches. Seul un pauvre vieil homme de prêtre avait apporté de sa basse-cour une oie pour l'immoler à l'Apollon daphnéen. Vainement JuUen consterné voulut interroger la source au sujet de l'expédition qu'il préparait contre les Perses et d'où il ne devait point revenir. L'oracle ne lui répondit pas. Alors, comme il s'en étonnait, on lui dit que, tout près de là, il y avait un cadavre qui empoisonnait l'endroit, et dégoûtait Apollon, les Nymphes et les Muses d'y faire entendre leurs voix. C'était celui de Babylas ! L'empereur donna l'ordre aussitôt d'enlever ce mort importun. En grande pompe, les Chrétiens ramenèrent le corps à Antioche.
Mais Babylas se vengea ! A quelques jours de là, par une nuit sereine et sans nuage, le feu prit au temple de Daphné.
15Ô LE CHEMIN DE DAMAJEi
Les poutres, en s'écroulant, brisèrent le dieu en deux morceaux qui furent bientôt consumés, tandis qu'autour de lui flambaient les images des Muses.
Julien venait de se coucher. On le prévint aussitôt. Il accourut au sanctuaire, et arriva juste à temps pour voir tomber en cendres le dieu dont il baisait, la veille, si dévotement le pied d*ivoire.
Dans ce i^vin si solitaire, quelque chose de grand a pris fin. Ici s'est effondrée la suprême espérance de maintenir contre les nouveautés venues de la Judée l'esprit d'Homère et de Virgile. Pour la dernière fois, à Daphné, Apollon et les dieux ont reçu l'hommage sincère d'un bel esprit du monde antique. Ces divinités du ciel et des bois qui peuplent nos imaginations formées par la pensée classique, Julien aura été le dernier
ANTIOCHE ET DAPHNÔ 151
homnie à leur prêter une autre vie que celle de la littérature, et à leur offrir en ce lieu, non pas comme un rite 8ans âme, mais en y mettant sa foi et sa haute intelligence, des sacrifices et de l'encens. Le dernier cri de l'oie apportée par le vieux prêtre, c'est le dernier cri du paganisme ; et la feuille qui tournoie, sans répondre, sous les yeux du païen mystique, c'est beaucoup de silence qui va tomber sur le monde,.. Ah ! les dieux devraient bien s'entendre pour se partager l'univers I Dans un petit village de France, à l'ombre d'une église romane, qu'il est doux et précieux de se sentir catholique ! Mais à Daphné, saint Babylas n'était vraiment pas à sa place ! Vaincus, brûlés, Apollon et les Muses habitent toujours ce bocage. Leur présence, à cette heure, m'enchante, car
si j'aime beaucoup de choses qui plaisaient au vieil évêque, j'en aime ici davantage que protégeait Apollon. Et d'arbre en arbre, de rocher en rocher, je cours après des souvenirs, comme le dieu après la Nymphe.
Hier soir, j'ai dit adieu à Daphné ; ce matin, j*ai quitté Autioche. D'abord, un vaste marécage qui disparaît sou»
les roseaux ; ensuite, un plateau de terre rouge, qu'on dit être assez fertile, mais comme toujours dans ces pays où l'on ne voit ni arbres ni villages, dont la moitié des champs est en jachère, et l'autre juste égiatignée par une charrue primitive, sitôt que la moisson est faite, tout prend un air désertique et désolé.
Dans cette immense platitude, le regard est un oiseau sur la mer. II ne rencontre pour se poser que de bizarres petits monticules, édifiés par la main des hommes en des temps immémoriaux, sur lesquels, en cas de péril, les bergers d'alentour rassemblaient tentes et troupeaux. Puis, de nouveau, la plaine nue, rougeâlre, monotone, sans fin. La nature s'est mise au repos ; et après ses grands caprices du Liban et de l'Oronte, cet apaisement n'est pas sans charme. Rien de plus ennuyeux que le pittoresque continu. Enfin ! le paysage ne vous possède plus ! On a tout le loisir de penser à autre chose qu'à un décor tyrannique. . On cesse d'être étranger à soi-même pour retourner à sa maison et à ses rêveries familières. On s'endort, et tout à coup, de ces espaces mornes qui semblent si
peu faits pour inviter au séjour, ou plutôt du fond du rêve, surgit une haute citadelle, d'un surprenant éclat doré, posée sur le sommet d'une de ces collines artificielles que j'ai déjà rencontrées tout le long de mon chemin.
La légende veut que là-haut, sur ce tertre sans âge, Abraham se soit arrêté avec Sarah et ses troupeaux. Il arrivait d'Ur en Chaldée, près du golfe Persique. Cette ville d'Ur et la Chaldée tout entière étaient alors (il y a quatre mille ans) une colonie syrienne en Basse- Mésopotamie, de sorte qu'Abraham, en remontant l'Euphrate pour gagner les vallées de l'Oronte et du Jourdain, ne faisait qu'obéir à l'instinct qui le ramenait vers son pays d'origine. Paisible migration de bergers dont les pas sur le sable ne sont pas encore effacés, et qui a
laissé dans l'âme humaine une trace autrement profonde que les grands passages guerriers des Sésostris, des Alexandre, des Seigneurs francs et des hordes mongoles. Les gens d'Alep l'ont bien senti, eux qui, jusqu'à ces derniers temps, du sommet de leur citadelle, tiraient chaque «oir le canon en l'honneur du patriarche, à l'heure où il trayait sa vache.
Maintenant, il m'est devenu tout à fait familier, le vieux tertre et sa forteresse. J'y monte tous les jours par un escalier fantastique qui, même dans cette Syrie où l'on voit les plus beaux vestiges de l'architecture militaire du moyen âge, trouve encore le moyen de vous surprendre, avec son pont-levis, ses tours et ses mâchicoulis, ses; voûtes, ses poternes, ses marches où plusieurs
cavaliers peuvent passer de front, et ses portes en baïonnette où le pied trébuche dans les ténèbres. En haut, sur le terreplein, tout n'est plus que décombres, herbe flétrie et poussiéreuse. En bas, la ville immense et plate, toujour.s de cette belle couleur fauve qui est la couleur de la Syrie. Çà et là, des cyprès aux alentours des mosquées ; dans la campagne nue, pas un arbre, sauf làbas, au bord d'un mince ruisseau, un petit amas de verdure, assez pareil à un bouquet qu'Alep tendrait au désert. Mais la grande chose saisissante, ce sont des pierres debout par milliers, des milliers de stèles funéraires qui, de toutes parts, cernent la ville de leur multitude pressée. On dirait une moisson que le soleil ne dessèche jamais, que la pluie ne peut pas pourrir, et que le vent du sud n'arrive
pas à courber. On dirait que des troupes d'hommes, accourus de la vaste campagne si mortellement vide, pour donner l'assaut à la ville, ont été changés en pierres par quelque miracle biblique. Et certains bataillons qui, d'un furieux élan, avaient poussé jusqu'à la citadelle, restent là pétrifiés, arrêtés dans leur ruée, éternellement immobiles au milieu des vivants, qui viendront, un jour, s'ajouter à leur masse déjà formidable.
Comparer à Venise cette ville perdue à l'intérieur des terres, l'idée peut paraître baroque. Pourtant elle a sa vérité, et qui bientôt vous obsède. Comme l'Italie, la Syrie est une péninsule montagneuse allongée entre deux mers, mais deux mers toutes différentes. L'une, la Méditerranée, avec ses ports d'Alexan-
drette, de Tripoli, de Beyrouth, de Saint- Jean-d'Acre et de Jafîa ; l'autre, un océan de cailloux et de sable, qui vient déferler sur l'Oronte, et où les ports d'Alep, d'Antioche, d'Hama, d'Homs, de Damas sont comme des porches magiques ouverts sur le monde nouveau des grands espaces vides et des étendues surpeuplées, où les idées d'Europe ne se posent plus çà et là que comme de minces libellules sur un immense marécage. Dans cette géographie, Alep joue le rôle d'une Venise des sables.
Point de vaisseaux balancés, point de voiles gonflées par le vent, mais, dans un faubourg tout grouillant d'une humanité qui sent la poussière de la piste et la sueur des longues marches, une vaste place se remplit de chameaux, deux ou trois fois par semaine, comme un havre
s'emplit de navires. Us attendent là qu*un marchand forme une caravane ; et quand tous les ballots sont arrimés au flanc des bêtes, leur escadre appareille et, derrière l'âne qui sert de guide, s'en va sur la mer de cailloux vers Bassorah, Mossoul ou Bagdad.
Ici encore, comme à Venise et dans toutes les cités marchandes d'autrefois, partout un grand air d'opulence, le goût des constructions magnifiques. Des mosquées dans toutes les rues (car la religion et le commerce ont toujours fait bon ménage) ; des hôpitaux pour fous, sinistres, grandioses, saisissants comme les prisons du Piranèse ; des couvents de derviches d'une solitude à faire pleurer au milieu de leurs tombes, de leurs cyprès et de leurs passeroses ; d'admirables demeures que le génie d'archi-
tecles persans semble moins avoir construites pour le bonheur de gros traitants que pour le plaisir d'une fée de Chiraz ou d' Ispahan exilée en Turquerie ; et enfin, un bazar monumental qui donne l'idée d'un sanctuaire du trafic, avec ses hautes voûtes de pierres alternativement noires et dorées, ses travées interminables où les boutiques se disposent à la manière de chapelles, les averses de rayons qui, tombant des arceaux, pénètrent la. pénombre comme une lumière de vitrail, et ce demi-silence, chuchotant et poli, qu'a toujours la foule en Orient. Sur le pourtour, des portes gigantesques, bardées de clous et de ferrures, donnent accès dans les préaux de vastes édifices qui font assez penser à nos vieux hôtels du Marais utilisés pour le négoce. Même allure
solennelle, même pierre un peu moisie, même odeur composite, même air vétusté des choses ; mais il faut ajouter là deux ou trois acacias, la fontaine oi'ientale et l'énorme balance de fer, haute comme une double potence, avec ses plateaux et ses crochets, à laquelle est suspendue toute la vie des Alépins. La passion du trafic et aussi le goût du voyage ont toujours caractérisé les gens de la Syrie. Ils tiennent, je pense, cette humaur de leur origine sémitique.
Toujours on les a vus sortir de leurs cantons pour se répandre dans le monde avec leur pacotille de marchandises et d'idées ; et aujourd'hui encore, ils continuent d'obéir au vieil instinct migrateur. Dans le Liban, par exemple, la plus grande partie de la population chrétienne va chercher fortune au dehors. On trouve
LE TERTRE DABRAHAM 165
partout des Libanais, dans les deux Amériques, dans l'Inde, en Afrique Occidentale, dans tous les ports de la Méditerranée. Et comme le goût de l'aventure s'accompagne presque toujours d'un vif amour du sol natal, dès qu'ils ont gagné quelque argent, ils reviennent chez eux et mènent aussi longtemps qu'ils peuvent la vie du rentier campagnard. Ils boivent du raki, jouent aux dames, s'enchantent à la musique de leurs accordéons^ commencent à se bâtir un logis ; puis, quand ils n'ont plus rien, ils partent de nouveau pour aller gagner ailleurs la toiture de leur maison... Chez les Syriens islamisés, une noble conception du repos, essentielle à leur religion, a pas mal apaisé cette inquiétude voyageuse. Mais chez les habitants d'Alep. si attachés pourtant
à leur croyance musulmane, l'ancien atavisme demeure. Le désir de s'enrichir les entraîne toujours sur les chemins de la fortune. Et s'ils répètent volontiers, avec un poète du cru : « Un jour passé hors d'Alep est un jour qui ne compte pas dans la vie », un autre proverbe répond : « Parmi les Alépins, le boiteux est arrivé jusqu'aux Indes. »
Après cela, comment être surpris que, si près de la Palestine, on trouve peu de Juifs en Syrie? Qu'y feraient-ils parmi leurs frères aussi habiles qu'eux au négoce? Autour du tertre où Abraham s'est arrêté pour traire sa vache, j'ai cherché vainement les souquenilles noires ou le vêtement européen qui prend tout de suite, sur le dos de David ou de Salomon, des formes tellement particulières.
J'ai bien vu ici un ghetto, mais c'est
un ghetto chrétien ! A Hama, l'autre jour, cela m'avait déjà frappé, quand je visitai le quartier qu'habitent les Grecs orthodoxes. Oh ! ce petit quartier d'Hama, forteresse ou prison, tout ramassé autour de son église et de son cimetière, — une église vétusté, tout à fait jolie d'ailleurs, mais pauvre et grelottante et qui se cache au fond d'un trou ; et au-dessus, la maison de l'évêque, une sorte de maison forte, dans laquelle ont dû bien souvent se réfugier, aux heures critiques, les défunts de cet enclos... A Alep, je trouve un autre ghetto chrétien, mais vaste, magnifique, avec de hautes demeures de pierre, sans fenêtres sur le dehors, d'étroites rues dallées, des chaînes et des portes massives qui défendent l'entrée du quartier. Les Chrétiens qui l'habitent ont subi évi-
demment les mêmes vicissitudes que les Juifs en d'autres pays. Sous la menace et dans l'inquiétudC;, il a fallu se faire tolérer. Cela leur a donné je ne sais quel air de chien battu, mêlé à l'arrogance de l'homme qui se croit supérieur et met toute sa confiance dans la subtilité de son esprit.
La plupart sont Arméniens. Leurs noms se lisent sur toutes les enseignes des professions qui demandent un vague dressage occidental. Voici M. Kélékian, « horloger attentif » ; voici Mme Koïoudjan qui s'intitule « sage-femme célèbre ». Sous une étonnante pancarte, où l'on voit une Mort verdâtre soulever un rideau pourpre et fuir devant un buste d'Hippocrate entouré d'un serpent, on lit le nom du pharmacien Nafilian. Sous cette lame de rasoir à laquelle s'accou-
dent, tels Roméo et Juliette au balcon de Vérone, un éphèbe fraîchement rasé et une jeune fille qui l'admire, j'épèle « Bulbulian, coiffeur de première classe ». Et ce sont encore des noms de martyrs arméniens (qui doivent être à l'occasion de terribles bourreaux !) ceux dont s'enorgueillissent d'épouvantables toiles peintes qui représentent un visage d'écorché, avec toutes ses dents, molaires, incisives et canines, menacées par le davier du dentiste...
Excusez-moi de mettre sous vos yeux d'aussi effroyables images, mais c'est la forme sous laquelle la civilisation occidentale et les derniers progrès de la science se présentent aux Alépins.
Parfois, dans les mauvaises nuits, ces pancartes m'obsèdent. La jeune hlle sur son rarfoir, la Mort qui fuit derrière son
rideau pourpre, et les visages d'écorchés dansent autour de moi une furieuse danse macabre. Et ce n'est pas bien gai, vers trois heures du matin, quand le chien hurle à la lune et que la chouette lui répond dans le sapin. Alors, pour m'égayer l'esprit et changer le cours de mes pensées, je songe aux divines demeures qu'habite toujours la fée persane, à ces petits appartements si intimes, précieusement ornés, où se passe la vie en hiver ; aux longues cours dallées, avec un miroir d'eau et quelques arbres autour ; et à ces étranges murs immenses exposés au plein nord, dans lesquels une arche profonde, tapissée de faïences bleues, abrite la vie de l'été... Je songe au couvent des derviches.
Mais que sont devenus les derviches? Dans la cour abandonnée, c'est à peine
LE TERTRE D'ABRAHAM i71
si j'aperçois deux ou trois de leurs longues robes, deux ou trois bonnets de feutre brun. Aurait -on renoncé ici à communier avec Dieu dans le vertige de la danse? Et les tourneurs mystiques sont -ils endormis à jamais sous les roses trémiières?... Je songe à ces charmants jardins qu'on voit là-bas dans les mosquées, pleins de grenadiers, d'orangers et de stèles funéraires qui semblent s'avancer sous les branches pour prendre part à la prière... Ainsi, en imagination, je me promène, dans les ténèbres^ parmi les plaisirs d'Aîep. Je n'entends plus la chouette attrister la nuit du jardin.
Et n'est-ce point une des choses dont il faut être, je crois, le plus reconnaissant au voyage de vous donner ainsi la lanterne magique quand le sommeil vous fuit?
Cinq heures du matin. Il fait froid.
Dans le camp d'aviation d'Alep, les officiers de l'escadrille m'offrent une tasse de café au lait. Puis on nae fait signer un papier où je déclare que mon décès (il faut tout prévoir, n'est-ce pas?) ne grèvera pas d'un centime le budget de l'État français. Cinq minutes après, je m'envole. Et il entre beaucoup d'enfantillage dans la satisfaction que j'éprouve à me dire : « Dans un quart
d'heure, mon ami, tu vas survoier l'Euphrate ! »
Mais l'Euphrate existe-t-il? On m'en a si souvent parlé, pendant des années, dans mes classes, du grand fleuve aux éléphants, que je ne suis plus très sûr de sa réalité. Il y a ainsi beaucoup de choses dont on vous a tellement rebattu les oreilles que leur existence finit par s'évaporer en mots. L'Euphrate et .son confrère le Tigre font partie de ces fleuves fabuleux qui paraissent avoir été inventés tout exprès pour désaltérer l'imagination des enfants.
Au-dessous de moi, je ne distingue qu'un puzzle coloré, vert, rose, fauve, strié de pistes, sans arbres et de tons passés. Çà et là, des points jaunes marquent l'emplacement des aires où l'on a battu le blé ; au loin, sur une large
étendue, miroitent des nappes de sel pareilles à des étangs glacés ; et, de plus en plus rares, de singuliers petits villages, aux huttes blanches et coniques, font penser à des pains de sucre oubliés par les caravanes.
Eh bien, pourtant si ! il existe, le grand fleuve des professeurs ! Un jet d'azur, sorti du sol comme un éclat d'épée, révèle tout à coup sa présence. Très vite nous arrivons sur lui. Déjà nous l'avons traversé, et son véritable visage a bousculé dans mon esprit tout le vague que créaient autour de lui les manuels d'histoire ancienne. Dans un paysage d'une absolue nudité, il fuit jusqu'à l'horizon. Ses méandres innombrables, que le soleil fait briller, ont l'air de couler par tronçons, parallèlement les uns aux autres, dans la désolation complète,
comme si, au lieu d'apporter la fécondité et la vie, cette masse d'eau formidable contenait un poison qui frappait de mort toutes choses sur d'immenses espaces autour d'elle. A perte de vue, la terre a pris l'aspect blanchâtre et recroquevillé d'une peau de bête desséchée qui aurait perdu tout son poil, et sur laquelle les longs zigzags du fleuve font les traînées de bave argentée qu'aurait laissées pendant la nuit un escargot gigantesque.
Sur la large nappe, éblouissante quand on la voit fuir au loin, jaune et triste lorsqu'on la surplombe, des îles flottent commedes poissons morts. Elles en ont la forme et la couleur d'un gris-vert. Et toujours des méandres et des méandres, et sous les immenses détours que cette eau qui n'a rien à faire s'amuse à raui-
tiplier, toujours la même ligne droite, inflexible, tendue comme une corde, et qui paraît encore plus usée que la terre : la piste immémoriale tracée par les pieds nus des hommes et la foulée des chameaux.
De temps en temps, dans le bruit du moteur, le pilote siffle entre ses doigts pour attirer mon attention sur quelque point du paysage, il me crie : « Le Tombeau ! » Ah ! je sais ! on m'a prévenu. Ce mamelon au bord de l'eau, c'est le tombeau du père d'Othman, fondateur de la dynastie osmanli, qui s'est noyé à cette place, en revenant de pillei Damas... Nouveau coup de sifflet. Un damier de cultures, étalé sur le bord du fleuve, m'indique que le mien et le tien existent même ici, au milieu de cette désolation, où l'idée de la pro-
priété semble si extravagante ! Sur le sol se dessine, avec beaucoup de netteté, une vaste enceinte en demi-cercle qui n'embrasse plus que le vide. C'est tout ce qui reste de Rakka, cité illustre au temps des Khalifes Abbassides. Le prince des Mille et une Nuits, le sultan Haroun Al Rachid, y résidait volontiers, et c'est là qu'il remit aux envoyés de Charlemagne des éléphants, un lion, d'autres bêtes encore et cette inoubliable pendule à eau qui n'étonna pas moins l'Empereur à la barbe fleurie que moi, lorsque j'étais enfant. Il y avait donc ici, déjà, des « horlogers attentifs », une civilisation brillante, des verdures, des jardins, beaucoup d'art et de science, mille agréments qui pouvaient plaire au prince le plus raffiné du monde, toute une splendeur dont on peut voir le reflet dans ces
belles faïences qu'on fabriquait ici, il y a mille ans, et qui semblent toujoura mouillées tant elles gai dent d'éclat brillant sur leurs fleuri et leurs feuillages... Nous descendons du haut des airs à cinq ou six cents mètres, pour faire deux ou trois fois le tour de la grande ruche déti-uite. Dans un coin, quelques gourbis ; partout ailleurs, des bosses qui marquent l'emplacement des quartiers éboulés ; des sillons qui, jadis, étaient deg rues ; et, dans ce cimetière de ville, une seule colonne, debout, se lève comme un doigt, pour attester devant le ciel qu'il y avait là quelque chose.
La colonne, l'enceinte, Rakka, tout a disparu derrière moi. Maintenant, sur la gauche, accourt un long sillage vert, d'une forme assez pareille à une carte d'Angleterre découpée sur un fond
beige. C'est la vallée du Khabour que descendit Abraham et où, là-bas, très loin, à l'endroit où la rivière prend sa source, il fit la rencontre de Sarah.
Puis, de nouveau, plus rien que la peau gondolée de la terre qui se ride, se plisse, se couvre de crevasses et de pustules, et le fleuve qui s'y traîne par lambeaux, laissant çà et là des bras morts, de profonds estuaires d'émeraude, dessinant des anneaux, des lunes et des derni-lunes, et ces grands poissons allongés qui flottent sur les eaux, ces îles basses auxquelles des buissons de réglisse donnent leur couleur verdâtre.
Venaient-ils donc d'ici, les exécrables bâtons délicieux que, petit garçon, j'achetais, deux pour un sou, chez l'épicier (j'entends encore dans le bruit du moteur le tintement inépuisable que fai-
sait la sonnette du pauvre magasin) et dont l'Amérique, insensible aux plaisirs • d'un écolier, fait aujourd'hui de la guttapercha?,.. Le sol se met à bouillonner. On dirait des boues qui s'agitent. De là-haut, ces bosses, ces creux, toutes ces formes compliquées se montrent sous la luniièr'î crue, sans mystère, comme si la nature traçait devant mes yeux une carte de géographie, avec la maladresse d'un enfant qui appuie sur tous les détails. Rien ne se dérobe au regard. Cette offrande brutale de la terre a la sinistre indécence qu'aurait la peinture trop fidèle d'un vieux corps de femme flétrie.
Dans cette immobilité, quelque chose pourtant a bougé. Un petit point noir se démence, évidemment pressé, mais qui semble remuer à peine. Aucun doute,
c'est une auto. Demain elle atteindra Aiep, que j'ai quittée il y a deux heures, si toutefois elle arrive jamais à se dégager du dédale qui se complique à plaisir autour d'elle pour la retenir dans ses plis. Petite chose qui se hâte, qui fournit un si grand effort pour avancer si peu, et où l'on sent tout le désir d'échapper à cet enfer et d'aller chercher ailleurs un peu d'humanité et de vie... Encore le sifflet du pilote ! Mais déjà je les avais aperçues, ces tours carrées et ces murailles de château féodal qui descendent jusqu'au fleuve, toutes semblables à celles que j'ai rencontrées sur la côte, à Byblos, à Tripoli, à Tarions. Ils sont donc venus jusqu'ici, les Seigneurs amis de Dieu ! Quel éloigncment, quelle solitude, quel air de soldat perdu, de couvent égaré, de pensée occi-
dentale eiifoncée dans l'Asie, et qui est morte, un jour, d'épuisement sous ce soleil étranger ! Quelle est l'histoire de ce château? Qui l'a construit? Qui l'habitait? Quels drames se sont passés ici? Du haut de nna berline volante je me penche avec avidité, comme ?i je voulais arracher à ce grand silence des choses la po-ignée d'herbes qu'on enlèv-e, en passant, aux charrettes de foin sur les routes.
Il y a trois heures que nous volons.
Une étape pareille nous mènerait jusqu'à Bagdad. Mais je ne vais pas à Bagdad ; et Deir-Ez-Zor, où nous atterrissons, Q*e8t pas du tout la ville des Mille et une Nuits. C'est plutôt une sorte de sous-préfecture proprette, bien tirée au cordeau, dont un architecte français a dessiné le plan aux environs
de 1850 : une la Roche-sur- Yon du désert. Des rues droites avec des trottoirs ; des maisons indigènes fort correctement alignées comme dans une expositioD ; des immeubles européens à fenêtres et balcons que décorent, à tous les étages, des marbres travaillés à l'italienne ; des boîtes à ordures sur les seuils ; et des équipes de balayeurs assyrochaldéens, descendants authentiques de Nabuchodonosor et d'Assurbanipal, en train de promener, par ce matin brûlant, un tonneau municipal pour arroser la voie publique ! Tout de même, ce qu'on ne voit pas au fond de la Vendée, c'est cette humanité cuite et recuite par le soleil ; ces Bédouins qui remontent de la Basse Mésopotamie et viennent faire un tour au bazar ; ces femmes aux cheveux teints en rouge, à la bouche
peinte en vert, et dont le menton tatoué de vert, lui aussi, semble tapissé de mousse... Et puis voici l'immense Euphrate ! Vu de près, ce n'est pas la nappe paresseuse qui, du haut de l'avion, avait l'air fatiguée de traîner dans le désert son dégoût d'aller plus loin. Aussi large que le Nil au Caire, plus rapide que le Rhône ou que le Rhin, c'est un torrent qui roule dans un mouvement magnifique la masse de ses eaux jaunâtres.
Une île le sépare en deux, une île qui n'est qu'un jardin de moissons et d'arbres mêlés, d'une abondance merveilleuse, — d'où ce nom charmant de Deii^-Ez- Zor, le Couvent des forêts. On comprend ici, d'un coup d'oeil, que tout le long de la vallée il ait pu exister, un jour, une campagne et des cités florissantes. Pour cela, il a suffi de quelques ânes et de
188 LE CHEMIN DE DAMAfl
quelques chevaux attelés à des roues qui faisaient monter l'eau du fleuve.
Et vraiment, le miracle n'est pas de rencontrer ce jardin enchanté, mais plutôt que cette fécondité du soi, dès que ia terre est mouillée, demeure à ce point inutile sur des centaines et des centaines de lieues.
Il faut toujours en revenir au fameux dicton des Nomades : « La tente du Bédouin n'a qu'une corde, mais elle a vu s'écrouler toutes les villes de la Syrie et d'ailleurs. » Ils disent vrai, mais ontils raison de se montrer si fiers? Ce sont eux qui ont dévasté ces rives au point de les rendre pareilles à ce morne désert qu'ils parcourent. Pourtant, ils ne sont pas d'humeur particulièrement belliqueuse. On ne voit guère chez eux ces luttes à mort qui décimaient, avant notre
venue, les Arabes d'Algérie, et leurs disputes peuvent durer pendant des mois et des années sans coûter la mort de personne. Si, par exemple, une tribu a décidé d'en attaquer une autre, la règle du jeu veut que l'attaque ait toujours lieu le jour et que l'agresseur apparaisse avec une supériorité évidente. On tire quelques coups de fusil, mais en l'air, au hasard, afin de n'atteindre personne, et l'honneur satisfait, l'assailli s'empresse de livrer à l'adversaire ses chèvres, ses moutons, ses chameaux.
Les enfants et les femmes ne sont jamais maltraités. Si, par malheur, dans la bagarre, quelqu'un a été tué, le vainqueur paie le prix du sang. Puis, l'affaire terminée, les troupeaux s'en vont pâturer avec leurs nouveaux gardiens, jusqu'au jour où, de l'azzia en razzia, ils revien-
dront peut-être à leurs premiers propriétaires... Mais ces Bédouins du Tigre et de l'Euphrate sont de terribles ravageurs. Tout ce qui leur tombe sous la main leur semble une proie naturelle ; tout ce que le sédentaire a semé leur paraît destiné à nourrir leurs troupeaux ; et si, en imagination, on peut s'enthousiasmer pour leur vie libre et sans contrainte, leurs grandes façons hospitalières, leur endurance et leur dédain de nos médiocres plaisirs, tout le romantisme du monde ne saurait empêcher qu'ils ne soient détestables dès qu'ils s'abattent en des endroits où l'homme a créé quelque chose.
Comme nos postes de l'Atlas et du Sud Algérieny Deir-Ez-Zor a pour mission de surveiller ce monde errant. C'est d'ici que l'avion s'envole, que la colonne
LE COUVENT DES FORfiTS 191
se met en marche, que le méhariste s'en va. accompagné du médecin et aussi du percepteur. Il faut saisir l'insaisissable, essayer de discipliner ce qui n'accepte aucune loi, maintenir au désert ces foules vagabondes qui, d'un bout de l'année à l'autre, pérégrinent dans les solitudes, et que l'été ramène sur les bords de l'Oronte. Tâche ingrate, que tous les peuples établis en Syrie ont entreprise tour à tour, et que toujours le Nomade a fini par réduire à riea.
L'Euphrate retrouvera -t -il, un jour, quelque chose de sa graixdeur disparue?
Je ne sais. En attendant, chaque soir, pour quelques minutes au moins, le soleil qu'on adorait sur ces rives rend au vieux fleuve ses richesses fabuleuses Une formidable coulée d'or descend du
fond de l'horjzon, glisse sous le pont de bateaux et va se perdre vers le sud, dans la solitude infinie. Tous les trésors que la rêverie se plaît à entasser dans les temples d'Assur, de Babylone, de Ninive et de Hiérapolis semblent couler au fil de l'eau. Ah ! quel dommage qu'il soit si démodé de raconter son enthousiasme devant un coucher de soleil !
Comment avouer sans ridicule que, seul sur le pont de bateaux, transformé, moi aussi sans doute, en une statue d'or flamboyante, je jetai dans cette vanité d'un instant les noms encore plus vains de Cyrus et d'Alexandre ! Puis, toute cette gloire disparut, et je n'eus bientôt plus sous les pieds que la nappe rapide et boueuse... Dans ces minutes décolorées, la plus simple sagesse commande de se fuir soi-même et de courir retrouver
des humains, fût-ce des femmes à bouche verte. J'allai m'asseoir dans un petit café. II était rempH de Nomades qui causaient bruyamment. Les clochettes des chevaux attelés aux norias jetaient dans la nuit transparente de grêles notes résignées. D'innombrables rossignols chantaient dans les verdures d'alentour.
Leurs voix semblaient le seul trésor que le fleuve, en s'en allant, avait laissé derrière lui.
A mi-route, à peu près entre le Coufvent des Forêts et les vergers de Damas, au milieu des espaces vides où fuient des troupeaux de gazelles, apparaît la grande chose étonnante que protège depuis deux mille ans la barrière des solitudes. Ce n'est pas, comme à Rakka, une mince colonne perdue, un simple doigt levé pour dire aux siècles : « J'étais là ! » Ce n'est pas non plu«, comme à Baalbek, une assemblée de temples sur un terre-
plein gigantesque. C'est une Pompéi du désert, immense, à peine enterrée, dont les ossements jonchent le sol, et que traverse, durant plus d'un kilomètre, une caravane comme on n'en a jamais vu. Sur une seule ligne ou sur deux rangs, de hautes colonnes de pierre défilent dans un prodigieux silence, avec une lenteur magnifique. D'autres, en moins grand nombre (beaucoup se sont perdues en route) forment une seconde théorie, non moins lente, non moins silencieuse, à travers la cité morte. Un instant, les deux processions se rencontrent sous la voûte d'un bel arc de triomphe que le temps a laissé debout ; puis les deux cortèges de pierre continuent leur chemin : l'un retourne à la solitude ; et l'autre, le plus long, qui arrive de si loin que les derniers procès-
«ionnantéi semblent presque minuscules, poursuit sa marche solennelle vers une enceinte énigmatiqae et grandiose.
Ces murs dorés, ces murs brûlants que la chaleur du désert a pénétrés depuis des 8?ècles, vraimejit ils sont fils du Soleil dont ils enfermaient le temple ! Dans leur épaisseur lumineuse se découpe une ombre profonde, une porte gigantesque, faite pour donner l'impression que vous êtes une très fjetite chose devant îe Seigneur qui règne ici. J'entre sous cette ombre sublime et je trouve de l'autre côté (il fallait bien m'y attendre) le plus misérable village campé dans l'enceinte sacrée. De? chameaux et des ânes circulent avec indifférence sur les dalles disjointes que, jadis, les fidèles ne foulaient qu'après s'être purifiés ; des gens dorment par terre ; les
200 l.E CHEMIN DE DAMAS
mouches et les puces se disputent l'enfant vermineux ; des portes de gourbis s'entr'ouvrent, laissant passer un bras, un regard de femme curieuse ; et, tout au bout de la ruelle sordide, apparaît le sanctuaire de Baal, exhaussé de quelques marches, comme pour se mettre à Tabri de la pouillerie qui le presse.
Il était richement logé, ce dieu venu de Babylone ! On voit chez lui des choses colossales, des blocs de pierre taillés en caissons et en rosaces, dont un seul suffît à former le plafond d'une salle tout entière, ou bien encore ces aigles qui couvrent l'entrée des sanctuaires de leurs vastes ailes étendues. Mais Ténormité des matériaux mise à part, tout ce qu'on trouve ci, on Ta rencontré ailleurs avec moins de richesse peut-être, mais avec plus d'élégance, en Grèce, à Rome,
en Sicile. Comme à Baalbek, on reste confondu par la grandeur de l'œuvre et son effet dans le paysage, seulement il faut bien reconnaître que l'in&piration est commune. Des ouvriers venus d'ailleurs ont exécuté ici leurs modèles les plus coûteux, et cette richesse donne assez vite un sentiment de pauvreté.
Rien n'a jailli du sol. Dans ce beau discours d'architecte, pas un mot sorti du désert. C'est Athènes qu'on a copiée là, sans liberté, sans caprice, avec une sèche précision qui s'apparente à la natare décharnée.
Cette impression d'un art banal et d'un travail fait à la grosse, je la retrouve maintenant partout à travers la cité morte. Balancé au pas d'un chameau, sous la bénédiction de feu que répand sur moi le dieu Baal, je remonte
la file interniinable des colonnes embrasées. Elles se ressemblent toutes, avec leur même chapiteau corinthien, les mêmes éternelles feuilles d'acanthe qu'on dirait exécutées par le même adroit ouvrier qui n'aurait su faire que cette feuille ; et au milieu de la colonne, la même console toujours pareille, elle aussi, faite pour recevoir une statue qui partout a disparu. Et les colonnes succèdent aux colonnes, les chapiteaux aux chapiteaux, les consoles vides aux consoles vides, sans que jamais un détail neuf, imprévu, vous invite à arrêter un instant votre monture. En sorte que bientôt le beau cortège de pierres dorées qui, au premier regard, saisit l'âme avec tant de force, finit par prendre, lui audsi, la monotonie du désert.
Au bout de cette longue avenue, sur
des collines de sable disposées en hémicycle, comme pour protépjer la cité, s'élèvent de hautes tours carrées qui font songer à des fortifications. A la manière orientale, Palrayre s'est entourée de ses morts : ces tours carrées sont des tombeaux. Comme les colonnes et leurs acanthes, à quelque différence près, ils offrent tous le même modèle.
Dans la façade bien ajustée s'ouvre une poile élégante, surmontée d'un fronton grec. Le seuil franchi, on pénètre dans une salle toute en hauteur, dont les murs, du haut en bas, sont divisés en compartiments par des linteaux de pierre sculptée. Tous ces compartiments, qui formaient le logis des morts, sont aujourd'hui vides et béants, car ils ont tous été violés par les chercheurs de trésors. Une longue inscription grecque
fournit quelques renseignements sur la famille enterrée là ; ou bien l'on voit, sur la paroi du fond, le portrait peint ou sculpté d'hommes sérieux, barbus, avec des airs de penseurs, un rouleau de papyrus à la main ; des femmes en toilette, les cheveux bien calamistrés, un collier de perles au cou, — tout cela d'un art peu distingué (ces hommes se ressemblent tous et ces femmes aussi), mais riche, cossu, ostentatoire.
Et il y en a d'autres sous le sable, de ces curieux salons mortuaires ! On s'y glisse, non sans peine, comme dans un terrier ; et c'est étrange de se trouver tout à coup dans une salle dont le plafond bleu, aux caissons lamés d'or, est constellé d'étoiles, tandis que sur les murs les mêmes Gréco-Romains sérieux, les mêmes matrones à colliers de perles, relevant
toutes le même pli de leur robe du même geste convenu qu'on voit aux Cérès et aux Flores de nos boulangeries, tiennent leur réunion empesée et font salon, si l'on peut dire, à l'abri de la chaleur... Et partout, si l'on creusait, on découvrirait, sans doute, à quelques mètres du sol, d'autres beaux salons dorés, pleins de portraits photographiques, où des familles entières de défunts se regardent, sans rien dire, avec un sérieux provincial, sous la couche de sable brûlant, où la chèvre ne trouve à brouter que l'acanthe des chapiteaux corinthiens.
Mais non, ce ne sont pas du tout des Romains ni des Grecs, ces penseurs et ces belles dames morts depuis dix-huit cents ans. Ce sont de faux Romains, de faux Grecs, des Bédouins déguisés, des Bédouins tout pareils aux vivants qui
gîtent là-haut, dans l'enceinte du temple de Baai, et qui, un jour, ont eu la fantaisie de se mettre à la mode d'A thènes. Leur aventure est singulière. Groupés autour de leur source où venaient s'abreuver les chameaux qui, par milliers, faisaient la traversée du désert entre le Tigi'e et l'Oronte, les Bédouins de Palmyre s'étaient follement enrichis, prélevant des impôts sur tous les gens qui passaient, leur fournissant des guides ou organisant des caravanes. Avec l'argent, le goût leur vint dii construire une ville à l'image de celles qu'ils pouvaient admirer au cours de leurs randonnées, Ctésiphon ou Antioche, par exemple.
Et comme ils ne savaient pas plus bâtir une maison que leurs descendants d'aujourd'hui, ils firent venir ces architectes et ces artisans étrangers qui, en quelques
années, d'un seul coup, à l'américaine, édifièrent cette ville toute en angles et en lignes droites, avec des temples, des portiques, des avenues et des arcs de triomphe. Ils étaient riches, ils étaient vaniteux. Les artistes qu'ils avaient appelés n'étaient pas de la grande époque. On fit quelque chose de fastueux, on multiplia les colonnes, on mit partout des statues, statues de caravaniers enrichis, de magistrats, de bienfaiteurs, qui ont toutes disparu, mais dont les quelques images qu'on voit encore dans les ombeaux ne laissent pas le regret. Bref, on édifia à prix d'or cette somptuosité de Paimyre dont les ruines étonnent toujours et que le désert a conservées, comme il garde indéfiniment les carcasses des bêtes tombées.
Sous le soleil de feu (49 degrés à
l'ombre et près de 60 au soleil), je crok faire un rêve fiévreux en songeant que ces Bédouins, campés au milieu de ces colonnes, prétendirent, du fond de leurs sables, régenter l'empire romain ! Tout le monde connaît l'histoire de la reine Zénobie, et tout le monde l'a oubliée.
Évidemment, il faut traverser ces déserts pour ranimer dans sa mémoire cette vieille leçon d'histoire ancienne... J'entends encore, un jour d'été, la voix de mon professeur et le XK>m désuet de Zénobie se mêler au pépiement des innombrables moineaux picorant dans la cour du lycée. C'était, nous disait-il, une femme superbe, de teint sombre, les dents magnifiques, d'une endurance peu commune, et qui tenait tête, le verre en main, aux ambassadeurs étrangers pour surprendre leurs secrets.
Elle se prétendait issue de la famille des Ptolémées et descendante de Cléopâtre. Le célèbre rhéteur Longin l'avait formée aux délicatesses de l'esprit grec. Elle parlait l'égyptien en perfection ; elle entendait si bien l'histoire orientale qu'elle en fit un abrégé ; elle savait aussi le latin, ^ais n'osait l'employer de peur de faire quelque faute de prononciation ou de syntaxe. Bref, pour une reine des sables, c'était une personne accomplie.
Elle avait assassiné son mari, un certain Odenath, dont les victoires sur les Perses avaient conservé aux Romains toutes leurs provinces d'Orient. Ceux-ci, en récompense, l'avaient nommé Imperator. Zénobie s'en débarrassa, par jalousie, dit-on, pour la tendresse qu'il montrait à l'enfant d'une autre femme.
Rapidement elle étendit sa puissance
depuis l'Euphrate jusqu'au Nil, et prit le titre d'Augusta. C'était d'une audace inouïe. Sans doute, il y avait eu déjà des Augfusta et des Au^ste originaires de Syrie. II y avait eu les Sévère, et ce prêtre du Soleil, né sur les bords de rOronte, cet étrange Héliogabale qui, pour réconcilier entre eux les (Jieux de l'Orient et de l'Occident, avait imaginé de marier ensemble, en les couchant sur le même lit, dans une cérémonie eymbolique, le Baal de son pays, figuré par une pierre noire, Minerve et la Virgo CœJestis africaine. Mais jamais, hors de Rome, on n'avait vu personne s'arroger ce titre d'Auguste qui enfermait en lui toute la majesté et toute la force de l'empire.
L'empereur Aurélien accourut du fond des Gaules, battit l'armée de Zénobie
et vint l'assiéger dans Palmyre. La Reine résista vaillamment, puis elle s'enfuit en grand secret avec son ministre Longin. Des cavaliers la rattrapèrent sur le bord de l'Euphrate, comme elle allait passer le ileuve. Longin fut mis à mort. Et la Reine des sables monta au capitole derrière le char de son vainqueur, des chaînes d'or aux pieds et aux mains, et si chargée de pierreries qu'elle avait de la peine à marcher...
Zénobie, CJéopâtre ! Sur mon chameau, je m'amuse à composer, à la manière des vieux rhéteurs, un parallèle à la Plutarque. Cléopàtre, image fatale du désir et de la niort ; Zénobie, plus semblable à Minerve qu'à Vénus.
Cléopàtre, prodigue jusqu'à la folie, fait dissoudre dans sa coupe la perle la plus précieuse ; Zénobie, la coupe en
main, elle aussi, arrache dans l'ivresse leur secret aux ambassadeurs. Cléopâtre, désespérée de ne pas conquérir Octave, son vainqueur, se livre à la morsure de l'aspic ; Zénobie n'a pas l'idée d'essayer sur Aurélien le pouvoir de ses charmes, elle supporte sans dégoût l'humiliation du triomphe et finit bourgeoisement sa vie dans une villa de Tibur...
Il y a une autre conclusion à cette histoire des sables. Si aux yeux de ces Bédouins, Palmyre avait représenté quelque chose, il leur eût été facile d'empêcher les légions romaines de s'engager dans le désert. Seulement, voilà ! Palmyie n'était rien pour ces Nomades qui ne s'attachent pas à l'endroit où ils sont un moment et qu'ils abandonneront demain. Au lieu de défendre leur reine,
ils fournirent à Aurélien, moyennant un peu d'or, des guides, des chameaux, des outres, et ils ruinèrent ainsi de leurs mains leur étrange empire éphémère.
Mais ce sont là des pensées de la journée. Elles en ont la couleur un peu trop crue. Le soir est tombé sur les ruines. Ce n'est pas la nuit qui vient. Un autre jour, apaisé et bleuâtre, s'installe avec une douceur invincible dans ces espaces d'où jamais la lumière ne semblait pouvoir être chassée. Baal s'efface devant Àstarté, emmenant avec lui ces déesses trop amies de la clarté, l'Histoire et l'Archéologie. C est bien vieillot, c'est bien coco l'image de la Poésie attristée et songeuse, assise au frontispice des livres, parmi des temples écroulés. Mais à Palmyre, où je l'ai vue un instant dans cette attitude romantique, ah ! qu'elle
était charmante ! Depuis longtemps l'esprit a laissé derrière lui la région des pensées claires pour errer dans ces créations de lune. Zénobie, Auréîien ne sont plus que des mots dont la vie s'est évaporée, et qui ne gardent guère qu'un pouvoir d'incantation. La longue procession des colonnes, en marche vers le temple du Soleil, a l'air du spectre de la ville qui s'en va demander aux dieux de la ressusciter à l'aurore. Et si, dans un rêve incertain, on cherche encore à comprendre tout cela, la pauvre explication du Bédouin apparaît la seule raisonnable : « Ce sont les Djinns qui ont tout fait, et ce sont eux qui ont tout détruit. »
ai6
Les Bédouins de Palmyre ont raison.
De tout temps un mauvais Génie s'est acharné stir la Syrie, l'out ce qu'on a fait ici de grand l'irrite, je re sais trop pourquoi. A Tyr, à Sidon, à Byblos, dans vingt autres lieux encore, les hommes ont eu beau entasser ces prodigieux blocs de pierre dont l'énormité nous étonne, l'odieux Génie s'est fait un jeu de précipiter ces murailles les unes sur les autres, dans une confusion
âl8 LE CHEMIN DE DAMAS
effroyable. Tantôt il envoie des conquérants qui répandent partout la désolation et la mort ; tantôt il appelle la fièvre, la peste et les épidémies pour détruire les habitants par milliers ; tantôt d'un coup d'épaule il fait trembler la terre et jette dans îe même néant la pauvre maison du potier et le temple des dieux ; ou bien il inspire aux hommes le dégoût de conserver ce que leurs ancêtres ont fait, et toute chose à l'abandon s'en va ignominieusement à la ruine ; ou bien il souffle sur les voiles des vaisseaux et détourne vers d'autres rives les habitudes du trafic.
Quelquefois il s'amuse à conserver des vestiges de ce qui fut jadis, afin qu'on puisse naesurer sa puissance à la grandeur des débris ; mais il ne laisse le plus souvent derrière lui que le vide,
et, dans le cœur des hommes, le désir toujours déçu de rechercber une beauté qu'ils ne retrouveront jamais plu8.
Or, il y avait sur cette vieille terre, à la fois maudite et bénie, une ville plus vieille que toutes les autres, plus vieille qu'Abraham lui-même. On la nomme Damas en Europe ; les Arabes, eux, l'appellent Al Cham, du nom qu'ils donnent à la Syrie tout entière, comme s'ils voulaient dire par là que cette ville est bien son âme et son cœur. Pour raconter les merveilles que, depuis le fond des figes, les peuples les plus divers y ont accumulées, il faudrait des journées et des journées. Mais plus actif encore que les hommes, plus entêté dans son dessein, l'exécrable Génie a ruiné tous leurs efforts. C'est l'éternelle histoire du
iiO LE CHEMIN DE DAMAS
château merveilleux que le diable renverse quand la dernière pierre est posée. Aujourd'hui que reste-t-il de l'ancienne gloire de Damas? Presque rien, en vérité. Lorsqu'on se promène dans ses rues, on cherche en vain les vestiges de sa grandeur d'autrefois. Quel- i ques masquées, des tombeaux, deux ou trois palais perdus dans la banalité moderne, une aimable turquerie sans beaucoup d'intérêt, tout cela est assez misérable auprès de la rumeur que mène au fond de la mémoire ce nom '\ prestigieux de Damas. Une seule chose a résisté à toutes les entreprises du j démon pernicieux, et c'est une simple goutte d'eau.
Mille et mille fois au cours du temps, le Djinn a essayé d'empêcher de jaillir à la lumière la source qui se forme, à
quelques lieues de la ville, aux profondeurs d'une montagne brûlée. L'eau subtile a toujours fui dans ses doigts. Elle s'échappe en torrents glacés, se répand dans la plaine, la rafraîchit, l'inonde, y nourrit ces moissons et ces vergers d'une abondance fabuleuse, qui faisaient dire à Mahomet : a Je ne veux pas entrer à Damas, car on ne peut entrer deux fois au paradis. » Comment lutter avec une goutte d'eau? Comment détruire l'humidité féconde" qui, bien au delà du dernier arbre, s'étend jusqu'aux contin-s du désert ? Comment dégoûter les hommes de cet endroit du monde où la nature, souvent si avare en Syrie^ a montré tant de généTosité? Il aurait fallu couper les milliers et les milUers d'arbres dont la rivière et ses canaux viennent abreuver les racines, et le lendemain, abricotiers,
222 LE CHEMIN DE DAMAjJ
oliviers et noyers auraient surgi de terre avec une force nouvelle. Damas est un don de la nature. Les montagnes qui la dominent, du côté de l'Occident, se colorent toujours, au matin, des mêmes couleurs éclatantes et s'éclairent toujours, au crépuscule, de la même lumière intérieure qui les fait ressembler à de grandes lanternes allumées. Avec le même élan juvénile le torrent bondit toujours sous les arbres. Les jardins ont toujours la même fraîcheur inaltérée qu'au temps d'Abraham et de Jacob. Et voilà pourquoi les hommes, en dépit du malin Génie, n'ont jamais cessé de faire ici les gestes du travail et du plaisir...
Dans cette Damas si usée, si maltraitée par le temps, j'ai souvent songé à Fez, si peu touchée par les siècles, si peu gâchée par l'Europe, si bien embaumée
dans son cèdre î D'un point de vue tout pittoresque, rien ne permet de comparer les deux villes, sinon l'abondance des eaux et la puissante végétation qui les entoure l'une et l'autre. Mais dans les cœurs, quelles affinités profondes ! Comme l' Islam les a marquées, toutes le« deux, des mêmes traits ! Même bourgeoisie dévote, politicienne et frondeuse, intéressée, calculatrice, qui ne parle que douros, livres sterling et dollars, qui se tient au courant, minute par minute, du change de New- York et de Londres, et qui, tout en reconnaissant la supériorité matérielle des peuples de l'Occident, n'en reste pas moins très fermée à toute influence étrangère, inébranlablement fidèle à ses conceptions de la vie... Mais Fez est perdue là-bas, à l'extrémité de l'Islam,
tandis que Damas est au carrefour de toutes les pensées musulmanes. Ici se forme, chaque année, près de son torrent glacé, le grand pèlerinage aux villes saintes de la Mecque et de Médine. Pendant quelques jours, les Croyants, venus de tous les points de l'Asie, échangent entre eux des nouvelles, des idées, des sentiments ; puis les pèlerins se dispersent, et pendant le reste de Tannée, jusqu'au pèlerinage suivant, dans les mosquées, dans les dervicheries, dans les cafés au bord de l'eau, sur ces étonnants canapés qu'on voit, avec horreur, étaler leur moleskine ou leur reps souillé au milieu d'un paysage idyllique, les gens de Damas ressassent et commentent ces choses, pour en former une opinion qui rayonnera à son tour sur l'univers islamique.
Est-ce ce bavardage éternel? Est-ce l'agrément de leurs jardins, leur abondance paradisiaque, qui cachent aux Damasquins la décrépitude de leur ville? Ils n'en voient pas la déchéance, la beauté qui s'est fanée. Jamais ils n'ont cessé de croire qu'elle retrouverait, un jour, l'éclat qu'elle a connu au temps des Ommeyades et du sultan Saladin. Depuis cinq siècles, impatiemment, ils supportaient la domination des Turcs, qu'ils surpassent, et de beaucoup, par l'esprit de finesse et d'entreprise. Jamais ils ne se sont révoltés, car l'héroïsme n'est guère dans leur tempérament ; mais parmi eux se recrutaient la plupart de ces patriote» qui venaient, avant la guerre, protester, à Londres ou à Paris, contre Constantinople, et réclamer pour leur pays une indépen-
226 LE CHBMIM DE DAÎtIAS
dance complète ou, tout au moins rautonomie dans l'Empire Ottoman.
Aussi on imagine la fièvre qui saisit les Damasquins, quand, après la victoire des Alliés sur le front de Palestine, ils virent le dernier &oldat turc s'éloigner à l'horizon. Cette victoire leur apportait miraculeusement une délivrance que jamais ils n'auraient pu réaliser euxmêmes. Alors, dans les mosquées et les dervicheries, dans les cafés, sur les fameux canapés, tout le monde se demanda, avec une passion orientale, ce qu'allait devenir la Syrie et, dans cette Syrie libérée, ce qu'on allait faire de Damas?
Lorsque le général Allenby, commandant des forces alliées, fut arrivé sous les EQurs de la ville, au lieu d*y faire
son entrée, il s'arrêta dans les jardins. Après deux jours d'attente, on vit accourir du sud une petite troupe de cinq ou six cents Bédouins. Au milieu d'eux, un homme d'assez belle apparence, magnifiquement habillé, le voile de soie retenu sur le front par une cordelette d'or. C'était le fils du roi Hussein, l'émir Fayçal, l'homme attendu.
D'où venait-il, ce cavalier bédouin?
Et que venait-il faire à Damas?
Sous le règne du sultan Abdul Hamid vivait, à Constantinople, un certain chérif HuGsein, originaire de la Mecque et descendant du Prophète. L'homme était ambitieux. On le disait intelligent. Le vieux sultan en avait pris ombrage et l'obligeait à résider près de lui, avec 868 quatre fils : Fayçal, Ali, Abdallah et Zeïd. A la chute d' Abdul Hamid, toute
la famille respira. Les Jeunes Turcs, qui réservaient volontiers leurs faveurs aux disgraciés du règne précédent, envoyèrent Hussein à la Mecque en qualité de Grand Chérif des Lieux Saints, charge que sa famille occupait depuis près d'un siècle.
Le Grand Chérif tient une haute place -dans l'imagination islamique. Il préside à la communion des âmes autour de la Kaaba et du tombeau du prophète ; et le prestige, tout spirituel, dont il est enveloppé, a queJque chose de plus pur que celui du Khalife lui-même, exposé nécessairement, par son caractère politique, à la critique des fidèles.
Hussein était encore porté à exagérer ce prestige. Complaisamment, autour de lui, il répandait l'idée d'une théo-
cratie chérifienne, à l'image de celle qu'avaient réalisée autrefois les Compagnons de Mahomet. Il parlait, à mot8 couverts, de la nécessité d'arracher le Khalifat à ces Turcs de race étrangère qui, depuis plusieurs siècles, l'ont indûment usurpé ; et il vawtait la gloire d'un Khalifat régénéré, entre les mains d'un Arabe de sang pur, sorti, comme il était lui-même, de cette tribu de Koreïch à laquelle, suivant la loi coranique, doit nécessairement appartenir le Commandeur des Croyants,
Un jeune archéologue anglais l'encourageait dans ces pensées. Il s'appelait Lawrence et. lorsque la guerre éclata, il se promenait dans le désert, de Djerablous au Sinaï, vaguement occupé de recherches scientifiques. C'était le type
de ces hommes, comme j'en ai rencontré quelquefois en Algérie et au Maroc, enivrés par le désert et l'Islam, et qui finissent par préférer la vie errante à la vie civilisée. A force de vivre au milieu des Arabes, il était devenu lui-même un véritable Bédouin, s'habillait et mangeait comme eux, les accompagnait infatigablement dans leurs randonnées à chameau, et, chose significative entre toutes, il pouvait embrasser, à la manière de là-bas, sans en être dégoûté, deux ou trois cents personnes sur la bouche, aux jours de grandes réceptions. Des Anglais, qui l'ont bien connu, m'ont affirmé que s'il eût dû choisir entre l'intérêt de l'Angleterre et celui de ses amis du désert, il n'aurait pas hésité : Lawrence eût choisi les Bédouins.
Sous la tente, il rêvait d'un vaste
empire arabe, affranchi de Constantinople, qui ne devrait, son existence qu'à la proteclion britannique et qui, par Jérusalem, Damas, Bagdad et la Mésopotamie, réunirait TÉgypte aux Indes. Beau projet, dans la manière de Disraeli ou de Cecil Rhodes, mais qui serait sans doute resté un mirage des sables, si l'enti^e en guerre de la Turquie aux côtés de l'Allemagne ne l'avait fait sortir tout à coup du domaine des songes.
Par l'entremise de L-£twrence, entre le Grand Chérif et le Gouverneur de l'Egypte, un accord secret fut conclu.
Hussein aurait la suzeraineté du fameux Royaume Arabe qui s'étendrait de l'Egypte jusqu'à la Cilicie et de la Méditerranée à la Perse. Lui-même régnerait à la Mecque et à Médine, avec le titre
de roi du Hedjaz, Un de ses fils gouvernerait en son nom à Bagdad, un second à Damas, un troisième à Jérusalem.
Tout ce monde reconnaîtrait J'autorité anglaise et n'en reconnaîtrait pas d'autre.
Le Gouvernement britannique ne crut pas opportun de tenir la France au courant de ces projets grandioses, et lorsqu'en 1916, dans la fièvre de Verdun, vaguement informé de ces desseins, le Gouvernement français demanda à ses Alliés quelque éclaircissement, ceux-ci, assez embarrassés, engagèrent avec nous une conversation d'où sortit un arrangement, appelé a l'accord Sykes-Picot », du nom de ses négociateurs.
En gros, on distinguait, dans la Syrie, deux régions : l'une, la côte et le Liban, où nous étions autorisés à établir telle
administration que nous jugerions désirable ; l'autre, ia Syrie intérieure, avec Alep et Damas, devait former; sous notre protection, un état indépendant, auquel nous fournirions des conseillers et des fonctionnaires. Cet arrangement assez vague, et dont il apparut, par la suite, que les termes n'offraient pas pour nos Alliés le niême sens que pour nousmêmes, avait comnie objet lointain de réduire à presque rien notre influence en Syrie ; mais il était assez subtilement combiné pour donner à la France, occupée alor» d'autre chose, le sentiment que «es droits au Levant ne seraient pas sacrifiés, et au Grand Chérif l'impression que l'Angleterre ne trahissait pas les engagements qu'elle avait pris envers lui.
Aussitôt le Chérif déclara la guerre
au Sultan et se prociaroa Roi des Arabes, tandis que ses fils, les émirs Fayçal, Abdallah et Ali, se mettaient en campagne contre l'armée germanoturque, dans les déserts d'Arabie. A travers toute la péninsule, le bruit se répandit très vite que les Anglais envoyaient au Roi Hussein des caravanes de chameaux, chargés de petites caisses d'or. Et bientôt, de tous les points du désert, du Nedj, du Hedjaz, du Yémen et de la Mésopotamie, les Bédouins accoururent on foule dans les camps des Émirs,
Vous représentez«vous ce qu'étaient ces camps des Émirs? Chacun d'eux s'étendait sur une longueur de plus de trois kilomètres, dans ces vallées profondes, comme on en voit là-bas, cou-
vertes de bons pâturages, de hautes beï-bes et de mimosas, et qui forment de vastes couloirs entre des montagnes aiguës, aux couleurs tranchées et violentes, noires, bleues, vertes ou rouges, suivant les heures de la journée et la nature du rocher. Sans cesse ils étaient animés par l'arrivée de gens faméliques qu'attiraient les livres anglaises.
On en voyait qui ignoraient encore l'usage des vêtements tissés, s'habillaient de peaux de bêtes et maniaient l'arc et la lance. Beaucoup venaient à pied ou à cheval. La plupart montaient des chameaux, non pas de ces chameaux de bât, qui ne connaissent que l'étape et le puits et suivent avec résignation le petit âne qui les guide, mais des chameaux de course aux beaux yeux veloutés, fiers, élégants, jamais battus,
capables de marcher cinq ou six jours sans arrêt, sauf le temps de manger un peu de viande hachée en boulette, bref ces belles bêtes du Nedj qui ont des généalogies aussi connues que celles des descendants du Prophète. En arrivant au campy ces hordes se livraient à de grandes fantasias. Puis, les chefs qui les avaient amenées se réunissaient sous la tente de l'Émif, tandis que leurs hommes s'accroupissaient tout autour ; et alors commençait un marchandage interminable entre les fils du Roi et ces fils du désert, qui se souciaient fort peu du fameux Royaume Arabe et ne s'intéressaient qu'aux armes et à Targent, dont l'attrait les avait fait venir de si loin. En général, l'Émir donnait deux livres par piéton et cinq livres par homme monté. Lorsqu'on était tombé d'accord,
les chefs passaient à la caisse et faisaient naturellemeht des déclarations mensongères sur le chiffre de leurs contingents, annonçant quatre ou cinq cents hommes quand ils en amenaient cent à peine. Mais on payait sans regarder, puisque c'était l'argent anglais !
Ah ! elles ont dû coûter bien cher à l'Intendance britannique, ces bandes de mercenaires affamés qui s'élevèrent, un moment, à près de cent mille hommes !
Après avoir reçu leurs armes, les nouveaux arrivés venaient danser d-evant l'Émir en tirant en l'air des coups de feu. Le 8oir^ on allumait des feux et toute la nuit on entendait des chansons. Peu de tambourins^ parfois une flûte.
Rien qu'à chanter et à regarder danser, sans alcool, ils arrivaient tous à une sorte de frénésie. Quelquefois, un avion trou-
blait la fête. Grand émoi dans le camp ! Les chameaux dressaient la tête, reniflaient bruyamment, se levaient, prenaient leur course et s'empêtraient dans les cordes des tentes. Les Bédouins tiraient au hasard sur cette « fille de péché » ; et si l'avion, comme il arriva parfois, s'abattait dans le voisinage, lentement, avec circonspection, ils s'approchaient de lui, en le criblant de coups de feu ; puis, bondissant sur l'appareil immobile, ils lui coupaient les ailes, les emportaient avec eux en trophée et ligotaient solidement ce qui restait de la machine pour l'empêcher de reprendre son voL
Ces grands rassemblements d'hommes et de chameaux avaient pour principal objet de chasser les Turcs de Médine,
qui est, après la Mecque, la grande ville sainte de l'Islam. C'est parce qu'ils ont conquis jadis les deux enceintes sacrées que les sultans Osmanlis ont pu se dire les successeurs du Prophète et s'élever au Khalifat. Or déjà, le roi Hussein était maître de la Mecque ; s'il parvenait à s'installer à Médine, il enlevait au Sultan son titre de Gardien des Lieux Saints et détruisait ainsi son droit le plus positif à la direction de l'Islam.
Malheureusement pour le Roi du Hedjaz, Médine €e trouve à l'intérieur des terres, tout à fait hors de la portée dee canons de la flotte anglaise, et ia place était défendue par un soldat énergique, le général Fakri Pacha Pendant deux ans, dans les palabres des Émirs, il fut toujours question de donner l'assaut
à la ville. On ne s'y hasarda jamais (car ces hordes bédouines étaient sans valeur militaire) et l'activité belliqueuse de ces milliers de mercenaires se borna, durant des mois et des mois, à tenter d'isoler la ville par des raids sur la voie ferrée qui la relie à Damas.
La mise en scène de ces expéditions était toujours la même. Ali, Abdallah ou Fayçal, faisait annoncer dans son camp qu'on irait à telle date, à tel endroit, démolir tant de kilomètres de rails. Aussitôt on ramenait Iss chameaux du pâturage. Pendant quatre ou cinq jours on approchait, de point d'eau en point d'eau, jusqu'à quatre kilomètres environ de la ligne. La troupe se défilait alor^ dans une gorge, et les Bédouins se mettaient en tenue de combat, c'est-à-dire complètement nus, ne
gardant autour des reins qu*une ceinture de cuir et leurs cartouches en bandoulière. Sans bruit ils ^'égaillaient en tous sens et disparaissaient dans les pierrailles, tandis que des soldats algériens et anglo-égyptiens attachés à l'armée chérifienne allaient poser les pétards de dynamite. Sitôt que les dynamiteurs atteignaient !a voie ferrée, les Bédouins, dispersés un peu partout sur la montagne, poussaient des cris sauvages et tiraillaient de tous côtés. Les Turcs, dans leur petit poste, n'osaiviut pas faire de sortie. Mais, quand, par aventure, un train blindé s'avançait, crachant sa vapeur et sa fumée, les mercenaires, épouvantés, s'enfuyaient vers leurs chameaux. En un clin d'œil ils reprenaient leurs habits ; on sanglait vivement les bêtes, et l'instant du départ n'était pas
le moins critique, car il fallait que tout ce monde, cinq à six cents hommes environ, bondît à la fois sur les montures. Autrement, si un seul des animaux ae levait, tous les autres se dressaient en même temps et il devenait impossible de les faire agenouiller à nouveau.
On regagnait le camp au milieu des plus grandes vantardises. Des coureurs avaient déjà répandu la nouvelle de l'heureux succès de l'entreprise. L'Émir en personne s'avançait au-devant des vainqueurs. Les chefs mettaient pied à terre et lui baisaient la main. Derrière lui, toute la horde faisait la fantasia, et îe récit des exploits recommençait sous les tentes...
Lorsque l'armistice arriva, Médine résistait toujours. Les fils du roi Hussein^ persuadés que la ville allait se rendre,
adressèrent des parlementaires au général Fakri Pacha. Celui-ci répondit qu'il n'avait reçu aucun ordre. Les Anglais alors intervinrent. Sur leurs instances, le Gouvernement turc envoya à Médine le Ministre de la Justice et deux officiers d'artillerie pour intimer au Gouverneur de cesser la résistance. Fakri Pacha répondit qu'il ne se rendrait jamais à de a sales Bédouins qui vont pieds nus et mangent avec leurs doigts. » Mais la garnison était lasse de ce siège interminable. Voyant que tout était perdu, Fakri se rendit au tombeau du Prophète, posa son sabre sur le cercueil et attendit ce qui allait arriver. Ses officiers qui, paraît-il, l'avaient vendu pour mille livres, se saisirent de ôa personne et l'amenèrent devant l'Émir Abdallah.
Au nombre de vingt milïe environ, les Bédouins entrèrent enfin dans la ville. Ils y trouvèrent des provisions, de quoi tenir pendant quatre ans. Tout fut mis au pillage. Le tombeau du Prophète ne fut pas même épargné ; et les Chérificns se battirent autour du catafalque pour la possession du sabre de Fakri. Ainsi finit ce fameux siège, qui retint pendant deux années des milliers de Nomades aux abords de l'oasis, et coûta à la Grande-Bretagne tant de petites caisses d'or (1) !
Cep-endant, le maréchal Allenby, victorieux en Palestine, était arrivé devant Damas, que les derniers soldats turcs
(1) Sur cette campagne, le lieutenant Prost, attaché à la mission française d'Arabie, prépare un livre du plus haut intérêt.
avaient déjà abandonnée. C'est alors qu'en toute hâte il appela l'Émir Fayçal, perdu là-bas, dans le désert, aux environs de la Mer Morte. On l'attendit pendant trois jours. Lorsqu'il fut arrivé, les troupes anglaises se décidèrent à pénétrer dans la ville. Et à leur tête, avant même le maréchal Allenby, s'avançait le fils du roi Hussein, car il était grand temps de donner du prestige à cet homme qui, jusque-là, s'était si peu distingué, mais dont nos Alliés voulaient faire, contre nous, le roi de la Syrie.
Rien n'eût alors été plus aisé que de gagner de vitesse les Turcs en retraite sur rOronte. Mais cette fois encore, les Anglais voulurent laiss-er à Fayçal l'honneur d'une marche triomphale à travers cette Syrie que l'ennemi, en débandade.
était bien incapable de lui disputer désormais. Hâtivement, à Damas, l'Ëmir organisait une armée, achetant avec l'argent biitannique les Nomades campés autour de l'oasis et des traînards de l'armée turque. Puis il remonta la vallée de rOronte et, en homme qui cannait l'importance d'une belle mise en scène sur l'imagination orientale, il fit des entrées prestigieuses à Homs et à Hama. Les populations de ces villes, qui avaient si longtemps souffert de l'oppression ottomane, l'accueillaient en libérateur, bien que ces citadins fussent un peu surpris et inquiets de l'importance que les Anglais accordaient à ce Bédouin.
Il ne rencontra de résistance qu'à Alep, où, de nouveau, l'on put se rendre compte de l'impuissance des gens du désert devant une force organisée.
L'Ëmir ne péii^étra dans la ville qu'après que les Turcs l'eurent évacuée, pour reporter leur défense au nord-est de la place, d'où jamais les Chérifiens ne parvinrent à les chasser. Mais cela n'avait plus d'intérêt. L'effet que recherchait la politique anglaise semblait atteint désormais- Avec une ombre de raison.
l'Émir pouvait apparaître comme le libérateur do la Syrie tout entière. Et puisque son prestige semblait suffisamment assuré, il devenait inutile et même dangereux de compromettre sa gloire par des combats malheureux. L'armistice fut alors signé, et Fayçal revint à Damas.
Maintenant, l'heure était venue de réaliser la grande idée du colonel Lawrence : jeter les Français à la côte, et créer, sous la protection britannique, ce fameux royaume arabe que l'on avait tant promis au roi Hussein et à ses fils. No« amis se mirent à l'œuvi'* avec leur sang-froid ordinaire et des moyens d'une subtilité orientale.
Après la défaite des Turcs, il était naturel de penser que la France allait exercer sans être gênée par personne, l'influence que lui reconnaissaient leo accords de 1916. Mais Londres en décida autrement. On déclara que jusqu'à la
conclusion définitive de la paix, toutes les régions évacuées par les Turcs seraient considérées comme des territoires ennemis occupés, sur lesquels s'étendrait l'autorité absolue du Commandant en chef des forces britanniques. C'était placer la Syrie sous le séquestre militaire anglais.
Cependant, pour sauver les apparences et sembler nous donner satisfaction, le Liban et la côte, depuis la Palestine jusqu'aux frontières de Cilicie, furent remis à des administrateurs français. Mais ceux-ci ne pouvaient rien faire que par délégation de l'autorité britannique ; et jamais, par exemple, le maréchal Allenby ne voulut reconnaître à notre représentant à Beyrouth, M. Georges Picot, le titre de Haut Commissaire. Il l'appelait tout modeste-
ment : Monsieur le Conseiller politique pour les territoires ennemis.
Quant à la Syrie intérieure, Damas, Alep, la vallée de l'Oronte, le Hauran, la Montagne Druse, où l'on avait prévu l'établissement d'un prince arabe sous notre protection, nos Alliés la remirent à Fayçal, pour qu'il y fît la police. Et celui-ci, aussitôt, de nommer des ministres, de lever des impôts, d'organiser une armée, — toutes choses qui n'avaient rien à voir avec la tâche qui lui était attribuée. Mais les Anglais fermaient les yeux et le laissaient se conduire comme s'il avait été le roi d'un État indépendant.
L'étonnement fut grand en Syrie.
Depuis des siècles, on y était habitué à voir la France agir en toute souveraineté. On ne pouvait comprendre qu'aujourd'hui, après la victoire, elle acceptât
d'être placée au rang, voire au-dessous d'un Bédouin du Hedjaz. Encore si nous avions pu montrer une puissante force militaire ! Mais nous n'avions làbas que quelques milliers d'hommes assez médiocrement équipés, et dont le dénuement ne faisait que mieux ressortir la belte mine des troupes anglaises.
Cinq divisions britanniques bien vêtues, bien nourries, s'échelonnaient en fortes garnisons sur l'ensemble des territoires occupés. Auprès d'elles, nos petits postes apparaissaient très misérables. Ajoutez que l'Angleterre dépensait l'argent sans compter, tandis que nos administrateurs ne disposaient que de crédits dérisoires. Tout cela, naturellement, influençait à notre désavantage des esprits orientaux, sensibles avant tout à la puissance et au faste.
A Damas, l'Émir, toujours conseillé par Lawrence, s'habituait à l'idée qu'avec un peu d'audace et l'appui britannique, il se débarrasserait aisément de cette tutelle française dont la menace pesait sur son futur royaume. Déjà Dan\as, Alep, la Syrie intérieure ne lui suffisaient plus. Il annexait en imagination Beyrouth, le Liban, la côte ; et pour revendiquer la Syrie tout entière, il s'appuyait sur les déclarations du Président Wilson.
Celui-ci, dans son projet d'une Société des Nations, avait posé le principe que certaines Communautés de l'ancien Empire Cttoman étaient suffisamment développées pour former des nations indépendantes, sous la réserve toutefois qu'une puissance mandatrice guiderait leur administration, jusqu'au jour où
elles seraient capables de se gouverner elles-mêmes. Fayçal prétendait que ce texte annulait tous les accords précédemment conclus entre Français et Anglais. 11 ajoutait que la Syrie étant un des pays les plus anciennement civilisés du monde, n'avait besoin d'être conseillée ni dirigée par personne. Pour défendre ce point de vue devant le Conseil des Alliés, il se rendit à Paris. Mais le Conseil des Alliés ne se rangea pas à son avis. Toutefois, l'Émir obtint qu'on remît nos droits en question, et il fut décidé qu'une Commission interalliée irait mener une enquête sur les désirs des Syriens. Avec un grand air noble, l'Angleterre, qui disposait sur place de moyens considérables, déclara que. gouvernant le pays au nom des Alliés, elle ne pouvait, sans paraître suspecte,
prendre part aux travaux de cette Commission. La France se trouva bien forcée de la suivre dans son désintéressement.
L'Italie, qui s'était empressée de reconnaître l'Émir et d'accréditer près de lui un agent diplomatique, fit savoir que pour elle, la situation étant réglée, il lui paraissait inutile d'intervenir en cette affaire. Bref, ce fut une Commission exclusivement américaine qui, dans l'été de 1919, débarquait à Beyrouth.
Entre tous les Alliés, certainement les Américains étaient les moins préparés à juger, en quelques semaines, l'opinion d'un pays aussi divers et difficile à connaître. Il est vrai qu'à Beyrouth ils trouvaient, pour l'es renseigner, un petit groupe de compatriotes établis là depuis longtemps. Vers 1850 en effet, dans ce pays où les religions pullulent, des
protestants américains avaient éprouvé le besoin d'introduire un culte de plus. Ils fondèrent un collège qui existe encore aujourd'hui, et dont l'esprit est assez peu sympathique à la France, représentée surtout à leurs yeux par l'Université concurrente des Jésuites.
Des journalistes syriens, anôiens élèves de ce collège, se firent les guides et les informateurs de la Commission d'enquête. Précipitamment, Fayçal était revenu en Syrie. Intimidations, menaces, corruption, campagne de presse, s&a partisans mirent tout en œuvre pour entraîner la masse de la population contre nous. « Qu'attendre des Français, disaient-ils. La guerre les a ruinés comme nous. Ils sont tout à fait incapables de nous tirer de la misère, où nous ont précipités quatre ans de guerre
et de famine. Comment un peuple qui n'a plus les ressources suffisantes pour se relever lui-même, pourrait-il nous venir en aide? L'Amérique, au contraire, ou la Grande-Bretagne sont toujours riches et puissantes. Ne serait-il pas plus raisonnable de demander leur protection? Elles seules peuvent nous apporter les secours qui nous sont indi-spensables. » Et pour finir, on ajoutait : « La France, pays catholique, est l'ennemie jurée de l'Islam. Elle sacrifiera toujours à son fanatisme religieux les intérêts musulmans. »
Mais en dépit de ce vaste complot, le résultat du plébiscite nous fut nettement favorable. Tous les Chrétiens nous donnèrent leurs suffrages. Parmi les Musulmans, beaucoup se déclarèrent en faveur du mandat français, bien qu'une
fraction importante réclamât l'indépendance absolue. D'autres voix, en très petit nombre, se prononcèrent, les unes pour le mandat américain, les autres pour le mandat anglais. L'affaire était jugée. Désormais, il n'y avait plus de raison pour que l'Angleterre continuât d'occuper le pays. Revenant à leurs accords anciens. Anglais et Français décidèrent que les troupes britanniques seraient relevées par les nôtres.
Et pour attester que la France reprenait en Syrie ses grandes traditions, le général Gouraud fut choisi comme. Haut Commissaire et Commandant en chef de l'armée du Levant.
Il eût été avantageux pour nous que cette relève ne fût pas précipitée, car nous n'avions toujours sur place que de faibles effectifs. Mais nous fîmes alors
rexpérience de la mauvaise humeur britannitque. Sous prétexte qu'ils devraient libérer au plus tôt leurs contingents, no» Alliés insistèrent pour que la relève se fît tout de suite. Nous nous trouvâmes donc obligés de remplacer, tant bien que mal, leurs fortes garnisons par des postes misérables. Là où ils avaient une brigade, nous mettions un bataillon. Et le pire, c'est qu'en se retirant, ils laissaient derrière eux (négligence ou calcul) des dépôts d'armes et de munitions, dont les gens de Fayçal s'empressaient de se saisir durant le court intervalle qui séparait le départ des Anglais et la venue de nos troupes. Au^si, tandis que nos Alliés, avec des forces considérables, avaient pu vivre paisiblement au milieu de gens désarmées, nous nous trouvâmes, en maints
endroits, avec de faibles contingents, parmi des populations abondamment pourvues de fusils et de cartouches, et qu'excitait contre nous la propagande chérifienne. Enfin, l'armée anglaise avait fait, en s'en allant, de grands achats de bestiaux et de vivres; une disette s'ensuivit : le bruit s'accrédita que nous amenions la misère avec nous, et que l'abondance n'existait que sous le régime britannique.
Inquiet do voir que l'Angleterre semblait abandonner la Syrie, Fayçal avait regagné Paris. De l'hôtel où il était descendu, il expédiait à Damas de mystérieux télégrammes (qu'on a déchiffrés plus tard), afin d'orguniser le désordre et de prouver à l'univers que nous étions incapables de rriaintenir l'ordre là-bas. En même temp«, il se présen-
tait à M. Clemenceau en vrai Bédouin de cinéma, homme de parole et d'honneur, fort étonné que les Alliés n'eussent pas encore accordé à son père le grand royaume promis à l'heure du danger, et pour lequel, disait-il, les Arabes avaient versé tant de sang. A l'en croire, il ne demandait qu'à collaborer loyalement avec nous. On voulut tenter l'aventure. Par une convention, qui devait demeurer secrète jusqu'au jour où Fayçal y aurait habitué ses partisans, nous lui abandonnions Damas et la Syrie intérieure ; et lui, de son côté, s'engageait à nous demander des fonctionnaires pour son administration, des officiers pour son armée, et à laisser nos agents diplomatiques diriger les affaires extérieures de son pays.
Cette reconnaissance officieuse était
déjà un succès pour l'Émir. Il en obtint un autre, presque aussi considérable.
Entre les montagnes du Liban et celles de l'Anti-Liban, s'étend une longue plaine profonde, où passe le chemin de fer qui relie Beyrouth et Damas avec Alep et le nord de la Syrie. C'est la vallée de la Békaa. Qui est maître de ce passage tient la Syrie tout entière. Et la possession de cette vallée avait alors pour nous une particulière importance, car nous venions d'occuper l'ancienne province turque de Cilicie, que l'accord de 1916 avait placée dans notre lot. Ce chemin de fer était l'unique moyen d'y envoyer rapidement des approvisionnements et des hommes.
Conformément au plan de la relève établi par le maréchal AUenby, les gar-
262 LE t-HEMIN DS DAMAS
nisons anglaises avaient évacué la Békaa, où nos hommes ^'apprêtaient à s^installer à leur place. L'Émir fit observer que cette opération allait le discréditer aux yeux de ses partisans, et qu'il n'aurait plus l'autorité nécessaire pour leur faire accepter l'accord qu'il venait de conclure avec nous. Clemenceau se laissa convaincre. Il donna l'ordre à Gouraud de surseoir à l'occupation de la plaine. C'était remettre entre les mains de Fayçal, avec la voie ferrée, le sort de nos troupes en Cilicie. Or, justement là-bas, la situation devenait de jour en jour plus tragique. Les lenteurs d'un traité de paix qu'on n^arrivait pas à conclure mais que tout faisait prévoir très dur pour la Turquie, l'installation des Anglais à Constantinople, le débarquement des Grecs à
DAMAS OU LE ROYAUME ARAIiE 263
Smyrne, beaucoup d'autres fautes encore, avaient soulevé, en Asie Mineure, contre tous les Alliés, un puissant mouvement de haine, dont nous fûmes les premiers à ressentir les effets. Au milieu de gens exaspérés, nos garnisons de Cilicie et du nord de l'Euphrate se trouvèrent soudain isolées, impuissantes à se porter secours, sur un front de trois cents kilomètres. L'hiver, cette année-là, fut particulièrement rigoureux. Dans ces hautes régions balayées par un vent glacé, la neige atteignit souvent plus de deux mètres de hauteur. Routes de plaine et de montagne étaient rendues impraticables, les ravitaillements ne passaient plus, manœuvrer devenait presque impossible. A Marache, trente mille hommes assiègent notre garnison ; nos troupes résistent plus d'un
mois ; une colonne les dégage, mais il faut évacuer la ville. Et c'est alors une retraite effroyable de trois jours, dans une tempête de neige, où nous laissons en route quinze cents Arméniens, femmes, enfants, vieillards, et de nombreux Tirailleurs sénégalais mal habitués à un climat si rude. D'autres bandes encerclent Ourfa, Aïntab, Killis, Bozanti. Courant d'un poste à l'autre, nos colonnes tournoient au milieu de la bourrasque, dans un de ces grands efforts sublimes qui n'ont jamais leur récompense. Il faudrait amener là-haut des ravitaillements, des renforts. Mais le chemin de fer de la Békaa est au pouvoir de l'Emir, qui trouve toujours une raison pour retarder ou empêcher le passage de nos convois. Bientôt même, officiellement ses ministres nous font
savoir que, dans la lutte engagée entre Turcs et Français, leur devoir est de rester neutres. Ils interdisent tout passage. Et tandis que par sa faute nos soldats se faisaient massacrer en Cilicie, Fayçal touchait à notre caisse une énorme subvention !
Si on avait pu croire un instant qu'il n'avait suivi qu'à regret les extrémistes de son parti, maintenant on ne pouvait plus douter qu'il ne fût d'accord avec eux. Le 8 mars 1920, il se fait proclamer roi par un congrès composé de quinze personnages obscurs ; et pour bien marquer son union avec l'empire arabe rêvé par le roi Hussein, il arbore pour drapeau le drapeau du Hedjaz, compliqué de quelques étoiles. Mais il commit une imprudence ! Il déclara que la Syrie comprenait aussi
la Palestine, occupée par les Anglais, et que le Gouvernement de Sa Majesté britannique devait renoncer à soutenir les Juifs à Jérusalem. Devant ces prétentions, nos Alliés commencèrent de s'inquiéter. A San-Remo, puis à Spa, ils nous laissèrent toute liberté pour ramener leur protégé au respect de ses engagements envers nous.
Le 14 juillet, le général Gouraud lui envoyait un ultimatum par lequel il exigeait la disposition absolue du chemin de fer de la Békaa, l'occupation d'Alep, le licenciement de l'armée chéri fienne et la reconnaissance du mandat français. Le délai accordé pour la réponse expirait le 20, à minuit. Le 19, Fayçal fit connaître son acceptation personnelle. Mais l'ultimatum réclamait des actes positifs, et on le rappela à l'Ëmir.
Le lendemain, à minuit, nous n'avions aucune réponse. L'ordre fut alors donné de marcher sur Damas. Après quelques heures de combat au défilé de Khan MeisseJoun, nos troupes bousculaient les Chéri fiens et entraient, le jour suivant, dans la ville. L'Émir avait pris la fuite ; puis se ravisant aussitôt, il revenait dans son palais, comme si rien ne s'était passé. Sans doute, voulait-il signifier par ce retour inattendu que la défaite de son armée ne le touchait nullement, et qu'il n'y voyait que l'échec des gens qui l'avaient conseillé. Peut-être aurions-nous pu l'utiliser encore, car il ne manquait ni d'intelligence ni de prestige ; mais sa faiblesse et ses longues perfidies avaient lassé notre patience. On l'avisa d'avoir à quitter le pays dans les quarante-huit heures. Et cette fois, il s'éloigna pour toujours.
A Jérusalem, quand on va rendre visite à sir Herbert Samuel, Haut Commissaire britannique en Palestine, on voit se développer sous ses yeux le plus merveilleux paysage. Un premier plan de montagnes brûlées, rocheuses, d'un gris-bleu, couvertes d'on ne sait quelle végétation soufrée, où des troupeaux de chèvres font çà et là des taches noires : ce sont les monts de la Judée. Au delà, une dépression profonde, une nappe d'un bleu admirable : c'est le gouffre de la Mer Morte. De l'autre côté de cette eau mystérieuse, dans ces aridités brûlées, une haute barrière de monta-
gnes d'une tendre couleur violette, où brille une tache crayeuse, juste à l'endroit où Hérode avait sa maison de campagne, et où il fit danser Salomé. Ces montagnes et le plateau invisible qui s'étend par derrière, c'est le pays que les Croisés nommaient la terre d'Outre- Jourdain, et qu'aujourd'hui, d'un mot moins élégant, nous appelons Transjordanie.
Entre la Palestine, la Syrie et le Hedjaz, il n'y a pas de Heu plus favorable pour fomenter des intrigues. Aussi, dès que Fayçal eut été chassé de Damas, les Anglais imaginèrent-ils d'installer en Trans Jordanie le fils aîné d'Hussein, Abdallah.
Abdallah n'aimait pas Fayçal. Mais après l'humiHation que venait de subir dans la personne de son fpère toute la
famille chérifienne. il oublia ses rancunes. Ses émissaires répandirent dans tout le monde arabe des proclamations enflammées où il se présentait comme l'héritier de la pensée fraternelle et le défenseur contre la France de l'indépendance syrienne, x^utour de lui affluèrent aussitôt tous les mécontents de Damas, tous les gens que nos conseils de guerre avaient condamnés par contumace ; et naturellement parmi eux le nouveau roi recruta ses ministres, ses fonctionnaires, ses officiers, tout le personnel ambitieux et famélique qui vit de l'intrigue orientale.
Le général Gouraud s'en plaignit à Herbert Samuel, au cours d'une entrevue qu'ils eurent ensemble à bord de VIron Duke.
— Mon Dieu ! répondit sir Herbert,
ne croyez-vous pas qu'il vaut mieux avoir sous la main ces contumaces?
On peut ainsi les surveiller et les empêcher de nuire...
Et la conversation continuant, il demanda au Général s'il ne verrait pas d'inconvénient à installer Abdallah à Damas, pour y remplacer Fayçal. On imagine la réplicpie de Gouraud ! Sir Herbert resta impassible, et se contenta de lui dire qu'il garderait leur entretien secret, afin de ne pas exciter les ressentiments de l'Émir. Mais tout se sait en Orient. Et la riposte d'Abdallah ne se fit pas attendre longftemps.
A quelques semaines de là, le général Gouraud se rendait en automobile de Damas à Kuneïtra, dans la partie du Hauran qui touche à la Titjnsjordanie.
Il y avait dans sa voiture Hakki Bey
Azem, gouverneur de l'État de Damas, le lieutenant-colonel Catroux et l'officier interprète Branet. C'était un voyage officiel que la presse avait annoncé depuis quelques jours déjà.
A vingt kilomètres environ de Kuneïtra, vers huit heures et demie du matin, le Général aperçut, au bord de la piste, six ou sept individus d'assez mauvaise mine, dont quatre étaient vêtus comme nos gendarmes indigènes, mais iqui, au lieu de présenter les armes, gardaient leur fusil sur la selle. A peine l'automobile les avait-elle dépassés qu'on entendit des coups de feu. Gouraud crut un instant à une fantasia, mais le visage de son voisin Hakki Bey s'était couvert de sang ; son officier interprète, frappé d'une balle à la tête, tombait hors de la voiture ; lui-même avait son manteau percé de
balles. Penché sur le volant, le chauffeur avait accéléré l'allui'e, et se retournant tout à coup : a Nous sommes crevés, mon Général ! — File toujours, répondit Gouraud. » Bientôt ils étaient hors d'atteinte.
Au même momnnt> dans le village de Kefergom, résidence habituelle d'Ahmed Méraoued, grand propriétaire du Hauran, réfugié en TransJordanie, ces propos s'échangeaient :
— Le général Gouraud est mort, dit Méraoued.
— Comment le savez- vous?
— Je l'ai vu en songe.
Or, parmi les assassins figuraient le frère et le cousin de cet Ahmed Méraoued, et c'était dans une ferme qui lui appartenait qu'une partie des meurtriers avait passé la nuit.
Ceux-ci, après leur attentat, s'étaient dispersés dans le bled pour gagner la TransJordanie, emportant comme trophée le képi du pauvre Branet, qui pendant quelques semaines passa de main en main, et d'une tête à l'autre, au milieu des plaisanteries. Le Général écrivit à sir Herbert pour demander qu'on lui livrât les coupables. On les connaissait tous. Il ne voulait pas croire, disait-il, qu'Abdallah eût donné d'une façon formelle l'ordre de l'assassiner ; mais ses proclamations, ses propos, son entourage engageaient, à n'en pas douter, sa responsabilité. Si le crime avait réussi, ce n'est pas le képi du malheureux interprète, c'était sa tête à lui, Haut Commissaire français en Syrie, celle du Gouverneur de l'État de Damas, et celle du colonel Catroux qu'on promènerait
à celte heure sur les marchés bédouins... Sir Herbert répondit que l'émir Abdallah désavouait hautement le crime.
Quant à livrer les coupables, on n'y pouvait pas songer : c'eût été violer les libertés de la Trans Jordanie !
Depuis ce temps, Abdallah règne toujours sur les montagnes violâtres que sir Herbert Samuel aperçoit dans le lointain, de ses fenêtres du Mont des Oliviers. Hussein est toujours à la Mecque et continue de signer ses actes officiels du titre de Roi des Arabes. A Bagdad, les Anglais ont installé Fayçal comme roi de Mésopotamie, pour le dédommager, sans doute, de sa déconvenue â Damas. Le rêve d'un grand royaume arabe, que poursuivait dans le désert le jeune archéologue anglais.
devenu au cours de la guerre le colonel Lawrence, serait-il donc réalisé?
A s'en tenir aux apparences, on pourrait peut-être le croire. Mais tout cela n'est que mirage. Chez Abdallah, c'est l'anarchie. Les Bédouins lui reprochent de ne s'entourer que d'étrangers, venus du Hedjaz ou de Syrie, et de laisser les Juifs s'établir en Palestine. Ils se battent entre eux, refusent de payer l'impôt ; et lui-même, il met dans sa poche les subsides qu''il reçoit de Londres pour administrer le pays... a\u Hedjaz, le roi Hussein se maintient par la terreur. Vingt ans de résidence forcée auprès d'Abdul Hamid lui ont appris tous les secrets d'un gouvernement policier. Il emprisonne, ou bien fait disparaître d'une façon mystérieuse les gens qui lui déplaisent. Mais depuis que l'Angleterre
a cessé de verser les cent vingt mille livres or qu'elle lui donnait chaque rncis, ^pour assurer la paix du désert, les Bédouins coupent les routes qui mènent à la Mecque et à Médine, pillent les caravanes, rendent les pèlerinages impossibles, en sorte que les deux villes saintes sont aujourd'hui presque ruinées... En Mésopotamie, F'ayçal n'a pour le soutenir que le Haut Commissaire britannique. Les musulmans schismatiques, partisans du culte d'Ali, qui forment la majeure partie de la population, le haïssent en sa qualité d'orthodoxe ; et les orthodoxes, qui constituent làbas la caste des grands propriétaires, ne supportent pas mieux ce Bédouin imposé par les Anglais. Enfin, Hussein, Abdallah et Fayçal vivent, tous les trois, 80U8 la menace de leur terrible voisin,
Ibn Séoud, sultan du Nejd, chef des sectaires wahabites qui rêvent de ramener r Islam à sa pureté primitive et.
de s'installer à la Mecque, qu'au cours du dernier siècle ils ont déjà pillée deux fois.
Mais surtout, il s'est produit un miracle auquel Lawrence ni personne ne s'était attendu. Chose assez singulière ! Aussi longtemps que la Turquie, engagée dans la guerre aux côtés de l'Allemagne, avait semblé victorieuse, on ne lui témoigna dans le monde musulman que froideur ou hostilité. Ses victoires aux Dardanelles et en Mésopotamie ne soulevèrent aucun enthousiasme. Les Arabes avaient pris parti contre elle ; les chefs musulmans de l'Inde désapprouvaient Constantinople ; les Persans, eux non plus, ne cachaient pas leur aver-
sion ; l'Egypte s'était tenue tranquille. Mais après la défaite, on se rendit compte, tout à coup, que les Turcs représentaient la seule force militaire organisée de l'Islam, et que cette force venait d'être détruite par la victoire des Alliés. Le fanatisme musulman, que le succès n'avait pas surexcité, s'exaspéra dans le malheur. La Turquie vaincue, humi- ' liée, retrouva des sympathies qu'elle avait perdues depuis longtemps ; et ses victoires sur les Grecs lui redonnèrent un prestige qu'on croyait bien aboli. Aujourd'hui, à la Mecque, à Damas, à Bagdad, qui s'intéresse à un royaume arabe? Le dégoût de la chrétienté emporte tout autre sentiment.
Et dans leur lutte avec l'Europe, les Turcs, hier encore détestés, apparaissent au dernier Bédouin comme les défen-
seurs de l'Orient aux prises avec TOccident chrétien.
Lawrence est rempli d'amertume. Parfois on aperçoit son nom au bas d'un article de journal, où il se plaint, non sans aigreur, de la mollesse avec laquelle l'Angleterre a soutenu son dessein. C'est Jérémie qui se lamente dans les brouillards de la cité... Lui-même possédait un trésor — un de ces merveilleux trésors, comme en ont tous les rêveurs. C'était les notes qu'il avait prises, dans ses randonnées au désert, tout au long de son intrigue à la Mecque, à Damas, en Arabie. Or, l'autre jour, dans une gare de Londres, il posa un moment par terre sa valise, à côté de lui. Elle contenait tous ses papiers. Quand il voulut la reprendre, la valise avait disparu.
Je ne sais quel Djinn oriental, déguisé
DAMAS OU LE ROYAUiME ARABE 281
en pick- pocket, la lui avait subtilisée... L'eseamotage de ce rêve, dans le brouhaha d'une gare, c'est vraiment le symbole de ce royaume arabe qui s'évanouit en fumée.