Le chemin de Damas
Il y a quelques années, des troubles sérieux ayant éclaté en Crête, un navire de guerre français reçut l'ordre d'observer, à distance courtoise, les complications qui pourraient surgir et de protéger, au besoin, la sûreté de la population chrétienne.
Le Prométhi'e, alors hivernant sur nos côtes en rade de Villefranche, fut désigné pour cette mission. Il devait gagner au plus tôt le mouillage de Rhodes, choisi à cause de son voisinage du point menacé. Peu d'heures après la réception du télégramme ministériel, le commandant Guérin mettait le cap sur Toulon pour porter
ses approvisionnements au complet. Deux jours plus tard, le cuirassé filait vers l'Orient.
Dire que tout le monde à bord, du commandant au dernier chauffeur, bénissait les Cretois, ce serait une exagération invraisemblable. La perspectives de ces longues semaines a passer sous les vieux murs des Chevaliers de l'Hôpital n'avait rien de récréatif. Au carré, c'étaient de véritables gémissements.
— Voilà bien ma chance! disait un enseigne de première classe, tout en appuyant ses épaules à la cloison et en s'arc-boutant des genoux contre la table, pour parer le tangage. Là-bas, nos camarades se chauffent au soleil, ou bien ils font valser les Américaines.
— Vous vous plaigniez l'autre jour que le bateau servait de but de promenade à tous les rastaquouères de Nice I dit un aspirant.
— Messieurs, proposa un autre, si quelqu'un d'entre nous a jamais vu Neuvillars content de son sort, qu'il lève la main !
Toutes les mains restèrent au fond des poches qui les abritaient ; Paul regagna sa chambre en haussant les épaules. Rien qu'à voir le sourire de ses camarades, il était manifeste que ce jeune officier n'était pas l'ami de tout le monde.
— C'est une fameuse bêtise pour un homme que de se faire marin sans avoir le goût de la mer, dit un observateur qui n'avait pas encore parlé. Non seulement Neuvillars n'aime pas son métier, mais il le déteste.
— Ça c'est vrai I dirent les jeunes gens tout d'une voix.
Puis on parla du métier en général, et il faut bien avouer que ceux-là mêmes qui l'aimaient en parlèrent comme un mari bien élevé parle de sa femme : sans outrer l'éloge.
Il est impossible de nier que le jeune enseigne du Prométhée se montrait rarement satisfait des personnes et des choses, de son métier moins que du reste. Mais il ne faut pas s'y tromper : depuis que le nouveau système naval a fait de chaque navire une galerie de machines, et de chaque officier un ingénieur, on a vu paraître chez les jeunes marins ce qu'on pourrait appeler une esthétique nouvelle.
Ce mot ne s'applique pas, bien entendu, au patriotisme et au courage, mais au caractère, à l'humeur, à l'esprit. Tous ne se piquent plus de réaliser l'ancien type légendaire, gai toujours, fou quelquefois, amoureux à chaque
occasion, croyant à ses heures et prenant le temps comme il vient. Certains, qu'on pourrait surnommer les pessimistes de la carrière , affectent des façons directement opposées.
Graves et renfermés en eux-mêmes, la tête bourrée de formules, tout à la fois mécaniciens, électriciens, artilleurs, chimistes, forgerons, voyant les objets sous leur côté pratique, ils n'estiment pas que la pluie, le vent, la chaleur soient plus doux à l'épiderme d'un marin qu'à celui d'un homme ordinaire .
Habitués, en même temps, à ne voir dans les forces de la nature qu'un pouvoir inutile quand il n'est pas contraire, ces serviteurs du progrès font bon marché de la poésie et de l'idéalisme.
Quant à l'amour, ils ne l'estiment pas plus et le connaissent moins encore que ne font leurs contemporains de la terre ferme. C'est assez pour eux de savoir que le marin fait prime sur le marché conjugal, bien qu'il tourne aisément à l'époux tatillon, autoritaire, surveillant la cuisine, choisissant les toilettes et gouvernant les nourrices. (Mais les embarquements apportent de salutaires interruptions à ce despotisme.) Un bon mariage, après les galons de lieutenant de vaisseau, fait partie de
leur programme. Que peut-on demander de plus au sexe féminin sauf des blanchisseuses — noires ou blanches — en attendant le mariage?
Enfin, que gagne-t-on à visiter toutes les côtes du monde, sinon la fièvre? L'avancement ? Il est pour les habiles qui se font de belles relations au Parlement. La fortune ? On la trouve partout, excepté sur un navire de guerre. Le bonheur ? Qui donc y croit encore dans leur génération ?
Il faut ajouter qu'une chose avait manqué à Neuvillars, sans laquelle tout se dessèche en nous et autour de nous, comme dans un désert privé de fontaines. Au collège, dont la mort de ses parents lui avait ouvert trop tôt les portes, il avait rencontré tout ce qui peut adoucir l'épreuve : le bien-être matériel dans un établissement du nouveau système, une santé victorieuse du travail et de la croissance, des succès dignes d'envie, tout... excepté la tendresse maternelle, ce grand noviciat de tous les amours à venir, l'amour de Dieu , l'amour de la Patrie, l'amour de la Femme. Combien il faut les plaindre, ceux dont l'enfance n'a pas connu la féconde chaleur de certains baisers, et qui parviennent quelquefois jusqu'à l'âge
des premières neiges sans avoir senti le généreux tressaillement d'une de ces caresses qui anoblissent pour toujours, comme faisait jadis la parole tombée de la bouche d'un roi!
Le tuteur de Paul de Neuvillars, le plus honnête et le plus occupé des hommes d'affaires, était parvenu à compléter l'éducation du jeuae orphelin^ mj^ilgré l'absence de toute fortune. Pas une fois il n'avait manqué de le fà&fe inscrire pour le voyage de vacances, préparé et dirigé par les soins de l'établissement. A la fin de son année de rhétorique, Paul connaissait une bonne partie de l'Europe ; mais il ignorait jusqu'au son d'une parole tendre. Il avait alors quinze ans.
Comme il fallait remplacer le toit du collège par un autre, le savant précoce fit choix, parmi toutes les écoles, de celle qui ouvre ses portes aux plus jeunes concurrents. Vers la fin de sa dix-septième année, il entrait au Borda, sans bien savoir pourquoi, car il eût éclaté de rire si quelqu'un lui eût parlé de sa vocation maritime.
Bientôt l'autre hémisphère du globe eut sa visite, et tout porte à croire que ce jeune homme véritablement beau, quoiqu'un peu
court de taille, entendit force paroles d'amour en toutes les langues — sauf dans la vraie.
Mais il fut assez heureux (d'aucuns diront :
assez à plaindre) pour ne pas s'y tromper. Il honorait toutes' ces tendresses d'un mépris égal, sans y voir d'autres différences que la couleur des épidermes.
Puis, revenu au port, il retrouva les séductions nationales, sans éprouver de modification sérieuse dans son opinion sur le sexe. Seulement il reprochait à l'amour des blanche? tout un côté de complication, de formalisme et de comédie inconnu dans ce qu'il appelait « le rayon de couleur ».
— Et puis, disait-il, quelle différence dans le prix des articles I
Tel était Paul de Neuvillars lorsqu'il fut désigné pour faire station à Rhodes, c'est-à-dire à vingt-six ans. Ce malheureux n'avait jamais entendu les mots : Je vous ame, dans la bouche d'une femme qu'il aurait osé saluer dans la rue, s'il l'avait rencontrée une heure après. Enfermé dans le cercle vicieux fatal aux jeunes hommes sans famille et sans fortune, il ignorait les vraies femmes parce qu'il n'allait pas dans le monde, et il n'allait pas dans le monde parce que rien ne l'y attirait.
Cela n'empêche qu'il croyait connaître les femmes jusqu'au tréfonds de leur nature, jusqu'à la mieux cachée de leurs fibres. Peu à peu, à force de les mépriser, il en était venu à les haïr sourdement, ce qui est un « état d'âme » assez fréquent chez les hommes de la fin du siècle. D'ailleurs les femmes nous le rendent bien; mais, dans cette guerre sans victoires, l'avantage apparent n'est pas pour elles, car le roman et le théâtre, ces mâchicoulis d'où l'on verse la poix fondue et Thuile bouillante, sont aux mains de leurs ennemis et Dieu sait si elles sont épargnées?
Pauvres femmes 1 Elles n'avaient pas beau jeu devant Paul. Si la séduction leur manquait, il les biffait purement et simplement par un seul mot, de la liste des créatures dignes d'être tolérées en ce bas monde. Si elles étaient belles, ce jeune tyran leur faisait secrètement un crime de ne pas tomber dans ses bras à première vue. Que si quelque héroïne à la vertu chancelante lui faisait cet honneur, il en tirait occasion pour qualifier le sexe en bloc d'une épithète moins que galante. Il disait volontiers :
— Les balances de la justice, le glaive de la loi, les lauriers du mérite, la vertu des femmes. , ,
autant de fausses antiquités du même. musée!
De ce musée-là, comme on peut croire, ce n'est pas lui qu'il aurait fallu nommer conservateur.
Il y eut une grande joie parmi les Rhodiotes quand ils entendirent le salut des canons du Prométhée. Le cuirassé mouillait en rade, sous la tour ronde, massive, encore menaçante, du fort Saint-Elme, couronnée de ses glorieux créneaux, surmontée comme d'une aigrette meiiue par la tourelle blanche de son phare.
Pour bien comprendre l'importance relative de l'événement, il faudrait pouvoir se figurer l'existence ordinaire de cette petite cité, jadis si fameuse, dont la population chrétienne se réduit à quelques milliers d'habitants riches ou pauvres, cantonnés dans les faubourgs.
Nulle comparaison ne saurait peindre cette existence au lecteur français, qui pâlit d'épouvante au nom seul de certains chefs-lieux réputés pour leur tristesse, parce qu'on n'y trouve pas de théâtre, ou pour leur éloignement, parce que les journaux parisiens n'y sont distribués qu'après vingt heures de route.
Avez-vous habité, seulement pour quelques jours, une des îles disséminées le long de nos côtes, si près du continent que, du haut de ses falaises, votre œil pouvait distinguer parfois la maison d'un ami sur la terre ferme ?
Quelques milles tout au plus vous séparaient du sol vivant, vibrant, animé par les pulsations Tôlières de l'existence. Même par un beau soleil, ce coin de terre avait la mélancolie de l'exil, la srfitude glacée de la prison. Mais si la brume étendait son voile entre vous et « la terre », si les vagues empêchaient le canot de la poste de franchir l'étroit canal, vous éprouviez la sensation du marin perdu au milieu des flots sur son navire, condamné à se suffire à lui-même, privé de toute joie.
mortel ingrat, ignorant votre bonheur!
Que diriez-vous si l'arrêt du sort vous ordonnait d'habiter Rhodes ? Cachée à l'écart, ainsi
qu'une princesse survivant à sa dynastie détrônée, l'île glorieuse pleure son esclavage et son délaissement dans une région trop peu connue, hors de cette grande route de l'Orient que sillonnent chaque jour tous les marins du monde. Le paquebot français qui la visitait naguère dédaigne aujourd'hui de s'y arrêter, dernière et fâcheuse marque d'oubli envers la plus noble filleule du royaume des lis. Une fois toutes les deux semaines, le vapeur autrichien y dépose de rares voyageurs et un sac de lettres.
Voilà tout ce qui rattache au reste du monde celle de qui le nom fut autrefois la terreur de l'Islam. De pauvres navires turcs, grecs, italiens, vulgaires et sombres commerçants, débarquent à peine sur le môle de son port leurs équipages déguenillés, et, la cargaison chargée en toute hâte, reprennent leur route vers les grandes cités où régnent l'activité et l'opulence.
Pour ses nouveaux maîtres eux-mêmes, Rhodes n'est qu'un objet d'indifférence ou de mépris, avec cette crainte qui s'attache aux murailles d'une prison. Le pacha qui voit sa faveur diminuer tremble dans son yali du Bosphore, en songeant que bientôt, peut-être, il
connaîtra cette suprême disgrâce : Texil à Rhodes. La terre ferme, il est vrai, n'est qu*à huit lieues. Des hauteurs de l'île on aperçoit aisément les montagnes de l'Asie Mineure teintées de bleu foncé ou d'azur pâle, selon les heures de la journée. Mais ce rivage sans villes, sans séductions, sans promesses, n'a rien qui attire et qui console. Le plus grand nombre des Rhodiotes meurt sans l'avoir touché, sans avoir souhaité de le voir de plus près.
Ils ne souhaitent rien, d'ailleurs, ces heureux et ces sages, rien que de finir leurs jours dans ce paradis terrestre où le ciel a caché leur berceau, parmi les buissons de roses qui parfument jusqu'au nom de leur île bien-aimée.
Que de fois, causant avec les belles jeunes filles, roses vivantes qui fleurissent dans leur grâce capiteuse à l'ombre des platanes séculaires ou des donjons en ruine, que de fois j'essayai vainement d'éveiller dans leur cœur le désir des triomphes qui attendraient leur beauté, au milieu de nos plaisirs et de nos fêtes 1...
Telle était Ariane Marcopoli, la plus admirée, la plus aimée aussi des jeunes Rhodiotes, à l'époque où commence cette histoire. Mais
comment faire comprendre à des lecteurs habitués à nos héroïnes, — si compliquées, mais d'une complication si uniforme, — comment leur faire comprendre la séduisante originalité de cette étrange créature ? Comment leur expliquer cette Eve orientale, non pas tirée de la côte d'un seul homme, mais lentement composée, ainsi qu'une précieuse mosaïque, des instincts, des passions, des défauts, des grandeurs de tant de races qui se sont heurtées, égorgées, étreintes, sur cette terre de bataille et d'amour ?
Le nom de famille d'Ariane, étiquette ambiguë, grecque autant qu'italienne, fait deviner une partie seulement des alliances qui se sont croisées dans cette maison. Les Marcopoli de Rhodes, sujets du Sultan, revendiquaient la glorieuse estampille hellénique, tout en se montrant fiers de compter une branche parmi cette haute bourgeoisie vénitienne, dont l'antiquité vaut une noblesse. La mère d'Ariane, morte depuis dix ans, était Anglaise; mais une aïeule, disparue plus récemment, lui avait infusé le sang généreux d'une vieille race française. Le père Marcopoli autrefois négociant, aujourd'hui riche propriétaire — dix mille livres de rente sont une fortune à Rhodes —
disait en parlant de sa fille qu'il adorait comme un être surnaturel :
— Son mari sera un habile homme s'il parvient à s'y reconnaître. Elle est Orientale par la loi et le tempérament, Grecque par la naissance, Italienne par les mouvements passionnés de son âme. Anglaise par l'éducation, Française par le cœur et les idées.
n n'avait pas besoin d'ajouter qu'elle était la meilleure et la plus droite des créatures, • car c'était une vérité connue dans l'île toute entière. A cette vérité s'en joignait une autre encore plus évidente : Ariane était d'une rare beauté. Mais la jeune descendante de Phidias et d'Apelles avait dans l'imagination le type idéal et n'était pas satisfaite d'elle-même, en quoi elle avait été aidée par sa grand'mère qui lui répétait dès la quinzième année :
— Mon enfant, on vous dira probablement que vous êtes belle, parce que vous êtes unique héritière. N'en croyez pas un mot. Vous êtes passable, rien de plus.
Ariane devait son éducation très forte et très large à cette vieille femme, austère pour son propre compte, charmante pour les autres.
Ceux qui prétendent — non sans quelque apparence de vérité — que le bonheur n'est pas
de ce monde, auraient changé d'avis s'ils avaient pu voir ce qu'était l'existence de cette jeune fille entre son père et son aïeule.
Aussi elle n'eut même pas un regard pour les prétendants qui tournaient déjà leurs yeux vers cette fleur à peine éclose. A toutes les demandes, elle répondait invariablement :
— Qu'il me prouve qu'un bonheur humain peut dépasser pour moi le bonheur présent, et je serai sa femme.
C'était un discours bien long pour dire :
Je n'aime personne I Et pourtant elle inspirait de ces amours qui ne se guérissent pas. Un jeune homme, en ce temps-là, succombait lentement à un mal de langueur dont les médecins ne pouvaient découvrir la cause. Il savait bien, lui, que c'étaient les yeux vert pâle d'Ariane Marcopoli qui le faisaient mourir.
Poète et musicien, portant le sceau divin de la mort et de la passion sur son visage éclairé de deux grands yeux noirs où brûlait la fièvre, il avait' troublé, sans le vouloir, plus d'une riche héritière de l'aristocratique faubourg Néohori.
Hélas 1 Ariane s'endormait, indifférente, au bruit de la guitare et de la voix qui chantait
cette mélodie, si souvent répétée depuis par les amoureux Rhodiotes :
Comme ]*ai souvent parlé de toi Aux yaguefl couronnées d*écume, Qui viennent se briser Sur mon rivage désert !,..
Au matin, l'ingrate avait oublié les vers et la musique, et toujours sa jolie bouche disait nouj si le jeune troubadour voulait obtenir mieux qu'une fleur jetée de la terrasse à demi voilée par les roses. Quand il est allé dormir pour toujours à l'ombre des grands cyprès, il a voulu garder sur sa poitrine le dernier pré^ sent tombé des doigts de celle qui n'avait pu l'aimer. A celte époque, elle ne connaissait Tamour que comme elle connaissait le malheur: pour l'avoir vu chez les autres.
De ces deux inconnus le premier qui la visita ne fut pas celui que son cœur attendait. Le plus grand des malheurs qui pouvaient la frapper fondit sur elle. Sa grand'mère mourut, et la moitié de la population chrétienne de l'île se pressa aux obsèques de cette femme de bien, qui laissait derrière elle comme un long sillon (}e bonnes o^wr^St Un seul mot peut exprimer
ce que souffrit Ariane : elle fut tout près de mourir elle-même. Du moins, si elle ne mourut pas, chacun put voir qu'elle ne retrouverait de longtemps ni la force de sa santé, ni certains rayons éblouissants de son victorieux sourire.
Cependant la vie recommença pour elle, du moins dans sa forme extérieure, la vie étroite, monotone, mais très enviable, de ces insulaires qui ne cherchent jamais à dépasser le- cercle de leur horizon blpn gg<^ amies la ^ virent reparaître dans ces réunions d'excellente intimité où la danse, la musique, des jeux de société séculaires, un bavardage d'oiseaux, quelques tasses de café turc, une becquée de confitures de roses, le tout assaisonné d'amours plus ou moins sérieux, tient la place de cette mise en scène compliquée et fatigante dont s'enorgueillisent nos fêtes civilisées.
Après les fêtes de Pâques ou de la Pentecôte, suivant le calendrier, Ariane et son père quittaient leur maison de ville pour la campagne de Trianda, située à une heure de distance, au fond d'une baie délicieuse. Cette résidence d'été, vaste et commode plutôt qu'élégante, ressemblait dès lors à un caravansérail toujours peuplé d'amis et de parents, jeunes ou vieux. Là,
tout servait de prétexte à des réunions continuelles, où l'on s'amusait comme on cherche vainement à s'amuser dans nos châteaux les plus à la mode. La cueillette des roses pour les confitures, la préparation des figues pour l'hiver, la récolte et le pressage des olives, la vendange, l'arrivée d'un cousin venant de Smyrne ou de l'Europe, la 'réception de quelque touriste recommandé, autant de motifs pour dépliiyMniuiilt IwjIm haHjâtalité, orientale qui ne s'épuise jamais, parce qu'elle donne seulement ce qu'elle peut donner, sans se préoccuper d'éblonir.
Telle est la vie que mènent à Rhodes ceux que l'on y considère comme les privilégiés et les opulents. Certes, il faut s'attendre à faire sourire en peignant cette claram Mhodon dédaignée par Horace, où l'on meurt encore d'un amour non partagé, où les jeunes gens vont chanter le soir sous les fenêtres des jeunes filles avec qui, deux heures plus tôt, ils ont joué au furet. Mais ces jeunes filles sont souvent d'une beauté remarquable, presque toujours d'un esprit agréablement malicieux, bonnes musiciennes, bien instruites, facilement amusahles, pétries des jolis défauts qu'une fille d'Eve doit montrer sous peine de donner à croire qu'elle
cache certains vices. Que celui qui n'a jamais bâillé dans le grand monde parisien rie de ce monde en miniature — où l'on ignore l'ennui I
Le Commandant et les Officiers du Prométhée
prient M de leur faire Fhonnenr de passer
la soirée à bord^ le 45 février 488., au mouillage de SaiVit-Elme.
On dans&ra.
Une soixantaine de cartes ainsi libellées avaient profondément agité la haute société rhodiote. Enfln on allait avoir un vrai bal! On allait valser aux accords d'un véritable orchestre, et non plus autour d'un piano fatigué. Au lieu du salon modeste d'une kokona quelconque, l'élégance, pour se déployer, allait
t^ LE CHEMIN DE DAMAS
avoir le pont d'un immense navire. Les danseurs du lieu, excellents à coup sûr, mais toujours les mêmes, allaient trouver des rivaux... Et quels rivaux 1 Des marins français, les plus galants officiers du monde! Parmi eux, quelques admirateurs sans doute, peut-être un bon mari... Les épouseurs sont comptés, pesés, connus à Rhodes, comme les poires sur l'étroit espalier d'un jardinet de banlieue.
Dès huit heures du soir, les premiers invités se présentèrent à l'échelle ornée de ses tireveilles en velours et de son tapis de gala. Cette « bordée » impatiente n'offrait rien de remarquable. Il faut même avouer qu'elle jeta quelque découragement dans l'âme des jeunes officiers qui s'avançaient, à tour de rôle, vers la coupée, afin d'offrir le bras aux dames et de les conduire aux banquettes préparées pour elles. Un de ces travailleurs de la mer croisa Neuvillars qui revenait à vide, et lui dit tout bas :
— C'est un beau spectacle! On croirait que nous faisons la chaîne des gargousses, pendant l'exercice du branle-bas de combat.
— Courage! répondit l'enseigne. Il paraît que nous entretenons « le prestige des vieux souvenirs français»* Le commandant l'affirmait au rapport. Quant à moi, j'ai envie de proposer
un changement de tour à l'heureux mortel qui vient de prendre le quart jusqu'à minuit. De la passerelle on ne peut voir le défilé de ces caricatures.
Mais bientôt les canots qui accostaient laissèrent distinguer une amélioration progressive dans « la qualité du fret » . Enfin, au coup de neuf heures, les vraies élégantes arrivèrent toutes à larfois, manœuvre habile, concertée d'avance, ayant pour but de rester en groupe, entre soi, et d'être placées au premier rang des danseuses.
— Oufl voici la dernière palanquée ! ditNeuvillars.
En même temps il se préparait à recevoir, pour « l'arrimer », une retardataire, sombre et peu intéressante dans sa toilette noire, qui gravissait l'échelle suivie d'un homme aux cheveux grisonnants. Il offrit son bras à la nouvelle venue, sans voir ses traits cachés sous une ample dentelle.
« L'air d'une vieille dévote allant faire ses oraisons », pensart-il.
Mais quand ils furent devant le commandant, pour le « salamalek » obligatoire, la dentelle fut rejetée en arrière d'un geste plein de grâce, et le vieux marin eut une expression de surprise et d'admiration non déguisée*
ii LE CHlSMlN DE DAMAS
— Mademoiselle, dit-il en arrondissant le coude après un salut profond, j'use de mon droit de commandant pour vous enlever pendant une minute à M. de Neuvillars. Et j'use de mon droit de grand-père pour vous proclamer la plus belle de nos invitées.
A ces mots, Paul regarda «la vieille dévole »j et, la suivant d'un long regard pendant qu'elle s'éloignait au bras du chef :
— Toujours ma chance! fit-il à demi-voix, en haussant les épaules. J'étais tombé sur une jolie personne, et Guérin me la souffle 1
N'ayant rien de mieux à faire, il voulut tout au moins se renseigner sur la nouvelle venue. Précisément une chaise restait vide auprès d'une grosse dame empanachée, qui rougit de plaisir et de timidité en se voyant l'objet des attentions du bel enseigne. Au bout de quelques phrases, Paul avait mis l'entretien sur la jeune fille en noir que promenait le commandant. Or il se trouva que la grosse dame avait une fille mûrissante et peu demandée. On devine quels renseignements sortirent de sa bouche sur « la plus belle des invitées » : Neuvillars avait cité les paroles du commandant.
Ariane Marcopoli 1 Une personne coquette, fantasque, originale, conduisant elle-même ses
poneys, gâtée par son imbécile de père, très abandonnée à elle-même depuis la mort de sa grand'mère qui avait emporté dans la tombe tout le bon sens de la maison.
— Elle a laissé une petite fille terriblement jolie, répéta Neuvillars, avec une indifférence à tout le reste qui, dans la circonstance, avait quelque chose de cruel.
— Oh 1 vous ne l'avez pas vue en plein jour.
Mais, jolie ou non, elle sait tourner la tête aux hommes. L'un de ses amoureux est au cimetière depuis deux ans, et tout le monde sait de quoi il est mort.
— Empoisonné ? demanda Paul en baissant la voix avec un sérieux imperturbable.
— Non, répondit la charitable Rhodiotesans comprendre. Mais on a refusé ce pauvre sot après l'avoir aflfolé de toutes les manières. Sans doute, il nous faut un prince. Mais, monsieur, ne croyez pas que toutes nos jeunes filles ressemblent à cette demoiselle.
— Oh ! madame, je le vois bien I fit Neuvillars en cédant sa place, après un regard significatif, à une danseuse fort essoufflée qui revenait sous l'aile maternelle.
Déjà il s'éloignait. On devine qu'il ne songeait plus qu'à retrouver Ariane, mais elle
avait disparu. Vainement il la chercha, d'abord au milieu de la mêlée d'un quadrille, puis au buffet, prématurément assiégé. Enfin il l'aperçut, dissimulée, autant que le permettait le ruissellement de la lumière électrique, dans une sorte de niche toute brillante d'acier, dont la masse sombre de l'énorme canon d'arrière formait le toit. Elle était seule ; mais on voyait à son air que cette solitude lui pesait peu.
Adossée à l'affût plutôt qu'assise, ses mains fines, gantées de noir, croisées sur un genou, elle avançait la tète pour contempler le coup d'oeil du bal, pose gracieuse qui dégageait son col onduleux des plis d'une robe de soie légère à peine ouverte.
Tandis qu'elle était ainsi absorbée, une voix dit, presque à son oreille :
— Si j'étais poète, quel beau sujet pour une ode : la Force et la Beauté I Un canon Krupp de cent tonnes et... Ariane Marcopoli 1
Elle tourna un peu la tête, aperçut Neuvillars et parut contrariée plus qu'intimidée, imperceptiblement dédaigneuse. Un mouvement nerveux souleva plusieurs fois ses sourcils bruns, dont la ligne exquise et singulière était moins pareille à la courbure d'un arc qu'à l'inflexion sobrement contournée d'une de ces palmes que
l'on voit dans les tableaux, portés par les jeunes saintes.
Comme elle ne répondait pas, l'enseigne abandonna le sujet poétique et dit d'un air de protection tant soit peu familier :
— Vous vous ennuyez déjà? Aussi pourquoi vous blottir dans cet affût qui vous cache à vos danseurs ?
Cette fois elle répondît, avec une simplicité quelque peu hautaine :
— Je ne m'ennuie jamais seule. Quant à mes danseurs, ils savent tous qu'ils ne doivent pas m'inviter ce soir.
— Faut- il comprendre que vous faites aux oflBciers du Prométhée la grâce de vous réserver pour eux ?
— Ce ne serait que juste. Mais je me réserve pour moi-même, ou plutôt pour mon deuil.
— Vous aimiez beaucoup votre grand'mère ?
demanda Neuvillars, pour la surprendre en se montrant si bien informé.
Il croyait avoir affaire à nos professeurs d'analyse en jupons, qui s'occupent fort peu de savoir ce qu'on leur demande, beaucoup de pénétrer ce qu'a en vue l'interlocuteur, ce qu'il connait, ce qu'il ignore, ce qu'il veut, d'où il vient, où il va. Mais, à Rhodes,
on n'y met pas tant de profondeur et de malice. Les traits d'Ariane s'adoucirent extrêmement, lorsqu'elle entendit prononcer le nom de sa grand'mère.
— Il ne faut pas dire que je Vairnais ; je l'aime encore, répondit-elle ; je ne puis croire qu'elle m'a quittée depuis deux ans. Mon père m'a ordonné de sortir ce soir... Mais j'ai beaucoup plus envie de pleurer que de danser.
J'étouffe sous une angoisse douloureuse, comme si je faisais quelque chose de mal. Connaissezvous le mati ?
— Non, répondit Paul en ouvrant de grands yeux.
— C'est ce que vous nommez en France le mauvais œil. Il est sur ma personne ce soir, je le sens. Tout à Theure, à la maison, je ferai brûler l'olivier bénit pour en respirer la fumée.
— Je vous le conseille, répondit le jeune officier en réprimant un sourire. Mais je crois qu'un tour de valse pourrait déjà contrarier le matiy sinon le chasser tout à fait.
— Ohl non, soupira-t-elle en remuant la tête d'un air convaincu. Et pourtant quelle fête superbe 1 Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau.
A vrai dire, le coup d'oeil était de ceux qu'on
n'oublie pas. Une tente énorme couvrait une partie du pont du Prométhée, entièrement dégarni, de l'énorme pièce d'arrière au réduit central, de tout ce qui pouvait gêner la danse. Des trophées militaires, disposés avec l'adresse connue des matelots, servaient de lustres, éclairés d'une profusion de lampes qui versaient la lumière électrique avec une prodigalité folle. Malheur aux laides, et à celles qui n'étaient plus jeunes 1 Mais le sévère Neuvillars lui-même était obligé de convenir qu'aucun éclairage ne pouvait mettre en faute la beauté d'Ariane.
Une longue table, chargée de boissons fraîches et de mets solides, marquait l'extrémité arrière de ce hall improvisé. En face, une tribune adossée au réduit central supportait les musiciens du bord, artistes peu raffinés, mais capables, au dire de l'équipage, « de souffler plus dur et plus longtemps que les terriens de la grande Opéra de Paris tous ensemble ».
Sur ce point, les décorateurs avaient déployé leur effort principal. Une abondante frondaison, dérobée aux palmiers qui croissent à Rhodes en abondance, dissimulait l'orchestre et reposait les yeux fatigués par le scintillement de
l'acier et du cuivre qui brillaient de toute part. Au centre de cette verdure, sous l'^amine endormie des pavillons, le buste en plâtre d'un homme barbu contemplait, de l'air ennuyé d'un maître de maison qui voudrait aller au lit, cette fête française donnée à cinq cents lieues de la France. Autour du buste, les électriciens du Prométhée avaient serti une auréole formée de lampes tricolores. Ce coin, laid d'une laideur artificielle d'ailleurs inévitable, était le seul côté de l'arrangement et de la décoration qui pût prêter à la critique. Neuvillars le fit remarquer à mademoiselle Marcopoli.
— C'est vrai, dit-elle. Mais alors pourquoi le voyez-vous? Nous sommes entourés de tant de belles choses — non pas seulement ici, mais dans toute la vie — qu'il est facile de tourner les yeux vers ce qui est beau et ce qui est bon, en évitant de regarder le reste.
— Vous trouvez que la vie est une belle et bonne chose?
— Oui. Cependant je porte un deuil éternel sur mes épaules et dans mon cœur. Mais je remercie Dieu qui m'a donné et me laisse encore tant de joies en ce monde. Et puis, j'aime tant mon pays 1 Tous les voyageurs déclarent que c'est un paradis terrestre.
— Ohl un paradis terrestre I... Il paraît qu'on meurt d'amour dans votre île. Ceci n'a rien de très édénique.
La phrase était plutôt rude, s'adressant à celle qui l'entendait. A cette époque Neuvillars était un vrai fils de sa génération, qui se pique de dire aux femmes leurs vérités. Sans perdre contenance, Ariane répondit :
— Voulez-vous dire par là qu'on est incapable de mourir d'amour en France ?
— Absolument incapable, mademoiselle ; ne vous faites pas d'illusions sur notre compte.
— Vraiment I Est-ce donc que l'amour vous est une chose inconnue? Ou bien ne trouvel-on personne, chez vous, qui soit digne d'inspirer l'amour dont on meurt... ou de le ressentir, ce qui est mille fois plus estimable?
— Grand merci ! protesta Neuvillars en riant très haut. J'espère bien ne jamais me faire estimer de la façon que vous dites. Vertu de moi 1 J'aimerais mieux peupler de mes victimes tout un cimetière.
En ce moment, Ariane qui n'avait pas quitté des yeux son interlocuteur se leva d'un air lassé. Croyant qu'elle voulait faire le tour du bal, Neuvillars offrit son bras, qui fut accepté après une hésitation inaperçue. Évitant les
couples que la valse entraînait dans son tourbillonnement fougueux, les deux promeneurs s'avançaient d'une marche lente. Ariane paraissait ignorer qu'elle se trouvait au milieu d'une fête, que bien des regards d'admiration la suivaient sans pouvoir se détacher d'elle. Sa poitrine semblait gênée d'une sorte d'oppression ; ses beaux sourcils battaient l'air comme les grandes ailes brunes d'une hirondelle qui hésite à prendre son vol. Tout à coup elle dit à son compagnon qui commençait à l'observer curieusement :
— Cette musique et cette lumière sont fatigantes. Je me trouve ridicule au milieu de cette joie. Comme j'ai mal fait d'obéir à mon père !
— Ah 1 mademoiselle : si le commandant vous entendait I Lui que je vois là-bas si fier de son illumination et de son orchestre!... Eh bien, alors, venez ! Je vais vous montrer quelque chose de mieux que nos lampes électriques.
Déjà il l'entraînait, sans qu'elle essayât de résister, vers l'escalier qui conduisait à la dunette centrale. Arrivés à la dernière marche, ils purent se croire sur le terre-plein d'une forteresse étroite mais formidablement armée. Autour d'eux, au-dessus de leurs têtes, à leurs
pieds, se heurtaient des constrastes de lumière et d'ombre avec une violence inouïe. Tout ce qu'atteignaient les rayons d'une lune éblouissante, apparaissait comme poudré d'une couche palpable de fluide lumineux. Les teintes véritables étaient noyées dans un ruissellement laiteux, uniforme. L'œil confondait l'éclat jaune des cuivres avec le scintillement pâle des aciers, la peinture grise des blindages avec l'enduit chamois des cheminées grosses comme des tours, qui plongeaient dans une ombre épaisse tout un côté du bastion flottant.
Ariane avait alors au-dessous d'elle le carré long formé par la tente qui laissait passer confusément la lumière très chaude du bal , les notes bruyantes des instruments, les voix des danseurs et même les parfums répandu par les robes des jeunes femmes. Rien ne se perdait dans cette nuit calme comme l'atmosphère d'un boudoir. Mais, à côté du simple et grandiose triomphe de la nature, cet effort laborieux du plaisir humain semblait ridicule et impuissant.
— Nous ne sommes pas encore assez loin de ceux qui s'amusent, dit mademoiselle Marcopoli à son compagnon.
Alors ils gagnèrent la partie antérieure de la
dunette centrale, d'où ils dominaient l'avant du navire. Là, par un contraste saisissant, tout était immobile et sombre. Là des centaines d'hommes se reposaient des fatigues du travail ou veillaient silencieux, sous le respect de la discipline. Seul, un matelot armé se promenait le long de la balustrade, sans que l'on entendît le bruit de ses pas étouffé par une natte de jonc. Et, sur la passerelle du quart, sommet aérien de cette acropole, on distinguait la silhouette immobile et la casquette blanche de ce même officier que Neuvillars avait proclamé heureux, parce qu'il était délivré par son service des ennuis du bal. Peut-être, en ce moment, le jeune enseigne portait-il un peu moins d'envie à son camarade.
Mademoiselle Marcopoli semblait perdue dans l'extase de cette nuit radieuse. Elle était adossée à la balustrade, en une pose qui faisait valoir la souple harmonie de sa taille. Sa main droite reposait, dégantée, sur l'acajou, et prenait, à la clarté de l'astre nocturne, la blancheur d'un marbre nouvellement ciselé.
Tantôt ses yeux pâles, mystérieux, incomparablement purs, semblaient interroger les étoiles comme des sœurs bien-aimées ; tantôt ils paraissaient leur répondre. On pensait en
les voyant à ces mignonnes dagues orientales qui semblent d'inofifensifs bijoux dans leur fourreau serti de turquoises, mais dont l'acier brillant peut menacer tout à coup dans une main fine et nerveuse.
Parmi les ondes argentées de cette lumière, la beauté d'Ariane trouvait son cadre le mieux choisi. Sa robe noire, presque entièrement fermée, laissait voir la naissance d'un cou délié comme celui d'une statue antique. La bouche un peu grande, aux lèvres souvent frémissantes, était plutôt une bouche de Muse qu'une bouche d'amoureuse. La tête se distinguait par une rare petitesse. Le front, à demi caché sous l'envahissement des boucles brunes, rayonnait d'intelligence et proclamait l'absolu pouvoir de l'âme sur toute la personne. Vue comme elle était alors, cette jeune Grecque eût fait tomber à genoux un poète. Mais Paul de Neuvillars était un simple artiste moderne, dont les sens pouvaient trémir et le cerveau vibrer, sans que le cœur fût convié à la fête. Il trouvait Ariane assez en dehors de l'ordinaire pour l'étudier ; il l'eût trouvée assez belle pour la peindre ; il ne la trouvait point assez terrestre et aâsez femme pour la désirer. Cependant il la dévorait des yeux.
Soit qu'elle éprouvât une gêne à cette ardente curiosité, soit qu'elle craignît la fraîcheur de la brise nocturne, elle retira l'écharpe de gaze blanche qui flottait autour de sa taille et s'en fit, d'un seul mouvement rapide, un voile pareil au. yachmak des musulmanes. Comme par enchantement, la belle chrétienne devint tout à coup une odalisque échappée de ses grilles d'or, pour venir rêver dans la nuit amoureuse aux côtés d'un jeune guerrier franc. Dans une seule minute, l'ineffable et voluptueux attrait de ce voile, qui est une des plus troublantes séductions de l'Orient, fit une autre femme de cette étrange créature. Neuvillars se sentit réveillé ainsi que par un choc et, touchant en quelque sorte sa voisine du regard de ses yeux ardents, il lui dit :
— Mademoiselle, vous venez de m'ouvrir l'Orient. Maintenant que je vous ai vue, tout un monde inconnu de séductions enivrantes se déroule à mes yeux. Si le globe était de deux siècles moins vieux, si ce croiseur était un corsaire, et si j'en étais le capitan, savez-vous ce que je ferais?
Paul avait parlé fort tranquillement, bien qu'avec un trouble imperceptible dans la voix. Sans défiance, Ariane répondit :
— Non. Que feriez-vous donc?
— Je vous emporterais bien loin, sur une terre déserte. Et vous seriez mon esclave. Et vous verriez qu'il est plusieurs façons de mourir d'amour.
Prodigieusement étonnée, elle regarda le jeune marin dont le visage, transformé par une ardeur soudaine, avait pris une beauté dure, volontaire, farouche qui aurait pu convenir, en effet, à l'un des héros de Byron. La pure enfant ne vit que le rayonnement vainqueur de ces yeux dardés sur elle, sans comprendre de quelle flamme elle venait de sentir la chaleur. Nul homme, jusqu'à ce jour, ne l'avait ainsi regardée... Le matelot de garde, en revenant sur ses pas, les frôla presque de Facier brillant de sa baïonnette. sentinelle aveugle 1 Pourquoi n'avez-vous pas crié : Qui vive? à l'ennemi qui vient de surprendre ce cœur mal défendu?...
Rassurée par la présence d'un témoin, Ariane ne perdit pas contenance. Les paroles qu'elle venait d'entendre étaient sans doute la galanterie banale qu'un Français croit obligatoire, dit-K)n, quand il cause avec une jeune femme. Elle se força pour rire, bien qu'elle n'en eût pas grande envie, ce qui lui donna tout l'air d'une coquette consommée, et ne fut pas entiè-
rement du goût de son compagnon. Elle acheva de le refroidir en lui disant :
— Hélas ! monsieur, il vous faut en rabattre. Vous poussez la poésie trop loin. Parce qu^ vous voyez en face de vous les aiguilles blanches des minarets, parce que j'ai mis sur ma tête une contrefaçon de yachmak, ce qui est une de mes manies, voilà que vous croyez être en bonne fortune avec une Suléimé ouuneFatmah quelconque. Détrompez-vous; j'ai reçu le baptême; je vais à l'église grecque le dimanche, et même plus souvent; je sors toute seule dans la rue, et, quand je fais une visite dans quelque harem, je n'ai pas la moindre envie d'y rester, même pour devenir la femme d'un pacha. Quant aux corsaires, j'en ai vu conduire en prison Tannée dernière. Mon Dieul qu'ils étaient sales!
Neuvillars, comme il arrive aux hommes f^ pareil cas, sentait le dépit le gagner parce cju^il avait été seul à perdre le sang-froid. Ne voulant pas rester sur la leçon qu'il venait de recevoir, il dit à son tour :
— Franchise pour franchise, mademoiselle, détrompez-vous également. Je ne suis pas corsaire et n'ai jamais enlevé personne. Cela doit être fort ennuyeux, les premiers jours passés.
Pascorsaire; pas poète non plus, et pour la même raison. Il en coûte trop cher, aujourd'hui, de nourrir une captive ou de publier un volume de vers. Donc je ne mérite ni votre effroi, ni votre admiration. Je suis un simple enseigne de vaisseau que son métier n'amuse guère et qui barbouille par-ci par-là une toile, à ses heures. Je pensais en vous voyant que vous feriez un modèle exquis.
— Vous peignez? reprit Ariane avec un peu de tristesse dans la voix.
En même temps, elle laissait retomber mélancoliquement son écharpe sur ses épaules. Un modèle exquis ! De là cette ardente curiosité qu'elle venait de lire dans les yeux de son compagnon, qu'elle n'y voyait plus, hélas !
— Mademoiselle, continua Neuvillars, si vous hésitiez à me croire artiste, je vous indiquerais, comme référence, mon dossier à la Marine.
Vous y liriez ces mots de la main du grand chef qui vous versait tout à l'heure un verre d'orangeade : « s'adonne passionnément à la peinture, non sans nuire parfois au service, qu'il aime peu d'ailleurs. » Toutefois, la vérité m'oblige à vous dire que les peintres à qui J'ai montré mes œuvres n'ont eu qu'une voix... pour me conseiller de rester marin.
— Vous avez une modestie décourageante, monsieur, dit Ariane qui semblait en efifet découragée. On croirait que vous n'aimez rien dans la vie. N'est-ce pas là ce qu'on nomme le pessimisme?
Et, sans attendre la réponse, comme saisie du besoin d'aimer et de dire qu'elle aimait, Ariane jeta de la main un baiser passionné à la vieille cité endormie qui paraissait, dans ce bain de lumière, une ville toute neuve en marbre blanc.
— Oh ! mon cher pays ! s'écria-t-elle d'une voix contenue.
Ces mots furent le signal du départ. Mademoiselle Marcopoli regagna la grande salle et rejoignit son père, petit homme sec, aux yeux noirs et brillants, à la moustache grise coupée en brosse, qui paraissait infiniment heureux de sa soirée. Toujours en mouvement comme un écureuil, hospitalier comme un Grec, et même comme un Grec d'autrefois, il avait eu le temps de répandre sur chacun des officiers du Prométhée les invitations les plus diverses. Neuvillars n'échappa point à la loi commune et, tout en jetant un dernier regard du côté d'Ariane qui semblait pressée de partir, il balbutia un remerciement et prit un congé assez froid.
Laissant le bal se terminer sans lui, le jeune enseigne se retira dans sa cabine et quitta son uniforme de soirée pour la tenue plus sévère d'oflBcier de quart. H avait une heure pour dormir et dormit en effet, jusqu'au moment où son matelot vint l'avertir qu'il fallait se rendre à son poste.
Depuis longtemps Ariane était rentrée dans la maison qu'elle habitait avec son père au faubourg Néohori. Enveloppée d'un ample peignoir de laine blanche, elle avait subi, d'après les rites superstitieux des vieilles matrones rhodiotes, les fumigations sacrées par lesquelles sa nourrice avait coutume de chasser le matiy lorsque la jeune Aofcona en éprouvait l'obsession. Mais, ce soir-là, toutes les formules devaient être vaines pour écarts l'opiniâtre démon qui venait, pour la première fois, de voltiger autour du front d'Ariane. Tout ce qu'elle avait entendu d'amer et de désillusionnant avait glissé, sans le refroidir, sur son cœur vibrant de jeunesse et d'enthousiasme. C'est votre suprême honneur et votre fatale destinée, tendres créatures, d'être blessées plus facilement dans l'éternel combat!
Le bal du Prométhée avait rompu la glace entre les officiers du navire de guerre et la société de Rhodes. Les conversations du carré devenaient moins monotones. A cette heure, on ne parlait plus que danse, musique, parties de campagne, promenades au Mandraki. Les pianistes et les chanteurs se disputaient le clavier pour se mettre une valse dans les doigts ou, dans le gosier, la partie de ténor d'un duo. Les photographes amateurs faisaient queue devant la porte du laboratoire du bord. Tout le monde redoublait d'élégance; les chevelures ondulaient plus régulières : les barbes ruisselaient plus
soyeuses. « Papa Guérin », un jour qu'il était de bonne humeur avait dit :
— Messieurs, le neuvième flacon d'héliotrope blanc est entré sur le bateau ce matin. Nous ne sommes plus un croiseur, nous sommes une parfumerie. Pour Tamour du ciel, ménagez mes nerfs olfactifs, et contentez-vous de faire perdre la tète à ces dames.
Neuvillars passait les repas à hausser les épaules, en écoutant vanter tour à tour les maisons qui s'ouvraient à la bande joyeuse. On aurait pu noter qu'il les haussait plus que de coutume si l'on venait à faire l'éloge des Marcopoli et de leur hospitalité. Mais, pour peu qu'on mît l'entretien sur Ariane elle-même, sur son étrange séduction, sur sa beauté, on le voyait sourire comme un membre de l'Institut qui entendrait discuter le Parthénon dans un dîner de notaires.
Ce qu'il aurait voulu entendre, mais ce qu'il espérait en vain, c'était cette simple phrase :
— Mademoiselle Marcopoli se plaint de ne vous voir jamais.
Il se doutait peu qu'Ariane, de son côté, donnait à la conversation mille détours savants pour amener un certain nom sur le tapis.
Mais quand ce nom, par hasard, était prononcé
en courant, c'était toujours entre deux parenthèses qui le rangeaient dans la cat^orie des non-valeurs mondaines.
— Oh ! Neuvillars, c'est un misanthrope I Il ne va nulle part 1
La jeune fille ne répondait rien, et l'on parlait d'autre chose. Tous deux mouraient d'envie de se voir, l'un par une sorte d'irritation dans la curiosité, l'autre... par cette simple raison que son cœur n'était plus à elle. Paul restait dans ses retranchements, parce qu'il voulait garder sa réputation de philosophe planant audessus des niaiseries de son sexe. Ariane attendait parce que la destinée de la femme est d'attendre, sous peine de déchoir.
Cependant Neuvillars s'était mis à peindre avec rage. On ne voyait que lui, son pliant et son chevalet, dans tous les coins d'une ville qui pourrait occuper, à vrai dire, les pinceaux de douze peintres pendant une année entière.
Souvent des camarades passaient près de lui, escortant quelques jeunes femmes dont les regards semblaient s'intéresser à l'artiste plus encore qu'à sa toile, car le jeune enseigne avait déjà cette réputation de beau ténébreux qui force la curiosité. Mais pas une fois ses yeux, tournés à la dérobée vers les promeneurs et les
promeneuses, n'avaient rencontré le visage qu'ils souhaitaient de voir. Ariane était de celles qui ne sortent guère, parce qu'on les visite beaucoup. A la fin, elle prit son parti d'aller à la découverte. Un jour que l'enseigne brossait son uniforme pour rejoindre ses camarades à la table du carré, il aperçut par le hublot de sa chambre, une barque tout près d'accoster et, dans cette barque, monsieur et mademoiselle Marcopoli. C'était le cas de ne pas se laisser voir à des gens qu'il privait de l'honneur de ses visites. Cependant, lorsque Ariane mit le pied sur le pont, la première personne qu'elle vit devant elle fut Paul de Neuvillars, qui la saluait d'un air cérémonieux. Sans paraître surprise, encore moins joyeuse, elle demanda d'un ton froidement poli, comme elle eût fait en parlant à un officier quelconque :
— Oserais-je vous prier, monsieur, de faire savoir au commandant que M. Marcopoli et sa fille sont à bord pour lui rendre sa visite ?
— Le commandant est à terre, mademoiselle, répondit Neuvillars plus froidement encore.
— Ah! si nous avions su!... dit la jeune fille en se tournant vers son père, avec toutes les marques d'une vive contrariété.
Neuvillars, qui s'était fort déridé à l'aspect
d'Ariane, se remit en boule comme un hérisson dès qu'il vit le peu de cas qu'on faisait de lui. Mais comment deviner que l'impertinent : Si nous avions sul n'était qu'un joli mensonge?
Faut-il avouer que mademoiselle Marcopoli savait ? Elle savait que « papa Guérin » devait dîner ce soir-là chez son ami Bédarride, le consul de France. Elle n'ignorait pas que Neuvillars était retenu à bord par son service...
« Croire une femme ! a dit Byron. Autant vaut croire une épitaphe. » Mais aussi pourquoi nos mœurs ont-elles défendu qu'une jeune fille bien élevée puisse dire à son père :
— Allons savoir pourquoi ce jeune homme ne vient pas chez nous?
Cependant le second du Prométhée^ averti par les soins de son subordonné, accourait pour faire les honneurs du bord au lieu et place du chef. Marcopoli s'en empara, laissant sa fille et l'enseigne causer ensemble et se fatiguer l'esprit à éviter, l'un ce qui pouvait ressembler à une amende honorable, l'autre ce qui pouvait paraître une avance. Néanmoins Ariane crut qu'elle pouvait, sans abdiquer la dignité, offrir ses félicitations à son interlocuteur qui, deux jours avant, s'était jeté à l'eau pour tirer d'embarras un enfant tombé d'une barque.
— Mais, mademoiselle, dit Neuvillars avec ce sourire énigmatique qu'il avait à l'occasion, nous sommes tous de même. A l'École on nous fait, parmi beaucoup d'autres, un cours de dévouement à nos semblables. J'étais un des plus forts.
— Vraiment? reprit-elle avec un sourire dont l'ironie était moins d^uisée. Je croyais que c vos semblables » vous intéressent fort peu. Mais que faut-il pour que vous pratiquiez votre talent ? Que l'on se noie ?
— Pas du tout. Si vous aviez besoin de moi sur la terre ferme, vous verriez.
— Oh ! monsieur. Vous prétendiez un certain soir que vous n'êtes point banal I
— Je vous l'ai prouvé, il me semble. Ce soir-là je n'ai fait attention qu'à une seule femme.
Ces simples mots suffirent à mettre dans les yeux d'Ariane un éclat mouillé qui la rendit très séduisante. En. une seconde, Neuvillars fut de nouveau sous le charme et, d'une voix qui n'était plus la même, il continua :
— J'ai peu d'amis, j'en conviens, même parmi mes camarades. Me ferez-vous un crime d'avouer que votre sexe m'a toujours inspiré... un peu de défiance ?
Non, en vérité, ceci n'était point un crime aux yeux de mademoiselle Marcopoli.
— Tant pis pour notre sexe I dit-elle. Mais vous ne devez pas le connaître beaucoup, si l'on en juge par vos habitudes depuis que vous êtes à Rhodes.
Sans s'apercevoir qu'on l'entraînait hors de ses lignes, Paul répondit :
— Allez 1 je laisse à d'autres la banalité et la politesse mondaines. Mais je me réserve l'attachement sincère, le dévouement solide, profond. Cela ne vaut-il pas mieux ?
— Je n'en sais rien, fit la jeune fille dont le visage devint triste. Qu'importe à l'humanité le trésor enfermé dans la cachette d'un avare ?
— Voilà une bien grande moquerie, couronnée par une épithète odieuse. Comme vous êtes dure pour moi I
— Pardon I dit Ariane avec une humilité convaincue : elle se voyait déjà coupable d'une noire injustice envers ce héros d'abnégation.
Il y eut un moment de silence. Neuvillars, qui s'était un peu grisé de ses propre paroles, conclut enfin :
— Si jamais vous avez besoin d'un ami très dévoué, moins agréable que les autres, mais, je le répète, sérieusement dévoué, faites-moi
signe. Et alors, si je vous laisse attendre, vous aurez le droit de me honnir.
— Bon I dit Ariane moitié plaisante moitié triste. Espérons que l'occasion de vous appeler à mon secours se présentera avant nos cheveux blancs. Jusque-là vous serez invisible, évidemment.
Quand l'embarcation qui les emportait fut à cent mètres du cuirassé, le vieux Marcopoli dit à sa fille :
— Vous êtes toutes les mêmes ! Depuis quinze jours tu déblatères contre ce jeune' homme parce qu'il n'est pas poli pour nous.
Et tu viens de passer une demi-heure à lui faire des grâces !
— Je ne lui ai pas fait de grâces, dit Ariane. Je ne l'ai même pas invité à venir chez nous.
— Non ? goguenarda le bonhomme en haussant les épaules. Tu ne lui as pas offert de l'envoyer prendre dans ton caïque ? Je te loue de savoir garder ta dignité. Est-ce demain seulement ou déjà ce soir, que nous verrons apparaître ce réfractaire ?
Probablement, en effet, Paul de Neuvillars fût allé chez les Marcopoli le soir même, si le service du bord ne l'en eût empêché. Mais, le lendemain, il n'était plus aussi fraîchement
imprégné du sourire d'Ariane, de son regard, de sa voix. A coup sûr il ne pouvait méconnaître sa beauté. Mais il se disait, lui aussi :
« Qu'importe le trésor, s'il ne m'est pas accessible? »
Ce misanthrope n'allait pas, dans sa misanthropie, jusqu'à l'inexpugnable austérité. Pendant six semaines passées au mouillage de Rhodes, il n'était pas sans avoir trouvé son idéal parmi les belles filles toujours prêtes à quitter, pour une promenade extra muros, leur tambour à dentelle ou leur fabrique de soie.
Malgré son charme et son esprit, Ariane était incapable, on le comprend, de lutter avec ces folles quand il s'agissait de faire passer gaiement les heures d'un jeune marin, pour qui le sentiment était lettre morte. C'est pourquoi, au lendemain de la seconde entrevue avec cette jeune fille, le cerveau de Paul était quelque peu en fermentation, mais rien de plus. Cette étrange personne, l'une des premières femmes dignes de ce nom qu'il eût considérées à bonne distance, piquait sa curiosité et froissait son amour-propre. Elle ne disait rien à son cœur, par la bonne raison que ce cœur était mort avant d'avoir vécu, sauf à ressusciter quelque jour. Quant à son être matériel, celui-là vivait
fort bien, nul n'en doute ; mais il était pressé de vivre et n'entendait pas se mettre au régime par trop léger des ballades et des guitares.
Bientôt l'impression dominante fut une sorte de rancune. Pourquoi cette légèreté moqueuse dans les dernières paroles de mademoiselle Marcopoli?
« Quand mes cheveux blanchiront, pensa le jeune homme, il y aura beau temps que j'aurai oublié le nom d'Ariane, sauf l'Ariane de Thésée. »
Dans ces dispositions d'esprit dédaigneuses, Paul continua son existence quelque peu oisive de marin en station, avec cette circonstance a^ravante qu'il était seul, parmi ses camarades, à connaître l'ennui dans ce qu'il a de plus mortel ; car il assistait de loin à l'amusement des autres.
Sur ces entrefaites, une ligne d'écriture inconnue vint tout à coup lui rappeler sa dernière entrevue avec mademoiselle Marcopoli. J*ai besoin de vous^ disait le billet, sans autre explication et sans signature. Mais, loin d'avoir oublié la jeune fille, Neuvillars se souvenait si bien des moindres mots de leur conversation, qu'il ne chercha pas un instant l'auteur de cette prose laconique. Il n'hésita pas davantage à
répondre à l'appel et, plus intrigué qu'il ne voulait se l'avouer à lui-même, il prit ses mesures pour se présenter aussitôt chez les Marcopoli.
J'ai besoin de vous ! La phrase devait-elle se prendre au sérieux? Quelle apparence que mademoiselle Marcopoli eût besoin de Paul ?
Sans doute il n'était question que d'un joli marivaudage. Il faut rendre au jeune homme cette justice qu'il n'attendait rien de plus* Ariane, dans son opinion, et d'après une classification qu'il avait lue quelque part, était une cérébrale^ c'est-à-dire un tempérament incomplet. Pour lui, comme pour beaucoup d'hommes de son âge et de son éducation, l'autre sexe était partagé en deux catégories : celles qui vibrent dans leur cerveau; celles dont les vibrations se produisent à l'octave inférieure. Il avait reconnu qu'il en coûte une peine plus ou moins considérable pour modifier le premier de ces états pathologiques, vulgairement appelé vertu. Mais, selon lui, cette peine était rarement payée. Aussi comptait-il bien ménager sa peine et s'en tenir au marivaudage. La vie est courte!
Au nord-ouest de la vieille Rhodes encore enserrée dans ses fortifications, comme le squelette d'un guerrier mort dans sa cuirasse, le faubourg Néohori paraît un nid joyeux dans un buisson de roses poussé près d'une tombe.
Là s'est réfugiée, avec ce qu'elle peut avoir d'élégance et d'animation, la fleur de la colonie européenne, pacifique et peu nombreuse armée qui semble faire à son tour le siège de la cité musulmane. De fait, c'est moins un faubourg qu'une ville rivale, presque neuve, dont chaque maison, bâtie selon les habitudes occidentales, est entourée d'un frais jardin. Parmi ces rési-
dences, l'une des plus vastes et des plus commodes était, à l'époque toute récente de cette histoire, la maison des Marcopoli, construite un peu à l'écart sur les dernières pentes de la longue colline Saint-É tienne qui, en cet endroit, vient mourir dans la mer. Bien souvent, du pont du Proniéthée, les jeunes officiers s'étaient désigné l'un à l'autre, parfois avec un léger soupir, la demeure d'Ariane.
Aussi, après avoir quitté son embarcation à l'un des escaliers du Mandraki, Paul n*eut besoin de questionner personne pour atteindre •ce lieu visible de presque tous les points de l'horizon.
Pour comble de facilité, la première personne qu'il aperçut en ouvrant la barrière fut Ariane elle-même, qui lui faisait des signaux de la porte extérieure de la maison...
— Je guettais votre arrivée, lui dit-elle, car je craignais un conflit prolongé entre le grec de nos servantes et le français d'un visiteur qu'elles ne connaissent pas encore.
— Vous m'attendiez? Merci, mademoiselle!
Vous avez compris que mes protestations de dévouement ne sont point paroles en l'air.
— Dieu me garde d'en douter. Mais j'avais quelque chose de plus sûr, ajouta-t-elle avec
un sourire malicieux. Je savais que vous n'étiez pas loin.
— Vous le saviez? Déjà la seconde vue magnéticpie de la sympathie!
— Peut-être, fit-elle en riant un peu plus.
Peut-être aussi la lunette de mon père qui est excellente. Venez là-haut. Vous pourrez compter les sabords du Prométhée.
En effet, du grand salon situé au premier étage, on découvrait admirablement la ville dans toute son étendue, les deux ports et la rade. La fameuse lunette fut mise dans les mains de Paul. Véritablement on avait pu, sans le moindre magnétisme, le voir descendre l'échelle du cuirassé.
Malgré tout, mademoiselle Marcopoli, sous son air enjoué, paraissait nerveuse. Ses petites mains tremblaient un peu, tout en offrant la confiture de roses, la cigarette, le café, cérémonies indispensables qui motivèrent plusieurs fois l'entrée et la sortie d'une belle servante, au corps et aux mouvements de statue. Sa maîtresse la nommait Aphrodite. Quand elle se montrait dans le salon, Neuvillars jetait sur cette taille, libre de tout esclavage un regard qu'il éteignait poliment, à cause d'Ariane.
Quand la servante s'était retirée, il regardait
la maîtresse et songeait à cette ligne d'une écriture agitée qu'il avait reçue le matin. Et, comme il avait le défaut de ramener à des axiomes les pensées et les actes des femmes, preuve d'une fâcheuse ignorance, il se disait à lui-même, en caressant sa barbe :
« Une fois de plus le vieil adage est confirmé : Suivez-la, elle vous fuit; fuyez-la, elle vous suit. Je n'ai pas fait attention à cette petite, la voilà piquée au jeu. Mais, au moins, elle n'y met pas de rouerie. »
Cependant Ariane prenait la parole, ses yeux clairs fixés sur Paul :
— Vous m'avez dit l'autre jour que vous seriez là si j'avais besoin de vous?
— Je l'ai dit et je le répète. Me voici ; que faut-il faire? Que voulez-vous?
Il souriait tout en parlant, bien qu'Ariane fût la plus sérieuse du monde. Elle répondit, sans détourner son regard :
— Je crois en vos promesses, comme vous croiriez aux miennes. Ce que je demande est bien simple : une promenade en mer, dans votre embarcation, avec vos marins.
— Nous serons seuls?
— Tout seuls, sauf... un domestique.
— Et nous irons?
— Qu'importe? répondit Ariane, dont les sourcils entrèrent en danse. L'essentiel est de partir. Êtes-vous libre demain?
On décida que l'enseigne reviendrait le jour suivant chez les Marcopoli, afin de conduire la jolie passagère à l'un des canots du Proméihée.
— Plus qu'un mot, dit la jeune fille. J'ai votre parole de garder le secret le plus absolu?
Paul donna sa parole, en souriant toujours.
Quel singulier caprice I Quel parfum d'aventure! et cependant, quelle gravité loyale dans ces yeux chastes 1 Jugeant que* l'occasion était bonne, malgré tout, de poser un jalon, il demanda :
— Mais quelle sera ma récompense?
Avant de répondre, la mystérieuse personne
regarda Neuvillars pendant un instant. Pour bien des hommes, ce regard seul eût été une récompense fort enviable. Cependant une voix profonde et musicale ajouta :
— Si vous faites ce que j'attends de vous, comptez sur une chose très peu prodiguée :
l'amitié d'Ariane.
« L'amitié d'Ariane 1 j* se répétait le marin en descendant à la jetée, avec une certaine
envie de se moquer de lui-même. Il résolut d'attendre au lendemain pour décider s'il avait été, ou non, ridicule. Cette jeune étrangère, avec ses grands yeux sincères et enthousiastes, ne semblait nullement disposée à se moquer des gens.
« Et puis, songea Paul, je n'avais rien découvert, dans les vieux murs de Rhodes, qui approchât de cette jolie couleuvre aux pupilles de diamant noir : Aphrodite la bien nommée 1 »
Le lendemain, à l'heure dite, Ariane ellemême ouvrait sa porte à l'officier.
— Tout mon monde est dehors, fit-elle.
Mais nous n'avons besoin de personne, car nous allons partir à l'instant.
Elle frappa dans ses mains ; le domestique annoncé la veille parut aussitôt dans les profondeurs du vestibule. A vrai dire, on pouvait le trouver un peu jeune pour le rôle de confiance qu'il allait remplir. C'était un grand garçon très brun, aux longs cils de velours, qu'on aurait pu prendre pour une femme à son air efféminé, sans la légère moustache qui couronnait sa lèvre rouge. Il portait un costume bleu foncé garni de soutaches noires, très collant sur les bras et sur les jambes, avec une surabondance d'étoffe qui retombait en
LE CHEMIN DE DAMAS 5i>
arrière, comme un énorme sac vide, jusque sur les bas de grosse laine multicolore. Un fez rouge, vigoureusement enfoncé, ne laissait voir sur le front qu'une légère frange de cheveux. Une ceinture noire, vingt fois enroulée autour du corps, moulait du bas-ventre au-dessus de l'estomac un torse grêle.
Sur un signe de sa maîtresse, le bel écuyer se chargea d'un nombre inûni d'objets, manteaux, châles, ombrelles, couvertures. Il portait ce bagage dans un tel désordre et d'une façon si maladroite, que toute sa personne, moins les yeux, disparaissait derrière l'amoncellement.
— Allons-nous au pôle Nord? demanda Paul, que ces préparatifs ne laissaient pas d'étonner.
— Non ; mais le temps n'est pas sûr, dit Ariane qui semblait agitée plus encore que la veille.
Quelques minutes suffirent pour gagner le quai, bien qu'on suivît des ruelles tortueuses. Il était facile de voir que mademoiselle Mareopoli ne désirait pas de témoins dans son équipée. Elle répondait à peine à son compagnon qui, lui-même, parlait peu, gagné par une sorte de malaise vague. Le domestique.
trébuchant à chaque pas dans les décombres des murs écroulés, marchait sur leurs talons. Il fallut les bras de deux marins pour l'embarquer dans le canot, lui et son chargement. On aurait pu voir ses dents claquer de terreur, s'il ne s'était couché à l'avant, la figure enfouie dans les étoffes.
Paul, assis à l'arrière aux côtés d'Ariane, prit la barre et demanda les ordres. Puis, tandis qu'on donnait les premiers coups d'aviron, il dit à sa compagne :
— On croirait que le courage vous manque pour votre escapade. Craignez-vous d'être mise en pénitence, au retour?
D'une voix qui tremblait un peu, elle répondit de façon que Neuvillars seul pût l'entendre :
— Si je suis la seule punie, que m'importe ?
Mais, voyant l'air étonné du jeune homme, elle changea soudain de physionomie, parut ne plus songer qu'au plaisir de la promenade et déclara qu'elle ne s'était jamais tant amusée.
De fait, le temps était superbe, le soleil radieux, la mer unie comme un miroir. On approchait du 18 mars, époque délicieuse à Rhodes. Le Mandraki, très animé, s'émaillait
de fraîches toilettes; mais Ariane, qui commandait la manœuvre sans rien laisser à l'imprévu, faisait longer le môle formant le côté opposé du port, ce qui mettait Tembarcation hors de portée des regards curieux.
En quelques minutes, le fort Saint-Elme fut dépassé et la houle plus prononcée de la rade se fit sentir. Paul crut un instant que son amiral, comme il appelait mademoiselle Marcopoli, voulait accoster le Prométhée. Mais il n'en fut rien. On décrivit un cercle de plusieurs milles autour du navire de guerre, puis, tout à coup, Ariane, qui avait consulté plusieurs fois sa montre, fit mettre la barre sur la ville. On pénétra dans le grand port qu'on visita dans tous les coins, mais sans débarquer. Ariane parlait avec animation, racontant des traits d'histoire à propos d'une vieille tour, faisant admirer l'épaisseur d'une muraille ou la grâce pittoresque d'un palmier dominant des ruines. Pendant une heure on vit partout cette embarcation aux couleurs françaises, que commandait un officier. Celui-ci, à ne rien cacher, commençait à trouver l'excursion monotone et le caprice d'un goût douteux, car il sentait à mille détails que son rôle dans toute l'affaire n'était pas le premier rôle.
Tout à coup, à la vue d'un vapeur de dimensions fort modestes qui semblait sur le point de partir, Ariane s'écria :
— Voulez-vous me faire plaisir? Accostons VEléné qui lève l'ancre pour Athènes. Je trouverai sans doute quelques amis à bord. Ensuite nous rentrerons.
Ces dernières paroles, non moins que le désir de plaire à une jolie femme, aidèrent Paul à se résigner. Il fit route vers le vapeur grec ; mais, à ce moment, une barque de la police coupa la route aux promeneurs. Un colloque s'éleva dans la langue du pays entre un fonctionnaire qui ressemblait à un mendiant et mademoiselle Marcopoli. Paul intervint en bon français, jurant qu'il allait couper les oreilles à ce drôle qui prétendait arrêter une embarcation de guerre. Bien qu'on menât grand bruit, le domestique d'Ariane restait comme endormi sous ses manteaux et ses couvertures. Enfin le passage fut laissé libre.
Le dormeur se réveilla quand on fut à l'échelle de VEléné. Même, il grimpa le premier à bord et, se perdant au milieu de la foule des passagers, il disparut dans une écoutille. Pendant ce temps-là, Paul faisait monter Ariane qui, sans s'occuper le moins du monde
de chercher les amis qu'elle pouvait avoir à bord, courut au capitaine, lui dit quelques mots à voix basse et lui mit dans la main un papier qui avait l'air d'un chèque. Tout cela s'accomplit en moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter.
Déjà l'ancre apparaissait hors de l'eau. Un dernier coup de sirène avertit ceux qui ne partaient point qu'il fallait débarquer. L'échelle se garnit d'une grappe de gens, parmi lesquels Neuvillars et sa compagne firent de leur mieux pour n'être pas précipités dans le vide. Quand ils furent sains et saufs dans leur canot, il fallut d'abord se dégager d'une cohue inexprirnable de barques multicolores d'où s'élevait un concert d'imprécations. Enfin les avirons purent fonctionner. Déjà l'hélice du vapeur grec battait les flots chargés d'immondices.
Paul s'aperçut alors qu'il avait perdu un passager. Il s'écria :
— Votre domestique !...
— Silence, pour l'amour de Dieu I fit Ariane. Sa petite main serrait le bras de l'officier
avec une énergie désespérée. Celui-ci, devenu très sombre, ne répondit rien et, pendant quelques minutes, un silence de mort régna dans l'embarcation vigoureusement enlevée par les
rameurs. Une seule fois Ariane fît entendre sa voix pour demander qu'on prît terre à la poterne Sainte-Catherine. Evidemment elle ne voulait pas que les mêmes gardiens qui les avaient vus partir les vissent débarquer. Sous la seule escorte de Neuvillars, elle traversa, par la rue des Chevaliers, le quartier du Castello et ressortit par la porte d'Amboise, qui donnait issue vers le faubourg Néohori. Alors seulement, son compagnon lui demanda, le plus froidement qu'il put :
— Ai-je le droit de savoir, maintenant, de quelle folie plus ou moins dangereuse vous m'avez fait le complice ?
Elle répondit lentement, d'une voix où l'enthousiasme vibrait :
— Nous venons de sauver la liberté, sinon la vie, d'un de mes amis d'enfance !
Neuvillars semblait le moins enthousiasmé du monde. Il reprit :
— Voilà un ami d'enfance qui vous tenait bien fort au cœur. Mais laissons de côté l'abnégation singulière de mon rôle. Ne méritais-je pas, tout au moins, d'en être chargé autrement que par surprise ?
— Ne soyez pas injuste, répondit Ariane sans se troubler. Je n'ai rien fait à la légère. Si cette
fuite est connue, si l'on en cherche les complices, moi seule serai punie, car je pourrai faire le serment que vous étiez dans l'ignorance.
Paul croyait rêver. Cette aventure de cape et d'épée à la fin du xix® siècle, cette promenade avec une héroïne en chapeau de paille et en gants de Suède qui risquait la prison d'État, et voulait la risquer seule, pour sauver un amoureux... Car il ne doutait pas que l'amour fût de la partie. Le billet de cette fausse ingénue, ses sourires, ses façons câlines, tout cela n'était que comédie pour les beaux yeux d'un • bellâtre dont elle était férue. Et lui, Neuvillars, s'y était laissé prendre I
— C'est bien, dit-il. Vous pourrez en effet jurer que je suis un être fort naïf. Ajoutez que nous ne nous connaissions pas hier, et que nous ne nous connaîtrons plus demain. Puissiezvous trouver mon pareil, la prochaine fois qu'un de vos amoureux sera dans une mauvaise affaire !
— Hélas! gémit Ariane. J'avais tout prévu, sauf cette colère. Écoutez-moi. Le gouverneur de cette île, musulman fanatique, possède une fille très belle. Spiridon, ce jeune fou qui vient de partir, l'a rencontrée. Elle est coquette, bien qu'à peine une femme. Que vous diraî-
je de plus ? Spiridon a oublié toute prudence, au point de se laisser introduire dans le harem du gouverneur. Grâce à Dieu, il n'a pas été surpris ; mais un délateur a informé le père. On cherche depuis une semaine le coupable, qui était caché dans notre maison. Tout était à craindre pour lui, car il a outragé l'orgueil de nos maîtres au point le plus sensible. Un haut fonctionnaire turc a des moyens de vengeance ignorés par la loi. Donc, Spiridon était obligé de fuir. Mais comment lui faire gagner le bateau ? Les barques du port sont surveillées. Toutefois je pensais bien qu'une embarcation de guerre pourrait circuler librement. Et encore... vous avez vu !
— Mais enfin, dit Neuvillars un peu calmé, que vous a donc fait ce Spiridon ?
— Lui 1 C'est un ami d'enfance. Depuis que nous sommes au monde, nous avons passé notre vie ensemble. Mais j'aurais tenté pour le plus pauvre de mes compatriotes ce que j'ai tenté pour celui-là. C'était un devoir sacré. Maintenant cet étourdi n'a plus rien à craindre, et moi, je ne crains qu'une chose, les reproches de mon père! car mon père ne sait rien. J'ai tout pris sur moi. Mon pauvre père 1 II a tant de confiance dans
sa fille ! Le tromper n'est p^ une chose bien malaisée. Ou plutôt... je ne le trompe pas : je lui laisse ignorer ce qui pourrait troubler sa vie.
— Amen ! conclut Neuvillars, qui ne savait pas qu'un autre homme encore que Spiridon risquait de troubler l'existence du vieux Marcopoli. Dieu veuille, mademoiselle, que rien de fâcheux ne suive cette belle promenade I Une chose du moins est certaine : on est heureux de vous avoir pour amie.
— Ah ! s'écria la jeune fille avec un élan qui montrait son âme ardente ; s'il en est ainsi, vous êtes le plus heureux des hommes 1
En même temps, comme ils étaient arrivés à la barrière extérieure de la maison, ils se quittèrent sans autre adieu qu'une poignée de main longue et silencieuse.
Le soleil baissait au couchant. Neuvillars se hâta vers le port, tout en essayant de mettre un peu d'ordre dans ses impressions confuses. Quelle flamme dans les yeux de cette personne exaltée, alors qu'elle promettait son amitié I Que devait être l'amour dans cette nature qui poussait tout à l'extrême ?
A cette question qu'il s'adressait, Paul répondit par un mouvement des lèvres qui mar-
quait une sorte de crainte. Puis il songea en lui-même :
« L'amitié d'Ariane I Elle vaut un trésor:
Spiridon peut en témoigner. Mais son amour !
Voilà une chose peu pratique pour qui tient au calme et à la liberté. »
Comme il approchait de la porte d'Amboise, il aperçut Aphrodite qui venait d'en sortir et traversait le pont de pierre à trois arcades, jeté sur l'énorme fossé. Pour l'attendre, il s'arrêta sous un vieux platane, au bord du cimetière turc. Le lieu était désert, admirablement fait pour un entretien mystérieux. Aphrodite, appelée à haute voix par son nom, avait montré peu de frayeur et paraissait toute prête à causer. Par malheur. Neuvillars n'entendait pas le grec. Mais il baisa en fort bon français les lèvres rouges qui ne cessèrent pas de sourire pour si peu. Et quand il se retourna, prêt à s'engager sous la poterne entre les deux tours, il aperçut la jolie fille qui, toujours assise à la même place, suivait des yeux le galant voleur de baisers. Il envoya du bout des doigts une dernière caresse, et fit à demivoix cette réflexion :
€ La chose pratique, la voilà, parbleu I »
Rentré à bord, Neuvillars s'abstint de prononcer le nom d'Ariane, car il avait, comme il le disait lui-même, cette « défiance aveugle » de ses semblables qui engendre la discrétion. Il ne parla pas davantage d'Aphrodite, moitié par amour-propre, — l'aventure n'était pas glorieuse, il en convenait, — moitié pour ne pas provoquer la concurrence. Quant à Spiridon, la simple prudence l'obligeait à oublier qu'il avait rencontré ce pilleur de harems.
Toutefois, il n'osait espérer que l'affaire pût en rester là. Moins que jamais il eut cet espoir quand il vit, dès le lendemain, le consul de
France venir au Prométhée^ et s'informer, d'un ton glacial, « s'il pourrait avoir l'honneur d'entretenir monsieur le commandant ». Bédarride tutoyait Guérin, son camarade de collée, et entrait chez lui sans frapper, dans l'ordinaire de la vie.
Cette visite officielle sentait si fort l'enquête, que Paul rentra chez lui pour mettre en ordre sa tenue. Comme il se donnait un dernier coup de brosse, on vint le prévenir qu'il était mandé par son chef, c Papa Guérin », d'un ton fort peu paternel, lui posa cette question sans autre préliminaire :
— Est-ce vous, monsieur, qui vous servez de l'embarcation et de l'équipage d'un navire de guerre français, pour soustraire un sujet turc à la justice de son pays?
Neuvillars, en bon gentilhomme, convint de tout ce qui le chargeait personnellement et protesta qu'il n'avait pas de complice. Une jeune personne de la ville se trouvait dans l'embarcation, il n'en faisait nul mystère. Seulement c'était lui, Neuvillars, qui s'était assuré la présence d'une compagne pour donner à son entreprise les dehors d'une partie de plaisir.
— D'ailleurs, ajouta-t-il, si Ton sait qui est
cette personne que je refuse, quant à moi, de nommer, on verra qu'elle me connaît beaucoup moins qu'elle ne connaît mes camarades. Pourquoi donc m'aurait-elle donné la préférence?
Neuvillars cherchait à embrouiller l'affaire. Mais Bédarride, qui était de Marseille, ne s'y laissa pas prendre et, cédant à l'enthousiasme, il bondit jusqu'à l'accusé dont il broya les mains dans une étreinte fougueuse.
— Ah ! jeune homme I jeune homme I Je sais tout, car je suis l'ami de la famille. Vous cherchez à prendre sur vous toute la responsabilité. Non I jamais je n'ai vu de conduite plus chevaleresque I
— Si c'est là ce que tu appelles faire une enquête!... grommela Guérin en aparté.
— Hé I mon bon, un consul est un homme après tout. En tant que Bédarride, j'admire la délicatesse de ce brave officier. En tant que consul, je réclame une punition sévère. Mais tu comprends : cette petite que j'ai vue naître va se tirer d'affaire maintenant. Je vais dire à ce vieil imbécile... Oui, c'est bon, je vois tes grimaces : je vais dire à Son Excellence... Mais d'abord quelle punition infliges-tu... infligezvous à votre subordonné?
— L'enseigne Neuvillars gardera les arrêts
forcés pendant quinze jours. Vous pouvez vous retirer, monsieur.
Paul fit le salut réglementaire et gagna sa chambre, dont la porte allait être ornée d'un factionnaire pendant deux semaines. Le consul dit au commandant :
— Nous ne savons pas tout. Ce Neuvillars doit être amoureux de la petite, pour l'avoir ainsi ménagée. S'il avait conté l'histoire sous sa forme réelle, tu ne pouvais pas le consigner pour plus de vingt-quatre heures.
— Non, répondit Guérin. Mais je l'aurais débarqué. Je ne pourrais vivre en face d'un marin qui aurait dénoncé une femme pour éviter d'être puni.
Bédarride, avant d'aller faire son rapport, monta chez le vieux Marcopoli qui s'arrachait les cheveux. Le brave homme voyait déjà sa fille dans une cellule de l'ancien palais du Grand Maître, et lui-même en exil. Aux nouvelles apportées par son ami, ce pauvre père fondit en larmes que le consul ne prit guère le temps d'essuyer.
— Au lieu de pleurer, dit-il, passe à la Banque. Moi, je vais faire mousser aux yeux du pacha la satisfaction qu'il vient de recevoir par la punition d'un officier. Mais il s'agit
d'empêcher qu'on ne lui monte la tête. Je connais ses conseillers et la manière de les convaincre. Du courage à la poche , mon bon !
L'argent peut faire tous les miracles... sauf peut-être un seul. Et encore? Si la belle Makboulé reçoit une large dot !...
Comme Bédarride se levait, Ariane vint chez son père et, pour la troisième fois dans la matinée, Paul fut porté aux nues pour c son admirable dévouement ». Lorsqu'elle fut informée que son ami gémissait dans les fers, mademoiselle Marcopoli ne pleura pas, mais l'étincelle qui brillait dans ses yeux valait toutes les larmes du monde.
En se retirant, le consul dit à l'oreille de « la petite » :
— Coquin de bon sort ! tu peux te vanter de lui avoir tourné la tête à celui-là I
Peu d'heures après, Neuvillars voyait sa porte s'ouvrir devant une cargaison de fleurs et de confitures, — la saison des fruits n'était pas commencée. D'une enveloppe qui accompagnait l'envoi, il retira ces lignes :
« Je n'oublierai jamais ce que vous souffrez pour moi 1 Bon courage I Ne pouvant faire mieux, je vous jure de ne pas mettre le pied
hors de ma chambre, tant que durera votro détention,
» Votre compagne de captivité et votre amie.
Chaque matin, le jardinier du père Marcopoli venait à bord avec des fleurs nouvelles. Le commandant faisait semblant de ne rien voir, mais Dieu sait quelles rumeurs circulaient au carré 1 Dans les salons de Néohori, on connut bientôt l'histoire des amours de Spiridon et de Makboulé, ainsi que le dévouement de Paul et d'Ariane. Malheureusement, des deux héros principaux de l'aventure galante, le premier souffrait terriblement du mal de mer dans les eaux de TArchipel grec, l'autre était au pain et à l'eau dans l'appartement le plus reculé du harem du Gouverneur. Les murs de ce palais enchanté venaient de se hérisser de débris de bouteilles tranchants comme des rasoirs. Mais, ainsi que disait Bédarride :
— Serrure neuve au fruitier ne ramène pas les pommes volées.
Faute de mieux, la curiosité dut se rabattre sur les héros secondaires, sur Paul et sur Ariane. Du moins on avait ceux-là sous la
main, en attendant qu'on les eût sous les yeux. Car l'un ne voulait pas, l'autre ne pouvait pas sortir de sa retraite. A tout hasard, les belles Rhodiotes contaient à ces messieurs du Prométhée qu'on se desséchait d'amour dans la maison Marcopolî. Par esprit de corps, et pour faire honneur au pavillon, les marins se plaignaient de ne pouvoir plus fermer l'œil, à cause du bruit de certains soupirs qui ébranlaient le bateau. Sans doute les bâillements de Paul ressemblaient aux soupirs d'un autre.
Quoi qu'il en soit, au matin du huitième jour, Marcopoli, l'air tout gonflé d'affaires importantes, vint parler au commandant. Il avait dans sa poche une lettre de Son Excellence demandant la grâce du prisonnier. Le père d'Ariane, en remettant le pli officiel dans les mains du commandant, s'abstint de dire que ce papier lui coûtait aussi cher que si c'eût été un autographe de Mahomet. Comme on peut voir, il faisait bien les choses.
La démarche de Marcopoli eut deux résultats immédiats, sans parler des autres. Le premier fut l'élargissement de Neuvillars. Le second fut son départ pour le Néohori, dès qu'une toilette minutieuse l'eut mis dans les conditions voulues pour déjeuner avec une jolie femme.
Ariane, vêtue de blanc et toute fleurie, comme une jeune prêtresse d'Éphèse un jour de procession, était aussi belle, guère moins troublée, que Diane elle-même, quand cette divine étourdie s'échappait, afin d'aller voir dormir Endymion au clair de lune.
Paul n'avait nulle envie de dormir, ne devant tirer du sommeil, feint ou véritable, aucun des avantages qu'y trouvait le malin berger grec. Il se sentait, bien au contraire, de l'humeur la plus éveillée et la plus agréable du monde.
Après une semaine passée entre les murs d'acier d'une chambre de cinq pieds sur sept, il fait bon s'asseoir dans une vaste salle à manger, entre une fille dont les yeux chantent l'amour et un père qui vous sourit à chaque bouchée, en remplissant votre verre, d'un Santorin capable de dérider Socrate. Et le pilaff aux cailles n'a pas plus mauvais goût pour être offert par une petite-fille de ces belles esclaves qui, d'après Homère, faisaient parfois oublier Hélène, la royale beauté, aux assiégeants de Troie.
Malgré tout, Paul estima que le déjeuner durait trop longtemps. Cependant on ne parla guère que de lui. Ariane le questionna sur les moindres détails de sa captivité, comme s'il eût
passé deux ans sous les chaînes d'un roi de l'Ethiopie.
— Mais, dit-il enfin par politesse, vous vous êtes donné à vous-même, en mon honneur, des jours peu agréaJDles?
Elle jura que ces jours avaient passé pour elle comme une ombre.
— Et moi, déclara le jeune officier, j'ai cru qu'il s'agissait d'une de ces semaines d'années dont parle Moïse.
Alors, se souvenant à propos des remerciements qu'il devait, Paul ajouta :
— Cependant ma prison ressemblait à un jardin. Mais il manquait à ce jardin la plus charmante des fleurs.
Les yeux d'Ariane brillèrent de plaisir à cette obligeante banalité, qui fut suivie d'autres de même valeur. Si nous n'avons plus le temps d'aimer, après avoir été les plus grands amoureux de la terre, du moins nous avons gardé dans la conversation le vieil attirail d'une époque disparue. Tels ces brillants Circassiens qui montent en tramway tout hérissés de pistolets et de poignards, comme au temps de Schaanyl. Les pistolets n'ont plus de pierre, les lames sont rouillées. Mais cet arsenal ne laisse pas que d'impressionner le voyageur
sans expérience. C'est ainsi que les joues mates de mademoiselle Marcopoli devenaient roses, quand Neuvillars lui débitait une de œs phrases sentimentales où rien ne manque, sauf le sentiment.
Sur ces entrefaites le consul arriva, maudissant une corvée officielle qui l'avait empêché de se joindre à cette fête intime. Il trouva Neuvillars doucement installé sur un divan du salon, entre le père et la fille, celle-ci ravie dans une extase inconnue, celui-là engourdi par une vague somnolence qu'il éprouvaittoujours, quand un incident quelconque l'avait privé de sa sieste. L'excellent Bédarride considéra le trio d'un air malin, puis, frappant l'estomac du jeune officier de sa main étendue comme d'un fer de lance :
— Hél hél mon gaillard; vous ne perdez pas votre temps I fit-il avec la musique sonore de sa voix marseillaise.
— Dites que je le regagne, répondit Neuvillars en se remettant de la suprise.
il avait parlé sans la moindre intention profonde, voulant simplement exprimer qu'il fait bon jouir du grand air, quand on a passé une semaine sous les verrous. Mais le consul, dont le siège était fait d'avance, était décidé à voir
de l'amour dans le moindre geste de Paul.
Quand le marin eut pris congé et que Marcopoli, désireux de ne pas perdre toute sa sieste, fut retiré dans son cabinet, Bédarride prit un ton paternel pour dire à sa jeune amie :
— J'ai dans l'idée que nous ne laisserons pas mourir celui-là; ce serait dommage. Guérin, son commandant, à qui j'en ai parlé sans avoir l'air, prétend qu'il est povre et qu'il ne tient pas à sa carrière. C'est justement ce qu'il nous faut. Si ce garçon avait du bien, il voudrait vous emmener en France. Vous connaissez Marcopoli aussi bien que moi. Jamais il ne vous laissera partir.
— Ohl non, jamais I dit Ariane dont les yeux semblaient aspirer les paroles du consul.
— De côté tout va bien. Mais il faut en savoir plus long sur ce Neuvillars. Donc soyons sage, et tâchons de tenir en bride ce petit cœur, jusqu'au jour où nous pourrons lui lâcher la main. J'aurai des renseignements.
Hélas ! le cœur en question était pareil à ces coursiers buveurs d'air qu'on ne tient pas en place, après qu'ils ont vu le soleil et senti la brise...
Pendant ce temps-là, Paul avait gagné le vestibule désert, où le bruit de ses pas fit surgir
une apparition qui ne sembla ni le surprendre ni l'effrayer. Sans doute Aphrodite, moins zélée pour les autres visiteurs, voulait éviter à celuici la peine d'ouvrir la porte.
Nul ne remarqua dans la maison que la porte avait été fort longue à ouvrir, ce jour-là.
Bédarride, que l'on commence peut-être à juger sous son vrai jour, se gardait bien de dire tout haut quelle idée lui hantait la cervelle ; mais il avait lâché aux bons endroits quelques ballons d'essai. Bientôt Néohori tout entier ne parla plus que de Paul et d'Ariane. En ce pays arriéré, l'amour fait encore le fond des entretiens, dans tous les rangs et à tous les âges, car il doit tenir à lui seul la place qu'occupent chez nous la politique et le théâtre, ces deux pivots inusables des conversations de Paris.
Que l'enseigne du Prométhée et la fille de Marcopoli fussent desséchés d'amour l'un pour l'autre, c'était une chose qui n'admettait pas d'hésitation. Ils étaient beaux tous les deux. Ensemble, pour un but romanesque, ils avaient couru les aventures. Paul avait souffert pour Ariane ; Ariane avait voulu souffrir en même temps que Paul. Il n'en faut pas tant à Rhodes, pour allumer les flammes d'une grande passion.
Les amies intimes de la jeune fille ne furent pas longues à déserter le Handraki , pour aller entendre les confidences de cette âme blessée du trait divin.
— L'aimes-tu vraiment si fort? Et lui?
Gomment cela est-il venu? Est-ce que vous pouvez vous voir souvent ? Que dit ton père ? Comme tu dois être heureuse !
A la seconde de ces questions Ariane ne pouvait guère répondre ; mais sa physionomie transfigurée, extatique, radieuse, parlait pour elle. Oui, son bonheur était grand. Les affirmations de la tendresse de Neuvillars lui arrivaient par tant de bouches, qu'elle pouvait attendre, dans une fiévreuse béatitude, les déclarations que Neuvillars ne faisait pas encore. D'ailleurs elle se trompait elle-même avec la sublime absurdité des très jeunes amoureuses. Parce qu'elle était émue à ses vagues marivaudages plus qu'elle n'avait été aux prières les plus ardentes, elle se disait :
€ Voilà celui qui m'aime véritablement I »
Elle était bien forcée de répondre à ses amies qu'elle ne voyait pas souvent le bel oflBcier. A vrai dire, elle ne l'avait revu que deux ou trois fois, depuis le déjeuner en l'honneur de sa délivrance, et, pour n'omettre aucun détail,
depuis cette visite, les absences multipliées d'Aphrodite avaient amené des plaintes de la part de ses maîtres.
Au moment où l'intérêt commençait à languir, faute d'aliment, le consul de Grèce le réveilla en donnant un grand dîner en l'honneur des braves qui s'étaient dévoués pour le salut de son jeune compatriote Spiridon. Assis à côté l'un de l'autre, Paul et Ariane furent examinés pendant deux heures par vingt paires d'yeux. Ils furent loués également, l'une pour sa grâce émue et son trouble charmant, l'autre pour la discrétion de son attitude qui eût fait croire, si l'on n'avait su le contraire, qu'il avait le cœur parfaitement libre. Parlez-moi des Français bien élevés pour ne pas compromettre une femme I
Au dessert, le consul grec porta un toast où il se garda bien de nommer Spiridon , par égard pour la trop sensible Makboulé. Mais il parla des « affinités naturelles entre les deux nations les plus glorieuses qu'ait connues l'histoire ». Ce discours fut suivi de plusieurs odes improvisées pour la circonstance, à la mode et dans la langue du pays, et plus ou moins parfumées d'une vague odeur d'épithalame. C'était aller un peu vite en besogne.
Néanmoins aucun des intéressés ne protesta.
La fille de Mareopoli était trop bien élevée pour avoir Tair de comprendre, bien qu'elle rougît autant que le Paros de ses joues voulait s'y prêter. Quant à Neuvillars,malgré certaines leçons qu'il prenait de temps à autre, les vers du descendant de Pindare furent inintelligibles pour lui. — Sans doute l'enseignement d'Aphrodite portait seulement sur la prose. — Il se contenta de tendre une main au poète en posant l'autre sur son cœur : l'opinion générale fut qu'on venait d'assister à des fiançailles.
Bédarride, un vrai type de Marseillais, qui n'avait pas revu Marseille depuis vingt ans, était considéré dans l'île comme un compatriote et passait pour avoir « rendu des services ».
Laissant de côté toute discussion sur ce point, il faut bien reconnaître que c'était à lui-même qu'il avait rendu le plus grand de es services, le jour où il avait tourné la tête, lui pauvre petit employé du consulat de France, à une demoiselle rhodiote beaucoup plus âgée que lui, restée fille jusque-là, parce qu'elle comptait sur sa fortune et sur sa distinction pour épouser un prince ou quelque chose
d'approchant. Mais, pour trouver un prince à Rhodes, il faudrait chercher dans les tombeaux enfouis sous les ruines de la cathédrale Saint- Jean. Le paladin rêvé tardant à paraître, Bédarride s'empara d'un cœur dont aucun rival ne songeait plus à disputer la conquête. Il peignit sa flamme et en reçut le prix, mais sous des conditions sévères. Il promit de se faire nommer consul à Rhodes et d'y rester toute sa vie, sans autre ambition que de travailler au bonheur de son infante, promesses qu'il tint d'ailleurs, autant qu'il dépendait de lui. Le seul reproche que put lui faire la tendre Eviénia fut qu'il ne l'avait pas rendue mère. Quel désespoir, s'il se fût agi de la lignée d'un prince!
Bédarride, s'il n'avait rien de ce qui fait un patriarche, possédait tout au moins la prudence, l'abnégation, et... disons la souplesse de caractère indispensables à un homme en pareille conjoncture. Après avoir convaincu sa dulcinée, — médiocrement intelligente, à vrai dire, — qu'il sacrifiait son avenir à l'amour en l'épousant, il avait convaincu les habitants de Rhodes qu'il avait trouvé la réalisation de tous ses rêves sous les ombrages de leurs platanes et dans les bras, bientôt devenus plantureux, de sa chère Éviéna. Il passa non seulement pour fidèle, ce qui
exige du savoir-faire dans un pays où rien ne se peut cacher, mais encore pour attentif et ardent, ce qui était méritoire, vu les charmes personnels de madame Bédarride. Le ciel me préserve de rabaisser les motifs d'une conduite exemplaire I Mais il faut bien constater que cette prudente personne avait sacrifié à THyménée certains trésors seulement. Bédarride était pauvre comme Job et son contrat de mariage, modèle du genre, l'abandonnait misérablement, pour le présent et pour l'avenir, à la générosité de son épouse. De là ses efforts désespérés pour plaire. De là aussi un désir aigu, constant, mais stérile jusque-là, de faire fortune, qu'il avait senti germer dans son cœur dès le lendemain de ses noces.
Qu'on n'essaye pas d'expliquer autrement l'invitation à déjeuner reçue par Neuvillars, une vingtaine de jours après le départ clandestin de Spiridon.
« Vous serez seul , disait le billet du consul, ou plutôt vous serez deux : l'enseigne de vaisseau et M. Paul de Neuvillars. Avec le premier, j'aurai l'honneur de m'entretenir de sujets qui relèvent de sa compétence. Avec le second, s'il le veut bien, j'aborderai des vues qui le touchent personnellement. J'ose dire que je le
mettrai en présence d'une occasion. Mais ce sont les mauvaises langues qui font courir le bruit que l'occasion est toujours chauve. La mienne a des cheveux, et même de fort beaux. »
Paul avait assez d'esprit pour comprendre que ces derniers mots n'étaient pas une siiuple métaphore. Il faut lui rendre justice : pas une seule minute il n'admit la pensée d'un mariage qui, pour toutes les raisons du monde, était une absurde folie, si l'on ne veut pas dire une mauvaise action. Mais, d'après la contexture du billet, le cerveau de Bédarride contenait encore d'autres idées. La curiosité l'emporta chez Neuvillars. Aussi bien, que risquait-il? Une acceptation dans les formes voulues partit sur l'heure. «
En présence de la maîtresse de maison, honnête et corpulente matrone, dont les cheveux étaient encore très noirs sous un léger surfilage d'argent, la conversation resta dans les limites étroites des bavardages du pays. Mais, quand elle eut dégusté son moka et fumé sa cigarette, Eviénia se retira dans sa chambre, où l'appelaient également le besoin de faire sa sieste et le désir non moins légitime d'ôter son corset. Bédarride, sans perdre une minute, engagea l'action par ces mots :
— Cher monsieur (c'est à l'officier que je m'adresse), vous avez vingt-sept ans et vous êtes enseigne de première classe. Tous les mois rÉtat vous verse — encore faut-il que vous soyez embarqué — la somme de deux cent cinquante-deux francs. Comme vous êtes moins intrigant et moins prot^é que certains autres, vous aurez la trentaine quand viendra l'épaulette de lieutenant, ci quatre ou cinq mille livres de rente. Si rien de fâcheux ne vous arrive, la première année du xx^ siècle vous trouvera capitaine de frégate — huit ou neuf mille francs — avec des rhumatismes inévitables, mais avec des chances moins certaines de monter plus haut dans la hiérarchie. Nous sommes trop loin de votre retraite pour pouvoir la calculer ; mais à moins que vos ressources personnelles...
— Négligeons les ressources personnelles, dit Neuvillars en souriant.
— Ceci m'encourage à continuer. Tout d'abord une question : Suis-je en présence d'un de ces rares mortels qui ont pris pour devise : Aurea rmdiocritas?
— Non pas, certes. J'ai une devise que vous devez connaître, puisque c'est un mot turc :
Kismet! S'il est écrit là-haut que je finirai dans
les pantoufles d'un millionnaire, je n'échapperai pas à mon sort, même en travaillant à Tempêcher. Maisceci est une chose que je n'aurais garde de faire.
— Bravo! c'est ce que nous allons voir dans cinq minutes. Vous avez déjà compris que j'ai une affaire à vous proposer.
— Mon cher consul, entendons-nous bien.
S'il s'agit encore de faire évader un coureur de harems, j'exige au préalable que ce monsieur m'invite à l'une de ses parties.
— Ahl Français que vous êtesl... Jamais sérieux 1 Vous allez être bien étonné d'apprendre que c'est précisément Spiridon qui va faire votre fortune.
Alors Bédarride expliqua son plan. Le pacha, clément à l'égard de Paul et d'Ariane, avait tourné toute sa colère contre le capitaine du paquebot où le fugitif avait trouvé passage. La Compagnie, pauvre société grecque dont les affaires allaient mal, n'avait pu faire valoir des arguments solides pour sa défense. L'escale de Rhodes lui était interdite; coup funeste pour l'île elle-même; occasion inespérée de faire aboutir un projet depuis longtemps formé par Bédarride. Une ligne de navigation desservant l'Archipel grec et l'Archipel ottoman, avec une
pointe sur Gonstantinople, avait toutes les chances de prospérer. Mais il fallait, tout d'abord, un chef technique d'une valeur sérieuse, et Bédarride, par patriotisme, voulait un Français. Le reste se devine aisément : ce poste largement rétribué, sans préjudice des avantages proportionnels, était offert à Neuvillars.
Celui-ci, bien qu'il gardât le silence, ne laissait pas que d'être intéressé. Néanmoins, comme il avait cinquante ans pour l'esprit pratique, il ne fut pas ébloui et déclara que c'était chose grave pour lui-même que de donner sa démission.
— Qui parle de démission? répliqua le consul. On se fait mettre en congé. La chose ira d'autant plus facilement au Ministère que nous profitons à l'influence française en Orient.
— Bon I Mais, sans discuter l'afiaire, qui est discutable, pouvez-vous m'assurer que je serais agréé, malgré mon âge, et sans le moindre capital?
— Mon cher monsieur, répondit Bédarride, nous venons d'entendre l'officier. Je crois que le moment est venu d'introduire... Paul de Neuvillars. A celui-là j'indiquerai un homme riche, influent à Rhodes, l'une des colonnes futures de l'entreprise. Faut-il vous le nommer? Il
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s'appelle Marcopoli, ou plutôt il s'appelle... l'occasion.
— Oui, dit Neuvillars; il s'appelle l'occasion, voilà qui est convenu. Mais j'ai peur qu'il ne s'appelle aussi... futur beau-père. Faut-il donc, pour être admis chez vous, abjurer sa foi de célibataire, de même qu'on ne pénétrait au Japon, au siècle dernier, qu'après avoir foulé le crucifix 1
— Je vois une différence. Vous ne risquez pas l'enfer, que je sache, en épousant Ariane?
— Mais si, mon cher consul. Je risque Fenfer, Tenfer dans mon ménage, l'enfer à deux... Et cette petite ne m'a jamais fait de mal I
— « Cette petite 1 » Quel dédain superbe 1 Vous ne l'aimez donc pas? J'aurais juré que vous en étiez fou. Ce que c'est pourtant que d'avoir passé vingt ans à Rhodes : l'œil se gâte. Quoil Pas même un peu d'amour 1 Coquin de bon sort! Vous êtes difficile!
— Je ne suis pas difficile ; je suis incapable d'aimer. Ou plutôt je ne crois pas à l'amour. Et vous voulez que je me marie! Autant proposer à votre ami le pacha d'entrer au séminaire!
— Eh bien I admettons que vous n'êtes pas amoureux. Est-ce que vous croyez — Bédar-
ride baissa la voix — que j'étais amoureux de ma femme quand je l'ai épousée? Mais c'était une occasion ; je l'ai saisie... Interrogez madame Bédarride. Elle vous dira qu'elle a été la plus heureuse et la plus aimée des femmes. Voilà comment nous sommes à Marseille.
— Fort bien. Mais je ne suis pas de Marseille, moi. Je me connais. Ma femme n'aura pas l'illusion de se croire aimée, d'abord parce que le contraire sera visible, ensuite parce que je la tromperai. Alors, si elle est, ou si je me figure qu'elle est fidèle, j'aurai le sentiment d'une injustice, car je suis le plus juste des hommes. Si elle me trompe, je souffrirai mort et passion, car l'amour-propre dépasse encore chez moi la justice.
— Ariane est une fille si bizarre I Vous verrez qu'elle sera fidèle.
— Voilà une belle raison ! Pour qui me prenez-vous? Afin de me décider à m'aller battre, vous me dites : « Courage! l'autre combattant a promis de tirer en l'air ! »
Tenez, monsieur, n'en parlons plus. Je n'épouserai pas mademoiselle Ariane sans l'aimer, parce qu'elle mérite mieux. Si je l'aimais... j'irais rejoindre Spiridon. Ohl la chaîne du
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mariage compliquée de Tamarre goudronnée, poissante, collante, visqueuse de l'amour conjugal! On dit que cette variété n'existe pas. C'est une erreur. J'en ai vu, moi, des ménages amoureux. Quel spectacle horrible I Cet homme et cette femme qui ne peuvent plus manger, dormir, se promener, rentrer chez eux, aller chez les autres, qui ne peuvent plus même penser, s'ils ne font tout cela ensemble I... J'ai vu, au Siam, les détenus qui sarclaient, enchaînés deux par deux, les maïs du roi. Cela et trois ou quatre ménages amoureux que j'ai rencontrés dans ma vie, c'est ce que je sais de plus effroyable, comme suppression de la liberté humaine.
— Maintenant il y a le divorce, remarqua Bédarride.
— Le divorce I Fi donc ! Autrefois, quand j'assistais à une cérémonie nuptiale, j'éprouvais cette émotion poignante, mêlée de respect, qu'on ressent à la vue de deux braves se rendant sur le pré dont un seul doit sortir vivant. Aujourd'hui j'ai envie de rire. Farceurs I A la première égratignure, vous rentrerez chacun chez vous I Votre mariage n'est plus qu'un duel au premier sang.
— Monsieur, dit le consul en reconduisant
son visiteur, vous réfléchirez encore. Je vous prie seulement de me garder le secret, en homme d'honneur. Quant à moi, si j'apprends jamais que vous vous êtes marié par amour, je me ferai musulman, par admiration pour la toute-puissance du Kismet.
Malgré le ton péremptoire qu'il avait pris dans la discussion, Paul n'était pas aussi résolu qu'il voulait le paraître. Ce qu'il venait d'entendre à propos du néant de son avenir était peu nouveau pour lui. N'était-ce pas en effet une occasion véritable, inespérée, qui s'offrait? Passer tout à coup, à vingt-sept ans, du rôle d'officier subalterne à celui d'un directeur de compagnie largement payé ; avoir sous ses ordres un personnel, des navires; être envié plus ou moins secrètement par ses camarades, par quelques-uns de ses chefs peut-être : quelle revanche des déboires déjà
connus I Quel affranchissement des déboires futurs !
Avec sa belle assurance de théoricien, il faisait des chiffres, agrandissait les aperçus de Bédarride. Ce n'était plus Rhodes qui était le centre de l'opération ; c'était Smyrne, ou bien Constantinople , Marseille peut-être. Quelle objection pourrait faire le vieux Marcopoli au départ de sa fille, puisqu'il la suivrait?... Comme on le voit, dans son rêve de Perrette, le jeune rêveur s'était marié... Après tout, n'est-ce point en quelque sorte la destinée humaine? Si nul ne peut se soustraire à la mort, combien peu évitent le mariage I
Qu'on lui rende justice. Il se préoccupait de l'avenir pour Ariane presque autant que pour la nouvelle Compagnie. D'un côté comme de l'autre, il y avait des objections certaines, des difficultés probables. Mais on n'en était pas encore au moment des décisions. Si l'entreprise arrivait à se former, si lui-même en acceptait les devoirs et les chaînes, les actionnaires de la société, le père d'Ariane, Ariane elle-même pouvaient- compter également sur lui, dans la limite des imperfections humaines, sauf accident ou fortune de mer.
Le déjeuner de Bédarride obligeait Paul à
une visite que celui-ci ne retarda point, un peu par politesse, beaucoup pour savoir si le consul persistait dans son idée. II y persistait si bien qu'il avait, ainsi qu'il le raconta, pressenti le Gouverneur, sans lequel on ne pouvait rien. Il avait exposé l'affaire, en insinuant que les Anglais avaient la même idée. Après Malte, Chypre, l'Egypte, un pied-à-terre commercial à Rhodes pouvait-il ne pas les tenter ?
Le pacha en convenait; mais il appréciait surtout la possibilité de jouer un bon tour à ceux qui avaient obligeamment, sinon gratuitement, transporté Spiridon sur une terre libre. De ce côté, tout allait si bien que le consul était sorti du konak moins disposé à croire qu'il avait besoin des autres.
— Assurément, dit-il à Neuvillars, vous êtes un des hommes sur qui je pouvais jeter les yeux pour la direction technique. Mais, du moment que vos goûts personnels sont dirigés dans un autre sens...
— Mes goûts ne me gênent en rien pour conduire une compagnie comme la vôtre, déclara le jeune officier. Mais vraiment vous voulez trouver trop de choses dans ma personne : un marin expérimenté, un homme
<i'aflFaires plein de sang-froid et, par-dessus le marché, un héros de roman I
— Il n'était pas besoin d'être un héros de roman pour épouser Ariane. J'avoue que je vous en croyais amoureux. Or non seulement vous ne l'aimez pas, mais encore vous êtes -décidé à mourir célibataire. Vous ne pouvez cependant pas prier MarcopoH de vous donner la dot de sa fille, pour mettre les fonds dans notre affaire — et de garder sa fille ?
— Assurément le mariage n'est pas mon rêve. Mais croyez-vous que je réalise mon rêve quand je suis de quart, vent debout, mer démontée, par douze degrés de froid? Et pourtant, je suis marin, et pas plus mauvais qu'un autre. Il est vrai que les examinateurs du Borda ne m'ont pas demandé : « Êtes-vous amoureux de la capote cirée et du sextant ? ^ Comme je suis très loyal, j'aurais répondu... ce que j'ai eu l'honneur de vous répondre.
— A merveille. Seulement nous sommes dans un cas particulier. Je suis l'ami du père d'Ariane et d'Ariane elle-même. Si je contribuais à un mariage qui ne la rendrait pas heureuse...
— Il paraît, si j'ai bonne mémoire, qu'un mari, sans aimer sa femme, peut la rendre heureuse.
Comme on voit, c'est Bédarride, à cette heure, qui faisait les objections, et l'on peut dire qu'il parlait comme un sage. Malheureusement la sagesse venait un peu tard. Avant de s'assurer d'un directeur, il avait dû chercher des actionnaires. Pour avoir Marcopoli, dont l'influence plus encore que les capitaux faisait un homme utile à gagner, le consul avait commencé par convaincre sa fille. Celle-ci fut informée que la nouvelle compagnie aurait besoin d'un chef habitué aux choses de la mer. Ne connaissait-elle pas un jeune marin à qui ce poste important et lucratif pourrait convenir? Le candidat, qui réunissait toutes les qualités, ne péchait que sur deux points : il était étranger et sans fortune. Mais un mariage avec une Rhodiote convenablement dotée arrangeait tout. Et, par une heureuse réciprocité, la position obtenue arrangeait le mariage... Avant que Bédarride eût fini de parler, tous les rêves d'Ariane avaient pris un corps. C'était presque une réalité qui gonflait son cœur de joie. Les yeux brillants d'enthousiasme, la voix tremblante d'émotion, elle demanda :
— Vraiment, il consentirait à quitter sa car rière?...
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— ChutI répondit Bédarride en mettant un doigt sur ses lèvres. Songez qu'une indiscrétion pourrait compromettre le jeune officier à l'égard de ses chefs. Mais tâchez que votre père soit avec nous.
« Mon Dieu I songea-t-elle quand Bédarride l'eut laissée : ma vie sera-t-elle assez longue pour récompenser celui que j'aime de ce qu'il fait pour moi ? »
On devine si elle fut longue à enrôler son père sur la liste des fondateurs de la nouvelle société. Mais, avec l'égoïsme grandiose des femmes passionnées, toujours prêtes à édifier leur nid sur les débris du monde, elle s'inquiétait assez peu de savoir si l'entreprise ferait fortune. Pourvu que la nouvelle Compagnie sortît des limbes, pourvu qu'elle arrachât Paul de Neuvillars à sa vie errante, pourvu qu'elle en fît, même seulement quelques jours, un personnage assez important pour pouvoir demander la fille d'un homme riche, qu'importait la ruine de l'île tout entière?
En attendant, la fin d'avril marquait l'époque annuelle de l'émigration des Rhodiotes à la campagne. Depuis qu'elle était au monde, Ariane avait toujours considéré comme l'un des grands plaisirs de sa vie le départ pour
Trianda, au lendemain de Pâques. C'était le signal d'une liberté plus entière, et Dieu sait pourtant si cette enfant gâtée pouvait passer pour captive, même dans la maison de Néohori ! C'était la rentrée dans un Éden plein de fruits et de fleurs odorantes. C'étaient les promenades à cheval ou en poney-chaise (elle était trop Orientale pour faire cent pas à pied, sauf sur le Mandraki). C'étaient les voisinages hospitaliers, les joyeuses tablées sous les grands platanes, les chansons des paysans accompagnées du laouto et de la lyra, les danses prolongées jusqu'à minuit sur le marbre des galeries.
C'était, trop rarement, une soirée solitaire, passée dans un rêve en face de la baie endormie, sous les rayons de la lune argentée... Les femmes d'Occident, même les princesses dont une cour suit les pas, connurent-elles jamais de pareilles délices ?
Mais, cette année, en quittant sa maison de ville, Ariane s'éloignait de Neuvillars. Elle ne pouvait plus voir, en se mettant à son balcon, le matin, la grande masse grisâtre du Prométhécj devenue pour elle une partie intégrante du paysage. Mais une inquiétude, surtout, la rendait malheureuse. Paul, dont les visites au Néohori étaient clairsemées, ne reculerait-il
pas devant un trajet augmenté d'une heure?
Sur ce dernier point, elle fut bientôt rassurée. Deux jours après son installation à Trianda, elle se promenait seule dans son jardin, la nuit closex Le chant du rossignol l'avait attirée sous la voûte sombre d'un massif que longeait, de l'autre c6té de la barrière de clôture, un sentier toujours désert à cette heure.
Tout à coup elle entendit un bruit de pas et bientôt, cachée par des branches de lauriersroses, elle put distinguer vaguement le personnage qui s'avançait avec un peu d'hésitation. Comme il passait à deux pas, elle le reconnut avec son cœur plus qu'avec ses yeux : c'était Neuvillars.
joie I II venait errer près du lieu qu'habitait Ariane. Mais pourquoi ce mystère? Pourquoi cette timidité? Que n'avait-il demandé, quelques heures plus tôt, une place au repas toujours hospitalier?
« Doux rossignol, songea-t-elle en rougissant, ne pourrais-tu pas lui dire qu'il est trop silencieux, toi qui chantes si bien ton amour?
Quand donc serai-je aussi heureuse que ta compagne, à qui tu répètes pendant des heures, avec ta chère voix, qu'elle est aimée ? »
Le promeneur avait disparu au tournant du
chemin. Il se dirigeait sans doute vers le rivage, afin de passer en vue de l'appartement d'Ariane. Tout en pressant sa marche pour gagner la maison, elle souriait, se demandant en elle-même :
€ Qui donc l'a si bien renseigné ? »
Mais elle eut beau surveiller l'horizon, après avoir levé le store de la galerie, pour que sa robe blanche pût s'apercevoir de loin. Ses yeux, bientôt fatigués de percer la nuit, ne purent rien découvrir. Et, jusqu'au moment où la fraîcheur, moins encore qu'une sorte de malaise inexplicable, la fit trembler péniblement, elle resta penchée sur sa balustrade, émue, agitée, fiévreuse, parce qu'un homme dont elle ignorait le nom deux mois plus tôt errait, invisible, aux alentours...
Quand elle frappa dans ses mains pour qu'on vînt Faider à sa toilette et fermer ses contre vents, sa belle servante n'était pas à son poste. Il fut même établi, par l'enquête du lendemain, qu'Aphrodite avait regagné l'habitation longtemps après l'heure où le sommeil et la vertu doivent se tenir compagnie. Comme il y avait récidive, le vieux Marcopoli, qui ne plaisantait pas quand il s'agissait de l'entourage d'Ariane, mit seulement quelques minutes entre la sen-
tence et l'exécution. Les parents d'Aphrodite, pauvres colons attachés à une ferme qu'il possédait à deux ou trois heures de distance, reprirent possession le jour même de la servante chassée, et la filleule de Vénus fut battu de la façon la moins mythologique du monde, pour avoir trop bien suivi les exemples de sa marraine.
Peu de jours après, Neuvillars fit une visite aux Marcopoli. Ariane était absente, mais son père accueillit le jeune ofiicier avec une remarquable bienveillance. Néanmoins Paul évita toute allusion aux projets de Bédarride, et son hôte estima que cette réserve était du meilleur goût. En revanche, le marin jeta négligenament cette question :
— Il me semble qu'il y a du changement chez vous ? La porte m'a été ouverte par une servante que je n'avais pas encore vue.
— J'ai renvoyé Aphrodite ; c'était une coureuse, répondit le bonhomme.
Paul ne contredit en rien l'opinion qui venait d'être émise. Même, il ne parut point affecté par la nouvelle de la disgrâce d' Aphrodite. Au contraire, sa conversation prit un air d'aisance et de bonne humeur qu'elle n'avait pas au début. Néanmoins, il ne prolongea pas
sa visite, mais il accepta de venir déjeuner le dimanche suivant.
Lorsque son hôte Teut quitté, après l'avoir reconduit pendant quelques centaines de pas, le jeune homme poussa un soupir de soulagement.
« Poverina 1 murmura-t-il. Je. l'aurais attendue longtemps, l'autre soir! Allons 1 maintenant je peux fréquenter la maison sans scrupules. Kismetl »
Ariane fut sur le point de défaillir en apprenant quelle visite elle avait manquée. Mais quand elle sut que Neuvillars devait déjeuner à la maison dans trois jours, la santé lui revint aussitôt. Marcopoli voulait inviter tout le voisinage : sa fille fut d'un avis opposé. Elle fit valoir que monsieur de Neuvillars n'aimait pas le monde, qu'il était plutôt sauvage, que des inconnus lui gâteraient son plaisir, que même la présence du consul donnerait à la réunion l'apparence d'un déjeuner d'affaires. Bref, pour la seconde fois dans peu de semaines, Paul s'assit à la table des Marcopoli sans autre convive étranger.
Comme tout avait changé pour Ariane, dans ce court espace de temps 1 Son espoir avait pris une forme. Elle pouvait dire à quel point
de l'horizon devait surgir le soleil de son bonheur et, déjà, les rayons de cette aurore incertaine la ravissaient en de brûlantes extases. On aurait dit que Paul avait remué le ciel et la terre, entre ces deux rencontres, pour se faire aimer davantage. Pauvre Ariane! Elle était loin de soupçonner ce qu'il avait fait I
Neuvillars fut exact au rendez-vous.
— Tiens I tu manges donc, ce matin ? remarqua le bonhomme.
Elle mangeait parce quHl mangeait. Ah I le bel appétit de marin I Ni les malheurs d'une infortunée servante, ni des projets d'où pouvaient sortir pour lui la démission et le mariage, n'étaient capables de lui serrer l'estomac. Quand il parut évident que ce jeune héros ne pouvait plus manger et ne voulait plus boire, on quitta la table pour le grand air du jardin, plus vaste et moins coquet que celui de la ville. Marcopoli montra ses vignes, ses oliviers, ses figuiers. L'air, d'une douceur infinie, déjà lourd du parfum des fleurs, était vivifié de temps en temps par une bouffée de brise marine venue de la baie.
Tout à coup, un fez rouge se fit voir entre lés arbres. C'était un fonctionnaire qui venait rendre sa visite.
— Sauve qui peut ! dit Ariane, Mon père, va te dévouer pour ta fille et pour ton hôte 1
Neuvillars s'élança sur les pas de mademoiselle Marcopoli, qui faisait une retraite savante, par des allées détournées. Quand on fut devant un certain massif, elle s'arrêta.
— Chaque soir, dit-elle en souriant, je viens entendre ici la sérénade que me donne un grand artiste. Ne soyez pas scandalisé. L'artiste possède une femme qu'il adore. J'ajoute qu'il a des plumes. Devinez-vous ?
— Le rossignol I Je n'en ai pas encore entendu dans cette île.
— Vraiment? fit Ariane dont les joues s'animèrent. J'avais cru vous reconnaître un certain soir, dans le chemin qui longe cette barrière. Je pensais que vous écoutiez le rossignol, vous aussi.
D'un regard .aigu, Paul interrogea les traits d'Ariane. Il était facile de voir qu'elle ne soupçonnait rien des mystères de cette soirée, bien plus, qu'elle se croyait elle-même l'héroïne d'une aventure très platonique. Le mieux n'était-il pas de respecter cette erreur commode? Avec un sourire de circonstance, Neuvillars répondit :
— Non, vraiment. Ce n'est pas pour le rossignol que j'étais venu.
Toutefois cette comédie lui déplaisait fort. Il songea en lui-même :
« Au diable les petites filles qui ne sont pas couchées à l'heure I Et maintenant me voilà, malgré moi, passé au nombre des amoureux de la belle Ariane. »
Celle-ci pressait des deux mains son cœur qui bondissait dans sa poitrine. Elle ne répondit rien, ou plutôt ses yeux sincères ne répondirent que trop. Neuvillars comprit qu'il était aimé et, tout d'abord, il éprouva ce choc de l'honnête homme à qui une main distraite compte de l'or dont il n'est pas le possesseur attitré. Cependant, qui aurait pu rester froid, à cet âge, en présence de l'amour offert et de la beauté qui le promet? Quelle occasion de goûter à la coupe inconnue de l'amour platonique! Paul n'en éprouvait pas encore la soif, mais il ne se moquait déjà plus de ceux qui vantent son parfum.
Quel contraste séduisant pour un chercheur de contrastes I L'azur et les étoiles du ciel, après les réalités violentes de la terre I L'immaculée poésie après la brutale prose 1 La pure tendresse d'Ariane, après l'ignorant esclavage d'Aphrodite I Ce dernier lien, cette grossière entrave, le hasard venait de le rompre. Il pou-
vait, à œtte heure, sans être un malhonnête homme, accepter l'amour d'une honnête femme.
L'amour ! Que ne pouvait-il éprouver, pour un moment, ce curieux phénomène de l'organisme humain I...
Longtemps ils marchèrent à l'ombre des grands arbres, puis ils s'assirent, sans s'être touché la main, sur un banc d'où l'on découvrait la mer jusqu'à l'horizon bleu des montagnes d'Anatolie. Dans chaque parole que disait son bien-aimè, Ariane croyait découvrir des trésors capables d'enrichir de félicité une longue existence. Quand il confessait n'avoir jamais connu le véritable amour, elle croyait entendre : « Vous êtes mon premier amour 1 » Quand il soupirait : « Quel homme peut mériter la tendresse d'une femme comme vous ? » elle comprenait : « Maintenant que je vous ai trouvée, rien ne nous séparera plus I »
Elle était, à ce moment, plus heureuse qu'aucune créature, car elle prenait ce bonheur d'aimer, qui l'étoufifait, pour le bonheur d'être aimée. C'est une méprise où tombent certaines femmes, tout à la fois très passionnées et très pures : elles prêtent de l'amour à celui qu'elles aiment. C'est que leur sexe, à la différence du nôtre, ne prête pas seulement sur gages.
Le père Marcopoli reparut. L'heure était venue pour Paul de rallier son bord. Il se sépara de ses hôtes après une dernière tasse de café, que la jeune maîtresse de maison fit durer un quart d'heure. Il s'éloigna enfin, mais Ariane le suivit, tenant au bout de ses doigts un de ces gâteaux de farine parfumée qu'on retrouve dans la moindre collation grecque.
— Mangez ceci, dit-elle au moment où la porte allait s'ouvrir.
— Manger ? Grand Dieu ! je me demande si je pourrai dîner ce soir.
— Mangez tout de même, si vous voulez me faire plaisir.
Paul, sans plus discuter, mit le gâteau dans sa bouche, et sortit de la maison, suivi d'Ariane et de son père, qui l'escortaient jusqu'aux limites du jardin. Le bonhomme dit en riant :
— Monsieur, on expérimente sur vous une de nos superstitions rhodiotes. Je vous en préviens loyalement.
— Une superstition? fit Paul la bouche pleine.
— Oui. Si vous mangez au moment où vous sortez d'une maison, il est certain que cette maison vous verra encore. Du moins c'est une croyance de chez nous.
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— Monsieur, répondit courtoisement Neuvillars, je sens le sortilège qui opère déjà. S'il ne tenait qu'à moi, je rentrerais sur l'heure.
Il put discerner, dans les yeux d'Ariane, le bonheur qu'elle éprouvait d'avoir entendu ces mots de politesse française. Tout en regagnant le port, il se disait :
« Quel charme reposant dans cette simplicité ! Comme elle est pittoresquement tendre! Quelle différence avec l'hypocrisie de nos mondaines, instruites, dès l'enfance, à nous tendre le bout des doigts quand elles meurent d'amour, et à nous combler de politesses quand nous les faisons mourir d'ennui I »
Mais il n'était point amoureux d'Ariane ; la preuve c'est qu'il l'analysait. Un être comme lui ne peut être emporté que par l'assaut combiné des trois amours : celui de la tête, celui du cœur et Vautre ; encore faut^il que Vautre jette la première fascine. Mais Ariane avait quelque chose de trop poétique, de trop immatériel dans sa beauté, pour entamer cette muraille. Et puis, pour prendre à Neuvillars sa devise : ce n était pas éciit.
Toutefois, s'il n'était pas converti à l'amour, du moins il ressemblait à ces athées qui sont entrés dans une église par politesse, et qui
emportent dans leurs oreilles un chant qui les poursuit. Paul comptait bien retourner entendre la musique. Ariane aurait dit que c'était l'effet de son gâteau.
Dès lors il ne resta jamais une semaine entière sans prendre le chemin de Trianda.
Plus d'une fois il tomba dans des réunions nombreuses dont ses camarades faisaient le plus bel ornement. Ces jours-là, sa physionomie renfrognée montrait l'ennui qu'il éprouvait. Ariane, toujours en éveil pour épier le moindre pli de son front, jugea qu'il préférait la voir seule, et, dans son cœur, elle en fut délicieusement émue. Dès lors elle fit si bien que Marcopoli se figura que lui-même était fatigué d'avoir toujours du monde. Et le printemps s'écoula pour elle entre ces deux bonheurs : avoir son bien aimé à elle seule ou, quand ils s'étaient quittés, rêver à lui dans la solitude.
Cependant Bédarride ne faisait plus mystère de sa grande idée. Tout au contraire, il en occupait fort le public, recueillant des adhésions, se faisant donner des signatures. Comme tous les inventeurs, il s'imaginait voir tourner sa machine avant que les rouages fussent fondus. A défaut de mieux, la machine avait déjà un nom : le Colosse, inspiration géniale, qui n'avait pas peu servi à gagner la faveur des gens de Rhodes.
Néanmoins un souci nouveau commençait à troubler le succès de Bédarride. Quand il rendait visite à Marcopoli, deux grands yeux clairs
ne cessaient de l'interroger avec une fixité fiévreuse. Il comprenait ce regard et maudissait la faute qu'il avait commise en se servant du nom de Paul comme d'un moyen pour intéresser à sa cause la fille de son ami. Une ou deux fois Ariane l'avait effrayé par des questions brèves, jetées à demi-voix quand on ne pouvait l'entendre, laissant voir qu'une seule pensée vivait dans ce cœur dont personne, jusque-là, n'avait compris l'ardente concentration. Certes, la première de toutes les questions était de savoir si « le Colosse » quelque jour se tiendrait sur ses jambes. Mais le consul ne pensait pas sans inquiétude à ce qui pouvait arriver chez les Marcopoli, si Neuvillars n'avait pas son poste et, surtout, si Ariane n'avait pas... Neuvillars.
Troublé par cette idée, il avait fait en sorte de revoir l'enseigne et, dans ce nouvel entretien, avait abandonné toute objection quelconque.
Il se disait — le Ciel lui pardonne cette erreur ! — qu'une personne de la nature d'Ariane serait encore plus malheureuse sans Paul, qu'elle ne le serait avec Paul, si imparfait qu'il pût être. Celui-ci, d'un autre côté, n'était pas, tant s'en faut, touché de la grâce du mariage ; mais puisqu'il fallait aller en prison, il préférait
Ariane à bien d'autres comme geôlière. Ainsi, peu à peu, sans éclairer mutuellement d'une lumière trop vive certains replis de leurs âmes, sans écrire un marché dont aucun d'eux n'eût été fier d'articuler les clauses, Bédarride et Neuvillars comprirent qu'ils pouvaient compter l'un sur l'autre à l'occasion.
D'ailleurs tout permettait de croire que les rêves de l'Amour, aussi bien que ceux de la Fortune allaient se réaliser. Le capital se formait sans bruit, non pas seulement à Rhodes qui n'offrait pas de ressources suflSsantes; mais quelques adhésions sérieuses étaient arrivées. d'Athènes, de Smyrne, de Constantinople. Il fallait, à tout prix, enlever la difficulté suprême : le firman impérial. Une démarche auprès du Sultan devenait indispensable.
Vu son caractère officiel, Bédarride ne pouvait agir lui-même. Il obtint que Marcopoli partirait à sa place pour la capitale, offrant de s'établir avec sa femme dans la maison de Trianda, où l'on ne pouvait laisser seule une jeune fille. Ce départ et ces arrangements s'exécutèrent en peu de jours, et rien ne fut modifié dans l'existence d'Ariane, particulièrement en ce qui concernait les visites du jeune marin. Il n'y eut qu'un père de moins.
Qu'on n'aille pas croire d'ailleurs que l'atmosphère du lieu devint plus romanesque. Bédarride n'avait jamais péché par excès de sentiment. Quant à sa femme, elle n'entretenait Ariane que de ses propres rêves de fortune et de grandeur.
— Sans doute nous ferions bâtir une habitation, car mon mari ne pourrait garder le consulat. Ce serait une belle fin de carrière, non sans quelques regrets; mais il faut savoir écarter de belles cartes pour prendre des atouts. Voyez M. de Neuvillars : il n'attend que le télégramme de votre père pour demander son congé. Que pouvait-il espérer de sonépaulette? Vous seriez au premier rang des notables.
Son Excellence le Gouverneur accepterait à dîner chez vous. Certes, vous n'êtes pas une fille pauvre, pas plus que je n'étais il y a vingt ans. Mais qu'est-ce qu'un revenu comme le nôtre?
L'aisance dans notre petit coin, la pauvreté ailleurs ! Songez quel train on mènerait seulement avec un million à Rhodes I
Quand Bédarride revenait de son bureau, le soir, amenant parfois Neuvillars pour le dîner, c'était autour de la table une sorte de ronde où passaient les sujets les plus divers : les statuts à dresser, l'agence à construire, les noms des ba-
teaux, la couleur des pavillons, les charges, les dépenses, la marine militaire et la marine marchande, les intrigues du Palais et de la Sublime Porte, le télégramme de Marcopoli qui n'arrivait pas, les premières mesures à prendre dès qu'il arriverait. Parmi celles-ci venait d'abord la demande de congé, que Neuvillars avait toute prête dans sa poche, avec la date en blanc.
Ariane écoutait sans manifester aucune impatience, quoique, dans tout c^ verbiage, on parût l'oublier un peu. Mais qu'importent les mots? Elle voyait seulement une chose. Tous ces projets, toutes ces combinaisons, tous ces préparatifs n'avaient au fond qu'un seul but : la donner pour toujours à Paul. Et quand Paul, presque sans la regarder, avait noirci des pages pendant une soirée, elle se sentait émue de reconnaissance, comme s'il eût affronté pour elle-même une épreuve méritoire.
Sur ces entrefaites, le télégramme attendu parvint à Bédarride. Le firman n'était pas signé, mais la chose était promise pour le lendemain. Neuvillars, prévenu à bord par quelques mots de Bédarride, courut au consulat.
— Votre demande est-elle déposée? lui dit le futur président du « Colosse » qui semblait affolé. Non? Pas encore? Qu'attendez- vous? Mais
peut-être que vous n'êtes pas décidé. C'est une chose qui vous regarde. Seulement, faites attention que je ne peux pas rester dans l'incertitude. Si vous ne venez pas avec moi, il faut que j'en prenne un otre. Coquin de bon sort ! Ce ne sont pas les candidats qui manquent?
Paul était décidé et n'avait besoin que d'un signe pour agir. Aussi bien, il n'était question que d'un congé de durée, comme le Ministre en donne à maints officiers de vaisseau qui conservent leur grade, tout en naviguant pour des compagnies particulières. Mais, de tout temps, ce système avait eu le don d'exaspérer « papa Guérin », aux yeux de qui l'honneur de porter l'épaulette, sur un torpilleur de cent tonnes, valait mieux que le commandement d'un transatlantique de la grandeur d'une cathédrale.
— Monsieur, dit-il à son subordonné, je suis trop franc pour jouer la surprise. Il fautcroire que vous avez des amis peu discrets, car vos intentions m'étaient connues. Ainsi donc, vous trouvez qu'on est trop pauvre chez nous? Comme certains de vos camarades, vous estimez que l'honneur est une maladie, quand la paye n'est pas forte? C'est bien, monsieur; chacun son goût. Ce soir même j'enverrai votre demande, avec mon avis conforme. Dieu merci! nous
aurons toujours assez de braves garçons, moins difficiles que vous sur certain chapitre. Allez donc! Vous êtes libre dès maintenant si vous le désirez. Je vous offre un débarquement immédiat pour raison de santé. Ici l'on ne retient pas un officier par force, comme on ferait pour un mousse.
Pâle de colère, tout tremblant de la contrainte qu'il s'imposait pour ne pas manquera la discipline, le jeune enseigne répondit le plus froidement qu'il put :
— Mon commandant, j'accepte la permission, et je vais quitter le bord à l'instant môme.
Puis il se rendit dans sa chambre et s'occupa de son déménagement peu considérable. Vers la fin de la journée, après avoir expédié son bagage à V Hôtel des Étrangers, il sortit de Rhodes par cette même porte d'Amboise, où, deux mois plus tôt, il avait mis sur les lèvres d'une pauvre fille un baiser qu'elle avait payé si cher.
En passant devant le platane, dont le feuillage énorme couvrait toute une foule de pierres sépulcrales plantées debout, pressées, confondues et bariolées comme une foule populaire, il eut cette pensée sombre :
« Je n'ai pas de chance pour mon propre
compte. Est-ce que je porte aussi malheur aux femmes qui m'aiment? »
Sans s'arrêter, il suivit le chemin qui contourne le mont Smith, nom de l'amiral anglais qui, de cette hauteur, observait la flotte française pendant l'expédition d'Egypte. Mais quand il eut atteint le passage pittoresque et désolé du KalopétrèSy Paul fit halte, comme s'il eût traversé pour la première fois ce défilé sauvage. Jusqu'à ce jour, quand il 'suivait cette route, il était invariablement pressé par l'heure, soit parce que son service l'avait retenu à bord du Promet fiée, soit parce qu'Ariane l'avait retenu à Trianda. Que lui importait l'heure, désormais? Son service de marin était fini pour longtemps et, par cette contradiction qui est en chacun de nous, il en éprouvait une tristesse lugubre. Déjà il se demandait s'il avait été sage dans sa résolution.
Une grande lassitude morale et physique le brisait. Il s'assit au bord du chemin, tournant le dos à la mer qui bat en cet endroit le pied d'une falaise élevée. En face de lui, sur le versant très incliné de la colline, tout un amoncellement de rocs énormes, détachés de la cime par des tremblements de terre, était suspendu, comme dans l'attente d'un signal pour balayer
la route d'une avalanclie irrésistible. Peut-être que la catastrophe allait éclater. Quelle fin sans douleur et sans angoisse! Quel aplanissement immédiat, définitif, irréprochable des difficultés d'une longue vie, si la vie, pour lui,devaitêtre longue I
Il s'amusait à mesurer les blocs à peine en équilibre, à les défier pour ainsi dire, à deviner duquel d'entre eux viendrait la destruction de son être... Mais, au milieu'de ces géants inoffensifs, il aperçut tout un monde fleuri, les cyclamens aux teintes rosées, le thym odorant, les iris bleus, les lis à la corolle d'or. Des papillons en atours de fête, des abeilles au costume laborieux s'agitaient, s'aimaient, se poursuivaient aux pieds de ces monstres. Paul se moqua de lui-même et se retourna vers la mer qui bouillonnait au-dessous de lui entre des rochers noirs. Il songea :
« La mort ne vient pas quand on l'appelle.
On doit faire le chemin... Oui, je te vois; tues là! Un seul mouvement vers l'abîme, et c'est le repos éternel entre tes bras. ))
Il ferma les yeux; un singulier sourire passa sur son visage.
« Non! se dit-il en reprenant sa route. Essayons d'abord... des bras d'une autre. Qui
sait? Tout arrive I Si j'allais être un mari très heureux! »
Son cœur s'attendrissait vaguement à la pensée qu'Ariane pourrait peut-être lui donner quelque bonheur, après tout. Il s'imagina qu'il venait de sentir un premier éveil de sentiment. Tels ces passagers souffreteux qui se croient entrés dans les voies de la dévotion, parce qu'ils se sont réjouis à l'aspect des tours de Notre- Dame des Flots. Pour combien d'hommes, fatigués d'une certaine vie, la chapelle conjugale n'est que la fin du mal de mer!
En rec^evant le bouquet de Heurs sauvages que Paul mit dans sa main, Ariane éprouva presque autant de surprise que de joie. C'était un phénomène si nouveau 1
— Cueillies par vous-même ? demanda-t-elle, n'osant en croire ses yeux.
— Oui, dans le Katopétrès. Ah! quel terrible moment j'ai passé là! Qui peut dire ce que je serais maintenant, si je n'avais pensé à vous?... L'endroit est si bon pour mourir!
— Pour mourir !
En même temps qu'elle répétait les derniers mots de cette déclaration singulière, elle vit l'accablement où se trouvait Paul.
— Mon Dieu ! qu'est-il arrivé ?
— Pardonnez-moi. Jedevrais ne sentir que de la joie. Vous connaissez la dépêche de votre père?
— Oui ; tout s'arrange comme nous le désirons. Il va revenir. Mais pourquoi cette tristesse ?
Il répondit, frémissant encore à la pensée de l'entretien qu'il avait eu avec son chef :
— La grande décision est prise. Tout est fini. A cette heure mon bagage est à l'hôtel.
Avec un élan de joie — chacun d'eux voyait les événements sous des côtés si peu semblables I — elle s'écria :
— Vous avez quitté le Prométhée ?
— Je l'ai quitté, reprit-il d'un air sombre.
Pour vous parler en toute franchise, on m'en a bien un peu chassé. Et voilà pourquoi je... je n'éprouve pas une satisfaction sans mélange. Encore une fois, pardon I
Le dîner, qui attendait, suspendit l'entretien. Bédarride, en même temps qu'il faisait passer à Trianda le télégramme de Marcopoli, avait annoncé qu'il coucherait en ville. Déjà il était débordé I Pour Neuvillars non moins que pour Ariane le dîner fut interminable, d'autant que madame Bédarride les excéda par une verbosité mortelle. Fort heureusement, la bonne
femme, qui ne marchait guère à jeun, pouvait tout juste, après qu'elle avait mangé, franchir la distance qui la séparait de sa chaise longue. Dès qu'elle eut accompli cet effort, Paul et Ariane sortirent ensemble et, sans dire une parole, gagnèrent doucement l'allée de platanes séculaires qui descendait jusqu'au rivage.
La nuit resplendissait autour d'eux, une de ces nuits de pleine lune qu'il faut avoir savourées en Orient pour comprendre jusqu'où peut aller la poésie de la nature. terre privilégiée! Toi seule connais ces moments de calme incomparable, ces heures de trêve où toute sensation pénible, même douteuse, semble ignorée, impossible, inconnue I Tout paraît obéir à un ordre suprême de bonheur ; le moindre phénomène de la vie devient une jouissance. Nulle odeur qui ne soit un parfum ; nul bruit qui ne soit une harmonie. Le soleil et ses ardeurs brutales sont oubliés. Est-il possible qu'à cette minute un seul être connaisse la faim, le froid, la fatigue, la mort? La pensée du lendemain, de ses travaux, de ses douleurs tombe engourdie, en quelque sorte, comme vient de tomber la poussière du chemin sous une haleine humide, toute chargée d'une torpeur délicieuse...
Le jeune marin? si mal disposé qu'il fût à
subir ces influences, ne pouvait y échapper.
Ses nerfs avaient déjà perdu la tension de ces dernières heures pendant lesquelles, plus que pendant toute son existence, il avait senti le malheur do son isolement. Seul pour délibérer, seul pour agir, seul pour subir un traitement sévère 1 La solitude est un poids d'autant plus lourd à supporter que Tâme est plus vide.
Mais il n'était plus seul. Dans le regard de deux yeux tendres, il avait vu son amertume devinée. Sans ouvrir la bouche, avec une hésitation adorable entre le dévouement et la timidité, son amie venait de prendre son bras, et déjà il se sentait consolé, soutenu. Ariane qui ne pouvait le voir dans l'ombre, mais qui l'entendait soupirer, l'entraîna d'une main plus hardie vers le banc qui terminait l'allée et regardait la mer. En ce moment, le visage de Paul fut éclairé par la lumière de la lune ; on put voir ses yeux humides, son visage abattu.
Ces larmes, ce découragement firent oublier tout le reste à la fille de Marcopoli. Faisant asseoir Neuvillars, elle s'assit elle-même à côté de lui et, d'un geste dont il impossible d'exprimer la douceur très chaste, elle appuya la ' tête du jeune homme contre sa poitrine.
— Pleurez, dit-elle à voix basse. Ne vous
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contraignez plus. Je vous comprends si bien 1 C'est votre maison, c'est votre famille que vous avez quittées aujourd'hui, Mais cette demeure où vous êtes entré sera votre demeure. Hélas ! je suis une ignorante, une simple, une naïve, une pauvre petite Turque, en un mot. Qu'importe? A moi seule je vous donnerai le dévouement que pourrait vous assurer le reste du genre humain mis ensemble. Je vous le jure en face de Dieu qui nous voiti
Déjà Paul avait repris possession de lui-même, un peu parce que cette détente lui avait fait du bien, beaucoup parce que la déroute de ses nerfs lui causait quelque honte. En même temps il se demandait si c'était bien lui, Paul de Neuvillars, qui larmoyait sur le corsage d'une demoiselle.
« Que dirait Bédarride, s'il pouvait me voir? Mais aussi quelle journée I Débarqué à midi, fiancé le soir ou peu s'en faut, tout cela sans l'avoir demandé I Vraiment, à certaines heures, les choses vont trop vite I »
Comme il regardait Ariane avant de lui répondre, il découvrit dans son regard une flamme qu'il n'avait pas encore vue dans les yeux d'aucune créature humaine. Alors il prit à son tour dans ses mains cette tête charmante.
la serra contre lui et mit un baiser dans les cheveux bruns qui semblaient frémir sous ses lèvres. Mais il n*osa se risquer jusqu'à la parole. A certains moments l'étreinte muette dispense d'un autre langage les amoureux, soit qu'ils aient trop à dire, soit qu'ils se trouvent à court d'éloquence. D'après la ferveur enthousiaste qui animait Ariane, on devine quelle fut l'interprétation qu'elle sut donner à ce silence,
— Oh I oui 1 toujours I soupira-t-elle. Toujours ainsi 1 Toujours confondus dans une seule tendresse, qui nous tiendra lieu du reste du monde ! Regardez cette lune radieuse : elle nous éclairait un certain soir... Vous en souvient-il? On dansait près de nous ; mais je ne songeais guère à la danse. Nous causions I... Vous m'avez dit : « On meurt donc d'amour chez vous!... »
Elle s'interrompit, avec un grand soupir plaintif; une émotion puissante gonflait sa poitrine. Tout à coup elle se leva et, posant sur les épaules de Neuvillars ses deux mains, elle ajouta d'une voix vibrante, qui semblait appartenir à une autre femme :
— Mourir I... quand on n'est pas aimée, ou quand on n'est plus aimée!... Ah! Dieu!
comme c'est facile !...
— Vous avez raison, dit Paul en tressaillant. A certaines minutes, il est facile de mourir. Je l'ai compris tout à l'heure, au milieu des rophers du Katopétrès. Là, je m'étais arrêté, vaincu par la fatigue de vivre. J'ai regardé le gouffre... C'est un lieu très commode pour sortir de ce monde. Si je n'avais pensé à vous, Ariane, aux douces paroles d'encouragement qui allaient sortir de vos lèvres, je n'aurais pas résisté à la tentation.
Ainsi, Paul avait songé à mourir I Hélas ! il n'était pas question pour lui de mourir d'amour, mais Ariane était trop absorbée par son rêve pour noter la nuance. D'ailleurs, la voix de madame Bédarride venait de se faire entendre au loin.
— Mon Dieu ! s'écria la jeune fille , nous oublions tout; regagnons vite la maison. Quelle heure peut-il bien être?
Mais Paul ne se sentait pas d'humeur à faire des frais pour la consulesse. Il éprouvait un grand besoin de repos, après cette rude journée.
— Non, déclara-t-il habilement. Si je ne dois plus être seul avec vous, je veux être seul avec moi-même. Bonsoir! A demain... chère...
Ariane !
l.E CHEMIN DE DAMAS 129
Pour la seconde fois, il embrassa la jeune fille, avec une sorte de gaucherie où se faisait voir le peu d'expérience qu'il avait de ces pures caresses.
— A demain I... A toujours I murmura-t-elle d'une voix frémissante.
Puis ils se quittèrent, pour plus longtemps qu'ils ne le croyaient l'un et l'autre.
Le lendemain, Neuvillars fit la grasse matinée. Ce n'était pas que sa chambre de VHôtel des Étrangers fût un séjour incomparablement délicieux. Mais là, du moins, il était à l'abri de toute rencontre avec ses camarades. La vue de son propre uniforme, jeté sur un fauteuil, lui causait déjà une angoisse insurmontable.
Dans un demi-sommeil, il se demandait si le télégramme annonçant le retour de Marcopoli, avec son fîrman, n'allait pas arriver bientôt, de façon que lui-même pût faire sa demande, et prendre rang comme fiancé. En même temps il cherchait les noms des personnes qu'il dési-
gnerait comme pouvant fournir des renseignements sur son propre compte, lorsque le père d'Ariane lui demanderait ses références.
Un coup frappé à sa porte le tira de ses méditations. La clef joua dans la serrure. Un jeune homme trop joli, trop souriant, trop pommadé dans sa brune chevelure, trop frisé dans sa moustache, trop élégant dans sa jaquette neuve, parut sur le seuil.
— Monsieur, dit-il à Neuvillars, voulez-vous me permettre de vous embrasser ?
— Non, monsieur, répondit assez rudement le marin, car je pense qu'il y a méprise.
Le nouveau venu laissa retomber ses bras, mais son sourire s'éclaira encore.
— Quoi! vous ne vous souvenez plus de Spiridon? cria-t-il avec des intonations sonores.
En un clin d'œil Paul se souvint, et même il songea que Spiridon était cause de son départ du Prométhée et de bien d'autres aventures.
— Monsieur, dit-il sans le moindre enthousiasme, je vous remercie de votre visite, et je me tiens pour embrassé. Mais ne craignez-vous pas que le Gouverneur?...
— Le Gouverneur ? Il est en congé, et ne
reviendra plus, répondit Spiridon, en prenant une chaise- Vous ne savez donc rien? Son Excellence va recevoir de l'avancement.
— Et mademoiselle Makboulé? Recevrat-elle aussi de l'avancement ?
— Elle est en Egypte depuis quelques semaines, chez une tante. Elle va se marier. Moi aussi, d'ailleurs. J'épouse une cousine, à Constantinople, et dois habiter chez son père, un des hauts fonctionnaires chrétiens de la Sublime Porte. Cette union me donne quelque influence. Le séjour de Rhodes ne m'est plus interdit. J'ai débarqué hier soir. C'est à vous que revenait ma première visite, puisque les Marcopoli sont à Trianda. Hélas ! monsieur, qu'ai-je appris? J'ai le malheur d'être en opposition d'intérêts avec le père d'Ariane.
Alors Spiridon fit comprendre qu'il était, qu'il devait être opposé au «Colosse» partons les moyens. L'entreprise aurait pour premier résultat la ruine de la Compagnie grecque, déjà privée de l'escale de Rhodes, à la suite d'incidents que Neuvillars connaissait mieux qu'un autre. Mais Spiridon, qui brillait par la reconnaissance, ne l'entendait pas ainsi. Dès qu'il avait connu les projets en cours, c'est-àdire une semaine plus tôt, il avait écrit à son
futur beau-père, le priant d'user de toute son influence pour empêcher la signature du firman.
— Certes, conclut-il, j'éprouve un véritable chagrin à me poser en adversaire de Marcopoli. Mais, après tout, il n'en sera pas plus pauvre. Et qui peut dire ce qui adviendrait des capitaux qu'il compte engager dans le « Colosse »? Quant à vous, mon devoir était de vous prévenir loyalement. Réfléchissez avant d'aller plus loin. Car on m'a dit que vous songiez à prendre part à l'entreprise.
c Avant d'aller plus loin ! se répéta Paul quand son visiteur fut parti. La phrase est jolie à entendre, pour un homme qui vient de compromettre sa carrière et de prendre femme, ou peu s'en faut! Comment pourrais-je aller plus loin, si ce n'est en exécutant le saut du Katopétrès? »
La réflexion n'empêchait pas Neuvillars de s'habiller précipitamment, comme un homme qui court au feu. Son château d'Espagne brûlait, catastrophe d'autant plus grave qu'il no possédait que celui-là. Dès qu'il fut présentable, il courut chez Bédarride, et l'impression produite par les nouvelles qu'il apportait ne fut pas de nature à dissiper ses craintes. Au premier moment le consul fut atterré et, s'il se
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remit du premier choc, on put voir que cette considération surtout lui rendait le sangfroid: rien de perdu, pour lui-même, sinon des espérances.
Paul, qui perdait quelque chose de mieux, laissa voir une mauvaise humeur voisine de l'irritation. Bédarride courba la tête pour toute réponse.
— Mais enfin que dois-je faire, moi ? questionna le jeune homme. Dites au moins quelque chose. Ma situation va devenir telle que je n'oserai plus me montrer nulle part.
Ces mots soulignés d'un geste firent dresser l'oreille au consul.
— Vous avez-vu Ariane? demanda-t-il.
— J'ai passé la soirée d'hier à Trianda.
Les deux augures se regardèrent un instant,
mais ils n'avaient pas envie de rire. Tout à coup Bédarride se frappa le front :
— J'y songe, dit-il. Nous n'avons qu'un parti à prendre. Le bateau pour Constantinople démarre dans la journée. Allez rejoindre Marcopoli et conférez ensemble. Après tout, Spiridon n'est peut-être qu'un farceur. Diraiton pas qu'il épouse une fille du Sultan I Allez, mon ami ; préparez vos malles. Je vais m'occuper de votre passeport. Quant à
votre permission, elle n'est que trop en règle. Neuvillars hésitait. Bédarride, qui tenait à s'en débarrasser, comme fait le médecin d'une ville d'eaux pour un malade en mauvaise voie, trouva cet argument :
— Voyons les choses au pire. Vous pourriez, si réellement l'affaire est tombée dans l'eau, prendre le train pour Paris et précéder votre demande de congé au Ministère, afin de l'annuler.
— Mais partir comme un voleur... sans dire adieu... à personne?
Bédarride comprenait les moindres pensées de son interlocuteur. Il voyait bien que Paul ne désirait qu'une chose : partir sans retard — et sans adieux.
— Vous savez bien que les bateaux sont rares, dit-il. Ne manquez pas celui-ci.* D'ailleurs, pour vous éviter jusqu'au moindre reproche, je vais envoyer un exprès à Trianda. J'expliquerai ce qui se passe, et je demanderai de votre part si l'on a des commissions pour Marcopoli.
Ainsi fut scellé le destin d'Ariane. Quand elle apprit, par le billet quelque peu embrouillé de Bédarride, le départ qui allait avoir lieu, elle ne fut pas très étonnée, mais surtout nullement attristée, car elle trouvait tout simple
que Paul ne voulût pas la revoir sans s'être entendu avec son père. Elle courut à son bureau, prit une photographie d'elle-même, et écrivit cette simple ligne sur un coin de l'image :
Ariane à son fiancé. Puis, ayant remis ce simple message à l'envoyé qui attendait, elle remonta dans sa chambre pour pleurer de joie. Enfin, ses larmes séchées, elle se rendit à l'église de Crémasti et, devant la célèbre image de la Panaghia, fit une illumination de cierges pour remercier Dieu qui lui préparait tant de bonheur.
Au même instant, le voyageur sortait du port. Afin de n^ pas revoir le Prométhée^ qu'il regrettait à cette heure comme un exilé regrette sa patrie, Neuvillars s'était enfermé dans sa cabine plus que modeste, et, le front dans ses mains, se livrait à un examen de conscience qui ressemblait aussi à l'inventaire d'Une liquidation désastreuse. Près de lui, comme une des pièces du dossier, la photographie qu'on venait de lui remettre étalait sa dédicace: Ariane à son fiancé,
Marcopoli, prévenu par une dépêche, attendait Neuvillars, avec d'autant moins de plaisir que l'affaire du « Colosse» était morte et enterrée depuis quelques heures. Quels motifs
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avaient pu décider le voyage du jeune marin?
Il n'était donc plus sur le Prométhéel Qu'espérait-il ? Que voulait-il ? Cet homme à la beauté froide et au regard plein de volonté, toujours maître de lui-môme, inquiétait le père d'Ariane depuis trois jours. L'échec des né-^ gociations entamées avait donné au vieux Grec la prudence qui distinguait son compatriote Nestor. Il accueillit son visiteur avecpolitesse, mais il le laissa parler avant de direun seul mot.
Tout au contraire, Paul se hâta de prendre ses positions. En quelques phrases très nettes, il résuma les deux derniers jours qu'il avait passés à Rhodes : le télégramme reçu par Bédarride, le congé demandé au Ministre, la boutade exaspérante du commandant, la rupturesurvenue et, pour finir, l'entrée en scène, malheureusement trop tardive, de Spiridon.
Il ne laissa qu'un point dans l'ombre : son^ entretien avec Ariane. Passer toute so vie à: Rhodes, sans autre fortune que la dot qu'on»
lui compterait, sans autre distraction que l'élevage des vers à soie et le trictrac de Bédarride,. c'était un avenir dont il ne pouvait être enthousiasmé. Cependant il était résolu d'agir en honnête homme, d'après l'idée un peu large
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qu'il se faisait des devoirs d'un honnête homme dans son cas. Si Marcopoli se tenait pour engagé à lui donner sa fille malgré tout. Paul ne comptait pas se dérober, quelque pût être la rigueur du sacrifice. De son côté, pendant l'exposé de Neuvillars, Marcopoli se disait :
« L'homme que voici n'est point une bête.
Il va prétendre que sa situation est compromise par ma faute et, comme indemnité, il me demandera ma fille. L'affaire n'est pas tant mauvaise pour un homme qui n'a rien I »
Quand Paul eut achevé ce qu'il avait à dire, le silence régna. Les parties s'observaient. Tels deux passants qui se croisent à la brune, en un lieu désert, chacun croyant que l'autre va crier : « La bourse ou la vie I » S'il ne s'était agi en réalité du cœur et de la vie d'une femme, on pourrait dire que la situation était comique.
Cependant Marcopoli ne pouvait pas se taire toujours. Il conta l'échec irrévocable subi le matin même, versant d'abord mille imprécations contre les fonctionnaires qui avaient trahi leurs promesses.
— Quel pays ! Croiriez-vous que d'un simple projet industriel on voulait faire un complot pour l'affranchissement de Rhodes? En tout cela,
LE CHEMIN DE DAMAS i39
je reconnais maintenant les intrigues de Spiridon. J'ai vu l'heure où j'allais coucher en prison, comme si j'étais un autre Botzaris.
Grâce à Dieu I on me laisse partir, ou plutôt on m'enjoint de partir sur le prochain paquebot, c'est-à-dire demain. Vous ne savez pas quel crime c'est pour un homme, chez nous, que d'avoir effrayé le Gouvernement I
— Je me demande lequel est le plus effrayé de vous deux, répondit Neuvillars. Précisément votre ami Bédarride me disait : « Pourvu qu'il ne se laisse pas intimider ! »
Ces mots détournèrent aussitôt la mauvaise humeur de Marcopoli sur le consul.
— Ah ! Bédarride ! 11 saura ce que je pense de lui et de ses habiletés. Si j'avais réussi, tout l'honneur lui revenait, sans parler du bénéfice. Maintenant il criera partout que j'ai perdu l'affaire. J'aurais voulu l'y voir ! Encore, moi, j'en suis quitte pour les frais d'un voyage. Mais vous ? Cet homme est absolument responsable, seul responsable de ce qui vous arrive. Qu'il vous donne au moins un conseil pour sortir d'embarras 1
— Il m'en a donné un, fit Paul en réglant sa respiration comme un acteur qui joue un passage difficile. D'après lui, je devrais prendre
le train ce soir pour arriver au Ministère avant ma lettre. Dans ce cas, tout se bornerait pour moi à quelques jours de congé. Seulement... il est probable qu'on ne me renverrait pas au Prométhée,
Neuvillars n'attendit pas longtemps l'effet du coup de sonde qu'il venait de donner. Marcopoli était déjà debout, battant des mains.
— A la bonne heure ! Voilà qui me réconcilie avec Bédarride. N'hésitez pas, mon ami. Quelle heure est-il ? Juste assez de temps pour fermer votre valise, descendre à Galata et traverser la Corne d'Or. Préparez vos bagages.
Moi, je cours chercher une voilure et je vous accompagne, comme interprète, jusqu'au wagon .
— J'aurais voulu du moins écrire, ne fût-ce que deux lignes, à mademoiselle Ariane... balbutia Neuvillars. Je ne lui ai pas dit adieu en quittant Rhodes.
C'était le dernier effort de la conscience domptée, la dernière escarmouche avant la capitulation. Le secours pouvait encore venir pour Ariane. Un mot de son père pouvait couper la retraite au fugitif. Mais ce mot ne fut pas prononcé.
Le vieillard balbutia, lui aussi, d'une voix troublée :
LE CHEMIN DR DAMAS lit
— Je prends tout sur moi. Soyez tranquille; Ariane comprendra que. que... que vous êtes, comme disent les marins, dans le cas de force majeure.
Quand ces deux hommes prirent congé l'un de l'autre, ils étaient également satisfaits. Chacun d'eux conservait ce qu'il aimait le mieux au monde. Marcopoli gardait sa fdle et Neuvillars gardait sa liberté. L'heure était proche où ils devaient regretter de ne pouvoir effacer cette minute de leur vie, au prix de tout ce que l'être humain peut donner de plus précieux. Mais, hélas ! Méphistophélès luimême, qui peut rendre la jeunesse avec son avenir, reste sans pouvoir en face du passé et de ses fautes !
Si Neuvillars, au lieu de se cacher dans sa cabine, fût resté sur le pont du paquebot qui l'emportait loin de Rhodes; s'il eût observé une dernière fois le Prométhée sur le point de disparaître, il aurait vu des flocons de fumée noire couronner la (5heminée du croiseur, indice d'un départ imminent. Le télégraphe avait donné des ordres. Peu après le coup de canon du soir, le navjre de guerre s'ébranla doucement, le cap sur le nord-ouest. Le surlendemain au point du jour, il ralliait sa division à Salonique. Vers neuf heures, le commandant Guérin faisait son rapport à l'amiral, expli-
quantcefait peu ordinaire d'un officier du bord laissé à terre, sous prétexte de santé.
L'amiral donna raison à l'officier supérieur, demanda le dossier de l'enseigne, l'apostilla de bonne encre et, le soir même, l'expédia au Ministère avec les plis concernant la mission spéciale du Prométhée. Cette avance de plusieurs jours devait déjouer toutes les prévisions de Neuvillars. Quand celui-ci pénétra dans le cabinet du directeur de qui relevait son affaire, il comprit, au seul geste lui désignant un siège, qu'il arrivait après sa demande de congé.
— Vous êtes bien pressé, monsieur I lui dit le haut fonctionnaire. Vos pièces ne sont chez moi que d'aujourd'uui. Mais soyez tranquille, on ne vous retiendra pas de force. Tout le monde est d'accord pour vous laisser partir.
Paul fut atterré. La porte s'ouvrait devant lui, toute grande, alors qu'il venait pour obtenir qu'elle restât fermée.
— Toujours ma chance I murmura-t-il à demi-voix.
C'était le moment de pratiquer ces vertus des pauvres et des petits : l'humilité et la patience. Il s'y essaya de son mieux, disant franchement la vérité, racontant les espoirs qu'on avait fait naître en lui, ses rêves d'avenir, ses
déceptions, hélas! Il conclut en demandant l'autorisation de reprendre son service. Mais il lui fallut d'abord entendre un sermon en règle, où les textes de l'Écriture étaient remplacés par les extraits non moins infaillibles de son dossier. Tous ses crimes y figuraient, depuis son goût immodéré pour la peinture, jusqu'à l'incident diplomatique dont il avait failli être la cause. Entre temps on l'informa qu'il était d'un caractère désagréable, qu'il n'avait pas su gagner la sympathie de ses chefs, qu'il vivait comme un ours et qu'il ne tenait pas à sa carrière.
Sa provision de patience était à bout. Il -commit la faute de discuter et l'imprudence d'avoir de l'esprit, ce qui lui valut de s'entendre dire qu'il avait toujours passé pour un mauvais esprit. Comme il faisait remarquer avec une douceur suspecte que tout le monde n'a pas la chance d'être une bête, son interlocuteur, sans répondre et sans rien décider, pressa du doigt le bouton d'une sonnerie.
C'était la fin de l'audience. Cette fin, véritablement un peu trop brusque, lui ôta la faible portion d'empire sur lui-même qui lui restait. Tout plutôt qu'une carrière qui expose un homme à de pareilles avanies !
— Où pourrais-je trouver du papier et des plumes? demanda-t-il à l'huissier de service dans l'antichambre.
Moins d'un quart d'heure après, il descendait Tescalier, laissant derrière lui sa démissions en bonne et due forme.
Pendant ce temps-là, Marcopoli causait avec sa fille, sous l'allée des platanes de Trianda.
— Ma chère enfant, disait-il, nous avons été^^ dans cette affaire, trois fous et un sage. Les fous sont toi, ton père et Bédarride ; mai& celui-ci a été le plus coupable. Ce rêveur dangereux m'a tourné la tête en me montrant de»
millions. 11 te l'a tournée, pas trop, j'espère,, en te montrant un mari. Eh bien I ma chère^ nous nous sommes trompés; j'ai dû me rendre à l'évidence. Qu'ai-je fait alors? J'ai repris le bateau et me voici. Est-ce que je pleure les millions entrevus? Non; car je me retrouve avec ce qui était pour moi la fortune, il y a deux mois. Si, par hasard, tu regrettais, quelque chose, toi aussi, que mon exemple t'instruise. Qu'y a-t-il de changé dans ta vie? Ne suis-je pas là? Tes amis, tes amies, tes promenades, tes pauvres, tes fleurs... que te manque-t-il de tout ce qui faisait ton bon-^ heur avant ces histoires ? Dans quelques jours
nous n'y penserons plus. N'est-ce pas, mignonne, tu vas faire comme ton père? Tu vas reprendre le bateau ?
Ils étaient en face du banc où, la semaine précédente, Ariane avait soutenu le découragement, essuyé les larmes de celui qu'elle nommait son fiancé dans la foi de son cœur.
— Asseyons-nous, dit-elle, car chacun de ses pas lui coûtait un grand effort.
Une accablante surprise l'écrasait. Quand son père lui avait dit quelques minutes plus tôt : (( Nous avons à causer sérieusement », ce n'était pas une homélie qu'elle se préparait à écouter. Hélas! le seul nom qu'elle avait espéré entendre, et qu'elle n'avait pas entendu, c'était le nom qui bourdonnait dans ses oreilles, au milieu d'un bruissement intérieur plus fort que le murmure des vagues froissées sur les galets. Pourquoi n'avait-on pas parlé de Paul? Tournant vers son père des yeux égarés par l'angoisse, elle put seulement articuler :
— Et... monsieur de Neuvillars?
— Ah I celui-là, c'est le sage, répondit Marcopoli sans être étonné de la question, car il l'attendait. Ce jeune homme n'a pas de famille, pas de fortune. Il s'agissait pour lui de trouver tout cela... Eh bien, en quelques minutes, sans
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une hésitation, sans une plainte, son sacrifice s'est accompli. Déjà sa demande était envoyée pour un congé. Sur l'heure il est parti pour la France, afin de retirer sa lettre. Il voulait t'écrire, mais les minutes étaient comptées. Je me suis chargé des explications : elles sont bien simples. Notre vie se passe à faire des projets irréalisables !
Le corps d'Ariane s'abandonnait lentement sur la poitrine de son père. Celui-ci ouvrit les bras, pensant que sa fille cherchait ces caresses qui consolent un enfant dont le désir est contrarié. Mais peu à peu le poids qu'il avait à soutenir devînt très lourd et réclama toute sa force ; ce n'était pas un enfant qu'il avait dans les bras, c'était une femme évanouie.
Quand elle ouvrit les yeux, elle était couchée sous les blancs rideaux de sa chambre. Son père, dont les joues étaient baignées de larmes, renvoya tout le monde d'un geste et, s'agenouillant au chevet de la! pauvre créature, il murmura dans son oreille :
— Écoute, ma bien-aiméel... je ne savais pas!... Si j'avais sul... Il n'attendait qu'un signe pour parler... et moi je n'ai pas voulu faire ce signe. Alors il est parti. Que pouvait-il me dire ? Quel argument pouvait- il invo-
quer en sa faveur ? Je l'encourageais si peu ! Les paupières d'Ariane étaient retombées.
Elle répondit d'une voix sans vibration, pareille à la voix d'une femme parvenue à l'extrême vieillesse :
— Il pouvait vous montrer certain portrait... signé du nom de votre fille... et alors... vous auriez dit oui.
— Eh bien I Je le dirai, ce oui. Sois tranquille; sois heureuse. Tu l'aimes? je te le donne. Voyons ! Quand part le prochain bateau ? Mon Dieu I seulement dans une semaine. Enfin, il emportera ma lettre pour ce jeune homme... Mais calme- toi, guéris-toi, ma fille, ma chérie, mon enfant!... Que veux-tu? Que puis-je faire?...
Elle avait toujours les yeux fermés, trompeuse apparence que démentaient les mouvements désordonnés des sourcils, contractés et détendus sans relâche, comme sous l'action d'un courant électrique. Enfin elle regarda son père; mais il était impossible de voir sur son visage morne si l'espoir était entré de nouveau dans son cœur. Elle dit, sans verser une larme, sans essayer un sourire :
— Je voudrais aller à Vary.
Ce lieu pittoresque, situé à plus de trois
heures de la ville, était le séjour favori d'Ariane. Son père y possédait un domaine important, composé d'une maison bourgeoise et de plusieurs métairies. Toutefois, à cause de l'éloignement, il n'aimait pas à y résider pour plus d'un jour. Déjà, quand elle avait perdu sa grand'mère, la jeune fille s'était réfugiée dans cette solitude pour pleurer, pour se souvenir à son aise. Là elle s'était remise d'un choc presque mortel. Aussi le vieillard n'hésita pas devant la prière qu'il venait d'entendre.
Sur la fin de l'après-midi, le père et la fille montaient à cheval et s'engageaient sur la route mal entretenue qui longe la côte. Après avoir traversé le village de Trianda, ils parvinrent à Crémasti, et la malheureuse Ariane détourna la tête pour ne pas voir la vieille chapelle où, quelques jours plus tôt, sa main avait allumé tant de cierges pour obtenir un heureux voyage à « son fiancé ». Ils laissèrent derrière eux les ruines de l'ancien palais des Grands Maîtres, passèrent un torrent à peine humide et aperçurent au loin, dans la plaine, l'éblouissant village de Maritsa, dont les maisons blanches ressemblaient à des amas de neige oubliés par un hiver d'une rigueur inconnue. Peu après ils quittaient la grande route et pénétraient
dans un espace planté de vignes et d'arbres de toute sorte, déjà chargés de figues, d'oranges, de citrons, de grenades. C'était Vary.
Des serviteurs, envoyés d'avance avec les bagages, finissaient de préparer les chambres et de cuire le dîner. Mais Ariane fit en vain des efforts pour porter quelques morceaux à sa bouche. Comme elle demandait la permission de se retirer, sous prétexte de fatigue, son père lui dit, afin de secouer la torpeur où elle restait plongée depuis le matin :
— Repose-toi. Nous écrirons demain la fameuse lettre. Je compte sur toi pour m'aider, car, à moi tout seul, je ne saurais comment dire à un jeune homme : « Monsieur le discret, vous ne m'avez pas demandé ma fille, mais je vous la donne. » Tu conviendras que c'est un thème peu facile à traiter?
La plaisanterie fut impuissante à ramener l'ombre d'un sourire sur le visage d'Ariane.
Elle répondit, sans regarder son père :
— Nous avons le temps, puisque le bateau ne part que dans huit jours.
Le lendemain elle parut beaucoup réfléchir.
Elle s'était réfugiée dans sa retraite favorite, un belvédère construit à quelque distance de la maison, sur le versant du mont Paradis.
Tantôt on aurait pu croire qu'elle lisait. Tantôt elle semblait admirer le panorama déroulé devant elle : la côte fleurie comme un jardin, Crémasti, Trianda, Néohori, le bras de mer pareil à un cristal bleu, les montagnes azurées du continent. Mais ses yeux ne voyaient rien ; son esprit lassé, faible à cette heure comme celui d'un malade, n'avait qu'une pensée. Elle répétait la seule question qu'elle n'avait cessé, depuis vingt-quatre heures, de se poser à ellemême :
« Pourquoi n'a-t-il pas parlé à mon père?
Pourquoi ne m'a-t-il pas demandée ? »
Hélas 1 elle ne pouvait imaginer une réponse consolante. Elle cherchait dans sa mémoire chacun des mots tombés des lèvres de Paul depuis leur première rencontre, mais surtout pendant cette soirée de Trianda... Paul avait parlé de tant de choses, de sa destinée malheureuse, de sa solitude, de son découragement, du désir qu'il avait eu de mourir ! Il s'était plaint, il avait pleuré, il avait permis qu'on essuyât ses larmes, il avait reposé sa tête sur un cœur palpitant d'amour, — mais il n'avait pas prononcé lui-même la solennelle parole.
Non, pas une fois il n'avait dit : « Je vous aimel » Et il s'était décidé à partir « en
quelques minutes, sans une hésitation, sans une plainte !... »
Marcopoli connaissait sa fille. Pendant toute cette journée il ne chercha point à la disputer à sa rêverie. Le soir il lui dit encore :
— Nous écrirons demain. Je sortirai de bonne heure, à cheval, pour visiter le domaine. Veux-tu m'accompagner ?
Elle refusa doucement. Que lui importaient, dans son horrible incertitude présente, la récolte des oliviers, les espérances des vers à soie? Prête à s'étendre sur sa couche, non pour dormir, hélas ! son cœur désolé se tourna vers Dieu :
tt Seigneur! pria-t-elle, envoyez-moi la lumière. Si je savais qu'il souffre, lui aussi!... »
Elle devait apparaître bientôt, la lumière demandée !
Au matin, après une autre nuit d'insomnie, Ariane se sentit tellement brisée par la fatigue et par l'angoisse qu'elle fit demander son père, décidée à lui tout dire, à le prendre pour juge entre son amour et sa crainte de n'être pas aimée. Le sort était contre elle! Déjà Marcopoli avait quitté la maison. Alors elle se leva et voulut gagner son belvédère; mais elle sentit
bientôt qu'elle ne pourrait gravir la pente de la colline. Ses pas l'avaient portée jusqu'au grand bassin de pierre, où se déversait l'eau pure et fraîche d'une source venue de la montagne. Un mûrier, plusieurs fois séculaire, ombrageait la fontaine et le gazon voisin de ses branches, trop lourdes pour le tronc vermoulu, et supportées par des pieux rustiques. Sous cette ramure impénétrable, une ombre épaisse régnait. Là, sur un banc formé d'un vieux linteau encore chargé d'armoiries, l'infortunée se laissa tomber avec une sourde plainte, se demandant si la vieillesse n'avait pas commencé pour elle, s'étonnant si jamais ses forces pourraient revenir, tant sa faiblesse était désespérante.
Un troupeau de brebis qui venait boire à la source fut pour elle une distraction. Pauvre Ariane! l'heure était proche où une énergie surhumaine lui serait rendue. Elle ne prévoyait pas tout ce qu'elle aurait la force d'accomplir avant que ce troupeau revînt se désaltérer à la même place, l'heure venue de regagner l'étable pour la nuitl...
« Mon bien-aimé! pensa-t-elle en fermant les yeux. Que vous ai-je fait? Pourquoi êtes-vous si cruel? »
Qu'elle pût aimer sans être aimée, c'était une chose qui ne lui paraissait pas encore tout à fait possible. Les monstrueuses réalités de notre destin ne se manifestent que dans la sombre expérience du malheur. Telles ces corolles qui ne s'ouvrent qu'au coucher du soleil : toute expérience humaine est un crépuscule.
Tandis qu'Ariane oubliait le reste du monde, un soupir sembla s'échapper du feuillage du vieux mûrier. Elle se retourna. Sans être entendue, Aphrodite venait de se glisser près de son ancienne maîtresse.
— Que me veux-tu? fit cette dernière un peu rudement, car à cette heure elle ne pouvait supporter que la solitude.
— kokona, répondit la jeune paysanne en tombant à genoux ; pardonnez-moi I Permettez que je rentre chez vous. Si vous saviez comme je suis rudoyée par les miens, comme je suis battue, depuis que le tchélébi m'a renvoyée 1 A moins que la Vierge n'adoucisse votre cœur, je n'ai plus qu'à mourir!
Un frémissement passa dans les yeux d'Ariane ; son beau front s'inclina. Le mot qu'elle venait d'entendre sortit de ses lèvres comme une plainte :
— Mourir ! . . .
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Puis elle fit un mouvement pour reprendre possession de sa volonté et, regardant la paysanne :
— Relève-toi, pauvre malheureuse ! Mais comment pourrais-jete garder dans ma maison, toi qui passes les nuits à vagabonder comme une
-coureuse du port?
— Hélas! j'ai été coupable. Mais j'ai reçu assez de coups, je suis allée dormir assez souvent l'estomac vide, pour que ma faute soit expiée !
— Tu y retomberas à la première occasion.
— L'occasion ! reprit la jeune servante avec la naïveté de son ignorance morale. Je n'ai plus à craindre l'occasion. Mon amoureux est parti.
— Sotte créature! N'as-tu donc pas entendu assez souvent les plaintes de tes pareilles? On vous courtise en vous promettant le mariage, et puis on se moque de votre cœur crédule.
Aphrodite releva la tête avec un orgueil qui peut révolter nos consciences civilisées; mais elle n'en savait pas plus.
— On ne s'est pas moqué de moi, dit-elle. Je n'étais pas sotte jusqu'à croire qu'un officier de marine m'épouserait.
A ces mots, Ariane serra les lèvres et ferma les yeux pour s'affermir contre l'horreur suprême, ainsi qu'elle eût fait avant de présenter sa tête au bourreau. Depuis plusieurs jours elle subissait une cruelle torture. Mais, dans les imaginations les plus désolantes de ses insomnies, elle n'avait rien imaginé de pareil au coup dont elle n'était plus séparée que par un mot, une phrase, qu'elle prononça d'une voix aussi mourante que si la hache avait dû l'interrompre :
— Le nom de cet homme?
Aphrodite n'hésita point à répondre et ne s'étonna pas du silence qui suivit sa réponse. Pendant cette minute, troublée seulement par le bruit de l'eau qui tombait dans le bassin, Ariane eut le temps de franchir l'abîme qui ^pare la raison de la folie. Elle était folle — Dieu l'a vu et l'a ainsi jugée — quand elle murmura en français, lentement, comme dans une sorte de délire :
— C'est donc pour cela qu'il n'est pas entré... le soir où j'écoutais le rossignol... Non I il ne se moquait pas d'Aphrodite...
Une dernière fois, avant de congédier cette créature à demi sauvage, elle promena sur toute sa p3rsonne un regard curieux, chargé d'une
admiration très humble. A deux reprises elle répéta, dans sa langue ordinaire :
— Comme tu es belle !... Comme tu es belle I... Je n'y avais point fait attention.
Un triste sourire sépara les lèvres rouges de la paysanne. De tout ce drame, encore inachevé, son esprit ne comprenait qu'une péripétie.
— Hélas! soupira-t-elle. Que sert la beauté à mon pauvre corps, s'il doit être meurtri comme l'échiné d'une bête de somme?
Cette plainte fit tressaillir Ariane d'un frisson étrange. Elle tira sa bourse, y chercha vivement les pièces d'or qu'elle contenait et les jeta dans la robe de son ancienne servante, en lui disant :
— Même si tu étais un chien qu'il aurait caressé une fois, je ne permettrais à personne de te battre. Porte ceci à ton père de ma part, à condition qui ne lèvera plus la main sur toi.
— Mon père prendra les medjidiés et me battra tout de même, kokona.
— Viens avec moi, alors.
La fille de Marcopoli quitta son banc et s'engagea dans un sentier qui contournait la montagne. Elle semblait avoir oublié toute fatigue et marchait rapidement. Bientôt elle parvint
à une maisonnette, solidement construite et surmontée d'une terrasse en guise de toiture. Des lauriers-roses, croissant au bord d'une petite mare, cachaient à demi la chaumière dont la porte était ouverte. Ariane y pénétra, tandis que sa compagne, ainsi qu'un pauvre chien qui craint le fouet, restait à l'écart.
Faiblement éclairée d'un jour douteux, la chambre qui occupait toute la maison paraissait vide. Une petite lampe suspendue à la voûte, en face d'une enluminure qui prétendait retracer une légende sainte, donnait au lieu l'aspect d'un oratoire misérable. Mais, au bruit léger des pas de la jeune fille, un homme se souleva du banc où il reposait, près d'une surélévation de l'aire battue, foyer primitif qui laissait voir l'étincelle rouge d'un tison mouranf. C'était le père de la servante chassée. Il se tint debout, sans parler, rempli d'espoir à la vue de sa jeune maîtresse dont les premières paroles le firent tressaillir, car il ne reconnaissait plus la voix de la kokona Ariane.
— Écoute, Gregori. Je suis venue te dire qu'il ne faut plus battre ta fille. Je te le défends. Plus jamais tu ne seras dur pour elle, plus jamais! Viens, et lève ta main droite en face de l'Image.
Dominé par une sorte de stupeur, le paysan jura, s'étonnant en lui-même de ce serment réclamé pour si peu de chose. Alors mademoiselle Marcopoli appela celle que Neuvillars avait admirée. Elle lui dit :
— Ton père te pardonne; et moi je te pardonne aussi... Moil... Il faudra bien, maintenant, que Dieu m'accorde ma grâce... N'oubliez pas mes paroles, vous deux, ni cette visite que je viens de vous faire.
Elle s'éloigna, montrant d'un signe qu'elle ne voulait pas être suivie. Jamais, depuis qu'elle était au monde, nul ne l'avait vue marcher de ce pas vif, saccadé, automatique.
— Sellez mon cheval, dit-elle au serviteur qu'elle trouva dans le vestibule de sa maison, quand elle y rentra.
Elle avait donné cet ordre sans s'arrêter, comme pressée par une affaire urgente. Le désordre effroyable de ses idées, de son jugement, de sa volonté faisait des progrès rapides.
Seule, une éblouissante certitude la noyait de ses rayons : ni l'épaisseur du globe, ni la mort elle-même n'auraient pu la séparer de son amour autant qu'elle venait d'en être séparée.
Dans sa chambre elle s'assit pour écrire une
lettre. Jamais sa plume n'avait couru si prompte, et l'on peut dire que les dernières lueurs de sa raison jetèrent leurs clartés sinistres sur ces pages bientôt couvertes. Elle hésita seulement quand il fallut écrire l'adresse ; puis, comme si elle eût répété la phrase dictée à son oreille par un invisible conseiller, elle murmura :
— Au Ministère... en effet... on lui fera parvenir...
Deux minutes plus tard, on pouvait la voir galoper sur le chemin inégal et raboteux qui conduit à la ville. Vingt fois son cheval fut sur le point de s'abattre ou de s'emporter ; mais les bras d'Ariane semblaient devenus de fer, et cette course vertigineuse complétait l'ivresse commencée par le chagrin. En moins d'une heure elle était à Rhodes, seul point de l'île qui possède un bureau pour les lettres. Elle remit la sienne au commis loqueteux ; puis, sans laisser à son cheval une minute pour respirer, Técnjère reprit sa course. Vers le milieu du Katopétrès, à l'endroit où la corniche est le plus élevée au-dessus de la mer, elle s'arrêta, mesurant des yeux la profondeur du gouffre, ainsi que l'avait fait « son fiancé », quelques jours plus tôt. Elle répéta les paroles
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qu'elle avait entendues tomber des lèvres de Neuvillars, tandis qu'elle le serrait sur son cœur:
— C'est un lieu très commode pour sortir de ce monde...
Pas si commode peut-être, jeune homme; car les pêcheurs, attirés par la vue de deux masses noirâtres que le flot remuait doucement trouvèrent un voile de gaze roulé comme un bandeau sur les yeux du cheval. Celui-là ne voulait pas mourir!
Plus d'une semaine après cette catastrophe, Neuvillars décachetait deux plis apportés du Ministère. Le premier lui annonçait qu'il n'était plus officier de marine ; quant au second, timbré de Rhodes, le destinataire ne l'ouvrit pas sans appréhender une longue scène par correspondance. Mais il se trompait, en cela du moins que la scène était fort courte. Dans ces lignes — étranges et passionnées comme l'avait été son cœur — Ariane Marcopoli envoyait son adieu suprême à celui qu'elle avait aimé trop ardemment et trop vite :
tf Dès l'instant où, pour la première fois, j'ai
rencontré ton regard, mon malheur a pris naissance. Pourquoi ne m'as-tu pas détrompée quand je te croyais noble, généreux, loyal ?
Pourquoi ne m'as-tu pas dit : « La plus cruelle vengeance qu'une ennemie puisse appeler sur son ennemie, c'est de m'aimer ? » Pourquoi m'as-tu laissé croire que le parfum des fleurs t'attirait chez nous, quand tu venais y respirer l'odeur de Tétable!... Pourquoi soulevais-tu les épaules avec moquerie, en disant : « Il est donc vrai ? en ce pays on meurt d'amour ? »
Comment n'as-tu pas vu que tu perdais mon âme?
:i Je t'attends au tribunal de Dieu. C'est là que tu seras jugé avec moi. Aussi, pour assurer ta condamnation, ai-je voulu partir la première. Là, il n'est plus possible de mentir. Là tu ne pourras plus faire prévaloir de fausses raisons. C'est là que crient vengeance les âmes qui ont été trompées.