ARIANE
Peu d'hommes ont connu de choc comparable à celui qui venait de frapper Neuvillars, et qui le laissa, pendant plusieurs minutes, frissonnant de la tête aux pieds. Tout un monde de choses dont il ignorait l'existence,
OU qu'il considérait comme de poétiques conventions, se révélait à lui dans une soudaine lueur de bûcher funèbre. Une belle créature de vingt ans s'était décidée à mourir à cause de lui et, sur le point d'expirer, elle lui jetait comme adieu suprême ces deux vérités que le tumulte de la vie, jusqu'à ce jour, l'avait empêché de voir et d'entendre :
— L'amour n'est pas un vain mot! Tout ne finit pas avec cette vie !
Neuvillars avait posé devant lui cette page terrible, qu'il n'osait plus toucher ; car il imaginait ce qu'était devenue, à cette heure, la main qui en avait écrit les lignes. Ariane morte! Il venait de la quitter et, déjà, les roses blanches du cercueil virginal n'étaient plus qu'un amas de pétales méconnaissables.
Oh I Tefifroyable lettre d'amour ! Bien d'autres missives du même genre lui étaient arrivés, apportant soit une larme, soit une malédiction, soit une injure, au lendemain d'une séparation commandée par la vie du marin, plus souvent par son caprice. Mais celle-ci venait de lui apporter un cadavre.
Il eut un sanglot nerveux, moins peut-être à cause de son chagrin que pour l'injustice dont le sort continuait à l'abreuver. Il gémit,
la tête dans ses mains, — personne n'était là, cette fois, pour le soutenir :
— Je n'avais rien promis, enfin I Elle n'avait pas le droit ... Et cette misérable Aphrodite qui raconte tout!...
Car il n'était que trop facile de voir qu'Ariane avait appris la vérité : « Non le parfum des fleurs, mais le fumier de l'étable I » Il répéta encore tout haut, essuyant ses yeux avec un geste violent , presque irrité déjà , ainsi que par une scène sans motifs :
— J'étais libre... et j'ai toujours respecté sa maison I
Mais il fut surpris de voir combien il est plus difficile de disputer avec une morte qu'avec une vivante. Il ne trouvait rien à répondre à ces mots :
« Pourquoi ne m'as-tu pas détrompée? »
Alors il se réfugia dans un espoir : peut-être qu'elle n'était pas morte. Au dernier moment son courage avait faibli... Ou bien on l'avait sauvée... Et pourtant la fille de Marcopoli ressemblait si peu au reste des femmes! Paul revoyait ses yeux, et il n'osait plus espérer qu'elle avait eu peur. Mais quelle mort avaitelle choisie ? Qu'avait-elle dit aux autres ? Que savait-on à Rhodes? Peut-être que le nom de
Neuvillars était clans toutes les bouches, avec une malédiction. Comment apprendre quelque chose ?
Pendant toute cette journée, il resta dans la petite chambre de son hôtel à prix réduits, n'ayant pas le courage de sortir, n'osant pas lire un journal. Sait-on de quoi peut s'aviser le télégraphe? Il ne pensait plus à sa démission. Toute son intelligence tournait à vide comme une meule abandonnée. Que faire? Que fait-on en pareil cas? Mais qui donc avait connu « un pareil cas » ? Il s'endormit bien tard dans la nuit, laissant brûler sa bougie, après avoir gémi cette plainte dont l'écho le fit tressaillir :
— Toujours ma chance I
Le lendemain il reçut encore une lettre. C'était le timbre de Rhodes ; mais, cette fois, ce n'était plus l'écriture d'Ariane. L'enveloppe, de la main de Bédarride, portait l'adresse d'un ami commun que Paul et lui s'étaient découvert dans un coin de la capitale. Cette voie indirecte avait retardé la missive.
Son auteur semblait fort ému, ce qui se comprendra sans peine, car il écrivait au sortir des obsèques de la fille de son ami. En peu de mots il racontait la funèbre découverte du
corps d'Ariane et du cadavre de son cheval dont les yeux étaient bandés.
(( Heureusement, disait le consul, je suis arrivé le premier sur les lieux. J'ai pu conserver à cette mort l'apparence d'une catastrophe involontaire ; mais pour combien de temps ? Déjà quelques bruitscirculent. RemerciezDieu jusqu'à la fin de vos jours de n'avoir pas vu ce que j'ai vu. De longtemps vous ne pourriez dormir I... »
Paul, à cette lecture, sentit son cœur se fendre et versa d'abondantes larmes. Ainsi Ariane était morte, morte à cause de lui ! Mais elle avait poussé la discrétion jusqu'au sublime. Elle avait eu le courage de se taire, ou du moins elle ne s'était plainte qu'au confident le plus intéressé au silence. Le secret de la tombe était assuré ; le nom de Neuvillars n'était dans aucune bouche. Noble jeune fille I
Peut-être, s'il se fût analysé comme il analysait les autres, Paul eût découvert dans ce qui mouillait ses yeux quelques larmes d'une égoïste reconnaissance. Mais il avait perdu, tout au moins pour un temps, sa manie d'analyse et quelques autres défauts plus graves. La terrible secousse l'avait changé d'une façon qu'on aurait pu juger amusante, s'il s'était
agi d'une histoire moins sombre. Il était devenu tendre, poétique; la foi de son enfance retrouvait en lui des étincelles.
Non content de pénétrer dans une église et de faire prier pour cette âme que la passion égarait (même dans ses reproches), il porta des vêtements plus sévères en leur nuance. Les rares amis qu'il avait gardés apprirent qu'il venait d'éprouver un poignant chagrin de cœur, ce qui semblait à peine croyable. Mais chacun pouvait voir sur la table de la petite chambre une photographie, souriante dans son cadre de velours noir semé de larmes d'argent. Si l'on s'approchait davantage, on lisait ces mots :
Ariane à son fiancé. Vainement on essaya d'interroger Paul : son geste résolu montrait que certaines douleurs exigent un éternel silence.
Qu'on n'aille pas croire que sa tristesse était jouée ; nul homme ne fut jamais moins hypocrite. Il se sentait le plus malheureux des mortels, d'autant qu'il fallait commencer une difficile entreprise: sa lettre de condoléance au père d'Ariane. Ce que contenait cette missive restera toujours un secret entre Dieu et lui, car elle trouva le destinataire sur le point de succomber doucement à une bienfaisante paralysie. Le ciel avait eu pitié de cette douleur
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au-dessus des forces humaines. Bédarride, qui soignait Marcopoli comme il eût soigné son frère, peut-être aussi comme on soigne une victime, brûla prudemment l'enveloppe dont il avait reconnu l'écriture. Lui-même ne reçut jamais aucune réponse de Neuvillars. Entre ces deux hommes tout était rompu : chacun d'eux le croyait, du moins. Aussi bien, ils ne désiraient pas se revoir.
Pendant un long mois, Paul vécut d'une existence fort retirée, d'abord, cela va sans dire, à cause de son deuil; mais de plus il n'avait que trop de raisons d'être économe. Il ne sortait que pour essayer, ainsi que tant d'autres, de « trouver une situation ». Selon ce qui se passe d'ordinaire, il rencontra des anges de bonté qui lui glissaient dans la poche une recommandation, quelquefois deux, près de nouveaux protecteurs. Comme il avait de l'obstination et de bonnes jambes, il fut bientôt le protégé de deux cents personnes, dont la plupart avaient oublié son nom avant qu'il fût dans la rue.
C'était le moment ou jamais de pratiquer sa devise : Kismet ! en se laissant dériver au courant de la destinée. Il n'y manqua pas et, dans l'espace de peu de semaines, il sollicita presque
toutes les places qu'un honnête homme peut accepter sans déchoir dans l'estime, sinon dans la considération de ses semblables. Il fut tour à tour, de désir sinon de fait, journaliste spécialement affecté aux questions maritimes, inspecteur d'assurances, courtier pour les charbons anglais, oflûcier dans l'armée anti-esclavagiste et secrétaire de cercle. Il savait bien à quoi s'en tenir sur ces espérances, mais il mettait une sorte d'entêtement ironique à les mener jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à leur chute dans le néant.
Il ne fermait l'oreille qu'à la voix de ceux qui lui conseillaient de naviguer sur un paquebot: son goût pour la mer n'avait pas augmenté depuis les derniers épisodes. Et pourtant ce fut la mer qui le reprit. Tout valait mieux pour lui que certaines extrémités déjà entrevues, qui faisaient frémir son orgueil : les vêtements défraîchis, qui semblent devenus de plomb sur les épaules; l'angoisse ressentie à <îhaque pièce d'argent qui s'en va; ces « quelques louis » terribles à demander à l'amitié la plus sûre. Et puis la dépression morale et physique le domptait peu à peu. Enfin l'occasion offerte dépassait toute espérance,
La « situation » que ses innombrables pro-
lecteurs n'avaient pu lui découvrir tombait du ciel, grâce à l'intervention d'un pauvre diable qui végétait à Paris dans une sorte de soupente, pompeusement décorée du nom d'Agence d'un armateur marseillais. Cette maison faisait concurrence, dans la Méditerranée, avec des steamers d'un petit tonnage, aux majestueux paquebots des Messageries ; elle venait de construire un vapeur nouveau. Séduit par le portrait que son agent lui faisait de Neuvillars, comprenant le prestige qu'aurait aux yeux du public le nom d'un officier sorti de la marine de guerre, l'armateur proposait à l'ex-enseigne le commandement de VEtna^ joli bateau destiné aux voyages de la Corse, de l'Italie et de la Sicile.
Tout homme devient un César, quand il s'agit de n'être pas le second dans Rome. Neuvillars, dont l'esprit d'obéissance n'était pas la grande qualité, ne fut pas médiocrement charmé de la perspective de faire obéir les autres à vingt-sept ans. Comme il était d'ailleurs l'homme des promptes résolutions, il ne balança point à partir pour Marseille, afin de voir les choses par lui-même. Peu de jours après, il s'installait dans la cabine réservée au commandant de VEtna.
Malgré ses dimensions restreintes, ce séjour méritait de passer pour un palais à côté de la chambrette du Prométhée. Avec quelques toiles sorties de ses pinceaux, quelques tapis et quelques broderies apportées de Rhodes, il eut bientôt fait de donner à son logis un aspect d'élégance relative. Sur un seul point il hésita : fallait-il exposer la photographie d'Ariane ou la dissimuler dans un tiroir de son bureau ?
Après une courte réflexion, il se blâma luimême d'avoir hésité.
« C'est la seule créature qui m'ait aimé, se dit-il. Son souvenir sera un voile de deuil sur toute ma vie. Je dois, je veux lui rendre toujours un culte. Pourquoi donc la cacher? Elle me pardonnera peut-être, en voyant que ma jeunesse est finie. Cette cabine de marin sera une cellule d'anachorète. »
Le cadre mortuaire fut exposé discrètement, dans une place bien choisie, ni trop en vue, ni trop à l'écart, ni comme un trophée qu'on exhibe, ni comme un souvenir qu'on dissimule. Par une délicatesse non moins raffinée que posthume, tout autre portrait féminin se vit exclu rigoureusement de ce logis austère.
Cependant l'approche du départ se faisait sentir; VEtna chargeait son fret. Paul com-
mençait à voir qu'il n'était plus au temps oli sa responsabilité finissait au coup de cloche piquant la dernière minute de son quart. Tout reposait sur sa tête. Il ne pouvait faire trois pas sur le pont sans traîner après lui une queue de gens qui se plaignaient, avec les coups de trompette de l'accent marseillais, chacun prétendant qu'on le satisfît d'abord, Au milieu du vacarme assourdissant des treuils, le malheureux capitaine devait écouter en même temps et juger d'un mot les réclamations les plus diverses. Tantôt c'était un chargeur qui faisait constater l'éventrement d'un ballot, tantôt c'était un mécanicien qui protestait contre la qualité du combustible. Une difficulté surgie entre l'économe et le fournisseur de vivres s'aplanissait tout à coup, et Neuvillars devinait que le pot-de-vin, là aussi, faisait des siennes. Le maître d'équipage en venait aux injures avec un matelot, et rien n'empêchait les auditeurs de croire qu'il s'agissait d'une querelle entre deux portefaix du port. Elle était loin, la toute-puissante discipline du Prométhée !
A tout instant des désastres se révélaient qu'il fallait réparer. Les cartes marines qui doivent être fournies par le commandant
n^étaient pas à bord. Le cuisinier venait de se donner une entorse. Un navire, passant près de VEtna, avait endommagé Téchelle.
Neuvillars tenait tête de son mieux à toutes ces épreuves, sous le regard narquois de ses officiers jaloux d'avoir un commandant plus jeune qu'eux et sortant du Borda. Lui-même, d'ailleurs, confessait intérieurement que tous ses travaux d'école, toutes ses manœuvres d'escadre ne lui servaient guère plus, en ce moment, que n'eussent fait deux années au Conservatoire. Il signait toutes les minutes un papier qu'il ne comprenait pas, mais qu'il fallait avoir l'air de comprendre. Et la vue de ce pont, tout neuf la veille, aujourd'hui couvert d'une boue faite de vin, d'huile, de charbon -et de farine, l'aspect de ces matelots dont le déguenillement seul était uniforme, la vue de ces commis crachant à terre leurs bouts de cigarettes, tandis qu'ils pointaient les palanquées sur leurs carnets, tout lui faisait sentir qu'il n'était plus qu'un officier de la marine marchande, c'est-à-dire un déchu socialement.
Enfin le moment du départ approchait.
L'appareillage était pour quatre heures. Depuis la matinée, Paul se voyait alternativement transformé en directeur d'hôtel garni ou en
conducteur de train. Nul passager qui ne voulût se procurer ce qu'il n'avait pas, changer ce qu'il avait. Telle cabine était trop près de l'arrière : une véritable escarpolette I Celle-ci touchait à la machine : une vraie serre chaude ! Tout célibataire protestait contre l'adjonction d'un camarade pour l'autre couchette. Quelques ménages désunis manœuvraient pour fuir la réconciliation forcée. Des fonctionnaires déclinaient leur qualité, réclamant des faveurs. Tout le monde se recommandait de quelque chose ou de quelqu'un, pour n'être pas traité comme tout le monde; car le Français, en voyage sinon en politique, s'exaspère à la seule idée de l'égalité. Les gens au cœur mal affermi voulaient savoir si la mer était calme au large. Les voyageurs pressés faisaient des questions sur l'heure et la minute de l'arrivée dans tel port. Des inconnus apportaient des « commissions » pour Ajaccio, Palerme ou Naples. Enfin, sur ce bateau qui emportait une vingtaine de passagers, on ne pouvait plus se remuer ni s'entendre, au milieu d'une centaine d'inutiles badauds.
Quelques minutes avant la cloche, on vit arriver une troupe élégante composée de l'armateur — chez qui Neuvillars avait dîné la veille — de sa femme, de sa fille et des amies
de œtte jeune personne. Tandis que Paul, déjà sur sa passerelle, commençait à « se débrouiller », la troupe curieuse de jeunes filles pénétrait dans son petit salon, considérant que le bateau de « papa » leur appartenait de la carlingue aux girouettes. Ces jolies folles n'eurent pas besoin de chercher longtemps pour trouver la fameuse photographie, dont « papa » leur avait parlé en grande confidence, avec de légers aperçus biographiques de son invention.
— La voilà ! disait la fille de l'armateur. Penser qu'elle est morte la veille de leur mariage, et que le pauvre Neuvillars a failli mourir lui-même de chagrin ! Vous avez vu quel joli garçon ? Il était enseigne. Eh bien I de désespoir, il a donné sa démission !
— Jeune, beau, malheureux et fidèle : rien n'y manque ! soupira comiquement la moins sentimentale du groupe. Mais je n'avais pas entendu dire que la marine de commerce fût plus « deuil » que l'autre.
Dans son cadre de velours noir semé d'argent, la « pauvre petite Turque » semblait écouter placidement ces folies, cette légende si peu vraie. Ses grands yeux contemplaient les jeunes visages rangés devant elle d'un regard sans regret, sans envie, chargé tout au contraire
de la pitié sympathique du voyageur revenu d'un fatigant voyage pour ceux qui vont l'entreprendre.
Pendant ce temps-là on parlait aussi de Neuvillars sur l'arrière. Tout en passant ses jumelles à une amie qui désirait lorgner le nouveau commandant, la femme de l'armateur disait à demi-voix :
— C'est un bel homme, et il a des façons distinguées ; mais pas un rouge liard. Mon mari a dû lui faire l'avance de son mois.
xni
La mauvaise chance dont Neuvillars se plaignait volontiers semblait s'être écartée de lui. Du moins son premier voyage et ceux qui suivirent ne furent marqués par nul accident.
VEtna tout neuf, bien aménagé, fin marcheur, prenait bonne réputation dans ce coin de la Méditerranée. Les touristes l'attendaient pour s'y embarquer. Les chargeurs lui donnaient leur fret de préférence. Bientôt les « parts » du jeune capitaine vinrent corriger Je chiffre peu élevé de sa solde. Désormais il pouvait ignorer le souci du lendemain.
Toutefois son existence n'avait rien de ce qui
peut contenter le rêve d'un sybarite. Constamment sur le qui-vive, du commencement à la fin de ses voyages, qui duraient deux semaines, il était pauvrement secondé par des subalternes mécontents de leur sort et par un équipage trop peu nombreux. Il était mal obéi, toujours considéré comme un tyran s'il voulait se faire obéir, jalpusé pour sa supériorité en théorie, critiqué avec bonheur quand la pratique de son nouveau métier lui faisait défaut.
Mais son épreuve la plus insupportable consistait dans l'obligation de présider les repas du bord. Ce rôle de major de table d'hôte froissait également sa dignité et sa misanthropie. Quelle torture que cette conversation, toujours la même, sur le temps et les probabilités du mal de mer, sur les heures d'arrivée et les retards, sur le logement et sur la cuisine ! Et les discussions sur la politique intérieure I Et les conflits entre nations différentes ! Et la police à maintenir sur la tenue des convives, parfois même sur leur costume! Heureux quand les nécessités du service ou les dangers de la route, l'obligeaient à se faire apporter sa nourriture sur la passerelle ! S'il se fût écouté, on n'aurait pas vu souvent à la place d'honneur sa redingote, dont il maniait tristement
les boutons d'or, en songeant au carré joyeux et au noble uniforme quitté pour toujours.
Cependant il avait des surprises agréables.
Tantôt c'était un artiste, un diplomate, un homme du vrai monde qui lui rendait la jouissance oubliée d'une conversation digne de lui. Tantôt c'était une femme distinguée, intelligente ou simplement jolie qui l'intéressait, lui faisait oublier ses ennuis quotidiens. Même il arrivait qu'il eût à subir des assauts de coquetterie, qui n'étaient pas toujours motivés par son seul mérite. Quelle passagère n'a pas besoin d'obtenir un passe-droit, sinon même une injustice ! Chose étonnante ! il était devenu tout à la fois plus indulgent pour les femmes et moins accessible à leurs séductions. Il était doux pour elles, poli avec plus de patience que de galanterie, sans scepticisme de parti pris, comme si Ariane, en mourant, eût racheté les crimes de son sexe.
D'ailleurs cette mort — il faut le dire à la iouange de Paul — revenait constamment à son esprit. C'était une sorte de cauchemar poignant qui lui causait plus de tristesse que de remords, car il se répétait toujours la même phrase: « Je n'avais rien promis! » Toutefois il portait fidèlement en son cœur et dans sa
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vie le deuil d'Ariane. La morte pouvait reprocher au vivant qu'il ne se repentait pas assez; mais elle ne pouvait s'irriter de son oubli ni frémir de ses joies. Pas une seule fois, malgré l'autocratique liberté d'un capitaine à son bord, les grands yeux clairs, toujours brillants au fond de leur chapelle sombre, n'eurent à se détourner pour ne pas voir ce qui pouvait y mettre une flamme indignée.
Aussi bien Paul semblait avoir oublié qu'il venait d'avoir vingt-huit ans et, de la meilleure foi du monde, il se disait:
« Je n'aurais jamais cru qu'il est aussi facile de vivre sagel »
L'hiver avec ses brumes, ses nuits glaciales, ses tempêtes fréquentes, vint augmenter les épreuves et supprimer les rares plaisirs du commandant de l'^^wa. Plus d'une fois il accomplit son voyage d'un bout à l'autre sans se mettre au lit, sauf dans les escales, ce qui écartait encore singulièrement les tentations de sa jeunesse. Les passagers intéressants devenaient chose inconnue ; presque toujours la table se réduisait aux officiers du bord.
A peine on embarquait de pauvres diables condamnés par économie aux trajets par mer, ou trop peu maîtres de leur existence pour choi-
sir l'époque des voyages. Mais, comme il arrive souvent, Paul ne se plaignait plus depuis qu'il avait des raisons sérieuses de se plaindre. Et quand, parfois, il rentrait dans sa cabine transi par le froid et par la pluie, à demi vaincu par le découragement, écrasé par la fatigue, il craignait moins de regarder les yeux d'Ariane depuis qu'il pouvait répondre à leur muet reproche :
— Moi non plus, je ne suis pas sur un lit de roses I
Vers le milieu de décembre, VEtna venait de quitter Palerme pour la France, avec escale en Corse. Le voyage promettait peu d'agrément; le ciel avait mauvaise apparence ; la mer, sombre et nerveuse, ressemblait à de l'ardoise liquide. Aussi Neuvillars fut-il étonné d'avoir même un seul passager de première classe, porté au rôle sous le nom de Marnix, ancien magistrat, se rendant à Marseille.
Pendant la moitié du premier repas, cet inconnu, de fort mauvaise humeur autant qu'on pouvait en juger à sa mine, dévora sans parler, comme si la mauvaise cuisine et le tangage eussent été pour lui des misères insignifiantes. Tout à coup, sortant des réflexions qui paraissaient l'occuper j il remarqua pour la
première fois la jeunesse, la physionomie, les manières de l'oificier qui faisait les honneurs de la table et, sans transition, il passa du mutisme à une loquacité que rien, jusqu'alors, ne pouvait faire attendre. Chose plus singulière encore, il plut à Neuvillars qui, par une faveur dont il n'était pas prodigue, invita son passager à prendre le café chez lui.
L'ancien magistrat était un homme d'assez haut de taille, maigre, osseux, déjà mûr, mais encore très vert. Ses favoris, par des détails à peine saisissables dans la coupe, lui donnaient le visage d'un marin plus que d'un juge. Neuvillars ouvrit de grands yeux en le voyant tirer de sa poche un étui dont la forme n'avait rien de juridique.
Il suffisait d'ailleurs de voir Marnix bourrer sa pipe, l'allumer, tirer les premières bouffées, pour comprendre que ce fumeur était un appréciateur convaincu des plaisirs les plus simples de la vie. Tournant lés yeux vers Paul qui contemplait la scène, Marnix demanda :
— Vous ne fumez pas, commandant ?
— Non, monsieur, et je le regrette quand je vous regarde. En ce moment vous avez l'air d'un homme parfaitement heureux. Pourriez-
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VOUS m'expliquer ce bonheur que je n'ai jamais pu comprendre?
— Ah I ah I je vois que vous êtes de ceux qui analysent tout, même le bonheur. Eh bien cher monsieur, rien ne résiste au procédé: le bonheur moins que toUt le reste. Un homme célèbre a voulu faire de l'analyse, lui aussi. D'après l'histoire, il avait à sa disposition des plaisirs moins anodins qu'une pipe d'écume et un sac de tabac. Cependant les Mémoires de Salomon tiennent dans une seule phrase qui n'est pas plus gaie que toutes les lamentations de Job : Vanitas vanitatum ! Voilà tout ce qui reste du bon ami de la reine de Saba. 11 était mécontent de son sort ; parions que vous l'êtes aussi ! Grand Dieu I que n'aurais-je pas donné quand j'avais votre âge, pour être ce que vous êtes!...
M. Marnix, qui, tout en causant, passait en revue le petit appartement de Paul, s'arrêta court. 11 était en face du portrait d'Ariane, et déchiffrait les mots écrits au bas de l'image. Revenant près du marin qui avait gardé le silence il dit, la main tendue :
— Pardon ! je viens sans le savoir de prononcer un mot cruel. De tout mon cœur je vous plains.
Neuvillars prit la main qui s'offrait à lui ; cependant il était aisé de voir à sa mine contrainte qu'il ne désirait pas être questionné sur sa « fiancée ». Marnix continua — mais alors il semblait ne parler qu'à lui-même :
— L'amour résiste-t-il donc à l'analyse? Je ne l'aurais pas cru. Mais l'homme devenu si habile à flétrir ses pauvres joies n'a pas appris à déraciner sa souffrance. La nouvelle génération se moque de l'amour ; et cependant jamais on ne s'est tué plus souvent qu'aujourd'hui par désespoir amoureux.
Sans doute Neuvillars n'aimait pas ce sujet de conversation, car il demanda brusquement:
— Puisque vous aimiez si fort l'état de marin, — vous l'avez dit tout à l'heure, — pourquoi vous êtes-vous fait magistrat?
— Pour ne pas voir pleurer ma mère, jeune homme. Nous restions seuls au monde : je ne l'ai pas quittée jusqu'à son dernier soupir... Depuis, j'ai rattrapé de mon mieux le temps perdu. Mais il était trop tard pour naviguer autrement qu'en amateur. Enfin I c'est déjà quelque chose que de passer des mois sur mer, de la voir, de la respirer, de causer avec elle. Mais vous c'est autre chose. Vous lui appar-
tenez et elle vous appartient. Vous êtes son maître, son époux, son amant I
— Oui, dit Paul avec un triste sourire. Et même vos paroles me rappellent qu'il est tard et que ma belle doit m'attendre.
A ces mots il s'enveloppa d'une capote cirée et chaussa de grosses bottes pour monter sur la passerelle.
— Bon quart ! fit Marnix en le quittant.
— Et moi, monsieur, je vous souhaite une bonne nuit, ce qui vaut mieux encore.
Vers laube une brise froide du sud-ouest se mit à souffler et la mer devint grosse; mais le ciel resta très pur. Le soleil se leva, radieux, rehaussant d'une touche d'or la crête des grandes vagues effritées par le vent. Un tangage très dur s'établit, et Neuvillars ne laissa pas que d'être étonné en voyant M. Marnix paraître sur le pont, rasé de frais, tiré à quatre épingles dans son costume de fort drap bleu, chaussé de cuir verni et de guêtres grises, comme un membre du Cercle agricole qui va lire les journaux du matin.
— Bravo I monsieur le juge, dit gaiement le capitainel J'étais résigné par avance à déjeuner sans vous.
— Parbleu I il ferait beau voir qu'un pro-
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priétaire de yacht fût démonté par un coup de suroît.
Tout en dépliant sa serviette, Neuvillars prit à partie son unique commensal :
— Vous avez un yacht, et vous voyagez sur un paquebot, avec les tonneaux d'olives et les caisses de raisins secs ! Tous les mêmes, vousautres! Vous avez toujours peur de mouiller vos dorures et de tacher vos acajous.
— Oui-da I Si nous étions à Malte, je vous montrerais ma pauvre Thémis, Vous ne diriez plus que j'ai peur delà salir. J'ai ma foi bien failli la perdre sur l'îlot de Comino, il y a quinze jours. Nous allions en Egypte et dans la mer Rouge. Mes passagers ont continué par la Malle anglaise, et moi, pendant qu'on répare ma coque, je vais en France pour y chercher un capitaine. Vous comprenez que j'ai remercié le mien qui, d'ailleurs, sera bien heureux s'il évite une suspension. Il a été incapable au dernier point.
— Notre métier est diflBcile, monsieur.
Croyez-vous qu'à l'heure où je vous parle, je n'aimerais pas mieux avoir devant moi un dossier sur le tapis vert d'une table, que l'entrée du détroit de Bonifacio, vent et mer debout? Mais je n'aurais jamais soupçonné
qu'on pût faire assez d'économies dans la magistrature pour acheter des yachts. Si j'avais su !...
— N'ayez pas de regrets : la Thémis n'est pas le fruit de mon épargne. J'avais dans le Nord un domaine pour rire où je m'apprêtais à cultiver mes choux, vers la soixantaine.
Mais il s'est trouvé que mes trois labours et mes deux prairies étaient pleins de phosphates fossiles. Une compagnie anglaise les a couverts d'or. Voilà comment je suis devenu riche et, naturellement, propriétaire de yacht. Je suis un homme heureux.
— Voilà un bel exemple de chance, dit Paul.
Mais voulez-vous un échantillon inverse?
Alors il conta l'histoire de sa propre carrière, sans faire mention des lieux ni des personnes. Pour être juste, il ne se montrait jamais long ni prolixe dans ses histoires, quand il parlait de lui-même.
— Grand Dieu I s'écria Marnix . Porter l'épaulette et donner sa démission I Mais peutêtre certains chagrins vous ont-ils poussé à cet acte de... folie?
Une fois encore Paul détourna l'entretien.
— Nous n'avançons presque plus, remarquat-il. Et cependant nous faisons toute vapeur.
Voulez-vous permettre que j'aille voir là-haut s'il est possible ou non d'entrer dans les Bouches?
— Laissez-moi vous suivre, demanda Marnix.
J'aime ces batailles.
La bataille fut longue. Le soleil baissait déjà sur la Sardaigne quand VEtna, dont la cheminée brûlante se recouvrait d'une couche blanche de sel, parvint au plus étroit de la passe. La vue excellente permettait de reconnaître chacun des dangers, La partie semblait gagnée ; quand tout à coup, en vue du cimetière des huit cents naufragés de la Sémillante, une drosse du gouvernail à vapeur se brisa dans une embardée. Le paquebot, vu les circonstances, était en perdition ; mais Paul de Neuvillars, dans ce péril effroyable, montra ce que peuvent le sang-froid, Tintelligence et l'énei^ie d'un homme. Sans paraître surpris, sans laisser échapper une seule exclamation, sans hésiter dans un commandement, il fit parer en un instant la barre de rechange à l'arrière. Une ou deux minutes de plus et le navire était en miettes. Mais, avant minuit, VEtria mouillait dans le port d'Ajaccio, n'ayant perdu ni un homme ni une poulie. Seulement personne à bord n'avait mangé une bouchée depuis douze heures,
— Commandant, fit Marnix en se mettant à table, j'ai bien cru tout à l'heure que ce diable de cimetière allait s'augmenter d'un quartier neuf. Sans vous, c'est là que nous dormirions cette nuit. Ah ! comme je voudrais être, pour une journée, ministre de la Marine I Je sais une boutonnière où l'on verrait un beau ruban rouge.
— Monsieur, vous êtes bien honnête, répondit Paul. Mais il y a ceci de remarquable dans notre carrière : quand nous perdons notre navire, nous sommes punis ou renvoyés ; quand nous le sauvons, il est admis que la satisfaction de nous être sauvés nous-mêmes constitue la meilleure des récompenses. D'où il résulte que, s'il est beau de commander un navire, il est encore plus beau d'en posséder plusieurs, comme mon patron, ou même un seul, comme vous.
La traversée d'Ajaccio à Marseille fut assez calme. En quelques heures Neuvillars et Marnix étaient devenus une paire d'amis. Ils se quittèrent sans se dire adieu, s'étant promis de dîner ensemble dans le meilleur hôtel de Marseille. En même temps Paul devait fournir les noms de quelques candidats «sûrs, bien élevés et pas trop jeunes » pour le commandement de la Thémis.
Le soir, en arrivant au rendez-vous, il paraissait fort agité. Il dit au yachtsman, sans autre préambule :
— Monsieur, si vous le trouvez bon, c'est pour moi-même que je vous demanderai la place vacante. Je serais fort heureux de commander votre bateau.
— Vous ? . . . Comment ?. . . Et votre armateur ? balbutia Marnix au comble de la surprise.
Qu'est-il donc arrivé ?
— Il est arrivé qu'un peu d'eau de mer a pénétré dans mes cales, pendant l'alerte de l'autre jour. Quelques sacs ont souffert. De là des plaintes que je n'ai pu supporter; l'injustice me met hors de moi. J'ai demandé à rompre :
tout est rompu ; me voilà sur le pavé une seconde fois. Mais je m'étonne si cet échantillon de mon caractère vous séduira. Vous allez croire que je suis un être impossible ?
— Non, dit Marnix avec un embarras évident.
Mais je ne suis pas assez égoïste pour vous prendre au mot. Quel avenir vous préparezvous en commandant mon yacht? Un élève de l'École, un homme de votre âge et de votre éducation peut faire beaucoup mieux. Et puis j'ai toujours trouvé qu'il en est d'un capitaine de yacht comme d'une institutrice : la situation
est d'autant plus fausse que le sujet est de meilleure famille. Vous le sentez bien, d'ailleurs. Croyez-moi, dînons tranquillement. Vous êtes de mauvaise humeur ; on le serait à moins.
Mais ce n'est pas le moment de décider rien d'aussi grave. Courage I Prêtez quelque attention à la cave de cet hôtel, qui est bonne, et souvenez-vous du beau vers de Shakespeare :
« pernicieuse Erreur, fille de la Mélancolie! »
Quand vint le dessert Neuvillars n'était plus mélancolique, et son hôte, pensant l'obliger, s'offrit d'aller trouver l'armateur pour témoigner des faits et rétablir l'harmonie. Avec un sourire singulier, Paul lui répondit :
— Monsieur, quel dommage que l'analyse vous répugne I Je vous conterais l'histoire d'un fort honnête homme qui voulait décrocher dans la lune, pour m'en réjouir, un ruban rouge dont je n'ai que faire. Aujourd'hui qu'il est question de conjurer la famine, j'entends citer Shakespeare et l'on m'offre de m'ouvrir une porte derrière laquelle m'attend l'humiliation. Dites si j'ai de la chance I
Le bon Marnix paraissait fort ébranlé, mais encore plus perplexe. Il demanda la nuit pour réfléchir, sous prétexte de laisser à Neuvillars le temps de la réflexion. Le lendemain tout
était conclu, s'il faut en croire une lettre que Marnix écrivait à sa fille — car il avait une fille — et qui se terminait par cette apologie :
« Tout cela serait fort bien et je serais le plus content des hommes si je ne voyais d'ici ta moue. Certes il aurait mieux valu tomber sur un sujet moins jeune, moins noble et moins beau. Mais je te rappellerai d'abord que nous n'avons pas eu fort à nous louer du précédent, qui était affreux et perclus de rhumatismes, qui sentait Teau-de-vie en hiver et l'ail en été. En outre, si tu crois que j'ai embauché un homme du monde qui voudra faire l'agréable, je me hâte de te détromper. Rien que pour avoir entendu que tu navigues avec moi, j'ai vu le moment où Neuvillars se dédirait, car le pauvre garçon n'a pas cœur à la joie. Sa fiancée est morte l'an dernier, une charmante créature, vraiment, dont le portrait occupe la place d'honneur dans sa cabine. Ce chagrin, dont il ne tolère pas qu'on lui parle, a fait de ce jeune homme un misanthrope, vieux avant le temps. Je lui ai promis qu'il pourrait vivre à sa guise et n'entendrait guère parler de nous.
» Donc ne m'accable pas de reproches :
d'ailleurs, comme je te l'ai expliqué, c'était presque une bonne œuvre. Ce qu'il faut con-
sidérer surtout, c'est que nous sommes cette fois entre les mains d'un officier véritable. C'est un plaisir de le voir en face du danger, comme je l'ai vu. Nous partons ensemble pour Malte dans quelques jours. Là je procéderai à la remise du service au nouveau capitaine, et je réglerai les comptes de l'ancien. Puis j'irai te rejoindre sur le Nil, laissant Neuvillars compléter les réparations, revoir l'armement et liquider les assurances. Nous déciderons pendant ce temps-là dans quel port il doit venir nous prendre.
Ce programme fut suivi ponctuellement. Vers la fin de février, la Thémis quitta le bassin de Malte et gagna Port-Saïd, où elle stoppa uno heure pour prendre le pilote du canal de Suez. Le lendemain, elle mouillait, à moitié chemin entre les deux mers, devant Ismaïlia, rendezvous fixé pour l'embarquement du propriétaire. Celui-ci, à la même heure, descendait le Nil en dahabieh. Au Caire, il trouva une lettre de son capitaine faisant connaître l'arrivée de la ThénUs dans les eaux du lacTimsah. Tout allait bien ; le yacht était un bateau sérieux, capable de longues traversées. Les réparations étaient
excellentes. Neuvillars se montrait hautement satisfait, tant du navire lui-même, que de sa propre installation et de la composition de l'équipage.
— Il me semble, disait-il, que je suis redevenu marin, après avoir fait sur VEtna, je ne sais quel métier affreux. On m'obéit quand je commande, et j'ai le droit de me fâcher quand je trouve sur le pont une tache grande comme un écu.
La seule chose qui m'effraie, c'est l'oisiveté ; mais demain je vais faire ma palette et commencer le barbouillage d'une toile.
» J'ai honte de vous dire que ce présent confortable et sans avenir me satisfait. Du moins, il m'endort, si bien que j'oublie toute ambition. Est-ce la marque d'une grande âme?
J'ai peur que non. Mais j'en suis venu à croire que la végétation est la plus enviable des formes de la vie. »
Peu de temps après, M. Marnix annonçait son arrivée à bord et donnait le plan de campagne. On devait passer un mois dans la mer Rouge. Avril et mai seraient employés à visiter le Bosphore et la mer Noire. L'excellent homme finissait sa lettre par ces mots:
« Je ne me laisse pas prendre à votre belle philosophie. Cela se nomme en bon français
lassitude morale. Mais vos chagrins vous donnent le droit d'être las, et je vous pardonne assez facilement de n'avoir pas une « grande âme »
puisque vous avez un bon cœur. Je vous approuve même de détourner vos yeux de l'avenir pour un temps. La vie, mon cher Neuvillars, se compose d'heures. Hélas ! on dirait qu'elle se compose de siècles, à voir le tracas qu'elle nous donne.
» C'est une véritable douceur pour moi que de vous avoir assuré ce présent qui vous fait du bien. Nous serons, ma fille et moi, pour bien des semaines, vos seuls compagnons de voyage, des compagnons peu amusants, mon pauvre capitaine. La vie ne nous a pas traités avec une faveur spéciale, nous non plus. Nous sommes tout l'un pour l'autre, et, sans mériter la qualification redoutable de savants, nous appartenons au genre des touristes sérieux.
Quand nous touchons une contrée, nous aimons lire son histoire, déchiffrer ses inscriptions, connaître ses minéraux et ses plantes, deviner ses mœurs. Dans cet Institut flottant, vous représenterez la peinture, et, somme toute, on ne trouvera pas sur la Thémis un passager qui s'embarque trop souvent, sans être invité, sur les yachts les plus fashionables : j'ai nommé l'Ennui. »
En achevant de lire cette lettre, Neuvillars s'aperçut qu'il n'avait presque jamais été question, entre lui et son propriétaire, de l'existence de mademoiselle Marnix. Le yachtsman était veuf et n'avait qu'une fille, voilà tout ce qui résultait de leurs conversations. Comment une héritière aussi opulente n'était-elle pas en puissance d'un mari? Paul se figura d'avance une vieille fille à lunettes bleues, très laide, et encore plus originale, entichée de science, et lisant les archéologues allemands à livre ouvert.
Aussi bien ces détails l'intéressaient fort peu. La chose importante, c'est qu'il semblait pouvoir compter sur une vie assez tranquille, ce qu'on lui avait promis, d'ailleurs. Cet Institut flottant comme écrivait Marnix, faisait mieux son affaire qu'un de ces yachts encombrés de jeunes gens et de jeunes femmes qui mettent tout sens dessus dessous, quand ils n'ont pas le mal de mer. Pour la première fois depuis bien des années, Paul se sentit presque content de son sort.
Mais quelques jours après, quand le canot envoyé à terre sous la direction du second officier revint à Téchelle de la Thérnis, Neuvillars vit paraître une grande jeune femme,
taillée en force, dont les moindres mouvements dénotaient l'exubérance superbe de la vie. Elle posa sur le pont un pied assuré, et, d'un seul regard de deux grands yeux bruns superbes, sembla inspecter tout le yacht: l'équipage massé, tête nue, près du grand mât ; la cheminée jaune, déjà fumante; le pavillon de « présence » montant le long de la drisse. Une seule chose paraissait échapper à son attention : le nouveau capitaine.
— Ma chère Solange, lui dit son père, je te présente monsieur de Neuvillars.
Elle se détourna vers le jeune homme par un mouvement brusque, et lui tendit la main avec une légère exagération de cordialité, dont Paul sentit la nuance un peu hautaine.
— Monsieur, répondit-elle, je sais que nous avons la bonne chance d'être commandés par un marin de haute valeur. Je vous remercie, comme l'a déjà fait mon père, d'avoir bien voulu vous charger de nous.
La politesse marquée et voulue de cette harangue la rendait encore plus froide. On aurait cru entendre la prose officielle d'une reine accueillant un nouveau ministre. Paul se sentait positivement intimidé pour la première fois de sa vie. Toutefois son orgueil l'empêcha de res-
ter court et même de trop balbutier. Il déclara qu'il était, tout au contraire, l'obligé de M. Marnix pour avoir trouvé, grâce à lui, le repos momentané — il appuya sur le mot — dont sa santé avait besoin.
M. Marnix, un peu étonné de la froideur de ce premier contact, essaya d'en diminuer l'impression par sa bonhomie :
— Enfin! nous voilà chez nous et débarrassés de l'odieuse engeance des mariniers du Nil, qui nous balaient au bout d'une cordelle comme un chaland de l'Oise! J'ai hâte d'entendre tourner mon hélice. Nous partons demain matin. Pourrons-nous arriver à Suez avant la nuit?
— Très facilement, dit Paul sans s'abandonner. A quelle heure le départ?
— Mais... Qu'en penses-tu, Solange?
La jeune femme, qui se dirigeait déjà vers • l'arrière, tourna vers le capitaine son visage resplendissant d'une beauté forte et victorieuse.
— Partons à sept heures, dit-elle avec la décision calme d'une personne habituée à se faire obéir.
Neuvillars, pendant trois secondes, resta immobile comme s'il n'eût pas entendu. Quand les yeux de celle qui venait de parler eurent
LE CHEMIN DE DAMAS iUl
quitté les siens, il remit sa casquette, fil rompre les rangs à l'équipage et regagna lui-même son roufle sur Pavant. Comme il passait près du treuil qui embarquait plusieurs lourdes caisses, le nom inscrit sur l'une d'elles frappa ses yeux : Madame la comtesse de Sonoy.
€ Une comtesse? pensa-t-il. Veuve, alors, ou tout au moins séparée. »
Depuis qu'il commandait le yacht, ses hommes l'avaient jugé sévère, ponctuel, rigide sur la discipline. Mais, ce soir-là pour la première fois, on put entendre cette remarque autour de la gamelle du poste d'équipage :
— Le capitaine est mal bordé tantôt.
La veillée s'écoula dans un repos et dans un silence que rien ne saurait faire imaginer. Ce bateau monté par vingt-quatre hommas semblait désert. Une vague lueur d'étoiles rendait à peine visibles, sur la côte, les grands massifs d'arbres d'Ismaïlia, tandis que, vers le milieu du lac, une ligne infléchie de feux rouges marquait le chenal ouvert aux lourds vaisseaux. La température était délicieuse, et la fraîcheur, légèrement humide, causait à Solange une impression de volupté après une journée d'express dans l'aride désert. M. Marnix fumait avec recueillement et répondait à demi-voix aux
questions de sa fille, qui voulait connaître l'histoire du jeune capitaine. Reste à savoir si la version du bonhomme était fort exacte; mais, comme on peut croire, le héros n'y perdait rien. Toutefois l'historien fut obligé de convenir qu'il manquait de certains détails, notamment sur la famille de la fiancée, sur sa patrie et sur le mal dont elle était morte. Tout ce qu'il pouvait dire, pour l'avoir vu, c'est qu'elle était fort belle et qu'elle se nommait Ariane.
— Puisque nous sommes sur le sujet, conclut Marnix, je t'ai trouvée glaciale pour ce jeune homme. Fais attention que nous devons respecter sa tristesse, nous montrer d'autant meilleurs pour lui qu'il est plus malheureux.
— Ahl Dieu! soupira Solange en s'accour dant, je fais mieux que de la respecter, sa tristesse : je l'envie. Comme certains souvenirs doivent être inefifablement doux en leur cruauté! Moi aussi, j'ai reçu les adieux d'un mourant; mais j'ai dû réunir toutes mes forces de chrétienne pour lui dire : « Soyez en paix : vous avez mon pardon ! » Et quand j'ai vu partir le cercueil couvert de fleurs, j'ai senti sur moi le frisson du sacrilège, car celui qui s'en allait pour toujours n'emportait pas mon pardon; non, pas même celai J'avais menti à la MortI
— Va ! tu n'es qu'une ingrate envers la destinée. Quand Sonoy te rendait malheureuse, tu souffrais sans rien dire, si bien que tout le monde vous prenait pour un ménage modèle.
Depuis trois ans que tu en es débarrassée, tu t'es mise à lui faire des scènes posthumes — dont je prends ma part, puisque c'est moi qui ai fait ce mariage. L'as-tu aimé? Non, ou du moins pas plus qu'une jeune fille bien élevée n'aime celui qu'elle épouse. Laisse-le donc tranquille! Du diable si je m'attendais à parler de mon gendre au beau milieu du lac Timsahl
— Vous avez raison, mon père. Occuponsnous de notre mieux avec ces tombeaux vides, avec ces colonnades chancelantes, avec ces ombres fameuses de guerriers ou de conquérants. Le vide, la désillusion, le néant, voilà bien les sujets d'étude qui me conviennent. Tout le monde n'a pas la glorieuse douleur d'avoir aimé et de pleurer son amour.
A ces mots elle effleura de ses lèvres la joue de son père et se retira pour la nuit. M. Marnix voulait veiller encore. Il se dirigea vers l'avant du yacht, espérant trouver Neuvillars debout. Il ne se trompait pas. Le capitaine lisait dans son fumoir, dont la porte était ouverte. Un léger coup le fit retourner; il se leva
20i LE CHEMIN DE DAMAS
cérémonieusement, comme il faisait autrefois devant ses chefs.
— Ne vous dérangez pas, dit l'affable propriétaire de la Thémis. Je viens voir si vous êtes bien installé. ^
— Ridiculement bien, monsieur. Un marin sérieux hausserait les épaules en entrant dans ce boudoir.
— Un marin sérieux? Et qu'ôtes-vous donc, s'il vous plaît?
— Commandant de yacht I fit Paul avec un sourire amer.
— Eh diantre I vous me permettrez de vous dire que l'homme le plus considérable de la marine est, à mes yeux, celui qui peut me noyer demain, moi et ma fille I
— Ohl bien, monsieur, si j'avais un yacht, je me garderais soigneusement de le confier au personnage poursuivi par le mauvais sort — qui se nomme Paul de Neuvillars.
— Bon! Il fallait m'avertir plus tôt. Mais voyons, mon ami, que vous arrive-t-il? Ce que vous m'écriviez l'autre jour ne ressemble guère à ce que j'entends ce soir. D'où vient cedécouragement subit? Quelque bonne indigestion d'analyse, n'est-ce pas?
Les yeux fixés sur le portrait d'Ariane, Paul
conservait une attitude étrange. Ce qu'on lisait sur sa physionomie ressemblait moins au chagrin qu'à une sorte de frayeur. Comme il gardait le silence, Marnix lui demanda :
— Regrettez-vous la décision prise?
— Oui, répondit le jeune homme d'un air farouche. Et si nous étions encore à Marseille...
— Allons I dit le vieillard en se retirant, je vois qu'il vaut mieux vous laisser souffrir seul. Courage! Demain vous donnera le meilleur remède aux misères de l'âme : le travail.
Le pauvre homme s'alla coucher, tout en se demandant quelle épidémie de pessimisme exerçait des ravages sur son bateau. Resté seul, Neuvillars fit quelques pas en long et en large dans l'étroite pièce. Tout à coup il s'arrêta devant le cadre en deuil, et, le fixant d'un regard presque irrité, il dit tout haut :
— Est-ce que tu vas te venger maintenant, toi?
On devinait à première vue que le capitaine de la Thémis avait passé par la marine de guerre. Bien que le second officier et le chef mécanicien fissent table commune avec lui, nulle familiarité n'existait entre eux. Le service était réglé comme à bord d'une frégate-école; tout s'exécutait à la minute précise et au coup de sifflet. Pour la moindre irrégularité, le coupable était réprimandé sérieusement; il était puni en cas de récidive*
Juste au moment où la cloche de la timonnerie piqua sept heures du matin, le premier commandement de l'appareillage retentit. Au
même instant la comtesse de Sonoy gravissait l'escalier de la passerelle, afin d'assister au départ. Elle était vêtue de son costume de yacht, en serge marine, avec le gilet blanc et la vareuse à boutons d'or. Un étroit chapeau de paille, portant reproduit à son ruban le signe distinctif du pavillon, laissait déborder sur la nuque d'épaisses torsades d'un blond chaud. Comme toujours Solange était calme et. réservée ; toutefois un pli mystérieux, tout prêt à devenir fossette au moindre sourire, marquait son menton un peu lourd, indice d'une volonté ferme à ses heures. De ses yeux bruns sortait un regard chercheur, puissant, un de ces regards d'artiste où vient se graver l'image reçue, mais aussi un de ces regards très féminins qui hantent à la façon de certaines phrases musicales, dont l'écho poursuit la mémoire longtemps après que l'orchestre s'est tu.
Madame de Sonoy, qu'on voyait rarement à la timonnerie du temps de l'ancien capitaine, comptait y monter moins encore sous le règne du nouveau. Mais son père venait de lui raconter l'état d'esprit où Paul était la veille, en invitant Solange à réparer, d'une parole aimable, l'effet qu'avait pu produire sa raideur dans
sa première rencontre. Cette jeune femme, dont le cœur était excellent sous une apparence de brusquerie, s'avançait animée des meilleures intentions.
— J'espère, dit-elle à Neuvillars, ne pas vous déranger en envahissant votre empire.
Le jeune marin fit un profond salut; mais, au lieu des protestations qu'on pouvait attendre, il répondit froidement :
— Sûrement, madame, vous savez trop bien ce que c'est qu'un appareillage pour détourner mon attention.
Appareiller dans ce lac désert, uni comme un miroir, n'était qu'un jeu d'enfant pour le plus novice des officiers. Mais Paul feignait d'être absorbé par mille préoccupations diverses; il parlait au pilote; il courait de ses cartes à ses compas; il donnait un ordre au mécanicien par le porte- voix; il prenait ses jumelles pour interroger l'horizon. La comtesse avait en effet trop d'expérience pour se tromper à ce jeu.
« Il me boude, pensa-t-elle en souriant.
Mais mon père a raison. Comme il semble malheureux I »
Cependant l'hélice fonctionnait. Le yacht, décrivant un demi-cercle, prit sa route vers le
Sud et se rapprocha de Talignement des balises. Madame de Sonoy, qui persistait dans ses intentions conciliantes, dit à Paul :
— Voilà donc le fameux canal ! Ce coup d'ceil est nouveau pour moi I Comme tout ceci m'intéresse!...
Puis, cherchant des yeux autour d'elle :
— Je ne vois pas un seul pliant.
— Je les ai fait enlever, madame. Rien ne doit distraire le chef de quart de sa responsabilité. Il doit ignorer jusqu'à la tentation de s'asseoir.
— Comme les vendeuses du Bon-Marché, alors ! dit la comtesse, qui commençait à trouver Paul ennuyeux.
Toutefois elle prenait une sorte de plaisir à cette lutte contre un homme qui la souhaitait évidemment à fond de cale. Une fois assise, — car il fallut bien lui procurer le fameux pliant, — elle garda le silence, occupée d'ailleurs par un énorme paquebot qui venait à deux milles sur l'arrière du yacht et s'en rapprochait visiblement. Elle se leva bientôt, fort agitée, et courut à Neuvillars, qui s'était réfugié à l'autre bout de la passerelle.
— J'espère bien que vous n'allez pas nous laisser battre, dit-elle en désignant le rival peu
courtois, évidemment désireux de s'engager le premier dans le bief étroit qui succède au lac.
— Le Melbourne est pressé, madame. Il se rend en Australie. Qu'importe s^il nous dépasse? Nous avons plus de temps qu'il n'en faut pour arriver à Suez de jour.
— Comment, qu'importe! La Thémis n'a jamais été battue. Forçons la marche.
— Avec le profond respect que je vous dois, madame, je vous prierai de vous souvenir que je suis le seul maître à bord, une fois l'ancre levée.
— C'est bien. Vous me faites souvenir d'une chose que d'autres ont apporté tout leur soin à me faire oublier.
— Ces autres ont mis votre existence en péril.
— Qui vous dit que le plaisir d'être obéie ne me fait pas oublier tout le reste, même le danger?
Les yeux de Solange foudroyaient le rebelle des éclairs d'une volonté fougueuse. Rien ne rehaussait sa beauté, qui semblait parfois endormie, comme ces réveils impétueux mais peu fréquents de sa riche nature. Paul, très pâle, essayait de soutenir le choc. Pendant une seconde leurs regards se croisèrent avec une
ardente fixité. Soudain le capitaine de la Thémis eut un geste qui témoignait une sorte de colère et poussa une plainte sourde ; puis il se courba sur le porte-voix de la machine et envoya un ordre.
Aussitôt l'hélice gagna quelques tours, et, presque en même temps, l'épais nuage de fumée noire vomi par la cheminée montra que le yacht engageait la lutte — un peu tard peut-être. Déjà, en effet, l'énorme proue du Melbourne semblait vouloir écraser la poupe du léger navire qu'elle dominait de la hauteur d'un étage élevé. Au bout d'un mille on so trouva côte à côte et la vitesse devint égale ; situation dangereuse, puisqu'on approchait du point où l'espace allait manquer dans le chenal pour le passage simultané de deux navires. Mais le yacht, dans la circonstance, jouait le rôle du pot de terre en conflit avec le pot de fer. Les deux vapeurs s'accostaient de plus en plus. Déjà les passagers du paquebot, groupés le long du bord, se demandaient, sans grande crainte pour eux-mêmes, s'ils n'allaient pas assister à un désastre. Madame de Sonoy, dont l'épaule touchait presque celle de son capitaine, demanda d'une voix qui trahissait un peu de fièvre :
— Nous courons quelque danger, il me semble ?
— Oui, madame ; mais vous êtes obéie. Toutefois, pour vous, il n'y va que d'un échouage sur le sable et d'un bain de pieds. Pour moi, seul responsable, il s'agit de la prison, peut-être.
— Mais il faut stopper, alors ?
— Stopper ! Maintenant ! Allons I madame, c'est pour le coup que vous croiriez être en face d'une demoiselle du Bon-Marché !
Cependant, soit que les feux du yacht poussés à outrance fissent monter la pression, soit que le paquebot y mît de la complaisance, le bateau commandé par Paul gagna quelques brasses. L'ouverture étroite se dessinait entre deux collines de sable. Ce fut la Thémis qui s'y engagea la première. Un quart d'heure après, les deux navires se suivaient entre les deux berges à la vitesse d'un mauvais cheval au trot. La comtesse, dans une impulsion soudaine, tendit la main à Neuvillars :
— Voulez-vous me pardonner ? fit-elle. Soyez sans crainte. A l'avenir, je vous épargnerai mes caprices d'enfant.
— Je ne pense pas vous avoir traitée en enfant, madame, répondit le marin en touchant à peine les doigts de la jeune femme.
Celle-ci, revenue à l'arrière, trouva son père installé dans un bon fauteuil et encore tout réjoui du spectacle.
— Quelle course magnifique, ma chère!
Voilà un beau début pour notre capitaine !
Battre un courrier d'Australie ! J'espère que tu as félicité ce jeune homme?
— Oui... certainement, balbutia Solange.
— Alors vous avez fait la paix?
— Oh! une paix sans enthousiasme... de son côté.
Réservant pour elle-même ses impressions, madame de Sonoy regagna son appartement, ouvrit la mignonne serrure d'un volume qu'elle appelait son c livre de bord », et y consigna ces notes qui n'étaient pas exclusivement maritimes:
« Je viens d'assister à une double lutte as^ez curieuse. La Thémis a battu le Melbourne, au risque de se faire écraser par lui. Mais la pauvre Solange n'a pas eu le beau rôle dans sa lutte avec le capitaine de la Thémis. Je ferai en sorte que nous en restions à la première manche, lui et moi, bien qu'ici aucun dégât ne soit à craindre. Il est cuirassé, diton; moi je le suis encore bien plus. D'ailleurs, entre une femme digne de ce nom et l'homme
à qui elle paie un salaire, il y a un fameux blindage. »
Pourquoi la comtesse avait-elle écrit ces derniers mots en serrant les lèvres, d'une main tellement nerveuse que des éclaboussures d'encre avaient jailli de sa plume ? Qui peut le dire? Cette femme de trente ans, sévèrement élevée, impeccablement fière, gardait son âme sous une serrure plus malaisée à crocheter que celle de son « livre de bord ».
A midi, suivant l'usage établi sur le yacht, le capitaine, en tenue de service, vint apporter le « point » et lire son rapport sur les incidents observés depuis vingt-quatre heures. Le père Marnix aimait jouer à l'amiral, sa fille le savait depuis longtemps. Mais, ce qui étonna Solange — elle assistait à la cérémonie par curiosité — ce fut de voir avec quelle abnégation le farouche Neuvillars subit l'épreuve.
Quand il eut terminé, il attendit les observations du propriétaire de la ThémiSj et madame de Sonoy fut amusée de voir que son père, secrètement intimidé, ne trouvait rien à dire, Paul, après un silence, demanda les ordres pour l'arrivée à Suez et pour le séjour. On devinait un singulier mélange de fierté et d'effa-
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cernent voulu dans la manière d'être de ce gentilhomme, attendant le bon plaisir d'un bourgeois millionnaire dont il n'eût pas touché la main un siècle plus tôt. Mais le père de Solange ne s'y trompa nullement, et, quand son capitaine se fut retiré, il dit à sa fille :
— C'est peut-être une faute que de choisir pour subalterne un aristocrate, même quand il est sans le sou.
— Peut-être, répondit la comtesse avec un regard dur qu'elle n'avait pas souvent. Au reste, cela ne réussit pas mieux quand il s'agit seulement de choisir un gendre.
— Ah I ah I il y avait longtemps que tu ne m'avais reproché Sonoy, grommela M. Marnix en quittant la dunette.
Sans se douter qu'il fût un brandon de discorde, Neuvillars s'était renfermé chez lui, laissant le pilote du canal diriger la ThémiSj ainsi que le voulait d'ailleurs le règlement.
Depuis le matin de cette seconde journée, il avait compris qu'il était destiné à souffrir cruellement et surtout misérablement. Que de fois il s^était moqué de l'amour à première vue, du coup de foudre I Et voilà qu'il était pris sottement, pris d'une façon absurde, pris, hélas I de la façon la plus sérieuse. Car, avec
la froide perspicacité de son esprit, avec l'inexorable analyse de son jugement, il découvrait en lui-même toute l'étendue soudaine du mal, pareil à ces médecins qui, au premier frisson d'une fièvre dangereuse, reconnaissent qu'ils sont perdus.
Ainsi, même ces courtes joies du rêve, de l'illusion de la première heure, il ne devait pas les savourer. Il était obligé de courber la tête sous l'évidence. Déjà le dénouement lugubre d'une passion dont il avait été l'objet lui avait imposé la croyance à l'amour chez les autres. Il fallait aujourd'hui croire à l'amour dans son propre cœur, à l'amour subit, irraisonné, insensé, douloureux, à l'amour contre tout bon sens, contre tout espoir... bien plus, à l'amour en quelque sorte sacrilège. Car il ne pouvait plus répéter, comme il faisait parfois, en face du portrait d'Ariane :
« Si je ne t'ai pas aimée, ce n'est pas ma faute. Je ne puis pas aimer ; je n'aimerai personne. Non, personne, jamais I Dors dans ton repos sans me maudire ! »
Il frissonnait de colère non moins que de crainte à la pensée de ce qu'allait être son existence, car il n'était pas ou du moins il n'était pas encore de ceux qui se résignent à
certaines douleurs, ni surtout de ceux qui les chérissent. Fallait-il attendre mieux de l'enfant de cette génération sans enthousiasme, pratique, raisonneuse, révoltée contre toute souffrance, alors surtout que, de cette souffrance, il ne peut résulter aucun bien ?
Tout ce qu'il pouvait pour se calmer, c'était de s'excuser à ses propres yeux en s'expliquant à lui-même la catastrophe. On s'était emparé de lui par surprise. Informé d'avance qu'il allait voir paraître une femme jeune, belle, avec cette séduction impérieuse dans le regard, il serait sorti de l'aventure sans même un trouble dans son esprit.
« J'ai rencontré nombre de femmes plus belles, et aucune ne m'a rendu malheureux pendant une heure I » gémissait-il en se frappant la tête de ses poings fermés.
Rien n'était plus vrai. Seulement il n'avait pas rencontré jusqu'à ce jour celle qui devait le prendre. Et, à cette heure, il était pris. Kismet I Toute la science de la pathologie amoureuse, quoi qu'en disent les maîtres, tient encore dans ce seul mot.
Hélas 1 il n'avait besoin que de voir la comtesse, pour juger qu'elle n'était pas de celles qui se laissent gagner aux soupirs et aux
œillades. Au surplus, dès le premier abord, il avait été rude pour elle. Enfin quel mur infranchissable entre cette femme aux airs de reine et le pauvre marin payé par elle !
A cette pensée, Neuvillars sentait ses joues enflammées par la honte, et sa fierté naturelle, exagérée, maladive, cette fierté qu'il avait déjà payée si chèrement, le déchirait par avance de mille tortures.
Le lendemain, après une courte escale à Suez, Paul était sur sa passerelle, où madame de Sonoy n'était pas revenue. A sa gauche il voyait fuir les sommets anguleux et brûlés du Sinaï. Devant lui, la perfide Erythrée, cette mer Rouge plus semée d'écueils qu'aucune mer du globe, ouvrait son horizon voilé par l'éternelle brume du sable incorporé dans l'atmosphère. Toute la science, toute l'attention d'un marin consommé allaient devenir nécessaires.
Il songeait en lui-même :
« Si je quittais la Thémis maintenant, je passerais en jugement comme réfractaire. »
Et ce devoir absolu de rester face à face avec sa torture lui procurait une sorte de paix. Pour le moment, il n'avait plus qu'à lutter pour cacher sa souffrance, combat très doux au prix de celui qu'il aurait fallu se
livrer pour la fuir. Au déchirant effort de Tévasion il préférait tout, même le cachot avec ses ténèbres et son silence, tant il est plus facile d'analyser subtilement que de pratiquer la logique I
Cette captivité, d'ailleurs, avait ses plaisirs. Plusieurs fois dans la journée, il entendait la voix de la comtesse qui chantait ens'accompagnant. Bien qu'elle passât de longues heures sur la dunette, il ne pouvait l'apercevoir, à cause de la tente qui couvrait l'arrière ; mais de temps en temps, l'éclat d'un rire perlé venait jusqu'à lui. Chaque soir, quand le soleil avait perdu son ardeur, Solange et son père allaient respirer la brise fraîche du gaillard d'avant. Neuvillars, du haut de sa passerelle, faisait un salut cérémonieux et reprenait son éternelle promenade d'un bord à l'autre. Il s'arrêtait bientôt, et, comme pour examiner l'horizon, prenait d'un air affairé ses puissantes jumelles. Peu à peu l'instrument déviait...
volupté douce et misérable I Avoir à quelques pouces de ses yeux la taille riche et savoureuse de l'enchanteresse ! contempler dans ses grands yeux bruns le reflet des feux sombres du couchant! voir apparaître dans un sourire ses dents nacrées entre ses lèvres rouges I admirer
la main fine abandonnée sur le bordage du navire I
Une fois par jour, au moment du rapport, l'entrevue était plus réelle, sinon plus agréable à cause de son caractère cérémonieux. Toutefois Marnix y trouvait un plaisir d'enfant, et, chose plus étonnante, la comtesse y prenait part, ne quittant pas Neuvillars des yeux tandis qu'il lisait ses notes. Parfois elle ne pouvait s'empêcher de sourire en songeant au prédécesseur de Paul. Celui-là venait dix fois par jour sur la dunette, en pantoufles, en bonnet grec, avec une vareuse déboutonnée et des mains de matelot, toujours prêt à bavarder, sans y faire grande différence, avec la comtesse ou avec sa femme de chambre, à moins qu'il ne serrât la main du maître d'hôtel, qu'il appelait « monsieur François ».
Auprès de ce gros bonhomme normand, Neuvillars semblait un prince déguisé, et, quand il se présentait pour « le rapport » , Marnix, involontairement^ cachait sa pipe, tant son capitaine l'impressionnait.
Solange elle-même ne laissait pas que d'être intimidée par cet homme de haute mine, de manières imposantes malgré son âge, dont les yeux gris, toujours voilés par un nuage, lan-
çaient un éclair singulier chaque fois qu'elle ouvrait la bouche. Il est vrai qu'elle y regardait à deux fois avant de prendre part à la délibération, sachant que Paul ne manquerait pas de souligner, avec un respect exaspérant, les bévues que peut commettre une jeune femme parlant des choses de la mer. Ces rapports tendus entre sa fille et son capitaine gâtaient un peu le plaisir du voyage pour Marnix, qui s'en ouvrit un jour à Solange. Elle répondit, sans s'en montrer autrement désolée :
— A cette heure, j'imagine que vous ne mettez plus les torts de mon côté.
— Non, en toute justice. Pour l'apprivoiser tu as fait de ton mieux. Mais, moi qui l'examine, je vois qu'il a toujours les nerfs cabrés en ta présence. Il est clair que la seule vue d'une femme réveille dans son cœur le souvenir de celle qu'il a perdue.
Madame de Sonoy resta quelques secondes sans parler; puis elle dit, les yeux perdus sur la grande nappe grise, à peine moirée par places du frisson d'un courant :
— Vous avez vu son portrait : est-ce que je lui ressemble ?
— Ohl non. Vous êtes les deux antipodes.
Toi, la femme du Nord, saine, vigoureuse.
'î'if LE CHEMIN DE DAMAS
conquérante. Elle, une de ces beautés d'Orient, souples, alanguies, un peu frêles, mais dont les yeux ont un si étrange pouvoir.
La comtesse fit quelques pas dans le salon, et, sans s'en douter, jeta un regard sur une glace pour examiner ses propres yeux, comme si, pour la première fois, elle était curieuse de les connaître.
— Eh bien, fit-elle tout à coup avec un peu d'ironie dans l'expression, je ne vois pas de remède. Et vous?
— Aucun, sauf le temps et la distraction.
Mais il ne veut pas se distraire. Il n'a pas même consenti à nous accompagner quand nous sommes descendus à Koséir et aux ruines de Bérénice.
Madame de Sonoy laissa tomber l'entretien.
Mais, le lendemain, à l'heure du rapport, elle dit à son père incidemment qu'elle se sentait fatiguée et qu'elle ne débarquait pas pour visiter Souakim, dont on apercevait déjà les mosquées blanches et la grande caserne. Quand on eut mouillé, le canot emporta vers le rivage, en même temps que le propriétaire du yacht, le capitaine muni de tout son attirail de peintre. La comtesse dissimula un sourire et consigna cette note dans son livre :
e Pas descendu à Souakim, Uintôt, par charité pour l'ami de la belle Ariane. Il est temps que Thésée prenne un peu d'exercice.
Comme il s'est précipité vers la cote dès qu'il a su que je restais sur le bateau I Je reconnais ces doux symptômes d'affinité que j'éprouvais du vivant de M. de Sonoy, et que je faisais éprouver à ce cher homme. Il manque ici ce que Monseigneur, dans son discours, nommait l'indissolubilité sainte du lien conjugal. Mais le pauvre Thésée connaît certains inconvénients du mariage, puisqu'il est forcé de me voir tous les jours. C'est bien le moins que je lui procure une fois l'occasion d'aller au cercle. »
Solange profita, pour se promener à Souakim, des heures fraîches de la matinée du lendemain. M. Marnix avait annoncé qu'on passerait toute la journée à terre. Il va sans dire que le capitaine se prétendît retenu à bord par certains travaux; mais une surprise l'attendait. La comtesse revint seule dans une barque de louage, à l'heure du déjeuner, tandis que son père acceptait l'invitation d'un colonel anglais pour visiter le camp, hors de la ville.
Ce retour imprévu posait une question délicate pour Neuvillars : devait-il, en l'absence du
propriétaire du yacht, se présenter devant sa fille à l'heure habituelle du rapport ? ou bien convenait-il delà considérer comme une simple passagère, sans autorité officielle?
Tout d'abord il décida de profiter de l'occasion unique de se trouver seul avec la femme qu'il adorait follement. Puis, comme le moment approchait, dominé par son habitude d'analyser tous ses actes, il hésita.
« Pourquoi, se demanda-t-il, trembles-tu d'impatience en comptant les minutes? Qui t'attire près d'elle? Est-ce ton devoir? Tu sais bien que non. Pauvre fou I misérable lâche I domestique amoureux de sa maîtresse I Comme tu l'auras bien mérité si elle te renvoie d'un geste qui voudra dire : -^ Mais je n'ai pas sonné I »
Il interrompit sa toilette presque achevée, passa un veston indien de cotonnade blanche, et se laissa tomber sur son sopha, la tète dans ses mains, plus malheureux à coup sûr dans sa solitude qu'il n'aurait pu l'être, quoiqu'il arrivât, en présence de la comtesse.
La cloche du quart avait piqué depuis quelques minutes. Neuvillars tressaillit tout à coup, en s'apercevant qu'une ombre interceptait le jour au seuil du salon resté ouvert. Il entendit
la voix de madame de Sonoy qui disait :
— Vous êtes là, capitaine? Mon père m'a chargée...
— Oh I madame... je suis désolé, balbutia Paul en se levant d'un bond. J'hésitais à me rendre sur la dunette...
— Mais il me semble que vous n'hésitiez pas du tout, reprit la comtesse avec un fin sourire: ou du moins vous n'hésitiez plus.
Mais voici ma mission : Vous êtes prié de donner des ordres pour qu'un canot soit à terre au coucher du soleil. Et, s'il vous plaît, soyez en mesure de lever l'ancrQ demain matin, au jour.
Elle parlait avec une aisance parfaite, laissant à peine voir l'autorité sous la politesse affable de ses phrases. Elle avait pénétré dans la pièce, mais elle restait debout, inspectant les détails du regard perçant d'une maîtresse de maison attentive.
— J'espère que vous êtes bien installé, ditelle avec une intonation de voix qui dénotait la bonté. J'ai l'amour du confortable pour moi et pour les autres. Si vous manquiez d'un objet quelconque, faites-nous, à mon père et à moi, le plaisir de réclamer. D'ailleurs, au moins en ce qui concerne l'embellissement de
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votre demeure, vous n'avez besoin de personne : votre talent suffit.
Elle examinait, tout en parlant, les toiles dues au pinceau du jeune marin. L'une d'elles, représentant les vieux remparts de Rhodes, surmontait le portrait d'Ariane. Ce fut ce paysage qui sembla intéresser davantage madame de Sonoy. Peut-être les yeux de la belle curieuse dévièrent-ils un peu de la peinture à la photographie. L'examen terminé, elle revint à Neuvillars, qui se tenait immobile, appelant à lui, par de longues aspirations, l'odeur assez violente qu'elle avait toujours dans ses vêtements. Comme elle regardait, en femme que rien ne presse, une carte marine étalée sur la table, Paul s'enhardit à lui dire :
— Vous êtes chez vous, madame. Je n'ai donc pas besoin de vous offrir de vous asseoir.
— Vous croyez ? répondit-elle d'un air de bonne humeur. Offrez toujours. Nous autres femmes, nous n'estimons guère ce qui nous appartient de par le droit.
Elle avait pris un siège et regardait son interlocuteur avec une physionomie très douce, où l'on pouvait découvrir une teinte émue de compassion.
— Hélas I fit Paul, je n'ai jamais eu le temps d'étudier la science effroyablement compliquée de la nature féminine.
Il souriait légèrement, ce qui donna soudain à ses traits un charme indéfinissable. C'était la première fois que Solange le voyait sourire.
— Où prenez-vous que nous sommes compliquées? demanda-t-elle'gravement. Il ne faut pas confondre la diversité avec la complication. J'estime au contraire que nous sommes très simples... mais je vous soupçonne de ne pas voir les choses simplement.
— Je les verrais sous un autre jour, peutêtre, si j'étais né sous une meilleure étoile. Ma vie se compose de difficultés, heureux quand elle ne se brise pas contre l'impossible. Comment voulez-vous qu'elle m'apparaisse ainsi qu'une chose simple?
— Ce qui est difficile, douloureux ou défendu n'en est pas moins très simple. Croyez-moi, ne vous laissez pas gagner aux doctrines des hommes de roman ou des hommes de théâtre, qui embrouillent toutes les serrures pour faire aller le métier de crocheteur. Qu'y gagnerez-vous ? De mieux sentir vos chagrins, de ne pas voir ce qui peut les adoucir.
— J'attends qu'un Dieu ou qu'un ange me désigne ce précieux remède.
— Une simple créature mortelle pourrait vous en désigner plusieurs... par exemple l'amitié de ceux qui vous entourent.
— L'amitié!... s'écria Neuvillars en tordant ses mainsjointes, et en fermant les yeux comme pour ne pas voir cette amitié qui s'offrait à lui. Ah I madame, quelle pauvre consolation à certains malheurs I Et comme il est facile de voir que vous n'avez jamais connu ceux-là I
Moins ignorante qu'elle n'était des orages du cœur humain, Solange se serait étonnée si l'amour d'une morte pouvait mettre une telle flamme dans ces yeux pleins d'éloquence. Mais déjà Paul était redevenu maître de lui et, faisant un effort pour assurer sa voix :
— Madame, dit-il, pardonnez-moi d'avoir fléchi devant votre bonté. Trop d'inégalités dans la vie nous séparent pour que j'ose me dire votre ami. Du moins, vous qui dédaignez ce qui vous appartient de droit, sachez que j'aurai maintenant un bonheur : celui de vous servir autrement que par devoir.
Dans la soirée, causant avec son père, la comtesse raconta là visite qu'elle avait faite au capitaine.
— J'ai VU le fameux portrait, dit-elle, et je me demande pourquoi l'original m'inspire autre chose que de la sympathie. Son r^ard fixe, profond, interrogateur ne me quitte pas depuis ce matin. Croyez- vous que cette jeune fille soit regrettée si... exceptionnellement?
— Es-tu donc parvenue à faire rire Neuvillars?
— Tant s'en faut. Mais les crêpes qui l'entourent sont-ils seulement des crêpes de deuil? S'il était riche, indépendant, maître de ses goûts, ferait-il d'aussi gros soupirs? Tandis que nous causions, il n'a pas regardé une seule fois le portrait de son Ariane.
— Vous voilà bien, vous autres ! Il aurait fallu, pour te plaire, que ce jeune homme fondît en eau, et surtout qu'il te racontât son roman du premier chapitre au dernier. Pour moi, ce silence qu'il garde est une des choses qui m'ont donné de l'estime pour lui. Souviens-toi que les grandes douleurs sont muettes.
— Et les petites, donc ! M'avez-vous entendu faire grand bruit, même le premier jour démon veuvage ?
Il était fort tard quand elle écrivit ces mots sur son livre à serrure :
« Papa s'amuse prodigieusement; c'est déjà quelque chose. Moi, je commence à comprendre pourquoi nous n'avons pas trouvé d'amateurs pour ce fameux voyage autour de la mer Rouge. Trop de soleil (en février!) et pas assez d'arbres et de verdure pour habiller ces montagnes de carton gris. Afin de me distraire, je suis allée voir Thésée dans son palais, ce qui m'a permis de contempler Ariane dans son cadre. Un vrai catafalque, cet écrin de velours noir semé de larmes d'argent! Il y manque le cyprès et la pierre funèbre en cheveux. Quel mauvais goût que de nous imposer cette ombre que nous n'avions pas invitée! Elle encombre ce bateau, et, tout à l'heure, quand j'ai voulu faire de la musique, le courage m'a manqué.
J'avais peur d'empêcher l'ombre de dormir.
» Enfin, Thésée et moi nous avons signé la paix, ce qui n'a pas empêché mon nouvel ami de rester fort maussade. Pourquoi ? Parce que je dérangeais son tête-à-tête avec l'ombre, ou bien parce que l'ombre gênait ses épanchements avec moi?... Solange, ma chère, que vous importe? »
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On était arrivé au milieu de mars et la température devenait torride. Mais le yacht, heureusement, se rapprochait du nord de la mer Rouge, après avoir visité Aden et la côte arabique.
Soit que l'humeur curieuse qui l'avait emportée jusqu'aux cataractes du Nil fût calmée, soit pour toute autre raison, la comtesse ne quittait plus guère son bateau durant les escales. Et, chose plus remarquable encore I son capitaine suivait sa fortune, restant à bord quand elle y restait, lui servant d'escorte dans ses rares promenades à terre. Dire qu'il ne la
fuyait plus serait fort au-dessous de la réalité. Le traité de paix, d'abord signé avec un peu de froideur, s'était étendu jusqu'à prendre les formes d'une amitié toute maternelle du côté de madame de Sonoy, mais passablement nerveuse du côté de Neuvillars.
Un traité de paix suppose ordinairement l'aveu de la défaite chez l'une des parties contractantes. Paul était vaincu dans cette guerre contre l'amour, guerre bizarre où la défaite commence quand le courage de fuir a disparu.
S'il conservait l'honneur des armes, c'était en déguisant la couleur de son drapeau. Il arborait lâchement l'étendard des neutres, c'està-dire des amis. La vérité, c'est qu'il aimait follement et sans espoir.
Une femme coquette ou vicieuse l'eût contraint d'avouer le stratagème et de se rendre à merci dès le deuxième jour. Mais il n'avait eu affaire jusque-là, dans la personne de Solange, qu'à une simple curieuse nullement dévorée de la soif des conquêtes. Le moindre péché que peut commettre une femme qui s'ennuie n'est-il pas d'être curieuse ?
Il ne faut pas s'y tromper, toutefois. Ce qui occupait la comtesse n'était pas de savoir si Paul était ou pouvait devenir amoureux d'elle.
Sa curiosité n'avait rien que de théorique ; elle se demandait :
« Quel sorte d'homme ai-je devant moi?
Quel est exactement le mystère qui se cache dans sa vie ? Pourquoi s'entoure-t-il d'un voile? »
Il va sans dire qu'elle était trop délicate et trop digne pour questionner tout haut. Mais, à défaut du rôle de confidente qu'on ne lui donnait pas, elle s'était octroyé celui de consolatrice, qui lui conférait le droit, même le devoir d'être bonne. Elle l'était extrêmement, et surtout elle Tétait sincèrement, car on n'aurait pu trouver ici-bas une créature plus droite. Reste à savoir si ce régime devait calmer un homme déjà passionnément amoureux.
Paul n'essayait plus de lutter. Il s'était jeté dans cet amour à corps perdu. Mais il s'était juré le plus sérieusement du monde qu'il se tuerait, lui aussi, plutôt que de tomber dans l'humiliation d'un aveu.
Qui n'a constaté la curieuse divergence des opinions formulées sur une seule personne par des juges différents? Paul avait ignoré l'art de se faire des amis dans le nombre de ses camarades. On le trouvait orgueilleux, autoritaire, égoïste et cassant. Or, voici les notes que
Solange confiait à son journal en quittant la mer Rouge :
t< Comme on devrait toujours s'abstenir de juger! S'il est un homme qui ne m'inspira point de sympathie au début, c'est bien Thésée. Ridiculement fier, timide et prétentieux en même temps, gonflé d'une manie bourgeoise d'indépendance à l'égard des femmes, peu favorisé sous le rapport du cœur, — j'en suis fâchée pour la pauvre Ariane, — voilà comment j'aurais tracé le portrait de mon capitaine au bout des huit premiers jours.
» Eh bien ! cet homme est d'une modestie ridicule, d'un esprit distingué, d'une instruction profonde, et, pour un peu d'intérêt qu'on lui témoigne, le voilà prêt à s'attendrir.
» Il est respectueux jusqu'à l'exagération et cependant il a des révoltes ; mais j'espère bien qu'il les conservera toujours. Elles le sauvent de la banalité. Pauvre garçon I il se figure probablement que nous cachons sous une apparente politesse un mépris absurde.
Parce que mon père, ce matin, lui a porté sa solde — et Dieu sait avec quelles précautions — je n'ai pas vu, de tout le jour, mon orgueilleux Thésée.
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» Tout cela montre qu'il faut avoir la main délicate pour le conduire. Je me demande si mademoiselle Ariane... Bon I j'oublie qu'il ne faut juger personne, mais surtout qu'il ne faut pas juger les morts. »
A l'exemple des hommes de son âge et de son inexpérience, Paul réglait son opinion et ses prévisions, quand il s'agissait des femmes, sur certains axiomes réputés infaillibles. Cent fois il avait lu ou entendu cet oracle:
« Une femme ne reste jamais longtemps ignorante de l'amour qu'elle a inspiré. »
Donc, tandis qu'il se maîtrisait courageusement pour ne rien laisser paraître, il attendait, il espérait l'heure où madame de Sonoy pressentirait la vérité, mais contrairement à l'adage elle ne voyait rien, encore qu'une femme aussi achevée ne pût manquer d'aucun des instints naturels à son sexe. Deux choses l'empêchaient d'avoir pour Neuvillars les mêmes yeux qu'elle aurait eus pour un autre : la position qu'il occupait auprès d'elle et, plus encore peut-être, cette noble cicatrice dont elle croyait le cœur de Paul endurci comme d'une escarre douloureuse. De là ce calme olympien, cette bonté toujours égale et toujours sereine qui exaspérait le jeune marin.
« Pour elle ne suis-je donc pas un homme?»
se demandait-il en frémissant de douleur et de honte.
Au bout de quelques jours, l'amertume gagna ses paroles. On devina le mécontentement sous la reconnaissance toujours méritée. Un changement fâcheux se fit voir en lui. Fatalement cette irritation accumulée dans un esprit malade allait se faire jour au premier choc. L'explosion eut lieu sur la fin de la croisière dans la mer Rouge.
Depuis quelque temps M. Marnix, devenu insatiable d'excursions, était hanté d'un projet grandiose. Il s'agissait de quitter le yacht au petit port situé à l'ouverture du golfe de Suez au pied du Sinaï, et de visiter la montagne fameuse. De ce lieu, nommé Thôr, il fallait une semaine pour se rendre à l'auguste sommet, pour en parcourir les sites et pour en revenir. L'excursion, peu pratiquée, ménageait des fatigues effroyables, sans être dangereuse d'ailleurs.
Marnix en parla un jour, à l'heure du rapport, en présence de son capitaine.
— Ah ! si tu étais un homme au lieu d'être une femme I dit-il à Solange. Mais il est également impossible de t'emmener avec moi et de
le laisser toute seule pendant huit jours sur la Thémis. N'y pensons plus!
— Pourquoi ? répondit la jeune femme sans hésiter. Sur ce bateau je serais mieux gardée que n'importe où. Ce n'est pas pour moi, mais pour vous, que je serais inquiète.
Le bonhomme ravi sauta au cou de sa fille, et tout fut réglé séance tenante. Après avoir débarqué son propriétaire, le yacht devait continuer pour Suez, afin d'y faire des vivres et du charbon, après quoi il reviendrait mouiller devant Thôr au jour convenu.
— D'ailleurs, ajouta Marnix en riant, je vous verrai de là-haut avec ma lunette.
Le temps pressait. Madame de Sonoy surveilla les préparatifs, sermonna son père sur la nécessité de la prudence et l'accompagna jusqu'au village, d'où elle le vit sortir en appareil guerrier, sous l'escorte du drogman et de plusieurs matelots hérissés d'armes. Le lendemain au jour, quand elle se réveilla d'un excellent sommeil, la Thémis se balançait doucement en rade de Suez.
Paul, au contraire, avait eu le temps de penser beaucoup durant son quart de nuit, et son pessimisme s'était donné carrière. Un autre aurait nagé dans le bonheur, en songeant que
la comtesse allait être à lui, pour ainsi dire, pendant une semaine. Lui, toujours prompt à voir le côté fâcheux des événements, analysait la cause de celte confiance que lui témoignait la jeune femme. Quel dédain se montrait dans cette hautaine sécurité ! Quelle preuve éloquente (lue le pauvre marin payé pour conduire son yacht n'était pas un homme à ses yeux ! Comme elle se sentait calme, protégée, derrière cet abîme que creusait le salaire donné et reçu, abîme si profond qu'elle le jugeait infranchissable même à la médisance !
Tandis qu'il rongeait ainsi son propre cœur, il frissonna tout à coup, la tête rejetée en arrière, les narines ouvertes, les mains crispées sur son fauteuil. Une brise molle, qui souflQait de l'arrière, apportait jusqu'à lui de lourdes bouffées d'un parfum suave. Bientôt il se leva d'un bond, avec un haussement d'épaules et un éclat de rire farouche. Quelqu'un passant par là aurait pu l'entendre dire tout haut :
— Eh bieni quoi, misérable sot? madame la comtesse prend son bain. Ceci ne rentre pas dans ton service, mais dans celui de sa femme de chambre.
Ces agréables dispositions persistaient en lui quand l'heure du rapport l'appela sur la du-
nette, où il trouva madame de Sonoy fraîche, reposée, souriante, heureuse de vivre. Elle vit du premier coup d'oeil que Paul n'avait pas son air naturel. Avec sa bonté toujours attentive, elle le questionna sur sa santé.
— Oh I dit-il d'une voix sèche, la santé est bonne. Simple effet d'une nuit fatigante. Vous plaît-il que je vous donne lecture?...
— Dieul non. Vous m'apprendriez que nous sommes à l'ancre devant Suez et qu'il fait chaud. Entre nous, je m'en doutais. Pourquoi n'êtes-vous pas resté chez vous, à regagner cette nuit perdue ? et surtout pourquoi ne sommes-nous pas restés à Thôr jusqu'à ce matin? Vous auriez pu dormir.
— Peut-être. Mais vous n'auriez pas eu ce matin vos lettres de Paris, des œufs frais pour votre déjeuner, des fraises pour votre dessert. Ce n'est pas pour dormir tout à mon aise que je suis payé par vous, madame !
Ces paroles, à peine excusables dans la bouche d'un loup de mer sans éducation, prenaient dans la circonstance le caractère d'une énormité. La comtesse, néanmoins, répondit sans perdre patience :
— Pourquoi me faire souvenir que vous êtes ici malgré vous? Rendez cette justice à
mon père et à moi que nous l'oublions autant que possible. Ne pouvez-vous chasser Tidée fixe qui vous donne tant d'amertume ? Qui vous empêche detîroireque vous avez des amis possesseurs d'un bateau ? Ils vous ont invité à faire un voyage en leur compagnie, et, comme vous avez la science du marin qui leur manque, ils vous ont prié de commander leur yacht. Voilà ce que j'imaginerais, si j'étais à votre place.
— Croyez-vous? Certains faits de l'existence coupent les ailes à l'imagination la plus vagabonde. Je dois me figurer, n'est-ce pas? que je suis l'invité, l'ami de M. Marnix et de sa fille : cela se pourrait à la rigueur. Mais ce qui est plus difficile, c'est d'imaginer que la comtesse de Sonoy est restée seule pendant huit jours, sur son yacht, avec Paul de Neuvillars, son invité et son ami. A cette dérogation aux règles il faut bien que je trouve un motif quelconque. Hélas I le motif saute aux yeux. Paul de Neuvillars est — comment dirais-je? — une sorte de cocher qui monte sur le siège de votre équipage maritime. Dès lors il devient un être inoffensif, incapable de compromettre une femme de votre qualité.
Vous voyez qu'il n'est pas toujours si facile d'imaginer les choses.
Solange croyait rêver à ce discours inouï, qui trahissait une profonde détresse dans Tâme du jeune homme. Tandis qu'elle le regardait avec une émotion découragée, deux larmes se montrèrent dans ses beaux yeux.
Sans mot dire, elle les essuya lentement, avec cette simplicité qu'elle avait dans toutes les circonstances.
— Voilà, dit-elle enfin, le seul châtiment que vous recevrez, car je ne suis qu'une femme. Qui m'aurait dit que je retrouverais sur ce bateau le fâcheux voisinage que j'ai connu en d'auti^es temps : l'injustice et la haine ?
— La haine?... Ohl mon Dieu!.,, s'écria Neuvillars en cachant sa tête dans ses mains.
Tout à coup il jeta un regard rapide autour de lui, et, sûr de n'être vu de personne, il se courba jusqu'à terre et posa ses lèvres sur le vêtement de la comtesse. Puis, sans autre explication et sans autre excuse, il disparut.
Quand le soleil fut supportable, la comtesse fit armer son canot. Suivie de sa femme de chambre et d'un vieux serviteur, elle visita les hôtels de Suez, car elle avait pris, dans son premier mouvement de colère contre Paul, la résolution de quitter la Thémis jusqu'au retour
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de son père. Mais, d'une part, la vue des misérables abris qui pouvaient là recevoir calma son fier courroux ; de l'autre, elle réfléchit que cette retraite n'était peut-être pas aussi [digne qu'elle en avait Tair. Enfin, cet esclandre allait fatalement provoquer entre le capitaine et le propriétaire une explication terminée par le renvoi du coupable. Toutes ces raisons la ramenèrent au yacht, où elle fut reçue par le second officier. Neuvillars s'était puni de son incartade en se mettant aux arrêts lui-même.
Quand la journée s'acheva, Solange était moins irritée, s'il faut en croire cette page du livre à serrure :
« J'ai failli passer par les émotions d'une « fuite en Egypte » ; mais personne n'a su et ne saura jamais que j'ai eu même l'idée de ce beau coup de tête qui nous promettait fatalement un nouveau capitaine. Mon pauvre Thésée — maintenant je commence à le connaître — ne fermera pas l'œil de la nuiti Si je pouvais lui faire savoir que je lui pardonne I... Eh bien ! non ! qu'il veille, l'âme déchirée de remords ! Ce sera ma vengeance.
» De fait, qu'y avait-il dans cette sortie inconcevable que j'ai etitendue? Pas une de ses paroles n'a manqué au respect» Seulement il
souffre, il souffre cruellement, il souffre mnl de sa pauvreté, d'une situation peu faite pour un homme de son espèce. Mon Dieu ! comme ce serait triste s'il souffrait d'autre chose encore ! . . . Mais vraiment, s'il en était ainsi, nul ne pourrait dire que c'est ma faute. A moins de mettre une perruque blanche et des lunettes, je ne pouvais mieux jouer la vieille grand'mère que je n'ai fait depuis un mois.
» N'empêche que j'ai pleuré tantôt, ce qui ne m'était pas arrivé depuis mon deuil, voire même un peu avant. Si jamais on m'avait dit qu'un capitaine de yacht ferait couler mes larmes !... Plaisante si tu veux, ma petite.
L'homme qui t'a fait pleurer, que ce soit de colère, de pitié ou d'autre chose, celui-là ne sera plus jamais pour toi un être ordinaire. »
Paul, armé de sa longue-vue, n'avait pas perdu un seul des mouvements de la comtesse après qu'elle eut quitté la Thémis. En la voyant pénétrer avec son escorte dans le meilleur hôtel, situé sur la plage, il comprit qu'elle voulait abandonner le yacht, ne pouvant l'en chaèser lui-même. Ce fut pour lui un choc terrible, et son angoisse fut telle pendant trois heures que toute sa fierté s'abattit sous l'horrible crainte qu'il venait d'éprouver.
Passant d'un extrême à l'autre avec l'inconstance d'un esprit désemparé, il prit la résolution de fermer les yeux, de ne plus s'interroger
lui-même, de ne rien demander au lendemain, pourvu que ce lendemain lui laissât l'unique bonheur d'apercevoir la comtesse. Désormais, il ne fallait plus craindre chez lui aucune révolte. Il était soumis, dompté, maté, non par une résignation philosophique aux amertumes du destin, mais par la rude leçon qu'il venait de recevoir. Entre deux souffrances, il choisissait la moins insupportable.
Le jour suivant, lorsqu'il se présenta devant madame de Sonoy, celle-ci crut voir paraître un autre homme.
— J'espère, dit il humblement, d'une voix mal affermie, que vous m'avez pardonné ma stupide insolence. Ne craignez plus qu'un mot déplacé tombe de mes lèvres : vous avez comprimé en moi toute révolte, pour toujours.
Soyez tranquille, madame, je me souviendrai de la journée d'hier.
On l'aurait bien étonné en lui disant que cette humilité trop complète faisait presque regretter à la comtesse les révoltes d'autrefois. Elle répondit un peu froidement :
— Je ne croyais pas avoir été si rude à votre égard.
— Vous n'avez pas été rude, mais vous êtes partie, — ou du moins vous avez voulu partir
Mon Dieu ! combien de fois n'ai-je pas regardé si l'embarcation revenait sans vous ! Que seraisje devenu ?
Pour la première fois, des mots aussi rapprochés d'un aveu s'étaient échappés de ses lèvres. Solange, un peu étonnée, l'interrogea du regard en mettant une instinctive sévérité dans sa physionomie. Paul comprit alors qu'il se trahissait au lieu de s'excuser. Afin de donner le change, il feignit d'obéir à des considérations vulgaires, presque serviles :
— Ne compreniez-vous pas, madame, qu'en agissant ainsi vous obligiez votre père à me chasser ?
— Vous avez bien changé en quelques heures ! lui dit la comtesse de plus en plus surprise.
Il porta la main à son cœur comme s'il étouffait ; les yeux du sphinx qu'il avait en face de lui ne le quittaient pas. Subitement madame de Sonoy changea de conversation et, pendant une demi-heure, ils causèrent avec l'intimité apparente des jours précédents. Quelque chose, malgré tout, disait à Solange que cette intimité ne serait plus la même : elle aussi se trouvait changée.
Cependant elle voulut faire avec lui, le len-
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demain, Texcursion obligatoire au Puits de Moïse. Paul avait confié à deux matelots son attirail de peintre ; elle-même s'était munie de son album et de ses crayons. En apercevant le bassin carré en maçonnerie et les palmiers qui l'entourent, elle poussa un cri de joie :
— Des arbres ! de la verdure I Je n'espérais plus en voir. Ce lieu ne vous semble-t-il pas le plus charmant que nous ayons rencontré depuis des semaines?
Un peu trop vite Paul répondit, sans regarder celle qui parlait:
— Depuis que j'existe, je n'en ai pas vu de comparable I
— Voilà l'effet du contraste, reprit Solange plus vite encore. Mais il ne s'agit pas de rêver : travaillons I Je vous commande un tableau.
Préparez les couleurs et la toile, pendant que je vais faire la chasse au modèle vivant, pour rompre les lignes de ce carré peu 'pittoresque.
Elle eut bientôt fait, en montrant quelques pièces blanches, de recruter un vieil Égyptien à barbe décorative, deux enfants, deuxchameaux, une famille de chèvres. Avec un goût sûr, elle disposa tous ces personnages au premier plan. Quelques maisonnettes en ruine, un café très blanc rehaussé d'enluminures criardes servaient
de fond. Elle-même s'assit à l'ombre d'un palmier, tenant son album sur ses genoux.
— Peut-on vous incorporer dans le paysage? demanda Paul tout en jetant l'esquisse.
— Naturellement, si le tableau doit m'appartenir.
— Comment ne vous appartiendrait-il pas ?
Tout ce qui sort des mains de l'esclave est la chose du maître, et... nous sommes sur la terre de l'esclavage.
— J'accepte votre jurisprudence, car j'y gagnerai une jolie toile. Mais, entre nous, je crains fort que vous ne soyez un esclave... du genre Spartacus.
— N'êtes-vous donc pas contente de moi comme chef des rameurs sur la trirème qui vous porte ?
— Tout à fait, dit-elle, quand vous ne gémissez pas contre vos chaînes.
En même temps elle se leva et se rapprocha du peintre pour voir son œuvre.
— Comme vous dessinez vite ! s'écria-t-elle.
C'est parfait. Savez-vous ce que je pense?
— Non, fit Paul dont la main était moins sûre depuis que le vêtement de la comtesse l'effleurait.
— Eh bien I si l'esclave Spartacus le vou-
lait, je pense qu'il pourrait bientôt se racheter.
— Oh I madame, quel compliment fâcheux I Vous me dites, à moi qui ai l'honneur de commander votre yacht : « Essayez donc de la peinture I > Que dois-je comprendre ?
— Pour l'amour du Ciel ne comprenez rienl Mes paroles ne cachent aucun sous-entendu perfide. Mais vous semblez si malheureux avec nous I
— Je vous en conjure, madame ! oubliez ce que j'ai laissé voir dans une heure de découragement. A cette heure, je suis heureux
autant qu'il m'est possible de l'être.
— A cette heure, oui. Mais combien de temps vos idées noires vous laisseront-elles en repos? Écoutez-moi. Je connais à Paris un marchand de tableaux fort honnête homme: permettez que je lui fasse parvenir une de vos toiles, vous verrez s'il la gardera longtemps.
Neuvillars avait posé sa palette. Les coudes sur ses genoux, le front dans ses mains, il écoutait madame de Sonoy. Sans changer d'attitude, il répondit presque à voix basse :
— Oh I non. Votre marchand ne gardera pas longtemps ma toile. Un riche amateur, — dont je ne saurai jamais le nom — se rendra
dès le lendemain acquéreur de mon œuvre.
Allez I je connais bien la meilleure, la plus noblement généreuse des femmes. Je la connais si bien que je ne veux pas la quitter, même pour l'indépendance, même pour la gloire. Ainsi donc ne me tentez plus, et, si ma présence a le malheur de vous déplaire... il faut que vous me chassiez !
Paul se tenait incliné dans une attitude très humble, comme un serviteur sur le point d'être congédié par son maître. Bien qu'il baissât la tête pour cacher deux larmes, Solange les vit couler.
— Mon Dieu ! fit-elle, que pourrai-je donc vous dire pour vous rendre le courage? On croirait que chacune de mes paroles a pour effet de vous l'enlever. Si vous aviez la divine foi ce serait plus facile. N'avez-vous donc pas appris, sur les genoux de votre mère, l'histoire de ces Hébreux qui fuyaient le Pharaon ? Déjà ils avaient semblé perdus quand la mer coupait leur retraite. Mais les flots s'étaient ouverts devant eux et s'étaient refermés sur leurs ennemis. Alors, à cette même place que foulent nos pieds, ils se couchèrent sur le sable, pour attendre une mort plus terrible que la mort par le glaive. Mais Dieu les ménageait pour la
Terre Promise, et cette fontaine où je viens de tremper ma main jaillit du sol brûlant, contre tout espoir, contre toute probabilité, contre tout raisonnement. C'est ainsi qu'entre le glaive et la soif il peut encore se trouver une place pour le salut. Entre le passé cruel dont la mémoire nous poursuit et l'avenir qui semble fermé, le bonheur peut s'épanouir.
Comme elle achevait de parler, la jeune femme s'aperçut que le maître d'hôtel attendait debout, près de la table improvisée, le bon plaisir de sa maîtresse Elle changea tout à coup l'expression de son visage et dit, en affectant la gaieté:
— Allons I donnez-moi le bras, monsieur mon peintre, et déjeunons vite. Je tiens plus que jamais à mon tableau du Puits de Moïse.
Cette seule ligne résuma sur son livre dénotes l'entretien qui venait d'avoir lieu :
« Maintenant, c'est moi qui tâche de le faire partir et c'est lui qui ne veut pas. >
Pendant les trois jours qui suivirent, madame de Sonoy garda son appartement. Elle avait, à l'en croire, payé d'un léger accès de fièvre sa trop longue séance dans l'oasis de Mouça.
Neuvillars eut tout le temps d'achever sa toile.
Au jour fixé, la Thémis mouilla devant Thôr, afin d'y reprendre son propriétaire.
Mais on trouva au rendez-vous un Arabe porteur d'une lettre qui annonçait un retard d'un jour. L'intrépide voyageur, en véritable touriste parisien, semblait avoir donné moins d'attention aux souvenirs de Moïse, d'Aaron et du prophète Élie qu'à ceux du général français Kléber. Il avait retrouvé dans la bibliothèque du couvent forces pièces relatives à l'expédition d'Egypte, qu'il s'occupait à copier ou à résumer. De là ce retard, compensé d'avance par la richesse du butin qu'allait rapporter le savant excursionniste.
Le soir, un peu avant le coucher du soleil, Paul faisant sa ronde sur l'arrière, vit la comtesse qui semblait rêver dans son fauteuil de rotin. Il n'osa l'aborder et se contenta d'un salut discret, car il était devenu singulièrement timide. La comtesse lui adressa la parole :
— Eh bien! nous voici en quarantaine pour vingt-quatre heures.
— Oui, madame, et j'admire votre patience, Quelle égalité d'âme et quel exemple pour ceux qui gémissent des inconvénients de la vie I
— Tant mieux si mon exemple peut vous convertir! Je n'ai jamais connu l'ennui, et cette semaine de repos m'a fait du bien après un mois presque entier de navigation non
LE CHEMIN DE DAMAS âSfô
interrompue. D'ailleurs, mon père est si content, d'après sa lettre, que j'oublie toute autre chose.
— Oh ! madame, reprit Neuvillars, oubliez tout en effet. Poussez la miséricorde jusqu'à l'amnistie complète. Ne répétez pas à votre père les paroles qui me sont échappées. Il aurait le droit de les ressentir comme la plus révoltante des ingratitudes. Je me suis plaint stupidement, j'ai manqué de courage...
— Vous avez surtout manqué de clairvoyance, corrigea la comtesse. Mon intention était, je l'avoue, d'informer mon père de l'incident, non pour vous attirer ses reproches, mais, tout au contraire, pour lui donner l'occasion de vous faire du bien par certaines paroles. Il me semble que je puis vous dire ce que vous aurait dit mon père. Voulez-vous m'écouter comme vous l'écouteriez ?
— • Mon Dieu I que vais-je entendre ? soupira Paul qui s'attendait à recevoir le conseil affectueux de quitter le yacht.
— Vous n'entendrez rien qui ne doive vous relever à vos propres yeux, tandis que vous passez le temps à vous rabaisser vous-même.
Je vous l'ai dit, vous cherchez à voir toute chose du côté fâcheux. La confiance que vous
a témoignée mon père et que... j'ai partagée aurait eu de quoi vous enorgueillir. Mais vous l'avez attribuée à je ne sais quel sot mépris. Pourquoi ne pas regarder plus haut ? N'y a-t-il pas dans votre passé des souvenirs cruels, inoubliés, toujours vivants malgré la tombe, qui vous entourent d'une barrière plus infranchissable que toutes les conventions mondaines? Qui hésiterait à mettre sa fille, capable d'ailleurs de se protéger elle-même contre toute indignité, sous la garde de l'homme resté fidèle à un amour brisé par la mort?
On devine aisément l'effet que produisirent ces paroles sur celui qui les entendait. Pendant quelques secondes, Neuvillars sembla frappé de stupeur; il restait immobile, les yeux fermés, les mains crispées. On aurait cru qu'il cherchait une réponse. Tout à coup il s'éloigna rapidement dans la direction de sa cabine, laissant madame de Sonoy presque aussi troublée que lui-même, car elle sentait instinctivement qu'un drame quelconque allait avoir lieu. Elle prêtait l'oreille au moindre bruit, craignant tout d'un homme dont une folie soudaine avait sans doute pris possession.
Mais Paul reparut presque aussitôt, tenant à la main un objet qu'elle reconnut pour le
portrait d'Ariane. Il avait dans les yeux une flamme qu'un regard humain ne peut contenir qu'à certaines heures décisives. Solange le regardait, incapable de parler ou d'agir, comme dominée par une étrange fascination.
— Assez de mensonges I dit-il d'une voix sourde et haletante. Assez de comédie sacrilège I assez de tortures dans ma solitude, en face de cette enfant.., dont les yeux purs, impossibles à tromper, fouillent du matin au soir, du soir au matin, la blessure épouvantable cachée dans ma poitrine ! Ainsi le monde entier croit... vous croyez vous-même... qu'un amour passé vit encore en moi I Eh bien I je vais vous détromper... et le mensonge va finir I
Il y eut un silence. Neuvillars s'était mis à contempler le portrait d'Ariane avec des yeux dont la tristesse infinie serra le cœur de Solange. Longtemps le regard de la morte et celui du vivant se croisèrent. Il était facile de voir que l'exaltation de Paul croissait à chaque seconde, si bien que la comtesse fut à peine surprise quand elle entendit ces étranges paroles, prononcées dans une sorte de délire :
— N'est-ce pas, ma pauvre petite, il faut nous séparer ? Cela ne vaut-il pas mieux pour toi que d'assister à ce qui se passe en ta pré-
sence? On s'imagine en te voyant que je ne peux plus aimer I De quel droit serais-tu condamnée à ce rôle de faux témoin ? Hélas ! une fatalité me tient, plus puissante que le désir éperdu de ton pauvre cœuri Si tu m'aimes encore, tu dois désirer que nous nous séparions. Mais si ton âme peut voir la mienne; tu m'as pardonné maintenant, et même tu me plains, car tu es assez vengée I
Il se tut de nouveau et sembla se perdre dans des réflexions douloureuses. Madame de Sonoy, pétrifiée par l'étonnement, assistait comme en songe à ce drame d'outre-tombe, qui ne lui rappelait rien de ce qu'elle avait connu dans sa vie réelle. Tout à coup, elle tressaillit d'une sorte d'épouvante aux paroles que disait Neuvillars, toujours plongé dans la contemplation du portrait :
— Que ferai-je de toi, de toi qui viens de mourir encore puisque je n'ai pu m'empêcher d'en aimer une autre? Te cacher honteusement au fond de quelque tiroir?... Non I je te connais trop bien I C'est à l'éternelle dépositaire de tant d'épaves humaines que je veux te confier. Dans les plis du noble linceul qui sera le mien quelque jour, j'enveloppe ton image.
Là, nous nous retrouverons peut-être. Au re-
voir, pauvre Ariane! Tu m'as trop aimé!...
Pardonne-moi ! Plains-moi !...
Il posa ses lèvres sur le velours du cadre, et, fermant les yeux, éleva l'image au-dessus de l'abîme d'azur sombre. Solange eut alors en sa conscience un inexprimable frisson, comme à la vue des préparatifs d'un sacrifice humain prêt à s'accomplir en son honneur. Poussant un cri étoufifé, elle s'élança, mais trop tard. Le portrait d'Ariane s'enfonçait avec lenteur, en tournoyant, sous les flots qui le cachaient peu à peu, ainsi que dans un mol enroulement de gazes légères. Quant à Neuvillars, déjà il courait vers sa cabine, d'où il ne sortit plus ce soir-là.
Solange elle-même, par une sorte de scrupule, n'osa rester à la place où elle venait de voir s'abîmer cette morte inconnue à qui, depuis quelques jours, elle s'étonnait de songer continuellement. Un long soupir dégonfla sa poitrine, et l'impression du bien-être intérieur qu'elle éprouvait fut d'abord, pour elle, un singulier mystère. Elle y rêva longtemps, accoudée à la lisse, du côté qui regardait la côte. Déjà l'ombre bleue envahissait la base énorme des monts Sinaï, tandis que leur partie médiane gardait encore ce violet très dur, incompréhensible pour nos yeux quand nous le
voyons sur les toiles de nos musées d'Occident. Au sommet, les deux pics d'Horeb et de Moïse éclataient dans une teinte , rose, alanguie, amoureuse, digne du sein de Vénus.
Peu de minutes après, la masse tout entière était devenue sombre ; mais Solange continuait d'y attacher son regard. En ce moment elle ne songeait pas aux scènes bibliques, et, si quelque éblouissement dissipa pour elle les ténèbres des cimes sacrées, ce fut une flamme plus humaine que celle du Buisson Ardent. L'heure venue, elle suivit comme un être sans volonté le serviteur qui l'arrachait au rêve pour des réalités moins poétiques. Mais elle ne fit que toucher aux plats. De bonne heure, elle se retira dans sa chambre et ouvrit son cahier de notes; puis elle tourna sa plume dans ses doigts, et, pour la première fois de sa vie, chercha les mots...
Deux heures plus tard, elle était encore à la même place, et la feuille n'avait rien perdu de sa blancheur. Alors, avec un grand geste de lassitude, elle fit une simple croix sur la page satinée, comme si, pour lui rappeler cette éphéméride jusqu'à son dernier jour, sa mémoire seule devait être suffisante.
Le lendemain, Solange prit terre de bonne heure, escortée seulement du maître d'hôtel, et ne revint à bord qu'avec son père. Celui-ci se voyait déjà fameux par ses découvertes. Il rêvait un article à sensation dans une Revue, peut-être un volume. Comme tant d'autres, il était possédé de l'hallucination typographique. 11 aurait retrouvé sa fille bossue et la Thémis changée en un brick à voiles qu'il ne s'en serait pas aperçu. Après avoir donné l'ordre d'appareiller au plus vite, il se plongea dans ses notes, aidé de sa fille qui semblait animée du même zèle. Tout au plus, à l'heure du rapport
il montait sur le pont, tandis que Solange finissait d'écrire la phrase dictée. A peine il prenait le temps de donner des ordres en général, abandonnant tous les détails à la discrétion de son capitaine qui, en d'autres temps, aurait souri de cette frénésie laborieuse. Mais depuis certain jour, l'ombre même du sourire n'avait pas approché du visage de Paul.
Cependant le yacht avait regagné Suez, franchi de nouveau le canal, quitté son pilote à Port-Saïd et reconnu JafiFa, d'où le propriétaire et sa fille devaient se rendre à Jérusalem. La comtesse, dont le cœur battait jadis à la seule pensée du pèlerinage aux Saints Lieux, fut saisie de crainte et de remords quand elle découvrit que son excursion au tombeau du Christ lui apparaissait à l'heure présente comme un exiL Et pourtant, depuis le jour qu'elle avait marqué dans son livre d'une simple croix, elle n'avait échangé avec Neuvillars qu'un petit nombre de phrases insignifiantes; mais dans son regard elle avait appris à lire l'amour, tel que peut le rêver une femme dont le cœur a gardé toute sa jeunesse.
Débarquer à Jaflfa n'est point chose facile, à cause du ressac de l'entrée du port. Le capitaine (le la ThémiSj en marin prudent, voulut d'abord
étudier le point dangereux seul avec ses rameurs; puis il vint prendre M. Marnix et sa fille. Au milieu du remous des brisants, la comtesse poussa un léger cri et serra instinctivement le bras qui tenait la barre. Le sang monta aux joues pâles du marin. Sans quitter l'avant des yeux, il dit à Solange d'une voix très douce, qu'elle ne connaissait pas :
— Ne craignez rien. Je réponds de vous.
L'impression d'infini repos qu'elle éprouva
fut délicieuse, au point qu'elle eût désiré un péril plus long. Mais, deux minutes plus tard, elle quittait l'embarcation, laissant pour adieu ces mots que Neuvillars seul put entendre :
— Je prierai pour vous à Jérusalem.
— Merci, madame; j'en ai besoin, répondit le marin.
Et, pour deux longues semaines, ils se séparèrent.
Le lendemain soir, en éteignant sa lampe électrique, Paul se disait à lui-même :
— Vingt-quatre heures ! Elle est partie seulement depuis vingt-quatre heures I... Et, quand j'aurai passé ainsi vingt-quatre ans, je ne serai pas encore ua vieillard I
Toute son énergie Tavait abandonné. Pas une seule fois, durant cette quinzaine, le malheu-
reux ne quitta son bord, n*ouvrit un livre, ne prit un pinceau. Même l'approche du retour de la comtesse ne rendit aucune saveur à son existence. Qu'importaient quelques jours, quelques mois, d'un pâle bonheur I L'année de son contrat finie, le capitaine de la Thémis serait congédié sans doute... et madame de Sonoy oublierait jusqu'à son nom. Ou bien elle raconterait son histoire aux passagers du yacht les jours de pluie, pour occuper les heures longues.
Nos pères donnaient à l'Amour un bandeau et le faisaient guider par la Folie, ce qui veut dire qu'ils le considéraient comme une faiblesse, comme un malheur, comme un danger. Hélas I il n'y a pas de pire torture que l'amour, quand il voit trop clair, quand il analyse, raisonne, prévoit. Neuvillars, terrassé comme le grand Paul sur le chemin de Damas par « le Dieu inconnu», s'était relevé meurtri dans tous ses membres, mais non pas aveuglé, ce qui était la punition suprême de la Divité méprisée.
Solange, tout au contraire, avec la sublime imprévoyance du lendemain qui distingue les cœurs très jeunes, revint de Jérusalem toute ravie à la pensée qu'elle allait revoir... son cher yacht. Elle avait prié pour Paul, selon sa promesse, ne songeant pas à se demander si
elle priait en pensant à lui, ou si elle y pensait même en priant. Elle était trop éloignée des doctrines de l'Universelle Complication pour se poser ce problème et d'autres du même genre, qui l'eussent peut-être embarrassée.
Une chose la surprit. Paul semblait à peine éprouver quelque joie de son retour. Elle ne savait pas que l'infortuné voyait venir avec terreur une épreuve redoutable, dont la perspective n'était pas pour éclaircir son horizon. En quittant Jaflfa, Marnix avait commandé de mettre le cap sur Rhodes!...
Cependant Paul sentait en lui-même V impossibilité de revoir les lieux témoins du malheur d'Ariane. Il sentait ces souvenirs s'agiter, se tordre dans son cœur avec une énergie passionnée. Des frayeurs superstitieuses, de puériles épouvantes, d'affreux cauchemars troublèrent son sommeil. Chaque mille parcouru augmentait son malaise. Il imaginait des moyens pour ne pas toucher Rhodes et, pour la première fois, il roula sérieusement dans sa tête l'idée de la fuite suprême dans l'inconnu. Un saut dans la mer, au milieu des ténèbres qui environnaient le yacht, et toutes les difiBcultés, toute les misères de la vie n'existaient plus !
Après une nuit terrible, Neuvillars eut une
résolution désespérée. Il fit demander un entretien à la comtesse. Très étonnée, elle moata presque aussitôt sur le pont et comprit, au premier coup d'oeil jeté sur Paul, qu'il s'agissait d'un incident d'une extrême gravité.
— Madame, dit le marin, je vous conjure d'avoir pitié de moi. Je n'en puis plus. Un mot vous dira ce que j'implore de votre charité.
C'est à Rhodes que j'ai connu Ariane. C'est à Rhodes qu'elle a... quelle est mortel Et s'il faut que je revoie ce lieu maudit...
Solange était devenue très pâle à cette prière. Etait-ce la pitié compatissante qui la jetait dans cet émoi? Au bout d'un instant de silence, elle répondit avec un soupir :
— Je comprends... Mais vous disiez que vous... ne l'aimiez plus?
Si je l'aimais, c'est moi qui aurais demandé l'escale de Rhodes : ne le comprenez-vous pas? Mais hélas! Dans quelques heures cette pauvre morte va recevoir de moi — de moi qu'elle a tant aimél — l'un de ces deux outrages suprêmes. Ou je passerai près de sa tombe en détournant la tête pour ne rien voir. Ou j*y porterai des roses et des lis, menteuse offrande d'un cœur tout palpitant d'autres pensées.
Lequel est moins horrible?
La comtesse trouvait que Paul raisonnait le plus logiquement du monde. En même temps il suffisait de le regarder pour voir qu'il était sincère, et que, s'il aimait quelqu'un, ce n'était pas Ariane.
— Je sais ce qui me reste à faire, dit-elle doucement. Nul ne s'est jamais repenti dem'avoir donné sa confiance.
La confiance I... Paul tressaillit à cette parole qui tombait sur lui comme un reproche de dissimulation. Pouvait-on dire qu'il avait eu confiance dans madame de Sonoy et dans son père? Il ne les avait pas trompés à coup sûr, puisqu'il avait toujours gardé le silence sur un passé où son rôle n'avait rien de sublime. Toutefois ce silence même avait eu pour effet de grossir la légende glorieuse qui l'entourait. Tels ces faux braves que l'on porte en triomphe, parce qu'ils sont revenus de la bataille couverts du sang d'un camarade. N'était-ce pas le moment de rétablir les faits dans leur vérité moins brillante?
Mais le courage lui manquait, le temps aussi. D'un moment à Tautre, les hautes cimes de l'Ataïros pouvaient émerger des flots à l'horizon. Puisque la comtesse voulait agir, à quoi bon retarder son élan sympathique, l'arrêter peut-
être? Neuvillars se tut, quitte à parler dans un moment plus favorable. Un jour devait venir où il pleurerait cette fatale réticence avec des larmes de sang.
Dix minutes après, M. Marnix alla trouver son capitaine sur la passerelle.
— J'ai réfléchi, dit-il. Nous sommes en retard; nos amis nous attendent à Constantinople. Supprimez Tescale de Rhodes et gouvernez droit sur les Dardanelles.
Paul s'inclina, étouffant un profond soupir de soulagement. Si le propriétaire du yacht eût observé le compas de route, il eût été surpris de la direction suivie. Paul de Neuvillars ne se contentait pas d'éviter Rhodes ; on aurait dit qu'il la fuyait.
A peine une longue tache bleue, coupant la ligne de l'horizon, aurait pu lui faire deviner le pays où dormait Ariane. Mais, aussi longtemps qu'on put distinguer la terre maudite, pas une seule fois les yeux du marin ne se tournèrent du côté de l'Orient. Et pas une seule fois, durant cette longue journée, la comtesse ne lui demanda, ainsi qu'elle faisait d'ordinaire :
— Comment appelez-vous cette île?
Trois jours après, le bateau de plaisance
mouillait à Constantinople. Dans cette ville, dont le rail a fait une capitale européenne comme les autres, l'agitation mondaine ressaisit en quelques heures madame de Sonoy. Il faut dire qu'elle s'y précipita comme si, dans le tourbillon, elle eût cherché une délivrance.
Fêtée par les jeunes diplomates de son pays, recherchée par les touristes haut placés des autres nations, invitée, promenée partout, elle devint bientôt, sans l'avoir prévu ni désiré, l'étrangère la plus en vue de Péra et de Stamboul. Quittant la Thémis de bon matin, n'y revenant que le soir pour changer de robe afin de dîner en ville, quand elle n'avait pas ellemême des hôtes, Solange passait des journées sans apercevoir Neuvillars.
Chaque semaine la Thémis appareillait une fois ou deux pour une promenade, soit aux îles des Princes, soit sur le Bosphore et jusque dans la mer Noire. Paul voyait alors sa passerelle envahie par les invités masculins qui s'y réfugiaient comme dans un fumoir, ayant pour lui, en général, cette politesse affectée que les gens bien élevés accordent à l'inférieur. Quand on ne le fatiguait pas de questions ineptes, on causait devant lui comme une odalisque se déshabille devant l'eunuque, sans s'apercevoir
qu'il était là. Parfois il entendait — supplice afifreux — célébrer les perfections physiques et morales de la comtesse, avec cette froide analyse des détails dont les hommes accompagnent aujourd'hui l'éloge de la beauté.
Mais bientôt la pire des blessures qu'il pouvait recevoir l'atteignit. Un jeune diplomate russe, le prince *** devint éperdument amoureux de Solange et lui fit sa cour sur terre et sur mer, avec toutes les pompes du culte extérieur. Le yacht sembla pousser des fleurs comme un jardin; il y plut des confitures, des parfums, des cigarettes. Mais surtout, le prince qui connaissait merveilleusement le pays, grâce à un long séjour, se rendit indispensable comme cicérone dans les excursions.
Avec ce grand seigneur, qui ne savait plus compter dès qu'il s'agissait de plaire, tout devenait simple, tout s'effectuait aisément.
Voitures, chevaux, calques, chaises à porteur surgissaient au moment voulu. Sur un signe on voyait s'ouvrir toutes les portes. Au bout d'une semaine ou deux le prince avait confisqué, pour ainsi dire, madame de Sonoy et le père Marnix.
Pour peu qu'on connaisse Péra, il est facile d'imaginer quels bruits circulèrent bientôt
LE CHEMIN DE DAMAS Zb^
dans cette capitale du commérage. Le prince et la comtesse furent déclarés amoureux fous l'un de l'autre — ce qui était vrai, d'ailleurs, pour une moitié. Ils devinrent les héros d'un roman parlé en douze langues. Plusieurs fois par jour la pauvre Solange était enlevée, abandonnée, reprise, mariée clandestinement, à grand renfort de scènes tragiques ou scabreuses, de duels, de désespoirs. Son père, dont elle ne perdait jamais de vue la redingote, aurait pu dire ce qu'il fallait croire de ces aventures, s'il n'en eût ignoré le premier mot, aussi bien qu'elle-même. Par contre Neuvillars n'en perdait rien, grâce à d'anciens collègues de la marine marchande, qui venaient le visiter sur son yacht, pendant les escales de leurs paquebots.
— Que va faire votre patron ? Gardera-t-il son bateau après qu'il aura marié sa fille ? Sans doute vous allez conduire le prince et la princesse dans leur voyage de noces? Coquin de bon sort I Quels cadeaux pour le capitaine !
On devine combien Paul se réjouissait à la perspective des cadeaux en question, et surtout le plaisir qu'il avait à serrer la main du prinœ, qui semblait prendre à tâche de l'écraser de politesses. Avec la même passion dont il était
brûlé pour Solange, il détestait rhomme qui allait lui prendre le peu qu'il avait de sa « patronne ». Oui! bientôt sans doute il recevrait l'ordre d'appareiller avec le jeune couple à son bordl... Quand cette pensée lui venait à l'esprit, le malheureux serrait les poings et grondait entre ses dents crispées :
— Je ferais plutôt sauter le yacht!
L'explosion arriva, sous une forme moins
dangereuse pour la Thémis et pour son équipage. Elle se produisit à l'occasion d'une régate sur le Bosphore. L'un des prix, une coupe ancienne de travail byzantin, était offerte par le prince pour être disputée entre les embarcations des yachts qui relâchaient alors à Constantinople. Il va sans dire que, dans les intentions du donateur, la coupe devrait appartenir à madame de Sonoy. Solange prit soin d'informer son capitaine du désir qu'elle avait de voir les marins de la Thémis gagner la course, ambition fort naturelle qui, toutefois, parut laisser Neuvillars peu enthousiasmé. Ce fut bien pis quand la comtesse lit voir qu'elle comptait sur lui pour commander l'embarcation pendant la course.
— D'après l'usage, répondit-il, c'est l'affaire du second officier.
L£ CHEMIN DE DAMAS ^i
— Bien ! fit la jeune femme, en exécutant des arpèges sur la table. Ce sera donc lui, je l'espère, qui recevra de mes mains les fleurs que je destine à l'équipe victorieuse.
Elle n'en dit pas davantage, mais on pouvait croire sans témérité qu'elle en pensait un peu plus. Quoi qu'il en soit, Neuvillars, aces paroles, changea d'opinion et de physionomie. Avec un tressaillement dans ses yeux que ne quittait plus la fièvre, il répondit :
— C'est moi qui commanderai votre baleinière... et c'est votre baleinière qui gagnera.
Dès le lendemain, se souvenant de ses exploits sportiques d'autrefois, il ne songea plus qu'à rendre sa victoire certaine. Il commença par essayer lui-même ses hommes ; puis il fit choix de six rameurs de force et de résistance égales. Restait à soigner l'entraînement qu'il dirigea lui-même, toujours assidu à l'exercice quotidien dont il augmenta peu à peu la durée, dans une progression savante. Il surveillait la nourriture des marins de l'équipe, les dispensait de tout travail et, surtout, leur refusait rigoureusement toute permission d'aller à terre. Au bout d'une semaine, l'embarcation de la Thémis était sûre de la course, à moins de catastrophe.
Tout alla bien, Dieu merci I et les rameurs
de Neuvillars furent les premiers à l'arrivée, sans qu'un seul coup d'aviron eût porté à faux. Qui peut dire ce qu'il serait advenu de Paul, si la chance eût tourné contre lui! Solange comprenait si bien la nécessité de cette victoire qu'elle fut pâle d'anxiété, jusqu'au moment décisif. Alors elle rougit de plaisir et, quand il vit son sourire et ses yeux brillants, Paul eut une des grandes joies de sa vie. Au milieu des hourras de la foule et du déchaînement de l'orchestre inévitable, Solange murmura, tout en lui remettant le fameux bouquet, ce mot qu'il put seul entendre :
— Merci !
De quoi, au juste, se montrait-elle reconnaissante ? Paul ne songeait guère à se le demander. Il voyait seulement les doigts finement gantés qui arrachaient une rose au bouquet pour la mettre à sa boutonnière, tandis que la foule applaudissait. Pendant cette minute, il fut bien près d'être heureux. Mais son destin voulait que les rares bonheurs de sa vie fussent toujours suivis de cruelles vicissitudes.
Il s'apprêtait à regagner son embarcation, où l'attendaient, ruisselants de sueur, les rudes canotiers qui venaient d'enlever la course. Une surprise lui était réservée. Le prince, qui n'avait
pas quitté la droite de Solange depuis le comlïienœment de la fête, s approcha du vainqueur et, tirant de sa p)oche un écrin :
— Capitaine, dit-il, aucune récompense ne saurait être comparée à celle que vous venez de recevoir. C'est donc au seul titre de souvenir que je vous prie d'accepter ce chronomètre.
Puisse-t-il marquer dans votre vie beaucoup d'heures comme celles-ci !
Le compliment n'avait rien que de fort honnête, s'il ne fût sorti d'une bouche détestée. Paul de Neuvillars, devenu tout à coup blanc comme le mouchoir dont il essuyait son front, laissa retomber ses mains et regarda fièrement le jeune diplomate. Au bout d'un silence qui parut long aux assistants, comme on peut penser, il dit lentement :
— Dans mon pays, les gentilshommes n'acceptent pas de pourboires.
Les joues du prince devinrent écarlates, mais il répondit avec non moins de calme :
— Veuillez croire qu'il en est de même chez nous. Mais je vous prie de m'excuser. En Russie les yachts ne sont pas commandés par des gentilshommes.
Paul ferma les yeux et se sentit défaillir, tant cette réponse l'atteignait au point le plus
douloureux. Nul ne peut dire quel scandale était sur le point d'éclater; fort heureusement Solange eut une de ces inspirations qui rendent certaines femmes incomparables. Quittant son fauteuil, elle prit avec autorité le bras de son capitaine et lui dit :
— Monsieur de Neuvillars, je me sens fatiguée. Voulez-vous avoir la bonté de me reconduire à bord.
En même temps elle l'entraînait vers l'embarcation, avec une force dont il était seul à s'apercevoir. Lui, comprenant que madame de Sonoy prenait parti contre le prince, marchait comme dans un rêve, au milieu des nouveaux applaudissements de la foule qui n'avait rien compris à l'incident. On peut dire qu'il partit en triomphe. Il emportait bien autre chose que le prix : il emportait Solange!
Quand la baleinière fila, sous l'effort des avirons qui pliaient comme des roseaux, Paul dit à sa compagne en étouffant sa voix :
— Tout à l'heure il m'a fallu beaucoup d'empire sur moi-même pour ne pas bondir sur cet étranger. Mais il m'en faut bien davantage pour ne pas me mettre à vos genoux, car vous êtes ia meilleure des femmes. Vous comprenez* si bien ce qui se passe en moi'. Patience! l'heure
viendra — elle est proche — où je pourrai vous dire tout ce qui gonfle mon cœur. Je ne serai pas toujours... le capitaine de votre yacht. Il se tut, regardant sa compagne à la dérobée, car il craignait d'avoir déplu, malgré l'effort de sa réserve; mais la réponse de la comtesse n'indiqua point qu'elle fût en colère :
— Ahl vous voulez quitter la pauvre Thémis?
Il répliqua d'une voix vibrante de douleur :
— La pauvre Thémis verra sans doute bientôt un changement plus considérable.
— Un bateau ne peut subir de changement plus considérable que le départ de celui qui le commande.
— J'aurais cru qu'un changement de propriétaire est un événement plus grave encore.
— Mais la Thémis n'est pas à vendre!
— Aussi n'ai-je pas dit que son nouveau maître serait un acheteur. Ahl pardonnez-moi, madame. Il faut que j'aie perdu le sens pour vous tenir ce langage. Et pourtant, si vous saviez comme j'ai peur de vous déplaire par une seule parole!
— Je le sais, fit Solange d'une voix grave.
Elle n'ajouta pas qu'elle était singulièrement
reconnaissante de cette abnégation, encore
moins qu'elle en était singulièrement émue.
Tous les hommages, toutes les magnificences dont un homme riche, haut placé en ce monde, l'entourait à chaque heure, ne lui donnaient pas ce plaisir exquis, inavoué, égoïste peutêtre, qu'elle éprouvait aux côtés d'un obscur marin, dont elle sentait bouillonner l'amour comme, parfois, elle sentait trembler son bateau sous l'effort contenu de la vapeur impatiente.
Pendant qu'elle songeait ainsi, l'embarcation volait sur les vagues bleues du beau Bosphore. Tout à coup la voix mâle, un peu brusque de Paul, si différente de la voix qu'elle venait d'entendre, la fit tressaillir :
— Rentrez les avirons I
Ils n'étaient plus qu'à vingt brasses du yacht. Un instant après ils se quittèrent, sans un mot de plus.
M. Marnix arriva presque aussitôt, dans un état marqué d'animation, car le pauvre homme ne conservait pas, à l'égard des séductions princières, le même sang-froid que sa fille. Quelle que soit la philosophie d'un homme resté pauvre et obscur pendant la bonne moitié de sa vie, la pensée que son deuil pourra être conduit par un prince n'est pas toujours sans
attrait pour son imagination. Or le prince venait de laisser voir qu'il n'était pas content. Sur quoi Marnix, après l'avoir calmé de son mieux, était venu pour dire son fait à ce cerveau brûlé de Neuvillars.
Il n'eut pas besoin de chercher son capitaine, qui l'attendait à la coupée, la barbe au vent. Dès qu'ils furent seuls, ce fut le marin qui parla d'abord. Il dit seulement deux choses : la première, qu'il était résolu de quitter la Thémis; la seconde, qu'il avait besoin d'un congé de quelques heures pour trouver deux amis, dont il put réclamer l'intervention auprès du prince.
— Que le diable vous emporte! fit l'ancien magistrat. Vous venez d'être parfaitement désagréable pour un homme qui ne nous voulait que du bien... et par là-dessus il faut que vous regorgiez I Pardieu ! lui aussi voulait vous envoyer ses seconds. Je viens de lui démontrer qu'il aurait tort; après tout, votre mauvaise humeur est explicable. Mais enfin un capitaine ordinaire eût accepté le chronomètre avec ravissement. Pouvait-il deviner qui vous êtes? 11 ignorait votre nom. Encore une fois, s'il y avait un offensé, ce ne serait pas vous. Je me charge, avec trois paroles, de faire de vous deux les meilleurs amis du monde.
— Ne prenez pas cette peine, monsieur; Famitié serait trop courte. Parlons d'autre chose. Hier, un de mes anciens collègues de la Compagnie marseillaise, dont le bateau vient d'être acheté par les Turcs, se recommandait à moi pour trouver une place. Permettez que je vous l'amène. Sur l'honneur, vous gagnerez au change; car il me vaut sous le rapport technique, et, sous le rapport du caractère, il a tout ce qui me manque. Or je conviens qu'il me manque beaucoup.
— D'aucuns le diraient à ma place. Mais enfin, si je vous trouve bien comme vous êtes, moi I Rien qu'en faisant au prince le quart de cette confession — que je ne vous demandais pas...
— Oh! pardon! vous êtes mon chef. Le prince n'est qu'un monsieur dont les cadeaux m'ennuient, parce que l'état de ma bourse m'empêche de les rendre.
— Ce n'est pas avec vos coups de tête que vous la remplirez, bette bourse!
— Hélas! j'ai bien peur que ma bourse ne., soit pas plus faite pour être remplie que l'épée d'un académicien pour être tirée.
Désespérant d'obtenir quelque chose d'un interlocuteur aussi mal préparé, Marnix le
quitta sans conclure et se rendit chez sa fille.
— Voilà de belle besogne! fit-il. Neuvillars veut nous quitter et le prince nous boude. Je voulais l'avoir à dîner! Il refuse.
— Tant mieux! Je n'aime pas les gens dépourvus de tact.
— Çà, ma fille, seriez-vous en train de devenir folle, comme cet énergumène qu'il faudra mettre dans un asile au premier jour? Est-ce que vous l'approuvez aussi de vouloir me présenter demain son successeur?
La comtesse fit un mouvement et parut hésiter une seconde; mais elle dit d'une voix assez calme :
— J'ai toujours aimé les gens fiers.
Cette réponse, faite avec une conviction évidente, acheva la déroute du pauvre Marnix.
— Bien! soupira-t-il en se retirant. J'abandonne la partie. Nous aurons quelque rustro pour commander la Thémis!
— Excellente occasion pour le prince d'utiliser son chronomètre! dit Solange qui était dans un de ces moments où une femme a toujours le dernier mot.
Restée seule, toutefois, elle sentit qu'elle venait de jouer une comédie. Cet événement sans importance, qui n'avait rien de nouveau
pour elle, un changement de capitaine, prenait à ses yeux les proportions d'un fait considérable dans sa vie. Pour en parler à son père sur ce ton d'agréable badinage, elle avait dû accomplir un effort tel que ses mains en étaient encore tremblantes. Elle ferma les yeux pour ne pas voir le vide qui se creusait dans son cœur. Déjà ce yacht lui devenait odieux.
Sous quel prétexte abréger la fin du voyage?
Mais, en prenant le parti de s'éloigner, Paul avait achevé de la conquérir. C'est ainsi qu'elle voulait être aimée, d'un amour sans calcul et sans hypocrisie, puis qu'il était sans espoir, d'un amour plus fort que la souffrance, plus fort que l'intérêt, plus fort que le désir d'un cœur passionné, mais pas plus fort que l'honneur. Elle admirait, émue d'un doux enthousiasme, cet éclat nouveau, éblouissant, et, chose étrange I elle croyait encore de bonne foi ne l'admirer quje chez un autre. Elle en suivait les progrès, comme elle eût contemplé le spectacle grandiose de la nuit illuminée par l'incendie d'une maison voisine. Mais, tout à coup, elle éprouva le choc d'une inquiétude : son propre toit n'était-il pas en flammes ?
Comme il n'est guère d'usage d'appeler à l'aide pour éteindre un feu de ce genre, elle
resta perdue en elle-même, jusqu'au moment où une question de sa rêverie inconsciente la fit tressaillir :
« Pourquoi pas, s'il est digne de moi ? »
pensée vagabonde, déjà entraînée si loin !
Bientôt, revenue d'une première impression de vertige, elle sourit sans frayeur. Elle se savait forte parmi les fortes. Elle avait foi en Dieu, foi en elle-même. Son indépendance, qu'elle avait payée chèrement, loyalement, ne pouvait être plus absolue. Et, précisément, les circonstances lui donnaient de sûrs moyens de juger son héros. Paul traversait une crise faite pour mettre à nu les instincts, les sentiments, la nature tout entière d'un homme.
<r II veut partir? songeait-elle en soupirant. Ah I Dieu 1 j'espère bien qu'il partira, car je partirais à sa place. Oh I oui 1 j'irais jusqu'aux antipodes... Mais la terre est bien petite: on revient. Et puis il y a l'imprévu... »
Le sourire qui vint sur ses lèvres, à l'idée de cet « imprévu », permettait de croire que les antipodes créés par son imagination n'étaient pas à cinq mille lieues.
Cependant Paul s'était mis à la recherche du pauvre diable qui devait lui succéder dans le commandement de la Thémis. Perdu dans
le dédale que domine la tour de Galata, il s'étonnait de l'effroyable insouciance des malheureux qui grouillaient autour de lui, sans manifester autre chose qu'une fatigue résignée. Cette indolence mulsumane, qui subit la douleur physique ou morale sans l'analyser, lui causait une amère envie. Dans ces rues sans air, sans lumière, presque sans ciel, dont l'oèil ne voit pas l'issue, des milliers d'êtres le coudoyaient, ignorant le sourire, condamnés à ne jamais apercevoir l'ombre d'un bonheur, à ne jamais connaître la jouissance d'un repas cuit à leur foyer, d'un vêtement qui n'eût pas été d'abord usé par d'autres, d'une nuit passée sur quelque chose qui eût un nom dans une langue humaine.
La vie lui apparaissait, dans l'avenir, semblable à cet enchevêtrement maudit, ténébreux, inextricable, sans échappée de vue du côté de l'espoir, sans issue vers le bonheur. De ses propres mains, il allait éteindre le beau rayon lumineux, tombé du ciel par hasard... A la vue du logis misérable de l'homme qu'il était venu chercher, la volonté de Paul chancela.
Mais, pour se donner du courage, il se dit à lui-môme :
« J'achète en ce moment le bonheur que
j'aurai bientôt de pouvoir tout lui avouer... »
Le capitaine Falcimagne se frotta les yeux et crut entrer dans un songe aux premières paroles de son collègue. Sa surprise n'eût guère été plus grande, s'il eût appris qu'un pacha voulait troquer son yali du Bosphore contre cette chambre d'auberge, où des centaines de malheureux avaient laissé leur misère et leur crasse. Deux hommes ne fermèrent pas l'œil de la nuit suivante : l'un qui espérait encore, malgré tout, que Falcimagne serait repoussé et que lui-même gagnerait ainsi quelques jours ; l'autre qui n'osait croire qu'il aurait la chance d'être accepté.
L'entrevue du lendemain fut assez courte.
Solange y assistait, sur la demande de son père qui lui avait dit :
— Je ne recommencerai plus la sottise que j'ai faite, le jour où j'ai pris un capitaine sans te l'avoir montré. Regarde bien le nouveau avant de conclure l'engagement.
Malgré l'avis paternel, Solange regarda beaucoup Neuvillars et fort peu Falcimagne, si bien qu'on aurait pu croire que c'était le premier qu'il s'agissait de prendre ou d'éconduire.
Voilà-t-il pas bien la logique des femmes 1
Pas tant mauvaise, peut-être! Car si Neu-
villars avait désillusionné la comtesse par une seule expression de visage, par un seul regard, par un seul mot, certain choix décidé en cette séance mémorable n'aurait jamais eu lieu.
Mais, dans ce duel contre son propre amour, Paul fut irréprochable. Son courage mettait dans ses yeux une flamme toute-puissante qui rayonnait autour de lui. Jamais il n'avait été plus beau, jamais, surtout, plus passionné, même quand il exposait à Marnix, en ayant soin de ne pas tourner le regard vers sa fille, les qualités et perfections du nouveau capitaine. Falcimagne ne disait pas un mot, tant l'angoisse l'étoufifait.
La comtesse eut une phrase, terriblement perfide, pour insinuer qu'une seule parole de regret des incidents de la veille pouvait remettre toutes choses dans l'état primitif. Mais la fierté de Paul se réveilla, superbe, à la seule idée d'un semblant d'excuse faite au prince.
Marnix lui-même ne put se tenir d'échanger avec sa fille un regard qui signifiait :
— Je te l'avais bien dit. C'est un fou furieux !
La comtesse lui répondit par un signe convenu d'avance, qui décidait en faveur du triomphant Falcimagne. Celui-ci , toutefois, pour achever des affaires qu'il avait pendantes.
exigea une semaine de délai, ce qui ne parut contrarier personne, excepté Marnix. La séance fut levée; le nouveau capitaine, qui avait recouvré la parole, serra les mains de Neuvillars à les briser et lui dit :
— Jusqu'à la mort, je me souviendrai de ce qiie vous venez de faire pour moi. Puissiezvous, quelque jour, posséder un yacht ! Je vous demande la place de capitaine.
— Entendu ! fit Paul en tâchant de rire.
Mais, jusque-là, commandez bien la Thémis.
Et que Dieu vous garde des princes !
Pendant cette dernière semaine, pour une raison ou pour une autre, on vécut sur le yacht dans une sorte de retraite. Le seigneur russe croyait de sa dignité de n'y point reparaître tant que Texécution de Neuvillars ne lui aurait pas donné satisfaction. La comtesse débarqua moins que d'habitude et n'eut que (le rares invités. Le bateau s embla s'endormir sur ses ancres, tandis que, pour sauver les matelots et les chauffeurs d'une oisiveté dangereuse, leurs chefs inventaient des nettoyages fantastiques. Neuvillars n'était plus guère capitaine que de nom, et même il pouvait se considérer comme invité sur le yacht, ainsi que l'y exhortait jadis madame de Sonoy. Celle-ci
causait avec lui en se promenant sur le pont, durant des heures entières; mais ces conversations gardaient un ton sérieux et élevé plutôt que sentimental. C'étaient de ces entretiens dont les interlocuteurs sortent se connaissant mieux, résultat que des années entières de bavardage amoureux ne sauraient produire.
Qu'on interroge plutôt ces nombreux époux qui découvrent, au lendemain du grand jour, combien ils s'ignoraient la veille 1
Pendant ce temps -là, M. Marnix voyait chaque jour le prince. Ils arrangeaient ensemble une excursion dans la mer Noire, « pour servir d'inauguration au règne de Falcimagne » , disait tout haut le père de Solange. Tout bas il songeait que la vie en commun, sur un yaeht, est une condition merveilleuse pour faire aboutir un mariage — eh quoi l'excellent homme n'avait pas tort, ainsi qu'on le verra bientôt.
Le jour des adieux arriva. Jamais aurore plus resplendissante n'avait doré Sainte-Sophie et transfiguré le Vieux Sérail. C'est ainsi que le sort se complaît à de sanglantes ironies ; la seule date de ce jour sonnait comme un appel au bonheur : le premier Mai !...
Paul avait vu l'aurore ; mais il n'aperçut pas Solange de toute la matinée, ce qui était une amertume ajoutée aux autres. Il avait sollicité la permission, ou plutôt revendiqué le droit, de conduire en personne le canot qui devait porter la comtesse sur la côte d'Asie, dans un village peuplé d'Européens, où se tenait une
vente de charité. Depuis la veille il s'était dit:
« L'occasion sera bonne pour lui faire entendre ce qu'elle doit entendre. »
Solange débarqua de bonne heure dans l'après-midi, par un temps radieux; la fête, qui se tenait en plein air, était superbe. Mais tout à coup des nuages se formèrent. Le soleil, comme un invité qui s'ennuie, s'éclipsa prématurément, et la foule suivit bientôt son exemple.
Neuvillars attendait la comtesse, tout en causant avec Falcimagne qui était venu comme flâneur, pour profiter de son dernier jour de liberté. Par économie, toutefois, le nouveau capitaine était resté en dehors de l'enceinte payante. Paul avait fait de même non par économie, mais pour ne pas voir le prince faire sa cour à Solange.
Falcimagne montra l'eau du Bosphore qui devenait déjà toute grise, avec des cassures blanches, vers l'entrée de la mer Noire. Il dit en clignant un œil :
— Si votre dame a peur de mouiller ses plumes, elle fera bien de ne pas moisir à la danse. Qu'est-ce que vous avez pris pour l'amener: la baleinière?
— Npn, répondit Neuvillars. J'ai le grand canot, avec six hommes.
— C'est bon, alors. Vous êtes porté par la brise et le courant. Vous filerez vos dix nœuds. Trois milles jusqu'au bateau, n'est-ce pas? En vingt minutes vous serez quitte de votre corvée: la dernière! A huit heures, demain matin, je prendrai le quart.
Paul ne répondit rien. Il songeait que ces vingt minutes étaient sans doute les dernières qu'il devait passer en ce monde avec madame de Sonoy. Falcimagne lui dit, le voyant sombre :
— Vous êtes comme moi. Ça m'a fait quelque chose quand il a fallu quitter mon navire.
Sur ces entrefaites Solange parut, escortée par le prince qui lui parlait avec de grands gestes, en montrant le ciel où couraient des nuages. Comme elle se dirigeait vers son canot sans paraître nullement effrayée, il insista :
— De grâce I permettez-moi de vous reconduire dans la mouche à vapeur de l'ambassade. Vous n'aurez rien à craindre de la tempête.
Paul attendait, pâle comme un mort. Il voyait déjà ses vingt minutes, sa dernière joie, per-
dues sans retour. Mais il n'avait pas le droit de parler. Solange lui demanda :
— Répondez-vous d'arriver sans accident ?
— J'en réponds, madame.
Sans ajouter un mot, elle s'embarquait déjà, aidée par Paul. Très vexé, le prince lui cria du bord:
— Vous ne m'empêcherez pas de vous suivre pour être là si vous chavirez.
— La mer est à tout le monde, fit-elle avec un mouvement d'humeur. Je vous suis très obligée de votre sollicitude, mais nous n'en aurons pas besoin.
Pendant qu'on donnait les premiers coups d'aviron, elle garda le silence. Neuvillars semblait occupé à reconnaître sa route. Solange lui dit, un peu surprise de se voir presque oubliée :
— Voici donc notre dernière promenade.
Vous nous quittez demain ?
— Oui, madame.
— Et vous allez ?
— A Marseille, par le bateau de l'aprèsmidi.
— Que comptez-vous faire ?
— Demander une place de second, sur une des lignes annexes des Messageries maritimes.
Ces postes s'obtiennent facilement, par la bonne raison qu'ils sont peu demandés, vu l'éloignement, le climat. Et puis on reste plusieurs années sans revenir en France...
De nouveau le silence régna. Paul, qui voyait l'embarcation filer comme une flèche, comprit que l'heure était venue. 11 parla ainsi, d'une voix sinon ferme du moins mesurée, que le bruit du vent permettait à la comtesse seule d'entendre :
— Madame, vous l'avez dit : voici notre dernière promenade. Pour la dernière fois, sans doute, vous écoutez ma voix. Mais, aujourd'hui, c'est la voix d'un homme libre. Je peux parler, enfin I Parler I... Ahl ce n'est pas assez I Sans le respect, je vous crierais ce que j'ai dans le cœur assez haut pour dominer cette rafale. Je vous aime ! Je vous aime I Je vous adore!... Et je suis près de vous depuis si longtemps sans pouvoir vous le dire, sinon en vous faisant une ridicule insulte! Voilà pourquoi j'ai repris ma liberté. C'est pour pouvoir vous répéter, vous enfoncer dans les oreilles ces mots : Je vous aime I . .. Hélas ! si j'avais le temps de les redire mille fois, que serait-ce comme dédommagement du silence passé... du silence à venir? Je voudrais, oh ! je voudrais
tant mourir pour vous à cette minute I Si vous saviez comme ce serait plus facile que de faire ce qu'il faudra faire demain I... Mais peut-être vous estimez que j'ai mérité la mort, comme Tesclave audacieux de la reine Cléopâtre? Eh bien I levez en silence un de ces doigts qui tremblent de colère. Je comprendrai et, tout à r heure, quand vous serez sur votre bateau, loin de tout péril, ne regardez pas en arrière si vous entendez mes hommes pousser un cri.
On a vite perdu pied sur une marche glissante.
La main de la jeune femme ne se leva point.
Tout au contraire, elle se crispa, frémissante, dans les plis du manteau. Peut-être qu'elle avait peur elle-même de mourir, au milieu de ces vagues turbulentes, qui semblaient poursuivre Tembarcation de leur galop jamais ifatigué. Quant à Neuvillars, bien qu'il gouvernât sans commettre une faute, par habitude, il ne semblait voir que la comtesse. Il était heureux, très heureux, comme un homme parvenu au comble de son espoir. Il avait pu dire jusqu'au bout, dans un moment, dans un lieu bien choisis, la confession suprême. Tout était changé désormais. Ce n'était plus un mercenaire emportant quelques pièces d'or qui allait chercher
un autre emploi : c'était un proscrit pour la grande cause de Tamourqui prenait le chemin de l'exil, portant haut le front, laissant son nom fièrement planté dans une chère mémoire.
Tout à coup il vit le corps charmant, qui touchait presque le sien, trembler dans tous ses membres. Alors il s'aperçut que la brise était fraîche, et que Técume des vagues jaillissait parfois jusqu'aux épaules de la comtesse, mal défendues par une soie légère. Une ample couverture était à leurs pieds. Il la déplia pour en couvrir sa compagne ; mais elle restait toujours immobile et comme inerte, si bien qu'il dut passer son bras autour d'elle, pour maintenir l'étoffe dont le vent agitait les plis. Solange fermait les yeux et semblait ignorer le monde extérieur. Sans la teinte rose, très animée, de ses joues, on aurait pu la croire prête à défaillir.
Étourdi par ce contact, grisé de ce parfum qu'il avait aspiré si souvent — de moins près — Neuvillars n'avait plus aucune force pour lutter contre lui-même. Peu à peu, tandis qu'il gouvernait de la main gauche, il avait resserré l'étreinte qui enveloppait la comtesse. Mais, comme un voleur qui craint d'éveiller sa vic-
time, il retenait son souffle et guettait le moindre mouvement.
La mer grossissait toujours. Une légère faute de manœuvre mit le canot entravers pour deux secondes ; c'en fut assez pour embarquer une lame. Solange, effrayée cette fois, poussa un faible cri et sa tête chancelante battit l'air, ainsi qu'une rose alourdie par une pluie d'orage.
Alors Paul n'hésita plus ; d'une main légère il maintint contre son épaule l'épaissfe chevelure à demi dénouée... et madame de Sonoy cessa d'avoir peur.
C'est ainsi que, dans un rêve inoubliable, inespéré, Paul emporta, comme assoupie sur son cœur, la femme qu'il adorait passionnément, qu'il aillait quitter dans quelques heures, pour toujours. Les vagues ameutées semblaient courir après lui, jetant à sa folie leurs huées moqueuses. Et les matelots, serrant leurs mâchoires, déployaient toute la force de leurs muscles, tandis que le jeune amoureux qui enlevait sa maîtresse — dans son rêve, hélas I — entendait, à quelques toises derrière lui, le halètement du canot monté par le prince. La Réalité troublait déjà le Rêve !
Madame de Sonoy n'ouvrit pas les yeux, ne fit pas un mouvement, ne prononça pas une
syllabe, avant qu'elle eût accosté le yacht, d'où son père la regardait venir, affolé d'angoisse. Au choc léger de l'embarcation contre le bord, elle parut s'éveiller, poussa un grand soupir, et toucha son front de ses mains comme pour en chasser une torpeur. Tout à coup, revenue à la vie, elle s'élança, souple et agile, sur les marches incertaines. Paul ne la revit plus.
Le lendemain dans la matinée, après Tins-, tallation solennelle du brave Falcimagne qui exultait, l'ancien capitaine de la Thémis quitta le bord. Il était déjà dans le canot quand il dit à M. Marnix avec un vaillant sourire :
— Je vous serais reconnaissant de vouloir bien présenter à madame de Sonoy mon humble respect.
A vrai dire, la commission ne fut jamais faite ; mais, à travers le rideau de son sabord ouvert, la comtesse avait entendu la dernière parole de celui qui partait. Sur ce beau visage on aurait pu voir, alors, une expression étrange qui n'était pas, à coup sûr, celle de la tristesse.
Peu d'heures après, Neuvillars voyait disparaître la coupole de Sainte-Sophie. Le temps qu'il avait passé à terre lui avait à peine suffi
pour écrire cette lettre, dernier épisode du combat qu'il venait de soutenir contre sa destinée :
« Ne craignez rien, madame. Je ne prends pas la plume pour vous répéter que je vous aime.
Je vous l'ai bien dit hier; vous le savez maintenant, vous en êtes sûre. J'ai fatigué vos oreilles de ce mot terrible et doux. Et, comme j'avais su attendre, comme j'avais choisi mon heure, vous n'avez pas voulu vous mettre en colère. A quoi bon s'irriter contre un homme qu'on ne verra plus?
» Je pars content : j'ai fait ce que je voulais faire. Dans votre mémoire, je laisse un de ces frêles monuments que nous aimons à construire, nous autres marins, sur la côte où nous avons fait naufrage, où nous abandonnons une épave brisée, où nous laissons tout, sauf notre vie — qui doit finir ailleurs. Vous savez combien j'ai souffert. Vous êtes témoin, n'est-ce pas? que j'ai souffert comme un homme doit souffrir. Pas plus que l'audace, une femme comme vous ne pardonnerait certains abaissements.
» Toutefois — je vous connais si bien I — vous vous pardonneriez encore plus difficilement à
vous-même un seul geste qui eût été capable d'abuser l'égarement d'un fou. Peut-être qu'à cette heure vous mordez vos lèvres et serrez vos poings, quand vous songez qu'hier, dans cette petite barque agitée par les vagues, vous vous être serrée contre moi comme un enfant qui a peur. Voilà, madame, pourquoi je vous écris.
» Non ! soyez sans crainte. Je sais bien que c'est la tempête, la seule tempête, qui a tout fait. Je sais que le plus humble de vos matelots aurait dû vous soutenir alors dans ses bras, comme l'a fait votre pauvre capitaine.
C'est le dernier service que je vous ai rendu. C'est le premier que m'aura rendu la mer.
Allez! j'ai vu de plus intrépides que vous perdre la notion d'eux-mêmes devant ses menaces.
» Puissiez-vous à l'avenir, sur la terre ferme comme sur les flots, connaître seulement le bonheur, la sérénité, la paix ! Je m'éloigne, en laissant derrière moi ce vœu d'un cœur à qui tous ces biens sont refusés pour jamais. Une fois encore, je pose mes lèvres sur les planches de la Thémis — que foulent vos pieds.
» PAUL DE NEUVILLARS. »
XK
Le lendemain de son arrivée à Marseille, le voyageur, après avoir fait antichambre une heure ou deux, pénétra dans le cabinet du personnage qu'il venait solliciter. L'entretien fut court.
Le solliciteur n'était pas le premier venu et, surtout, la faveur qu'il demandait d'aller chercher la fièvre aux antipodes n'était pas fort disputée. On lui promit une prompte satisfaction et déjà il se retirait, quand il s'entendit appeler de nouveau.
T- J'allais oublier qu'il est arrivé pour vous une lettre aux soins de la Compagnie. La voici.
Vous n'aviez donc pas laissé d'adresse? A bientôt, capitaine.
La lettre, ou plutôt le billet que venait de recevoir Neuvillars était venu par l'Orient- Express, tandis que lui-même voyageait en bateau. Voici quel en était le contenu laconique :
« Je m'occupe de vous. Ne concluez rien jusqu'à nouvel ordre. Dans quelques jours, vous entendrez parler de