LA COMTESSE DE SONOY
Paul avait commencé d'apprendre ce que peut contenir d'imprévu le cœur d'une vraie femme. Toutefois il était encore aux débuts d'une science qui attendra, jusqu'à la fin du monde, son premier docteur. Il commit la faute de lire trop vite les lignes qu'il avait dans les mains, ce qui fut cause qu'il y trouva tout le contraire de leur sens véritable. Pour mieux dire la chose, il fut désappointé de leur froideur, autant qu'humilié de la protection qu'elles semblaient promettre. Certes il n'espérait guère une réponse à sa lettre ; mais, dans tous les cas, ce n'est pas une telle réponse qu'il aurait voulu recevoir. De nouveau il laissa
parler spn orgueil, qui lui souffla cet agréable commentaire:
« On te traite comme un serviteur qui a satisfait ses maîtres, on te cherche une bonne place! »
Les femmes ne méritent jamais plus d'estime que par certains silences. Que de Saintes entrées au Ciel pour un héroïque mensonge, pour avoir dit tion au lieu du oui qui remplissait leur cœur I Mais Neuvillars ne pouvait pas encore le comprendre. Il répondit à la comtesse :
« Madame, votre billet m'est arrivé trop tard, au moment où je quittais mon nouveau chef après un engagement définitif. Votre bienveillant appui n'aura donc pas l'occasion de s'exercer. Daignez croire que ma reconnaissance n'en est pas moins augmentée. C'est la seule chose qui pouvait grandir dans^un cœur dont chaque battement vous appartient. »
Cette lettre, dont le commencement n'était pas bon, mais dont la fin valait mieux, ne devait parvenir à son adresse qu'après un long détour. A peine l'heureux Falcimagne installé sur le yacht, on apprit que la fièvre typhoïde était signalée à Péra, qu'elle visite d'ailleurs
régulièrement chaque année. La chose n'avait rien de terrifiant, surtout pour un esprit pondéré comme était celui de la comtesse. Mais, contrairement à ce qu'on pouvait prévoir, elle parut prise de panique et déclara qu'elle voulait partir. Elle ajouta que l'air de la patrie commençait à lui manquer, non moins que l'existence plus commode de la terre ferme, à quoi son père objecta qu'il avait invité le prince à une excursion dans la Crimée, et qu'on devait partir le lendemain. Solange répondit :
— Qui songe à vous empêcher de partir? Je suis d'âge et d'expérience à voyager seule.
Tandis que vous remonterez le Bosphore, je prendrai l'Orient-Express avec ma femme de chambre.
Il faudrait peu connaître M. Marnix pour imaginer qu'il allait tenir tête à sa fille. La Thémis partit en effet le jour suivant, mais pour Marseille, et sans le prince. Falcimagne dut veiller quatre nuits sur sa passerelle, car on fit la route sans stopper une heure. Enfin, par une belle matinée de la fin de mai, le yacht parvint à son port d'attache, et le capitaine eut la permission d'aller dormir. Pendant ce temps-là, Solange montait les escaliers de
Notre-Dame de la Garde et priait longtemps, agenouillée sur le marbre de la chapelle. A voir cette ferveur et le gros cierge qu'elle avait mis brûler, on aurait pu croire non pas qu'elle venait de prendre terre pour longtemps, mais bien qu'elle s'embarquait pour un très hasardeux voyage.
Son père était resté en ville et s'acquittait d'une demi-douzaine de commissions, dont une seule pour sa fille. Elle désirait savoir si M. de Neuvillars était déjà parti du côté des Grandes Indes. Quand elle retrouva son père à l'hôtel, pour le déjeuner, le futur historien de Kléber lui dit :
— Ton protégé te répondra lui-même, car il va venir. Mais il n'a plus besoin de ta protection. Je l'ai trouvé qui sortait des Messageries, avec son ordre de service dans sa poche. On l'envoie sur un paquebot qui fait le service de Calcutta à Ceylan.
« Il n'a pas reçu ma lettre », se dit Solange. Puis elle demanda tout haut :
— Quelle figure a-t-il faite en vous apercevant?
— "La figure d'un homme... qui regrette la Thémis. En le voyant tout remué, j'ai oublié moi-même certains griefs, et je l'ai invité.
D'abord il ne voulait pas venir. Toutes ses minutes sont prises ; mais j'ai promis qu'il sera libre de nous quitter au dessert.
Solange ne dit rien, mais sa bouche eut une jolie moue. Peut-être elle songeait qu'on voit certains desserts durer longtemps. Qui peut le savoir ? Elle était dans le salon quand Paul y entra, si changé qu'il semblait déjà revenir des colonies, avec un congé de convalescence. Madame de Sonoy l'accueillit d'un air glacial et, tandis que son père allait donner un ordre, elle dit :
— Vous n'avez donc pas reçu ma lettre ?
— Si! je... l'ai reçue, balbutia le jeune homme.
— Et voilà quel cas vous en faites ?
— Elle m'est parvenue trop tard.
— Non ; puisque vous avez été nommé ce matin même.
Là-dessus Marnix rentra et Paul ne put répondre. A déjeuner, la conversation ne roula qu'entre les deux hommes ; la comtesse gardait le silence. On arriva au dessert, puis au café, puis aux liqueurs ; l'invité oubliait qu'il avait la permission de partir de bonne heure. Cependant il dut prendre son chapeau, quand le propriétaire de la Thémis^ tirant sa montre.
expliqua qu'il était obligé d'aller à son yacht pour régler des comptes.
Juste à ce moment, par l'esprit de contradiction ordinaire aux femmes, Solange se mit à parler, si bien que Paul resta debout et que Marnix partit tout seul. Quand le jeune homme se vit en tête à tête avec la comtesse, il demanda :
— Faudra-t-il m'éloigner sans que vous m'ayez dit une bonne parole? Vous m'en voulez de n'avoir pas obéi? Mais comment prévoir que vous alliez venir? Et que peut faire une femme comme vous pour un pauvre marin qui cherche fortune?... Et puis j'ai hâte de partir. J'ai rompu, tranché, tous les liens qui m'enchaînaient à ma folie. Je suis dans cette période de calme passager que laisse derrière lui le couteau du chirurgien. Il faut en profiter pour le suprême effort. Adieu I je ne veux plus vous dire que je vous aime, parce que je ne pourrai plus jamais vous le dire aussi bien que la dernière fois.
Solange avait écouté ce discours avec plus d'attention que de trouble, faisant voir toutefois, par les mouvements rapides de sa respiration, qu'elle n'y demeurait pas indiflférente. Aux dernières paroles de Neuvillars, elle eut
sur les lèvres un imperceptible sourire dont Paul ne comprit pas l'énigme. Elle songeait : « Vraiment? Il ne me le dira plus jamais aussi bien? » Le sourire s'éteignit, et ce fut avec son air grave qu'elle répondit à Paul :
— Je n'ai pas obtenu ce que vous demandait ma plume. Serai-je plus heureuse de vive voix ? Savez-vous céder au caprice d'une femme?
Elle regardait son interlocuteur avec des yeux qui auraient fait accepter une épreuve plus dure. Le jeune homme soupira :
— Mon Dieu ! vous voyez bien que je commettrais un crime si vous me le demandiez.
— Je ne serai jamais pour vous la cause d'un remords, fit-elle gravement. Voilà mes navigations terminées, pour bien des mois peut-être. Quand reverrai-je la mer? Je voudrais lui dire adieu dans une dernière promenade, où vous seriez... mon batelier.
— Il peut y avoir beaucoup de cruauté dans un caprice, répondit Paul. Mais qu'importe ? Ce n'est pas vous qui êtes cruelle : c'est la destinée. Partons!
Moins d'une heure après, un canot de louage les emportait dans la direction du Château-d'If dont ils rasèrent bientôt les rochers grisâtres.
— Dois-je aborder ? interrogea Paul qui ma-
nœuvrait la voile légère, ayant laissé dans une auberge du port le marinier, dont le secours lui était inutile.
Sans parler — elle avait assez peu ouvert la bouche depuis le rivage — madame de Sonoy montra d'un signe qu'elle voulait aller plus loin. Et, sur une mer admirable, pareille à du saphir liquide, ces deux êtres bénis du sort continuèrent à flotter comme dans un songe.
Une brise molle, qui semblait un battement d'ailes lassées, poussait à peine l'embarcation. Ils étaient bien seuls, tout à eux-mêmes, sans être gênés par le voisinage trop rapproché d'aucune barque. Paul fit entendre ce gémissement :
— Ah I pourquoi êtes- vous revenue?... J'étais résigné !
Solange se tut, comme elle s'était tue dans cette autre embarcation où, pour la première fois, au milieu de la tempête, le secret si bien gardé par lui, si bien deviné par elle, s'était échappé. Elle se tut comme ce jour-là et, comme ce jour-là aussi, sans mouvement visible, sans effort, presque sans volonté, ils se trouvèrent tout près l'un de l'autre. Si près que, de l'épaule au coude, leurs deux corps n'en firent qu'un, palpitant d'une vie commune,
confondant les moindres émotions, mêlant les plus subtils effluves de leur magnétisme...
La faible oscillation de la barque aurait à peine suffi pour endormir un enfant ; la mer semblait trop alanguie même pour le mouvement d'une caresse. Et pourtant, comme si elle avait eu peur, comme si elle avait eu froid, Solange, une fois encore, appuya doucement sa tête sur l'épaule de son compagnon... Éperdu, fou d'incertitude, il la regardait, osant à peine respirer. Elle était belle d'une beauté triomphante, jeune d'une jeunesse qu'elle n'avait pas connue, même dans la poésie de ses dixhuit ans; ses joues fleurissaient comme un parterre de roses. Le voile de ses paupières tremblantes lui couvrait les yeux, mais ne l'empêchait pas de sentir le regard de Paul.
Gomme pour répondre à une question devinée, elle soupira faiblement :
— Direz-vous encore que c'est la tempête ?
Solange, mal mariée une première fois par son père, n'avait pas toujours pu s'empêcher, comme on Ta laissé voir, d'établir les responsabilités par des allusions plus ou moins claires. Mais, surtout, elle avait affirmé des revendications d'indépendance absolue quanta l'avenir.
— Il est douteux que je coure de nouveau les chances du mariage, avait-elle dit. Mais si quelque rare occasion me décide, c'est moi seule qui conduirai l'affaire, du commencement à la fin.
Marnix, en dépit de ce proverbe : qu'un
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liomme averti en vaut deux, éprouva une surprise colossale quand sa fille lui annonça qu'ils allaient avoir à dîner le convive du matin, et qu'il y avait un fiancé dans ce convive. Toutefois, le bonhomme sut garder sa dignité :
— Touchez là, dit-il à Neuvillars en lui tendant la main. Si je vous disais que je tombe des nues, vous ne voudriez pas me croire. Je ne suis pas encore aveugle, malgré mon âge.
Faut-il vous répéter quelle sympathie étrange m'a poussé vers vous, dès notre première entrevue ?
Mais, malgré tous ses efforts, il resta un peu distrait pendant ce repas très intime de fiançailles. Tandis que les deux futurs causaient, les yeux dans les yeux, son regard pesait tristement sur la nappe. On aurait dit qu'il y voyait les morceaux d'une couronne de princesse. Le mariage eut lieu en Artois, vers le commencement de l'automne. Les invités indispensables avaient seuls été convoqués à l'habitation du père Marnix. Dans la journée, tous partirent, suivant l'exemple du propriétaire luimême. Enfin les deux êtres les plus heureux que le soleil eût éclairés ce jour-là pouvaient se dire qu'ils s'aimaient, sans contrainte et
sans réserve. Et Neuvillars, malgré certaine parole qu'il avait prononcée, le dit mieux qu'il n'avait fait jusqu'alors.
Trois mois plus tard, ils étaient toujours seuls dans le petit château. Un soir, en écoutant les plaintes lugubres du vent d'hiver, Solange bercjée dans les bras de son mari évoqua de chers souvenirs :
— Entends-tu la tempête, chéri ? Ne semblet-il pas que je suis encore avec toi sur le Bosphore, dans cette barque où, pour la première fois, tu m'as dit que tu m'aimais?
— Ahl s'écria Paul, quel mensonge misérable je te faisais alors !
— Tu ne m'aimais pas?
— Non I Je ne t'aimais pas encore. Ce qui me paraissait du feu me révolterait aujourd'hui comme une torpeur glaciale. Songe que j'ai pu partir... et que je n'en suis pas mort!
Maintenant, s'il me fallait te quitter un jour, pour une heure, la vie m'abandonnerait d'ellemême, comme une chose impossible sans toi!
Quelle femme ne serait fière d'avoir allumé cette passion brûlante dans les veines d'un homme qui, jusqu'à vingt-sept ans, avait nié l'amour ? Mais Solange était une sage parmi les
sages. Elle avait eu la force de ne jamais oublier trop longtemps, même parmi les caresses qui font perdre la mémoire, son rôle d'éducatricede ce cœur éveillé tardivement. Il ne suffisait pas d'avoir appris à ce païen régénéré l'existence du Dieu inconnu ; la religion de ramour n'est qu'une courte ferveur sans les adorables délicatesses de son culte. Paul n'avait eu besoin de personne pour faire de lui le modèle des amants : sa jeunesse et la beauté de Solange suffisaient comme professeurs.
Mais il avait appris chaque jour la tendresse, la confiance, l'amitié, l'estime. D'ailleurs il était de ces natures très nombreuses en qui le bonheur développe mille qualités inattendues. Que d'hommes sont devenus des citoyens tranquilles, de zélés observateurs des lois, par cela seul qu'un peu d'or est entré chez eux!
Toutefois les conversions les plus miraculeuses n'évitent pas les rechutes ou, si l'on aime mieux, la griffe du malheur n'abandonne pas volontiers certaines vies.
Trois mois après son mariage, vers la fin de l'hiver, madame de Neuvillars quitta la province pour Paris. Ce n'était pas qu'elle fut attirée au tourbillon de l'existence mondaine. Mais elle n'entendait pas laisser au monde le droit de
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dire qu'elle avait commis une de ces folies dont il faut cacher le secret dans le fond d'une solitude. Au surplus, M. Marnix appelait sa fille et commençait à trouver la séparation interminable.
Comme s'il avait eu des pressentiments, Paul retarda par tous les moyens le changement d'existence présenté comme nécessaire. Enfin il céda, trop amoureux pour se poser en despote, malgré sa tendance naturelle augmentée encore par l'habitude qu'il avait eue de commander.
Après tout, son rôle de monarque en puissance d'une favorite aussi belle n'avait rien qui pût le faire prendre en pitié. D'ailleurs il se savait entre bonnes mains.
Cependant il essaya de secouer le joug, dès le lendemain de l'installation à Paris. C'était à l'occasion d'un bal donné au profit du Sauvetage maritime. Solange voulait y aller; Paul suppliait qu'on n'en fit rien, n'ayant pas encore appris — ce dont il faut le féliciter — que le plus grand des maux, pour un ménage parisien, est de rester le soir au coin du feu, en tète à tête.
— Je suis sûr de rencontrer là cent oflBciers de marine, avait-il ajouté. Ce sera autant de présentations. Nous passerons tout le temps,
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moi à te nommer des inconnus, toi à leur faire des sourires.
— Mais j'y compte bien, avait répondu la jeune femme. C'est précisément mon but. Je veux qu'on sache, dans toute la marine française, que tu n'as pas trop perdu à la quitter. Je me donnerai, pour être belle ce soir-là, plus de peine que je n'ai fait de ma vie. Tu verras !
Paul vit si bien, que l'équipage attendit fort longtemps sous le vitrage de l'écurie.
— Comme tu es belle! disait-il. Solange!...
Si tu m'aimes, n'allons pas dans cette cohue!
— Je t'aime, chéri ! Mais je ne serai pas plus laide, au retour. Viens! nous trouverons la salle vide.
Madame de Neuvillars fit d'autant plus d'effet par son entrée qu'elle arriva la dernière. Elle ^ut tout lieu d'être contente. Si jamais un enseigne de vaisseau fut pris en pitié pour avoir quitté son grade, ce ne fut pas Paul, du moins à ce bal mémorable. Sa femme remportait un de ces triomphes de beauté qui comptent dans une existence féminine.
Tandis qu'elle s'amusait à tourner la tête d'un vieil amiral, jugeant les simples officiers supérieurs indignes de ses coups, son mari lui-
même se voyait entouré d'une cour compacte.
Soudain une voix, qu'il n'avait pas entendue depuis longtemps, le fit tressaillir en l'appelant par son nom.
Il se retourna. Une femme déformée par la graisse, odieusement sanglée dans une toilette ridicule, parée d'une orfèvrerie orientale, ouvrait, comme pour l'appeler sur son cœur, des bras énorlnes.
— Grand Dieu ! . . . Est-ce possible?. . . monsieur de Neuvillars!...
Paul frémit de la tête aux pieds en reconnaissant la femme du consul de Rhodes. Aussi bien, s'il eût hésité à la reconnaître, le visage épanoui de Bédarride souriant à rarrière-plan aurait chassé toute incertitude. Avec une politesse froide et résignée, le mari de Solange prit une des deux mains qu'on lui tendait. La bonne femme, d'une voix qui résonnait comme un clairon, continuait son monologue sans s'apercevoir qu'elle n'était pas seule et, chose plus fâcheuse encore, sans imaginer quelles oreilles pouvaient l'entendre :
— Ahl cher monsieur !... mon pauvre amil...
pensez que nous ne nous sommes pas revus depuis cette horrible catastrophe!... Vous savez que son père est mort ? On mourrait à moins I
N'avoir qu'une fille... et apprendre qu'elle s'est suicidée I . . . Malheureuse Ariane I . . .
Tout le monde s'était retourné pour voir et pour entendre cette pythonisse. Neuvillars, pâle comme son linge, recevait ce déluge de paroles sans faire un mouvement, sans ouvrir la bouche. Au nom d'Ariane, Solange regarda son mari et, faisant quelques pas, vint se placer à côté de madame Bédarride qui se tut brusquement, sous le regard singulier de cette inconnue majestueuse.
Paul avait repris son sang-froid ; mais si les yeux d'un homme pouvaient tuer, la consulesse eût rendu l'âme. Cependant il était loin de prévoir tout ce qui allait suivre. Quant à Bédarride lui-même, qui n'en était plus à remarquer les éclats de voix de sa femme, il s'était approché de son ancien ami et lui broyait les mains avec effusion.
— Voilà une rencontre I Et une surprise I...
Vous ne vous attendiez pas à nous voir? Nous sommes à Paris depuis une semaine, en voyage de noces. Il était temps, hein? Ce soir, j'ai dit à la Kokona: « Je veux te faire voir le grand monde. » Et vous ? Quoi de neuf depuis cette horrible aventure?...
Déjà Paul voyait poindre une seconde série
de réminiscences. Pour couper court, il dit, en montrant Solange :
— Permettez que je vous présente à madame de Neuvillars. Je suis marié.
Marié I Bédarride et sa compagne, écrasés par la surprise, dévisageaient curieusement cette grande dame, parée, endiamantée, la femme du pauvre officier sans fortune qui cherchait un avenir, deux ans plus tôt, parmi les nuages de l'afifaire du « Colosse » !
Madame de Neuvillars avait accueilli la présentation par un salut glacé. Le moindre mot lui eût coûté un effort impossible. Déjà elle ne pouvait supporter la vue de ces accusateurs, cruels dans leur inconscience, venus d'une autre partie du monde pour rendre Paul suspect, diminué à ses yeux.
Sans dissimuler son trouble elle demanda sa voiture et, pendant tout le trajet, son mari ne put en obtenir une parole. Bientôt d'ailleure il cessa toute tentative de réconciliation immédiate. Comme tous les hommes, il était hors de lui à la seule prévision d'une scène. Quand ils furent seuls dans le petit salon qui précédait la chambre conjugale, croyant plus sûr d'engager le premier l'action, il dit:
— Vous voilà comme une statue, parce
qu'on vous a rappelé qu'une autre femme a bien voulu m'aimer. Ne le saviez-vous pas ?
Quel est mon crime? Est-ce à vous d'être sévère si j'ai oublié trop vite celle qui n'est plus?
— Pourquoi m'avoir caché ce que je viens d'apprendre? Elle s'est tuée?
— Elle s'est tuée ; rien n'est plus vrai. Mais si vous entrevoyez quelque séduction grossière, quelque lâche abandon, vous vous trompez, Solange. Doutez-vous de ma parole?
Venez ! 11 en est temps encore. Retrouvons ces gens : vous les questionnerez. Ils ont tout vu ; ils étaient les amis de cette jeune fille. Ils vous diront qu'elle est morte en découvrant qu'elle aimait sans être aimée... Non: je ne t'ai pas menti. Aucune créature, avant toi, m'a fait battre mon cœur... Viens! oublions ce mauvais rêve. . .
11 voulait attirer sa femme dans ses bras.
Avec une force inattendue elle le repoussa loin d'elle.
— Vraiment, dit-il en se contenant à peine, il semble voir une femme trop tard avertie qu'elle s'est donnée au pire des assassins !
— Hélas! soupira-t-elle. Je ne sais plus à qui je me suis donnée. Si, coupable d'un meurtre, vous m'en aviez fait i'aveu dans ces jours
OÙ je croyais que nous causions cœur à cœur, je vous aurais pardonné peut-être. Je vous aimais tant, déjà!... Mais vous n'avez pas eu confiance. Une jeune fille a jeté sa vie, son salut éternel sous vos pieds : vous me l'avez caché comme un banal écart de jeunesse. Que pensiez-vous donc? M'estimiez-vous indigne de partager vos regrets, sinon vos remords ? Ou bien jugez-vous que la vie et la mort d'une femme ne sont d'aucun poids dans le souvenir? Grand Dieu I Son crime est épouvantable. Mais que sont, toutes les preuves d'amour, auprès de celle que vous donna cette infortunée ! Je n'oserai plus maintenant vous dire que je vous aime. Et j'entends sa voix qui me répète avec un rire de pitié : « Tu n'avais même pas sa confiance I » Hélas I sans la confiance, où est l'amour?
Tout en parlant, madame de Neuvillars s'était exaltée par degrés. Elle marchait dans la pièce en tordant ses beaux bras, dans un mouvement qui cambrait sa taille superbe.
Fou de passion, Paul bondit sur elle comme sur une proie.
— Où est l'amour? criait-il... Tu demandes où est l'amour? Viens I... Je vais te l'apprendre I...
— Non I non I fit-elle en employant toute sa force à se dégager. Quel homme êtes-vous donc?... Allez! vous me faites horreur en ce moment I...
Paul avait entendu dire cent fois que certains remèdes sont infaillibles pour venir à bout des femmes exaspérées. Lui-même, d'ailleurs, en avait fait l'épreuve de temps à autre, m anima vili. Son malheur — qui est celui de dix-neuf maris malheureux sur vingt — fut de croire que ce qui est plus ou moins vrai pour « les femmes » l'était également pour « sa femme ». Et pourtant il avait déjà quelques bribes d'expérience. Imaginez ce qu'il faut attendre des débutants !
Il se trouva sot en voyant son remède repoussé et, la maudite dignité masculine aidant, il entra sans transition dans une de ces colères froides qui, en plus d'une occasion de sa vie, lui avaient coûté cher.
— Solange, dit-il, je n'ignore pas les difficultés du rôle d'un mari qui doit tout à la femme. Mais je n'en accepterai jamais certaines conséquences. Encore une fois, venez!
— Non ! répéta Solange. Tout, en vous, me révolte ce soir.
Tandis qu'elle prononçait, d'une voix fré-
missante, ces paroles si nouvelles dans sa bouche, elle gagna sa chambre et en ferma la porte. On entendit le bruit d'un verrou, qui fonctionnait diflBcilement, car c'était la première fois qu'il glissait dans sa gâche.
L'exilé demanda par le trou de la serrure :
— Pouvez-vous m'entendre?
— Je vous entends.
— C'est bien. Regardez votre pendule. Je reviendrai dans une heure. Si cette porte n'est pas ouverte alors, ne me cherchez pas demain, ni le reste de votre vie.
— Ce n'est pas avec des menaces qu'on m'obtient, répondit-elle.
Une par une, les minutes passèrent en silence. Madame de Neuvillars, oubliant de toucher à sa toilette, voyait grandir son grief contre Paul. Aucun des arguments qu'elle eût trouvés, en pareille aventure, pour calmer l'exaspération d'une amie, ne venait à son esprit. Elle ne voyait qu'une chose : l'homme à qui elle s'était donnée n'avait pas eu confiance. Il avait tenu dans l'ombre toute une page de sa vie. Et quelle page terrible !...
L'impression d'un outrage commis envers une morte la faisait trembler. Elle croyait être encore sur la ThémiSy et voyait flotter à la
surface des vagues le portrait d'Ariane, éternellement repoussé par l'abîme...
. Pendant ce temps-là, Paul, debout devant la cheminée du petit salon, tenait les yeux fixés sur les aiguilles de la pendule. Pareil au démon de l'Écriture, le sombre génie de l'analyse, exorcisé naguère par une douce main, venait de rentrer dans sa victime avec un pouvoir plus grand que jamais. De nouveau, la voix mauvaise conseillère se faisait entendre :
« Vois, dans cette glace, ton image glorieuse de mari chassé I Pauvre mari I Mari pauvre, surtout I La maison n'est pas à toi ! on t'en ferme les portes. Prends garde ! Voici la première leçon. Tout est fini, si tu courbes la tête. Sois fort ; sois indomptable. Cette heure décidera ton avenir. »
Ainsi parlait en lui Torgueil. D'autres voix lui tenaient de meilleurs langages. Tantôt Paul avait toutes les peines du monde à se retenir pour ne pas frapper doucement à cette porte, en disant : « Tu es ma reine ; je t'obéirai car je t'adore. Mais du moins que je te voiel »
Tantôt, affolé de passion, il serrait les poings et grondait sourdement, prêt à bondir dans un élan que n'arrêterait aucun obstacle. A vrai dire, tout valait mieux que cette froide persis-
tance à maintenir la condition posée; mais nul n'était là pour lui ouvrir les yeux.
Quand l'aiguille marqua la soixantième minute, il s'approcha de la porte. Toute sa résolution magnifique ne pouvait empêcher que sa main tremblât comme celle d'un enfant, lorsqu'il essaya d'ouvrir. La serrure résista.
— Solange, l'heure est passée, dit-il. Je vous ai avertie. Je vais quitter la maison.
Comme un silence de mort continuait à régner, il ajouta :
— Votre mari vous parle, Solange. L'entendez-vous?
— Non. Les paroles que j'entends ne peuvent sortir que de la bouche d'un étranger.
— Vous l'avez dit, madame. Adieu 1
Que ne pouvait-il entendre les sanglots étouffés derrière la porte! Mais il avait déjà passé dans son cabinet. Une demi-heure lui suffit pour changer de toilette et remplir une légère valise. Puis il descendit l'escalier, portant son bagage, et se fit ouvrir. Le bruit sourd du battant refermé avec violence ébranla toute la maison. Une fois encore, Neuvillars venait . de faire un coup de tête.
Une jeune mariée fût morte de frayeur et n'eût pas douté que le fugitif était à jamais perdu pour elle. Mais Solange, à l'école désagréable du comte de Sonoy, avait pris l'expérience de scènes plus bruyantes et surtout moins susceptibles de dénouement heureux. Il faut ajouter qu'elles avaient des causes plus matérielles. Régulièrement, le comte partait quand il avait perdu au jeu et que sa femme refusait de lui ouvrir non pas sa chambre à coucher, mais son secrétaire ou son écrin à bijoux. En pareil cas, on était sûr de voir revenir le fugitif ramené par la faim, à l'heure
OÙ l'on se mettait à table. On peut dire que le plus grand tort de Solange, dans l'occasion, fut précisément de ne pas s'qffrayer assez. Et sa plus grande douleur fut de découvrir que la conversion de Paul n'était pas complète.
« Mon Dieu! disait-elle tout en pleurant, je croyais avoir quitté l'enfer pour le paradis ! Et voilà que je m'éveille de mon beau songe au milieu du purgatoire!
Quand elle eut pleuré, elle se mit à réfléchir, et sa raison lui montra qu'il ne fallait pas juger de la fugue de Neuvillars d'après celles du comte. Elle prit un flambeau et gagna l'autre bout de l'appartement, occupé par son père, qu'elle mit au courant de toute la situation. Marnix commença par couvrir d'anathèmes celui qui faisait pleurer sa fille et qui le tirait lui-même d'un excellent sommeil.
— Pour le coup, tu ne diras pas que c'est moi qui t'ai mariée! fit-il .en arrachant son madras. Est-ce que tu t'aperçois aujourd'hui seulement du caractère infernal de ton mari?
S'il cachait son passé, on ne *peut pas dire qu'il dissimulait sa nature. Eh bien ! qu'il aille bouder, s'il en a envie ! Sois tranquille ; ce bourreau des cœurs n'est pas loin. Tu le verras bientôt. Le clair de lune et douze degrés de
froid valent tous les sermons pour un homme qui n'a rien dans sa poche. Va te mettre au lit: l'oiseau envolé n'est pas loin. Il ne sait que trop combien tu l'aimes, le monstre I
Solange obéit, ou fit semblant d'obéir; mais au petit jour elle revint, toujours dans sa robe de bal, ce qui montrait suffisamment que Paul n'était pas venu faire son devoir de femme de chambre.
Il fallait tout d'abord éviter le scandale. On inventa pour les domestiques une histoire qui devait servir aussi pour le public, dans le cas où la situation se prolongerait. Puis, ayant obtenu de sa fille qu'elle le laisserait agir, sans bouger elle-même, le bonhomme courut à la Préfecture. Le soir même, on avait découvert la retraite de Paul, découverte assez facile, car il avait signé son nom en grosses lettres sur le registre de l'hôtel : Galatée prenait toutes les précautions pour être bien vue derrière les saules !
Dans le meilleur des beaux-pères, il y a toujours un peu de belle-mère.
« Oui-dal fit Marnix à part lui. Ce monsieur s'imagine que nous Tirons chercher avec croix et bannières, comme un Saint qui s'est sauvé de sa niche 1 II verra bien I Ce serait à recommencer dans huit jours I »
Pendant ce temps-là, Solange, contrairement à ses belles promesses, faisait faction au départ des trains pour Marseille, voyant déjà son mari embarqué sur un paquebot des Indes. Marnix, de retour chez lui, trouva qu'il n'avait plus ni fille ni gendre. Sur les dix heures du soir, Solange reparut dans un état si lamentable que son père en eut pitié et lui fit part des renseignements obtenus. Mais quand ils arrivèrent au Grand-Hôtel, Neuvillars n'y était plus : il fallut toute la journée du lendemain pour savoir qu'il avait pris un billet pour Londres. Cette fois, Marnix entra dans une colère véritable.
— Tu peux lui courir après, dit-il à sa fille, mais ne compte pas sur moi pour t'accompagner. Voilà donc le grand amour dont ce personnage prétendait mourir I Sais-tu où bien d'autres, à ta place, iraient demain?... Chez leur avoué : j'ai prononcé quarante séparations pour des motifs moins graves.
Solange n'alla pas chez son avoué, mais elle ne partit point pour l'Angleterre, car elle en était à la période de l'irritation. Elle prit un moyen terme qui fut de retourner à la campagne, où son père la suivit, mais non pas, on peut le croire, pour lui prêcher, tout le jour durant, le pardon des injures*
Bientôt, cependant, le bonhomme put reconnaître qu'il avait entrepris une tâche plus difficile que de réconcilier un ménage désuni.
Son plan consistait à empêcher la réunion trop prompte de deux époux qui s'adoraient. Toutefois, à cette heure, il n'était plus guidé par un sentiment d'exaspération contre Paul. Tout son zèle était dirigé vers le bonheur de sa fille, et même de son gendre. On saura bientôt s'il avait pris le meilleur moyen pour Fassurer.
Ce n'était pas seulement sa fille qu'il avait pour adversaire, car le courroux momentané de madame de Neuvillars faisait place à des sentiments tout opposés. Le vieux curé du village, saint prêtre taillé — un peu rudement — sur le patron de saint François de Sales, condamnait énergiquement le système de la sévérité. Plu* sieurs fois, entre deux rubbers d'un whist où la pauvre Solange avait commis faute sur faute, il y avait eu des escarmouches plus ou moins sérieuses. Mais un complot s'ourdissait entre la jeune femme et le vénérable ami de son père* Il éclata un beau jour, où madame de Neuvil^ lars, soutenue par la présence de son allié, déclara qu'elle partirait le lendemain poui* Londres, ce dont le vieux curé l'approuva hautement; Là-dessus, Marnix frappa du poing
la table, proférant d'affreuses menaces, telles que de maudire sa fille, de lui fermer sa porte à jamais, de laisser mourir de faim le jeune ménage, et non pas lui seulement, mais tous les pauvres de la paroisse, sans compter les Sœurs de Técole.
— Et moi, dit le curé sur le même ton, je vous promets Tenfer. Mais y croyez-vous seulement ?
— J'y crois plus que vous, car je l'ai vu.
Demandez à votre pénitente que voici. Elle en sort à peine, après y avoir laissé Sonoy. Je n'ai pas envie qu'elle y rentre avec Neuvillars.
— Vous êtes plus savant que le bon Dieu, qui ordonne à la femme de suivre son mari.
— Hé 1 mille sabords 1 Dieu n'exige pas qu'elle coure après un ingrat qui l'abandonne.
— Il a bien couru lui-même après la brebis égarée 1
— Brebis I Elle est jolie, la brebis! Pourquoi pas un agneau? Parbleu! s'il vous faut un animal pour lui comparer mon gendre, j'ai votre affaire : un poulain vicieux! J'en ai élevé : je sais comment il faut les réduire.
Quand ils ont ruer, mordu, brisé leur longe et I)ris la clef des champs, si vous leur donnez du
sucre, savez-vous ce qui arrive? C'est qu'ils deviennent indomptables à tout jamais, La faim, la misère, la bise glacée, la terre dure, voilà ce qui les dompte. Et je laisserais ma fille porter du sucre — que dis-je ? mon sucre — à cet animal encore imparfaitement dressé, qui oublie dans quel maigre pâturage on est allé le choisir?
— Mon père, s'il tombe malade?
— Il se porte mieux que toi, le scélérat!
— Mais, monsieur, si le démon le tente?
Malesuada fames^ a dit Virgile.
— Que ma fille et mon curé me jugent mieux. Je ne laisserai pas tout à fait mourir de faim ce misérable qui peut seul me rendre grand-père.
— Hélas I mon pauvre Paul! Qui peut savoir quelles privations?...
— Je le sais, moi. Il ne manque de rien, que de sa femme. Pardieu! qu'il s'en passe; ou qu'il vienne implorer son pardon!
— Mon pardon I Si j'étais sûre, seulement, qu'il m'aime encore !
— Laisse -lui au moins le peu qu'il a de bon. n est triste comme la mort, ne voit personne et peint toute la journée.
— Mon père!... Comment le savez-vous?..
Alors Marnix dévoila ses menées ténébreuses.
Paul était surveillé — aux frais de son beaupère — ni plus ni moins que s'il se fût agi d'un exilé dangereux pour la paix d'une République.
— Voilà , dit le [vieillard en finissant, les jolies choses que ton mari me fait faire. Je l'espionne !
— Papa ! mon cher papa I donnez moi son adresse I
— Pour que tu fasses quelque bêtise ! Non, pas d'adresse. D'ailleurs j'imagine que tu n'auras pas besoin de passer le détroit.. • Mais, puisque nous en sommes là, tu vas voir si je mérite l'enfer, comme le prétend mon curé.
Presque en même temps, sur l'ordre de Marnix, un domestique apportait une caisse toute plate et assez grande qui, déballée avec soin, laissa paraître un tableau. Bien que le sujet n'eût rien de pathétique, Solange eut à peine jeté les yeux sur la signature fièrement étalée qu'elle fondit en larmes. Le vieillard se frottait les mains d'un air très satisfait. Il dit en goguenardant :
— Par bonheur, c'est à l'huile. Si tu arrosais de la sorte une aquarelle, nous en serions pour cinq cents francs. Car j'ai payé cette
croûte vingt-cinq louis. Mon détective est courtier en tableaux à ses heures.
— Oh ! mon Dieu ! sanglotait la jeune femme. Que pourra-t-il faire avec cinq cents francs ?
— Allons I Essuie-moî ces yeux-là. Croiriezvous, curé, qu'elle n'a pas eu la paupière humide en face des Disciples d'Emmails ? Avec cinq cents francs, ma chère, ton mari peut faire bien des choses : par exemple, payer son hôtel et revenir auprès de sa femme. Entre nous, il me paraît sur le point d'accomplir ce sacrifice.
— Vous le savez ?
— Je sais tout, jusqu'aux moindres paroles de ce grand artiste. U a paru trouver tout simple d'encaisser vingt livres sterling pour une toile, comme si c'était une habitude chez lui. Mais, ce qui t'intéresse davantage, il a dit à mon homme : « Voici ma dernière œuvre en Angleterre. Mon prochain tableau ne sera pas pour le public... » Tu comprends?
Solange avait si bien compris qu'elle regardait déjà machinalement par la fenêtre, sondant du regard les allées à peine verdoyantes et la grande route qui s'allongeait à perte de vue entre des carrés jaunes de colza. Mais elle ne
vit rien, et la journée s'acheva pour elle dans une attente fiévreuse.
Toutefois Marnix parut un peu moins fier de sa propre habileté, après avoir lu certaine lettre que lui apporta le courrier du lendemain. Paul avait quitté son hôtel et s'était fait conduire avec ses bagages aux Docks de la Tamise. Mais il était impossible de constater son embarquement sur aucun des paquebots ayant appareillé ce jour-là, ni pour la France, ni pour aucune autre destination.
L'aventure prenait une tournure graVe et dépassait les bornes d'une simple querelle d'amoureux. Cette obscurité subite où venait de se perdre le héros ne laissait pas que d'avoir une apparence lugubre. Solange ne pouvait plus guère choisir qu'entre la crainte d'un accident et la douleur d'un abandon sans retour. Elle était seule au château, cent fois plus à plaindre qu'à l'époque où elle s'estimait si malheureuse d'avoir épousé Sonoy. Le vieux Marnix se démenait à Londres, courant les gares de chemin de fer, les bureaux de navigation, semant l'or à pleines mains pour découvrir une trace quelconque. Mais il semblait que Neuvillars se fût envolé, et, comme disait le détective, rien n'est plus difficile que
de retrouver un homme qui ne se cache pas, quand il a disparu.
Le mois de mai, pendant ce temps-là, insultait aux larmes de l'abandonnée en étalant sous ses yeux, à portée de sa main, l'inutile profusion du parterre de roses préparé pour embellir un nid d'amoureux.
Paul de Neuvillars, pour la première fois de sa vie, sentait sur lui la main du châtiment ou du moins, pour la première fois, il lui donnait son nom véritable. De même que sa jeunesse n'avait pas connu la tendre affection, de même elle avait ignoré la sage réprimande, le juste blâme faisant ressortir Terreur ou la faute. De là cette habitude prise de ne voir, même dans les résultats d'un mauvais usage du libre arbitre, qu'une aveugle persécution du sort.
Une jeune fille était morte à cause de lui, sinon tout à fait par sa faute. Mais cette catas-
trophe n'avait pas sérieusement troublé son existence matérielle, ni causé dans son être intérieur la secousse qu'elle eût produite chez d'autres. Puis une autre femme, en l'aimant, avait changé toute sa vie, presque son âme, de telle sorte qu'après avoir trop nié l'amour, trop peu estimé les femmes, il en était venu à considérer l'amour comme un phénomène trop ordinaire, et les femmes comme un instrument de bonheur trop solide. C'est une aberration qui détruit chaque matin le bonheur de cent ménages.
Il faut dire, à la louange de Paul, qu'il avait compris depuis quelque temps que l'amour est une dot précieuse par-dessus toutes les autres. Mais il commençait à voir qu'aucune dot ne se dissipe avec une égale promptitude. Car celle-là n'est défendue par aucune loi ; n'est gardée par aucun coffre-fort. C'est un trésor menacé par tous les voleurs, une moisson exposée à tous les orages, dont l'époux doit faire la garde jour et nuit, mais, hélas I avec un soin tout particulier contre lui-même.
Telles étaient les réflexions que le mari de Solange méditait, dans un lieu singulièrement bien choisi pour la méditation. Mais, avant de divulguer le mystère de sa retraite, il convient
de rapporter les incidents qui avaient amené la fin de son séjour à Londres.
Dans cette ville, comme certains émigrés d'autrefois, il s'était mis résolument au travail, non seulement pour gagner sa vie, mais encore — ce dont il faut le louer — pour témoigner aux autres et à lui-même qu'il pouvait se suffire. Il voulait que son pinceau lui procurât l'indépendance, môme si l'avenir lui ménageait encore la joie de vivre avec celle qu'il aimait, d'une ardeur toujours plus grande, mais dont il n'était plus certain d'être aimé. De cette façon il n'aurait plus le malaise qu'il sentait quelquefois d'être le mari pauvre d'une femme très riche.
Tandis qu'il peignait sa première toile, Paul avait lié connaissance avec un industriel d'espèce peu commune qui, précisément, cherchait un peintre pour l'emmener avec lui dans un but que l'on connaîtra bientôtv Encore que les propositions du capitaine Jameson fussent des plus acceptables, peu d'amateurs se présentaient. La chose étonnera moins si l'on considère qu'il s'agissait d'installer son pliant tout au bord de l'océan Glacial, à trois cents lieues au nord de Saint-Pétersbourg.
C'est sur ce point peu fréquenté, surtout en
hiver, que Jameson, autrefois commandant d'un navire baleinier, avait placé le siège d'une industrie qui faisait fortune. Cet intrépide marin, doublé d'un inventeur, avait eu l'idée de poursuivre les baleines à la vapeur, et de les harponner à coups de canon. Le succès fut si grand que Jameson n'avait pas tardé à construire un second steamer et venait d'augmenter sa flotte d'un troisième. Il avait installé dans un îlot désert, à l'extrême pointe de la Norvège, une usine merveilleuse où les cétacés les plus énormes étaient dépouillés, dépecés, fondus, comme de vulgaires porcs dans une fabrique de conserves américaines.
Du temps qu'il était simple baleinier, Jameson avait épousé une demoiselle d'Hammerfest qui, avant son mariage, n'avait jamais vu le soleil se lever sur l'horizon, entre la Saint- Martin et la Chandeleur. C'était une excellente, intelligente et courageuse personne, luthérienne fervente comme on l'est dans son pays, d'une activité sans égale, en un mot une compagne faite pour un mari de l'espèce de Jameson.
Devenus millionnaires, ces braves gens s'étaient donné le luxe d'un hiver à Londres, comme d'autres vont passer l'époque des froids sur le Nil. Au reste, Jameson devait
profiter de ce déplacement pour surveiller Tachèvement de son troisième steamer, en construction sur un des chantiers de la Tamise. Pour eux le rêve d'avenir consistait à se retirer quelque jour dans une maison d'Inverness, patrie du baleinier, lieu qu'Elisabeth considérait comme une région quasi tropicale et faite pour les vieillards. Mais ce couple laborieux, par un sentiment de gratitude envers la destinée, voulait que l'ornement de leur salon fût une toile de six pieds sur quatre, conservant à la postérité la vue de l'usine de Skor. La composition existait déjà dans leur tête. Au fond, les bâtiments industriels et le cottage de la famille. Sur la plage un alignement de baleines aux mains des équarisseurs. Au premier plan, Jamesôn et sa femme bras dessus bras dessous, environnés de leurs trois garçons et de leurs trois filles, le tout d'une ressemblance parfaite. Les trois steamers croisaient dans l'éloignement, occupés à leur chasse. Il ne restait plus qu'à trouver un peintre disposé à venir travailler d'après nature.
Informé par son marchand de couleurs de l'occasion qui se présentait, Neuvillars, dont l'hésitation n'était pas le principal défaut, courut chez les Jameson. Le mari allait accepter
sans autre enquête cet artiste que couronnait, à défaut de gloire, Tauréole d'un marin. Mais la Norvégienne, en femme pratique, désira des références, n'estimant pas qu'un brevet de navigateur fût une garantie absolue de talent pictural.
— Nous voudrions des certificats, dit-elle, des attestations, quelque chose enfin, ne seraitce que le nom de vos acheteurs, les prix qu'ils vous ont versés.
Paul ayant dû convenir qu'il n'avait jamais vendu un pouce carré de toile coloriée, Jameson le reconduisit en soupirant, non sans lui faire comprendre qu'un « amateur » aussi bien mis s'accomoderait difficilement de l'existence qui l'attendait sur l'îlot de Skor.
Mais, peu de jours après, tout changea de face. Neuvillars vendit une œuvre cinq cents francs, comme on l'a vu. Or ce tableau, que les Jameson furent admis à mesurer, atteignait à peine le demi-quart de la superficie rêvée pour l'apothéose de la famille.
— Monsieur le peintre, c'est une affaire faite, dit Elisabeth vaincue. Nous vous attendons à Skor où nous serons dans une semaine.
La saison est précoce. On m'écrivait l'autre jour qu'il reste à peine six pouces de neige sur
3i0 LE CHEMIN DE IVAMAS
les points mal abrités. Mais pourquoi ne viendriez-vous pas avec nous ? Le Saint-Olaffj notre nouveau vapeur, nous emmène. Pouvez-vous terminer vos préparatifs en trois jours ?
Paul serait parti le soir même, si ses nouveaux patrons l'eussent exigé. Il était séduit par ridée de ce coup de tète qui n'était pas moins une sorte de vengeance qu'un acte de désespoir.
« On m'abandonne, songeait-il en secouant la tête d'un air de défi. On attend que je revienne, comme un déserteur qui a mangé son dernier écu. Ils verront bien I Qu'ils m'attendent, mais surtout qu'ils me cherchent, si la honte les prend de leur dureté 1 »
Après cette courte explosion, le dépit fut remplacé par une désolation amère.
« Solange ne m'aime plus 1... C'est ma faute 1... Que m'importe tout le reste et même la vie !... Si je pouvais mourir en arrivant dans ce désert!... »
Au jour fixé par les Jameson, il quittait les Docks de Londres sur le Saint-Olaff qui n'avait rien de l'élégance d'un yacht, mais qui aurait battu à la course les yachts les plus célèbres par leur marche. Toutefois, comme il ne s'agissait pas de donner la chasse aux baleines, on
n'utilisait qu'une partie de la vitesse. On fit un détour, afin de reprendre la jeunesse qui avait hiverné chez la grand'mère Jameson, au doux climat d'Aberdeen; puis on cingla droit sur Hammerfest, le port le plus voisin de l'usine baleinière.
Malgré la tension nerveuse produite dans son être par la résolution extrême qu'il exécutait, Neuvillars connut des heures d'affreux découragement durant cette traversée . Il n'avait pas prévu les souvenirs que les moindres détails de l'existence à bord du Saint-Olaff devaient évoquer en lui. Ce bateau tout noir et tout nu, sur lequel on n'avait pas sacrifié un centime au plaisir des yeux, lui semblait un ponton de captivité auprès de la coquette Thémis^ toute blanche, toute dorée, toute capitonnée de velours, tout embaumée des parfums de la femme qu'il aimait. Presque toujours Paul était livré à lui-même. Jameson, resté marin dans l'âme, mettait la main à tout. Il faisait son quart pour laisser dormir le capitaine, prenait la roue du gouvernail pour envoyer un homme de plus à la manœuvre, surveillait la machine, courait les cales une lanterne à la main, faisait essayer les pompes et les apparaux divers. Pendant ce temps-là, Elisabeth,
les bras nus jusqu'au coude, préparait sans faux respect humain la nourriture de son mari, de ses enfants et de son peintre. Ce dernier seul n'avait que trop de loisirs pour songer.
Comme par une ironie suprême, la Nature semblait envoyer jusqu'au ciel radieux l'hymne éternel de la joie de vivre, après la longue mort de l'hiver. Sur les îles constamment côtoyées, la verdure éclatait dans une abondance folle, avec une telle fraîcheur de jeunesse qu'on aurait cru voir les premiers efforts de la création nouvellement terminée. Le soleil conservait un lustre infiniment pur, comparable au poli d'un bouclier d'or à peine quitté par la main de l'orfèvre. L'air vivifiant, venu du pôle où nul être ne respire, apportait aux poumons l'exquise douceur d'une caresse de vierge.
Même les grands oiseaux, qui rasaient les vagues de leur vol fier, étonnaient les yeux par l'éblouissante pureté de leur plumage. Tout semblait jeune, inconnu, nouveau; tout, sauf la douleur, vieille comme la faute du premier homme.
Cependant les voyageurs approchaient du but. La verdure semblait reculer, disparaître, devant un retour offensif de Thiver. La neige
seule couronnait les hautes falaises qui n'avaient jamais connu la végétation. Mais si chaque mille parcouru vers le nord était un pas vers la désolation, il était en même temps un pas vers la lumière. Quoique le printemps fût à peine commence, le soleil se couchait à neuf heures du soîp. On aurait dit qu'il voulait se faire l'allié de Paul contre la nuit de sa tristesse.
Enfin l'heureuse Elisabeth salua sa patrie. L'élite de la population d'Hammerfest était sur le rivage pour la fêter. Neuvillars fut présenté comme un peintre en renom, mais on devine qu'il en éprouva une médiocre joie. Tous ces braves marchands de morue et de sapin, dont il ne connaissait pas la langue, l'intéressaient moins encore que les pauvres Lapons qui lui demandaient l'aumône, sous prétexte de lui vendre leurs couteaux emmanchés d'un os de renne. Il poussa un soupir de soulagement lorsque le Saint-Olaffj chargé d'un poids rassurant de provisions, reprit sa marche. Dans raprès-midi du mêmejour, Paul mettait le pied sur l'îlot, encore à demi caché sous la neige, qui devait être son habitation pendant plusieurs mois.
L'établissement se composait d'un bâtiment occupé par les chaudières et de plusieurs ma-
gasins, le tout en bois revêtu d'une peinture rougeâtre. Une maison bourgeoise, formée des mêmes matériaux, mais toute blanche et fort propre, s'élevait à deux cents mètres en arrière. Enfin le peintre ordinaire des Jameson fut conduit presque aussitôt à son atelier, c'est-à-dire à une cahute de troncs d'arbres calfatés avec de la mousse et de la terre glaise, véritable cabane de pêcheurs qui avait servi de berceau à l'industrie aujourd'hui florissante.
Cet abri élémentaire offrait tout au moins deux avantages : il était chaudement adossé à un pli de terrain, et sa situation un peu écartée permettait d'y braver, jusqu'à un certain point, l'efiroyable odeur de putréfaction et de vapeur graisseuse, qui soulevait le cœur de tout nouvel arrivant. Aussi Paul déclara le jour même que son atelier lui servivait de chambre. Quelques heures suffirent à ce naufragé volontaire pour se composer un réduit qui n'avait rien de désagréable à l'œil, grâce aux étoffes et aux peaux de rennes dont Elisabeth avait dépouillé sa propre maison.
Au bout d'une semaine, l'esquisse était achevée et tout le monde en était content. Alors Neuvillars se mit à peindre avec une ardeur que ses hôtes prenaient pour de l'enthousiasme.
En réalité ce qu'il recherchait par-dessus toute chose était le moyen de fuir sa pensée. Mais, tandis que ses brosses couraient sur la toile, son imagination vagabondait loin de ce lieu désert, uniquement visité par les vapeurs de la flotille, qui arrivaient au port avec leur énorme proie traînée en remorque. De temps en temps un voilier venait charger des tonneaux d'huile et des cargaisons de grands ossements, pareils à des arbres très blancs dépouillés de leur écorce.
Neuvillars, en attendant qu'il fût assez aguerri pour approcher de Festacade en bois, toute gluante de sang et de graisse, faisait poser les personnages à l'atelier, sans redouter la distraction des visites. Les séances lui ménageaient de longues causeries avec Elisabeth, ses fils et ses filles qui, tous, s'exprimaient en anglais avec facilité. Jameson, retenu par ses occupations, venait plus rarement. Bientôt Paul se sentit entraîné par une amitié confiante vers cette famille patriarcale, dont tous les membres, jeunes et vieux, ignoraient également la plupart des maux qui jettent le trouble dans l'âme humaine. Soir et matin on se retrouvait autour d'une table qui ne brillait pas, on le devine, par la délicatesse de la chère. Mais,
pour un homme banni par sa propre faute de son propre foyer, cette étroite union, ce bonheur sans mélange était un spectacle cruel, qu'on aurait dit préparé en vue d'accroître sa douleur.
Après deux ou trois semaines, traité par Elisabeth comme un ami plus que comme un hôte, il admira chez cette femme excellente les plus rares qualités du cœur. Pour cette créature instinctivement parfaite, les devoirs réputés les plus diflSciles apparaissaient comme une chose toute simple. Paul sentait qu'il aurait tenté vainement de lui faire comprendre même la possibilité de certaines luttes contre l'oi^eil. Un jour cependant, pris d'un besoin de confidence, il lui raconta qu'il était marié, qu'il adorait sa femme, qu'il en était adoré — ou du moins qu*il l'était encore naguère — et qu'il s'était éloigné à la suite d'une querelle, dont il essaya d'expliquer la nature.
Elisabeth, sans dire un mot, l'écoutait avec une stupeur profonde, incapable de comprendre qu'une porte puisse se fermer, ni même qu'il existe une porte, entre deux époux unis par Dieu. Mais quand elle eut sous les yeux la miniature qui représentait Solange dans toute sa beauté, parée de toutes les élégances de son
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sexe, l'austère Norvégienne retint avec efifort un jugement sévère. Néanmoins elle ne put s'empêcher de dire à demi-voix :
— Toute la gloire de la fille du roi est à Vintérieur. Ce n'est pas avec de belles robes, ni avec de beaux bijoux, ni même avec un beau visage qu'une femme apporte le bonheur à son mari.
Ce blâme indirect était plus que Paul ne pouvait en entendre.
— Ne l'accusez pas, dit-il. C'est moi, moi seul, qui suis cause du malheur commun. Elle a toutes les vertus, comme elle a toutes les séductions. Mais je suis venu au monde sous une étoile funeste. .
Il aurait pu ajouter que son étoile avait été plus funeste encore aux autres qu'à lui-même. S'il ne le dit pas, du moins Mrs Jameson put bientôt tirer la conclusion elle-même, car, au bout de quelques conversations, l'excellente femme connaissait d'un bout à l'autre la vie de son peintre. Cette simple et loyale créature n'avait pas ouvert un roman dans toute sa vie. Comment exprimer Thorreur qu'elle éprouva, en apprenant que la responsabilité d'une mort coupable chargeait l'homme qu'elle avait sous les yeux? Toutefois, ne voulant pas
juger pour n'être pas jugée, elle ne laissa voir qu'une partie de sa réprobation pour le crime d'Ariane. Mais ce nom revenait constamment dans leurs entretiens.
— Cette âme se venge sur vous de ses tortures, disait-elle. Dans le lieu sombre qu'elle habite, on ignore la loi lumineuse du pardon. Grand Dieu I est-il possible qu'une autre femme ait osé mettre sa main dans la vôtre ?
— Ma pauvre Solange ignorait tout. C'est en apprenant mon malheur — car mon malheur a dépassé ma faute — qu'elle a retiré sa main de la mienne. L'orgueil m'a empêché de demander grâce. L'orgueil m'a fait partir et, malgré les souffrances qui déchiraient mon cœur, je n'ai pu m'humilier.
Toutes ces révélations achevaient de consterner une femme dont la vie s'était passée loin du monde corrompu, entre sa Bible, son mari et ses enfants. Elle entrevoyait une région horrible, inconnue, où la raison et le devoir parlent sans se faire entendre, où les lois les plus redoutables passent inaperçues, où les sentiments les plus naturels perdent leur empire. Son trouble était extrême. Elle se demandait si cet étranger n'avait pas apporté dans sa maison tranquille un écho des bruits de
l'enfer, une réverbération de ses lueurs sinistres.
Tout d'abord elle déplora sa rencontre avec Paul. Certes, mieux instruite du passé, jamais elle n'eût ouvert sa porte à un homme si souvent vaincu dans l'éternel combat contre l'esprit du mal. Que faire à cette heure ? Paul avait en lui des qualités rares, quelle que fût son iniquité. Par-dessus tout, il était malheureux, et la pieuse Elisabeth connaissait mieux qu'aucune autre la compassion envers ceux qui souffrent. Nulle autre n'était plus facile à gagner par la confiance, et ce pécheur s'ouvrait à elle, de jour en jour, avec plus d'abandon.
— Cependant, lui disait-il, vous me faites beaucoup de mal. Mais comme vous me faites aussi beaucoup de bien, j'aime à vous entendre.
Elle faisait du bien à Neuvillars quand elle parlait de Solange, du mal quand elle parlait d'Ariane. Jamais, depuis les jours qui avaient suivi la catastrophe, il ne s'était représenté aussi souvent l'image de « la pauvre petite Turque ». Et jamais il n'avait aimé plus passionnément Solange...
Elisabeth, à force de réfléchir et de faire parler son pénitent, — qui ne demandait qu'à parler, — commençait à distinguer son propre devoir, au milieu de ce chaos d'erreurs et de
chagrins. Dès son enfance, on lui avait enseigné que chacun de nous est tenu à l'apostolat envers ses frères. Un beau jour le pécheur fut assez surpris de recevoir un sermon en règle, accompagné d'un déluge de textes. Encore que peu amateur de prêche, il fit bonne contenance. Le plus athée, à son heure, vendrait son âme à Dieu, en échange d'un peu d'espoir. Elisabeth lui en offrait beaucoup. Mais elle exigeait qu'il partît à l'instant même. Il objecta, en souriant d'un air si triste qu'il était facile de voir que là n'était pas la véritable objection :
— Partir? Et mon tableau.
— Je le brûlerais de mes mains si vous deviez, à cause de lui, prolonger votre faute. Ne vous ai-je pas montré que l'époux offense le Seigneur en ne vivant pas aux côtés de son épouse ?
— Hélas ! je n'ai pas besoin des conseils du Deutéronome pour aimer Solange. Faut^il vous répéter que je l'adore?
— Tu n'adoreras que Dieu seul ! Contentezvous de chérir celle qu'il vous a donnée. Regagnez votre maison pour y pratiquer vos devoirs, comme Jacob , en attendant que le ciel vous bénisse dans votre postérité.
^^ Je vous ai grande obligation de vouloir
faire de moi un patriarche. Mais Jacob n'était pas un gendre sans fortune, que sa femme s'amusait à laisser mourir de faim. Au surplus, je parierais deux de vos baleines , contre une morue, que madame Jacob n'avait pas de verrou à sa porte.
— Le fils d'Isaac était pauvre. Ce fut après avoir gardé, pendant sept années, les troupeaux de Laban qu'il épousa la fille de son maître. I\ attendit sa fiancée plus longtemps que vous n'avez attendu la vôtre ; mais celui-là ignorait l'orgueil I
— S'il n'y avait que l'orgueil ! . . . Mais Solange ne m'aime plus. Elle n'a pas remué le doigt pour me faire revenir.
— Sait-elle où vous êtes seulement ?
— Ah! madame!... J'étais bien facile à trouver. Mon nom était en grosses lettres sur les registres des hôtels. Non I vous dis-je. On ne m'aime plusl... Hélas! comment pourraiton m'aimer encore ?
— Ne jugez pas le cœur des femmes d'après le vôtre. Mais quels sont vos projets, quand vous aurez fini votre tableau ?
— Je travaillerai pour mon compte. Ce pays est le plus propre du monde à fournir des paysages.
— Mais quand le soleil ne se lèvera plus, c'est-à-dire dans quatre mois.
35â LE CHEMIN DE DAMAS
— J'irai peindre sous l'Equateur, Tout m'est égal, pourvu qu'on me tienne pour mort. Aussi bien je ne vivrai plus longtemps.
La pauvre Elisabeth n'insista pas davantage.
Elle se voyait battue sur toute la ligne, elle et ses textes sacrés. Mais elle employa toute sa ruse, qui n'était pas bien grande, pour obtenir l'adresse de Solange. Ensuite elle s'enferma pour un long travail et, chose qui ne s'était jamais vue, elle fit partir une lettre sans l'avoir montrée à Jameson. Puis elle attendit les événements fixés par les décrets divins, tout en s'occupant d'embellir sa modeste demeure, autant que le permettaient les ressources du lieu. Un jour, Paul frappé de certains préparatifs lui dit en souriant :
— Dieu me pardonne I On croirait que vous allez donner une fête dans votre île.
— Chaque jour est une fête pour ceux qui s'aiment, répondit l'excellente femme. Cependant vous n'avez pas tout à fait tort : j'attends des visites. Pendant l'été quelques bateaux anglais nous amènent des curieux. Hâtez-vous donc, monsieur le peintre, afin qu'ils puissent admirer votre tableau.
Juin commençait. Depuis quelques jours le soleil ne se couchait plus. A peine il trempait son disque dans la grande houle d'un bleu pâle et, comme délassé par ce bain d'une minute, il se hâtait de reprendre sa course vers l'Empyrée. La caresse non interrompue de ces rayons fertilisants affolait toute la Nature. En une semaine, l'îlot de Skor avait déroulé son mince manteau de gazon. Il ne fallait rien lui demander de plus que cette parure modeste, pas même l'effort d'un chétif arbrisseau. A peine quelques fleurettes bizarres, sans couleur, presque sans vie, parsemaient
comme d'imperceptibles coquillages le maigre tapis impuissant à cacher l'humus noirâtre.
Mais, en comparaison des terres voisines dont la neige éternelle couvrait les élévations, ce coin privilégié semblait une oasis printanière, où des rennes domestiques promenaient, sans jamais dormir, leurs grands corps à la toison épaisse.
Peu habitué à ce jour perpétuel, Neuvillars pouvait à peine s'arracher à son travail, quand la fatigue était la plus forte. Son tableau commençait à le passionner ; il n'en trouvait plus l'idée ridicule, pas plus qu'il ne trouvait ridicules tous ces êtres, petits et grands, qui le traitaient comme un maître quand il était à son chevalet, comme un ami des anciens jours quand il ét^it à leur table. Une profonde estime, une amitié véritable, une sorte d'admiration le portaient vers l'excellente femme qui lui avait paru d'abord simplement grotesque, au temps qu'elle exigeait de lui « des certificats ». Il inventait des prétextes pour la retenir près de lui, n'ayant pas de plus grande consolation que de prononcer des réquisitoires contre Solange, afin d'entendre les plaidoyers d'Elisabeth.
— Oui, madame, son roman est terminé et
c'est une joie pour elle. La raison lui est revenue. Elle .perd son mari, mais la voilà débarrassée d'un être injuste, irritable, sceptique, oi^eîUeux, qui a porté malheur aux femmes qui l'ont aimé. Il est vrai que je l'ai adorée, que je l'adore... Mais à quoi sert l'amour, s'il ne fait du pauvre amoureux un esclave?
Tout d'abord, Mrs Jameson avait réfuté ces plaintes avec un singulier sourire. Mais, à mesure que les jours passaient, ramenant l'irritation de Paul à une tristesse accablée, sa confidente perdait courage elle-même. Dick Jameson, informé sommairement des difficultés de son hôte, s'imaginait avoir sous les yeux un simple réfractaire « en bordée ». Mais il n'avait guère le temps de faire de la morale à son peintre, qui éprouvait toutes les peines du monde à le faire poser quelques minutes, par ci, par là. Cependant il dit un jour à Paul, qui ne touchait guère plus à son verre qu'à son assiette :
— Camarade, vous m'avez tout Fair d'un homme qui a voulu fuir au large, comme une baleine, avec un harpon entre les côtes.
Pourquoi n'ètes-vous pas heureux ? Voiilezvous voir le bonheur? Regardez-moi. Si vous êtes curieux de mon secret, il est bien simple :
le travail, une bonne femme, de beaux enfants. Vous avez déjà le travail, à ce que je peux voir, et la femme, à ce qu'il paraît. Mais, diantre 1 ce n'est pas en faisant de la peinture au cap Nord que vous verrez jamais six frimousses roses, rangées autour de votre table. Qu'en penses-tu, Elisabeth ?
Elisabeth ne répondit rien. Elle regardait Neuvillars, qui contemplait lui-même les frimousses roses, avec un brouillard humide dans les yeux.
— Je pense, dit-elle enfin, qu'un homme ne peut pas avoir un cœur cruel et injuste quand il aime les enfants.
A ces mots elle quitta la table. Jameson courut à ses chaudières et à son magasin. Paul se retira dans sa maisonnette où, tout en essayant de peindre, il songea que les sermons du mari valaient encore mieux que ceux de la femme, bien que dépourvus de textes.
« Mon Dieu I soupira-t-il. Si c'était à recommencer!... »
Pendant ce temps-là un grand paquebot démasquait subitement sa masse noire au tournant d'un cap voisin, et, ralentissant sa marche, avançait avec précaution dans les eaux peu profondes de l'îlot de Skor. C'était un bateau
de touristes, le premier de la saison. Dix minutes après il avait jeté l'ancre. Puis les canots furent amenés; les voyageurs les remplirent, et bientôt la première embarcation toucha l'appontement de l'usine.
Rien n'était moins nouveau qu'une visite de ce genre pour Elisabeth. Cependant elle semblait fort émue quand elle se dirigea vers le rivage pour accueillir les touristes, ainsi qu'elle faisait toujours avec l'hospitalité cordiale et simple de son pays. A l'avant du canot une femme était debout, qu'elle reconnut aussitôt, bien que « toute la gloire » de la voyageuse eût disparu sous son costume de circonstance.
Avec une dextérité qui témoignait l'habitude, cette étrangère sauta sur l'escalier, en gravit les marches et, sans faire attention qu'Elisabeth commençait une belle révérence, elle se jeta au cou de la Norvégienne et la tint embrassée longtemps.
— Oh! comme vous avez été bonne!...
commença-t-elle à dire en anglais.
Mais elle ne put achever, et l'heureuse Elisabeth sentit qu'elle sanglotait tout bas. M. Marnix, débarqué le second, termina la phrase avec effusion. Cependant il songeai à part lui :
<î Mon gendre n'a pas son pareil pour causer du trouble à l'univers entier, en commençant par son beau-père. »
Neuvillars s'était mis à travailler, tâchant d'oublier le présent et de ne pas voir l'avenir. Doucement la porte de la maisonnette cria sur ses gonds. Il se retourna; mais ses yeux distinguèrent seulement une silhouette féminine qui se détachait sur le fond lumineux de l'ouverture.
n ne put toutefois s'y tromper : l'apparition n'avait rien des contours massifs de la robuste épouse du baleinier. Comme il se levait pour approfondir le mystère, il sentit un poids léger s'abattre sur sa poitrine et deux bras entourer sa tête. Puis deux lèvres, plus douces que le pétale d'une rose, mais moins froides, touchèrent sa bouche :
— Oh! mon amour! Pardônne-moi !... soupira la voix de Solange.
Déjà elle glissait à genoux sur la peau de renne qui servait de tapis, comme si elle eût été une grande coupable. Une étreinte passionnée la retint à la place qu'elle occupait, sur ce cœur éperdu de joie et de tendresse. Toute parole, pendant une longue niinute, fut impossible entre eux. A peine, de leurs lèvres jointes,
pouvait s'échapper une plainte de bonheur, pareille à ces murmures harmonieux du vent qu'attire l'ardente flamme d'un foyer, dans une chambre bien close.
— Où suis-je ? dit enfin Paul en ouvrant les yeux. Parle-moi 1 J'ai fait si souvent ce rêve, depuis tant de jours I Est-ce possible ? Tu es venue?... Tout à l'heure encore je disais :
« Elle ne m'aime plus I... »
— Ah! mon adoré I... Je sais maintenant combien je t'aime. Va! tu as bien fait de partir! Mon Dieu ! pourquoi n'es-tu pas allé encore plus loin? Je t'aurais montré combien je t'aime en allant te chercher aux extrémités de la terre. J'aurais voulu souffrir, pour te rejoindre, la soif et la faim. J'aurais voulu faire plus qu'aucune femme....
Elle se tut, refoulant une jalousie qui ne la quittait pas depuis bien des semaines. Non I elle ne pouvait pas, elle ne devait pas %aler ce qu'une autre femme avait accompli pour l'amour de Paul. Celui-ci, comprenant pourquoi Solange s'était interrompue, dit d'une voix grave :
— Il est plus difficile, parfois, de vivre que de mourir! Je l'ai appris depuis que nous sommes loin l'un de l'autre.
— Ah! comme tu as souffert I s'écria madame de Neuvillars, qui venait seulement d'examiner le visage de son mari. Mon Dieul quelle demeure misérable I Quelle existence I Comment deviner où tu étais? Nous t'avons tant, tant cherché I...
Alors elle raconta l'histoire de ces longues semaines, les plus malheureuses de leur vie à l'un et à l'autre. Elle prit une peine infinie pour atténuer le rôle joué par son père, tout au moins durant les premières heures, ce qui n'empêcha point Neuvillars de tout comprendre. Mais elle eut soin de montrer les efforts pleins de zèle de Marnix, après que son gendre avait quitté l'Angleterre sans laisser aucune trace. Elle-même était partie pour Londres, et tous deux avaient mis sur pied les meilleurs détectives, comme pour rechercher un grand criminel.
Un jour, enfin I le hasard avait fait découvrir le marchand de couleurs qui avait indiqué les Jameson à Neuvillars. Et, presque à la même heure, la lettre d'Elisabeth, renvoyée de France, avait achevé d'éclairer le mystère. Solange voulait partir à l'instant, quitte à rester en détresse dans quelque port de Laponie. Marnix, au contraire, voulait faire venir
son yacht de Marseille, ce qui, avec l'armement, prenait au moins dix jours. On se décida pour une solution intermédiaire, conseillée d'ailleurs par Elisabeth, et l'on s'embarqua sur un paquebot de touristes qui gagnait le cap Nord et consentait à visiter l'îlot des baleines.
— Maintenant, dit Solange, viens embrasser papa que j'ai laissé à ta porte.
M. Marnix fut embrassé comme il ne s'attendait pas à l'être. Son gendre lui dit seulement :
— Peut-être pourrais-je trouver que vous avez mis la dose un peu forte. Mais, tudieul quel remède I Vous allez voir un autre homme, désormais.
Quant à Mrs Jameson, il s'en fallut de peu qu'elle ne vît jamais son tableau achevé, car elle faillit être étouffée par son peintre. On obtint que le bateau retarderait son départ d'une heure ou deux, ce qui permit le dîner d'adieu, comploté depuis tant de jours.
— Vous voyez maintenant quelle fête j'organisais, dit la maîtresse de maison qui pleurait d'un œil.
— Bon I fit Marnix. Mais si vous étiez tombée sur une épouse intraitable?... Que de bonnes choses perdues I
— Il n'y a pas d'épouse intraitable quand elle est aimée, répondit Elisabeth. Et je savais à quoi m'en tenir.
Le paquebot sifflait à tout rompre pour appeler les trois retardataires. On se quitta la bouche pleine, les yeux humides.
— N'oubliez pas ma recette, conclut Jameson, en trinquant une dernière fois avec Paul : du travail, une bonne femme et... une table comme celle-ci. Je parle de ce qui est autour, non de ce qui est dessus.
Moins d'une heure après, Solange et son mari, appuyés l'un contre l'autre, voyaient disparaître, comme une épave flottante, le pauvre îlot qu'ils avaient promis de visiter l'année suivante. Ils ne parlaient pas, craignant de se distraire du bonheur qu'ils goûtaient dans son raffinement exquis, bonheur incomparable dans sa plénitude. Car ils avaient pensé l'un et l'autre, peu de jours avant, qu'ils ne connaîtraient plus cette joie. Après un long silence, Paul dit à sa femme :
— J'ai besoin d'entendre ta voix. Que penses-tu ?
— Je pense que je t'aime, répondit-elle avec un grand frisson.
— Et moi, je m'étonne que tu aies pu
donner ton cœur à l'homme que j'étais, que je ne suis plus. Quelle folie I Tu ne voyais donc rien? Qu'avais-tu donc trouvé en moi, sinon l'amour, qui pût t'inspirer confiance?
Mais, dans ma solitude où j'ai appris tant de choses, j'ai appris surtout que l'amour ne suffit pas à donner le bonheur, pas plus que le soleil le plus radieux à conduire le navire.
— Tu blasphèmes I L'aniour est tout. Je ne veux pas autre chose. C'est à lui que tu dois de m'avoir retrouvée.
— L'amour est tout pour vous autres, chères créatures I Vous en vivez; vous en mourez.
C'est votre gloire; mais souvent cette gloire nous aveugle, nous qui gouvernons le vaisseau fragile de votre bonheur. Si nous nous croyons quittes envers vous avec de l'amour, tout est perdu! Vous aimer? La belle affaire. Il faut veiller, prévoir, souffrir. Il faut être un savant, un sage, une perfection... Oh! sois tranquille ! Je sors de l'enfer et je vois le ciel dans tes yeux. Tu ne me reconnaîtras plus. Tout à l'heure on me prêchait le travail! Certes, je travaillerai. Mais mon travail le plus cher sera de conserver notre bonheur.
Pour toute réponse, elle prit la main de son mari et y posa ses lèvres.
— Solange, dit-il, regarde encore une fois ce pauvre petit bout de terre qui disparaît.
J'y laisse bien des erreurs, bien des inexpériences, bien des défauts, à commencer par l'orgueil. Ou plutôt je n'ai plus qu'un seul orgueil : tu m'aimes I
— Sois donc le plus orgueilleux des hommes, chéri I...
Les dernières minutes de ce jour inoubliable touchaient à leur fin. La cloche du timonier piqua minuit; mais le soleil brillait toujours sur l'horizon, comme une promesse de bonheur sans éclipse. A l'orient, à l'occident, une même teinte colorait le ciel et dorait les sommets neigeux, pourpre du matin, pourpre du soir confondues en une seule aurore.
Et, sur les joues de Solange aussi, les roses naissaient, tandis que son mari, le visage perdu dans le voile parfumé qui flottait à la brise, disait tout bas :
— Est-ce que tu comptes faire comme le soleil?
On ne peut pas toujours tenir ses promesses.
L'été dernier, les habitants de l'îlot de Skor ont vu poindre, au lieu des Neuvillars, une caisse contenant le tableau bien et dûment
achevé, dans un cadre magnifique. On avait ajouté à l'envoi, comme la meilleure des excuses, toute une cargaison de dragées de baptême.