I " PARTIE. HISTORIQUE DU BAGDADBAHN
créer en Turquie une situation hors de pair ». (1).
Non s ne tenons pas compte, en effet, de la mission que, vers la fin de 1835, le Maréchal de Moltke, alors simple capitaine de la gande du roi de Prusse, accomplit à la demande du sultan. Il resta en Turqui jusqu'en 1840, essayant de réorganiser l'armée turque. Mais l'Allemagne d'alors n'avait aucune vue en Orient et Bismarck lui-même, bien plus tard ne déclarait-il pas que « la Turquie ne valait pas les os d'un seul grenadier poméranien ». C'est donc de 1870 que date, selon La forte expression de M. le professeur Vambery, « la marée montante de l'élément a'ifleinand à Constantinople ». (2).
Pourquoi donc les Allemands se sont-ils efforcés de s'implanter en Turquie 1 — (( Le but de la politique de Guillaume II, dit M. H. Bohier, est de conquérir le premier rang dans l'exploitation économique du Levant ; en d'autres termes de déposséder la France de la situation morale et commerciale acquise depuis des siècles, d'y tenir en échec l'Angleterre et d'en détourner la poussée russe en la faisant dériver complaisamment sur la Perse, l'Afghanistan et l'Extrême-Orient ». (3). But économique et politique à la fois : Débouché pour l'industrie allemande, affaiblissement du près
( I ) André Cliéradame, Le Chemin de fer de Bagdad, p. 3.
(2) A Vambéry L'Allemagne et l'Angleterre en Turquie. Revue, 1er août 1902.
(.">) Henri Bohier. Le, Chemin de fer de Bagdad. Article paru d;» ns les Questions diplomatiques et coloniales du l*r mars L903.
CfI> PÉNÉTRATION ALLEMANDE EN TURQUIE 1 I
tige français, obstacle à L'influence anglaise, barrière à l'expansion russe-. Voilà à quoi a visé Faction des Allemands eu Turquie, ce qui a inspiré leur diplomatie, ce qui a dicté la conduite de leur empereur vis-à-vis du sultan.
M. Negig-Azoury-Bey, ancien adjoint du gou< verneur de Jérusalem, déclarait, dans une lettre 1res curieuse, publiée en juillet 1906 dans un grand quotidien de Paris, que la diplomatie allemande avait tenu au sultan le langage suivant : « Vous aurez mon coucours et ma protection à la condition de confier à mes Allemands les travaux à faire chez vous, de commander vos armements chez Krupp et d'employer un personnel et des capitaux allemands pour organiser vos différents services et mettre en valeur les terres incultes. » (1)
Ce but, il fut nettement défini en 1870, et depuis cette époque, la diplomatie allemande a constamment travaillé à l'atteindre. Elle s'est efforcée de persuader au sultan, chose d'ailleurs facile, que pour se préserver contre les convoitises des puissances étrangères, notamment l'Angleterre et la Russie, et contre les troubles intérieurs qui agitaient son empire, il avait besoin de s'appuyer sur un ami, fidèle et fort. La France vaincue par l 'Allemagne ne pouvait plus être considérée comme la protectrice des musulmans. Abattue en 1870, elle * était à bout de souffle, ses armées étaient décimées
(1) Eugène Jung. Les puissances devant la révolte arabe, p. 211.
12 1° PARTIE, — HÏSTOBIQTJE DTT BAGDADBAHN
et deux uMans suffiraient, comme le représentaient les images allemandes répandues à profusion dans toute la Turquie, pour mettre en- fuite tout un régiment de cuirassiers français !
L 'Allemagne voulait être l'amie des Turcs ! Au Congrès de Berlin, en 1878, elle empêcha la Russie de profiter des avantages qu'elle avait obtenus au traité de San-Stéphano. Première marque de bienveillance et (d'intérêt qu'elle donne aux Turcs ! Et depuis lors, sa dipJlomatie n'a laissé passer aucune occasion de témoigner sa sympathie pour le sultan. Elle évite la question arménienne « comme le feu de l'enfer » ; au moment des affaires de Crète, a tantôt elle n'a pas de naA^ire disponible, tantôt el'le se désintéresse de la question » et cherche tous les échappatoires possibles, tous les prétextes lui sont bons pour ne pas joindre isom action à celle des autres nations ! Lorsque le règlement de la question crétoise approche, eOe souscrit à l'accord intervenu entre les puissances, mais s'oppose énergiquement à tout condominiuin, qui tôt ou tard ferait le l'île une possession anglaise. La guerre turcogrecque éclate, et là encore elle prend nettement partie pour le Turc. Le gouvernement allemand, la presse officieuse germanique condamnent les manifestations qui se produisent en faveur des Grecs, (pii ne sont que lies descendants abâtardis des habitants de la Grèce antique. (( On triomphe des victoires du sultan comme des victoires aile-
CTT. Ier. PÉNÉTRATION ALLEMANDE EX TURQUIE I 3
mandes » (1). Les consuls de Guillaume II se chargent, pendant la durée des hostilités, de la protection des Ottomans en Grèce, protection qu'ils accorderont encore aux sujets du -sultan établis au Transvaal lors de la guerre sud-africaine.
Toutes les fois que la domination du sultan s'est trouvée menacée, l'empereur d'Allemagne a pris le Chef des Croyants sous sa protection, l'aigle noir l'a abrité. « La thèse allemande est en résumé fort simple, écrit M. Alexandre Ular ; il s'agit de fortifier la Turquie à tous les points de vue et par tous les moyens, d'appuyer partout la doctrine politique de l'islam, suivant laquelle aucun peuple musulman ne doit être gouverné par des mécréants, de prendre la direction économique des pays soumis au sultan et d'affaiblir la position des autres puissances européennes dans leurs colonies musulmanes. » (2)
Pendant que la diplomatie manœuvrait ainsi pour acquérir les faveurs et l'amitié des sphères dirigeantes turques, la pénétration allemande en Turquie s'effectuait d'une façon lente, mais sûre. (( L'Homme malade » profita des bonnes dispositions de la première puissance militaire du monde pour se guérir d'abord et avant tout de sa phtisie militaire ». (3) En mai 1882, une mission, compo-
(1) Alexandre Ular. La Wellpolitik allemande et le monde Musulman. Revue, 1er juin 190.5, p. 308.
(2) Id., p. 301.
I ;i I*" pAîiTTir, — iris rui;u>r k i>r bagdadbahn
sée de 12 officiers, ayant à sa tête le baron Colmar von der Goltz et le colonel de Koehlen, fut envoyée en Turquie pour réorganiser l'armée sur le modèle allemand. Ces officiers prussiens ne tardèrent pas à remplacer les officiers français. La mission militaire française qui, depuis 1850, instruisait à Constantinople l'armée du sultan, fut progressivement éloignée, et bientôt « l 'état-major turc fut peu plé d'anciens lieutenants et capitaines qui n'avaient pu résister au désir d'échanger contre le titre de pacha à trois queues leur écharpe d'officier prussien. » (1)
Le soldat turc était donc formé par des chefs allemands. L'enfant devait être instruit par des maîtres prussiens : (( Lés Allemands s'efforcent de pénétrer en Turquie par l'Ecole, de manière à rendre plus solide l'œuvre de pénétration qu'ils entreprennent. On sait, en effet, que l'influence française est due en grande partie à l'action inces saute de la mission laïque française et des établissements d'enseignement qu'elle a fondés sur diverses parties de la Turquie.
» Pour lutter contre notre enseignement, les Allemands essaient de fonder des Ecoles » (2). Là encore leurs efforts ne sont pas restés vains. Il y a 11 écoles allemandes en Turquie d'Europe, dont 5 à Constantinople. Elles groupent plus d'un millier d'élèves, et parmi elles, la Burgerschwle de
(1) Gaston Dcsclramp, lievne bleue, 1889, p. 330.
(2) Le Petit Méridional du '23 novembre 1910.
CH. Ier. — PENETRATION ALLEMANDE E \r TURQUIE I .'i
Pêra, fondée en 1868, dotée d'une subvention annuelle de 37.500 francs, comptait 130 élèves en 1872, 300 en 1880, 400 en 1900 et 600 en 1903. En Turquie d'Asie également, en Syrie, en Palestine, il y a une trentaine d'écoles allemandes fréquentées par 2.500 élèves environ.
A côté de ces Ecoles, il en existe d'autres, fondées par la Compagnie des Chemins de fer orientaux. Elles se rapprochent de « nos écoles professionnelles )> ; ce sont les Eisenb ahnsckulen de Jédikulé, Sa! on i que, Andrinople, Uskub et Philippopoli en Turquie d'Europe, d'Haïdar-Pacha et d'Eski Chéhir en Turquie d'Asie, ces deux dernières créées par la Compagnie allemande des Chemins de fer d'Anatolie. (1)
Sans doute, si on compare le nombre de ces Ecoles, la quantité d'enfants qui les fréquentent, au nombre d'établissements scolaires placés sous la protection de la France (5.000, dont 300 vraiment dignes de ce nom) à la quantité d'élèves qu'ils instruisent (90.000), on s'aperçoit que nous avons une avance considérable. Mais cette avance, prenons garde qu'elle ne disparaisse, car les efforts des Allemands sont ouvertement secondés par le sultmt Celui-ci, par un iradé de juin 1902, a reconnu d'utilité publique et exempté d'impôts les Ecoles
(1) Ces renseignements sont tirés des Puissances au Levant, p. 38, ouvrage de MM. Verney et Dambmann et (tes Questions diplomatiques et coloniales, l°r mars &903, p. 275.
Mi TIP PATïTTE. — HTSTORTQU'R DU B AGDA l ) P. A H X
allemandes et les établissements de bienfaisance.
A l'action des profeseurs allemands, est venue s'ajouter la propagande des missionnaires catholiques et protestants, « dont l'activité, écrit M. An-i dré Brisse, devient inquiétante » (1). Ces missions religieuses, opérant surtout en Turquie d'Asie et particulièrement en Syrie et en Palestine, missions catholiques soutenues par l'Association allemande de Terre-Sainte, elle-même placée sous le haut patronage de l'archevêque de Cologne, ont fondé, outre des écoles, des asiles de vieillards, des hôpitaux, des hospices, des orphelinats, des sanatorium ; elles ont construit aussi des églises. Au protectorat des chrétiens en Orient, que la France autrefois détenait exclusivement, Guillaume II, maintenant, prétend prendre partie.
» L'influence allemande ne s'est pas seulement localisée à Constantinople et en Anatolie ; elle s'exerce encore et s'affirme de plus en plus en Syrie et en Palestine » (2). Elle fut dans cette région singulièrement secondée par une institution, ayant un caractère à la fois agricole et religieux : je veux parler de l'Association des Templiers allemands. Fondée en Wurtemberg en 1853 par le pasteur Christophe Hoffmann, cette communauté chrétienne créa d'abord dans ce pays des colonies agricoles. Mais en 1867, les Templiers décidèrent
(1) Hernie de Qéograpfiie, avril 1902, p. 300.
(2) Henri Bohler, Le Chemin <le fer de Bagdad* Questions diplomatiques et coloniales, 1er mars 1903, p. 278.
CH. Trr. — PÉNÉTRATION ALLEMANDE EN TURQUIE 17
d'aller s'établir en Terre-Promise et, au nombre de 320, fondèrent cinq colonies, à Haïfa, Jafra, Rephâïm, Sarona et Jérusalem. Ils renonçaient à la nationalité allemande, « voulaient vivre sans loi, selon l'Evangile », mais lorsqu'eii 1808, ils Virent leur empereur venir leur rendre visite, leurs sentiments patriotiques se réveillèrent et depuis ils sont les ardents pionniers de la pénétration de l'influence allemande. Leur nombre s'est accru : en 1900, ils sont 1.200. Ils mirent en culture des terres arides, et les colonies agricoles qu'ils créèrent constituent les premiers jalons d'une colonisation plus vaste ({ne l 'Allemagne rêve d'établir en Orient.
Aux missionnaires, aux Templiers se sont encore joints quelques émigrés qui, eux aussi, ont fait œuvre allemande. Ils sont venus en Turquie, voyageurs, commerçants et colons, faisant connaître dans ce pays leur mère-patrie, répandant ses produits , propageant sa langue, louant les bienfaits qu'elle prodigue aux peuples amis.
Tes Allemands d'Orient se sont groupés en Sociétés, dont la plus importante est la Teutonia, en Vereine, en clubs. Ils s'établissent, non lias en Turquie d'Europe exclusivement, mais dans tout l'empire du sultan, en Syrie, en Palestine, où, en mai 1900, ils ont fondé la Gesellschaft zur F or de rang der Dèutschen Ansieldlûngen in Palestine. (Société pour le développement des colonies allemandes en Palestine).
Les diplomates allemands, les missionnaires