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LES RÉPERCUSSIONS EXTÉRIEURES DE NOTRE POLITIQUE

En 1900, M. de Witte, d'une part, M. Balfour et lord Salisbury, d'autre part, essayèrent de conclure une entente, par laquelle ils reconnaissent qu' « il y avait place en Asie pour la Russie et l'Angleterre », voulant par là signifier à l'Allemagne qu'elle ne devait pas espérer de s'installer sur le continent asiatique par son Chemin de fer de Bagdad. Les flatteries de Guillaume II eurent raison de l'opposition anglaise, mais nous avons vu qu'elles ne purent vaincre la défiance russe.

La Russie, en effet, avait tout intérêt à ce que le Bagdadbahn échoue. Au point de vue économique, elle aurait à souffrir de la renaissance industrielle et agricole de la Turquie d'Asie. Ses blés et ses pétroles seraient avantageusement concurrencés par les produits d'Asie-Mineure et de Mésopotamie ; la ligne de Bagdad porterait un grave préjudice au Transiranien, route directe de la mer Caspienne aux Indes, que les Russes rêvaient d'établir. Enfin, au point de vue militaire, la Russie désirait que le Chemin de fer de Bagdad ne soit jamais construit, puisque la Turquie devait par lui se trouver fortifiée.

En présence de l'opposition russe, qui ne se démentit pas un seul instant, la politique française paraît d'autant plus inexplicable. Dès le début, en effet, la presse de Saint-Pétersbourg mena une

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vive campagne contre le projet allemand. Au mois de décembre 1901, le Journal Officiel du ministère des finances de V empire russe commence les attaques : « La ligne de Bagdad, écrit-il, ne saurait guère répondre à nos intérêts... Au point de vue du succès de chemin de fer, il y a lieu de se défier de la multiplicité des directeurs. Les nombreux partisans du Syndicat garderont difficilement une égale influence. La nécessité amènera à confier là direction à une seule nationalité et celle-ci sera la vraie maîtresse de l'entreprise... Le Gouvernement russe a beaucoup plus d'intérêt à consacrer des ressources disponibles à la création de nouveaux chemins de fer à l'intérieur de l'empire, qu'à celle d'une ligne étrangère destinée à lui faire concurrence. » (1) L'organe officiel russe repousse ainsi la part de 40 0/0 de la concession que M. Constats et la Deutsche Bank se proposaient de réserver aux capitalistes russes.

Et à mesure que nous nous engageons plus avant, à la remorque des Allemands, dans cette question du Bagdad, la presse russe renouvelle ses reproches contre la politique française, qu'elle comprend de moins en moins. Dans son éditorial du 25 février-.") mars 1902, le Sîviet se fait l'écho du mécontentement de nos alliés : « La France, écrit-il, cela ne fait aucun doute, a un profond intérêt à ce que l'Allemagne n'obtienne pas, surtout dans les

(]) Rapporté par André Brisse. Revue do Géègraphie, mai 190?, p. 393.

parties de l'Orient qui touchent à l'Europe, de sérieux succès aux dépens de la Russie, et qu'ainsi les ports allemands n'acquièrent pas une situation politique trop avantageuse.

)) La prospérité et l'intégrité de la France ellemême en seraient menacées. C'est la crainte d'une telle issue, an cas de l'accroissement de l'Allemagne, qui a donné naissance à l'alliance franco russe, dont la solidité repose autant sur l 'intérêt réciproque des deux nations que sur leurs sympathies instinctives.

» En France, tout homme intelligent et consciencieux comprend l'importance de tels avantages et du programme d'actions qui en découlent.

» Malheureusement, les dernières opérations de la diplomatie française ne répondent pas aux nécessités de ce programme, dans cette fâcheuse question du Chemin de fer de Bagdad, où la participation de quelques capitalistes franco-juifs semble être une base suffisante pour un rapprochement partiel franco-allemand. Il serait difficile d'expliquer par la non-intelligence de la question cette faute, qui ne répond ni aux intérêts, ni aux sentiments du peuple français ; alors, il faudrait admettre d'autres raisons moins excusables, par rapport tant à la Russie qu'à la France ellemême. »

Ainsi, la presse russe ne cachait pas son irritation de voir la diplomatie française appuyer les intrigues allemandes. Sa déception fut encore plus grande lorsqu'elle apprit que la Chambre des dé

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pûtes avait repoussé la proposition de loi de M. Firmin Faure. Quand elle sut que notre ministre des Affaires Etrangères avait déclaré à la tribune que « les Français auxquels on s'est adressé ont jugé qu'ils avaient tout avantage à ne pas refuser leur concours », qu'en agissant ainsi, ces Français (( faisaient acte d'initiative et contribuaient à développer nos intérêts et notre influence en Orient », elle fut à la fois déçue et indignée. Le Novoïe-Y ré ■ mia affirme « ne pas comprendre M. Delcassé », pas plus d'ailleurs qu'il ne peut s'expliquer lâ ténacité dont fait preuve M. Rouvier pour obtenir l'assentiment des diverses puissances à son projet d'unification de la Dette ottomane. « Une pareille politique, chez des hommes d'Etat français, écritil, cache un très déplorable malentendu... En travailant à accroître la puissance de l'empire allemand, la France prépare elle-même son écrasement dans les contrées auxquelles la rattachent ses intérêts les plus essentiels et les plus vitaux. » (1) Le mécontentement de la presse fut celui de la Russie officielle. Certains soutiennent que si, en 1902, le Gouvernement français a fermé le mar ché de Paris aux Allemands, c'est sous l'influence d'une intervention de M. de Witte lui-même. On ne sait exactement si cette intervention s'est produite. Il n'y a rien de surprenant à cela ; il se peut

1) Citation rapportée par À. Chéraclame. Ouvrage cité, p. 319.

très bien que la Russie ait demandé des explications de notre attitude, ait voulu connaître quel était le but définitif de la diplomatie française. Il n'y aurait rien d'étonnant à ce que M. de Witte ait voulu personnellement montrer au Cabinet de Paris les funestes effets de sa politique à Constant! nople, non seulement vis-à-vis de la France ellemême, mais encore à l'égard de la Russie.

M. Deleassé a d'ailleurs toujours évité de s'expliquer au sujet des conséquences de sa politique dans l'affaire de Bagdad sur notre alliance avec Saint-Pétersbourg. Dans sa réponse à M. Firmin Faure, lequel cependant avait bien fait ressortir le caractère anti-Russe du Bagdadbalm, il n'y fait aucune allusion. C'est en vain, qu'à la séance du 11 mars 1903, M. Deloncle pose nettement la question à notre ministre des Affaires Etrangères : (( Je viens demander au Gouvernement, dit-il, comment il compte concilier les obligations de la solidarité de l'alliance qui nous lie à la Russie avec les accords conclus récemment sous ses propres auspices et par lesquels les finances françaises ont pris des engagements si étendus dans la construction du Chemin de fer de Bagdad ? » (1). La question était posée dans un débat sur notre politique extérieure ; le grand nombre d'interpellateurs qui prirent la parole, la quantité de questions qu'ils adressèrent au Ministre permirent à M. Delcassé d'oublier dans sa réponse générale la demande pré-

(1) Journal Officiel, VI mars 19&3, p 1102, col. 2.

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ci se de M. Del oncle. Même silence de la part de M. Delcassé encore, quelques mois après, à la séance du 19 novembre 1903, à semblable question de M. Deschanel : « Je demande, dit l'honorable député^ si dans L'état présent des relations internationales étant donnés les vues et les intérêts respectifs de la France, de l'Angleterre et de la Russie, il est politique d'installer l'Allemagne sur le Golfe Persique entre ces deux puissances. 11 est impossible que de tels flottements ne retiennent pas l'attention de la Chambre. L 'alliance russe est et doit rester la pierre d'angle de notre politique extérieure » (1). Et la Chambre applaudissait les pa rôles du député d'Eure-et-Loir. Elle n'exigea cependant pas de M. Delcassé une réponse aussi précise que ce que l'était la question.

Ainsi donc, la responsabilité de l'attitude de notre diplomatie retombe non seulement sur le Gouvernement, mais sur la Chambre toute entière. Elle a rejeté la proposition Firmin Paure, elle n'a pas pressé M. Delcassé de s'expliquer sur les conséquences de sa politique orientale par rapport à l 'alliance franco-russe, elle n'a pas même adressé une interpellation à M. Rouvier sur sa tentative d'unification de la Dette Ottomane qui avait pour but de favoriser les Allemands. Et devant cette sorte de désintéressement de la Chambre française eu face d'une politique qui cependant pouvait entraîner des troubles sérieux dans nos rapporls

(I; Journal 0/ficinl, ^ novembre 1903, p. 2708, col. 2.

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avec la Russie, MM. Delcassé, Constans et Bouvier ont eu les mains libres pour seconder l'œuvre germanique et pour aider à la naissance du Bagdad.

I ne partie de la presse française également a encouragé l'attitude du Gouvernement. Elle blâme les susceptibilités russes et trouve extraordinaire le mécontentement de nos alliés. Si la France a des intérêts dans l 'affaire de Bagdad, si elle pense en retirer profits et bénéfices, elle ne doit pas se préoccuper de la mauvaise humeur de Saint-Pétersbourg, si elle ne veut pas annihiler sa liberté d'action. D'ailleurs, l'alliance n'a pas été conclue pour la politique en Orient, et sans violer aucun engagement, la France peut agir d'une façon tout à fait indépendante. C'est là l'opinion du Bulletin du Comité de l'Asie Française : .« Les Eusses, y lisons-nous, ne pourraient certes raisonnablement nous demander de renoncer à prendre part à toutes les entreprises qui ne leur seraient pas particulièrement agréables ; notre alliance avec eux porte sur des points précis qui ne sauraient être affectés par une collaboration financière au Chemin de fer d'Asie Mineure. La Russie, elle-même, ne s'est jamais gênée pour faire ses propres affaires, même lorsqu'elles ne sont pas directement en harmonie avec les nôtres. Pour profiter de son alliance et en tirer, comme elle le fait de son côté, tous les avantages qu'un pareil contrat comporte, il est peut-être même bon de lui démontrer que cette alliance ne lie pas partout nos mains, qu'elle

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n'obscurcit pas notre raison et qu'elle ne nous inspire pas un sentiment aveugle au point de nous empêcher de profiter des occasions que nous pourrions rencontrer par ailleurs » (1).

Ainsi, ce passage d'une revue aussi sérieuse que le Bulletin du Comité de l'Asie Française, semble pleinement confirmer la quatrième explication que M. A. Chéradame donnait de l'attitude de M. Constans à Constantinople. Et de son côté, M. Henri Bohler reprend la même idée et approuve entièrement la politique du Gouvernement bien qu'elle doive froisser l'amitié russe : « La presse de St- Pétersbourg, écrit-il, prétend avec insistance que nous avons tort de seconder une entreprise qui va léser considérablement les intérêts économiques de la Eussie, porter le plus grand préjudice à son commerce de céréales et créer une concurrence désastreuse à la future ligne ferrée Hrivan-Djoulfa- Hamadan-Bender-Bouchéir. A quoi bon l'alliance franco-russe si nous contrarions les intérêts russes !

« Nous sommes particulièrement heureux de nous expliquer à ce sujet. L 'alliance franco-russe ne doit pas signifier servilité complète de la France à l'égard de la Russie, annihilation de toute volonté, concours perpétuel de notre épargne. Après avoir fourni à notre alliée près de sept milliards de francs nous nous sommes engagés à fond en

(1) Qulletin du Cvmilé lie l'Asie françaite, février 1902, p. 70.

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Extrême-Orient pour servir sa politique, alors que nous avons été abandonnés à nous-mêmes dans l'affaire de Fachoda : Nous avons bien le droit maintenant de penser un peu à nous, tout en respectant scrupuleusement et même avec cordialité les clauses du contrat d'alliance » (1). Et plus loin, M. Henri Boliler ajoute : (( Nos alliés ne peuvent donc persévérer raisonnablement clans les griefs qu'ils ont articulés contre nous. Il est naturel qu'ils regrettent leur Chemin de fer projeté, Tripoli-Bagdad, mais nous n'avons aucune raison de nous associer à leurs regrets. » (2).

Ce n'est pas parce que leur projet du Bagdad avait été repoussé par la Turquie, que les Russes protestaient contre notre attitude, mais parce que la ligne de Bagdad était pour eux une question de premier ordre. Oui, la politique du Gouvernement Français à l'égard de la Russie fut maladroite, oui, l'émotion de la presse était pleinement justifiée, d'autant plus qu'à Saint-Pétersbourg on se rendait parfaitement compte que le Bagdad était contraire aux intérêts français, que la France s 'engageant à la suite des Allemands, leur prêtant l'appui de sa diplomatie et la force de son argent, donnait beaucoup pour une entreprise qui ne lui rapporterait que mécomptes et déceptions ?

(1) Questions politiques et coloniales, \aV mars 1903, p. 293.

(2) la1. , p. 291.

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Knfîn, il y avait une troisième puissance particulièrement intéressée au Bagdadbahn et chez laquelle notre politique extérieure pouvait avoir de radieuses répercussions. Je veux parler de l'Angleterre. Mais la presse et l 'opinion publique anglaises n'attachèrent aucune attention à l'attitude de MM. Delcassé, Bouvier et Constans ! Les Anglais repoussèrent nettement les propositions financières de la Deutsche Bank et des banquiers français. M. Balfour, à la Chambre des Communes, et le marquis de Lansdowne, à la Chambre des Lords annoncèrent officiellement que l'Angleterre ne participerait pas au Bagdad si on ne lui accordait de sérieux avantages (mai 1903). Et pourquoi les Anglais se seraient-ils émus de l'aide française au projet allemand ? On construira le Chemin de fer jusqu'à Bagdad, mais le sud de la Mésopotamie, les rivages du Golfe Persique étant réservés à l'influence anglaise (c'est du moins la pensée des hommes d'Etat d'outre-Manche), l'Allemagne ne parviendra pas à pousser sa ligne jusqu'au Golfe, sans entente préalable avec le cabinet de Londres. Or, il est de toute évidence, que si Bagdad devait être le terminus de la grande ligne de Turquie d'Asie, si la voie ferrée ne pouvait pas déboucher à la nier, elle perdrait une partie de son importance tout au moins pour l'Angleterre.

Et c'est pourquoi nous ne retrouvons pas a Londres l'émotion que notre politique souleva en Russie. Avec leur flegme habituel, les Anglais assistèrent impassibles aux efforts de notre diplomatie

et de M. Roùyier pour favoriser J 'œuvre allemande !

Le concours de la France ne fut pas suffisant pour permettre aux Allemands de trouver les fonds nécessaires à la construction de leur voie ferrée. Devant le refus de l'Angleterre et de la Russie, devant aussi la mauvaise foi de la Deutsche Bank (pli ne voulait nous accorder que des avantages dérisoires en échange de notre appui financier et comme remerciement de notre aide politique, après peut -être l 'intervention de M. de Witte, le Gouvernement refusa de laisser coter les titres du Bagdad à la Bourse de Paris.

Cependant il semble que ['ingratitude de l'Allemagne n'ait pas trop modifié, dans les années qui suivirent, notre attitude dans cette question de Bagdad. En 1906, le gouvernement français laissa la Société d'Anatolie acheter les actions de la ligne Mersina-Adana sans exiger des compensations. En 1907, il ne s'opposa pas au relèvement du 3 p. 100 des droits de douanes ottomanes et semblait toujours avoir l'espoir qu'une collaborat tion franco-allemande pourrait s'établir. Mais en novembre 1910, un fait nouveau s'est produit : l'entrevue de Potsdam. La situation, dès lors, n'est plus la même. La Russie a signé avec l'Allemagne un accord relatif au Bagdad. Elle renonce à son opposition et ne met plus obstacle à la participation des capitaux étrangers à l'entreprise. Et la question du Bagdad apparaît sous une nouvelle phase. L'Angleterre semble devoir jouer désor

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