‹ Le chemin de fer de Bagdad (volume 2)Chapitre 47 sur 67 · Ve IWKTIE. — L'ENTREVUE DE POTSDAM · texte numérisé non relu

Ve IWKTIE. — L'ENTREVUE DE POTSDAM

essentiels, jamais les Gouvernements de Russie et d 'Allemagne n'ont déchaîné entre les deux pays un conflit guerrier. ))

Telles sont les paroles que prononçait M. Jaurès à la tribune de la Chambre, le 13 janvier 1911, à propos de la discussion des interpellations sur la politique étrangère du Gouvernement (1).

Au cours du XIXe siècle, les relations entre l'Allemagne et la Russie , lorsqu'elles n'ont pas été cordiale, ont toujours été correctes. Le tzar s'est allié à l'empereur d'Allemagne pour tomber Napoléon Ier. Ils ont ensuite formé, avec l'empereur d'Autriche, la Sainte-Alliance, et ce fut grâce à la complaisance russe qu'en 1870 Bismarck put faire la guerre contre la France. Nul doute, en effet, que l'Autriche ne nous ait secondés pour essayer d'obtenir la revanche de Sadowa, si elle n'avait redouté une diversion russe. L'inimitié qui existait entre Bismarck et le chancelier Gortschakoff n'empêcha pas une entrevue entre le tzar et l'empereur d'Allemagne, le 11 mai 1875 (2). Le Congrès de Berlin (juin-juillet -1878), qui vint cependant refroidir les bons rapports entre la Russie et l'Allemagne, ne les tendit pas au point d'empêcher les deux empereurs de signer, en 1884, « une convention secrète

(1) Journal officiel, 14 janvier 1911, |>. 34, col. ; 35, col. i.

(2) V. M. Moye Cours de droit international. Relations diplomatiques de la France cl de l'Allemagne, année 1907-

par laquelle ils se promettaient neutralité réciproque en cas de guerre européenne. » (1) Ce traité subsista de 1884 à 1890, et s'il ne fut pas renouvelé, c'est qu'à cette époque, la Russie, indisposée par la publication, le 3 février 1888, de l'alliance austro-allemande, et se rappelant encore le Congrès de Berlin, par lequel l'Europe, sur Ja proposition de Bismarck, l'avait dépossédée de ses conquêtes sur la Turquie, commençait à se tourner vers la France. L'alliance franco-russe ne pa-, rut pas, d'ailleurs, être dirigée particulièrement contre l'Allemagne. Ce n'est pas une alliance offensive, mais « défensive et passive. » (2) Elle n'eut pas les conséquences qu'en attendaient certains esprits, brouiller la Russie et l'Allemagne. Depuis cette époque, au contraire, les rapports entre ces deux puissances ont toujours été excellents et les amabilités allemandes envers la Russie ne se comptent pas. Sans doute, elles ont toujours eu un but intéressé, mais elles n'en existent pas moins, et la Russie en a été reconnaissante à l 'Allemagne.

En juin 1892, Alexandre III rencontre à Kiel Guillaume II ; quelques mois plus tard (janvier 1893), le tzarewitcli Nicolas se rend à Berlin et y reçoit un accueil des plus chaleureux. En 1897, le

(1) V. M. Moye. Cours cité.

(2) Pour toutes ces questions, voir M. Moye. Cours cité; V. également Ch. Seignobos. Histoire politique de l'Europe contemporaine, p. 78-1 et suivantes.

oirl ]vc partie. l'entrevue de potsdam

kaiser, à son tour, va à Cronstadt et promet au tzar son (( appui le plus ferme contre quiconque chercherait à troubler ou à rompre la paix. » (1) Mais ce fut à propos des affaires de l'Extrême- Orient que l'Allemagne officielle manifesta à la Russie ses sympathies les plus vives. En 1901, le chancelier allemand refusa de suivre l'Angleterre dans sa protestation contre l'occupation russe de la Mandchourie. Il violait ainsi le traité secret anglo- allemand de 1899, garantissant l'intégrité de '3 'empire ichinœs. Et le Gouvernement de Saint-Pétersbourg, ne s 'apercevant pas que le but de l 'Allemagne était d'occuper la Russie ailleurs pour avoir les mains libres en Asie-Mineure, fut profondément sensible à cette promesse de Berlin de se désintéresser de la question mandcliourienne. Lorsque la guerre avec le Japon éclata, l'attitude de la presse allemande fut parfaitement correcte à l 'égard de la Russie, et l'on ne trouva pas chez elle les injures que prodiguaient certains journaux français à l'adresse de Nicolas II et de son gouvernement. Au début de la guerre, l'empereur allemand envoya une lettre confidentielle au tzar ; à la mort de l'amiral Makharoff, Guillaume II déclara que (( le deuil laisse est le deuil allemand ». Toute occasion lui paraît donc propice pour resserrer les liens de l 'aïnitié ru sso allemande.

Le tzar ne pouvait que faire bon accueil à toutes

I ] Toasl de Cronsladl du 7 juillet L897,

ces avances du kaiser qui devaient faire naître eu Lui des sentiments germanophiles. Il en fut reconnaissant à son auguste cousin.

Le 3 août 1907, Nicolas II se rencontre à Swineinunde avec Guillaume. M. Iswolski, ministre des Affaires étrangères de Russie, et M. de Biïlow, le chancelier prussien, accompagnaient les souverains. On prétend que cette entrevue fut motivée par l'accord anglo-russe, relatif à la Perse, qui allait être signé quelques jours après. Nicolas II n'avait pas voulu ratifier définitivement cet accord sans Pavoir, au préalable, soumis à l'empereur d'Allemagne (1).

Deux ans après, le 29 juin 1909, une nouvelle entrevue eut encore lieu à Bjôrko. Avant de se rendre à Cowes et à Cherbourg (août 1909), le tzar avait tenu à saluer son cousin d'Allemagne, voulant par là bien préciser que sa visite à l'Angleterre et à la France n'aurait aucune fâcheuse conséquence pour l'Allemagne et qu'elle ne devait pas être interprétée comme devant entraîner des rapports moins cordiaux dans les relations russoallemandes! Enfin, au débutde mai 1910, M. Iswolski vient à Berlin, et aussitôt après le voyage du ministre, on annonce la nouvelle rencontre de Nicolas et de Guillaume II pour le courant de l'été. Cette entrevue se produisit quelques mois après et ce fut l'entrevue de Potsdam.

(I) Victor BéfarcL Les Raisons de Pétersboiirg, Revue de Par/s, Ie» mai l'Ut, p. 20t>.

394 IVe PARTIE. L7ENTREVUE de potsdam

Si Ton veut rechercher quelles sont les causes de cette sympathie russo-allemande, on verra qu 'elles sont mulitples et se rattachent à des motifs variés. Dans le discours précédemment cité, M. Jaurès les a définies (avec son éloquence habi~ tuelle ! Se demandant pourquoi aucun conflit guerrier n'a éclaté entre la Russie et l'Allemagne depuis la guerre de Sept- Ans, il répond : « D'abord, parce qu'ils (les deux pays) ont à garder la Pologne ensemble, parce qu'ils ont l'un et l'autre à monter la faction à la porte du tombeau où ils ont cru ensevelir la nation polonaise, par peur d'une brusque résurrection (Applaudissements), et ils craignent que tout ébranlement de guerre donne à la nation polonaise l'occasion de surgir, blessée, mais immortelle : ils en ont peur ! (Applaudissements) ils en ont peur et ils maintiennent ainsi une paix contrainte.

» Peut-être aussi parce que l'enchevêtrement de cet antagonisme est prodigieusement compliqué et qu'ils sont aux prises dans les conditions les plus diverses, je le disais, des bouches de la Vistule au Golfe Persique ; peut-être l'opposition des intérêts n'est-elle jamais totale et les deux Gouvernements trouvent-ils dans la multiplicité même de leurs conflits des moyens de transiger.

» Enfin, à certaines heures, malgré la part des ferments révolutionnaires qui est dans la race russe, malgré la tradition de passé révolutionnaire est (huis la race allemande ou plutôt à cause même (le ces ferments de révolution qui sont dans

les deux pays, les deux Gouvernements s'aperçoivent qu'ils sont l'un et l'autre deux forces conservatrices solidaires et ils hésitent à entrer en conflit direct. Et voilà pourquoi, malgré ces causes profondes d'antagonisme dont je parlais tout à l'heure, c'était un rêve enfantin de s'imaginer qu'à propos d'intérêts purement français, à propos de revendication de frontière française, la Russie pourrait se laisser entraîner un jour à un conflit avec l'Allemagne. » (1)

Nous ne savons si c'est la crainte d'une révolution qui empêche la Russie et l'Allemagne de se heurter l'une l'autre, mais ce qu'il y de certain, c'est que la question polonaise a facilité le rapprochement des deux pays. (( Des -trois tronçons polonais, l'autrichien seul est paisible. Tandis que le tronçon prussien est de plus en plus angoissé par les efforts que font les hommes d'Etat de Berlin pour le dénationaliser, le tronçon russe est agité. » (2) Ces paroles de M. René Henry, écrites il y a quelques années, sont encore vraies actuellement. Et le Gouvernement de Berlin, comme celui de Saint-Pétersbourg, sont perplexes sur l'attitude de la Pologne en cas de conflit international.

A côté de ce facteur prédominant de l'entente russo-allemande, vient s'en ajouter un autre, que nous avons laissé entrevoir au cours de ce chapitre : je veux parler de l'attitude de l'empereur

(i) Journal officiel, 14 janvier (911, p. 33, col J. (3) République Française/Si) avril 11)05.

396 IVe partie. — l'enthente de potsdam

Guillaume pendant La guerre russo-japonaise, Répondant à un interview d'un rédacteur du Temps, M. de Witte déclarait en 1905 : « Vous me dites qu'on a èn France l'impression d'un rapprochement russo-allemand ï Comment voulezvous (pie ce rapprochement n'existe pas ? L'emperenr Guillaume, au cours de la guerre, a été, vis-à-vis de la Russie, plus que correct, tout à fait gentil. En toute occasion, il a affirmé et prouvé son désir de ne nous causer aucun embarras, de nous aider même, autant qu'il dépendrait de lui, de nous éviter toute complication. » (1)

Donc, par intérêt politique, par sentiment de reconnaissance, la Russie devait fatalement se rapprocher de l'Allemagne. Elle le devait aussi à cause des liens de parenté existant entre les deux souverains. La maison impériale de Russie a son origine dans la famille allemande des Jfolstein-Gottorp ; plusieurs de ses membres ont contracté avec les Ilohenzollern de nombreuses alliances. Le tzar actuel n'est-il pas le cousin dé Guillaume II ?

Telles sont les raisons pour lesquelles les deux empereurs devaient chercher à faire disparaître les points litigieux qui pouvaient exister entre eux ! Or, ce n'est pas en Europe que la Russie et l'Allemagne risquent de se heurter, leurs inté-

(1) Rapporté par M. François Charmes dans s;» Chronique politique. Re&ue des Deux '/oWes, l*, soetobre 19J5.

rets européens ne sont pas opposés. C'est en Asie que la politique allemande peut froisser les intérêts insses ; c'est le Chemin de fer de Bagdad qui, en barrant aux Russes la route de la Méditerranée, leur enlève font espoir d'accès à la mer, tonte possibilité de descente vers le golfe d'Alexandrette à travers l'Asie-Mineure ; c'est cette voie de communication à la fois politique et économique qui, en fortifiant le Turc et en provoquant la renaissance industrielle et agricole de la Turquie d'Asie, menace de devenir un danger militaire pour la frontière du Caucase et un concurrent économique redoutable pour les blés et les pétroles laisses ; c'est ce nouveau railway, route la plus courte de l'Europe vers l'Inde, qui porte un coup terrible au Transiranien, que les Russes rêvent d'établir de la Mer Noire au Golfe Persique, à travers la Perse !

("est là le seul point de contact entre la Russie et l'Allemagne ! Le Bagdadbahn était la seule ombre qui pouvait obscurcir l'horizon des rapports russo-allemands ! Il importait donc de trancher cette question d'une manière définitive. Il était indispensable de régler la situation des deux puissances en Asie.

Depuis plusieurs années, cet accord était prévu. En 1905, M. Alexandre Ular ne craint pas d'affirmer que l'amitié intéressée que l'Allemagne témoigne à la Russie « trouvera sa juste récompense dans l'appui que la Russie donnera doréna-

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vaut à ] 'entreprise émineiunieiit antianglaise. » (1) Cet accord fut encore pins certain lorsque l'Angleterre et la Russie eurent, en août 1907, réglé leur situation respective en Perse, déterminé leur zone d'influence dans ce pays.

Nicolas II voulut, dit-on, soumettre le projet d'accord anglo-russe à l'empereur Guillaume avant d'y apposer sa signature ! Il le fit à Swinemunde (3 août 1907). Il est important de remarquer que le ministre des Affaires étrangères de Bussie et le chancelier prussien accompagnèrent leurs souverains dans cette rencontre. En même temps que l'on causa de l'entente avec l'Angleterre, il est probable qu'un accord russo-allemand relatif à l'Asie fut également envisagé. C'est d'ailleurs l'opinion du journal le Temps, pour qui l'accord anglo-russe a été le point de départ, des négociations russo-allemandes (2). Pierre Khorat, soutient également que ces négociations entre Berlin et Saint-Pétersbourg s'engagèrent en décembre 1907 (3), et M. Pichon lui-même a déclaré à la Chambre des députés, à la séance du 13 janvier 1911, que « les pourparlers relatifs à la Perse et aux chemins de fer turco-persans remontent à 1907 » (4).

Connaissant ainsi les raisons qui militent en

(1) Bévue, t" juin 1905, p. 316.

(2) Temps, '21 août 1911.

(3) Larousse- Supplément d'avril 1911.

(4) Journal Officiel, 14 janvier 1911, p. 34, col. 1.

faveur d'un rapprochement entre la Russie et l'Allemagne, ayant établi que l'Asie-Mineure est le seul point du globe où les deux nations peuvent avoir des intérêts opposés, sachant aussi qu'après l'accord anglo-russe l'assentiment de l'Allemagne rendait entière la liberté de la Russie dans la Perse septentrionale, nous pourrons facilement nous expliquer et l'entrevue de Potsdam et l'entente définitive à laquelle elle a donné lieu.

Section II

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