IVe PARTIE» — i/eNTREVUE DE POTSDAM
avisé l'ambassade britannique à Constantinople de son intention d'entamer des pourparlers avec elle an sujet de la prolongation du Chemin de fer de Bagdad vers le Golfe Persique (1).
Que va répondre l'Angleterre ! L'annonce du désir de Ja Porte d'engager des négociations avec Londres est favorablement accueillie par la presse anglaise. Le Times se félicite de la décision du Gouvernement turc. Et il estime que si l'accord s'établit entre la Turquie et l'Angleterre au sujet de la Mésopotamie et du Golfe Persique, le problème politique du Chemin de fer de Bagdad se trouvera matériellement simplifié (2). C'est là l'opinion du plus grand quotidien anglais ; mais quelle est celle des milieux gouvernementaux ? Le même jour, 11 février, un communiqué officiel annonce que : (( Le Gouvernement britannique ayant appris que la Porte soumettrait certaines propositions relatives au Chemin de fer de Bagdad, a fait savoir qu'il les examinerait amicalement. On ignore encore en quoi consisteront ces propositions. On les attend. » (3)
Donc, un des premiers effets de l'entrevue de Potsdam aura été de donner indirectement naissance à des conversations anglo-turques, relativement au Chemin de fer de Bagdad.
Et sur quelles bases ces négociations vont-elles
(1) Petit Parisien, 4 février 1911.
(2) Time$, 1 1 février 1911.
(3) V. Éclair, V2 février 1911.
CHAP. IV. CONSÉQUENCES DE l'eNTKREVTJE 453
s'engager ! Dès le début, le problème semble nettement posé. Jusqu'à Bagdad, le chemin de fer restera allemand, et les pourparlers entre la Turquie et l'Angleterre ne pourront s'engager qu'au sujet du dernier tronçon de la ligne Bagdad-Golfe Persique. C'est du moins l'opinion admise en Allemagne. En effet, dans sa Revue de la semaine, ta Gazette de V 'Allemagne du Nord, commentant les articles de la presse étrangère sur les négociations anglo-turques, s'exprime ainsi : « Ces commentaires son! issus de principes faux. Us ne tiennent pas suffisamment compte du fait que la construction de la ligne jsqu'à Bagdad a été réglé définitivement entre la Turquie et la Compagnie du Chemin de fer de Bagdad. Il ne peut donc s'agir que du tronçon Bagdad-Golfe Persique, et encore ce tron çon serait situé tout entier en territoire turc. Il est également compris dans la concession de la Compagnie allemande. La Turquie ou la Compagnie ne peuvent donc pas négocier à part avec un tiers au sujet de la construction de cette ligne. Si l'Angleterre a des desiderata particuliers, c'est à elle de les formuler, c'est à elle d'en faire part aux parties contractantes ; elle peut être sûre que ces desiderata seront examinés dans un esprit amical. » (1) Par conséquent, l'Allemagne n'était nullement disposée à accueillir favorablement la thèse que soutenait certaine presse britannique, à savoir : que la construction et l'exploitation du
(1) Gazette de L'Allemagne du Nord, 5 mars- 1911.
\o\ CHAP. IV. — CONSEQUENCES t)E L 'ENTRRE VUE
Chemin de fer de Bagdad dans son entier ne devait pas appartenir à une Société allemande, mais devait, an contraire, être confiées à la Turquie sous le contrôle international (1).
Cette opinion de certains milieux anglais n'était cependant pas celle du cabinet de Londres. Dans la séance du 7 mars, sir Edward Grey s 'expliqua catégoriquement sur la question du Bagdad ! Et il semble que dans son discours il ait voulu répondre à l'article de la Gazette de V Allemagne du Nord qui avait paru l 'avant- veille, et qui déclarait que depuis le Bosphore jusqu'au Golfe Persique, le Chemin de fer de Bagdad était complètement situé en territoire turc. « Le Bagdad, disait, en effet, sir Edward Grey, est une entreprise allemande en territoire ottoman, c'est entendu ; mais s'il se prolonge hors de ce territoire, la situation diplomatique change du tout au tout ». Or, qnand donc le Bagdad est-il considéré comme dépassant les limites de la frontière turque ! C'est lorsque, quittant la capitale de Mésopotamie, il s'avance vers Bassorah et le Golfe. L'Angleterre considère, en effet, cette région comme soumise à son influence. Le cheik de Koweit qu'elle a, en 1906, secondé dans sa lutte contre la Turquie, est en quelque sorte sou vassal, son agent propagateui do la domination britannique dans la basse Mésopotamie. Dans cette région, l'Allemagne devait
( I ) V. Lr Globe <!u 17 janvier 1911,
CHAP. IV. CONSÉQUENCES DE i/eNTRREV (JE 455
doue se heurter à un adversaire redoutable qui, certainement, ne se laisserait pas enlever les positions déjà acquises. L'influence anglaise est solidement établie dans la région des Fleuves, de Koweït à Bassorah. En mai 1910, VEuphrate and Tigris Steam Navigation and C°, qui détenait le monopole de la navigation à vapeur sur ces deux fleuves, a obtenu le renouvellement de son privilège pour une durée 'de 75 ans, tandis que deux années auparavant, en 1908, un Anglais, l'ingénieur William Willcooks avait été chargé de diriT ger en Mésopotamie des travaux d'irrigation destinés à fertiliser 2.500.000 hectares, terres incultes, mais qui, sous l'action bienfaisante de l'eau, deviendraient d'une productivité prodigieuse.
Ces raisons économiques ne sont pas les seules qui font que les Anglais ne reculeront pas devant la poussée allemande ! Leur présence en Mésopotamie leur apparaît comme indispensable pour la conservation de leur souveraineté dans les Indes : (( Le jour où une grande puissance européenne aurait détruit le prestige de l'Angleterre dans la Mésopotamie, le jour surtout où les Turcs, soutenus par les Allemands, feraient leur apparition dans un des ports du Golfe Persique, ce jour-là, le mouvement nationaliste hindou se compliquerait, peut-être, d'une agitation panislamique dont le Gouvernement de l 'Inde pourrait être fort embarrassé.
On comprend dès lors l'insistance avec laquelle
4o6 ive partie. — l'entrevue de potsdam
l'Angleterre revendique ses droits sur îe dernier tronçon du Bagdad » (1).
Le 8 mars, le lendemain du discours de sir Edward Grey, les journaux anglais publient la note suivante : « On apprend que des pourparlers anglo-turcs, au sujet de la ligne Bagdad-Golfe Persique, viennent enfin de donner naissance à des négociations précises.
» Le Gouvernement turc à fait remettre au Foreing-Ofiice, il y a trois ou quatre jours, ce projet d'arrangement, qu'il annonçait depuis deux mois. Les termes exacts de cette proposition ne sont pas encore connus. Il est néanmoins permis de conjecturer que la Compagnie allemande de Bagdad a consenti à ne garder qu'une faible part dans l'entreprise Bagdad-Golfe Persique, et qu'en échange de cette concession, elle obtiendra le raccordement de la ligne au port d'Alexandrette. » (2)
( les pronostics étaient bien exacts. Quelques jours après, en effet, de nouvelles conventions étaient signées entre la Turquie et la Compagnie de Bagdad, et celle-ci renonçait, sous certaines réserves, à ses droits particuliers sur le dernier tronçon du Bagdad. Et dès lors, les négociations entre Londres et Constantinople vont s'engager fiuv les hases suivantes : jusqu'à Bagdad, l'exé-
(1) Tour du Monde, n° 23, du 10 juin 1911. Pourquoi l'Angleterre lient au tronçon Bagdad -Golfe Persique, l>. ISO.
{%) Eclair du 9 mars 1911.
CHAP. IV. CONSEQUENCES DE i/eNTKK EVITE 457
eution et la direction de l'entreprise appartiendraient à l'Allemagne, ainsi que cela a été établi par l'iradé de 1902, la voie ferrée serait construite et exploitée par un syndicat international dont la présidence serait dévolue à la Turquie. Le Bagdadbain] serait donc allemand jusqu'à Bagdad ; il serait ottoman ou tout au moins international au delà.
Mais les conventions turco-allemandes de mars 1911 et les faibles concessions que l'Allemagne paraissait faire, n'activèrent pas les pourparlers anglo-turcs, contrairement à ce qu'avaient espéré les mi lieux' officiels de Berlin ! Plusieurs mois se passent et l'accord entre l'Angleterre et la Turquie n'est pas signé. Bien plus, les journaux anglais restent muets sur la question du Bagdad, et si la presse internationale s'en occupe de temps à autre, c'est uniquement à propos des négociations russoallemandes.
Cependant, en juillet, on apprenait que l 'Angleterre avait adressé à la Porte une note dans laquelle elle réclamait l'égalité des diverses puissances devant participer à la construction de la dernière section Bagdad-Golfe Persique. Le Gouvernement britannique ne tenait pas, en effet, à ce que la Turquie ait une part prépondérante dans la Société nouvelle devant construire et exploiter cette partie de la ligne, prépondérance qu'il lui était permis d'acquérir, aux termes de la convention turco-allemande de mars 1911. 11 avait dévoilé la secrète pensée de la diplomatie de Ber-
4j8 IV' PARTIE. L. 'ENTREVUE DE P0TSDAM
lin (iui, en donnant aux Turcs une part plus élevée que celles des autres nations dans l'entreprise, s'assurait toujours ainsi la majorité dans les conseils.
Les propositions anglaises ne furent pas acceptées par la Porte. Une influence occulte s'exerçaitelle auprès du Gouvernement turc pour le pousser à ne pas admettre cette égalité entre les diverses nations coopérant à l'exploitation du dernier tronçon de la ligne ! On ne le sait. Toujours est-il que les diverses entrevues entre l'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople et le ministre des Affaires étrangères turc ne firent pas avancer les négociations ; et même, à la fin du mois d'août, on annonçait que l'entente ne paraissait pas pouvoir se faire et que les pourparlers allaient être rompus (1). La rupture n'a jamais été officielle, mais le mois de septembre s'est encore écoulé et l'accord anglo-turc n'a pas été conclu.
Le cabinet anglais persistera-t-il à exiger qu'aucune puissance ne soit faA^orisée dans le consortium international qui doit exploiter les dernières sections du Bagdad 1 Ou bien, au contraire, un terrain d'entente sera-t-il enfin trouvé et la question du Chemin de fer de Bagdad, de son point de départ à son point terminus, sera-t-elle définitive mënt réglée '! A l'heure où nous écrivons ces lignes, il est encore impossible de le savoir, mais les paroles de sir Edward Grey laissent supposer que
(l) Petit Méridional, M) août 1911.
CHAP. IV. CONSÉQUENCES DE L 'BjSTTEREVUE 459
l'Angleterre est décidée à défendre énergiquement ses droits et qu'elle n'admettra qu'une solution qui lui donnera entière satisfaction.
Section III
LES CONSÉQUENCES DE L'ENTREVUE DE POSTDAM SU H LA POLITIQUE FRANÇAISE DANS LA QUESTION DU BAGDAD
Si lors de l'entrevue de Potsdam l'attitude de la Russie fut sévèrement jugée par la presse française, ce n'était pas tant à cause du consentement russe au Bagdadbahn que pour les conséquences politiques pouvant résulter de cette rencontre. On craignait, en effet, que la Triple-Entente et sur tout la Double-Alliance n'eussent reçu un coup fatal. La question du Chemin de fer de Bagdad passait au second plan ; ce qui préoccupait avant tout, c'était la politique européenne. La Russie allait-elle subitement changer de camp, et l'Allemagne aurait-elle trouvé dans le cabinet de Saint- Pétersbourg un précieux ami ? L'article de la Novo'ie Vréinia, que l'on disait être inspiré par les milieux officiels, le télégramme de Nicolas II au Président de la République, à l'occasion du 1er janvier, télégramme particulièrement chaleureux, et dans lequel le tzar parlait de la « France amie et alliée » ne purent entièrement calmer l'exaltation inquiète des quotidiens français.
Ces appréhensions émurent le Parlement luimême. M. Lucien Hubert, à la Chambre, quelques mois après M. Gandin de Vilaine et M. de Lamar-
460 IVe PARTIE. i/extRKVUE DE POTSDAM
zelle au Sénat, s'en firent les échos lors de la discussion du budget des Affaires étrangères, [/optimisme de M. Pichon, les paroles rassurantes de M, Cruppi, son successeur au quai d'Orsay, en réponse à ces divers interpellateurs, apaisèrent l'inquiétude persistante (1).
D'ailleurs, si cet accord a surpris la presse française, il n'en a pas été de même pour le Gouvernement, qui le prévoyait depuis longtemps. Pressé de questions par M. Jaurès, M. Pichon a formellement déclaré à la Tribune de la Chambre : « Depuis 1907, des négociations avaient été ouvertes entre le Gouvernement russe et le Gouvernement allemand, ces négociations portaient précisément sur la Perse et sur le raccordement éventuel du Chemin de fer de Bagdad ; de sorte que nous n'avons pas manifesté une surprise extraordinaire, comme on l 'a fait dans certains organes de la presse et parfois même dans cette Assemblée ('Chambre des députés) à l'occasion des négociations dont il s'agit,
» Dès les premiers mots échangés à Potsdam entre les interlocuteurs, il a été constaté de part et d'autre que la fidélité aux alliances demeurait la base de la politique russe et de la politique allemande, Cette double affirmation a délimité de la façon la plus précise la portée des entretiens qui ont suivi. » (2)
(f) Journal Officiel, 13 janvier 1911 et 8 avril 1911, ? JôurhaïÙffiHet, IS jaîivfer 1911, p 22, ed\ 2
CHAP. IV. CONSÉQUENCES DE i/eXTRKEVUE 46 I
L 'accord russo-allemand ne peut donc changer la politique europenne de la France, mais en sera-t-il de même de sa politique dans la question du Bagdad ? L'opposition russe au Bagdadbahn avait été une des causes principales qui poussèrent, en 1902, le Gouvernement à ne pas accepter les offres allemandes. Cette opposition tombée, la route de Bagdad s'ouvre toute grande à la pénétration allemande ! L'obstacle politique est vaincu, mais les difficultés financières subsistent toujours. Oomfînent l'Allemagne va-t-elle les surmonter ? Sa situation pécuniaire n'a pas changé depuis 1902. Sou industrie, son commerce sont allés croissant, mais les capitaux disponibles lui font toujours défaut et l'argent lui manque encore pour établir une voie ferrée de Boulgourlou à Bagdad. Seules, l'Angleterre et la France sont à même, comme en 1902, de satisfaire les besoins allemands. Il est donc à prévoir que la Deutsche Bank s'adressera à nouveau à elles, faisant appel à leurs capitaux. Pour obtenir du Gouvernement anglais l 'autorisation 'l'émettre sur le marché de Londres les titres de Bagdad, l'Allemagne devra lui offrir d'avantageuses compensations, une part largement rémunératrice dans l'entreprise.
Les exigences britanniques qui se sont déjà manifestées à propos des pourparlers anglo-turcs an sujet du dernier tronçon de la ligne, et qui ont empêché la conclusion d'une entente définitive, loin de diminuer, s'accroîtront encore si l'Allemagne sol-
462 IVe PARTIE. — L'ENTREVUE DE POTSDAM
licite le concours des capitaux anglais pour les autres sections de la voie ferrée.
Et la France ? Quelle attitude prendra-t-elle ? L'accord russo-allemand laisse entière notre liberté. L'adhésion de la Russie n'est pas un motif suffisant pour modifier notre politique, pour nous montrer plus conciliants (1). Nous ne devons participer à la construction du Chemin de fer de Bagdad que si l'Allemagne consent à nous accorder, dans l'entreprise nouvelle, la part qui doit nous revenir et dans l'exploitation et dans la direction. Nous tenons la clef essentielle qui ouvrira à la Compagnie de Bagdad la route jusqu'à la capitale de Mésox>otamie. Malgré l'adhésion russe, le rail allemand s'arrête impuissant au pied du Taurus : pour gravir la montagne, il n'a plus de ressources. La générosité française peut lui rendre une nouvelle vigueur, mais nous ne devons pas nous laisser entraîner par de vagues promesses, céder à des bénéfices illusoires et donner gratuitement notre concours. Au contraire, bien pénétrés de la pensée que c'est nous-mêmes, que ce sont nos capitaux qui permettront: au Bagdadbalm de poursuivre rapidement sa route, nous rappelant, d'autre part, que l'entreprise germanique risque de compromettre sérieusement nos intérêts en Asie-Mineure, nous devons plus que jamais persister dans notre n>f'ns de participation tant que les offres alleman-
(i) V. Journal des Débats, 11 février UMJ « Le Chemin de fer de Bagdad ».
CHAP. TV. — CONSÉQUENCES DE f/eNTEREVUE 403
des ne seront pas avantageuses et rémunératrices. L'accord russo-allemand doit rester pour npus res iwter alios açta, et « il ne pourrait nous forcer la main que si nous nous laissions démoraliser et si, jetant le manche après la cognée, considérant l'affaire de Bagdad avec un fatalisme excessif, nous nous laissions, sans faire nos conditions, aller à une participation que notre Gouvernement a constamment refusée depuis la fin de 1902 (1). »
C'est là également l'avis de M. Ernest Lemonon, qui demande à ce que la France et l'Angleterre aient maintenant, après l'adhésion russe, une politique identique et solidaire dans cette question du Bagdald afin d'être en mesure de mieux résister aux prétentions allemandes (2).
L'accord russo-allemand ne doit donc modifier en rien l'attitude que, depuis 1903, nous avons adoptée sur la question de Bagdad. Si la Wilhemstrasse persiste à vouloir conserver à cette entreprise son caractère exclusivement allemand du Bosphore à Bagdad, si les concessions qu'elle a faites pour les dernières sections de Bagdad au Golfe Persique ne sont qu'apparentes, en ce sens (pie l'élément germanique, allié à l'élément turc, aura toujours la prédominance dans la nouvelle Société, nous devons, de notre côté, ne tenant
(1) Questions diplomatiques el coloniales, 1er mars 1911, article cité, p. 271 .
(2) Revue Bleue. « L'Angleterre et la situation internationale », par Ernest Lemonon, 4 mars 1911.
$64 ive partie. — l'eotbevue de potsdam
aucun èomple du consentement russe, continuer a fermer notre marché aux titres du Bagdad et signifier nettement à l'Allemagne qu'elle n'aura notre concours financier que lorsqu'elle sera décidée à le payer à sa juste valeur ; ni ses intrigues, ni ses menaces ne changeront notre politique. Seule, une offre de participation effective et sérieuse aura raison de notre intransigeance.
CONCLUSION
L'étude que nous venons de faire nous a montré à la fois la grandeur de l'œuvre que l'Allemagne rivait d'accomplir en Asie et la complexité des problèmes politiques et économiques que soulevait [a réalisation de cette œuvre. Le Chemin de fer de Bagdad nous est apparu comme le pivot de la politique asiatique de l'Allemagne moderne, de même qu'il a inspiré la diplomatie allemande dans les événements de politique européenne qui se sont déroulés depuis près de trente ans. Par lui nous avons ainsi l'explication de l'attitude de Guillaume II et de son Gouvernement dans la guerre sudafricaine, comme dans celle de Mandchourie, dans les questions de Macédoine et de Crète comme lors des massacres Arméniens, dans leur bonne entente avec la Eussie, comme aussi dans leurs agissements contre la France. Toujours, la politique allemande a eu en vue le même but : préparer et ouvrir la route de Bagdad au Drang naçh Osten.
Et nous avons été forcés de reconnaître avec quelle habileté, avec quelle ténacité, la diplomatie de Berlin a poursuivi l'accomplissement de la tâ-
466 CONCLUSION
éhe qu 'elle s'étail assignée : Unir le Bosphore au Golfe. Nous avons admiré aussi, l'envergure des desseins allemands consistant à faire revivre au point de vue industriel et agricole toute une régiou jadis étonamment prospère, aujourd'hui délaissée et inculte.
Mais cette œuvre dépasse les forces de l'Allemagne, et malgré toute sa bonne volonté, elle ne peut en attendre la réalisation, livrée à ses seuls moyens. Elle le sait. A plusieurs reprises elle a fait appel à des concours étrangers. Cependant elle a toujours estimé que le Chemin de fer de Bagdad devait rester, dans la majeure partie de son par cours, une entreprise exclusivement germanique et n'a offert aux nations dont elle sollicitait l'aide financière que des avantages dérisoires, rendant ainsi impossible toute entente, toute collaboration internationale indispensable à la construction de cette voie ferrée asiatique. Et cette intransigeance allemande, nous ne pouvons que la regretter. L'œuvre du Bagdad mérite mieux que de rester clans le domaine de l 'hypothèse.
« Il n'est rien de plus triste, s'écriait M. Jaurès à la tribune de la Chambre, de plus humiliant pour le monde moderne gue de 'constater comment l'admirable entreprise des Chemins de fer d'Asie est paralysée, faussée par la mesquinerie des antagonismes nationaux. Il n'y a rien de plus grandiose que la pensée de relier le Bosphore au Golfe Persique, de ressusciter par la vie économique la fécondité de ces plaines, de ces vallées et de ces
CONCLUSION
plateaux où ont fleuri les civilisations les pins colossales et les plus charmantes à la fois du moud.' entier, et il seriible que tons les .peuples civilisés devraient s'entendre pour mener à bien cette œuvre. Mais ils se jalousent, se suspectent, chacun cherche à tirer, au profit de ses groupes de finances on de ses influences politiques exclusives, tout le bénéfice de l'opération. L'ensemble de l'affaire est ainsi retardé, compliqué, faussé » (1).
Ce jugement porté sur le Chemin de fer de Bagdad par M. Jaurès, correspond bien à la réalité. Oui, il serait souhaitable qu'une entente internationale s'établisse et que d'ici quelques années la voie ferrée sillonne enfin l'Asie Mineure et la Mésopotamie.
L'entreprise est colossale. Une seule puissance en viendra difficilement à bout. Mais si un accord était conclu, si la France, l'Angleterre et l'Allemagne agissaient en commun, si un consortium s'établissait entre elles, alors, à elles trois, elles donneraient à la question du Bagdad une rapide solution. Tant que chacune poursuivra en Turquie d'Asie une politique différente et isolée, l'antagonisme de leurs intérêts augmentera ; chaque jour de retard rend plus profond le fossé qui les sépare, chaque jour de retard compromet davantage la construction du Chemin de fer de Bagdad.
Nous croyons que le Bagdad sera international, ou ne sera jamais. Nous ne pensons pas, comme
(1) Journal Officiel, 14 janvier 1911, p. 33, col. 3,
CONCLUSION
le réclame M. Raymond Perràud (1), que la meilleure solution de la question soit le retour à la Turquie de la concession de 1902. La nationalisation du Chemin de fer de Bagdad par la Jeune- Turquie marquerait l'engloutissement de cette entreprise et on ne doit pas le souhaiter,
Au contraire, il est à désirer que l'Allemagne, comprenant enfin l'impossibilité pour elle d'agir isolément, revienne à des sentiments plus accommodants et offre à la France et à l 'Angleterre une garantie assez large pour obtenir leur collaboration, une participation suffisante pour sauvegarder les intérêts de la première en Asie Mineure, les droits de la seconde dans la région du Golfe Persique.
C'est le souhait qu'en terminant nous osons timidement former.
Vergèze. le 15 octobre 1911.
(1) Revue, 1er mars 1909, article cité, p. 29.
Montpellier; le 26 octobre 191 1 Montpellier, le 26 octobre 1911 Vu : le Doyen de la Faculté, Vu : Le Président de la Thèse,
Vigie. moye.
VlJ ET PERMIS D IMI'HIMEH :
Montpellier, le 26 octobre 1911 Le Recteur^ A. BENOIST.
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