‹ Le chemin de fer de BagdadChapitre 11 sur 30 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Les dangers du Bagdad allemand pour

l'Angleterre, la Russie et la France.

L'attitude de ces trois puissances

devant l'entreprise.

La régénération de l'Asie turque par le « Bagdad allemand » ne pouvait laisser indifférentes l'Angleterre, la Russie et la France. Ces trois puissances avaient des raisons majeures pour s'opposer de tout leur pouvoir à l'exécution d'un projet, dont le succès devait léser leurs intérêts et ruiner en partie leur influence.

Les dangers du Bagdad pour V Angleterre. — On sait les efforts de l'Angleterre pour s'assurer de tous temps la maîtrise des voies d'accès de l'Inde et sa vigilance parliculière à surveiller les abords du golfe Persique. Avant, comme depuis l'ouverture du canal de Suez, elle s'était efforcée d'en exclure toute concurrence et de faire de ces eaux un lac britannique. Pour main-

tenir sur ces parages sa suprématie, elle avait étendu son protectorat aux lies voisines, multiplié les importations anglaises dans l'intérieur de l'Arabie et établi une sorte de com pénétration commerciale entre la presqu'île de l'Asie turque et sa grande colonie. « Du fond de son « golfe, écrivait M. Victor Bérard, qu'elle tenait pour a un vestibule, pour une dépendance de son Empire des « Indes, la Grande-Bretagne avait toujours considéré « que les embouchures, le delta et même la basse-plai- « ne des fleuves turco-arabes jusqu'à Bassorah, jusqu'à a Bagdad, à six cents mètres de la côte, devaient être « pour elle une autre Egypte. Sur ce confluent de routes « terrestres fluviales et maritimes, son contrôle (c'est la « meilleure traduction anglaise de notre influence) lui « paraissait indispensable à la sécurité de son estate « hindou, (i) » Dans ces conditions, on comprend l'im-

(i) Victor Bérard. Offres allemandes, dans la « Revue de Paris », mai 191 1. On trouve la même idée exprimée dans l'ouvrage de M. René Simon « L'Europe et l'Empire ottoman », p. 12 : t II importe pour la Grande Bretagne, dit-il, qu'aucune t puissance ne vienne s'établir à Çonstantinople, dans les mont tagnes d'Arménie, en Syrie ou en Perse... Un Etat fort, qui « dominerait Gonstantinople et les Dardanelles, qui aurait le a libre débouché sur la mer Egée, ou qui maître du Caucase, « descendrait par l'Arménie ou la Perse vers la Mésopotamie et « le golfe persique serait une menace permanente pour les rou- € tes terrestres ou maritimes de l'Inde et du commerce orien- 9 tal. » La Russie, maîtresse du Caucase, avait bien cherché à gagner la mer libre vers la Perse et le golfe persique. La Grande Bretagne l'avait arrêtée dans les régions iraniennes. Mais, à peine rassurée du côté moscoviste, elle était menacée de voir l'Allemagne s'établir aux portes de l'Hindoustan, à quatre jours de vapeur de Bombay.

portance que prenait, pour l'Angleterre, la construction d'une voie ferrée, appelée à traverser dans toute sa longueur la Turquie d'Asie. On devine les inquiétudes que faisaient naître chez elle les tentatives du jeune empire allemand, impatient de s'étendre et de s'avancer par la vallée des fleuves jusqu'au bord de l'Océan Indien. Le chemin de fer de Bagdad devait aussi, comme on sait, modifier sensiblement la situation militaire. Grâce à lui, les Allemands avaient la route ouverte de Berlin au golfe persique par Vienne et Constantinople. En cas de conflit, la question de ravitaillement en subsistances et en munitions des flottes occupées dans le Pacifique, se solutionnait tout à l'avantage de l'Allemagne et le problème était gros de conséquences.

Enfin, à ces préoccupations d'ordre politique, s'ajoutaient des considérations économiques du plus haut intérêt. La construction du Bagdad allait donner à l'Allemagne et autres nations, placées comme elle au centre de l'Europe, une sérieuse avance sur l'Angleterre pour le trafic avec l'Orient et celle ci pouvait craindre, avec raison, que sa prépondérance commerciale dans le Levant ne lui fût graduellement ravie par des rivaux plus heureux et plus tenaces, dont les produits, sans doute, étaient moins soignés que les siens, mais coûtaient, par contre, beaucoup moins cher.

Ainsi, « l'Asie occidentale devenait un des échiquiers « sur lesquels l'Angleterre et l'Allemagne se prépa- « raient à jouer leur série mondiale de parties (1).

(i) René Henry. — Des monts de Bohême au Golfe Persique, p. 5i 7 .

Les dangers du Bagdad pour la Russie. — L'établissement du chemin de fer de Bagdad ne devait pas être moins préjudiciable aux intérêts russes. Installé depuis le traité de Paris sur les territoires arméniens de Kars et d'Andahan, l'empire des Tsars s'efforçait de descendre vers la Méditerranée, vers la mer libre. Le rail allemand venait lui barrer la route et détruire un rêve, qui avait toujours été le but constant de son ambition. La voie nouvelle, d'ailleurs, menaçait les Russes pour ainsi dire jusque chez eux, dans la Transcaucasie. Les tracés du Nord et du Centre touchaient presque leur frontière et menaçaient de porter atteinte à leur situation en Arménie, « Comme l'écrivait « M. Bérard, les Arméniens sentaient venir les possibili- « tés de forlune et de civilisation, la liberté civile, une « justice plus équitable, une renaissance intellectuelle et « morale de leur peuple et la constitution peut-être de vilce layets arméniens, qui toujours sujets de la Porte, au- « raient du moins le bénéfice d'une surveillance euro- « péenne. Les Russes avaient déjà ouvert la lutte contre « leurs Arméniens de Caucase ; ils ne voulaient pas qu'on « vint flanquer leurs frontières d'une Bulgarie asiati- « que (i) ». Le tracé du Sud, s'il respectait davantage la partie septentrionale de l'Asie Mineure réservée à leur influence, n'en constituait pas moins un danger pour leur suprématie militaire. Dans l'hypothèse d'une guerre contre la Turquie, la Russie était alors vraiment mai-

(i) Victor Bérard. — Le Sultan, l'Islam et les Puissances, op. cit.

tresse du théâtre de la guerre. Elle entretenait dans' le Caucase une armée considérable, qui, en cas d'alerte, pouvait, sans rencontrer d'obstacle, s'emparer d'Eridan et d'Erzeroun et s'établir sur le plateau arménien, considéré comme le nœud stratégique de l'Asie. De là, il lui était facile de gagner Angora et d'envahir l'Asie Mineure, avant même que les soldats du Sultan aient pu se porter sur les divers points menacés. La ligne du Bagdad aurait pour résultat de permettre à la Turquie de concentrer rapidement une armée non loin du plateau arménien et d'opposer à l'envahisseur une ligne de défense (i).

Au point de vue économique, le commerce moscovite aurait à souffrir également de la construction de la voie ferrée concédée à l'Allemagne. Presque tout le trafic de la Perse se faisait par la mer Caspienne et le Transcaucasien, c'est-à-dire par la Russie. Or, la ligne nouvelle, grâce aux embranchements d'Erbil et de Khanikin, ne

(i)«Parla nouvelle voie ferrée, écrit M. Dubief, se ferait € avec des facilités inconnues la concentration des troupes otto- « mânes, le 4 e corps à Erzeroun, le 6 e à Bagdad et le 5 e à Da- « mas ; les gares militaires et les quais d'embarquement sont t prévus au programme pour six millions.

(( La Turquie n'aurait plus à craindre ce qui advint dans la u guerre turco-russe, de ne pouvoir amener ses troupes aux lieux « des opérations que tardivement et complètement épuisées. « C'est l'unité politique et stratégique de l'empire ottoman qui se t trouverait constituée.

« Cette Turquie forte, amie de l'Allemagne, c'est tout l'équili- « bre oriental compromis et peut-être, par contre-coup, la paix t européenne. » — F. Dubief : Le chemin de fer de Bagdad dans la Revue économique internationale. Avril 1912.

manquerait pas d'absorber une grande partie des marchandises persan nés, quelle amènerait jusque sur les côtes de la mer de Marmara, à proximité de toutes les communications par terre et par eau... Le chemin de fer de Bagdad ferait aussi une concurrence fâcheuse au Transsibérien et aux autres voies ferrées, que la Russie se proposait de diriger quelque jours vers l'Océan Indien.

On sait également que le Caucase produit une grande partie du pétrole nécessaire à l'Europe. Or, les gisements de pélrole étaient considérables en Turquie d'Asie et particulièrement en Babylonie, à ce point même que l'ouverture de ces puits devait avoir, dit-on, une action sur le prix de la marchandise dans le monde. Quoiqu'il en soit, l'exploitation des sources de la Babylonie, que le rail allemand aurait sans doute pour effet d'ouvrir, ne pouvait que nuire aux établissements industriels du sud de la Russie.

Enfin, si les Allemands, comme ils le disaient, parvenaient à rendre à 1' « ancien grenier du monde » sa fertilité passée ; les blés russes devraient compter sur le marché avec les blés de Mésopotamie.

Les dangers du Bagdad pour la France. — La construction du Bagdad, qui mettait en jeu les intérêts de l'Angleterre et de la Russie dans l'Asie occidentale, avait aussi une importance considérable pour la France et méritait son attention. Si les Allemands avaient établi leur ligne d'accord avec nous, si, comme ils l'affirmaient tout d'abord, la part réservée à la France eut été de moitié et dans la direction et dans l'exploitation de l'en-

treprise, nul doute que de ce fait, notre influence ne se fût trouvée augmentée et notre prépondérance consolidée dans le Levant.

Mais, ainsi qu'il était à prévoir, le chemin de fer de Bagdad devait demeurer en définitive une œuvre purement allemande et porter à l'influence française une sérieuse atteinte. La voie projetée au delà de Konia risquait, en effet, de ruiner la plupart de nos lignes locales. Tracée du Nord au Sud de l'Asie occidentale, la grande artère germanique coupait tout le long de son parcours les routes de caravanes, que nos voies ferrées prolongaient jusqu'à la côte. Les allemands avaient ainsi la certitude de détourner à leur profit la majeure partie d'un trafic, qui nous était entièrement acquis. Sur divers points importants de l'intérieur du pays, à Aûoun-Karahissar, à Mersina, à Alep, à Biredjick, leur rail et nos rails allaient se rencontrer. Si la concurrence s'établissait, il nous serait difficile d'avoir l'avantage. Bien mieux : la Compagnie française du Beyrouth - Damas - Ilamah- Hauran, obligée de renoncer au tronçon, qui devait se prolonger jusqu'à Biredjick, sur l'Euphrate, au nord de Tell-Habesch, voyait son réseau décapité ; il lui devenait impossible également d'arriver au golfe d'Alexandrette, que le rail allemand se proposait de contourner et de desservir.

D'autre part, il était à craindre que l'entreprise allemande ne contribuât à notre effacement politique et religieux dans le pays. Depuis longtemps, la diplomatie de la Wilhemstrasse s'efforçait de conquérir, à nos dépens, dans les régions levantines une situation pré-

122 l' attitude des puissances menacées

pondérante par ses avances à la Curie romaine et la bienveillance qu'elle affectait de témoigner aux intérêts des chrétiens d'Orient. Elle rêvait de nous enlever notre protectorat à son profit et, dans ce but, elle multipliait les œuvres confessionnelles, les établissements enseignants et charitables. Elle savait que l'Ecole en Orient est l'instrument par excellence de la lutte d'influence. Est-il besoin de dire, de quel secours lui serait la grande ligne de Bagdad dans la réalisation de ses projets?

Ainsi, les desseins germaniques menaçaient également la Russie, l'Angleterre et la France et Ton pouvait penser que ces trois puissances s'uniraient pour les combattre. Il n'en fut rien, elles agirent, sans se conconcerter, du moins à l'origine, alors que les Allemands élaboraient le projet de leur grande ligne et s'efforçaient par tous les moyens d'en assurer le succès.

L'attitude de la Russie. — Seuls, les Russes se montrèrent, dès Ta bord, convaincus d'uue opposition nécessaire au chemin de fer de Bagdad. Devant leur attitude résolue, la Société d'Anatolie dut abandonner ses premiers tracés, celui du Nord et celui du Centre, de beaucoup pourtant les plus avantageux et se frayer d'un autre côté la route de Bagdad. Quand elle l'eut trouvée, deux ans plus tard et qu'elle s'en vint proposer à la Porte son tracé du' Sud, elle se heurta encore aux Russes, qui, l'ayant devancée près du Sultan, essayaient de faire aboutir leur projet Kapnist, dont'nous avons parlé précédemment. Mais, déjà l'action de ceux-ci se faisait plus timide ; leur intervention cessait d'être énergique ;

l'attitude des puissances menaoees 123

la politique slave se laissait influencer par la politique de la France et de l'Angleterre ; elle devait bientôt s'y rallier.

L'attitude de V Angleterre. — Contre les plans d'invasion de l'Allemagne, l'Angleterre, en effet, ne jugea pas opportun de se dresser d'une façon brutale. Elle se contenta de prendre indirectement position en vue de susciter, le moment venu, de réels obstacles à sa'rivale. Ses diplomates s'attachèrent à fortifier son influence dans toute la basse Mésopotamie et, tandis qu'ils parvenaient à placer l'Emir de Mascate sous son protectorat et à lui gagner l'amitié de nombreux cheiks arabes (i) désireux de secouer la domination turque, la marine britannique mettait la main sur Koveïl, le meilleur port du golfe persique et le point reconnu comme le terminus le plus avantageux pour le chemin de fer de Bagdad. (Décembre 1899.)

Quelques mois plus tôt, s'était manifestée une tentative d'intervention plus précise. Le cabinet de Londres avait fait à la Porte la proposition de construire entièrement à ses frais le contre-projet Tripoli de Syrie-

(1) M. de Freycinet yoyait la situation de l'Angleterre tellement forte en Arabie, qu'il écrivait en 1905 : «L'Angleterre, c maîtresse de ces régions et soutenue par la plus formidable « marine du monde, pourrait, à son gré, s'emparer de la Syrie « et dominer à la fois l'Asie Mineure et la région de l'Euphrate, (( c'est à-dire commander l'empire ottoman et les voies de corna munication terrestre entre Constantinople et le golfe persique, (( de sorte que le chemin de fer de Bagdad comme le canal marit time de Suez dépendent d'une seule volonté. » De Freycinet. La question d'Egypte, 1905.

134 l'attitude des puissances ménagées

Koweit. Malgré tous les avantages qu'elles comportaient, les offres anglaises furent repoussées. L'Angleterre affecta de ne pas y attacher d'importance. Au lieu de s'enfermer dans une opposition systématique, elle estimait d'une habileté plus grande de paraître plutôt considérer avec sympathie la construction du chemin de fer allemand, afin de pouvoir, le cas échéant, y collaborer et lui enlever ainsi son caractère purement germanique. Le Times, dans un « Editorial » du i5 janvier 1902, marquait assez bien cette attitude : « L'Angleterre, « écrivait-il, ne peut montrer de mauvaise volonté à « l'égard du chemin de fer projeté, qui n'est autre que « l'ancien chemin de fer de la vallée de l'Euphrate, « dont nous avons eu les premiers, l'idée et à l'étude « duquel notre compatriote, Georges Chesncy, a apporté « tous ses soins, alors que le canal de Suez semblait « encore irréalisable et que la navigation à vapeur se « trouvait dans l'enfance... Le succès splendide du pro- « jet de M. de Lesseps et le développement extraordi- « naire de la navigation à vapeur, ont transformé Ten- « semble de la question en ce qui nous concerne... « Cependant, l'Angleterre ne perdra pas de vue l'entre- « prise; elle suivra avec attention ce qui se passera ; « elle peut récolter une part des bénéfices que l'ouver- « ture au commerce et à la civilisation de régions nou- « velles promet à tous. »

L'attitude de la France. — La France adopta une tactique analogue ; elle apporta, toutefois, dans son action moins de réserve, moins de prudence que l'Angleterre : Nos groupes financiers appelés à traiter avec

l'attitude des puissances menacées 125

l'Allemagne, cédèrent trop vite à la tentation de se réserver une part importante dans le Bagdad ; ils commirent l'imprudence de laisser le rail allemand couper les lignes françaises et traverser une région éminemment française, en échange des promesses sur lesquelles l'Allemagne sut bientôt revenir. De même que nos financiers, notre diplomatie crut devoir se montrer plutôt favorable aux projets germaniques. Il semble même, que l'ambassade de France à Constantinople n'ait pas été sans travailler en faveur de l'entreprise. Les remerciements adressés par l'ambassadeur d'Allemagne à M. Constans, le jour même où fut signée la convention turco-allemande de 1902, tendraient à l'établir.

Financiers et diplomates s'imaginaient alors pouvoir sans danger accepter toutes les concessions, faire tous les sacrifices. Ils savaient que le chemin de fer de Bagdad exigerait beaucoup d'argent, qu'il ne se ferait pas sans de gros emprunts et ils s'accordaient à penser : pas de chemin de fer de Bagdad, si les emprunts ne sont pas placés et pas d'emprunt placé, sans l'admission à la cote de Paris. La réalisation de l'œuvre allemande leur paraissait se réduire à la bonne volonté du marché français. C'était alors l'opinion générale. M. Etienne disait à la tribune de la Chambre, le 21 janvier 190a : « Il est incontestable que l'Allemagne n'est pas en état, « financièrement parlant, de fournir le capital total, « qu'elle n'a pas un marché suffisamment fort, pour « absorber toute l'émission, que va nécessiter la cons- « truction de ce chemin de fer ; c'est l'épargne française « qui va intervenir largement. On nous dit que nous

Page 1