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CHAPITRE VI

L'intérêt économique et politique de l'Allemagne à la construction

du Bagdad

Les avantages économiques.

Les avantages des financiers.

L'intérêt stratégique.

L'intérêt politique. La thèse de Rohrbach : l'affermissement de la Turquie. — La thèse pangermaniste : la colonisation de l'Asie occidentale.

L'Allemagne attendait de la construction du chemin de fer de Bagdad des avantages économiques et financiers, militaires et politiques.

Les avantages économiques. — Les avantages économiques apparaissaient les premiers avec une évidence certaine. L'établissement de la voie et des accessoires qu'elle comporte, attirerait d'abord sur place des ingé-

96 l'intérêt économique de l' Allemagne

nieurs et des ouvriers, et, la ligne, une fois livrée au public, un grand nombre d'employés trouverait à s'y utiliser. De plus, les Allemands, maîtres de la place, seraient particulièrement bien situés pour mettre en œuvre les entreprises susceptibles de les tenter. M. Chéradame trace le tableau vraisemblable de leur effort : « Ils commenceront, dit-il, par exploiter les charbonna- « ges d'Eregli, puis on verra les pétroles de Kerkouk « faire bientôt concurrence à ceux du Caucase et de la « Roumanie... Si quelques milliers d'Allemands sont « un grain de sable de plus dans les déserts mésopota- « miens, s'ils sont incapables d'augmenter sensiblement « le traûc du chemin de fer, ils n'en constitueront pas « moins des jalons de l'influence allemande, des conte sommateurs sur un sol étranger des produits de la « mère-patrie... (i) ».

L'entreprise offrirait aussi un débouché important à l'industrie allemande : rails, locomotives, wagons, appareils de toutes sortes seraient demandés aux usines et aux manufactures nationales. C'étaient pour celles-ci de jolis bénéfices en perspective.

Les avantages des financiers . — Il y avait, en outre, les profits qu'allaient trouver à la réalisation de l'affaire, les financiers chargés de la lancer. Quoi qu'il advint, la Deutsche Bank et les autres établissements de crédit, appelés à émettre les centaines de millions de francs qu'exigeait l'entreprise, seraient sûrs de toucher les commissions que procurent toujours ces sortes d'opéra-

(i) André Chéradamk, op. cit.

tions (i). Le gain des banquiers n'était pas douteux ; il apparaissait môme considérable. Les établissements émetteurs — uniquement grâce à rémission — pouvaient gagner 10 et 20 °/o (2). On s'explique leur insistance et leur énergie à poursuivre la réalisation du chemin de fer de Bagdad.

L'intérêt stratégique. — A côté de cet intérêt commercial et économique, il en était un autre non moins certain que l'Allemagne escomptait de la construction du Bagdad ; c'était l'intérêt stratégique et militaire de la ligne.

Cet intérêt venait principalement de ce fait, que la voie de fer devait constituer un doublement du canal de Suez et que l'Angleterre ne pourrait plus, en cas de guerre, fermer utilement sa route maritime. « Aujour- « d'hui, en effet, comme l'indique M Chéradame, en

(1) À titre d'exemple, on peut indiquer notamment l'affaire des « chemins de fer orientaux », dans laquelle le baron Hirsch se vantait d'avoir gagné soixante quatre millions de francs, grâce à l'émission des u lots turcs », nécessaires à la construction des lignes. Le sort des porteurs de lots fut moins heureux : le papier, qui; à l'émission valait 180 francs, en valait dix ans plus tard a5. Aussi, von Pressel lui-même, l'enthousiaste promoteur du chemin de fer de Bagdad, met-il le public en garde contre un € coup de a bourse, qui enrichirait les syndicataires au détriment des gens t naïfs qui prennent actions ou obligations, *

(2) La Deutsche Bank, du fait de la seule émission de l'emprunt de 54 millions, destinés à permettre l'exécution de la première section, a touché la jolie somme de 2.5oo.ooo francs, représentant la différence entre le prix auquel elle prenait les obligations et le prix auquel elle les offrait au public : ces deux prix étaient respectivement de 81, 5 % et de 86,4 °/o.

98 l'intérêt militaire de l'allemàgne

« cas de conflit avec l'Angleterre, le canal de Suez « n'existerait plus pour les Allemands et s'ils voulaient « faire contourner l'Afrique à leurs vaisseaux, ce serait « à la fois perdre un temps précieux et les exposer aux « coups des croiseurs britanniques. Au contraire, tout « serait changé, du jour, où une voie ferrée soumise à « l'influence allemande et aboutissant au golfe pereique, « permettrait le ravitaillement de la flotte allemande du « Pacifique. Il en résulterait avec évidence une grande « rapidité dans les manœuvres, partant une faculté « d'offensive décuplée (i) ».

Les avantages stratégiques que pouvait retirer l'Ai* lemagne, n'échappaient pas aux Anglais attentifs. L' « Economist », notamment, les signalait en même temps qu'il faisait observer, que d'autres pays, la Grande-Bretagne plus spécialement, n'en sauraient bénéficier.

« On peut concevoir, écrivait-il, qu'avec l'assenti- « ment de l'Autriche et de la Turquie, les troupes aile- « mandes pourraient passer par une telle ligne. Au con- « traire, il n'existe pas plus de chances que* nous « (Anglais) soyons autorisés à envoyer des troupes à « travers la France, l'Italie, l'Autriche et la Turquie, « qu'il n'en existe pour que nous ayons la permission « de construire des casernes à l'intérieur de ces Etats, « Par la voie maritime, au contraire, aucun ennemi ne « peut gagner les Indes plus rapidement que nous, « car, à moins que nous ne perdions tout à fait le

(i) A. Chéradame, op. cit.

l/lNTÉUÊT POLITIQUE DE L'ALLEMAGNE 99

# commandement de la mer, aucune flotte apparte- « nant à l'ennemi ne pourrait se frayer un passage « hors de la Mer Rouge, sans gagner une victoire « navale (i) ».

D'autre part, il était plus que vraisemblable que Berlin espérait, grâce au chemin de fer de Bagdad, obtenir sur le golfe persique une base navale. On sait combien le manque de points de force dans les diverses parties du globe, est un obstacle à l'expansion mondiale de la « plus grande Allemagne ». Le point terminus de la voie projetée permettrait peut-être de constituer une base utile d'opérations et cet espoir n'est sans doute pas un des moindres motifs qui donnent à l'entreprise une place si importante dans les préoccupations de la Wilhemstrasse.

L'intérêt politique. — Depuis près de trente ans, en effet, la chancellerie impériale ne cesse de montrer l'importance qu'elle attribue au succès du chemin de fer de Bagdad. Elle a, dès l'origine, agi dans cette affaire avec une énergie, une persévérance, une insistance telles, qu'il devint aussitôt manifeste qu'elle poursuivait un objet plus vaste que la simple réalisation d'une affaire commerciale. Tous les publicistes allemands d'ailleurs, qui s'occupent de la question, s'accordent à la considérer comme « un des pivots de la politique nationale ». Un des plus en vue parmi ces publicistes, est le docteur Paul Rohrbach, qui a publié sur la

(i) The Economist, a4 mars 1900.

question des séries d'articles et plusieurs ouvrages (i). Nous traduisons quelques pages d'un opuscule qu'il a fait paraître en ign. Elles reflètent assez bien l'opinion généralement adoptée en Allemagne :

La thèse de Rohrbach : l'affermissement de la Turquie. — « Les premiers, qui ont songé à la construc- « tion du chemin de fer de Bagdad, considéraient surce tout les avantages économiques qui devaient résulter « de la création de cette ligne pour l'industrie allemande. « Considérations importantes sans doute, mais secon- « daires à côté des préoccupations de politique étrangère.

« Depuis 1870, notre politique est surtout dominée « par nos relations avec la France. Le traité de Francoc fort conclu, Molkte a dit que le nouvel empire alle- « mand devait, pendant cinquante ans au moins, être « toujours prêt à se battre s'il voulait conserver le prix « de sa victoire. Dans ses Pensées et Souvenirs, Bis- « marck ajoute que le danger pour l'Allemagne était dans « la possibilité d'une alliance entre la France, l'Autri- « che et la Russie contre nous. D'où, nécessité de diriger « la politique allemande, de façon à s'assurer l'alliance

(1) La plupart des articles du D r Rohrbach sur le Bagdad ont paru dans la revue « Jahrbiïcher ». — Voir notamment les années 1902, 1907 et 191 1. Ses ouvrages les plus connus sont : « ïm Vordern Asien » ; Berlin, chez Wiegandt, 1901. — « Die Bagdadbahn » ; Berlin, 1902, chez Wiegandt et Grieben. — cUm Bagdad und Babylon. Vom Schauplatz deu tacher Ârbeit und Zukunft im Orient (Vers Bagdad etBabylone, théâtres des efforts et de l'avenir allemand en Orient) ». Berlin, 1909, chez Hermann Paetel.

i/lNTÉRÉT POLITIQUE DE L'ALLEMAGNE 101

« soit de l'Autriche, soit de la Russie, soit de ces deux « pays, s'il était possible. On rencontre fréquemment « chez Bismarck cette autre pensée, qu'à tous points de « vue, l'alliance des trois empires serait le système idéal, « étant donné les idées de revanche de la France et le « développement qu'ont pris dans ce pays les idées a démocratiques et républicaines, dangereuses pour les ce vieilles monarchies.

« Les préoccupations anglaises tiennent chez Bisce marck une place secondaire. Personnellement, il a eu « pour les Anglais plus d'aversion que de sympathie, « mais il n'a pas vu la possibilité d'un heurt entre les « intérêts allemands et les intérêts anglais et, de fait, « l'opposition de ces intérêts n'existait pas à l'époque « où il vivait. L'objectif de la politique anglaise était « alors l'Orient et l'Orient, suivant le mot de Bismarck, « ne valait pas pour l'Allemagne les os d'un grenadier « poméranien. En dehors de l'Orient, l'Angleterre pource suivait une politique de grand intérêt maritime, qui « n'avait pas encore attiré l'attention de l'Allemagne. « La politique de Bismarck, à l'égard de l'Angleterre, « était déterminée par cette considération, que l'Allema- « gne ne pouvait pas chercher en Angleterre le moyen « de consolider ses acquisitions de 1870-71, d'abord « parce que les intérêts des deux pays étaient divercc gents, ensuite parce que la Constitution et le tempête rament anglais ne permettaient pas des alliances d'une « assez longue durée. Les Anglais partageaient, d'ail- « leurs, cette manière de voir. De part et d'autre, on « croyait si peu à la possibilité d'un conflit d'intérêts

102 L'INTÉRÊT POUTIQl'E DE L'ALLEMAGNE

« entre les deux nations, qu'en 1890, l'Angleterre, pour « avoir Zanzibar céda Helgoland à l'Allemagne. Or, au- « jourd'hui, la cession d'Helgoland à l'Allemagne appa- « raltrait à tous les Anglais une monstruosité, tant les « situations des deux pays se sont modifiées depuis ces « vingt dernières années.

« Les changements des relations politiques entre « l'Allemagne et l'Angleterre est dû au développement « économique de la première de ces puissances. A « mesure que nous grandissions, nous étendions nos « relations avec les pays d'outre-mer; chaque année « nous importions et nous exportions davantage et de « plus en plus, notre existence reposait sur nos relations « avec les parties du monde les plus lointaines. Depuis « longtemps, l'Angleterre se trouvait dans cette situa- « tion et en avait tiré la conséquence qui s'impose, c'estn à-dire la nécessité d'une flotte puissante, capable de « tenir en échec les flottes des nations qui chercheraient « à diminuer ou à ruiner leur activité commerciale, « source même de son existence. Quel eut été le sort de « l'Allemagne, si un jour telle puissance étrangère, plus « forte qu'elle au point de vue maritime, avait jugé de « son intérêt de diminuer ou d'arrêter l'essor économi- « que et l'activité d'outre-mer de l'empire germain ? « Quelle influence terrible n'aurait pas exercé ce pays « sur le nôtre, si en face de lui, s'était trouvée une Aile- « magne inexistante sur mer I II nous était donc indis- « pensable de construire une flotte assez forte pour « défendre la place, que nous tenions dans l'activité « mondiale. »

« C'est du jour où nous avons adopté cette politique « qu'un changement subit s'est produit dans nos relate lions avec l'Angleterre. L'existence seule de notre « flotte éveilla sa méfiance. Aujourd'hui, les Anglais « voient dans notre flotte un danger. Certes, la flotte « allemande ne peut songer à affronter seule la flotte c anglaise et à la vaincre, mais elle est tout de même « assez forte pour obliger la politique britannique à « avoir pour l'Allemagne certains égards. Voilà pour- « quoi depuis l'avènement d'Edouard VII, l'Angleterre « s'efforce chaque jour davantage de nous isoler et de « nous « encercler ».

« Contre une telle situation, que peut faire l'Alle- « magne ? Le peuple allemand, comme ses intérêts, va « sans cesse croissant, d'où la nécessité de réserver à « l'industrie nationale une place de plus en plus grande « sur le mar/ché du monde. Sans doute, un arrêt dans « le développement de notre marine détendrait peut- « être momentanément la situation, mais la situation « risquerait dans la suite de devenir intenable : que « ferions-nous le jour où l'Angleterre croirait utile de « #e prévaloir de sa supériorité maritime et de notre « faiblesse ? 11 ne faut pas se le dissimuler : notre si- « tuation est devenue plus critique et la tâche de notre « diplomatie plus pénible, depuis que l'antipathie an- « glaise s'est unie au désir de revanche français Avant, « c'était la France seule, sur l'aide de laquelle une tierce « puissance en conflit avec l'Allemagne pouvait comp- « ter. Aujourd'hui, il semble que l'Angleterre soit en- » core plus disposée à jouer ce rôle L'Angleterre a cet

« avantage sur nous qu'elle aura l'initiative, car elle « peut être bien sûre que l'Allemagne ne commencera « pas un conflit, qui. dans le cas le plus favorable, serait « malgré tout pour elle une source de terribles dangers. « En effet, l'Allemagne battue, son commerce maritime « est détruit, sa situation dans le monde perdue. Victo- « rieuse, l'Allemagne provoque contre elle la coalition « de l'Europe entière. L'Angleterre reste donc libre ou « d'essayer d'opprimer l'Allemagne ou de maintenir une « concurrence paisible. Qu'une guerre survienne et « l'Allemagne sera ou ne sera pas. Situation inquiétante ! « Pour la modifier dans un sens favorable, il suffirait de « réussir à mettre l'Angleterre dans une position dange- « reuse. Impossible d'y parvenir par une attaque directe « tur mer. Toutes les idées d'invasion allemande en « Angleterre sont autant d'utopies. D'où, la nécessité de « trouver une combinaison, qui nous permette d'attaquer « l'Angleterre à un point vulnérable. Et nous en arri> « vons ainsi à expliquer tout naturellement le mobile « de nos relations avec la Turquie au point de vue de « notre nouveau principe de politique ; « La défensive à « l'égard de V Angleterre. »

« Pour l'Allemagne, il n'existe qu'un moyen de parer « à l'offensive de l'Angleterre : c'est de rendre la Tur- « quie plus forte. On ne peut frapper utilement l'An- « gleterre que sur un seul point de terre : l'Egypte. « L'Egypte enlevée à l'Angleterre, c'en serait fait non « seulement de la domination britannique sur le canal « de Suez et de ses communications avec l'Inde et l' Exce tréme-Orient, mais aussi vraisemblablement de ses

l'intérêt politique de l'allemagne 106

« colonies de l'Afrique orientale et centrale. La conqué- « te de l'Egypte par une puissance mahométane comme « la Turquie pourrait avoir aussi une repercussion dan- « gereuse sur les 60 millions de sujets mahométans de « l'Angleterre dans l'Inde, l'Afghanistan et la Perse. « Mais, la Turquie ne peut songer à la conquête de « l'Egypte, qu'à la condition de disposer d'un réseau « complet de chemin de fers en Asie Mineure et en Syrie, « de détourner une attaque de l'Angleterre en Mésopo- « taraie par la prolongation du chemin de fer anatolien « vers Bagdad, d'améliorer et augmenter son armée et « de faire progresser sa situation économique et ses « finances. Il est clair que c'est un pur instinct de con- « servation, qui pousse l'Allemagne à rendre plus forte « la Turquie. Plus la Turquie sera forte et «plus Y Ance gleterre courra de risques à nous attaquer, parce que, « dans le conflit, la Turquie pourra utilement prendre « place aux côtés de l'Allemagne : l'Egypte vaut bien « pour la Turquie le risque d'une guerre, surtout si elle « se sent l'alliée de l'Allemagne. D'un autre côté, le fait « seul que la Turquie serait militairement plus forte et Ai posséderait un réseau de chemins de fer suffisant « pourrait peut être déjà suffire à faire renoncer « l'Angleterre à Vidée d'attaquer V Allemagne. C'est « le seul but que poursuit la politique allemande ; « c'est tout le secret de nos relations avec la « Turquie ; elles n'ont pas d'autres raisons que de « parer au danger qui nous menace d'une guerre avec « l'Angleterre ».

« Dans un livre, qui traite d'une façon plus détaillée

a des questions de politique extérieure, j'ai développé « cette pensée que l'Allemagne et l'Autriche devaient a s'adjoindre la Turquie, de façon à faire contrepoids aux « puissances, qui, sous l'impulsion de l'Angleterre, vou- « laient rompre l'équilibre européen actuel. En voici le « résumé : « L'Angleterre est restée la puissance pro- « tectrice de la Turquie, aussi longtemps qu'elle n'a pas « été obligée de compter avec l'Allemagne et elle menace çait encore au congrès de Berlin de jS la Russie d'une <( guerre d'intervention, au cas où cette dernièfe ne « voudrait pas atténuer les conditions du traité de San- « Stéphano. Cette situation prit fin, lorsqu'on commença « à regarder la Turquie comme l'amie de l'Allemagne « et lorsqu'on se rendit compte que l'Angleterre ne cher- « chait qu'à affaiblir la Turquie. La protection anglaise « n'avait d'autre but que d'entretenir la faiblesse de la « Porte et de la rendre incapable de tout effort politi- « que ou militaire. Sous l'ancien régime, avant la chute « d'Abdul-Hamid, le développement économique et po- « litique de cette puissance était encore trop marqué au « gré des Anglais. Et cependant le despotisme du Sultan « et la « clique » du palais empêchaient le relèvement duce pays. Déjà, il est vrai, des progrès certains au point « de vue militaire se manifestaient sous l'influence des « instructeurs allemands. Ils continuent aujourd'hui ; le « chemin de fer de Bagdad se construit ; quand il sera « terminé, il en résultera pour la Turquie non seule- « ment une amélioration économique, mais aussi une « amélioration politique et militaire. L'Angleterre était « satisfaite du despotisme d'Abdul-Hamid ; elle proies-

« tait au contraire contre le relèvement militaire et le a chemin de ter de Bagdad. Plus il devenait possible à « l'Allemagne de briser, grâce à la Turquie, le cercle « dont l'Angleterre voulait l'entourer et plus en Angle- « terre se posait la question de savoir, si le moment « n'était pas venu d'amputer la Turquie de cette région « où elle pourrait un jour attaquer l'Angleterre ou, du a moins, d'établir dans ces parages un contrôle des «t plus rigoureux (i)»...

(i) D' Paul Rohrbach. Die Bagdadbahn. Berlin 1911, chez Wiegandt et Grieben (G. K. Sarasin). Traduction littéraire de la page i4 à la page 2a. — A la thèse du D r Rohrbach, nous croyons intéressant d'opposer le point de vue anglais, assez bien résumé dans les lignes suivantes, que nous extrayons d'un article de M. Lynch, paru en 1911, dans la c Fortnightly Review * ;

« Il &ufGt d'examiner, dit-il, les principes dont s'inspire la « politique turque à l'heure actuelle pour se rendre compte de la c prédominance de l'influence allemande à Constantinople. u Quels sont, en effet, les principes directeurs de la Turquie ? t Une armée puissante apparaît comme le premier besoin de la « nation. Cette armée est destinée à asservir les Bulgares, les c Grecs, les Arméniens, les Albanais, les Arabes. Les hommes t de fer doivent reconstituer l'unité de l'Empire. Cette concepc tion, qu'est-elle sinon une conception prussienne ? Mais, la « Turquie n'est pas la Prusse et cette politique risque de con- « du ire l'empire ottoman à la ruine, à un protectorat étranger. « Pour refaire son unité, mieux vaudrait, à mon avis, adopter c une toute autre méthode. Sans doute, la conception militaire « que préconise l'Allemagne est bien faite pour flatter la Turquie. <( Elle flatte son orgueil et est conforme à ses goûts, à ses préju- « gés, à ses traditions. Se vouer patiemment à des fins adminisc tratives et économiques élémentaires risque moins de tenter c l'imagination orientale. H y a quelques années, alors que « j'étais en Perse, je me rappelle que le sujet favori des conver-

La thèse pangermaniste : la colonisation de VAsie occidentale. — Ces lignes laissent entendre que les Allemands se défendaient de tout rêve colonisateur. II semble bien cependant que la colonisation de l'Asie ottomane fut le but réel de leurs efforts et beaucoup, parmi les publicistes n'hésitaient pas à en faire l'aveu précis.

« Dans ces régions, écrit Paul Dehn, en parlant de « l'Asie Mineure, il serait facile, par une conquête pàci- « ûque, de créer une nouvelle Allemagne qui offrirait « en grandeur, en population et en richesses à la vieille « Allemagne, le plus solide bastion contre le danger « russe. »

« Créer des colonies et des cultures allemandes en « Turquie, dit de son côté le D r Kaerger, est un plan

« sations des hommes d'Etat du pays était la question de savoir € si la Perse devait ou ne devait pas entrer dans la Triple- « Alliance. La même préoccupation agite aujourd'hui la Turquie. < Sans doute, je n'assimile pas la Turquie à la Perse. Je déclare « cependant que de pareilles visées sont aussi dangereuses pour « l'une que pour l'autre. Ce dont la Turquie aurait besoin avant (c tout est une longue période de tranquillité intérieure, qui serait « employée à l'amélioration de son régime administratif et au « développement de ses ressources naturelles. Pour elle, pas le c sabre, mais plutôt l'école, le prétoire, l'atelier. Voilà vers quels « buts doivent tendre ses efforts. Personne ne l'attaquera tant a qu'elle poursuivra cette tâche. Personne ne permettra qu'on 4 l'attaque. Mais, dans ses relations politiques, elle doit rester « neutre, elle doit observer une neutralité absolue et permanente « entre les deux grands groupes politiques de l'Europe. C'est o pour elle, le meilleur moyen de subsister et de vivre... 9 F.-B. Lynctt. Le chemin de fer de Bagdad, dans « The Fortnightly Review », N° du i er mars 1911, p. 375-386. Traduction littéraire de la page 382

« qui, en dehors de ses conséquences pour la politique « et le trafic universels, a une importance particulière « pour le pangermanisme. »

Le Maréchal, Pacha von der Glotz lui-même, prévoit la possibilité de la colonisation : « A la fin de son règne, « dit-il, Habdul-Hamid s'était entretenu avec moi de cette « question. Son intention était bien de laisser les Ailece mands s'établir de chaque côté du chemin de fer de « Bagdad... Le Sultan parlait sérieusement. Ce qu'il « disait, il le pensait, (i)»

• L'expansion allemande, la plus grande Allemagne, la radiation pangermaniste, voilà le mouvement.

Aussi bien, dès leur arrivée en Anatolie, les Allemands ont essayé de coloniser le pays. Grothe nous montre, dans une étude très documentée, l'avenir réservé au chemin de fer anatolien au point de vue de la colonisation : « Déjà, dit-il, dans les environs immédiats de « la ligne et tout autour des stations, nos ingénieurs ont « bien amélioré les cultures, en ont introduit de nou- « velles et leurs eflorts commencent à être récompen- « ses. (2) »

L'effort allemand n'échappait pas d'ailleurs, à nos représentants et, en 1899, on trouve dans le rapport de M. Guillois notamment, les remarques suivantes : « On « sait que la société du chemin de fer ottoman d' Anatolie

(1) Baron von der Goltz. Anatolische Ausfluge, Berlin 1897, Schale et Grund.

(a) Grothe (L. H.). Deutsche Kulturwission in Kleiwasieu- Deut. Geogr. Blatter, XXII, 1899, p. i53 à 169.

« avait décidé d'établir en annexe à son exploitation « un service d'agriculture, qui sous la direction d'un « ingénieur agronome, chercherait les moyens d'aider « les habitants des pays traversés par la voie ferrée à « tirer le meilleur parti de leur sol . . . Non contents de « donner aux riverains de la ligne, un conseiller pour « la mise en valeur de leurs terres, les allemands se « font leurs banquiers ; ils leurs fournissent aussi des « instruments de travail (charrues en acier, herses, « machines à couper et à battre le blé) dont les indigè- « nés leur remboursent peu à peu le coût. Us fournjs- « sent enûn dans les mêmes conditions le blé pour l'en- « semencement et les germes de pommes de terre, légu- « me dont ils ont, pour ainsi dire, introduit la culture « en Anatolie. Partout, ils rencontrent la plus grande « confiance dans la population... Il y a dans cette « manière de procéder, un ensemble de faits que je « crois intéressant de signaler (i) ».

L' Anatolie toutefois, ne suffisait pas aux ambitions germaniques. La Babylonie, « la terre la plus riche du passé », pouvait devenir le champ de colonisation « le plus rémunérateur du présent ». Et c'est vers ces plaines fertiles vers les terres d'alluvion de l'Euphrate et du Tigre que l'orientaliste allemand, Aloys Sprenger, attirait l'attention de ses compatriotes : « Là disait-il, pas « de forêts vierges à défricher, pas de difficultés natu- « relies à vaincre, mais seulement à gratter la terre, à

(i) Rapports commerciaux des agents diplomatiques et consulaires. Annexe au Moniteur officiel du Commerce du 16 mai

« semer et à récolter. L'orient est Le seul territoire du <c monde, qui n'ait pas encore été accaparé par une gran- <( de puissance. C'est cependant le plus beau champ de « colonisation. Si l'Allemagne ne manque pas l'occa- « sion, et s'en saisit avant que le cosaques étendent la «c main de ce côté là, elle aura dans le partage du monde « acquis la meilleure part (i) ».

Grothe, Sachau, von Oppenheim soutenaient la même thèse dans des ouvrages qui connurent le succès. Nous ne croyons pouvoir mieux faire que de rapporter les propres paroles du D r Grothe : « Puisse le nouveau « siècle, écrivait-il en 1902, ne pas se terminer avant « que ne soit avantageusement réglée la question de « Mésopotamie, de manière que, près des villages aile- « mands, des charrues allemandes et des bêches aile- <* mandes puissent faire leur œuvre ; que dans les plai- <* nés voisines du Tigre et de l'Ëuphrate, des mains « allemandes puissent faire naître des champs de blé « aussi riches que ceux de la Russie du Sud ; que des « vignobles allemands puissent couvrir les vallées des « nombreuses rivières qui descendent du Taurus, pour « le plus grand avantage du bien-être économique de la « Turquie et de notre propre développement, (a) »

( 1 ) D r Aloys Sprenger. Lo Babylonie. Heidelberg.

(a) D r Grothe : Die Bagdadbahn. Gedanken zur Kolonisation Mesopotamiens. Munich, 190a, chez Lehman n. — Il n'est pas sans intérêt de transcrire également les appréciations que la concession définitive de la ligne inspirait en 1899 à < l'Union Pangermanique » :

« Le chemin de fer allemand de Bagdad. « A bon droit, disaitc elle, nous pourrions désigner sous ce titre la concession du

D'abord indécis, mais peu à peu précisés avec une netteté aussi brutale, de tels desseins devaient éveiller l'attention des puissances déjà installées en Asie

c chemin de fer récemment faite par le Sultan, bien qu'un (( groupe de financiers français y participent pour 4<> o/o. ^ a « Banque allemande (Deutsche Bank) de Berlin est à la tête de « l'affaire. On sait qu'elle administre financièrement les chemins « de fer d'Anatolie et qu'elle leur a assuré un développement « économique et politique considérable.

« L'idée de ce chemin de fer a été conçue par l'intelligence c allemande, des allemands ont fait les études préliminaires, des « allemands ont écarté tous les obstacles, qui en empêchaient t l'exécution et qui étaient très grands. Nous devons d'autant c plus nous réjouir de ce succès que les Russes et les Anglais se « sont ardemment employés à la Corne d'Or, pour empêcher c Paci option du projet allemand...

« Sur une longueur de plus de 3.4oo kilomètres, la ligne tra- « verse des régions qui, jadis, furent le siège d'un commerce « florissant et d'une riche agriculture. Elle établit une nouvelle c communication entre l'Europe et les Indes ; elle rouvre entre (( ces pays lointains, la Syrie et le Levant, la route commerciale « que pratiqua Alexandre le Grand. Ce n'est pas seulement « parce que la construction de ce chemin de fer absorbera 400 d millions de francs que l'industrie allemande trouvera une a source abondante de profit, mais parce qu'il nous mettra à (( portée de territoires riches et vastes, qui nous offriront un « immense débouché...

(( Ainsi, pour l'Empire allemand, abstraction faite des avantau ges économiques, le chemin de fer de Bagdad pourra être plus « tard d'une grande valeur politique. Nous avons donc une « double raison d'être reconnaissants aux hommes, dont l'éner- « gie et l'habileté ont mené cette œuvre à bonne fin. » AlMeutsche Blâtter. Die deutsche Bagdadbahn, 17 décembre 1899.

Cfn pouvait lire aussi, le 18 novembre 1902, dans la c Deutsche Zeitung » :

Mineure. Elles ne pouvaient s'y tromper : En face d'elles, se dressait une rivale, d'autant plus redoutable que son ambition sans bornes semblait trouver une justification dans son développement inouï.

« D'accord avec le Sultan, un jour viendra où nous formerons a le trust de tous les moyens de communication avec la Turquie <( d'Asie par terre et par mer... C'est un des moyens qui nous « permettront de faire de ce pays une province allemande, »

« L'idée n'était pas nouvelle. Sept années plutôt, a J'Alldeutsche Blatter » écrivait déjà : L'intérêt allemand demande que la « Turquie d'Asie soit placée sous le protectorat allemand. Le « plus avantageux serait pour nous l'acquisition en propre de la « Mésopotamie et de la Syrie et l'obtention du protectorat de a VAsie Mineure habitée par les Turcs, » Alldeutsche Blâtter, c 8 décembre 1895, p. 222.

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