Le chemin de fer du Pacifique [microforme]
Je quittai Yokohama le 1% avril 1869, et après un voyage de mer de vingt-quatre jours accompli dans les meilleures conditions à bord du Japan, paquebot de la Pacific Mail Steam Ship Company, je mis pied sur le continent américain, en Californie. En entrant dans la rade, nous avions été croisés par un bateau à vapeur rempli de passagers endimanchés qui se rendaient en partie de plaisir à l’une des îles voisines de San-Francisco, Le temps était superbe, et un soleil resplendissant égayait les costumes à vives couleurs dont les San-Franciscaines aiment à se vêtir. Le vapeur passa tout près de nous, et pendant quelques instans nous pûmes distinguer les figures fraîches et souriantes des passagers. Les musiciens du bord exteutèrent en notre honneur un air populaire de bienvenue, et hommes et femmes nous saluèrent de la main et de la voix, nous jetant un joyeux welcome in California. Tout cela passa comme une vision de bonheur, et me fit songer avec quelque amertume que depuis longues années j'avais été privé de pareils spectacles.
En quittant le Japon pour retourner en Europe, mon intention était
de ne m'arrôter que quelques jours à Sin-Francisco, Je m'étais proposé de jeter un coup d'œil rapide sur la ville et les environs, puis de continuer mon voyage sans plus de retard, En débarquant en Californie, je m'étais confirmé dans cette résolution. San-Francisco n'est pas pour le nouveau-venu d'un aborc agréab'e. Le pays est nu, maussade, poudreux, la ville mal pavée, foit mal entretenue; les maisons d'habitation, les édifices, les hôtels, sont bâtis à la hâte, manquent de caractère, et semblent rivaliser de mauvais goût et de luxe à bon marché; les habitans circulent affairés, courant droit devant eux, indifférens les uns aux autres, se heurtant sans dire gare, se marchant sur les pieds sans demander pardon. Au milieu de gens si pressés et d’allures si promptes, je me sentais mal à l'aise, venant surtout d’un pays où l’on marche lentement, et où l’on trouve encore aujourd’hui des Européens qui croient montrer de la dignité en se faisant suivre, dans les rues de Yokohama, de domestiques armés à pied et à cheval.
Quelques heures sufMirent à changer toutes ces impressions, Mon entrée dans l'hôtel m'avait déjà procuré une agréable diversion : selon l’usage, on m'avait demandé d'inscrire mon nom sur un gros livre placé, pour l'inspection de tout venant, dans le vestibule, qui servait en même temps de salle d'attente; là, étendus sur les bancs et les chaises, se tenaient une vingtaine de Californiens lisant, fumant, chiquant et crachant, et qui n’interrompirent leurs respectives occupations que pour me soumettre pendant quelques instans à un prompt et minutieux examen. On m'avait conduit dans une chambre bien tenue et élégamment meublée, Une jeune servante, tout en disposant mon lit, avait pris à mon égard le rôle d’un juge d'instruction : elle m'avait demandé comment je m'appelaïs, d’où je venais, si je comptais faire un long séjour à l’hôtel et quel était le but de mon voyage, tout cela poliment et de la manière la plus naturelle. Sur ma réponse que je venais du Japon et que j'allais à Paris, elle répliquait qu'elle n'avait, pour son compte, qu'à se louer des voyageurs arrivant de « Pautre côté, » qu’elle en connaissait Iæaucoup qui étaient de parfaits gentlemen (question de pourboire, je suppose, car on esten général généreux sous ce rap port en Chine comme au Japon), et qu'assurément plusieurs de mes compatriotes (elle me traitait en Japonais tout simplement) devaient se la rappeler, Notre conversation se prolongea sur ce ton pendant que je débouclais mes malles, ét je sortis de l’Occidentat Hotel en liant pour aller porter quelques lettres d'introduction dont je m'étais muni en partant de Yokohama.
L'aimable et cordial accueil qu'on me fit partout! « Asseyez-vous donc; gardez votre chapeau, l'on s’enrhume facilement ici; prenez un
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cigare, nous en avons de bons; vouleg-vous accepter un rafraichissement? Voici une table où vous pourrez travailler, si le cœur vous en dit; il faut faire comme chez vous et venir nous voir souvent. Je vous présenterai ce soir à ma femme ; il faut que vous veniez diner chez müi; je vous co iduirai à la campagne où je demeure, et j'irai vous prendre à l'hôtel. » Ce fut partout la même chose : point de gêne, pas la moindre affectation. J'aurais connu ce monde-là depuis dix ans que je n’y aurais pas été plus à l'aise qu'après dix minutes d'entretien, — Voilà des gens par trop aimables, me dis-je, pour que je me prive de leur saciété. — J'aeceptai donc de nombreuses invitations.
En revenant à l'hôte], je passai par Montgommery-strect, la principale rue de San-Francisco. À chaque pas, je m'arrêtais, surpris et charmé du spectacle qui se d‘roulait sous mes yeux. J'arrivais du Japon, je venais de passer cinq années dans une petite colonie où les femmes sont très clair-semées, où les nouveau-venus font sensation et où c’est un cachet de rare distinct'on de s’élever jusqu'à l'élégance. lei quel merveilleux contraste! Tout ce que la civilisation a de plus raffiné sollicitait mon étonnement : à chaque instant, je me trouvais en présence d'une nouvelle et fastueuse toilette; les costumes les plus élégans, les modes les plus extravagantes , se croisaient; les plus jolivs figures attiraient mes regards. J'ai revu les grandes cités de l'Europe depuis que j'ai quitté San-Francisco; mais nulle part je n'ai retrouvé taut de beauté, d'élégance et de charme que chez les femmes de la capitale de la Califoruie,
Les hommes sont Join d'approcher, comme types, de leurs belles compagnes. Celles-ci, vêtues des étolfes les plus riches, finement chaussées et gantées, le t'int clair, les yeux brillans et les mouvemens pleins d'une grâce libre et attrayante, ont tout à fait grand air. La tenue des hommes est souvent négligée : ils portent des chapeaux mous, des vêtemens poudreux ; ils ont Fair soucieux et fatigué, commun et impétueux ; ils marchent vite, droits et raides, et semblent dire : Je vois mon chemin devant moi, et j'irai jusqu’au bout, quoi qu'il arrive.
La population aisée de San-Francisco se compose presque entièrement de ce que l'on appelle en anglais sel/-made men, et chez nous fils de leurs œuvres. Les fortunes héréditaires n'existent pas dans un état dont la richesse ne date que de quelques années. Ces hommes, pauvres hier, millionnaires aujourd’hui, dépensent la vie et l'argent aussi largement l’une que l’autre. Pauvres, ils travaillent comme des esclaves, et tout travail leur est bon, pourvu qu’il soit bien payé : ils sont employés, mineurs, ouvriers, fermiers, spéculateurs, commissionnaires, Riches, Us aiment le luxe coûteux, les
trotteurs pur-sang achetés de 10 à 50,000 francs, les grandes propriétés qui ne rapportent rien, les maisons de campagne, la table ouverte et les belles femmes des états de l'est et du sud, qui se font habiller à Paris et dont les petites mains ne savent retenir un instant l'or que les maris et les pères y jettent à profusion. Ces femmes de la Californie, — et je ne parle ici que de la haute société, femmes de banquiers, de négocians, de propriétaires, — importées dans le pays comme tout ce qu y représente l'élégance et le luxe, ressemblent à des enfans gâtés dont chaque fantaisie est une loi. Les hommes de leur côté ont l'air d’athlètes sortant de la lutte, mais dédaignant le repos et prêts à rentrer dans l'arène; ils ont la véhémence, le ton brusque et haut, l'aspect rude des gens adonnés à un violent exercice de leurs facultés. Leurs femmes semblent auprès d'eux d’élégans jouets dans les mains de géans. Puis ces femmes ont été élevées dans les meilleurs pensionnats d'Amérique et d’Europe : elles savent le français, l'italien, l'allemand ; elles chantent, elles jouent du piano; il y en a même qui ont des prétentions à la science et qui aiment à causer beaux-arts et littérature, Les hommes ne méprisent pas les jolies choses dont leurs compagnes les entretiennent, cela paraît mêm? les divertir à peu près comme les marionnottes intéressent un flâneur philosophe aux Champs-Élysées; ils prêtent l'oreille en souriant et sans soufler mot. Dans leurs entiens, ce n’est ni de littérature ni de beaux-arts qu'ils s'occupent : la politique et le commerce, voilà leurs thèmes de conversation, et ils en discutent fortement, en connaissance de cause, souvent avec passion. Ils ne se vantent point, comme font les Anglais, d’avoir su le français ou l'allemand lorsqu'ils étaient jeunes. Non, ils n'ont jamais rien su de tout cela, ils n’ont pas eu le temps de l’apprendre, ils se font même une gloire trop facile de leur manque d'éducation; mais ils connaissent bien leur pays, ses richesses, ses ressources, son administration : ils savent ce qu'ils veulent, et ils ont appris à fond e° qu'il est nécessaire de savoir pour agir selon leur volonté. La plupart du temps, leur ambition première est d'amasser une grosse fortune, et souvent ils y réussissent; ils viseraient à autre chose que le succès leur serait encore assuré, car ils ont en eux la volonté simple et droite qui ne s'amoindrit pas en visées mesquines, qui ne veut qu'une chose à la fois, mais qui la veut ardemment. Ajoutez à cela une certaine insensibilité morale, un franc mépris des susceptibilités d'honneur des nations dont les ancêtres étaient des chevalier;, un manque absolu d'expansion, le don si rare de se contente * de sa propre approbation, le talent de parler d'affaires générales et de garder une réserve prudente au sujet des affaires personn-les, et vous aurez, autant qu'il m'a été possible d'en ju-
protable e font un inmmes mmes ans le ssem-— i. Les . mais véhénnés à auprès 2mmes d’Euuntent, ns à la pommes entrexs Mmalysées; rs enupent :
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ger, un portrait assez fidèle du parvenu californien. Ses qualités, très réelles cependant, n’excluent pas chez lui une immense et souvent puérile vanité qu'il se plaît à manifester surtout dans l’étalage d’un luxe de mauvais goût. Ainsi les bons tableaux sont beaucoup plus rares à San-Francisco qu'ils ne devraient l'être dans une ville aussi opulente; quant à la bonne musique, elle en est tout à fait absente. L'école de Dusseldorf avec ses petits bonshommes, qui ressemblent à des photographies enluminées, est en possession d'approvisionner les galeries californiennes ; en musique, on donne volontiers la palme aux Italiens, et l’on ignore de parti-pris les grands maîtres allemands, L'éducation d'art d'un peuple est la plus longue à faire, et l'Amérique me paraît être encore bien arriérée sous ce rapport.
Ma promenade m'avait ramené aux environs de l'hôtel. En jetant un coup d'œil sur ma toilette, je m'aperçus que j'étais couvert de poussière. Le vent souflle à San-Francisco pendant la plus grande partie de l’année; la pluie y est rare, le sol est sablonneux. Il résulte de cet état atmosphérique des nuages de poussière pour ainsi dire en permanence. Les gens du pays y sont habitués; mais les étrangers n’en prennent pas aisément leur parti,
Quoique je vinsse de débarquer, j'avais appris déjà qu'il est inusité et inutile d'en appeler aux garçons de l'hôtel pour se faire servir autre chose qu’à manger et à boire. La réputation des hôtels américains a été surfaite. Ces hôtls sont vastes, mais c’est tout ce que l’on peut en dire. Ils ne sont pas, il s’en faut de beaucoup, aussi bien tenus que les hôtels européens, et l’on y est fort mal servi. On trouve de l’eau, et le soir le gaz allumé dans sa chambre; puis, à certaines heures de la journée, une servante irlandaise apparaît pour faire le lit. Tout le service d'intérieur se borne à ces légers soins. En dehors de cela, il ne faut rien demander aux gens de l'hôtel, qui font la sourde oreille aux coups de sonnette. Ils arrivent quelquefois pour prendre les ordres et se retirent sans les exécuter. Les réclamations au bureau n'ont pas d'effet durable, et le plus simple est encore de ne pas exiger d'être mieux servi que le voisin, Les habitués s’arrangent de manière à n'avoir rien à demander, ou bien ils gagnent à force de pourboires la faveur spéciale d’un domestique qui à cette condition consent à s'occuper d'eux.
La vie d'hôtel est d’un bon marché relatif en comparaison des prix exorbitans auxquels s'élèvent les moindres objets en Am‘rique. On paie à San-Francisco 3 dollars (environ 15 francs) par jour, et pour ce prix l’on est petitement logé et convenablement nourri, Les boissons se comptent à part : une bouteille de vin ordinaire coute de 5 à 10 francs, une bouteille de vin de Champagne 25 francs, une bou-
toille de vin fin de 25 à 60 francs. À la table d'hôte, la plupart des habitués ne boivent que de l'eau glacée, Dans les hôtels de New- York, les prix sont plus élevés que dans ceux de San-Francisco; mais, somme toute, on peut vivre à aussi bon marché dans les grantis hôtels de l'Amérique que dans ceux de Paris.
L'heure du diner approchant, je me rendis, pour avoir mes habits brossés et mes bottes cirées, chez un shocblark: (décrotteur) en plein vent dont j'avais en me promenant remarqué l'enseigne et la chaise, L'homme prit possession de mes pieds comme d'objets entièrement détachés du reste de mon corps, et, les plaçant sur deux petits blocs de bois, il les poussait et tournait au gré de son travail, I cirait des deux mains et très vite, J'allais Ini en fire compliment lorsqu'une large ceinture, couverte de plaques d'argent et qu'il portait par-dessus son tablier, attira mon attention. « Qu'est-ce que cela? » lui demandai-je, Pour toute réponse, il leva en l'air une des deux brosses, et, tout en continuant de travailler de l'autre, il me désigna un écriteau accroché à côté de la chaise, J'y lus que le propriétaire s’intitulait le « champion du monde des cireurs de bottes, » et qu'il provoquait l'univers entier à lui disputer la ceinture qu’il portait, Dan: ce défi d'un genre nouveau pour moi, il proposait de cirer de vingt à cent paires de bottes contre « tout venant » pour une sonme de 50 à 200 dollars. Je compris alors que je n'avais pas affaire à un simple mortel, Quelle que soit l'occupation qu'on ait choisi, il est admirable de pouvoir se proclamer le premier dans son genre. J'offris à ce noble champion des désrotteurs 25 cents (4 franc 25 cent.), prix ordinaire du travail qu'il venait de faire, et je m'éloignai en portant la main à mon chapeau, d'eus la satisfaction de voir que mon salut me fut gravement rendu,
De retour à l'hôtel, je rencontrai un de mes nouveaux amis, qui me donna rendez-vous pour le lendemain au Cliff-house, C'est une espèce de calé-restaurant situé au bord de la mer, à quelques kilomètres de la ville, et fréquenté indistinctement par toutes les classes de la société californienne, mais surtout par les gens de plaisir (the fast people). Mon ami me conduisit chez un loueur de voitures où il paraissait favorablement connu; sa recommandation me valut la promesse d'avoir pour le Erndemain un cheval qui trotterait un mille (4 kilomètre 2/3) en moins de trois minutes, N'ayant pas grande confiance en mon talent d'écuyer pour conduire un cheval si rapide, je demandai quelque peu timidement si la fameuse bête n'avait pas de vice et si elle était douce et tranquille, Le loueur de chevaux me toisa de la tête aux pieds et me répondit d'un ton sévère : « Non, monsieur, mes chevaux n'ont aucun vice, Quant à être tranquille, vous feriez éclater cent chaudières toutes à la fois
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sous le nez de cette bête, qu'elle ne remuerait pas môme un œil pour voir ce qui se passe; c'est le cheval le plus tranquille du monde entier, » Il ne faut pas avair de trop grandes exigences, J'avais vu avant mon dîner le premier cireur de bottes et le cheval le plus tranquille de l'univers, Satis'ait de ne pas avoir perdu ma journée, je m'acheminsi vers la table d'hôte,
On dine, dans les grands hôtels de San-Francisco, de troîs à sept heures; mais l'heure des tables d'hôte est six heures. Les femmes y assistent en toi'ette ce soirée; les hommes, fidèles à leur droît d'agir en toute circonstance à leur guise, restent en costume de ville. La vaste et elle salle à manger de l'Occidental Hotel était reraplie de quarante tables distinctes, Chaque table comptait de huit à dix couverts. Cette disposition a sur celle de nos grandes tables d'hôte l'avantage de permettre à chaque convive de choisir sa compagaie et de cfier avec elle en partie séparée, Je m'assis auprès de mes compagnons de voyage à une table qui occupait le centre de la salle. Nous nous communiquâämes nos impressions de la journée, et ous tombâmes tous d'accord que San-Francisco était une ville fort attrayante, que ses hobitans étaient généreux et hospitaliers, ses femmes charmantes, et qu'il ne fallait pas penser à quitter un séjour si agréable aussi vite que nous l'avions projeté en débarquant du Japan.
Quoique la salle à manger contint ce soir-là de cent cinquante à deux cents convives, ce fut notre petite table qui eut l'honneur d’attirer l'attention générale, Tout le monde savait que nous arrivions du Japon et de la Chine, et il n’en fallait pas davantage pour éveiller la curiosité, Les hommes nous jetèrent un froid coup d'œil, les coudes appuyés sur la table; mais leur examen ne fut pas de longue durée. Nous ne leur offrions rien de particulier, et en nous regardant ils ne srivaient que leur coutume de chercher l'inconnu
de préférence au connu. L'attention des femmes me frappa davan-
tage par là manière singulière dont elle se manifestait. Elles nous étudiaient en détail, l’un après l’autre, et cela avec le même sangfroid, avec la mème absence d’effronterie où de modestie qu’elles auraient mis à examiner un meuble ou un tableau, Il n’y avait rien de provoquant dans le franc regard de ces beaux veux limpides, rien qui invitât à un sourire d'intelligence, ou qui excitât un mouvement de vanité; mais il n’y avait rien non plus de cette pudique réserve que nous considérons comme le principal charme de la jeune femme et de la jeune fille,
Le repas fini, un aimable Californien, M. V... S..., me proposa d'aller au théâtre, « Nous avons ici deux espèces de spectacles, me dit-il, les décens et ceux qui ne le sont pas. Sans doute il vous
paraîtra intéressant de comparer les uns et les autres. Je vous conscille de commencer par le Théâtre-Olympique et la Bella Union, deux salles que la bonne société ne fréquente guère et où les honnêtes femmes ne mettent jamais les pieds. Vous irez un autre soir à notre théâtre sérieux, le Californien, où l'on ne joue aujourd'hui que d'ennuyeuses pièces, » Je n'avais rien à objecter contre ce programme, et nous partimes en nombreuse compagnie, composée presque exclusivement de nouveaux débarqués du Japan.
Dans les pays où les gouvernemens ont pris en main la défense de la morale publique, des théâtres comme l'Olympique et la Bella Union de San-Francisco ne pourraient s'ouvrir deux jours de suite. Les costumes des actrices, leurs façons d'être, les paroles des pièces qu'elles jouent, dépassent de beaucoup en licence tout ee que l'on voit et entend de plus risqué sur nos scènes inférieures. Le raisonnement des Américains sur ce sujet scabreux est très simple, « C'est un spectacle immoral, nous en convenons; mais c’est affaire aux gens moraux de n'y point venir, s'ils ne veulent pas être choqués. Quant aux habitués, ils n'ont pas grand’chose à y apprendre, et il faudrait des sujets plus révoltans pour froisser leur sensibilité, De tous les amusemens que San-Francisco offre aux hommes de cette classe, ces théâtres-là sont encore, et de beaucoup, les moins dangereux, »
Les « autres amusemens » auxquels mon ami faisait allusion sont ceux qu'on trouve dans les maisons de jeu et les cabarets. La seule mention particulière que méritent ces établissemens, c'est que Île nombre, eu égard à la population de San-Francisco, en est excessif, Les tripots ont été fer és par la loi, mais ils continuent d'exister clandestinement. Ce n°:st qu’en de rares occasions, lorsque le scandale est public, que la police intervient. Ces établissemens, dont le principal se trouve dans la grande rue même de Mo :tgommery, ne sont aujourd'hui fréquentés que par des hommes qui n’ont pas de réputation à perdre. Les gentlemen désireux de risquer de l'argent sur une carte se réunissent chez eux ou dans les cabinets particuliers de quelque restaurant en vogue. On y joue, dit-on, fort gros jeu.
À propos des cabarets (public houses), notons en passant qu’ils ont des pratiques du matin au soir. À table, l'Américain se contente souvent d'eau ou de lait glacé. Certes, si on ne le voyait boire que là, on serait tenté de le proclamer l'homme le plus sobre du monde; mais cutre les repas c’est tout autre chose. Avant ou après déjeuner, le matin ou le soir, tout prétexte lui est bon pour aller «prendre un drink, » La qualité de ces boissons varie beaucoup : ce sont des mélanges dans la composition desquels un nombre considérable de liqueurs et d’ingrédiens trouvent leur place. On les appelle un cock-
18 con- Union, s hon- B soir à urd'hui ce proe pres-
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tail, un punch, un cobbler, où d’un autre nom quelconque dont la signification change suivant la localité, A San-Francisco et dans la Californie en général, » ; en consomme en très grande quantité, Dans les états de l'est, 1 est, dit-on, plus sobre, et les hommes d'un âge mûr et qui ont une certaine position à garder n'entrent dans les public houses qu'accidenteilement; mais la population californienne ne se gène en rien, et dans les cabarets de San-Francisco on rencontre à toute heure du jour des représentans de toutes les classes de la société, La boisson favorite des gens du peuple e:t le whiskey, et ce qu'un mineur de la Californie ou de Nevada peut en absorber est incroyable.
Quelques jours après être allé à la Bella Union, mon ami me mena au Théâtre-Californien. La salle est grande et belle; les acteurs restent dans les limites de la médiocrité et ne sont ni bons ni mauva, l'orchestre est détestable, le publie un peu plus bruy int qu’en Europe, mais convenable d’ailleurs. On jouait ce soir-là un drame de Shakspeare et une de ces farces riythologiques dans le genre de celles qui valurent à certains de nos théâtres leurs meilleures recettes, Le publie, j'entends le public d'élite de San-Francisco, ne semblait point choqué d’un programme si bizarrement composé, et applaudissait avec autant de chaleur les vers du poète et les bouffonneries du parodiste,
Je l'ai dit plus haut, et je le répète ici : comme artiste ou plutôt comme appréciateur du beau, l'Américain est assurément fort inférieur à l'Européen. Les beaux-arts n'ont, jusqu'à présent, qu'une page blanche dans l'histoire des États-Unis, et la vanité patriotique des Américains les empêche seule de faire franchement des emprunts à leurs voisins d'outre-mer, plus favorisés qu'eux sous ce rapport. [1 leur arrive parfois d'apporter de leurs excursions en Europe des copies plus ou moins bonnes des tableaux de maîtres anciens ou les productions originales de quelque peintre en vogue; mais il suflit de voir dans quel milieu ils placent ces produits exotiques pour comprendre que le sentiment de l'harmonie fait grandement défaut à l'acquéreur, et qu'il a été guidé dans son choix ou par un avis intéressé ou bien par un simple caprice, D'ailleurs même ces amateurs de parade, qui ont au moins le mérite de reconnaître l'infériorité de leur pays au point de vue des arts, sont chez eux en grande minorité, La plupart des Américains avec lesquels je me suis trouvé en rapport laissaient voir ou confessaient même qu'ils étaient incapables de mesurer la dista ie qui sépare Michel-Ange, Rembrandt et Beethoven du vulgaire des hommes. Les conceptions de ces maîtres demeurent inaccessibles à des intel rences tournées naturellement vers le côté pratique de la vie humaine,
Cette maptitude d'appréciation du beau trouve souvent son expression dass la raillerie et un mépris apparent. Le parvenu tire quelquefois une sorte de gloire de ne savoir rien démèler aux beautés d'une symphonie, et il n'est pas fàâché de raconter que son éducation a éié complétement négligée, qu'il ne doit sa propre grandeur qu’à lui-même. Nul ne lui reprocherait ce travers; ce qu'on ne lui pardonne pas, c'est de vouloir s'en faire, par gloriole patriotique, un titre à l'admiration. Pour moi, je ne le crois pas de bonne foi en pareille matière. I est beaucoup trop fin pour ne pas admettre dans son for intérieur qu'après tout l'Européen à sur lui par-ci par-là quelque supériorité incontestable; le diflicile est de l'avouer à un homme sur lequel il sait avoir, sous tant d'autres rapports, d'immenses avantages. N'est-il pas libre, n'est-il pas intelligent, hardi, fort, citoyen de la plus jeune, de la plus riche des grandes nations modernes? Qu'aurait-il à envier aux antiques civilisations de l'Occident? Un vieillard aussi a mainte supériorité incontestable sur un jeuue homme; la jeunesse pourtant, avec et malgré tous ses défauts, est encore ce qu'il y a de plus enviable au monde.
Il me reste à dire-quelques mots de San-Francisco et de ses environs. La ville est bâtie régulièrement et sur un plan qui prouve que les premicrs colons avaient pressenti d'importance qu'elle devait prendre un jour dans le commerce du monde, Les rues sont larges, garuies de trottoirs, tirces au cordeau, et se coupent à angles droits, L'éclairage au gaz est d’un usage général, On voit à San-Francisco de grandes maisons d'habitation construites en pierre de taille et qui doivent avoir coûté des sommes énormes au prix où la main-d'œuvre s'est maintenue en Californie; on voit aussi des magasins luxueusement décorés et de jolies villas, résidences particulières des riches marchands qui ont leurs bureaux au centre de la ville, dans Montgommery-street, Californian-street, etc. Les églises et chapelles, consacrées au culte d'un grand nombre de congrégations, ne manquent pas. La synagogue juive est une des plus vastes du monde; mais toute cette architecture est banale, et aucun édifice ne mérite de l'étranger une attention particulière.
Des voies ferrées sillonnent la ville dans tous les sens, et pour quelques cents on se rend en omnibus américain d'un bout de San- Francisco à l'autre. L'omnibus.est peut-être la seule chose vraiment bon marché que j'aie trouvée en Californie, Une simple course de fiacre se paie de 42 à 25 fancs, et, si le cocher croit s'apercevoir qu'il a affaire à un étranger, il n'hésitera point à exiger le double ou le triple de ce qui lui est dû. La police des rues est mal faite; l'administration municipale laisse beaucoup à désirer, Les Californiens auxquels on en fait l'observation répondent volontiers : « La
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Les environs de San-Francisco sont arides et tristes, et n’offrent aucun attrait au promeneur. Sur les bords de la mer cependant, le paysage revêt en certains endroits un caractère de grandeur sauvage et menaçante, De noirs rochers plongent à pie dans les flots écumans, qui se ruent avec un bruit effroyable sur les brisans formés par les débris de quelques îlots dispersés irrégulièrement le long de la côte. En face de Cliff-house, dont j'ai parlé plus haut, il y a deux écueils battus et souvent submergés par les flots, et qui servent de refuge à de nombreux troupeaux d'énormes lions de mer. Une loi spéciale de l’état protége ces animaux contre les chasseurs. Ils s'aventurent si près du rivage que l’on distingue à l'œil nu chaque mouvement de leurs croupes luisantes et difformes, et leurs hurlemens lugubres se font entendre jour et nuit malgré l'intense clameur soulevée par la grande voix de l'Océan.
À quelques journées de marche de San-Francisco, dans le voisinage des hautes chaînes de montagnes, le paysage californien prend un caractère d'incomparable grandeur. La beauté de la vallée de Yosémité frappe d'admiration le voyageur. Les grands arbres (big rees), qui dans l'été forment un but fréquent d'excursion et dont un spécimen se trouve au Palais de Cristal de Londres, atteignent la hauteur de la flèche de Strasbourg. L'arbre, une espèce de cèdre, est appelé en Amérique Washkéngtonia, et nulle autre part au monde on n'a rencontré le pareil.
Je devais enfin penser à me rapprocher davantage de l’Europe, but de mon voyage, et à quitter San-Francisco, où la plus agréable des sociétés m'avait retenu bien au-delà de mes intentions, Les journaux annonçaient d'ailleurs que le chemin de fer Central et le chemin de l'Union du Pacifique avancaient rapidement leurs travaux, que bientôt ils allaient se joindre, et que la plus longue ligne ferrée qui existe au monde, réunissant l’est à l'ouest de l'Amérique, San-Francisco à New-York, l'Océan-Pacifique à l'Océan-Atlantique allait être inaugurée d’un jour à l'autre, Puisque je me trouvais en Cali'ornie en un moment si propice, je me promis d’rssister à un événement dont la portée au point de vue politique, commercial et civiisateur dépasse mème les calculs de l'exagération américaine,
Je fixai, de concert avec quatre de mes compagnons de voyage, mor: départ pour le lundi 10 mai 1869, jour où le premier train direct devait partir de San-Francisco, où plutôt de Sacranento, pour New-York, Mes préparatifs de départ furent bientôt t:rminés, À ce
sujet, j'eus encore le plaisir de faire, en la personne d'un des principaux tailleurs de San-Francisco, une connaissance essentiellement américaine, Présenté par un ami californien au chef d’un grand établissement où je m'étais rendu pour me procurer quelques articles de toilette, il me fallut d’abord, bon gré mal gré, entrer dans des détails circonstanciés sur la situation politique du Japon. Mes récits ayant obtenu l’approbation du maître de céans, il poussa la bonté jusqu’à nous offrir un verre d’excellent whiskey que nous vidâmes, lui à mon heureux voyage, et moi à la prospérité du commerce californien en général et du sien en particulier. En passant, et comme on offrirait par exemple un cigare au milieu d’une conversation, on m'apporta les vêtemens que j'avais demandés, et le prix excessif en fut négligemment indiqué et encaissé. Nous nous séparâmes en échangeant de cordiales poignées de main; je reçus en même temps du maître tailleur la satisfaisante assurance qu’il avait été heureux de faire ma connaissance, et qu’il comptait sur ma visite à mon retour dans le pays. — « C’est un particulier, dit mon ami en riant beaucoup de ma figure étonnée, qui a su se faire une belle fortune et qui s’est retiré des affaires. Ayant beaucoup d'activité dans l’esprit et ne voulant pas encore se reposer, il consacre ses loisirs à surveiller la confection de vêtemens, de chemises et de cravates; comme il lui serait impossible d’user et de garder pour lui tout ce qu'une vingtaine d'ouvriers travaillant jour et nuit lui fabriquent, il à la complaisance de céder le surplus de sa garderobe, moyennant un bénéfice raisonnable, à des amis qui, comme vous, lui ont été dûment présentés, » — « Et pourquoi, demandai-je, l’appelez-vous colonel? — Cela, je n’en sais rien, répondit mon ami; mais, s’ilen à pris le titre, vous pouvez être assuré qu’il y a un droit incontestable, car il est homme à exiger ce qui lui est dù sans aller pourtant audelà. »
C'est un fait avéré que l'on rencontr. dans l'Amérique du Nord un très grand nombre d'hommes titrés ou qualifiés. Cette singularité, choquante parmi des républicains, s'explique en partie par les changemens fréquens et périodiques qui s’opèrent dans le personnel de l’administration et du gouvernement du pays. A l’avénement de chaque président, on voit, pour ainsi dire, disparaitre toute une série de hauts fonctionnaires : £ nouvel élu amène avec lui une armée d'hommes nouveaux, d'autant plus avides de tous les priviléges du pouvoir qu’ils savent d'avance combien est limitée la durée de leur triomphe, Ces dignitaires éphémères, en rentrant à leur tour dans la vie privée, conservent souvent la qualité attachée à la fonction qu’ils ont exercée, En outre les administrateurs ou directeurs de sociétés particulières n'hésitent point de leur côté à s’affubler en public du
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titre dont leurs actionnaires ou commettans les ont honorés, et le premier venu, placé à la tête d'une compagnie quelconque, se croit autant de droits au titre de président que le général Grant lui-même.
Cette prétention de se faire appeler général, colonel, président, gouverneur, juge, s'accorde mal avec les principes démocratiques
es citoyens de la grande république; cependant, puisque ce n’est après tout qu’une manifestation différente du même sentiment de vanité qui fait commettre en Europe à des hommes d’ailleurs fort honorables des petitesses ayant pour objet la faveur d'obtenir un ruban, une particule ou un costume, il ne nous siérait guère de jeter la pierre aux chasseurs de titres creux américains,
Dans la soirée du 7 mai, je me rendis au Théâtre-Californien pour y voir rassemblé une dernière fois le monde élégant de San-Francisco. Pendant un entr’acte, la toile se releva, et l’un des acteurs s'approcha de la rampe en habit noir et en cravate blanche. On l’applaudit avant qu’il eût ouvert la bouche. « Messieurs et mesdames, dit-il lorsque le silence se fut rétabli, la direction du Théâtre- Californien vient de recevoir une dépêche télégraphique de l’extrémité du chemin de fer central annonçant que le dernier rail, celui qui unira le Central à l'Union et qui complétera le Grand-Pacifique National, sera posé demain à midi. » L'orateur n'en dit pas davantage, des applaudissemens enthousiastes lui coupèrent la parole. Il remercia le public comme si ces marques d'approbation lui étaient personnelles, et se retira rayonnant de satisfaction. Il fut rappelé jusqu’à trois fois et finalement couvert de fleurs destinées sans doute à une chanteuse qui devait paraître dans une autre pièce,
Le lendemain, samedi 8 mai, tout San-Francisco était en rumeur. On allait célébrer l'achèvement de ce que, dans ces jours d’enthousiasme, on n’appela plus que la grande œuvre, c’est-à-dire la jonction du chemin de fer Gentral et de l’Union du Pacifique. Cette célébration, qui eut lieu en même temps dans toute la Californie, était cependant un peu prématurée. Le travail, il est vrai, en tant qu'ilne regardait que les Californiens, était en quelque sorte terminé. Les dépêches télégraphiques annonçaient qu’à midi précis on poserait à Promotory-Point le dernier rail sur la dernière traverse du Central- Pacifique; mais d’un autre côté les travaux du chemin de l'Union n'avaient pas marché, depuis une semaine, avec l’extravagante vitesse que les Californiens, fiévreusement surexcités, avaient imprimée aux leurs, Les wnionistes, dont le siége principal était à Ghicago et le point de départ à Omaha, ne devaient atteindre que deux jours plus tard le point de jonction. Il aurait été plus juste de ne célébrer l'achèvement de l’œuvre que ce jour-là, le 10 mai; mais les Californiens avaient fait leur siège : la fermeture des banques et ate-