TOME LXXXIVs
liers avait été annoncée, on avait réglé l'ordre des processions, rédigé les discours, préparé les banquets, tout était prèt pour le 8, et, impatiens comme des enfans, les habitans de San-Francisco ne se souciaient pas d'attendre, même quarante-huit heures, que leurs rivaux fussent comme eux arrivés au point d'embranchement.
La ville était donc ce jour-là en grande fête : les maisons étaient garnies de drapeaux, les navires pavoisis de haut en bas; un salut de cent coups de canon fut tiré; les rues étaient encombrées d'une foule endimanchée ; de nombreux cortéges, forms par les membres des associations ou corps de métiers, francs-macons, gymnastes, volontaires, mécaniciens, pompiers, se succédaient sans interruption. Les pompiers eurent la palme, peut-être parce qu'ils firent le plus de tapage. Ils promenaient une ving'aine de pompes à vapeur trainées par de magnifiques attelages à quatre chevaux, et c'était parmi les machinistes à qui ferait sifler sa pompe le plus fort et le plus longuement. Ce vacarme ne contribua pas peu à porter l'enthousiasme au comble. Les honneurs de la journée furent cependant pour une locomotive neuve sortant d’un des ateliers de San- Francisco. Elle était placée sur un char tiré par vingt superbes chevaux gris attelés avec de grosses chaînes de fer en cinq rangs de quatre de front chacun. Deux grands gaillards conduisaient cet imposant attelage. Sur la locomotive, un nombre considérable d’ouvriers étaient groupés en costume de travail. C'était d’un grand effet, et la foule applaudissait avec ardeur, Puis venaient des musiciens jouant faux, les ordonnateurs de la fête à cheval, moitié honteux, moitié fiers de servir de point de mire à la curiosité publique, des soldats, des artisans, des membres de la Société philharmonique. Bref, la moitié de la ville figurait dans ce cortige, et l'autre moiié se pressait sur son passage. Le soir, il y eut illumination générale.
J'avais assisté avec intérêt à toute la fête; mais ce qui m'amusa plus encore, ce fut d'en lire le compte rendu dans les divers journaux californiens, L'exagération dont le journaliste américain aime à faire preuve est divertissante. Il est difficile de lire un journal sans trouver sujet de rire : quelques rédacteurs excellent surtout à enfiler des phrases creuses et à débiter des mots sonores; il y en a qui pratiquent de préférence le paradoxe, où font étalage d'un grossier cynisme; d'autres enfin écrivent sur un ton d° bouffonnerie pathétique dont !: secret n'existe qu'ea Amériqu?, À l'otcasion de grands événemens nationaux, comme l'inauguration du chemin de fer du Pacifique, tous les journa'istes sont d'accord pour faire parade d’un patriotism: thiâtral qu'ils développent à l'envi dans des articles d'un lyrisme inoui, On manque rarement en pareille cir-
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constance de jeter la pierre « aux vieilles civilisations décrépites de l'Europ?, » ajoutant « qu'il leur aurait fallu des siècles pour accomplir des travaux que quelques fils hardis et entreprenans de la libre Amériqu2 ont mis en quelques mois tout achevés devant les yeux éblouis de l'univers. » On peut lire des phrases de ce genre dans la plupart des journaux américains du 8 au 45 mai 4869. On y peut voir aussi, à propos du chemin de fer, de curieux spécimens de style épistolaire : ec: sont des lettres de félicitations que quelques maires, présidens de chambres de commerce et autres personnages en évidence échangeaient entre eux à cette époque. Tout cela est écrit en pur grlimatias et semble marcher sur des échasses, La simplicité est ce qui fait 2 plus défaut à la pres e américaine,
Gependa it, il faut l'avouer, l'enthousiasme avait dans ces jours-là une sérieuse raison de se mauifester, car une œuvre vraiment grande venait d'être accomplie. La nature et les événemens, — des montagnes supposes inaccessibles et la guerre civile, — s'étaient opposés à d'achèvemnt de l'entreprise; mais l'énergie et l'optimisme, ces brillams apanages de Ja jeunesse et d’un peuple jeune, avaient fini par vaincre tous les obstacles, L'homme, dans le cours des siècles à venir, exécutera sans doute encore d'autres œuvres qui égalront en étendu: et en dépense de force et de courage le chemin du Pacilique; mais le monde n'est pas assez vaste pour donner lieu à des entreprises beaucoup plus grandes, et l'on comprend le sentiment qui inspire à un journaliste de l'Illinois la phrase suivante : « nous ne sonunes pas assez riches pour célébrer l'événement avec autant d'éclat que nos grands voisins de Chicago, mais nous somunes tous plus fiers que nous ne l'éions auparavant d'avoir droit au titre de citoyen des États-Unis, »