‹ Le chemin de la gloireChapitre 1 sur 2 · SAVOIR · texte numérisé non relu

SAVOIR

3 exemplaires sur papier de Chine iN^^ 1^3); 5 exemplaires sur papier du Japon (N<" 4 à 8) ; 30 exemplaires sur papier de Hollande (N»* 9 à 38).

Le rideau se baissa au milieu des applaudissements. Dans la poussière blonde qui montait du plancher jusqu'aux frises, toutes les petites danseuses, avec un cri joyeux, s'élancèrent vers les coulisses, rompant l'ordonnance harmonieuse de leurs quadrilles. Les dernières mesures s'éteignirent à l'orchestre, de l'autre côté de la toile, et au milieu du brouhaha causé par la fin de l'acte, un grand jeune homme brun, aux yeux noirs et au teint pâle, s'avança sur la scène, au-devant de la première chanteuse qui s'en allait en causant avec le ténor.

— Ah! voilà notre auteur... Où étiez-vous donc, cher maître? Je ne vous ai pas vu dans la loge de la direction...

— Non, j'étais dans la salle, avec des amis...

— Ah ! fit la chanteuse dont le regard vacilla un instant, puis se fixa aigu sur le visage du jeune homme.

— Avez-vous été content de nous? demanda le ténor.

— Très content !

Le régisseur de la scène interrompit le colloque :

— Mademoiselle Brillant, vous allez prendre froid

dans les courants d'air... Vous, Fernandez, vous nous mettrez en retard avec votre changement, sans compter que notre cher maître va recevoir un châssis dans le dos... Place au théâtre, je vous en prie.

— Il a raison, dit Eve Brillant avec un sourire. Elle se tourna vers le compositeur :

— Venez-vous dans ma loge, Olivier?

— J'ai deux mots à dire au patron, je vous rejoins dans un instant.

Il conduisit les deux artistes jusqu'à la porte de la scène et pendant qu'ils s'engageaient dans les couloirs, il marcha d'un pas souple et léger vers le cabinet du directeur. Il frappa à la porte, et sans attendre qu'on répondit, il ouvrit, en disant d'une voix chantante :

— On peut entrer ?

— Certainement, fit avec un geste aimable, un vieil homme maigre, aux cheveux blancs, assis devant la tablebureau qui occupait le centre du vaste cabinet garni de meubles portant des partitions, des maquettes de décors, des dessins de costumes, et dans un angle duquel un piano à queue dormait, inofîensif. Le directeur prit un carré de papier devant lui :

— Vous avez vu la recette? Nous avons fait dix-huit mille...

— A la vingtième, ce n'est pas mal î...

— Dites que c'est superbe ! Il est vrai que nous avons Èye Brillant et Fernandez... Ah ! Eve Brillant !. . . Le jour oii elle se décidera à accepter une tournée en Amérique, elle en reviendra cotée la plus grande cantatrice du monde. . . Quelle femme !

— Elle restera à l'Opéra, pour chanter la Vénitienne.. .

— Quand vous l'aurez finie... ah! mon cher Derstal, vous ne travaillez pas. . . Vous vous endormez sur le succès de Erin. . . Vous allez trop dans le monde. . . On vous y attire, c'est bien naturel : vous êtes très gentil garçon, jeune, et a^ous avez beaucoup de talent. . . Mais prenez garde! Après le succès éclatant de votre premier ouvrage, il faut vous affirmer par un succès égal, et votre Vénitienne doit être un triomphe... On vous guette. Vous avez fait des jaloux... Ah ! la réussite est si difficile pour un musicien ! . . . Il y a tant d'appelés et si peu d'élus. . . Et l'attente rend tellement féroces les confrères moins heureux. .. Travaillez, mon ami, travaillez.

Une flamme passa sur le visage de Derstal, il fit un geste brusque et marchant vers le piano sans répondre, il s'assit, préluda avec force, et se tournant vers le directeur d'un air de défi il se mit à chanter. C'était un chant d'amour auquel répondait la lamentation de la Vénitienne qui pleure trahie, pendant que son amant se répand en cris d'extase éperdue. La voix si belle de Derstal, avec sa fougue dramatique, donnait aux caresses du chant d'amour un accent passionné qui formait avec les cris de douleur oppressée de la femme un contraste saisissant. L'accompagnement, rythmant le bruit des rames, le mouvement de la lagune, la furie de la jalousie, et l'enivrement de la tendresse, sous le grand ciel lunaire de la ville endormie, résonnait harmonieux et vibrant. Derstal la tête levée vers le plafond, comme s'il y suivait l'inspiration, les yeux fixes, oubliant le lieu

OÙ il se trouvait, celui devant qui il chantait, se donnait sans réserve. Les derniers accords moururent sous ses doigts, les notes s'éteignirent frémissantes et désolées sur ses lèvres. Et dans le silence impressionnant qui succédait à cette belle explosion de verve, la voix du directeur éclata :

— Bravo, Derstal ! Ah! Bravo! Si tout est de cette force-là, dans la partition, un grand génie nous est né ! Nous allons pouvoir vivre à l'Opéra, sans jouer du Wagner ! Ah ! mon ami, quelle revanche ce serait pour l'école française! Rendez-vous compte que, depuis vingtcinq ans, pas un ouvrage nouveau, vous entendez, pas un, n'a pu être créé chez nous et rester au répertoire. Tous les ouvrages que nous avons exploités ont été créés à l'étranger, et nous sont revenus consacrés par les louanges de l'Europe. Vous seul, le premier, avez réussi. Erin est un grand succès, mais durera-t-il? Je réponds de vous, si la Vénitienne triomphe. Cette foislà, nous aurons tous les atouts dans notre jeu, et fiezvous à moi, je vous mènerai loin !

Le compositeur redevenu très froid regarda le directeur avec une tranquille assurance :

— Je vais commencer mon troisième acte, à l'automne j'aurai fini complètement mon orchestration. Vous pourrez, si vous le voulez, monter l'ouvrage pour le printemps prochain...

— Je vous attends, moi, je suis tout prêt... Et vous aurez la fleur de mes artistes... S'il vous faut des engagements, vous mé le direz... Vous savez comment je traite les auteurs !

— Oui, mon cher, vous êtes un Mécène, dit le'gèrement Derstal. En attendant, faites-moi donc un plaisir : consentez à entendre une partition d'un de mes camarades, garçon du plus grand talent, qui n'a pas eu de chance jusqu'ici, et qui se tue à donner des leçons, quand il a des idées admirables dans la tête.

— Comment s'appelle-t-il votre protégé ?

— Pinchart...

— Ah ! Pinchart?... Pinchart !

Il répéta plusieurs fois ce nom, avec un air de défiance :

— Pinchart ! Pensez-vous qu'on puisse devenir illustre, sous le nom de Pinchart? 11 y a des noms qui ne se prêtent pas à la gloire... Je ne crois pas qu'un homme qui s'appelle Pinchart passionne jamais la foule! Le nom est important pour réussir, très important !

— Bah! Bizet, c'est le nom d'un pigeon. Qui est-ce qui s'en aperçoit dans le rayonnement de Carmen? Entendez Pinchart, allez, croyez-moi. Il a énormément de talent...

— Eh bien ! envoyez-le moi.

Une voix dans le couloir cria :

— On commence le troisième acte...

— Et moi qui avais promis à Eve d'aller la retrouver

dans sa loge.

— Vous lui direz que nous nous sommes occupés de la Vénitienne. Elle vous excusera...

Ils gagnèrent les couloirs où se pressaient les figurants et les choristes. Une banda se rangeait sur la scène, derrière le décor, pour soutenir dans la coulisse

l'effet de la grande marche triomphale. Déjà l'orchestre préludait. Eve Brillant, près d'un portant, sa jupe soutenue par son habilleuse, attendait le moment de son entrée. En voyant paraître Derstal, elle lui fit en souriant un signe de reproche avec son doigt levé. Il s'approcha d'elle et avec une tendre déférence :

— Ah ! ce n'est pas ma faute, Eve, c'est le patron qui m'a retenu. Je lui parlais de Pinchart. ..

— C'est bien! fit-elle vivement, je suis contente que vous vous soyez occupé de ce brave garçon. Mais vous verrai-je ce soir?

— Sans doute! Je vous attendrai dans votre voiture après la représentation...

— Bon! Oii allez-vous, maintenant?

— Dans la salle pour vous applaudir.

— Où serez-vous?

— Dans la loge entre-colonnes de droite...

— Ah! avec les Brandon?

Elle l'observait en prononçant ce nom. 11 eut un air détaché :

— Oui. Vous savez que ces Américains ont de grandes prétentions artistiques. Au fond, ce sont des sauvages qui ne connaissent rien à rien, mais qui veulent mettre leurs goûts en harmonie avec leur fortune... Ils m'ont fait beaucoup d'avances tout l'hiver... Je n'ai pu refuser de me montrer, pendant une heure, dans leur loge... Ils y attachaient une importance extrême...

— Vous avez très bien fait! Mais allez-vous-en, voici mon entrée... A tout à l'heure.

Elle lui adressa un caressant sourire, et composant son

visage, elle enleva la gaze qui lui enveloppait le cou, donna un coup de pied dans sa traîne pour la mettre en place, et s'avança en scène. Derstal fredonnant, se glissa au travers des instrumentistes, gagna le passage qui conduit a la salle, fit un amical bonsoir au garçon de bureau charge' du contrôle des entrées dans le corridor du rez-de-chaussée. Il monta vivement aux. premières, et pénétra dans la loge de 31""® Brandon au moment où Eve Brillant attaquait son air.

Le richissime américain, debout à l'entrée du salon, fit passer le jeune compositeur vers lequel se retournèrent avec des airs extasiés, M'"^ et M'^^ Brandon, qui seules occupaient le devant de la loge. La mère et la fille décolletées, presque aussi jeunes l'une que l'autre, fort jolies et très bien mises, attiraient, sans en être troublées, l'attention de toute la salle. L'effet de curiosité que produisait habituellement leur immense fortune se trouvait, ce soir-là, doublé par la présence, dans leur loge, du compositeur dCErin. La figure bien connue de Derstal, déjà popularisée par les portraits des journaux illustrés et les photographies des vitrines, avait été, dès son apparition, le but de toutes les lorgnettes. Les gens informés avaient chuchoté : a Derstal est là », et cette annonce s'était répandue, mettant en émoi les spectateurs avides de connaître celui à qui ils devaient leur plaisir.

Flattées par cette manifestation d'intérêt qui dirigeait tous les regards vers elles, M'"^ et M'^^ Brandon avaient trouvé long l'entr'acte pendant lequel Derstal les avait privées de leur jouissance d'amour-propre. Rentrées en

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possession du grand homme, les Américaines oubliaient la musique pour ne s'occuper que de l'auteur, et avec un dédain parfait de ce qui se passait sur la scène, se retournaient souriantes vers Derstal assis au second rang et sefforçant de se dissimuler derrière la colonne. — Vos artistes vous ont retenu? dit M"»^ Brandon. Vous avez manqué la visite de M. Horace Paget, premier secrétaire de notre ambassade, qui aurait été heureux de vous connaître... Avez-vous exprimé à W^^ Brillant, comme je vous en avais prié, toute notre admiration?

— Oui, certes, fit évasivement Derstal qui n'avait pas pensé une minute à s'acquitter de la commission.

— Ecoutez, interrompit M"^ Brandon avec un air de reproche, ce qui se chante en ce moment est merveilleusement beau...

Il y eut un instant de silence dans la loge, pendant lequel Derstal entendit pour la centième fois, depuis que son ouvrage était à l'étude, les harmonies de la marche triomphale qui lui avait coûté tant de peine, qu'il avait tant aimée, et qui maintenant lui donnait la nausée. Il s'efforça de songer à autre chose, mais malgré lui les taratata des trompettes en ut lui emplissaient les oreilles. Il se dit avec amertume : Est-ce assez banal et gauche! Et j'ai été satisfait de cette cadence criarde. Ah! je ferais mieux aujourd'hui! Je ne me contenterais pas pour si peu ! Il eut un mouvement de fureur à l'adresse de l'orchestre ; Allons donc! Les tubas sont en retard ! Ah ! L'exécution ! Une fois l'œuvre écrite et livrée au public, il faudrait ne plus jamais l'entendre! Il fut

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tiré de sa méditation irritée par les acclamations enthou-' siastes des deux femmes :

— C'est véritablement sublime !

Derstal, sans répondre, s'effaça derrière la colonne d'un air maussade. Les admirations des deux américaines achevaient déjuger, pour lui, son œuvre. Pour que ces deux exotiques à mentalité primitive et à esthétique simpliste s'extasiassent, il fallait que la vulgarité de sa célèbre marche fût bien certaine. Il pensa : Eve ne m'a jamais dit de bien de ce fragment orchestral. Elle le tolérait, et c'était tout. Il est vrai qu'elle a le goût un peu plus sûr que ces aimables perruches du Missouri.

— Comme cette Eve Brillant est belle ! fit Brandon. Avant qu'elle ait créé votre opéra on ne la connaissait pas !...

Derstal rougit, à cette remarque. Il se tourna vers l'Américain et dit d'un ton tranchant :

— C'est moi qu'on ne connaissait pas, avant qu'elle chantât ma musique... Je lui dois tout, et elle ne me doit rien. Une artiste de sa valeur trouve toujours l'occasion d'un triomphe qui la met en pleine lumière. Tandis qu'un compositeur rencontre bien rarement l'interprète idéale qui décuple la portée de ses idées, en les exprimant avec une autorité divine.

3fme Brandon hocha la tête d'un air approbateur :

— Vous avez le courage de la reconnaissance, cher maître. Vous ne vous illusionnez pas sur la qualité de votre succès. Vous la méconnaissez même. Car ce que vous affirmez de l'influence qu'a pu avoir la cantatrice

sur la réussite de votre œuvre, n'est pas sans un peu d'exagération. Mais il est bien qu'il en soit ainsi. Gela est élégant et joli... N'est-ce pas Suzy?

— Tout à fait joli et élégant, répéta d'un air maussade la jeune fille. Moi, on m'a dit que tout ce que sait Eve Brillant, c'est vous qui le lui avez enseigné. En sortant du Conservatoire, avec un prix, il paraît qu'elle était tout à fait ordinaire. Sa voix même, à présent si belle, était mal posée et sans ampleur... C'est vous qui, d'une élève assez médiocre, avez fait la grande artiste qu'on applaudit ce soir... Du moins, ce sont des connaisseurs qui l'affirment, car pour moi je n'y entends pas grand chose !

— Elle a beaucoup appris, en travaillant avec moi, reprit le compositeur. Elle avait à perfectionner son organe. Elle attaquait mal le son, elle laissait porter sa voix, elle se fatiguait en pure perte. Je lui ai montré à mettre en valeur toutes ses belles qualités. Mais ce que je n'ai pu lui donner, c'est ce qu'elle possédait en propre : son admirable compréhension de la musique, son foyer dramatique, et ce prestige si puissant qui lui livre les auditeurs sans résistance possible et, d'un public nonchalant, fait en quelques instants une réunion de fanatiques. Ah î ce don-là est le plus grand de tous. C'est celui qui assure les triomphes et met sur le front des artistes la couronne souveraine. Eve Brillant n'est qu'au début de sa carrière. Elle est destinée à monter au plus haut du firmament dramatique, parmi les étoiles les plus éclatantes. Nulle femme, dans aucun pays, ni sur aucune scène, ne peut lui être com-

parée actuellement. Les autres ont du talent, mais elle. . . tenez, écoutez-la... Elle a du génie !

La cantatrice jouait et chantait sa scène d'agonie, lorsqu'elle tombe parmi les palmes vertes et les bannières triomphantes, sur le sol d'Erin libérée. On eût pu croire qu'elle avait deviné ce que Derstal venait de dire d'elle. Ses beaux bras levés, dans un geste de grandeur désolée, les yeux au ciel, comme pour remercier du salut de la patrie, elle laissait de sa bouche défaillante tomber les adieux à la vie et à l'amour. Les sanglots vibraient dans son chant inspiré, la douleur y frémissait en même temps que la joie. Et c'était comme si le cœur de la grande artiste s'était brisé réellement, sous les regards des spectateurs bouleversés par l'émotion. Une longue acclamation retentit, une tempête de bravos éclata dans la salle, et pendant un instant la représentation fut interrompue par le déchaînement de l'enthousiasme. Puis l'acte s'acheva dans une ovation prolongée. Les deux femmes se levèrent et gagnèrent le fond de la loge, pour mettre leurs manteaux. Brandon s'empressait auprès de sa fille, Derstal aida M'^'^ Brandon à passer les manches d'une admirable sortie de bal en velours vert garnie de chinchilla.

— Descendez-vous avec nous, cher maître? demanda l'Américaine, désireuse de se montrer, devant tous les spectateurs, en compagnie du jeune compositeur.

— Excusez-moi, Madame, fit Derstal avec un sourire. Mais vous allez vous trouver au milieu de la foule 'des abonnés, et leur curiosité serait un peu gênante pour moi. . . ,

— Pourquoi les privez-vous du plaisir de vous voir, dit M'"^ Brandon avec insistance. Leur admiration irait plus directement à vous. . .

— Peut-être n'ont-ils pas tous votre indulgence, et je risquerais d'entendre critiquer mon œuvre. , .

— Ah! Ce n'est pas cela que vous craignez..., dit gaiement Brandon. Les applaudissements unanimes, qui vous ont chatouillé les oreilles, peuvent vous rassurer... Mais nous savons qu'en France, les grands artistes fuient les ovations... Bonsoir donc... Quand vous reverronsnous?

— Mais jeudi soir, si vous le permettez... Je viendrai un instant dans la soirée.

Derstai salua les deux femmes, serra la main de Brandon, et descendant un des escaliers latéraux, il reprit le passage qui conduit à la scène, traversa les coulisses déjà désertes et livrées aux machinistes, fut salué par le garçon d'accessoires, et s'échappant par l'escalier qui descend à la loge du concierge, il arriva dans la petite cour oii stationnait la voiture d'Eve Brillant. C'était un modeste coupé de louage qui venait, chaque soir qu'elle chantait, la chercher à l'Opéra. Le cocher connaissait bien Derstai. 11 toucha de la main le bord de son chapeau et laissa le jeune homme monter dans la voiture. Au . bout de quelques minutes, des hommes et des femmes commencèrent à sortir dans la cour, causant, s'en allant par groupes, puis le flot des choristes et des figurants, larves ternes des brillants papillons qui avaient évolué sur la scène, s'écoula dans la nuit. Enfin les premiers sujets sortirent, et Eve Brillant, svelte et grande, s'a-

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vança d'un pas rapide. Elle passa la Ute par l'encadrement de la portière et demanda à Derstal :

— A la maison ?

— Sans doute, répondit le jeune homme avec un sourire heureux.

— Chez moi, dit la cantatrice au cocher.

Elle monta vivement, fut reçue dans les bras d'Olivier, et la portière fermée, au moment où la voiture se mettait en mouvement, serrés l'un contre l'autre, avec un soLipir de joie, ils échangèrent un baiser.

Lorsque Olivier Derstal avait rencontré Eve Brillant, pour la première fois, il était bien jeune, bien maigre, bien pâle. 11 enseignait, pour vivre, le contrepoint et l'harmonie, à de jeunes nigauds de la bourgeoisie, qui voulaient se donner l'air artiste, en éditant quelques romances ou quelques valses, que Derstal récrivait avec autant de conscience que de dégoût. L'un de ses élèves, même, fils d'un riche banquier israélite se haussait jusqu'à la confection des ballets pour les Music-Halls, et avait déjà resplendi sur l'affiche des Folies-Bergères et de l'Olympia sous ces titres suggestifs : V amour à travers les âges, et Cocottes et Boockmakers. Derstal vivait de ce triste métier de rebouteur musical. Il couvait patiemment les oeufs de ses élèves, et s'arrangeait pour que les canards qui en sortaient n'eussent pas la voix trop discordante. Entre temps, il écrivait, pour son compte, de charmantes pièces vocales dont il avait formé un recueil édité, gratuitement, chez Lacueil, et qui ne se vendait guère.

Depuis qu'il était revenu de Rome, après ses trois ans

de séjour à la villa Médicis, Derstal avait eu l'occasion de faire la musiaue d'une opérette pour la Gaîté. C'était la notoriété assurée et le loisir de travailler librement, pendant deux ans peut-être. Le compositeur eut la fierté de refuser une besogne qu'il jugeait indigne de lui. Presque sans pain, vêtu d'habits râpés, il travaillait dan-s le silence de l'isolement à la partition d'un drame lyrique, Erin, dont le poème avait été écrit par un de ses camarades, Claude Labarre, débutant dans les lettres et aussi pauvre que lui. L'horizon, pour le musicien, était donc noir et fermé. Il avait vingt-huit ans et toutes les portes auxquelles il frappait restaient obstinément closes. Il avait demandé au ministère des Beaux-Arts à être inscrit sur la liste de présentation des prix de Rome, au choix du directeur de l'Opéra, et cette satisfaction platonique ne lui avait même pas été accordée. Il avait sollicité les directeurs des grands concerts, pour faire admettre par eux une suite orchestrale et s'était heurté au désir des uns de jouer exclusivement du Wagner, à la nécessité pour les autres de jouer du Berlioz, afin de faire recette.

Il avait enfin réussi à obtenir de Colonne qu'il fît exécuter un Scherzo, dont les audaces avaient à ce point étonné l'auditoire, toujours rebelle aux nouveautés et hostile aux inconnus, que des chuts et des sifflets avaient accueilli la fin du morceau. Ce dimanche-là, Olivier Derstal, fiévreux et découragé était rentré chez lui, se demandant s'il ne ferait pas mieux de renoncer à la musique, qui ne lui procurait que des déboires, et de chercher, pendant qu'il était encore jeune, un emploi

qui le ferait vivre et lui assurerait un avenir. Il était donc en proie au plus sombre découragement, doutant de son art et de lui-même, lorsque la confiance et l'ardeur lui furent rendues par l'apparition d'Eve Brillant dans sa vie.

Le recueil de pièces vocales publié par Derstal, était tombé sous les j^eux de la chanteuse, alors engagée à l'Opéra-Comique. Elle cherchait des airs nouveaux pour un concert dans lequel l'éminent pianiste Schéler l\ii avait demandé de chanter. La franchise d'accent et Toriginalité d'écriture du recueil de Derstal l'avaient séduite. Une de ces pièces. Rêve de poète, étudiée par elle, lui paraissait devoir produire beaucoup d'effet. Mais elle voulut avoir sur l'interprétation du morceau les conseils du compositeur. Et, un matin, elle se présenta chez le jeune maître.

Elle était à cette époque aussi obscure que lui-même. Engagée après un concours heureux au Conservatoire, elle avait été confinée dans l'emploi de chanteuse légère. Elle y avait médiocrement réussi. Son tempérament, son intelligence, ses moyens puissants encore mal régies, la rendaient gauche dans des rôles où il ne fallait que de la grâce et de la finesse. Elle s'ignorait elle-même et ne se rendait pas compte des ressources extraordinaires que sa voix contenait en germe. Elle entra chez Derstal timidement, mais fat vite rassurée par l'extrême pauvreté du logis. Elle devina dans le jeune compositeur un compagnon de misère. Elle ne songea plus à être honteuse de son costume acheté tout fait, envoyant la jaquette râpée de Derstal. Le jeune homme, touché

de la démarche laite par la chanteuse, frappé par la fière tournure que mettait cependant si peu en valeur sa mante flottante, fit entrer Eve dans son cabinet et la fit causer avant de se mettre au piano. Il sut ainsi qu'elle vivait avec sa mère, dans un petit appartement du faubourg Poissonnière, et qu'elle était sage. A mesure qu'il l'entendait parler plus librement, il se rendait mieux compte de la grâce de son visage, de la splendeur de sa chevelure blonde. Sa voix richement timbrée, avait dans le médium des notes chaudes où résonnaient les ardeurs de la passion. Il lui dit ;

— Que chantez-vous en ce moment ?

— Philine dans Mignon, et Micaëla dans Cannen.

— Je ne sais si je me trompe, mais c'est Mignon et Carmen que vous me paraissez appelée à chanter... La tessiture des rôles serait peut-être un peu basse pour votre voix. Et encore je ne sais... Voulez-vous me chanter quelques phrases de Carmen?

— Très volontiers...

Il prit dans un meuble la partition deBizet et l'ouvrit d'un doigt rapide. Il choisit le duo du second acte.

« Fuyons tous deux dans la montagne »

Il tenait, lui, la partie de don José. Avec quel accent! Ceux qui l'ont entendu seuls peuvent le comprendre. Les yeux levés vers la jeune femme, il chantait le rôle, comme personne, jamais, ne l'exprima si fortement, depuis que l'auteur est mort. Entraînée par la puissance de cette interprétation, Eve Brillant se livra tout entière, et passionnées, brûlantes, amères, les phrases

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célèbres se de'roulèrent jusqu'à l'explosion finale. Un silence suivit les derniers accords du piano, puis Derstal se tournant vers la chanteuse :

— Je ne m'étais pas trompé. Ils ne comprennent rien h votre nature. Comment Garvalho, qui est un vieux routier, a-t-il pu commettre une pareille erreur ? Et comment ne se rend-il pas compte de la valeur de votre talent ? Ah ! il a peut-être la fortune de son théâtre dans les mains, et il ne s'en doute pas ! Ils sont tous les mêmes. Allez à l'Opéra, ils vous feront chanter Siebel quand vous êtes née pour incarner Marguerite.

Eve se tournant avec un humble sourire vers le compositeur lui demanda :

— C'est donc bien ce que j'ai fait ?

Il hocha la tête et dit nettement :

— Non, ce n'est pas bien ! C'est mal lié, c'est maladroit, mais c'est aussi plein de promesses. Ce n'est pas bien. Mais cela pourrait être bien ! Et tout est là!

Il vit des larmes dans les yeux de la chanteuse, et se mit à rire :

— Ètes-vous si sensible? Parce que j'ai calmé votre enthousiasme, vous pleurez ! Apprenez à supporter les déceptions dont notre vie d'artiste est pleine. Mais occupons-nous de ma mélodie, puisque vous désirez la chanter et que vous êtes venue pour que je vous en indique les intentions.

Il préluda, et chanta lui-même le Rêi^e de poète. Assise près de lui, pâle d'émotion, vibrante à la voix du compositeur, Eve écoutait passionnément. Quand Derstal eut fini, elle soupira:

— Oiio c'est beau ! Mais conuuenl imiter cette peiiViv tion dans Tart de dire 1

— EK bien ! mon enfant, en Uavaillanl ensemble, dit Derslal avec un sourire. .Vllons, h vous. . .

Et pendant deux heures, entremêlant sa letjon de conseils, de réflexions, d'anecdotes, qui mettaient Eve plus h l'aise et lui rendaient la plénitude de ses moyens, il tu chanter la jeune tille. Et toute l'admiration qu'elle i*essentait pour lui. il commençait à l'éprouver pour elle. Pris au pleine de leur commune passion musicale, ils se pénétraient déjh l'un l'autre, en contiance, comme s'ils se connaissaient depuis des années, emportés, oublieux de l'heure, insoucieux de la l'atiicue. heureux de leurs etVorts. Eve la première retrouva la notion du teujps :

— Ah ! mon Dieu ! Déjà midi ! Qu'est-ce que maman va penser?

— Savait-elle que vous deviez venir chez moi?

— Sans doute. Je ne lui cache rien de ce (]ue je fais... Pauvre mère! Elle a bien contiance en moi! D'ailleurs presque toujours malade, elle ne pourrait m'accompagne r.

Elle mettait son manteau, en parlant ainsi. Et le jeune homme admirait sa belle tournure, la richesse de sa taille, et la naturelle distinction de tous ses mouvements. Il demanda :

— Quand est-ce ce concert ? Aurez-vous le temps de revenir travailler le morceau avec moi ?

— Le concert a lieu dans huit jours seulement, à la salle Erard. Je reviendrai donc, puisque vous m'y autorisez. . .

I,K Cil KM IN DK LA CLOIllK <9

— Je VOUS (Ml |)ri('.

— Au rovoir. alors, cl nicrci de Imil, cn'ur.

Il la couduisil jus(ju';i la porlc. sans mh^uc lui avoir pressé lainjiiii. Klle lui adicssa uii souriiMM'l parlil .

De relie soiiv-e où elle clianla le llrDc de pni'tc. dalc la répulaLion d'Kvc^ Hrillaul. (ne .^randc^ dauic. la marquise de ïiarsay-lJoulcuil. ('lail. venue applaudir Schéler (pii Jouail à ses soirées, ci, uiusiciennc cnuscun mée, elle avail (•!(' irapitéc par le sl.yhî el, racceul, avec, lesquels la chanleuse aval! iiilerpri'l/' la pircc de Dcrs tal. Après W. concei'l,. passanl dans le salon où Srli('der recevait les coniplimcnls de ses amis, elle lui avail, dit:

— Oui est donc cette j(;une Icninie, (|ui a chant»! tout à l'heure? Savez-vous qu'(îlle (!st fort int('r(;ssante !

— Certes! (Vest un(* véritahle ai'tiste! Mais elle est là. Voulez-vous, marquise, que je vous la présente?

Eve Brillant amenée h la ^rand»; dame reriit avec une gnice tranquille ses félicitations. Kl le avait vu, dans la salle, Olivier Derstal l'applaudir, et hîs suffrages du maître avaient plus de prix pour elhî, que les louanges de tous ses auditeurs. ('(îpendant la rnanjuise. en habile recruteuse d'artistes, lui disait :

— Je donne des soirées musicales très courues, tous les quinze jours. Je serais très heureuse de vous faire entendre à mes amis, dans ce Rêve de poète que vous chantez si bien... Schéler se fera un plaisir d(î vous accompagner...

— Mais, madame la marquise, peut-être ohtiend rai-je

de l'auteur, M. Olivier Derstal, qu'il me fasse l'honneur de m'accompagner lui-même...

— Ah ! Ce serait tout à fait bien ! Il a beaucoup de talent! Derstal ? Olivier Derstal... J'entends son nom pour la première fois. Et je reçois chez moi, tous les maîtres contemporains... Derstal... *

— Ne cherchez pas, madame la marquise. Il est aussi méconnu que moi...

— Ah ! Mademoiselle, quand vous aurez été entendue par mes amis, dans mon salon, vous serez célèbre, je ne crains pas de le dire... Mon salon classe un artiste...

Avec un sourire protecteur elle quitta Eve Brillant pour Schéler. La chanteuse, au même moment, vit arriver Derstal rayonnant de joie.

Il venait à elle les mains tendues. Elle y plaça les siennes, et avec une émotion qui lui mettait des larmesdans les yeux :

— Vous êtes content ?

11 ne répondit pas. Il la regardait, comme s'il ne l'avait jamais vue et que son visage fût nouveau pour lui. Elle lui paraissait transformée, grandie, ennoblie. Son beau front rayonnait sous les torsades d'or de sa chevelure et ses bras nus, ses épaules blanches avaient* une grâce juvénile et charmante. Enfin il l'attira dans un coin de la salle, et à voix basse :

— Vous m'avez rendu confiance en moi-même. Je désespérais de ces pièces si dédaignées, mais je retrouve, en vous écoutant, mon impression première lorsque je les écrivais. Vous leur avez communiqué la vie.

— Ah ! Il suffisait de les faire entendre pour qu'on

en sentît tout le charme. Mais, jevais les chanter, maintenant, et vous serez connu, applaudi comme vous méritez de l'être... Une grande dame, une amie de Schéler m'a proposé de me faire chanter chez elle... Ce sont vos pièces que je dirai... Il va falloir me les faire travailler... Nous nous servirons l'un l'autre, et si avec mes faibles moyens je puis attirer l'attention sur vous, je vous paierai à peine le service que vous m'avez rendu en m'apprenant à me servir de ma voix.

Ils partirent ensemble. La nuit était froide et claire. De la rue du Mail ils gagnèrent à pied le faubourg Poissonnière lentement, rentrant comme à regret. En eux naissait une émotion qui n'était plus celle de l'art. Ils se serraient plus étroitement au bras l'un de l'autre. A la lueur de la lune ils se regardaient, et les yeux de Derstal, son sourire, faisaient palpiter le cœur d'Eve. Arrivés à la porte de la jeune fille, ils s'arrêtèrent un instant, comme s'ils ne pouvaient se résoudre à se quitter. Ils restaient là, en face l'un de l'autre, sans parler, se tenant les mains. Enfin Derstal dit :

— Allons ! Il faut rentrer... Il est tard... quand vous reverrai-je?

Elle lui répondit, comme étonnée de la question :

— Mais demain, dans quelques heures... Je viendrai travailler...

— A bientôt alors...

Vaguement il tendait les bras, indécis, craignant de l'offenser, désireux cependant de lui affirmer sa tendresse. Avec un radieux sourire, elle se rapprocha de lui, et il sentit son front blanc sous ses lèvres.

La rencontre d'Eve Brillant et d'Olivier Derstal fut comme la conjonction fulgurante de deux astres. Le monde des arts en ressentit rapidement la commotion. Du jour au lendemain, le talent de Derstal, prôné par quelques-uns de ces arbitres du grand monde, qui imposent leur opinion aux snobs de toutes catégories, fût connu et affîrmé. L'insuccès éclatant de son Scherzo, au concert Colonne, lui compta comme un titre de gloire. Il passa pour un novateur que la foule ignorante avait méconnu.

Eve Brillant, dont les salons raffolèrent, autant pour sa beauté et sa grâce parfaites que pour son talent original et puissant, chanta trois dimanches de suite, les mélodies de Derstal chez Lamoureux, avec un succès foudroyant. La Source et le Retour (T Ulysse, firent fureur. Pour trouver l'équivalent d'un engouement pareil il eût fallu remonter à la vogue de Mandolinata de Paladilhe. On voyait les pièces de Derstal sur tous les pianos et l'éditeur, qui avait cru accorder une faveur au musicien en l'éditant gratuitement, sasrnaitune fortune avec son Recueil. 11 en sollicitait un nouveau, prévoj^ant une vente énorme. Il offrit cette fois, des conditions magnifiques.

Derstal vida son tiroir en faveur de ce Mécène. L'aisance, avec la renommée, lui arrivait, et il en profitait avec joie. Il avait été si longtemps pauvre et dédaigné! Eve, voyait, en même temps, son sort changer. Les journaux s'étaient emparés de son nom. Son portrait figurait dans les publications illustrées. Et son directeur, éclairé sur la valeur de sa pensionnaire, la pro-

duisait enfin clans les rôles où son talent pouvait s'affirmer. Elle créa deux ouvrages qui re'ussirent, l'un de Saint-Saëns, l'autre de Massenet. Mais elle attendait avec impatience l'achèvement du drame lyrique de Labarre et Derstal, cette Erin dont le rôle principal semblait avoir été conçu pour elle. Son engagement à l'Opéra- Comique étant arrivé à son terme, des ofïres lui étaient faites par le Directeur de l'Opéra. Elle les écoutait avec réserve, au grand étonnement de Vaucorbeil, qui s'en plaignait au ministère. Mais les bureaux étaient impuissants à forcer M^^^ Brillant à faire ce qui ne lui plaisait pas. Et justement ce qui ne lui plaisait pas c'était d'entrer à l'Opéra, sans la promesse d'y créer l'ouvrage de Derstal. Yaucorbeil répondait par l'ofTre d'un rôle important dans le Tribut de Zamora, de Gounod. Eve attestait qu'elle serait heureuse de concourir à l'exécution d'un chef-d'œuvre du vieux maître. Mais elle exigeait la réception à' Erin. Et là tout se brouillait. Car le Directeur désirait ardemment engager la chanteuse, mais ne voulait pas entendre parler de la partition de Derstal. Il ne consentait même pas à l'entendre. Il disait : — Je refuse de jouer Sigurd ce n'est pas pour jouer Erin. Je serais traîné dans la boue par toute la presse. Erin? Quelle garantie me présente Erin? L'auteur est un faiseur de mélodies. Il a écrit le Rêve de poète. Et puis? Il est prix de Rome? Tout le monde l'est! J'en ai, des prix de Rome, pour diriger mes chœurs et accompagner mes artistes. Que M. Derstal se fasse jouer ailleurs, qu'il ait un grand succès, et après nous v^érrons. Eve Brillant répondit :

— C'est fort bien ! Ce succès, il l'aura.

Elle refusa rengagement qu'on lui offrait, quitta rOpéra-Comique, et le théâtre de Monte-Carlo étant à court de nouveautés et disposé à monter tout de suite Erin, la chanteuse consentit à y donner des représentations. La distribution de l'ouvrage, qui ne devait être joué que trois fois, était splendide. Gayarré dans tout l'éclat de sa renommée chantait le ténor. Dufrichc le baryton, et, pour les personnages de second plan, Derstal avait obtenu des artistes de grande valeur. En face de la mer bleue, sous un climat enchanté, les répétitions à'Erin furent un délice.

Cette musique claire, poétique et passionnée, charmait les interprètes mêmes, qui s'étaient pris d'amour pour l'ouvrage. Pas un désaccord , pas une discordance ne se produisirent, et, déjà, le bruit d'un prochain et grand succès s'était répandu jusque dans la presse, attirant la curiosité de la critique et l'incitant à se déplacer pour venir entendre l'œuvre de cet inconnu. Ceux qui assistèrent à cette soirée se rappellent son éclat triomphal. L'œuvre parut charmante, neuve et pleine de promesses, mais l'interprétation en décupla l'effet. Eve, convaincue que de ses efforts dépendait la gloire de celui qu'elle aimait, se surpassa comme chanteuse et comme tragédienne. Emportée par une inspiration géniale, elle atteignit les suprêmes limites de la beauté. Son succès fut sans précédent. La salle, composée d'étrangers, de viveurs, de malades, fort peu disposés à s'enthousiasmer, ayant des goûts différents, des vues opposées, s'entendirent pour éprouver un égal délire.

Au baisser du rideau, sur le dernier acte, les larmes coulaient, les cris se confondaient, et des hommes debout rappelaient les artistes, demandaient les auteurs, applaudissant avec fureur et sans fin.

Le lendemain, Derstal était célèbre. Les dépêches des journaux annonçaient l'avènement d'un grand musicien français, et s'étonnaient qu'il eût été obligé de s'expatrier pour se faire entendre. Le critique du Temps fit un article sévère pour blâmer l'insouciance, confinant à la mauvaise volonté, des directeurs subventionnés et broda sur le thème connu de la nécessité d'un théâtre lyrique. Puis il termina en demandant comment il se faisait que jyjiie Brillant, après ses succès à l'Opéra-Comique, n'avait pu s'accorder avec la direction de l'Opéra. Ainsi c'étaient toujours les mêmes errements. Les chanteurs français ne trouvaient que dédain. Il n'y avait d'engagements avantageux que pour des artistes venant d'Italie, de Suède ou de Russie.

Le ministre s'émut : il était pris à partie. On se souvenait, aux Beaux-Arts, de l'opposition faite aux désirs d'Eve Brillant de créer l'œuvre de Derstal. L'Opéra, sur ces entrefaites, avait subi un échec immérité avec le Tribut de Zamora. Et Erin, monté à Bruxelles, avait retrouvé à la Monnaie son éclatant succès de Monte- Carlo. Cette fois, toutes les résistances furent brisées. Une nouvelle direction prenait possession de l'Opéra, et offrait au public, comme don de joyeux avènement, l'engagement d'Eve Brillant et la réception à!Erin. Derstal et son amie triomphaient. Mais, à l'Opéra, les meilleures volontés sont lentes à produire leurs effets.

Et deux ans s'écoulèrent avant que l'œuvre attendue avec tant de curiosité parût sur la scène.

La vie de la chanteuse et du compositeur, pendant ce ce temps-là, fut délicieuse. Ils s'aimaient et laissaient couler les jours avec une confiance profonde. Erin, jouée dans toute l'Europe, rapportait de gros droits à son auteur et, par une expansion retentissante, préparait le succès que Paris s'apprêtait à lui faire. Eve chantait le répertoire et perfectionnait son talent, qui prenait une ampleur remarquable. Sa haute distinction avait fait apprécier l'artiste dans la société la plus aristocratique de Paris. Sa liaison avec Derstal était assez discrètement cachée pour qu'elle pût conserver une respectabilité parfaite. Elle passait pour une personne qu'on pouvait recevoir partout. Et cette excellente réputation lui fut d'un secours inappréciable. Sa mère, toujours souffrante, avait accueilli Derstal avec une satisfaction inquiète. Elle se réjouissait du bonheur de sa fille, mais ses habitudes bourgeoises le lui faisaient juger incomplet. Elle dit à sa fille :

— Puisque Olivier t'aime et que tu as pour lui tant d'affection, pourquoi ne vous mariez-vous pas ? La régularité est indispensable à la vie. Une artiste même doit vivre régulièrement. Je ne puis t'accompagner nulle part, puisque je suis malade et qu'il me faut vivre dans mon fauteuil. Un mari serait un bon porterespect pour toi.

Eve répondait avec une assurance tranquille.

— Derstal m'épouserait, si je le voulais, mais je ne le lui demande pas. S'il me l'offrait, je n'accepterais pas.

sans doute, avant longtemps, car je considère que la liberté de la vie est, pour un artiste, une nécessité absolue. Je ne prétends pas que la langueur d'une existence bien réglée soit incompatible avec l'inspiration. Je suis sûre qu'Olivier travaillerait tout autant et tout aussi bien, s'il était mon mari. Ce n'est pas à notre point de vue que je me place pour juger une union entre lui et moi plus nuisible qu'utile, c'est au regard du public. Les spectateurs s'intéressent moins à une artiste mariée, et si, de plus, ils savent quelle est la femme de celui dont elle chante la musique ou joue la pièce, il se produit en eux une sorte de mécontentement, de détachement, qui leur fait paraître la comédie ou la chanteuse moins séduisante. 11 faut que le public aime l'artiste qu'il voit en scène, qu'il la désire, qu'il en rêve. Et comment éprouver ces sentiments pour une femme dont on se dit : son mari est derrière elle, partout, qui la suit des 3'eux , qui l'attend et qui va l'emmener, ce soir , et rentrer avec elle bourgeoisement dans son ménage. Toute la poésie du personnage disparaît à la faveur de ces réflexions, toute la séduction de la femme s'efface. Elle est casée, rangée, popote. Rien à faire, rien à espérer. Et, en un instant, tout le prestige de l'artiste s'évanouit. Je ne veux pas de cela. Si l'on parle de Derstal et de moi, je souhaite que l'on dise : Cet homme est-il heureux! Comment le supplanter? Comment être aussi favorisé que lui? Il faut qu'on me désire, il faut qu'on me poursuive. L'enthousiasme du public est fait d'admiration et d'amour. Je ne renoncerai ni à l'une ni à l'autre. Quant à Derstal, c'est la même chose. Il ne faut

pas qu'on dise de lui : vous savez, il a épousé Eve Brillant. Il est maintenant le mari de la chanteuse. Il ramasse les bouquets, et fait la cuisine des réclames. C'est un homme bouclé dans le mariage. Et, en somme, c'est une déchéance pour lui. Il doit marcher libre dans sa force et dans sa fierté. Sa gloire est à ce prix, et ce n'est pas moi, qui la désire pour lui si complète, qui travaille tous les jours à la consolider et à l'accroître, qui ferai rien pour risquer de l'entamer. Je l'aime peut-être plus pour son génie musical que pour sa grâce personnelle. 11 m'est plus cher intellectuellement que physiquement. J'aimerais mieux renoncer à être à lui que de ne plus chanter sa musique. C'est l'artiste, comprenez-vous, ma mère, que j'aime, ce n'est pas l'homme. Et, s'il faut pour pousser l'artiste au faîte de la gloire, qu'il marche sur moi, je consens de bonne grâce à être foulée aux pieds par lui.

— Tu es folle ! répliquait la mère Brillant. Se sacrifier à un homme, c'est un jeu de dupe. Si tu as le malheur de montrer à Derstal que tu lui es dévouée à ce point-là, il en abusera, et quand tu l'auras bien aidé à monter au pinacle, il te plantera là pour quelque rivale. Donne-lui ta voix, pendant qu'elle est belle, il s'en servira pour faire valoir ses mélodies ou ses opéras. Et du jour où il en trouvera une autre qui fera mieux son affaire, il te causera le chagrin de te voir supplantée par une nouvelle chanteuse qu'il fera triompher sur la scène et dans son cœur. Voilà ce que je te prédis, si tu es si généreuse. Veux-tu m'écouter? Eh bien! Pendant qu'il a besoin de toi, attache-le par de bons liens, régu-

LE CHEMIN DE LA G L 0 lll E 29

liers et solides. Il a del'av^enir, dis-tu? Qu'il en ait donc pour lui et pour toi. Quand tu ne pourras plus chanter, ce sera lui qui travaillera pour toi. Et tu toucheras au moins les intérêts des rentes que tu lui auras faites. Crois-moi, ma fille, ne sois pas ge'ne'reuse avec un homme, ne te fie pas à un artiste. L'homme sera un oublieux, et l'artiste un ingrat!

— Allons ! ma mère, vous rêvez ! Je ne me crois pas obligée à tant de calculs. Je vaux par moi-même. Et j'ai l'orgueil de penser que si Derstal se séparait de moi, il aurait à y perdre assez pour que son intelligence l'en empêche, à défaut de son cœur. Tranquillisez-vous! Ma voix est solide, je suis pleine de courage, et l'avenir nous appartient.

^jme Brillant, dans son fauteuil, hochait la tête avec des airs de doute. Mais comme, après tout, sa fille était fêtée, louangée, admirée, et gagnait beaucoup d'argent, elle n'insistait pas dans la seule crainte de la contrarier. Mais elle n'approuvait pas sa manière de se conduire avec Derstal, et elle n'en augurait rien de bon.

TI

Les premiers effets de la gloire s'e'taient traduits pour Derstal par un très grand nombre d'invitations à dîner. Les maîtresses de maison s'étaient fait une obligation de produire le jeune compositeur devant leurs convives, et, pendant tout un hiver, le musicien &'Erin avait servi à évaluer l'importance des salons où l'on chante. « Nous aurons Derstal, » telle était l'attraction supérieure. Mais Olivier se faisait tirer l'oreille pour accepter les convocations, si aimables fussent-elles, et la seule maison où il ne refusait jamais d'aller était celle de M°'^ de Larsay- Bouteuil. Il n'avait pas oublié l'utile propagande que la marquise mélomane avait faite à Eve Brillant et à luimême. C'était de leur apparition chez elle que dataient tous les doux souvenirs de leur vie favorisée. Elle avait mis passionnément son influence en mouvement afin de leur procurer la notoriété, et, depuis qu'ils étaient arrivés l'un et l'autre au succès, elle triomphait de leur heureuse fortune plus qu'eux-mêmes.

Du reste lorsqu'elle avait dit à Eve que son salçji classait un musicien, elle n'avait pas exagéré. Elle rece-

LE CIIblMIN DE LA GLOIRK 31

vait tout ce qu'il y avait de mieux, comme amateurs, comme professionnels. Les clans les plus divers s'y rencontraient, sans en venir aux nuiins, et les élèves de Gounod y voisinaient avec les dévots de Wagner et les fanatiques de Franck, pour la plus grande curiosité des aristocratiques amis de la marquise. La clef de voûte de son salon, était le redoutable critique Laviion, qui depuis trente ans sapait toutes les illustrations contemporaines, au seul profit des grands musiciens du XVIII® siècle, et sacrifiait tous les chefs d'école modernes sur l'autel de Gluck. Fait sans précédent, Laviron avait pris en gré Olivier Derstal. Il lui témoignait de la bienveillance. On n'entendait pas tomber de ses lèvres, sur le compte du jeune compositeur, les brocards féroces qui avaient désolé tous les musiciens vivants. 11 avait même parlé cVEriJi, dans son feuilleton, avec une certaine condescendance.

Au lieu des négations blasphématoires, avec lesquelles il accueillait toutes les productions nouvelles, il avait écrit sur le compte de Derstal dix lignes qui firent blêmir d'envie toute la section musicale de l'Institut. « Ceci n'est pas rien. Et au milieu du chaos polyphonique que d'impudents manieurs de croches ont eu l'audace de faire succéder aux nobles et pures harmonies des illustres maîtres du siècle passé, Erin brille d'un modeste mais appréciable éclat. Le musicien, qui en a tracé l'ordonnance, a su respecter les traditions du grand art. Son orchestre n'étouffe pas le chant sous un déchaînement forcené de cuivres affolés. Il n'a pas inventé d'instrument nouveau pour ajouter à l'inco-

hérence hurlante de ses devanciers. Par instant, il nous a fait entendre les bois et comme un ressouvenir de l'immortel Weber a rafraîchi notre pensée... »

Après de telles louanges, et si rares, Laviron, pour se dédommager s'était rué sur Massenet et l'avait malmené pendant trois colonnes, sans l'apparence même d'un prétexte, et uniquement pour le plaisir. L'intérêt que le critique manifestait au musicien ne s'était pas borné à en faire l'éloge. Laviron avait pris Derstal en amitié. Le sauvage homme de lettres, qui ne se familiarisait avec personne, traitait le jeune compositeur avec bienveillance. Il causait avec lui, et quand il partait de chez M""® de Larsay, à minuit, très régulièrement, pour rentrer rue de Bab^done où il habitait une vieille maison, il emmenait volontiers son favori, au grand étonnement de ceux qui le connaissaient inabordable jusqu'à l'impolitesse.

Pendant ces promenades nocturnes, à travers le faubourg Saint-Germain, le vieil écrivain appuyé sur le bras du compositeur, se laissait aller à causer familièrement. Il parlait musique, parce que c'était un besoin intellectuel impérieux pour lui, mais il parlait aussi peinture et littérature avec une élévation, un goût, une sensibilité que ne soupçonnaient pas les lecteurs de ses diatribes hebdomadaires. Le fougueux imprécateur se changeait en poète, et Derstal, avec une curiosité charmée, écoutait la parole abondante et colorée de l'homme de lettres livrant à la nuit ses improvisations passionnées. Car il avait de la passion en tout et toujours. Eve Brillant était une de ses adorations. Lui qui avait ravalé

aussi bas que des chanteuses de café-concert, des artistes illustres dans le monde entier et qui- avait fait pleurer de rage des virtuoses blasés sur l'admiration des foules, il avait un culte pour la jeune débutante.

— Vois-tu, mon fils, disait-il à Derstal, c'est la seule qui soit émouvante, même quand elle ne chante pas. Les autres, leur air débité ou leur cri poussé, se figent dans l'indifférence de l'action. Ce qui se passe autour d'elles ne les intéresse plus. Elles sourient stupidement, les bras ballants, ou causent avec leurs camarades, ayant l'air de dire : ma tâche est terminée, je n'ai plus rien à faire en scène. Elle, Eve, elle est l'héroïne même. Elle pleure avec son amant, se réjouit avec son père, triomphe de la victoire, gémit de la défaite. Noble, attachante, animée, vivante enfin ! Ah î que je voudrais lui voir jouer Alceste ou Armide, lui entendre chanter cette musique divine, en prêtant à ces fières créations du génie sa forme splendide et vibrante ! Quelle satisfaction d'art ce serait pour moi. J'en pleurerais de joie.

Et Derstal, au travers des dithyrambes de Laviron, ne tarda pas à deviner que tout l'intérêt que lui portait le critique avait pour cause une secrète tendresse pour Eve Brillant. Ce qu'il chérissait en lui c'était sa maîtresse. Et l'illusion de beauté que sa musique donnait au contempteur de tous les musiciens modernes, c'était le prestige de la chanteuse qui la lui imposait. Il constata, avec une secrète amertume, tout ce qu'il devait à la femme qui l'aimait. 11 se prit à douter de sa valeur propre. Il se demanda si, sur le public entier,

le phénomène produit sur Laviron ne se produisait pas également. Etait-ce donc elle qui paraissait embellir son œuvre, au point de lui prêter par la puissance de son art, une valeur qu'elle ne possédait pas en réalité ? Il rêva de faire chanter ^ri'n par une autre que Eve. Il fut jaloux de son amie, si tendre, si ardemment dévouée à sa fortune. Mais il rougit bientôt de ce mauvais sentiment. Et puis la raison lui commanda de ménager l'amour-propre de la grande artiste à qui il devait tant. Mais déjà il l'aimait moins et, au moment où Eve ne rêvait que la gloire de Derstal, celui-ci commençait à trouver pesante la protection que sa compagne de succès étendait sur lui.

Elle n'avait jamais eu le soupçon des sentiments assez bas qui troublaient l'àme de Derstal. Souriant, cajoleur, avec sa grâce méridionale, le compositeur ne se laissait pas pénétrer facilement. Ce qu'il montrait de sa nature, à la surface, le rendait très sympathique. Il avait la facilité de parole, la légèreté d'esprit, la verve heureuse qui plaisent et valent à ceux qui en font montre, la réputation d'être des gens charmants. Dans un cercle de femmes du monde, Derstal, les yeux rêveurs, parlant musique, pouvait parfaitement donner l'impression d'un artiste inspiré. Il s'entendait admirablement à se poser d»ans le mouvement le plus aA^antageux pour lui. Il était, à ce point de vue, un peu ténor. Mais sa jeunesse et son beau visage brun lui valaient de l'indulgence et il faisait incontestablement de l'effet. Ses confrères disaient : « Il est vraiment un peu cabot. » Mais les gens du monde répondaient :

«Il est tellement distingué qu'on le croirait des nôtres. G'est ce qu'on ne lui pardonne pas. »

Entre temps, Derstal faisait quelques passions parmi les grandes dames qui le patronnaient avec tant de sollicitude. Mais plein de tact, il maintenait leurs ardeurs dans la sphère éthe're'e et platonique des communions musicales. Cela lui facilitait les relations, sans faire de scandale et sans exciter les rancunes. Il était l'ami des maris de ses amoureuses esthétiques, et comme tout se passait en musique, chacun y trouvait son compte et personne n'en était fâché. Laviron disait :

— Ce petit Derstal est étonnant. Il rapporte tout à la musique. Il n'a de véritable excitation qu'au piano. Il ne se monte qu'en chantant. Il n'y a pas de danger qu'il se consume comme Chopin. Une fois le clavier fermé, il redevient aussi froid qu'un glaçon. Tant pis pour celles qui se sont mises au diapason. Après tout, il a Eve Brillant, et s'il la trompait pour ces poupées de salon qui chantent comme des flûtes fêlées, il serait bien ingrat, et surtout bien stupide ! Du reste, il ne tarderait point à en être puni. Car cette admirable créature n'aurait que l'embarras du choix pour se venger, si elle daignait, car tout ce qui a des yeux et des oreilles à Paris est en admiration devant elle.

Et c'était vrai. Depuis qu'elle avait paru triomphante sur la scène, Eve traînait derrière elle un cortège d'adorateurs. Sans parler des quelques hommes auxquels il semble indispensable d'avoir une maîtresse qui fixe tous les regards, et qui sont prêts à lui donner \me fortune en échange de ses faveurs, elle s'attira les hom-

mages des galants les plus qualifiés de Paris. Elle put choisir parmi les protecteurs millionnaires et les séduisants amoureux. L'accueil qu'elle fit aux uns et aux autres fut pareil. Elle aimait Derstal et était bien décidée à rester fidèle à sa gloire. Mais elle ne pouvait empêcher qu'on Taimat, et sa bonne grâce naturelle atténuait si doucement les refus que les prétendants éconduits demeuraient attachés à sa personne et continuaient à célébrer ses mérites.

Parmi les plus épris le vieux duc de Lartigues, et Maurice Perlin, le peintre symboliste^ montraient une A^éritable adoration pour la belle artiste. La finance était représentée par Cantenac, de la maison Florenheim et Gantenac, richissime sportman, qui employait à élever des pur sang ses bénéfices à la Bourse. Gantenac, qui ne croyait qu'à la puissance de l'argent, avait fait à Eve Brillant des offres réelles. Il proposait un hôtel, un grand train de maison, des rentes, assurait le présent et l'avenir. Mais il n'avait pas été plus favorisé que ses concurrents. La chanteuse, avec ses appointements, se trouvait riche. Elle n'avait que des goûts modestes, et ne se sentait pas disposée à vendre sa beauté, sa jeunesse et son talent, à quelque prix que ce fût.

Toutes ces choses-là se savaient. Gantenac ne se privait pas de s'étonner de sa défaite. Il contait qu'il avait apporté à Eve, le premier de l'an, pour ses étrennes, cent billets de mille francs tout neufs, sous une couverture en maroquin du Levant, à son chiffre, et dorés sur tranchpes, sans qu'elle daignât les accepter. Et le duc de Lartigues, « qui avait connu la Malibran », avec une

fougue chevaleresque imposait dans les grands cercles Tadmiration pour Eve Brillant comme un culte artistique. Maurice Perlin se bornait à peindre l'inhumaine sous des aspects légendaires ou célestes. Tantôt en sirène, en elfe ou en vierge botticellienne. La. personnalité de la jeune femme qui aurait pu s'imposer à l'attention publique par la seule puissance de son talent, avait, à la faveur de ces manifestations diverses, pris un relief tout particulier. Eve n'avait rien fait pour encourager cette propagande, indispensable au développement d'une grande réputation d'artiste. Elle l'avait acceptée, passivement. En somme cette notoriété éclatante dont bénéficiait la jeune femme, elle ne la devait qu'à elle-même. Et c'était le juste tribut payé par ses adorateurs et le public, à sa beauté, à sa valeur et à sa sagesse.

La seule personne qui, en dehors de sa mère et de Derstal pût se flatter d'avoir une place dans le cœur d'Eve, était son compatriote, le prix de Rome Pinchart. Alors qu'elle arrivait de Lyon à Paris, pauvre et sans appui, Pinchart, élève du vieux père Réber, qu'il suppléait dans son cours de composition, quoi qu'il ne fût pas plus âgé que les élèves, s'était intéressé à elle et lui avait aplani les difficultés de l'entrée au Conservatoire. Pinchart,aussi laid que Derstal était joli garçon, ayant une voix aussi mauvaise que le compositeur d'Erin en possédait une charmante, semblait voué par le ridicule, qui émanait tout naturellement de sa personne, à être cconduit et bafoué, pendant toute sa vie. Il était de plus si maladivement timide qu'il n'osait pas montrer

à Eve ce qu'il écrivait, et que la jeune femme en était, au bout de plusieurs années, à se demander si Pinchart n'était pas un paresseux invétéré ou un fruit sec lamentable qui se contentait de vivre, matériellement.

Il travaillait cependant, avec passion, entassant les oratorios sur les symphonies, et dépouillait avec une patience dévote les chefs-d'œuvre des grands maîtres du passé. Un soir que, chez Eve, après dîner, Laviron s'était embarqué dans une discussion à propos de Porporaet de Scarlatti, tout naturellement Pinchart s'était mis au piano, et avait joué les pièces sur lesquelles le critique basait son argumentation. Laviron étonné, puis ravi avait insidieusement poussé Pinchart et, pendant deux heures, lui avait fait donner les preuves d'une érudition musicale très rare. Pinchart connaissait toute la musique ancienne, et passait de Rameau à Piccini, de Bach à Roland de Lassus avec une aisance parfaite, ce qui ne l'empêchait pas de connaître les maîtres du commencement du siècle, les Grétry, Boïeldieu, Hérold, Halévy, Auber et tous ceux de la fin, jusqu'à Hervé et Offenbach. Ce garçon modeste, laid, ridicule à force d'être gauche, était un phénomène de mémoire. Laviron pour s'amuser dit :

— J'ai entendu, il y a trois ans, un concerto de Saint - Saëns, dans l'andante duquel il y a une phrase très jolie...

Il la fredonna. Sans hésiter, Pinchart joua le concerto entier. Eve en était saisie, Derstal riait :

— Ce Pinchart c'est un phonographe universel ! Laviron ne riait pas. Il songeait sérieusement à se

servir do Pinchart, pour documenter sa critique, à l'occasion, et aplatir, sans résistance possible, tous ses adversaires, grâce aux inépuisables ressources que possédait le compositeur. Eve dit cependant :

— Mais voyons, Pinchart, vous nous jouez tout ce que nous voulons de la musique des autres... Joueznous maintenant quelque chose de vous...

Pinchart rougit beaucoup et parut accablé d'un noir souci :

— Ah ! ma musique. . . Ma musique ! . . .

— Nen faites-vous pas?

— Si vraiment. A quoi bon la jouer?

— Pour que nous la connaissions.

— Je ne chante pas, vous le savez bien...

— Eh bien! une pièce pour piano...

Il se décida et, après un prélude, il fit entendre une mélodie délicieuse, d'une originalité saisissante et d'une verve extraordinaire. G? que Pinchart jouait ne ressemblait à rien de ce qu'on avait entendu. C'était une danse bizarre, mais d'un rythme exquis, entrecoupée de phrases rêveuses et mélancoliques, puis le mouvement brillant reprenait, pour se fondre de nouveau dans des langueurs pénétrantes. Quand il eut fini, un silence suivit. Les auditeurs restaient sous le charme de cette musique si personnelle et d'une expression si intense. Le compositeur interprétant l'étonnement de ses amis dans le sens de la désapprobation, restait la tête baissée, prêt à s'excuser. Mais Eve vint à lui, les yeux rayonnants de joie :

— Mais, Pinchart, c'est adorable ! Comment, vous

écrivez des pièces pareilles, car je suis sûre que vous en avez beaucoup d'autres, et il faut pour ainsi dire vous violenter pour que vous les fassiez entendre ? Mais, n'est-ce pas, Olivier, c'est ravissant?

— C'est tout à fait bien ! Quel ballet il écrirait ce Pinchart, n'est-ce pas, cher maître ?

— II est vrai que ce petit morceau est d'un joli goût. Vous savez ce que je pense de la musique moderne, n'est-ce pas, mes enfants? Mais réellement, Pinchart, sans pasticher les grands maîtres, a fait œuvre de musicien. Vous êtes, mon cher, un vrai artiste... Je croyais qu'il n'y avait que Derstal... Sacrebleu ! je ne m'en dédis pas : vous êtes deux. Tous les autres sont des savetiers !

Pinchart s'était levé rouge de plaisir, la main tendue vers Derstal. Mais celui-ci inquiet des éloges qu'il entendait adresser à son camarade par le redoutable critique, faisait un retour sur lui-même. Son enthousiasme était déjà tombé. Il accueillit les témoignages affectueux de Pinchart avec froideur. Un ferment de jalousie troublait sa pensée.

— Il faudrait parler, à l'Opéra, de la musique de notre ami, reprit Eve avec chaleur. Ah ! ils ne savent à qui s'adresser pour obtenir un ouvrage qui ait un peu de tenue. On leur rendrait grand service en leur désignant Pinchart.

— Oui, je verrai le directeur des Beaux-Arts, fit Derstal d'un air évasif.

Pinchart, beaucoup moins sensible aux promesses de son camarade, qu'aux louanges d'Eve, se remit au

piano et, plus librement, donna à ses auditeurs les preuves d'une ingéniosité et d'une maîtrise qui promettaient un grand musicien. Cependant, l'été étant arrivé, Eve avait pris son congé et s'était installée à la Celle-Saint-Gloud, dans une petite maison nichée au milieu de la verdure, de la terrasse de laquelle la vue s'étendait sur toute la vallée de la Seine. Derstal, au bout de huit jours était venu la rejoindre, et là une existence délicieuse d'amour tranquille et libre avait commencé pour les deux jeunes gens. C'était la première fois qu'ils ne se quittaient pas, depuis le matin jusqu'au soir, et se pénétraient, sans interruption, de leur pensée intime. Ils partaient, l'après-midi, dans les grands bois qui couvrent les collines et, par les sentiers mystérieux, dans la solitude fraîche des verdures odorantes, ils s'attardaient à rêver, entremêlant leurs espoirs souriants de délicieuses réalités.

Aucun moment de leur vie ne devait être plus heureux. Ils étaient jeunes, aimants, confiants dans l'avenir, et ils se rendaient compte du charme de l'heure présente. Év^e avait refusé les offres qui lui étaient faites par les théâtres de l'étranger, afin de se reposer complètement dans le silence et l'inaction. Elle n'ouvrait pas son piano et ne filait pas un son. On aurait pu croire qu'elle avait perdu sa voix. Quant à Derstal, jamais il ne travailla moins que pendant ce séjour à la campagne. Autrefois, aux heures de misère, il disait avec envie :

— Oh ! s'installer dans un petit coin, riant et paisible, oii les oiseaux seuls se feraient entendre, et là, érrire de la musique ardente, passionnée!

Il était dans le coin le plus paisible et le plus riant, et les oiseaux chanteurs peuplaient le jardin. Mais étendu sur un canapé, la cigarette aux lèvres, Derstal laissait couler les jours sans mettre une note sur le papier, sans feuillcler même le manuscrit de la Vénitienne, dont les cahiers bleus traînaient sur la table. Lorsque Eve se préoccupait de ce farniente si prolongé et le questionnait tendrement sur ses projets de travail, il répondait avec un sourire :

— Ne te tourmente pas, je rumine! C'est là Timpor-

tant, les idées se forment dans mon esprit, et, un beau

matin, elles apparaîtront dans un ordre parfait. Je

n'aurai plus qu'à les développer et ma partition sera

faite.

Forte de ces assurances, Eve n'insistait pas. Elle aveit une foi aveugle dans l'avenir de son amant, et la paresse, qui le retenait des journées entières inactif, lui paraissait le recueillement du génie. Le dimanche, quelques amis de choix venaient passer l'après-midi et dîner. Deux étaient de fondation et ne manquaient jamais. C'étaient Laviron et Pinchart. Le critique passait prendre le musicien rue Papillon, oii il demeurait, au cinquième étage, et, ensemble, par le chemin de fer, ils arrivaient en devisant. On pouvait, dans les sentiers des bois, surprendre Laviron et Pinchart attardés à une dissertation savante sur un maître oublié, et, parmi le silence des vertes futaies, la voix forte du critique faisant l'éloge de la mélodie effrayait les oiseaux.

Un thème favori de Laviron, c'était la vénalité des

LE CIIKMIN DE LA GLOIHE 43

artistes. Il jetait l'anathème sur la corruption des arts, amene'e par l'amour du gain chez les producteurs :

— Un artiste, qui pense à autre chose qu'à cre'erune œuvre parfaite, est condamné à l'avortement. Le de'sir du succès bien re'munéré ruine l'inspiration. 11 faut concevoir dans l'exclusive préoccupation du beau, sinon c'est la pourriture et la honte de la production marchande. L'artiste qui travaille sur commande est plus méprisable qu'un rempailleur de chaises ! La seule poursuite de l'idéal est digne d'un grand esprit. Mais se mettre à la besogne en vue d'un gain, si large et si brillant qu'il soit, c'est une besogne de mercenaire. Il faut marcher à la gloire, et non point à la fortune! L'artiste enrichi est un aigle alourdi, qui ne peut plus ouvrir ses ailes et qui tombe dans la boue!

Derstal et Eve faisaient chorus avec le critique, quand il vaticinait en l'honneur de la gloire. Eve, qui avait sacrifié tous les avantages que l'étranger lui ofïrait pour se consacrer à la carrière française, ne concevait point de sort plus enviable que de réussir à l'Opéra et de s'y faire un grand nom. Derstal, dans l'enivrement de ses premiers succès, conservant encore la simplicité de goûts de sa jeunesse pauvre, n'ambitionnait que la célébrité et ne songeait pas à l'acquérir par d'autres moyens que le travail. Son ardeur à réussir était grande. Il subordonnait sa vie entière au développement de sa carrière artistique. On lui eût donné le choix entre une existence longue mais terne et une destinée courte mais éclatante, il n'eût pas hésité à faire un pacte avec la mort et la gloire. C'était vers

4i LES BATAILLES DE LA VIE

elle qu'il marchait, les regards enflammés et les bras ouverts.

Eve était jalouse quelquefois de la passion avec laquelle Derstal traduisait ses rêves ambitieux. Elle se demandait à laquelle il tenait le plus, de la maîtresse ou de l'espérance. Et, avec un peu d'amertume, elle hésitait à répondre. Elle pensait : m'aime-t-il parce que je le rends heureux, ou bien parce que je satisfais sa chimère artistique ? Est-ce la femme, ou la chanteuse, qu'il serre dans ses bras avec transport? D'où vient mon influence sur lui ? De ma beauté ou de mon talent? N'est-ce pas sa musique qu'il aime encore en moi? Eh! qu'importe, après tout, si mon être pour lui se confond avec mon art, et si c'est doublement qu'il m'adore, grâce à cette alliance de son cœur avec son imagination ?

L'été se passa dans un calme exquis pour Eve. Elle se reposa de ses fatigues de l'hiver. Derstal, qui s'était promis de rapporter sa partition terminée, n'écrivit que quelques fragments de son troisième acte. Mais il débordait de projets et, s'il avait exécuté tout ce qu'il expliquait, décrivait ou ébauchait, en paroles, il fût rentré à Paris avec des matériaux pour toute sa saison. La douceur d'être aimé par cette charmante Eve, la mollesse des jours d'été s'écoulant dans la fraîcheur d'un beau jardin, l'amusement des controverses artistiques avec Laviron et Pinchart occupaient si délicieusement son temps, que l'âpre ardeur au travail, qui l'avait tant aiguillonné autrefois, se calmait et qu'ii jouissait des heures de sa vie heureuse,

comme s'il n'avait pas été sûr qu'il en retrouverait jamais de pareilles.

Eve le caressait, l'aimait, le choyait, trouvant la flânerie de son grand homme toute naturelle, et sûre qu'il suffirait de frapper le terrain fertile de son génie pour en faire jaillir de nouveau, avec abondance, la source de l'inspiration. Elle le tenait là, tout à elle, et elle oubliait avec ravisseme^it, l'artiste pour l'homme qui avait su se faire aimer. Et très sincère, le voyant jeune, charmant, elle se demandait si elle n'aurait pas eu autant d'amour pour Derstal, simple dilettante, et non point créateur incomparable, et si les séductions de sa personne seule n'aurait pas pu lui plaire et l'attacher autant que l'avait fait l'ascendant de son génie. Dans ses heures de clairvoyance elle pensait quil valait mieux ne pas approfondir ces choses et se contenter du bonheur tel qu'il s'offrait à elle, complet comme il est toujours quand il se pare de toutes les grâces de la jeunesse.

Cependant une ombre obscurcit brusquement, vers ia fin de l'été, les splendeurs de ce beau ciel. Un jour que Derstal s'était rendu à Paris, il revint pour dîner, avec une inquiétude dans le regard et une préoccupation absorbée qui troublèrent Eve. Laviron et Pinchart étaient là. Elle ne put questionner Olivier sur-le-champ, et anxieuse, elle le vit, pendant toute la soirée, se renfermer dans un mutisme qui ne lui était pas habituel. Vainement Laviron, qui était en verve, développa ses plus brillantes théories. Derstal l'écouta avec un vague sourire, mais l'esprit détendu, l'air las, ne fit point la

partie du critique et le laissa parler tout seul. Il s'en prit à sa cigarette, et s'enveloppa d'un nuage de fume'e, comme pour dérober son visage à l'attention de son amie. Mais une fois que Laviron et Pinchart furent partis, Eve retrouva sa liberté daction et questionna Derstal. 11 se fit d'abord prier pour répondre. Il n'avait pas d'ennuis, elle se trompait. Un peu de fatigue, seulement, avait pu lui donner à croire qu'il était soucieux. Mais comme elle ne se laissait pas convaincre et insistait avec une affectueuse ténacité, il avoua qu'il avait des embarras d'argent. Il avait dépensé plus qu'il ne pouvait raisonnablement. Sa vanité l'avait entraîné à vivre dans des conditions très coûteuses et il se trouvait obligé de faire face à des échéances, qu'il avait oubliées aussitôt après les avoir acceptées, et auxquelles ses ressources ne lui permettaient pas de satisfaire. Il était allé, dans la journée, chez son agent, qui n'avait pu lui payer qu'une somme de droits insuffisante pour s'acquitter, et chez son éditeur qui s'était plaint de lui avoir avancé beaucoup d'argent et de ne recevoir de lui aucune musique nouvelle. Les représentations cVErin avaient produit tout ce qu'on en pouvait espérer, et il fallait se hâter de donner la Vénitveiuie. A cette déclaration, Eve s'insurgea avec énergie :

— Il faut donner la Vénitienne , quand elle sera terminée à ta satisfaction, et pas un jour avant. Il n'y a qu'une chose qui compte, à l'heure présente : c'est la gloire. Sacrifier ton succès à une préoccupation d'argent ? Mais ce serait de la folie ! Rappelle-toi ce que nous disions avec Laviron, l'autre jour. Un artiste ne doit

l.E CHEMIN DE LA GLOIUE 47

travailler qu'en toute liberté. Et s'adonner à une besogne pour de l'argent, c'est la mort de toute inspiration. Prends ton temps, n'écoute que ta conscience, et n'écris pas une note, sans la certitude qu'elle contribuera à la beauté de ton œuvre...

— Mais l'existence, qui continue, et les fournisseurs, qui ne se paient pas de telle monnaie, dit Derstal, avec irritation. Nous ne vivons pas dans l'Empyrée. Les théories de Laviron sont superbes, mais autour de la fontaine d'Hippocrène, dans le commerce des Muses, et sous la présidence d'Apollon, en un lieu Elyséen où les besoins matériels sont supprimés. Ce sont des sujets de composition pour les rideaux des théâtres ! Mais la réalité est tout autre. Il faut manger, d'abord, payer ce qu'on doit, ensuite, et ne pas se créer des embarras destructeurs de tout travail, par les difficultés que l'on a av^ec ses créanciers !

— Eh! s'il te faut de l'argent ! s'écria Eve, j'en ai !

A ces mots dits avec une franchise d'afiection complète, une ombre passa sur le front de Derstal. Il pencha la tête et à l'effusion de son amie, il répondit avec une réserve qui causa à la jeune femme une extrême affliction.

— Je te remercie de ton bon vouloir. Mais ce que tu me proposes là est inacceptable. Réfléchis-y, une seule minute, et tu avoueras toi-même que ta parole a devancé ta pensée. Ou plutôt ton cœur a été plus prompt que ta raison. Mais je ne dois, ni ne veux accepter de toi un pareil service...

— Quoi ! De moi? Même de moi? interjeta Eve d'une

voix tremblante. Le mien, n'est-il pas le tien? Fais-tu une distinction entre ce qui m'appartient et ce que tu jjossèdes ? Tes dettes, ne les avons-nous pas faites ensemble? Et ne sont-elles pas la conséquence de notre vie commune ? Après avoir connu la même misère, est-il possible que tu fasses une différence entre les gains de notre prospérité nouvelle? Mais ce que je t'offre, je te le dois...

— Non! fit-il, avec un sourire contraint. Et ma délicatesse ne saurait s'accommoder de tes arguments. Ils me touchent, ils m'émeuvent, mais ne me convainqtfent pas. Il y a une moralité supérieure à tout sentiment, qui interdit à un homme de recevoir un service d'argent d'une femme...

— Une femme! interrompit avec douleur Eve. Une femme, moi? C'est cela que je suis pour toi ? Ah! Je me cro3'ais mieux aimée, et plus honorablement jugée!

Ils cessèrent ce pénible entretien, et dans la pensée d'Eve un doute subsista sur la sincérité de l'affection de Derstal. Pour elle, si exclusive et si sincère, les précautionneuses réticences du musicien, attestaient des réserves morales qui la froissait profondément. Il lui apparaissait que Derstal ne se considérait pas comme lié à elle indissolublement, puisqu'il admettait que, à un moment donné, il pourrait être amené à compter avec elle. Sa tendresse pour le musicien n'en fut pas diminuée. Elle l'admirait trop pour ne pas l'accepter tel qu'il était, avec ses défauts et ses qualités. Mais une teinte de tristesse, une nuance d'inquiétude assombrirent son esprit. Elle s'efforça de dissimuler ses impressions, dis-

cernant très finement que paraître douter de Derstal, aurait pour conséquence de le refroidir et peut-être de le détacher. Or, elle tenait à lui autant pour ce qu'il avait de grâce jeune et charmante que pour ce qu'il possédait de poétique inspiration. Et à ses yeux le musicien se confondait si bien avec l'amant qu'il lui eût été impossible d'aimer l'un s'il avait cessé d'être l'autre.

Ils rentrèrent à Paris, sur ces entrefaites, les vacances étant achevées, et l'heure de reparaître sur la scène ayant sonné pour Eve. Ils se réinstallèrent, chacun chez eux, et ce fut fini de la délicieuse intimité dans laquelle ils avaient vécu, pendant ce riant été, à la Celle-Saint- Cloud. A peine arrivée, le travail de l'Opéra ressaisit Eve. Ses succès avaient été si grands, pendant la dernière saison, que son directeur comptait largement sur elle pour assurer la marche du répertoire. Naturellement elle rentrait dans Erin. Mais il était vaguement question, dans les courriers des journaux, d'une créatfon pour la grande cantatrice, dans un ouvrage nouveau d'un illustre compositeur. Le titre de l'ouvrage n'était point cité, le nom du musicien n'était pas révélé. On parlait de cette affaire à mots couverts et avec des précautions mystérieuses. Mais il était clair qu'il ne s'agissait ni de la Vénitienne ni de Derstal.

Eve ne bougeait pas, ne s'informait pas. Ces notes d'allures officieuses lui faisaient de la peine. Elle craignait que Derstal n'en conçut du dépit et que leur intimité ne fut refroidie par ces préoccupations artistiques si vives dans l'esprit d'un compositeur. Derstal n'était point sans lire, assurément, les nouvelles répan-

dues avec une prudente habileté. 11 n'y faisait cependant pas allusion. 11 paraissait les ignorer et jouait, vis-à-vis d'Eve, le jeu que celle-ci jouait vis-à-vis de son directeur, de ses camarades, desjournalistcs, et de tous ceux qui avaient inte'rêt à connaître le fond de sa pensée. Ce fut Laviron qui se chargea, avec sa brutalité ordinaire, de déchirer les voiles derrière lesquels s'abritait l'équivoque. Un soir qu'il était chez Eve, il dit :

— Eh bien ! ma chère, il paraît que vous allez créer le rôle principal, dans Vlmpéria, du célèbre signor Vespucci...

Eve rougit, et d'une voix tremblante :

— Qui vous a dit cela?

— Eh ! c'est un bruit qui court partout.

— En voici, pour moi, la première nouvelle.

— Mais ne vous cabrez pas. Il n'y a point d'affront. Vous devez savoir que Ettore Vespucci est un des plus brillants compositeurs dont s'enorgueillisse l'Italie. Sa musique n'est pas plus mauvaise que celle de tous ses congénères de l'autre côté des Alpes. C'est de la fanfare de cirque écrite avec mauvais goût. On adore ces zim boum boum en Europe. C'est ce qui fait florès. Et notre Académie nationale de musique, dont la spécialité est déjouer des étrangers, se devait à elle-même de donner à notre admiration ce spécimen d'art, si j'ose appeler ainsi de telles « galfatreries ». Puisque vous ignorez que vous soyez réservée à l'interprétation de cette œuvre nouvelle, je vous l'apprends.

— On me consultera bien un peu, j'espère, dit avec un sourire, Eve qui s'était ressaisie.

LE CHEMIN DE LA GLOIRE ôl

— Assurément, mais ce sera pour la forme. Vous êtes engagée pour chanter les premiers rôles de soprani. C'est un soprano et un premier rôle. Vous n'avez rien à y redire. Vos convenances particulières devront s'efTacer devant la nécessité professionnelle.

— On peut toujours s'en aller d'un théâtre, si l'on vous donne une besogne qui ne vous plaît pas.

— Oui, en payant un dédit. Savez-voiis de combien est le vôtre ?

— Parfaitement. Il est de cent mille francs. Et je suis loin de les avoir. Mais je puis me les procurer. Fahrmann, m'a proposé, il y a quelques mois, une tournée en Amérique, avec cinquante mille francs versés d'avance, chez un banquier de Paris; je n'ai qu'un mot à dire, il versera le double. Et je serai libre.

— Libre de quoi?

— De chanter la musique qui me plaira.

Laviron ne répondit pas, il baissa la tête, arrondit le dos, comme lorsqu'il était mécontent et s'apprêtait à lancer quelque coup de boutoir. Mais le coup ne partit pas. Il fit, en ruminant, cinq ou six pas dans le salon, et dit :

— Il est toujours beau de faire des sacrifices à l'art. Ce n'est pas moi qui vous détournerai de ne suivre, dans votre carrière, que l'influence de votre goût et la tyrannie de votre caprice. L'artiste n'est pas un poulet qui mange la pâtée dans une basse-cour, c'est l'oiseau libre qui s'ébat en plein ciel. Cependant il faut tâcher de ne pas être dupe .

— Qu'entendez-vous par là ?

Laviron releva la tête, lança à la jeune femme un regard lourd, puis il se remit à marcher, sans paraître vouloir s'expliquer. Eve connaissait trop bien le critique pour ne pas sentir qu'il se retenait de dire des choses importantes, et cela uniquement afin de la ménager. Son inquiétude en augmentait. Elle était certaine qu'il ne pouvait, entre Laviron et elle, s'agir que de Derstal. Et pour que leur ami commun gardât le silence, il fallait donc que ce qu'il avait à révéler fût fâcheux pour l'un et triste pour l'autre. Elle ne put supporter la contrainte que lui imposait cette réserve. Elle voulut savoir, au risque de souffrir, et se tournant vers Laviron :

— Ceci revient à dire que si je sacrifie ma carrière à l'ambition de me consacrer à la gloire de Derstal, je puis attendre une déception? C'est cela, n'est-ce pas?

Le critique prit un air froid, et d'une voix lente :

— Le cœur des hommes n'est pas toujours à la hauteur de leur intelligence. Les plus grands esprits causent quelquefois de grandes déconvenues. Enflammé par leur génie, on cherche en eux des héros et, avec une vive surprise, on n'y trouve que des hommes fort ordinaires. Il est certain que Derstal est un musicien remarquable. -Mais qui peut assurer qu'il sera un ami dévoué ou un amant fidèle? Sera-t-il seulement capable d'un sacrifice artistique pareil à celui que vous sembliez, à l'instant, toute prête à faire? Saura-t-il souffrir, pour Tie pas se déshonorer dans une œuvre de pacotille, et endurer les privations, en travaillant à un pur chefd'œuvre? 11 l'a fait, autrefois, quand il était pauvre et

inconnu. Mais maintenant qu'il a goûté à l'ivresse du succès et au raffinement du luxe, montrera-t-il ce noble stoïcisme qui permet seul de cre'er dans la force et dans la sérénité? Ah! Mon enfant, Derstal m'inquiète. Vous savez quels espoirs j'ai fondés sur lui. Je voyais, dans ce bel artiste, la rénovation de notre art musical. Nous allions cesser de nous traîner à la remorque des écoles étrangères. Les racines de l'influence italienne pouvaient être coupées, l'ombre touffue du grand chêne wagnérien cessait d'étouffer les jeunes tiges de notre production nationale. Nous devenions, enfin, nousmêmes. Et c'était Derstal qui accomplissait ce miracle. Voilà pourquoi je l'aimais, pourquoi je le soutenais et le poussais, sur les décombres de la musique contemporaine abattue par moi, à grands coups de critiques et de sarcasmes. Et je crains qu'il ne trahisse la cause sacrée qui nous était commune! Oui, je doute de lui. Et c'est pourquoi je vous dis, ma chère enfant, avec toute ma clairvoyance : prenez garde d'être dupe 1

— Trahir l'art, c'est me trahir moi-même ! s'écria Eve en palissant de douleur. Vous en avez trop dit, maintenant, pour ne pas aller jusqu'au bout de vos révélations. Ayez le courage de m'instruire de ce que je dois craindre.

— Eh bien ! Voici ce que j'ai appris : Pressé par le besoin d'argent, et cédant aux obsessions d'amis nouveaux qui n'ont déjà pris que trop d'influence sur lui, Derstal aurait accepté les propositions de la Société directrice de l'Opéra de New-York, et se serait engagé, moyennant cent jnille francs, versés en avance sur ses

droits d'auteur, à écrire un ouvrage pour l'Ame'rique.

— Ah ! ce sont les Brandon qui ont négocié l'affaire ! s'écria Eve en se frappant le front. Je craignais les résultats de l'intimité d'Olivier chez ces gens-là ! Je ne me trompais donc pas? Mais s'il a promis d'écrire un ouvrage pour New-York, c'est tout de suite qu'il devra livrer sa partition, car les Américains ne sont pas de caractère à attendre. Ils veulent un effet immédiat à leurs arrangements et la jouissance, sans délai, des avantages stipulés...

— C'est tout de suite, en effet, que Derstal se serait engagé à livrer sa musique. Il doit passer en mai. Il a donc six mois, devant lui, pour écrire quatre actes, et deux mois pour les faire répéter. C'est le travail pour l'exportation dans toute sa hideur.

Eve eut les larmes aux yeux :

— Il va donc abandonner la Vénitienne ?

Laviron ne répondit pas. Il fronça les sourcils et arrondit le dos. Il prit dans son étui une cigarette et l'alluma, puis poussant de rapides bouffées de fumée :

— Ces Américains sont étonnants, dit-il avec amertume. Ils sont tenus de tout improviser, dans leur société de création récente ; et ils ne reculent devant aucune difficulté, forts qu'ils sont de leur richesse. Tout ce qui se paye doit être à eux. 11 leur suffit d'y mettre le prix. Ils ont commencé par nous acheter des objets de première nécessité, ensuite ils ont abordé les superfluités, et, maintenant, ils donnent à plein collier dans l'achat des objets de haut luxe. Il ne se vend plus un beau tableau, une tapisserie rare, un bibelot précieux, en

LE CHEMIN DE LA GLOlhE ^.i

Europe, qu'ils ne se jettent dessus, comme la misère sur le pauvre monde, et ne l'emportent dans leur pays. Ne m'a-t-on pas raconté que dernièrement un de leurs compatriotes trouvant sur les bords de la Loire un ravissant castel du xv® siècle, brodé de sculptures, comme la maison de François I" au cours la Reine, l'avait acheté et transporté, toutes les pierres de la façade numérotées, pour le réédifier à Cincinnati ou à Chicago ! De telles gens ne reculeront devant rien. Ils déménageront tous les objets d'art qu'ils découvriront chez nous, et ne nous laisseront que les quatre murs de nos horribles maisons neuves ! Étonnez-vous après cela qu'ils se payent un opéra du compositeur à la mode ? Ce qui me surprend le plus c'est que ce ne soit pas Barnum lui-même, qui ait fait le coup ! Mais ce que je ne puis comprendre, c'est que Derstal s'y soit prêté. De tout autre je l'aurais cru possible. Mais de lui ! Ah ! voilà une grande illusion perdue ! Cela m'apprendra à avoir confiance ! Moi, qui ai toujours douté ' de tout ! Sur le tard, je me fais rouler comme un naïf. Et par Derstal ! ah !.. .

Eve voulut forcer Laviron à préciser les faits. Jusqu'à présent il ne se livrait qu'à des récriminations, mais ses accusations demeuraient vagues. Il disait: «On prétend que, on m'a assuré que )). Mais était-ce vrai ? Les bruits se répandent, à Paris, avec une rapidité singulière, et les plus calomnieux sont généralement les plus tenaces, comme si la méchanceté publique ne pouvait se décider à les abandonner. La chanteuse reprit :

— Je conçois votre irritation, si vous avez la preuve que ce que l'on vous a raconté est réel. Mais avant d'accabler Derstal, il faudrait s'assurer qu'il est coupable.

— Coupable! s'écria Laviron. Mais, vis-à-vis de moi, il ne l'est pas, et ne peut pas l'être. 11 ne m'a jamais rien promis. 11 est libre de faire ce qui lui plaît. S'il a l'envie de se déshonorer, en bousillant une partition pour des sauvages, cela ne regarde que sa conscience. Je ne lui ai pas vendu mes éloges et il a le droit de me tourner le dos. Je n'ai rien sacrifié pour lui. Je suis un passant de la rue, qui l'a suivi parce que ses chants l'entraînaient, et comme les badauds se mettent à la remorque des musiques d'an régiment en marche. Le jour où le bruit qu'il fera ne me plaira plus, je m'arrêterai, s'il ne me convient mieux de siffler ! Nous sommes indépendants l'un de l'autre !

Il regarda Eve avec un air irrité et ajouta :

— Il n'est pas dans la même situation vis-à-vis de vous !

Eve frissonna, et levant ses belles mains, comme pour demander grâce au critique :

— Oh ! ne le condamnez pas encore. Moi, je veux savoir. Je veux entendre l'aveu de sa bouche. Je ne croirai pas qu'il ait eu une pensée, concernant son art, dont je n'aie pas été la première confidente, tant qu'il ne me l'aura pas confessée lui-même. Je crois en sa tendresse avec plus de ténacité que vous en sa fierté. Attendez que je l'aie vu, que je lui aie parlé. Si ce que vous venez de me confier est vrai, il faudra même ap-

prëcier les circonstances dans lesquelles il s'est trouvé forcé de le faire.

— Rien ne peut forcer un artiste à trahir son art ! s'écria Laviron avec véhémence. Il faut savoir crever de faim, de froid et de tristesse, en faisant un chefd'œuvre. La gloire ne s'acquiert qu'à ce prix-là! On ne monte vers elle, entendez-vous, Eve, que parmi les privations, les injustices et les outrages ! La marche à la gloire est un chemin de la Croix, et on ne parvient au Calvaire, souvent, que pour y mourir! Mais qu'importe, si on succombe en laissant un nom immortel !

— \h ! vous êtes d'une intransigeance féroce ! s'écria la chanteuse. Vous ne composez pas avec l'humanité ! Votre idéal artistique est absolu et vous ne le faites pas fléchir devant les passions, les faiblesses, ou les fautes humaines.

— Non ! dit rudement le critique. C'est vrai. Je veux l'artiste tout d'une pièce, sans nuances, franchement épris de sa chimère, mais voulant la dompter de haute lutte et ne cherchant pas de stratagèmes pour s'emparer d'elle. Je suis haï par le commun des hommes, à cause de ces théories qui sont la règle de ma vie et la base de mon jugement. Mais je m'en fiche ! C'est ainsi que je pense, et, pour tout l'or du monde, je ne voudrais pas penser autrement.

— Mais, moi, fit Eve, ne vais-je pas être obligée de chanter un rôle dans la pièce de cet italien, dont la musique me donne la nausée? Que pensez-vous de ma capitulation ?

58 LKS BATAILl^ES DE LA VIE

— Je VOUS plains, ditLaviron redevenu calme. Mais je n'ai pas à vous blâmer. Vous n'êtes pas libre. Vous appartenez à un théâtre auquel vous devez tout votre temps, toutes vos forces, tout votre talent. Vous a-t-on donné le choix entre un travail peu payé, mais qui vous plairait, et un travail chèrement rémunéré mais qui vous dégoûte? Non. Votre directeur vous a dit : Vous chanterez Impéria. Eh bien ! chantez-la, et de votre mieux. Parez de votre charme personnel l'indigence du musicien, et vous aurez, en faisant votre devoir avec probité, trouvé encore moj^en de sacrifier à l'art.

— Comme vous êtes indulgent pour moi, soupira Eve, et sévère pour Derstal î

— Ah ! Vous l'aimez trop ! reprit Laviron avec colère. S'il vous demandait d'aller chanter à New-York ou à Chicago, son ouvrage de pacotille, en lâchant Paris, vos admirateurs et votre théâtre, vous seriez capable de le suivre ?

Eve eut un geste de douleur :

— Hélas ! ce que je crains, maintenant, c'est qu'il ne me le demande même pas !

Elle pencha la tète, des larmes coulèrent sur ses joues. Laviron, pâle d'émotion, les sourcils froncés, la regardait en roulant une cigarette. Il marcha, hargneux, d'un pas saccadé. Au bout d'un instant, Eve se leva, elle prit le critique par la main, le contraignit à la regarder, et d'une voix qui tremblait :

— Laviron, promettez-moi, quoi qu'il arrive, que vous n'attaquerez jamais Derstal.

[1 ne répondit pas et essaya de détourner la tête. Elle reprit :

— Après ce que vous avez écrit sur lui de si admirable et qui lui a valu la consécration définitive, l'attaquer, ce serait l'abattre et le livrer à ses ennemis, qui le traîneraient dans la boue. Promettez-moi que vous ne le ferez jamais.

— Non ! non î cria furieusement Laviron, je ne pro mettrai pas cela ! Après avoir, pour lui, étouffé votre conscience, prétendez-vous trafiquer de la mienne? Il a été trop heureux ! Il faut maintenant qu'il justifie son bonheur !

Eve examina le critique. Il lui sembla dans ses violentes paroles, discerner autre chose que l'indignation de l'artiste, et comme l'àpre jalousie d'un homme secrètement épris. Elle se rappela toutes les louanges, toutes les adorations, tous les enthousiasmes de Laviron, et elle commença de les mieux comprendre. Derstal avait été cher au vieil écrivain, parce qu'il faisait partie intégrante du talent de la cantatrice. Ce que Laviron aimait en lui, c'était encore elle, et sa fureur, si rudement manifestée, était faite de son indignation de voir Eve trahie, et par suite d'avoir, lui, été dupe à cause d'elle. Un sentiment d'affectueuse pitié calma son cœur ; son beau visage se détendit, et se tournant vers lui, déjà souriante :

— Allons ! dit-elle, doucement, ne nous querellons pas ! Tenez, asse3''ez-vous là, allumez votre cigarette, et écoutez-moi, je vais vous chanter du Mozart, pour vous tout seul.

11 lui obéit, apaisé. Elle se plaça devant son piano, préluda, et de sa voix éclatante et chaude, elle entonna le beau récit de dona Anna. Laviron, les yeux au ciel, dans le nuage bleu de sa fumée, avait oublié ses rancœurs.

in

— 3Ionsieur Derslal, écoutez cette romance de mon frère... Il a vraiment du talent, Harry, vous savez...

En robe de soirée, décolletée, ses beaux cheveux relevés sur le haut de la tête, comme un casque noir, miss Brandon s'était campée près du piano, dans le petit salon de sa mère, et, tenant une feuille de papier à musique, elle avait commencé à chanter.

— Je vous en prie, miss Suzannah, permettez que je vous accompagne...

Il lui prit des mains le manuscrit et le parcourut d'un froid coup d'œil, puis il fit une moue légère et, rendant la feuille de papier à la jeune fille, il dit :

— Allez, je vous suis.

Elle commença, d'une voix enfantine, à chanter la plate et prétentieuse mélodie de Harry Brandon. Elle s'efforçait d'y mettre des intentions, et levait les yeux d'un air langoureux pour susurrer :

Becausc y love you! Ah!... ah! ah! Because y love you!

Derstal frappa un accord retentissant sur la finale et se tournant vers l'Américaine :

— Vous chantez ce morceau délicieusement... Elle rougit de plaisir :

— Mais, vous, monsieur Derstal, quel accompagnement avez-vous joué? Ce n'est pas celui qu'a écrit mon frère...

Il se mit à rire :

— Oh! j'ai improvisé...

— Dieu! comme c'était ravissant! Mais ne pourriezvous écrire, sur le morceau, ce que vous venez dinventer séance tenante... Mon frère serait si heureux!

— Son accompagnement est très suffisant, dit Derstal avec indifférence. J'ai voulu simplement vous laisser sous les yeux le morceau que vous chantiez, afin que vous ne vous courbiez pas vers le piano... La musique manuscrite est si difficile à lire! C'est au Conservatoire lin des exercices les plus redoutés, dans les concours, et les plus habiles s'y perdent. . .

Le dialogue fut interrompu par l'entrée de M"^ Brandon.

— Ah! vous faisiez de la musique avec ma fille, M. Derstal? Vous êtes bien favorisée, Suzy, de recevoir les conseils du maître... Saurez-vous au moins en profiter?

— M. Derstal ne me donne pas de conseils, répliqua gaiement la jeune fille, il ne me fait que des compliments! Je crois bien qu'il pense que j'ai des millions dans le gosier, comme on dit des grandes chanteuses, mais que ce sont les millions de mon père!

— Vous êtes folle, Siiz3\.. Excusez-la monsieur Derstal... Assure'ment, Suzy, vous ne gagneriez pas une fortune avec votre voix... Ce serait même très malheureux, si vous aviez les moyens magnifiques qui permettraient à une femme de se mettre en évidence par son talent, car vous n'en avez pas besoin!... Il vaut mieux que ces dons admirables appartiennent à une Eve Brillant

Derstal tressaillit. Une légère rougeur monta à ses tempes, maisilne releva pas le propos de M"^"" Brandon. Il parut examiner attentivement le morceau écrit par le fils de la maison. Puis il déposa la feuille de papier sur le piano et dit d'un air négligent :

— Pour un homme qui n'en fait pas son métier, ce n'est vraiment pas mal du tout !

— Allons! fit miss Brandon, en riant de plus belle, mon frère est rangé comme moi dans la catégorie des amateurs bien doués... Heureusement, sir Brandon s'est depuis longtemps chargé de nous procurer, avec ses usines de Cincinnati, la sécurité de l'existence !

— Voyez-vous, miss Suzannah, dit Derstal avec tranquillité, c'est encore ce qu'il y a de plus sûr!

Les invités arrivaient, la mère et la fille quittèrent Derstal pour faire les honneurs de leur salon.

Depuis que le compositeur était entré chez M"*'^ Brandon, qui l'avait pour ainsi dire pris au collet, à une soirée de la mélomane marquise de Larsay, l'intimité s'était établie prompte entre lui et les richissimes Américains. La grâce fuyante de Derstal avait charmé, au plus haut point, M"^*' Brandon. Elle avait résumé ses

impressions à son ami Harvey en celte seule phrase : « On s'attache d'autant plus à lui qu'on n'est jamais sûr, en le quittant, de le revoir. » L'incertitude, pour ces gens, à qui la toute-puissance de leurs millions donnait à l'ordinaire une assurance complète, avait été le plus actif des excitants. Ils s'étaient emballés sur le compositeur et lui avaient, dans leur salon, dressé un autel. On y communiait en Derstal.

Les goûts esthétiques de leur fils Harry, qui se piquait de supériorité dans tous les genres, n'avaient pas peu contribué à assurer l'influence du jeune maître. Le frère de Suzannah était un Yankee flegmatique, qui concentrait toute l'activité de sa race dans son cerveau II écrivait des poésies, faisait de la peinture et composait de la musique, le tout avec une égale insuffisance. Mais ces aptitudes si diverses avaient à ce point frappé son entourage que ce garçon paraissait aux yeux de ses parents destiné à relever le prestige de la jeune Amérique, mieux douée jusqu'ici au point de vue industriel qu'au point de vue artistique. Harry Brandon, après divers essais dans les genres variés qu'il cultivait, n'était encore arrivé qu'à une assez pâle notoriété d'amateur mondain. Walfrand, le peintre français, dont les portraits sont si goûtés en Amérique, avait dit plaisamment : « Le petit Brandon a réussi le trust de la médiocrité. »

Le rêve d'IIarry était de faire jouer un ouvrage dramatique sur une scène française. Son père avait déjà largement contribué à la commandite d'une entreprise de théâtre lyrique, qui était morte au bout de

quelques mois d'exploitation. Il en patronnait une nouvelle, qui se fondait sur les ruines de l'ancienne, et dont toute la combinaison artistique consistait à promettre de jouer un ouvrage du jeune Brandon et à perdre, en attendant, tout l'argent des actionnaires dans de vagues exhumations de la Fanchonnetle et du Cheval de Bronze.

Le rôle de Derstal, dans l'affaire, avait consisté à trouver, pour le jeune Harr}', un poème d'une forme supportable, et il n'avait pu mieux faire qu'en adressant l'Américain à Boucheville, le vieil auteur dramatique, qui fait le neuf et raccommode le vieux. Celui-ci, moyennant une avance de vingt mille francs sur les droits futurs de l'ouvrage, avait livré à son jeune collaborateur, dans le mois qui avait suivi la négociation, une Alala, drame lyrique en trois parties, où le compositeur devait trouver l'occasion de répandre à torrents sa verve et son originalité.

— Aboyez-vous, jeune homme, avait dit l'auteur dramatique, vous allez pouvoir vous livrer à une orgie de couleur locale... Les grandes forêts, les, flots du Meschacébée, la chaumière de la belle Atala et les Indiens, hein? Si vous ne traitez pas un pareil sujet avec inspiration, je ne crois plus à votre avenir... Mais vous allez nous faire quelque chose de superbe! Je le devine! Oui, je le lis dans vos yeux !

Harry s'était, depuis quelques semaines, congestionné sur le texte de son poème. Il avait tapé sur son piano avec fureur. Rien n'était sorti.

Le chœur d'entrée du premier acte, où les jeunes

compagnes d'Atala chantaient dans le bois proche du village :

Sous les grands bananiers Aux fleurs épanouies...

Ce chœur, lui-même, ne faisait jaillir du cerveau de Harry aucune inspiration musicale. Le jeune homme restait morne devant son papier réglé. Tout ce qui se présentait comme idée lui paraissait sans couleur. Tout ce qui se précisait, comme couleur, restait sans rythme. 11 s'attristait, maigrissait, et, à sa mère qui l'interrogeait affectueusement, il répondait douloureusement :

— J'ai beau retourner mon sujet, çà ne vient pas ! Non, çà n'est pas çà ! 11 me faudrait quelque chose de... Ah!

« Ah ! » prononcé avec extase et les yeux au ciel, exprimait tout ce que le rêve du jeune Harry avait de délicieux et de sublime. Malheureusement le sublime se bornait à ce « ah ! » et rien ne sortait. C'est alors que Brandon qui savait ce que c'est que de traiter une affaire, s'était décidé à parler à Derstal. Après un dîner intime, pendant que la mère et la fille étaient au salon, le milliardaire avait emmené le compositeur dans son cabinet, et lui ouvrant une caisse en acajou dans laquelle les cigares et les cigarettes de tous les tabacs et de toutes les marques se trouvaient rassemblés, il dit :

— Mon cher maître, je suis très tourmenté. Vous n'ignorez pas combien mon fils Harry est admirablement doué pour les arts. Vous avez bien voulu vous

occuper de lui trouver un poème pour Topera que la Comédie Lyrique doit lui jouer la saison prochaine... Il s'y est donc mis d'un très grand cœur... Mais, vous savez ce que c'est que l'inspiration... Le désir de trop bien faire le parai}' se. Harry, avant d'avoir commencé son travail, voudrait l'avoir fini. Il s'énerve, il s'enfièvre... Bref, il en tombe malade... Et sa mère se tourmente. Moi, vous comprenez, j'ai beaucoup à faire, et il faut qu'on me laisse tranquille. Je paierai tout ce qu'il faudra pour avoir la paix... Parce que j'ai beaucoup d'argent, et que la paix ne saurait être achetée trop cher... Donc, il est indispensable qu'Harry ait auprès de lui, comment dirai-je? un aide qui recueille ses idées, qui les mette en ordre, et qui lui débrouille la besogne... Vous sentez ce que je veux dire?

— Oui, très bien ! fit Derstal avec tranquillité. Vous voulez qu'un compositeur de métier écrive la partition de M. Harry Brandon...

— Non ! ce n'est pas tout à fait cela ! Personne ne pourrait écrire la partition de Harry. Ses idées sont tellement spéciales ! Mais il faudrait qu'on notât ses inspirations, au fur et à mesure qu'elles lui viennent, en lui évitant le grossier travail matériel...

— Bon ! Bon ! c'est ce que je disais, autrement expliqué... Mais nous sommes bien d'accord. Il s'agit de mettre un compositeur de métier au service des fantaisies musicales de monsieur votre fils.

— Cette fois, c'est cela même ! s'écria Brandon ravi. Oui ! c'est cela même ! Eh bien ! Pensez-vous que quel-

qu'un se chargerait... quelqu'un de sympathique et de dév^oué...

Derstal sentit que l'Ame'ricain allait lui offrir d'écrire la partition d'Atala^ pour le compte du jeune Harry, et il frémit d'épouvante. Il fit un geste de protestation énergique :

— Arrêtez! Laissez-moi réfléchir... Je crois, oui, je crois que j'ai votre affaire. . .

L'Américain fronça le sourcil. Il aimait les questions nettes et les solutions franches. Il avait fait une proposition. Derstal répondait par un atermoiemeut. Cela ne pouvait lui convenir. Il reprit :

— Je paierai tout ce qu'il faudra... Vous me comprenez bien : ce qu'il faudra, pour que Harry n'ait pas de difficultés, moi, pas d'ennuis, et que tout le monde^ à la maison, soit gai et dispos. Jabouillot, le manager de la Comédie lyrique, m'a déjà fait verser vingt-cinq mille dollars... Il m'en demande encore dix mille... Gela n'est rien. Ce qu'il faut, c'est que tout le monde, chez moi, soit content et que je n'entende plus à déjeuner et à dîner, des soupirs... Vous me dites que vous croyez avoir quelqu'un sous la main pour me rendre le service que je vous demande... Quand me désignerez-vous ce quelqu'un ?

L'Américain regarda Derstal, comme du haut de tous ses trusts, et sèchement :

— Vous savez qu'aucun musicien n'aura trop de mérite, pour seconder Harry... Et surtout, au prix que j'y mettrai...

Derstal, cette fois, se fâcha :

LE CHEMIN DE LA GLOIRE t>^»

— Cher Monsieur, quand on ne parle que de payer, on n'en a que pour son argent... Et quelle que soit la somme que vous donnerez, c'est encore vous qui serez en reste avec l'artiste !

Brandon sourit :

— Très bien ! A votre ton, je comprends que ce sera un homme tout à fait remarquable. C'est ce que jo

demande. En Amérique, on n'a d'orgueil que quand on peut se le permettre ! Mais vous autres, en France, vous êtes étonnants : plus vous êtes gueux, plus vous êtes fiers.

— Oui, Monsieur, c'est parce que nous n'avons que notre fierté.

Ils rentrèrent au salon, et, dans les regards échangés entre Brandon, sa femme et sa fille, il fut facile à Derstal de s'apercevoir qu'ils étaient tous d'accord pour l'entraîner à s'atteler au char musical^ fort embourbé, du jeune Harry. La mère et la fille souriantes attendaient une déclaration affirmative. Mais le visage fermé du père glaça leurs espoirs. Elles durent se secouer et faire effort pour se montrer aimables après cette déception. La jolie Suzannah se reprit promptement, et, avec sa liberté coutumière, s'attaqua au compositeur et coqueta fort gaîment. C'était un genre d'exercices qui plaisait mieux à Derstal que les tentatives de corruption artistique de M. Brandon. 11 se dérida sous les regards de la charmante Américaine, et quand il partit, vers onze heures, toutes traces de son mécontentement avaient disparu.

Le lendemain malin, il arriva chez Pinchart, qu'il

trouva dans son cabinet, en train de partager avec ses deux chats, son café au lait immuable. Le musicien, en voyant entrer son ami, que la femme de ménage introduisait, poussa un cri d'étonnement :

— Gomment ! C'est toi ? Avant dix heures ? Qu'est-ce qui se passe ?

Derstal posa son chapeau sur le piano, s'assit en face de son ami, prit un des chats sur ses genoux et dit :

— Pinchart, veux-tu gagner vingt-cinq mille francs?

— C'te blague! En faisant quoi?

— Une partition d'opéra.

— Pour où ?

— Pour la Comédie lyrique.

— Jabouillot veut un ouvrage de moi ?

— Jabouillot veut un ouvrage, mais il ne saura pas qu'il est de toi.

— De qui donc sera-t-il ?

— D'un jeune serin du grand monde qui veut roucouler et qui n'a pas de voix.

— Et qui demande à Pinchart de chanter pour lui ?

— Non. Il ne connaît pas Pinchart. Il est l'ami de Derstal à qui il s'est ouvert de ses désirs, et qu'il a chargé de lui trouver un compositeur...

— A tout faire ! ajouta Pinchart avec amertume.

— Pinchart ! dit Derstal d'un ton de reproche.

— Excuse-moi, mon vieil Olivier, dit le musicien en prenant la main dn son ami. Je suis un ingrat. Je ne devrais pas accueillir ton offre autrement qu'elle est faite : avec cordialité. Tu sais que je ne roule pas sur l'or, et tu viens me proposer une bonne aubaine. C'est

très gentil à toi. Vingt-cinq mille francs? Sapristi ! c'est une somme. Un ouvrage, à notre Ope'ra national, ne rapporte pas autant, à moins d'entrer au re'pertoire. Je devrais sauter de joie, car enfin c'est une occasion de faire de la musique. Et Dieu sait si elles sont rares ces coquines d'occasions ! Il est vrai que ce serait sous le nom d'un autre, ce qui change joliment la perspective. Car enfin, il ne reste plus que le profit... Les vingtcinq mille balles... Mais la gloire...

— Ah ! Pinchart, tu sais que quand j'e'tais pauvre et inconnu, j'ai fait bien des morceaux pour les autres...

— Pas un opéra ! On te l'aurait proposé que tu n'aurais pas accepté. Quand on t'a offert d'écrire une opérette pour la Gaieté, sous ton nom, as-tu consenti ? Tu crevais de faim, pourtant ! Tu as respecté ton avenir. Tu as eu confiance. Tu n'as pas voulu faire du commerce. Tu en as été bien récompensé. M'estimes-tu donc moins que tu ne t'estimais toi-même, pour venir m'offrir moins encore que ce que tu as refusé ?

Derstal ne répondit pas. Il s'était assombri. Les fières paroles de son ami, entendues dans ce cadre de pauvreté, lui tombaient pesantes sur le cœur. Il lui semblait qu'il n'était plus le même homme qu'à l'époque où il refusait de déchoir en faisant une basse besogne. Etait-ce donc le luxe de sa vie nouvelle, les douces mollesses de son bonheur, les frivoles fréquentations mondaines, qui énervaient sa vigueur et diminuaient son orgueil. Il caressa un peu rudement de la main la tête du chat qui ronronnait sur ses genoux. Celui-ci se redressa, le

"i^ LES BATAILLES DE LA VIE

regarda de ses yeux jaunes, fixes et hautains, et sauta à terre, avec une dédaigneuse indépendance. Derstal sourit et dit :

— Ton chat me donne une leçon. Il ne se laisse caresser que quand et comme il lui plaît.

— Ah ! mon bon Olivier, s'écria Pinchart avec élan, si je te comprends bien, tu te rends compte que tu compromets ton talent dans l'existence si fatigante et si vide que tu mènes ! Alors pourquoi n'y renonces-tu pas ? Qu'est-ce que tu vas faire dans le monde ? Expliquemoi le plaisir que tu y trouves? Est-ce ta vanité qui est chatouillée par l'admiration de tous ces snobs ? Mais ils ne te comprennent pas ! Ce n'est pas là que tu devrais passer ta vie ! Tu as d'autres affections plus sûres, plus nobles, plus précieuses. Et celles-là, ne les négliges-tu pas ?

Derstal pâlit :

— Que veux-tu dire ? Est-ce que Eve se serait plainte de moi ?

— Ah ! Dieu ! Elle mourrait plutôt. Elle est trop fière ! Mais, tes amis ont des yeux et des oreilles. Ils savent voir ce que tu fais et entendre ce qu'on raconte de toi. Ils s'en affligent !

— Pinchart !

— Ah ! c'est bien plus grave que d'écrire de la musique pour le compte des autres. Tu n'écris même plus celle qu'on attend de toi ! Où en est ta Vénitienne ? Toujours au deuxième acte... Et on l'annonce dans les journaux pour la fin de la saison. Tu écriras donc deux actes, en trois mois ? Ou bien tu manqueras à tes enga-

gements envers l'Opéra ? Et il y a vingt de tes concurrents, qui attendent à la porte pour se faire jouer, qui guettent Toccasion. Et tu vas la leur fournir, de toimême, par ta faute !... Ah ! tu mériterais que l'un d'eux te montât sur le dos ! Mais, bah ! tu peux être tranquille^ il n'y a pas parmi eux un Derstal... Tu le sais, et tu te ris de leurs efforts ! Mais c'est égal ! Ton caractère n'est pas à la hauteur de ton talent, et tu n'es pas digne de ton succès !

Derstal, à ces reproches affectueusement sévères, baissa le front et resta un instant sans parler. Enfin il dit avec tristesse :

— Tu as raison, mon bon Pinchart, et tout ce que tu viens de me faire entendre est vrai. J'ai un peu perdu la tête, ces derniers temps, mais je vais me reprendre et me remettre au travail. Tu ne peux savoir combien est absorbante cette existence que je mène et comme elle est coûteuse...

— Dame ! Tu veux rivaliser avec des gens qui ont des rentes ! A ce jeu-là, tu perdras toujours. Toi, tu n'as d'argent que quand tu travailles, et eux leurs revenus arrivent tout naturellement dans leur caisse, sans qu'ils aient autre chose à faire que de détacher des coupons ou de donner des signatures. La partie n'est vraiment pas égale! Et puis, pour ces gens-là, le temps n'a aucune valeur. Leur unique occupation consiste à le tuer, en combattant le mieux possible l'ennui. Pour toi, au contraire, le temps est précieux. Les années qui s'écoulent sont celles oii ton inspiration sera la plus fraîche et la plus puissante. Il faudrait pour toi vivre

double en ce moment. Et tu gaspilles tes jours et tes nuits avec ces inutiles et ces incapables. Sais-tu de quoi tu me fais l'efïet? D'un homme qui jouerait des louis d'or contre des jetons de fer blanc ! Tu es volé, Derstal, entends-tu ! Ces gens du monde, avec leurs réunions, dîners, soire'es, te filoutent ton talent, t'escroquent ta gloire. Et quand ils t'auront bien vidé, ruiné, rasé, ils te laisseront là et, avec un sourire idiot, ils diront : Ce petit Derstal n'avait décidément pas d'avenir. Il a donné un bel ouvrage, puis il a manqué aux espérances qu'on avait fondées sur lui. Nous avons fait bien de l'honneur à ce garçon, en l'accueillant paimi nous et en laissant nos femmes et nos filles flirter avec lui, en lui donnant du cher et de l'illustre maîtie. Boum! A un autre, et qu'il soit plus fort, si c'est possible !

Le musicien regarda Derstal avec des yeux brillants de conviction et d'énergie :

— Olivier, je te dis ces choses-là, à l'heure oîi il faut que tu les écoutes. Plus tard, ce serait inutile. Tu n'as encore que le bout du doigt dans l'engrenage. Tu peux, d'un seul effort, te rejeter en arrière. Ta carrière se décide en ce moment. Reviens à ta simplicité des jours de travail, retourne avec tes vrais amis, remets-toi à l'œuvre. En quelques mois, tu auras terminé ta partition et tu foudroieras, par un succès éclatant, tes envieux et tes courtisans. Si tu veux paraître dans le monde, alors, ce sera en triomphateur. Au lieu de sembler recevoir des grâces de ces oisifs qui font de toi la bête curieuse de leurs salons, c'est toi qui leur feras la faveur de recevoir leurs compliments et leurs louan-

ges. Tu passeras chez eux, sans t'y arrêter, juste ce qu'il faudra pour assurer ta renommée et te montrer dans tout ton éclat. Mais, ta vraie vie, tu continueras à la passer entre tes dévoués compagnons, près de la femme qui t'aime. Allons ! Reprends-toi, ouvre les yeux, tu es dans une impasse. Il faut aller en arrière et rentrer dans le chemin du travail et du succès.

Derstal agita sa belle tête expressive, il dit avec amertume :

— Tu as raison. Je ne me suis que trop attardé. Je suis à la veille de manquer ma carrière, si je persiste à vivre, comme je le fais, depuis deux ans... Ah! Pinchart, si tu savais dans quels embarras je me trouve...

— Quoi? dit le musicien. As-tu des dettes?

— Le produit probable de la Vénitienne est déjà mangé !

— Et la pièce n'est pas finie ! Et bien ! En voilà une belle affaire ! C'est donc pour cela que 'le bruit s'est répandu que tu avais accepté d'écrire la musique d'une Léonora d'Esle, sur un livret italien, pour l'exportation ! Est-ce vrai ?

— C'est vrai.

— Pauvre Derstal ! Laviron ne voulait pas le croire! Et Eve Brillant en a pleuré ! Mais ni lui, ni elle n'ont osé t'en parler !

— Il y a huit jours que je ne les ai vus ! Au lieu de les rechercher, je les fuis, à présent...

— Ah ! que c'est mal ! Mon Dieu, que tu écrives une Léonora cC Este, ça me laisse encore assez calme, car enûn, si tu t'appliques, tu feras, malgré tout, de la belle

musique, même sur une roustissure italienne. Mais que tu t'éloignes de ta compagne si dévoue'e, de ton rude et précieux conseiller, voilà ce qui m'afflige! Ah! ça, qu'est-ce que t'ont fait ces Américains, chez lesquels tu passes, dit-on, ta vie, et pour le compte desquels tu es venu m'offrir cette afl'aire mirobolante ? Il y a une femme dans la maison, hein ? Ce n'est pas la mère qui t'y attire ? Elle a un fils qui écrit des opéras, ça lui assure une pièce de quarante-cinq ans... C'est donc la sœur du jeune maestro? Ah! tu rougis, Derstal...

— Comment peux-tu penser que moi, dans la situation où je me trouve, je serais assez fou pour m'occuper d'une jeune fille dont la fortune sera immense. . . Ce sont fiancées de princes, Pinchart, que ces belles milliardaires. On ne les donne pas à de petits musicastres tels que ton ami.

— Eh bien ! Tant mieux ! Parce que je vois bien ce que l'art perdrait à une union pareille, et je ne vois pas ce qu'y gagnerait mon ami. Picste libre, Olivier, ne te mets pas au cou un carcan d'or, fût-il incrusté de diamants. Et puis n'oublie pas que, si les jeunes misses américaines sont désirées par des princes, les belles et triomphantes cantatrices sont courtisées par des rois. Il y a bien des genres de royauté, en ce bas monde. Un banquier qui fait la loi à la Bourse, un brillant gentleman qui donne le ton à la mode, un souverain authentique qui collectionne les étoiles, un artiste adoré du public qui fait retourner toutes les femmes sur son passage, sont des rivaux redoutables. Ne les méprise pas trop, ne leur laisse pas la place libre, car ils convoitent ce

que tu dédaignes. Et, si fidèle que soit une femme aimante, le dépit, la jalousie peuvent avoir sur ses actions une influence funeste. Te voilà averti. Lâche toute ton américainerie et reviens-nous. Il est temps! Une crispation serra les lèvres de Derstal. Il baissa les yeux, puis, comme pour faire diversion à des pensées importunes, il prit une cigarette, l'alluma et revenant à l'objet de sa visite :

— Alors, tu ne veux pas mettre en ordre les inspirations d'un fils de famille, qui a une Atala à écrire et qui n'en sort pas?

— Jamais de la vie ! Pourquoi diable aiderais-je ce jeune nigaud à faire concurrence à de véritables artistes ? Pendant qu'on jouera son Atala, des compositeurs de mérite se serreront le ventre à la porte du théâtre. Voilà ce qu'il y a d'infâme dans l'intrusion des amateurs. Comme dit l'auvergnat, dans la Rose de Saint- Flour : ce n'est pas que ce soit sale, mais ça tient de la place! Et puis, là, vrai, je n'ai pas le temps. Je suis embarqué dans la troisième partie de ma pièce symphonique.

— Ariane?

— Oui, Ariane. Voilà deux ans que j'y travaille. J'approche de la fin. J'ai déjà fait : Thésée et le Labyrinthe, J'en suis à V Abandon.

— Es-tu content?

— Oui, il me semble que ça ne vient pas mal. Il y a des choses qui m'amusent... La chanson des matelots du navire qui emporte Thésée loin de la Crète, pendant qu'Ariane pleure sur son rocher... Il y a une opposition

qui, je l'espère, plaira... Tiens! Ecoute ça... Tu me diras ton opinion.

Il s'était mis à son piano et jouait un pre'lude lent, où le bruit des rames battant la mer se faisait entendre. Puis le cri de'sespéré de l'abandonnée, voj^int fuir son amant, s'éleva lugubre et déchirant pendant que, voguant vers leur patrie, les nautoniers, jetaient auvent du large leurs voix insoucieuses. Enfm la clameur de la mer couvrait les chants, les pleurs, et la fanfare du héros, vainqueur du minotaure, éclatait triomphante annonçant au monde délivré son exploit et sa gloire.

Pinchart avait cessé de jouer et, sans se retourner, il attendait le jugement de son illustre camarade.

Gelui-ci s'était levé et, le front baissé, la physionomie soucieuse, il marchait dans la pièce. Il s'arrêta brusquement près du piano ;

— Ah ! La musique que tu viens de me faire entendre a plus fait pour me convaincre que toutes tes paroles... Oui, en écoutant cette belle page, je me suis senti mordu au cœur par le regret de mes défaillances... Je t'ai vu, toi, travaillant dans la pauvreté, et mettant ton âme dans tes œuvres, tandis que j'étais prêt, moi, à accepter la déchéance des improvisations. J'ai rougi, j'ai eu honte ! C'est toi qui as raison, tu sacrifies tout à ton art, et tes jouissances tu ne les attends que de lui. C'est ce que Laviron n'a cessé de nous enseigner. C'est ce que j'ai fait, pendant des années, avec courage, et ce que j'étais disposé à cesser de faire. Le luxe m'a empoisonné. Revenons à la simplicité sainte ! Ah ! Pinchart, tu es un brave ami, mais tu es surtout un puissant

artiste... Ce que tu viens de me jouer est magnifique !..

— Ta en es content ?

— Content! Ce ne serait pas assez dire. Et tu restes inconnu! Mais c'est d'une injustice révoltante. Il faut que l'on exe'cute ta musique. Je la ferai entendre à Colonne. 11 la jouera! Tu seras célèbre en un seul jour. Il est impossible qu'après avoir entendu Ariane, le monde musical ne te place pas au premier rang des

- symphonistes ! Et que dis-je ? Tu es un musicien de théâtre ! Le drame éclate dans ton oeuvre^ il déborde le cadre. Ah! Que tu es heureux d'avoir écrit cela !

Pinchart le visage illuminé par la joie^ serra les mains de son ami !

— Si je t'ai rendu à toi-même, Derstal, mon œuvre aura obtenu le plus beau succès que je pouvais ambitionner. Rien que l'émulation que tu montres, est pour moi le plus précieux des éloges. Piquer d'honneur un maître tel que toi, c'est un triomphe !

■ — Pas de modestie ! Tu es l'égal des meilleurs ! Ah ! si tu avais un peu plus d'entregent, tu arriverais bien vite, avec le talent que tu possèdes...

Pinchart soupira :

— Il est vrai que je ne suis pas très débrouillard, ni très hardi, ni très reluisant. Je me tiens volontiers dans mon coin. Je paie si peu de mine !.. Aussitôt qu'il faut me montrer, je deviens malade d'angoisse... Je suis gauche et mal tourné. Ah! Derstal! Une jolie tournure, un visage expressif, et la langue bien pendue, quels atouts pour un homme qui veut parvenir! M'as-tu vu en habit noir ? J'ai l'air d'un orphéoniste ! Qu'est-ce

que tu veux que je fasse dans ces conditions-là? Les dons extérieurs sont, pour moitié, dans la réussite d'un

homme. Un diamant n'attire les regards que quand il est taillé^ poli, monté... Il peut rester à l'état brut et être cependant le plus précieux joyau du monde. Nul ne s'en doutera ! On se dit : c'est un vulgaire caillou... Et on se précipite sur le strass qui brille, mais ne vaut rien !

— Oui, c'est l'amère loi de la vie, qu'on est compté, non point pour ce qu'on est, mais pour ce qu'on paraît être. C'est une injustice contre laquelle il faut réagir. Je t'y aiderai.

Il changea d'idée avec sa vivacité habituelle.

— Ah ! Fichtre ! dit-il gaiment, si tu avais fourni de la musique pareille au jeune Harry Brandon, il n'en aurait pas cru ses oreilles. Et son père n'aurait pas été assez riche pour la payer !

— Mais pourquoi ce jeune homme ne s'attelle-t-il pas honnêtement à sa partition et n'essaie-t-il pas de l'écrire lui-même?

— Parce qu'il en est profondément incapable.

— Alors pourquoi s'en est-il chargé ?

— Parce qu'il veut briller. Voyons, Pinchart, tu sais bien qu'il y a, de par le monde, quelques compositeurs qui n'ont jamais écrit une note de la musique qu'on leur exécute. Il est, dans des greniers, de pauvres diables qui peinent pour leur assurer la gloire. Chacun le sait, c'est tout au plus si, eux-mêmes, s'en cachent. On leur reçoit cependant des ouvrages et on les joue avec des tours de faveur... C'est le secret descomm.andites... Comment vis-tu, toi, Pinchart ?

— J'ai trois ou quatre bonnes leçons d'harmonie par semaine. Gela me fait deux cent cinquante ou trois cents francs par mois. C'est tout ce qu'il me faut.

— Es-tu heureux ! Moi, j'ai un appartement de cinq mille francs, rue Auber, je dépense plus de trente mille francs par an. Et je suis criblé de dettes !

— Lâche tout ça ! Viens habiter dans ma maison. Tu feras une concession à la dignité humaine en te logeant au premier. En un an tu seras à flot... Et, si tu veux, tu feras des économies. Crois-tu que Eve sera humiliée de venir te voir rue Papillon ? Ah ! Elle se moquera pas mal du quartier et de la maison, si tu la reçois avec une bonne figure. 11 est vrai que tes belles madames seront un peu déconcertées, s'il faut qu'elles viennent te chercher au faubourg Poissonnière, dans un immeuble régi par un tailleur-concierge... Eh bien ! Tu en seras quitte pour te passer d'elles. A l'heure qu'il est, elles ont fait pour toi tout ce dont elles étaient capables. Ces délicieuses perruches ont caqueté ton nom aux quatre coins de Paris. Laisse-les en plan. Empoigne-moi une rame de papier a musique et n'accepte plus un seul dîner en ville, avant d'avoir terminé la Vénitienne. Après, en t'amusant, si tu, veux, tu tortillonneras une Léonora d'Esté. On dira : c'est un caprice de grand artiste. Comme lorsque Saint-Saëns se délasse à faire une Javotte. Cela ne tirera pas à conséquence. Et tu encaisseras tout de même la forte somme. Combien te donne-t-on pour pondre cette italiennerie?

— Cent mille francs.

— A la bonne heure ! Mais à une condition, c'est que

cette affaire-là ne viendra qu'à son tour et comme horsd'œuvre !

Les deux amis continuèrent à causer et Derstal s'en alla, le cerveau bouillonnant de généreux projets. Il rentra chez lui pour déjeuner, consigna sa porte et s'enfermant dans son cabinet, il reprit le livret de la Vénitienne et ses deux premiers actes, les relut, s'échauffa sur sa partition, retouva le fil de ses idées, et presque d'un jet, écrivit la fin du beau duo, sur lequel il dormait depuis deux mois. Sa verve, ranimée en quelques heures d'inspiration fervente, trouva ce qu'il avait cherché vainement au milieu des tracas de sa vie dissipée. Gomme la nuit tombait, il s'arrêta, las, mais content de lui, se sentant maître de son cerveau, sûr de sa force créatrice et capable de réaliser toutes les beautés qu'il avait rêvées. Il eut là une des meilleures journées qu'il eut passées depuis longtemps. Il se sentit calmé, assagi, prêt à tous les sacrifices pour son art, et désireux de faire partager cette heureuse inspiration à celle qui l'aimait, il s'habilla, dina. et vers neuf heures, se dirigea vers l'Opéra.

Dès l'entrée, il se rendit compte du tort que son existence exclusivement .mondaine lui avait fait. Le contrôleur l'accueillit avec son salut habituel, et lui dit d'un ton de reproche amical : « Il y a longtemps, cher maître, que nous ne vous avons vu. » A la porte du passage de la scène, le garçon de service fut plus explicite encore : « Oh ! Monsieur Derstal, vous revoilà, tant mieux! M. le directeur va être bien content! » Sur la scène, où le second acte de V Africaine finissait, le chef

du chant, son camarade du conservatoire, vint à lui les mains tendues : « Eh ! c'est le seigneur Derstal, lui-même ! As-tu ta partition dans ta poche ? Nous l'attendons, tu sais, avec impatience. Le patron dit que les deux, premiers actes sont épatants ! » Il accueillit en souriant tous ces affectueux témoignages, il serra les mains tendues vers lui, avec sa grâce un peu distante, et se dirigea vers la loge d'Eve Brillant.

Elle venait de déposer le diadème de plumes de Sélika. A cette voix tant aimée demandant : peut-on entrer? elle répondit par un cri de joie. Et rouge de plaisir, elle alla au-devant du visiteur toujours attendu. La femme de chambre rangeant les robes venait de disparaître. Eve prit Olivier par les épaules, et sans souci de marquer de blanc le drap de son habit, elle approcha son visage des lèvres de son amant. Puis le regardant avec attention :

— Tu as un air animé et content, ce soir, qu'y a-t-il de particulier ?

— Il y a que j'ai travaillé toute la journée, et vite et bien ! J'ai fini ma grande scène.

Les yeux d'Eve rayonnèrent. L'annonce de la reprise du travail la touchait comme une preuve d'amour. Derstal travaillant était bien à elle, on ne pouvait le lui disputer. Elle le tenait à la fois par son cerveau et par son cœur. Elle demanda :

— Voilà donc pourquoi je ne t'ai pas vu depuis une semaine ? Tu préparais ta mise en train...

Il ne répondit pas à la question. Mais plein de ses projets, chaud encore de son effort, il se répandit en

explications. Elle l'écoutait d'un air ravi. Les confidences de Laviron étaient oubliées. Jamais Olivier n'avait songé à s'écarter d'elle. Les flirts dans le monde étaient les conséquences forcées et sans importance de la célébrité. Le traité, pour l'opéra destiné à l'Amérique, un racontar comme on en débite sur tous les artistes en vedette. Tout cela était illusoire et vain. Ce qui ne trompait pas c'était sa présence dans la loge ; ce qui ne mentait pas c'était son enthousiasme pour l'ouvrage où Eve devait si complètement sincarner, et dont il parlait, pour la première fois, depuis six mois, avec une abondance et une chaleur où se sentait la surexcitation d'un homme qui éprouve le besoin de s'entraîner luimême. Cependant peu à peu il se calma, et plus posément expliqua à Eve ses intentions de travail :

— Vois-tu, ici, je suis trop dissipé. La malheureuse légèreté de mon caractère m'emporte continuellement. Quand je suis à la besogne, si quelque distraction s'offre à moi, je suis trop enclin à la saisir. Il faut que je m'enferme dans un coin où je ne connaîtrai personne, et oùje n'aurai d'autre ressource que de travailler. Il me faudrait un lieu recueilli, noble et poétique, qui soit d'accord avec mon inspiration. Il me semble que là, je ferais de belles choses... Tiens ! j'ai envie, pour terminer ma Vénitienne, d'aller m'enfermer, pendant deux mois, à Venise... Dans la cité même où se débat l'action de mon drame, parmi les décors où se meuvent mes personnages, je vivrai leur vie, et l'évocation de leurs tendresses ou de leurs souffrances me sera facile.

Eve dit tristement :

— Tu t'en iras donc sans moi, qui ne puis partir? Tu me laisseras seule ?

Il répondit avec force, presque avec rudesse :

— Ah! c'est une nëcessité pour moi! Ici, toutes mes bonnes dispositions sont contrariées. Je me perds dans une oisiveté élégante. Je vis comme un homme du monde... Quelle misère! Suis-je fait pour m'abrutir avec des inutiles ? Je sais bien, tu vas me dire comme Pinchart : isole-toi. Eh bien! c'est plus fort que moi : je ne peux pas. Tu vois l'existence que je mène, depuis un an. Elle est meurtrière pour mon cerveau. J'en arrive à penser comme les mondains que je fréquente. Si je ne m'arrache pas à ce milieu déprimant je suis perdu. Je le sens. J'ai, en ce moment, un retour d'énergie, il faut que j'en profite pour me libérer. Si j'attends, il sera trop tard.

— Est-il donc nécessaire de mettre tant d'obstacles entre la tentation et toi ? N'en est-il pas un plus puissant que tous les autres? La volonté.

— C'est la volonté qui me trahit. Je suis animé des meilleures intentions et je m'en laisse détourner avec une facilité que je déplore... Loin de braver le danger, je veux m'en écarter. Ce n'est pas héroïque, mais c'est sage. Et, toi-même, tune dois pas me le déconseiller...

Elle agita sa belle tête expressive :

— Oui, je comprends bien. Mais cela me paraît dur de me priver de toi. Que m'arriverait-il donc de pis, si je te perdais ? Ne plus te voir, pendant une partie de l'hiver, parce que tu seras à Venise, ou parce que tu m'abandonneras pour faire le beau dans le monde.

N'est-ce pas tout pareil? Ah ! j'y gagnerai, si tu es à Venise, que tu finiras ta partition et que j'en profiterai. Mais d'abord, est-ce sûr que tu la finiras ? Si tu as envie de flâner, tu en trouveras tout autant l'occasion en Italie qu'en France, et les belles dames de Venise t'accapareront, tout aussi bien que les belles dames de Paris. Oh ! Je ne suis pas jalouse, et je n'ai pas la prétentien de t'attacher à moi, sans que tu t'en écartes. Tu t'ennuirais trop ! Et je sais qu'à un esprit comme le tien, il faut l'aliment de la nouveauté. Si encore j'étais sûre que tu rapporteras ta Vénitienne terminée, je pourrais me résoudre à ce sacrifice de te voir t'en aller. Mais si tu vas en Italie, n'est-ce pas pour travailler à Léonora d'Esté ?

A cette question précise, il rougit, et avec vivacité il protesta :

— Non ! Gela, je t'en donne ma parole ! Elle le regarda gravement :

— En tous cas, tu ne démens pas que tu doives l'écrire?

— Rien n'est encore signé !

— Mais, as-tu donné ta parole?

— Je puis la reprendre.

— As-tu reçu de l'argent ?

Il eut un geste de colère :

— Eh ! oui! Voilà bien ce qui me gêne tant ! Tu vois qu'il faut que je parte. Ici, je m'enfonce, de jour en jour, un peu plus. J'ai vécu comme si j'avais des rentes et je n'ai que des droits d'auteur! Si je veux reconquérirma liberté, il faut que je m'enterre dans un trou, où je ne

dépenserai rien, et où je travaillerai à morlî C'est la vie ancienne que j'ai menée, si allègrement, avant de faire jouer Erin. Je m'y remettrai très facilement. Pendant ce temps-là, l'eau reviendra à mon moulin, je ferai face à mes engagements, je rembourserai mes avances, et je pourrai, de nouveau, être mon seul maître.

— Alors, pars donc î

Il la prit dans ses bras, la serra sur son cœur et dit avec chaleur :

— Ah ! je vois bien que tu m'aimes vraiment, et pour moi seul.

Elle essuya une larme :

— Ne l'oublie jamais!

L'avertisseur passa dans le couloir et cria :

— On commence le quatrième acte.

Il frappa doucement à 1^ porte :

— W^^ Brillant, êtes-vous prête ?

— Je descends dans un instant.

Elle se leva, appela son habilleuse, se drapa dans son manteau de Reine, et se tournant vers Derstal :

— Viens. Je veux que ce soir on te voie avec moi. 11 y a trop longtemps que tu me négliges, et je commence à passer pour une femme abandonnée.

Elle le reprit, l'attira, lui sourit tendrement, et lui donna un vif baiser.

— Allons. Viens! Ne faisons pas attendre le public. Le lendemain matin, vers dix heures, Derstal sonnait

chez Laviron. Le critique habitait, depuis trente ans, dans une maison dont les derrières avaient vue sur le jardin verdoyant du Sacré-Cœur. Le calme et la soli-

tude de ce quartier lui plaisaient. Il y vivait au milieu de ses livres, de ses gravures et de ses partitions, jouant du violon, comme distraction, et s'en cachant soigneusement. Le vieil écrivain, assis devant sa table, la tête couverte d'un béret de velours noir, corrigeait les épreuves de son livre sur la Musique au XVIIP siècle. Son visage sévère ne se détendit pas, en voyant paraître son favori. Il lui tendit une main nonchalante, et dit :

— Tiens! c'est vous, Derstal? Vous vous souvenez donc que j'existe? Qu'est-ce qui vous amène si loin des quartiers où vous fréquentez habituellement?

— ^lon cher maître, répondit le compositeur, sans paraître remarquer l'aigreur de cet accueil, je viens vous faire mes adieux ?

— Vous allez vo^^ager, Derstal ?

— Non, mon cher maître, je vais travailler.

— Oh! Oh ! vraiment !

La physionomie de Laviron se fit moins rude. Son regard se fixa sur le jeune homme avec intérêt. Il se tourna un peu sur son fauteuil, et repoussant ses papiers :

— Et Iravailler à quoi ? reprit-il.

— A la Vénitienne.

— Eh bien ! c'est une bonne idée, cà, Derstal ! Mais, où vous en allez-vous, pour travailler?

— A Venise.

— Ah! A Venise? Tout seul?

— Tout seul.

— C'est une excellente idée ! répéta le critique. La

solitude est nécessaire pour la concentration des idées. Lorsque Gounod voulut écrire Roméo, il partit pour l'Italie. Venise est une bonne ville de travail, le silence y est profond. Le peuple est grave, la locomotion s'y fait sans bruit... Au bout du grand canal, non loin de la Gador, il y a un jardin où le rêveur trouve de la fraîcheur, du silence et peut tout oublier, excepté son rêve. Allez- vous y asseoir le matin, vous y rencontrerez les ombres douloureuses et charmantes des personnages de votre œuvre. Elles passeront, amoureuses ou irritées, sous vos yeux, et vous n'aurez qu'à noter leurs paroles pour faire vibrer la passion dans votre musique. Partez, mon ami, vous avez raison. Il est temps que vous vous en alliez. Car, vous nous devez une œuvre, et vous étiez sur le point de ne pas payer votre dette.

Pour la première fois, depuis qu'il était entré chez le vieil écrivain, celui-ci venait de l'appeler son ami. Derstal en éprouva de la joie et se sentit comme réhabilité. Il voulut se confesser complètement.

— C'est pour vous demander votre indulgence, reprit-il, que je me suis présenté, ce matin, devant vous. Je sais tout ce que vous avez à me reprocher. Je ne chercherai pas d'excuses. Je me bornerai à changer de conduite. Je pense que cela suffira à vous satisfaire.

Laviron sourit, posa la main sur l'épaule de Derstal, et dit :

— L'enfant prodigue est donc revenu? Heureusement sa folie n'aura pas été longue. Mon enfant, les jours qui s'écoulent, en ce moment, sont les plus précieux pour votre carrière. Ils valent de l'or, sachez le, car jamais

plus vous ne retrouverez la verve et la force de la jeunesse, si vous laissez échapper l'heure propice sans en profiter. Ah! Derstal, que j'en ai connu des artistes pleins de promesses, qui se sont perdus, pour n'avoir pas su se ramasser sur eux-mêmes, après le premier pas en avant, afin de bondir plus loin et plus haut, dans un nouvel élan ! Voyez-vous, la vie est implacable, elle ne nous fait pas grâce d'une minute, et le lutteur qui reprend haleine, assis sur le bord de l'arène, au lieu de continuer son effort, a dé\h donné prise contre lui à la mauvaise fortune. J'ai maudit, depuis deux ans, votre paresse, votre futilité, votre oubli de ce que vous vous deviez à vous-même, de ce que vous deviez à vos amis. J'ai abattu tous vos rivaux dans la poussière, moi, et je ne puis justifier ces exécutions implacables que par votre succès. Si vous avortez, Derstal, je deviens un libelliste stupide et féroce. Je n'aurai d'excuse que votre gloire. Vous me devez donc de triompher. Et on ne triomphe que par le travail.

— Ne doutez plus de moi, maître, je vous donnerai satisfaction.

— Ah ! Mon enfant, c'est à vous-même que vous donnerez satisfaction, reprit le critique. Vous êtes jeune, vous ne savez pas ce qu'est la vie. Vous n'en connaissez pas encore les cruels désenchantements. Mais plus vous vieillirez, plus vous comprendrez que tout est vain excepté le bonheur de s'épanouir dans une œuvre. Elle peut être attaquée, décriée, vilipendée — qu'importe ! Elle existe, et si elle est puissante et belle, l'envie se casse les dents et les griffes, à essayer de la détruire.

L'humanité, Derslal, est vile et basse. Il ne faut attendre d'elle que des infamies et des lâchetés. Celui qui fonde son bonheur sur les satisfactions matérielles est une pauvre dupe qui se prépare toutes les tristesses et toutes les misères. 11 n'y a'de joie absolue que dans le culte de l'idéal. Voyez comment je vis ici, loin du bruit, loin des compétitions, loin des violences. J'ai sous les yeux la verdure de ce jardin religieux, où passent fugitives les cornettes blanches des sœurs et les robes grises des pensionnaires. Je ne m'occupe que d'écrire ma pensée sur les maîtres anciens, peintres et musiciens, et quand je veux me récompenser d'une longue journée d'application, je prends, vers le soir, mon vieux violon, j'ouvre un cahier de sonates d'Haydn ou de Mozart, et je joue, pour moi tout seul, cette musique divine. Je suis indépendant, libre de dire ce que je pense, maître de faire ce que je veux. Il n'y a pas d'autre contentement, dans la vie, mon cher ami, et tout ce qu'on vous racontera sur l'amour, sur l'ambition sera faux et mensonger. Il n'y a que le travail. Tout le reste n'est que plaisir passager et sensation éphémère.

— Cependant, dit Derstal avec un gai sourire, vous n'allez pas jusqu'à m'ordonner de ne plus revoir Eve Brillant, sous prétexte qu'elle peut inspirer des sentiments qui n'ont qu'un lointain rapport avec l'idéalisme?

— Ah ! Derstal, les liens qui vous attachent à elle sont bien plus artistiques qu'amoureux. En tout cas, je parle pour elle, car j'ai pu lire dans sa pensée. Et, entre votre avenir et sa tendresse, elle n'hésiterait pas un seul instant. C'est là ce qui la rend digne d'être la compagne

d'un grand créateur tel que vous. Elle s'intéresse autant à l'œuvre qu'à son auteur, et elle les confondra si bien l'un et l'autre dans son admiration qu'il ne sera plus possible de les séparer. J'ai assisté à son désespoir quand elle a cru, comme moi, que vous alliez décevoir toutes les espérances fondées sur votre talent. Certes elle souffrait de vous voir vous éloigner d'elle, mais elle pleurait aussi l'œuvre attendue. Celle-là, Derstal, ne sera jamais un obstacle à votre carrière. Elle la servira, au contraire, de toutes ses forces. Vous avez eu la chance, si rare, de trouver, au début de la vie, la femme qui pouvait satisfaire votre cœur et votre esprit. Rêve de tous les sublimes artistes. Dante a aimé Béatrice et Pétrarque a divinisé Laure. L'une et l'autre ont marqué d'une empreinte ineffaçable le génie des deux poètes et sont entrées, avec eux, dans l'immortalité. Cela était juste. Et chacun a eu sa part. Faites à Eve, la sienne, dans votre vie et dans votre œuvre.

Le vieux critique prit un temps, fixa Derstal de ses yeux ironiques et ajouta :

— Et puis, vous savez, ce ne sera pas une mauvaise affaire que vous ferez. Car Eve Brillant, à l'heure qu'il est, n'a de rivale, comme chanteuse, dans aucun pays du monde.

Et voyant le compositeur, un peu déconfit de cette conclusion utilitaire :

— Allons ! Voilà qu'il est toutprèsde midi. Je ne vous laisserai pas vous éloigner de mon désert, le ventre vide. Vous allez déjeuner avec moi. Ce sera une introduction à la vie d'anachorète que vous voulez mener.

*Ah ! mon ami, puisque vous allez à Venise, vous m'écrirez pour me dire ce que devient le beau Titien de l'église des Capucins... Ne vous arrêtez pas au style du monument, il est hideux. Ce sont les jésuites qui l'ont construit. Ces admirables éducateurs d'hommes étaient de piètres architectes. Allez dans la chapelle de la Vierge, et arrêtez-vous avec dévotion devant le rétable de l'autel. Il a été sculpté par Allegri, et sert d'écrin a un pur diamant : la Nativité, du sublime Vecelli. La dernière fois que j'ai contemplé ce chef-d'œuvre, l'eau des pluies avait coulé d'un chéneau crevé et menaçait de le détruire... C'est une pitié! Venise s'effondre... Elle disparaîtra, un jour de tempête, dans les flots de l'Adriatique... Et une des merveilles du monde aura cessé d'exister.

Il se leva, prit le compositeur par le bras avec une affectueuse familiarité :

— Je bavarde, hein ? J'enfile des phrases, je bdtis des systèmes, je développe des théories... C'est que je suis content de vous avoir là, réconcilié avec vous-même. Derstal, le talent est rare. Ne le gaspillons pas ! Là-dessus, allons déjeuner.

TV

— Maria-Pia ! Un étranger qui demande à parler au padrone.

— Je descends.

Un pas rapide dévala par l'escalier de pierre et sur le seuil bordé par le canal une fillette de quinze ans apparut. Elle était maigre, et son visage bistré s'éclairait du regard de grands yeux qui brillaient entre les boucles frisées de ses cheveux flottants. Elle rejeta sa chevelure en arrière, et dit a un grand garçon demi-nu, dont les bras couverts de farine révélaient la profession :

— Où est le visiteur?

— Dans cette gondole.?.

Assis sous la felze noire, le jeune Harry Brandon, vêtu de clair, cravaté de rouge, et coifl'é d'un chapeau à larges ailes, attendait qu'on vînt le renseigner.

— C'est vous. Excellence, dit Maria-Pia, d'une voix chantante, qui demandez à parler à mon père?

— Oui, fit l'Américain. On m'a dit que le boulanger Salaveria, logeait un jeune Français nommé M. Olivier Derstal. Est-ce exact?

— C'est exact, Excellence^, mais si vous voulez parler au signore Derstal, il est absent.

— Bien. Remettez-lui alors, quand il rentrera, cette carte.

Il tendit [un carré de Jjristol sur lequel au-dessous de son nom, il avait écrit : Hôtel Danieli. Tous les soirs. Sera heureux de revoir M. Derstal.

— Votre commission sera faite. Excellence, dit Maria-Pia, en serrant la carte dans le corsage de sa robe. Mais si vous aviez voulu parler au signore français, mon frère se serait fait un plaisir de vous conduire près de lui. Il est, très certainement, à cette heure-ci, à fumer sa cigarette en se promenant sur la place.

— Bon ! Bon ! fit l'Américain, remettez-lui la carte, cela suffira.

Il se tourna vers le gondolier et dit :

— Nous rentrons à l'hôtel, Tomaso.

Sous l'impulsion de la grande rame, l'embarcation vira et, au coin d'un petit canal, elle disparut. Depuis deux mois qu'il était installé chez le boulanger Salaveria, Derstal avait mené l'existence la plus régulière et la plus calme. Il était revenu, comme il l'avait promis à Eve. aux simplicités du début de sa carrière. Le fils de Salaveria, en remontant le matin à sa mansarde, son travail de la nuit terminé, frappait à la porte de Derstal pour l'éveiller. Le jeune homme se levait et se mettait à la bçsogne,jusqu'aumoment où Maria-Pia lui apportait son premier déjeuner, café au lait et pain doré sorlant du four. Après il s'assejait encore devant sa table jusqu'à onze heures. Alors il s'habillait, et se

préparait à descendre déjeuner avec la famille Salaveria, à moins qu'il n'allât dans un petit café, situé place Saint-Marc, sous les Procuraties. Il n'avait point de piano dans sa chambre. Il composait sa musique en écrivant. C'était un sujet d'étonnement pour la petite Maria-Pia.

— Maman, avait-elle dit, comprenez-vous que le signore Derstal m'a déclaré qu'il est musicien et jamais il ne joue d'aucun instrument. Bambetto, qui est musicien, joue du cornet à piston, et Longanera pince de la guitare. Mais qu'est-ce que c'est qu'un musicien qui ne fait pas de musique ?

— C'est, sans doute, celui qui conduit les autres, le maestro, qui tient un bâton et qui l'agite dans l'air, comme tu le vois à l'orchestre du théâtre San-Mosé, quand nous y allons, le dimanche, avec ton frère, ou comme le chef de musique, quand les soldats jouent au concert du Lido.

— Ah ! fit Maria-Pia, pensive. Alors ce serait donc un musicien supérieur à ceux qui soufflent dans des instruments?

— Oui, sans doute.

— Peut-être qu'il chante ?

— Ne le lui demande pas, au moins : tu pourrais l'offenser?

En rangeant la chambre de Derstal, la petite Maria- Pia n'avait pas été sans voir les cahiers de papier à musique épars sur la table du compositeur. Elle avait essayé de les déchiffrer, mais elle n'avait pu y réussir. En plus de son ignorance du français, le griffonnage

du musicien sous les petits points noirs qui repre'sentaient des notes, lui avaient paru hiéroglyphiques. Elle avait cependant dit à sa mère :

— Maman, il ne joue pas de musique, mais il en écrit.

— Tu vois bien ! C'est un maestro.

Le respect dont la famille Salaveria entourait son pensionnaire s'en était trouvé accru. La vie retirée de Derstal, sa jeunesse, son élégance sobre, et sa charmante figure, avaient donné à penser à ces braves gens qu'ils hébergeaient quelque personnage mystérieux. Rarement Derstal recevait des lettres, mais toujours elles venaient de Paris. Paris ! Pour les petits artisans vénitiens, ce nom évoquait des visions splendides. Leur voisin, le porcelainier Reverdi, ayant gagné Tannée précédente un ambe, à la loterie nationale, avait employé l'argent de son gain à faire un voyage en train de plaisir, à Paris. Il y était resté huit jours, et en avait rapporté des impressions grandioses qu'il traduisait en récits intarissables. Derstal était de Paris^ il était maestro, et un jour qu'il avait changé de vêtement, pour que Maria-Pia pût lui remettre un bouton à sa jaquette, la petite fille avait découvert, à la boutonnière de ce vêtement nouveau, un mince ruban rouge. Son frère lui avait expliqué que cela prouvait que Derstal était chev^alier.

La petite fille avait donc raconté à la fille du voisin Reverdi que leur locataire était maestro, parisien et chevalier. Et comme le jeune homme vivait seul, ne sortait guère le soir et semblait triste, les deux petites

filles en avaient conclu que c'était un conspirateur ou un amoureux. En tous cas^ pour elles, il était un romanesque personnage. Et cette opinion, de proche en proche s'était répandue si bien qu'un jour, un reporter du journal El Maltino, qui demeurait dans le quartier, s'était senti en veine de curiosité, avait fait une enquête et très facilement avait établi l'identité du compositeur, dont VErin se jouait à Milan, dans le moment môme. De là un article d'information, très documenté et très piquant, sur la vie retirée du célèbre musicien, dans un quartier perdu de Venise, au milieu de bonnes gens ignorant sa condition, cela sans doute pour jouir du repos et du calme nécessaires à la création d'un nouveau chef-d'œuvre.

Sans que Derstal en fût informé, car il ne lisait aucun journal, l'article du rédacteur du Maltino avait fait le tour de l'Europe, s'était étalé, reproduit et commenté dans les feuilles parisiennes. Et voilà comment sir Brandon, qui voyageait à bord de son yacht, dans la Méditerranée, avait appris que Derstal, en quittant Paris sans tambour ni trompette, s'était sauvé à Venise.

Le premier mouvement du yankee, lorsque son fils lui avait mis sous les yeux cette information, qui expliquait la disparition du compositeur, et l'oubli dans lequel il laissait ses fastueux amis, avaU été de jeter le journal et de ne plus s'occuper du fugitif. Mais il avait rencontré une si vive opposition dans son entourage, qu'il avait dû adopter une autre ligne de conduite. Le yacht Ariel, croisait, à ce moment-là, en vue de Brindisi, ■et sir Brandon se disposait à gagner Corfou, lorsque la

fantaisie d3 sa famille l'avait décidé à s'engager dans l'Adriatique.

Ce n'était pas seulement Ilarry Brandon^ enragé de ne point sortir de son Atala, mais encore sa sœurSuzy, fort dépitée du départ de Derstal, qui avait fait mettre à VAriel le cap sur Venise. La jeune fille se trouvait dans un état d'esprit très particulier et très nouveau. Habituée à n'agir qu'à sa guise, avec une fantaisie que la tendresse de ses parents trouvait toujours justifiée, elle avait coqueté avec Derstal comme elle avait l'habitude de le faire avec ses jeunes compatriotes. Dans la liberté complète de l'existence sociale en Amérique, elle avait acquis une fermeté de décision qui la mettait à l'abri de tout entraînement du. cœur. Elle montrait une extrême franchise d'allures, mais réfléchissait tous ses actes.

A Paris, dans le rayonnement de sa jeune célébrité, Derstal lui avait plu, mais elle ne l'avait jamais considéré que comme un agréable compagnon, dont la parole colorée et brillante l'amusait, et dont le talent chaud et vibrant lui procurait des sensations délicieuses. Elle le voyait, avec plaisir, dans le salon de sa mère, parce que ses amies enviaient l'éclat que sa présence donnait à leurs réunions. Elle s'était flattée d'avoir de l'influence sur l'artiste, et, peu à peu, avait pris vis-à-vis de lui des airs de commandement qui accentuaient la familiarité de leurs rapports. Elle le traitait comme un ami, l'appelait Derstal tout court, n'était pas loin de penser qu'il était prêt à tout poui lui plaire. Le compositeur en paraissant ne pas corn-

prendre les offres peu déguisées faites par sir Brandon au sujet de l'opéra de son ûh, avait déjà justement déçu la jeune fille. Elle;S'était avancée jusqu'à déclarer à Ilarry que « pour lui être agréable à elle » Derstal s'empresserait de prêter son concours à l'œuvre en souffrance. Déconcertée par son refus, elle s'apprêtait à lui en adresser de vifs reproches, et à risquer une tentative personnelle pour obtenir du musicien qu'il se montrât plus conciliant.

Le départ de Derstal avait coupé court à ces projets, et miss Suzannah en avait ressenti un peu plus que de l'étonnement. L'absence du musicien l'avait attristée, et d^ toute autre qu'elle, on eût pu dire qu'elle en éprouvait du chagrin. Mais lorgueilleuse et énergique jeune fille n'avait rien laissé deviner de ses sentiments. Elle s'était montrée insouciante, gaie, ne changeant rien à ses occupations ou à ses plaisirs. Au lieu da faire de la musique avec Derstal, elle en avait fait toute seule. Et c'était, en s'accompagnant elle-même, qu'elle chantait la romance de son frère : Because y love you. C'était moins bien qu'avec les variations improvisées dédaigneusement par Derstal à la place des indigentes harmonies de l'esthète Harry, mais Suzannah ne sentait pas la différence. En apprenant, par la lecture du Neio-York Herald, qui reproduisait l'information du MalHno, que le fugitif était si près d'elle, miss Suzy n'avait pas hésité, et au lieu de souhaiter, comme elle y paraissait décidée, cingler vers la Grèce, elle avait ardemment désiré se rendre à Venise.

Lorsqu'il avait reçu des mains de Maria Pia, la carte

de IlaiT}' Brandon le compositeur avait éprouvé une contrariété réelle. Il monta dans sa chambre^ s'assit devant la table, où son travail du matin attendait les retouches qu'il ne manquait jamais d'y faire dans l'après-midi, et réfléchit. Depuis qu'il était à Venise, il avait repris possession de lui-même. Le silence apaisant de la cité morte avait agi sur son esprit d'une façon bienfaisante en lui rendant la faculté de penser. Sorti de l'agitation de Paris, n'ayant plus aucune occupatiçn à remplir, ni aucune obligation à satisfaire, livré à la monotonie des longues journées vides, Derstal n'avait trouvé d'autre ressource que le travail. Il s'y était jeté à corps perdu, et avec une jouissance toute nouvelle.

L'inspiration, chassée par la dissipation de sa vie, était revenue plus ardente, et plus fraîche. Les idées jaillissaient abondantes dans son cerveau et les personnages de son drame s'imposaient à son imagination avec un relief, une vigueur, une réalité qui les lui faisaient chercher, le soir, sous les portiques, le long des canaux, dans le silence des nuits, lorsque, sous la pâle clarté de la lune, dans Venise tout est blanc : les palais, les eaux et le ciel. Devant ses yeux, l'incarnation de la Vénitienne, sous les traits nobles, avec la haute stature d'Eve, s'évoquait et il se sentait frémir d'une émotion à la fois artistique et amoureuse. La femme se confondait si bien avec l'héroïne qu'il ne savait plus les distinguer l'une de l'autre, et que les tendres paroles qu'il chantait s'adressaient à toutes deux aussi passionnément chères à son imagination et à son cœur.

Solitaire, il passait dans les bas quartiers de la ville,

s'asseyait, dans un coin, sur an banc de pierre encore chaud des rayons du soleil, et écoutait le dialecte sonore des femmes marchant graves sous leur mezzaro noir. Il recuteillait les impressions de la foule, notait les refrains populaires, s'imprégnait de la couleur qu'il voulait répandre dans les harmonies de son orchestration. Il ne prononçait pas vingt paroles, par jour, et jouissait délicieusement du bonheur de se taire. Sa partition avait, en ces deux mois, fait des prî)grès immenses. Il avait complètement refondu son second acte, et écrit entièrement le troisième. Il s'apprêtait à aborder le dernier, et dans la fièvre de travail qui l'emportait, il pouvait espérer l'avoir ierminé pour le commencement de janvier, être en mesure de le faire entendre à l'Opéra. Son orchestration, déjà très avancée, le conduirait jusqu'au mois de? mars. Il pourrait donc réparer le temps perdu et se mettre à la disposition de son directeur, presqu'à l'époque fixée.

Il venait de l'en avertir par une lettre qu'il avait prié Laviron de mettre à la poste à Paris. Il se préoccupait de. conserver son incognito, alors que le secret de sa retraite, divulgué par la presse, courait déjà toute l'Europe. L'aj^rivée de la famille Brandon était donc, dans la circonstance, une cause de sérieux ennui pour le compositi3ur. Ne pas répondre à l'invitation formelle apportée par Harry, c'était se conduire grossièrement avec des gens qui l'avaient accablé de gracieusetés. Y répondre c'était rompre le pacte qu'il avait conclu avec lui-même, de ne quitter sa retraite qu'après l'achèvement complet de sa partition. Assis devant les feuillets

.■dits le matin même, il les parcourait cruii regard dis- I fait. C'était la belle phrase du te'nor a la fin du troisième ;i -le, quand il se croit trahi par celle qu'il aime :

Ah! cruelle, il fallait plutôt prendre ma vie !... Oue ferai-je.à présent, de mon cœur désolé?

Et les modulations déchirantes trouvées par lui pour exprimer le désespoir et l'abandon, lui vinrent aux lèvres; il se mit à chanter, et dans le silence de la maison pauvre et noire, dans la solitude du canal où nulle gondole ne passait, la mélodie exprimée par la belle voix et avec le merveilleux sentiment de Derstal, s'éleva suave, déchirante, sublime. Il ne l'avait jamais entendue que dans sa pensée, et, pour la première fois, ces admirables accents faisaient vibrer l'air de leurs sonorités exquises. Derstal en fut tout saisi. Il sentit un frisson passer sur sa chair et désireux de contrôler son impression, il reprit l'air et le chanta de nouveau avec le récit qui le précède. Il en fut satisfait, jugea l'effet bien en situation, dans le mouvement du drame, et traduisant avec justesse les sentiments du personnage. Il murmura à demi-voix : C'est bien ! Au même moment, de l'autre coté de la porte, il entendit un soupir profond comme un sanglot. Il ouvrit, et assise sur la première marche de l'escalier, il vit la petite Maria-Pia qui pleurait.

— Que fais-tu là? lui dit-il doucement.

Elle leva sa figure intelligente, sur laquelle ruisselaient les larmes, et avec un sourire d'admiration elle répondit :

lOi LES BATAILLES DE LA VIE

— Liistrissimo, je t'écoute ! Oh ! signorc, que c'est beau !

Derstal sourit. Il regarda avec intérêt l'enfant dont l'émotion correspondait à la sienne et demanda :

— Maria-Pia, donne-moi un conseil ? Si on te laissait le choix entre vivre gaiement dans le luxe^ le plaisir et ne plus chanter, comme je chantais à l'instant, ou bien habiter un triste quartier, une humble maison,, et mener l'existence d'un pauvre, mais composer des airs comme celui que tu viens d'entendre, que ferais-tu ?

— Je vivrais d'un carlin, signore, je mangerais des oursins frits, je coucherais sur une paillasse d'algues sèches, comme les barcaroli du traguet voisin, mais je ne renoncerais pas à mettre le ciel dans les cœurs, en chantant comme tu sais le faire.

Derstal inclina la tête doucement et dit :

— Je te remercie, Maria-Pia. Je crois que ton conseil est bon.

Il passa la journée en gondole du côté de Muranb, rentra pour dîner, fuma une cigarette et au lieu de se rendre à l'hôtel Danieli, il se coucha.

Pendant deux jours, il demeura presque continuellement enfermé dans sa chambre, ne sortant qu'à la nuit pour aller se promener dans le jardin public. Il était taciturne et préoccupé. Il travaillait pourtant avec régularité. Mais sa tranquille vie des premiers temps était troublée, et il semblait inquiet. Le troisième soir, vers dix heures, comme il venait de rentrer et fumait, avant de se mettre au lit, une grande lueur éclaira la fenêtre, un bruit inaccoutumé rompit le silence, et, sur le petit

canal, dont l'eau immobile baignait la maison, deux gondoles s'avancèrent, brillamment ornées de lanternes, à la proue et à l'arrière. Et avant que Derstal, attiré par la curiosité, eut le temps de paraître, la marche &'Erin, jouée par vingt instruments, retentit dans la nuit. Le compositeur, étonné et presque mécontent de cette aubade imprévue, resta dans sa chambre, sans se montrer. Mais il n'euL pas le loisir de demeurer étranger à cette manifestation. Un bruit de voix joyeuses retentit dans l'escalier, des rires et des exclamations, et sous la poussée d'une main impatiente, la porte s'ouvrit, laissant passage à Harry Brandon et à son père.

— Eh ! cher ami, vous devenez bien sauvage ! dit le jeune Yankee en serrant les mains du compositeur. 11 faut que nous venions vous chercher, jusqu'au pont de la Paille, pour avoir le plaisir de vous voir. Et votre musique, elle-même, vous laisse à ce point indifférent qu'on la joue sous votre fenêtre, sans que vous y paraissiez !

— Quoi ! C'est vous, fit Derstal avec humeur^ qui mettez tout le quartier en révolution ?

— C'est ma femme et ma fille, intervint Brandon, qui ont voulu vous faire honneur. Et quelle musique meilleure que la vôtre eût-on pu choisir, pour vous fêter? Elles sont en bas, sur l'eau, vous savez, qui vous attendent... N'irez-vous pas leur dire bonsoir ?

Derstal n'eut pas le temps de répondre, les musiciens attaquaient un autre air. Il fit un geste de désespoir. Les habitants de la maison étaient aux fenêtres, et sur la place voisine les enfants du quartier se rassemblaient.

Entre l'embarras que lui causait cette aubade et l'ennui de rejoindre les dames Brandon, il n'hésita pas. Il prit son chapeau, son manteau et descendit. Sous la felze noire, la blonde Suzy et sa mère s'offrirent aux regards de Derstal. Elles lui firent signe d'entrer. Déjà le père et le fils l'avaient amicalement poussé. Un ordre, et les barcaroli, battant de leur rame leau obscure, engagèrent la gondole dans un canal voisin. Les musiciens suivaient, jetant à l'air du«soir leurs harmonies, et déjà vingt gondoles attirées par le concert formaient une flottille dans la nuit.

— Eh bien ! Derstal, fit M. Brandon, voilà donc où nous devions nous revoir ? Le cadre ne me déplaît pas, pour ma part, quoique je ne l'aie pas choisi.

Derstal ne répondit pas aux reproches qui lui étaient adressés. 11 sourit et demanda :

— Mais puis-je savoir oij vous me menez en ce moment ?

— Bien certainement, ce n'est pas sous \es Plombs, dit Suzannah gaiement. Quoique vous soyez très coupable !

— Rassurez-vous, fit Harry, vous souperez chez Florian, et après on vous rendra votre liberté.

— Va donc pour le souper, dit Derstal. Mais ne pourrait-on pas faire taire la fanfare ?

— Ah ! vous priveriez donc tous ces gens qui l'escortent de la satisfaction d'entendre la musique sur l'eau ? C'est un de leurs plaisirs préférés !

— Ce n'est pas un des miens. Et il y a une scélérate de clarinette qui m'offense gravement les oreilles, depuis un quart d'heure.

— Soit ! Nous allons débarquer. Et on enverra les musiciens se promener du côté de Saint-Georges et de la Dogana.

Assis dans un salon du café Florian,, Derstal, dégustant de belles huîtres arrosées d'Asti, se prit à jouir de l'heure présente. Cet intermède à sa vie de labeur lui parut piquant. Quel danger y avait-il pour lui à souper gaiement avec ces voyageurs aimables qui, ce soir-là, étaient à Venise, et, demain peut-être, seraient à Trieste ? L'intimité était bien moins entraînante dans cette cité de passage qu'à Paris où chaque jour ils lui gaspillaient une part précieuse de son temps. L'éclat des lumières, la richesse du couvert, le raffinement du menu, la présence des deux femmes élégantes, formaient un contraste si saisissant avec la sombre, froide et frugale régularité de son existence récente, qu'il en fut comme étourdi. Une fièvre de collégien émancipé l'entraîna, et il fit avec verve à ses compagnons le tableau de son séjour dans la maison du boulanger. Ils l'écoutaient, curieux de ses impressions, intéressés par l'avancement de ses travaux, captivés par l'ardeur que révélaient ses regards et ses paroles.

— x\lors, fit Suzy, vous êtes à la veille d'avoir terminé votre grand ouvrage si attendu ? Et vous croyez qu'à Paris vous n'auriez pas pu y travailler librement?

— Peut-être ! Mais au prix de quels effortii et de quels ennuis. Ici, dans le silence et le vide des jours, j'ai pu me concentrer dans mon œuvre. Je n'ai vécu que par elle et pour elle. Ce séjour à Venise aura été béni pour moi.

— Vous êtes comme tous les artistes qui ne se passionnent vraiment que pour leur travail, dit avec âpreté la jolie Américaine. C'est duperie de s'attacher à eux. Au moment où l'on croit les mieux tenir, ils font une pirouette et s'éloignent, sans même dire adieu.

— Me gardez-vous rancune à ce point de ne pas vous avoir tenue au courant de mes projets? répliqua gentiment Derstal. Pouvais-je penser qu'ils auraient pour vous un intérêt, si mince qu'il fût? Dans le monde, on ne s'occupe des artistes qu'en raison même de leurs œuvres. Et, s'ils ne produisent pas, bien vite on les délaisse. Ils sont à deux de jeu, avec leurs amis d'un moment, et c'est à qui dominera l'autre. Au demeurant, il vaut mieux être regretté qu'abandonné, et je préfère beaucoup vous entendre me faire des reproches d'ingratitude, quoique je ne les mérite pas, à constater que, pour vous, je suis une sorte d'habitué sans importance, que l'on compte comme faisant partie du personnel qu'on a tous les jours sous les yeux.

— Il faut que vous nous jugiez en possession de cerveaux bien rudimentaires, déclara le jeune Harry, si vous pensez que nous ne savons pas faire la dilférence entre un homme supérieur tel que vous et les figurants bien habillés, qui boivent, mangent, dansent, flirtent, dans nos salons et ne sont que des gens du monde. Ceux-là, nous les méprisons complètement. Mais un artiste de votre envergure est, à nos yeux, l'égal d'un prince. Je demande à mon père, qui sait ce que vaut une intelligence et qui classe équitablement les valeurs sociales, s'il ne croit pas qu'un grand écri-

vain, un grand peintre ou un grand compositeur, admiré dans tout l'univers, n'est pas, pour lui, au même niveau qu'un Pierpont Morgan ou qu'un Rockefeller?

— Tout à fait, déclara Brandon.

— Et, s'il y avait une différence en faveur des uns ou des autres, ajouta avec tranquillité miss Suzy, je croirais, pour ma part, que c'est à l'avantage du grand artiste. Le très riohe manieur d'argent mourra, et ses millions iront au hasard, dispersés dans des mains d'héritiers ou de successeurs. Le grand artiste survivra dans la mémoire des hommes et ses œuvres resteront, entières, indestructibles et glorieuses.

De sa voix tranquille et chantante, miss Suzy avait prononcé ces enthousiastes paroles les yeux fixés sur le beau visage de Derstal, et il sembla à l'artiste que la riche américaine s'offrait à lui. Un frisson passa dans ses veines et son cœur se dilata d'orgueil. Il songea à tout ce que représentait de domination assurée la jouissance de l'immense fortune que posséderait un jour la jeune fille. Un artiste pourrait réaliser ses rêves, matérialiser sa chimère et vivre dans une sorte de féerie splendide qui décuplerait les ressources de son imagination. Ne serait-ce pas une destinée unique ? Que n'accomplirait pas le héros d'une si extraordinaire aventure, et quels obstacles pourraient s'opposer à la satisfaction de ses caprices? Aurait-il besoin de l'aide d'un roi pour fonder un Bayreuth consacré à ses œuvres? Il se bâtirait, à lui-même, un temple, et serait son propre Dieu.

Au même moment, la voix de Laviron s'éleva dans

son souvenir et elle disait : « Il n'y a de création supérieure que dans le recueillement et la gravité. Il faut savoir souffrir pour enfanter une œuvre. Les artistes son{ des êtres prédestinés à la douleur. Et la gloire les paye de leur abnégation et de leur courage. Le calvaire, au haut duquel il faut parvenir pour être adoré comme un dieu, est âpre, rude et désolé. On l'arrose de ses sueurs et de son sang. Mais quand on arrive à son sommet, on est vu de toute la terre, et les peuples gardent votre image, dans leur souvenir, pour l'éternité. ))

Derstal sortit de sa rêverie et laissa errer ses regards sur ceux qui l'entouraient. Il vit Harry, prétentieux et vain, incapable d'accorder ses capacités avec son ambition ; Suzannah, capricieuse, attirée par l'éclat de la renommée qui déjà s'attachait à lui, mais, légère et prête à l'oublier pour un héros de salon plus nouveau : explorateur, inventeur ou sportsman. Quant au père et à la mère, c'étaient de bonnes gens, très entichés de leur immense fortune et ayant la conviction qu'avec de l'argent on pouvait tout obtenir. Derstal, en un instant, avec une netteté absolue, se vit exposé à devenir la dupe de son ambition en accord avec la fantaisie de ces milliardaires. Il ne le voulut pas. Le dessert s'achevait. Il dit :

— Voilà qu'il est plus de minuit. Je vous demande la permission de me retirer. J'arriverai juste pourvoir mon propriétaire commencer la cuisson de ses pains...

— Êtes-vous devenu si dormeur? demanda Harry en offrant une cigarette à Derstal.

— Je me lève de bonne heure, comme un artisan, et à midi ma tâche est terminée...

— S'il en est ainsi, fit Brandon, la gondole va vous reconduire,

— Point. Par les ruelles, j'arriverai plus vite.

— Mais nous vous reverrons? interrogea Suzannah avec un sourire.

— Oui, certes. 3Iais ne venez plus jeter le trouble dans la maison que j'habite. Vous m'y rendriez le séjour impossible. On ne m'y connaît pas sous mon vrai nom.

— Comment recevez-vous donc vos lettres?

— Je vais les prendre à la poste restante, chaque jour. Du reste, on ne m'écrit pas.

Les Américains échangèrent une regard de surprise. Brandon dit avec admiration :

— Vous êtes vraiment romanesque! Quoi! Vous vous refusez toutes les commodités de l'existence et vous jouez, pour vous-même, le rôle d'un homme malheureux, afin de vous fouetter l'imagination? C'est bizarre! Moi, je travaille mieux, au milieu de ma famille, dans le confort. Mais chacun fait comme il lui plaît!

— Viendrez-vous dîner, après-demain, avec nous à l'hôtel Danieli? demanda Harry.

— Si vous voulez.

— C'est donc entendu. Seulement, mettez un habit et une cravate blanche, ce soir-là.

Ils échangèrent entre eux un sourire. Derstal fut sur le point de questionner Harry. 11 soupçonna quelque

complot, mais il eut la lière insouciance de n'en vouloir rien connaître; et prenant congé de ses hôtes, il s'éloigna. S'il avait vécu moins retiré, s'il avait seulement lu les journaux, ou consulté les affiches des théâtres, il aurait promptement appris le secret que la famille Brandon s'amusait à lui cacher. La Compagnie italienne qui donnait des représentations &' Erin à Milan, ayant terminé son engagement à la Scala, était attendue à la Fenice, et c'était pour faire à Derstal la surprise de le conduire entendre son œuvre que Harrj^ l'avait convié pour le surlendemain. Le spectacle s'annonçait magnifique. Toute la haute société vénitienne s'apprêtait à faire fête au talent des artistes chargés d'interpréter l'ouvrage. C'était Marini, le rival de Tamagno, une des plus belles voix de l'Europe, et la charmante Pozzoli, qui avait si bien chanté la Desdémone de Verdi, qui incarnaient les deux principaux personnages. La composition de la troupe était fort honorable, dans les petits emplois, et l'ensemble promettait d'être excellent. Le Cercle des Arts avait pris l'initiative du mouvement qui se faisait autour de ces représentations. La nouvelle que Derstal était à Venise, récemment répandue, avait surexcité la curiosité, et déjà le Carrière d^nnonçait que l'illustre compositeur assisterait à la première représentation de son œuvre. Pour l'}- produire, les Brandon avaient loué la double avant-scène des premières. Ils comptaient jouir avec lui de son triomphe. Pendant que toute cette intrigue se préparait, Derstol, absolument ignorant du sort qu'on lui réservait, s'était, avec un peu d'humeur, remis au travail et avait

constaté que le trouble apporté à sa vie si réglée, se répercutait fâcheusement sur la netteté de ses idées. Il était donc assez disposé à envoyer au *diable ses amis américains, leur dîner et la toilette qu'il fallait faire pour y assister. Mais le hasard se chargea de l'éclairer. Le jour même de la représentation, il était, après le déjeuner, étendu sur son lit, mais ne dormant pas, lorsqu'il entendit, dans la pièce voisine, la petite Maria-Pia qui disait à sa mère :

— Oui, c'est bien le même nom, que j'ai vu sur l'affiche. Mais est-ce possible que ce soit lui ?

— Ne parle pas si haut, Maria-Pia. Comment un Monseigneur serait-il venu habiter, pendant deux mois, chez de pauvres gens, dans un petit quartier de Venise ?

— Et pourtant il écrit toujours de la musique, et il chante si bien !... Mon frère dit qu'il a vu le portrait du maestro à la devanture du grand libraire des Procuraties et que c'est sa ressemblance complète.

Derstal, à ces détails si particuliers, commença à se sentir travaillé par une vive curiosité. 11 se dressa sur son coude et écouta plus attentivement :

— Oui, reprit la petite Maria-Pia, dans la poche de son pardessus, en le brossant, j'ai trouvé une bande de toile cousue par le tailleur, sur laquelle est écrit son nom et c'est bien Olivier Derstal. Et Olivier Derstal est imprimé, en lettres hautes comme le doigt, sur l'affiche de la Fenice.

D'un bond le compositeur fut sur pied. 11 ouvrit la porte et parut en bras de chemise, l'œil interrogateur, devant la vénérable padrona et sa fille.

— Qu'est-ce que cette histoire que vous racontez-là ? demanda-t-il d'un air impérieux.

— Je te disais bien, fit la mère, de ne pas parler si haut... Ah! Lustrissimo, tu nous as entendues... Eh bien! C'est cette petite curieuse qui prétend qu'on joue, ce soir, au théâtre un opéra de toi, et qui me tourmente pour que je l'y mène.

— Et où a-t-elle appris cela?

— Dans le journal.

Du doigt elle montrait le Corriere, qui s'étalait sur la table. D'un regard Derstal le parcourut, et en caractères gras il découvrit cette annonce :

Théâtre de la FENIGE pour les représentations

DE

« M^'^ Angelica Pozzoli

et du Chevalier Gregorio Marini

£ RIIV

le célèbre drame lyrique du maître OLIVIER DERSTAL, livret de Claude Labarre créé avec un immense succès à I'Opéra de Paris.

Il regarda la date du journal. Il avait paru le matin même. D'un geste indécis, il rejeta la feuille de papier sur la table et resta songeur.

— N'est-ce pas, signore, que c'est bien vous le maestro? demanda timidement Maria-Pia. Oh! ce ne peut être que vous !

Derstal secoua son engourdissement ; il regarda la petite fille, sourit et répondit :

— Oui, Maria-Pia, c'est moi, dont le nom est imprimé là. Mais j'aurais bien préféré, mon enfant, vois-tu, qu'on me laissât tranquille !

— N'êtes-vous donc pas fier que toute une ville, comme Venise, s'occupe de vous?

— Pas du tout !

— Madonna ! Etes-vous donc si orgueilleux ? On dit pourtant dans le Corriere que vous avez du génie !

— Le Corriere est stupide. Et cela n'est pas vrai.

— Gomment ne serait-ce pas vrai? C'est imprimé ! Cette naïveté désarma Derstal. Il prit dix francs dans

son gousset et les tendant à Maria-Pia :

— Tu as sans doute envie d'aller au théâtre, ce soir, pour entendre la musique de ton pensionnaire ? Eh bien ! va prendre des places, et puis ne me parle plus de cette histoire-là, jusqu'à ce soir.

Il rentra dans sa chambre, alluma une cigarette, et se mit à marcher. Il comprenait maintenant l'arrivée à Venise des Brandon, leur irruption dans sa retraite, leur invitation pour le soir même. Puis il s'efforça de mesurer la portée de leur intervention. Etait-ce seulement le fait d'amis très chauds de venir le relancer si loin, quand il avait si brusquement fui leur intimité, et les avait laissés dans l'ignorance de sa nouvelle vie? Ou bien fallait-il voir dans leur insistance une arrièrepensée que la coquetterie de Suzannah pouvait expliquer ? S'il en était ainsi, la fortune rapide, sans effort, s'offrait, en cette occasion qui ne se retrouve plus jamais

si on la laisse échapper. Une jolie femme et une incalculable richesse ! Et comment aurait-il pu douter après les paroles qui avaient été prononcées devant lui, pour lui^ pendant le souper chez Florian? Un grand artiste est l'égal d'un prince. Entre un homme illustre et un milliardaire est-il possible d'hésiter?

Une flamme d'orgueil monta au visage de Derstal, il se jugea aimé, il se sentit désiré. Il vit, dans un rayonnant mirage, les palais splendides, les terres immenses, les navires majestueux, les usines grandioses, regorgeant de travailleurs, les lignes de chemin de fer drainant tout le commerce d'un continent, les trusts étendant leurs filets invincibles sur l'univers, et réduisant en servage les peuples pour l'enrichissement et la puissance des Rois de l'or. Et tout cela : grandeur, luxe, souveraineté, lui appartiendrait! Le vertige troubla son regard et fit bourdonner ses oreilles. Il eut comme la vision d'un avenir formidable et éclatant qui lui serait dévolu par le prestige irrésistible de son génie. Il murmura, dans le silence de sa pauvre chambre : je n'ai qu'à vouloir et tout est à moi ! Le son de sa voix le rendit à lui-mcme. Il regarda autour de lui, vit la modeste couchette de fer sur laquelle il dormait si paisiblement depuis deux mois, la table de bois peint qui supportait les pages éparses de sa partition nouvelle. Un triomphant sourire passa sur ses lèvres. Il posa sa main fiévreuse sur le papier à musique, lut les dernières mesures tracées et s'écrira :

— La Yoilà, ma souveraineté, la seule vraie ! Ils le disaient eux-mêmes! Yais-je donc la troquer pour leur

puissance éphémère ? Que vaut leur richesse ? Que durera-t-ellei* Ne ferais-je pas un marché de dupe? Non ! la gloire est plus précieuse que leur puissance ! Ne suis-je pas fou de sacrifier l'une à l'autre, pour satisfaire un caprice d'enfant? Cette jeune fille mérite-t-elle que j'enchaîne ma vie? Que diraient mes amis? Et moimême...

La noble figure d'Ev^e parut devant ses yeux. Elle était pour moitié dans sa célébrité. Des efforts soutenus de son talent elle avait contribué au succès. Ne lui volerait-il pas sa part, en la délaissant, au lendemain de la victoire ? Et qu'était l'amour de la fantasque et charmante Suzy, comparé à la noble et fidèle tendresse de la compagne des mauvais jours? Ils avaient, Eve et lui, commencé la lutte ensemble, il se devait à lui-même de triompher avec elle et pour elle. Sans être ingrat et vil aux yeux de tous, il n'avait pas le droit de la trahir. Il se le répéta, pendant cette journée de méditation sévère, dans la petite chambre de la maison Salaveria, alors qu'il avait la conviction que sa destinée ne dépendait que de sa volonté, et qu'il lui suffisait d'étendre la main pour devenir un des puissants de la terre. Il eut la joie de ne pas hésiter. Il n'admit pas la possibilité de mentir à son passé, d'abandonner son présent si beau, de rougir devant le vieux Laviron, et d'affronter les larmes d'Eve.

Il se sentit bien résolu à poursuivre sa marche en avant, dans la route de l'art, et à rompre tous les engagements qu'il avait pris en un jour de détresse. Il lui suffirait de rentrer à Paris avec sa partition termi-

née, pour obtenir de son e'diteur la somme nécessaire à rembourser l'avance reçue du manager Américain qui attendait de lui la Léonora d' Este. Le traité, par prudence, prévoyait le dédit, dans un délaide six mois. Il reprendrait sa liberté, resterait dans la voie droite et claire du travail probe. L'art demeurerait son seul maître. Oui, vivre simplement, dans les pures joies de l'inspiration, n'était-ce pas le vrai bonheur? Depuis qu'il avait abandonné la simplicité première de son existence, il n'avait connu que l'amertume, l'inquiétude, le doute. Il pouvait faire la différence entre ces jours empoisonnés et les heures délicieusement calmes et fécondes qu'il venait de passer à Venise. Il ne devait plus s'y tromper jamais, après une expérience si complète et si décisive.

Quatre heures sonnaient à San-Biagio. Il prit son manteau, son chapeau et sortit pour se promener dans le jardin public où ses rêveries solitaires se développaient en inspirations magnifiques. En foulant les dalles de la ville morte, il se vit tel qu'il était réellement : faible de caractère, susceptible d'entraînement, mais droit et sincère quand il était livré à lui-même. Il jugea que la société des Brandon était mauvaise pour lui, et décida, après la soirée passée en leur compagnie, de prendre le train pour Vérone, sans annoncer son projet, et d'aller écrire son dernier acte, dans la patrie des Capulets et des Montaigus. Il rit malicieusement de la déconvenue qu'éprouveraient les Américains, et, fort de sa résolution, de sa sagesse, il rentra pour se mettre en tenue et aller dîner avec eux.

La Fenice est un des plus beaux théâtres de l'Italie, où sont les plus beaux théâtres de l'Europe. Avec la Scala de Milan, et le San-Garlo de Naples, la Fenice peut rivaliser. L'entrée n'en est pas grandiose et somptueuse, mais la salle blanche et bleue, d'une ordonnance parfaite avec ses cinq étages de loges, se développe magnifique, quand elle est garnie de spectateurs. La soirée s'annonçait comme un grand gala. La Société Vénitienne, si nonchalante dans l'ordinaire de la vie, même pour le plaisir, avait été fouettée par l'annonce des représentations ô-'Erin. Un courant de sympathie avait entraîné les dilettantes et la nouvelle que le compositeur était à Venise et, sans doute, assisterait à l'exécution de son ouvrage, avait déterminé un mouvement de curiosité qui se traduisit par l'impossibilité de trouver une seule place, dès la veille, au bureau de location.

L'imprésario ne savait plus où donner de la tête, et, comme si tout devait concourir au succès de l'entreprise, la présence annoncée d'un frère du Roi, le duc de Palerme, venu tout exprès de Padoue, où il commandait le corps d'armée, donnait à la solennité artistique un caractère presque officiel. C'était ce que, pendant le dîner, auquel Derstal avait pris part, à VHôtel Danieli, les Brandon, avec une importance toute particulière, avaient expliqué à l'auteur à'Erin. Ils avaient, tout d'abord, été fort déçus en voyant Derstal arriver chez eux, informé de ce qui se préparait pour le soir. Ils avaient compté lui faire une surprise, et leur effet était manqué. Harry en avait promptement pris son parti :

— Franchement, il eût été miraculeux que Derstal, si

confiné qu'il fût, dans le trou où il vit, n'entendît pas le moindre écho de bruit qu'il fait dans la ville. Venise est une cité endormie, d'accord, mais elle a des réveils. Et en ce moment, elle sursaute terriblement. Vous savez Derstal que toutes les jolies femmes de l'aristocratie seront là, ce soir, et, si l'on en croit les amateurs, il y en a encore qui montrent, sous leurs mantilles de dentelles, des cheveux de ce blond que Titien a illustré.

— Ah ! l'eau oxygénée fait des blondes à vingt francs le flacon, tant qu'on veut, dit en riant Suzannah, fière de sa brune chevelure. Et le blond vénitien est devenu tout à fait un article de commerce.

— Voilà donc encore une réputation locale effacée, fit Harry. Du reste tout, ici, disparaîtra, et cette admirable ville est vouée à la destruction. Il paraît que les pilotis, sur lesquels ses quartiers sont construits, se pourrissent et se rongent. Avez-vous remarqué que le dallage de Saint-Marc est ondulé, par suite d'un affaissement du sol ? Venise n'est qu'un décor splendide et ne peut résister à l'usure des siècles. Cette merveille fondra, dans les flots, comme un morceau de sucre dans un verre d'eau.

— Nous bâtissons nos villes autrement, ditorgueilleusement Brandon, et le fer et la pierre nous sont garants de leur durée.

— Oh ! soyons justes, intervintM'^^Brandon, elles soat affreuses et presque inhabitables, pour les gens qui ne s'occupent pas exclusivement d'affaires. Leur uniformité est offensante pour le regard. Leur saleté est repoussante, excepté dans les quartiers riches que l'on se

donne la peine de balayer. Quant à l'existence, elle est sans intérêt, vide et morne.

— Et voilà pourquoi tous nos compatriotes ayant des goûts de luxe et des idées raffinées, viennent passer en Europe le plus clair de leur temps. Nos gouvernants s'efforcent de mettre, à l'entrée de notre pays, des barrières, afin d'empêcher les étrangers d'envahir l'Amérique et de concurrencer nos nationaux. lisseront bientôt obligés de défendre la sortie aux Américains, s'ils ne veulent pas que tout l'argent gagné de l'autre côté de l'Océan, vienne se dépenser en Europe!

— Tous ne vivriez donc pas volontiers dans votre pays ? demanda Derstal à Suzy.

— Dieu m'en garde ! Il me serait impossible d'y respirer maintenant.

— La civilisation de l'Europe, reprit Harrj' , est le résultat d'une culture intellectuelle très prolongée, qui a affiné les cerveaux en alanguissant la race. Il est évident que le peuple américain est plus vigoureux, plus hardi, plus pratique que les peuples du vieux continent. Mais combien il est rudimentaire! Sans aller jusqu'à le considérer comme à peine sorti de la sauvagerie originelle, il est permis de penser qu'il a tout à apprendre en matière de délicatesse. Il sera grand, parce qu'il est fort. Mais, à mesure qu'il grandira, sa force décroîtra. Il deviendra anémique en devenant distingué. Sa robustesse sera en raison inverse de sa culture. Et, le jour où il aura le sentiment des arts et les pratiquera comme vous autres, il sera à la veille d'être neurasthénique, ce qui est le comble de la civilisation.

— La-dessus, fit en riant Brandon, allons entendre de la bonne musique. La gondole nous attend.

La salle de la Fenice, éclatante de lumières, regorgeaitdespectateurs.Confortablementinstallés dans leurs poUroni, les habitués de l'orchestre, devançant l'heure fixée sur les affiches, assistaient à l'ouverture des loges qui se garnissaient de femmes brillamment parées. L'indifférence vénitienne, pour un soir, s'était changée en une animation joyeuse et élégante. Les principales familles de l'aristocratie avaient tenu à assister à la représentation. A la gauche de facteur, la grande avantscène des premières était réservée pour l'Altesse royale et sa suite. L'avant-scène de droite appartenait aux Brandon. Arrivés avant le lever du rideau, les amis de Derstal et le compositeur lui-même jetaient des regards amusés sur la salle, bruj^ante des conversations particulières, du bourdonnement des instruments qui s'accordaient, et du battement des portes livrant passage aux arrivants.

— Quelle différence avec le public de Paris, si morne et si blasé, dit Derstal. Ici, c'est comme les spectateurs d'une représentation gratuite. Tous ces gens-là ont l'air d'être venus pour leur plaisir et non pour s'acquitter d'une corvée. Ils sont tous à leur place. Ils ne veulent pas en perdre, sans se soucier de ce qu'on en pourra penser. Quelles sont les « belles madames )) qui consentiraient à arriver avant neuf heures ?

— Eh ! Ne dites pas de mal des Parisiens, fit Harry, nous en avons dans la salle. J'aperçois Gabriant à l'orchestre.

— Qui, Gabriant? demanda Dertsal. L'avocat?

— Oui. Il a un palais à Venise, comme s'il descendait d'un doge...

— Ah ! il m'a vu... Il me dit bonjour...

Derstal se retira au fond de la loge, derrière M. Brandon, d'un air assez maussade. Mais Suzannah moqueuse lui dit :

— Ah ! Vous aurez beau faire^ à présent, votre présence est constatée. Dans cinq minutes, toute la salle saura où vous êtes. M. Gabriant n'est pas homme à garder pour lui sa découverte. Tenez, il informe ses voisins... Cher maître, il faut vous résigner aux inconvénients de la gloire. Ce sont les risques du métier.

Gabriant, le spirituel et mordant avocat, dont les plaidoiries à l'emporte-pièce sont célèbres, et qui jouit en grand seigneur d'une superbe fortune, se faisait en effet un plaisir de renseigner ses voieins, le marquis Vercelli, président du Cercle de la noblesse, et le peintre espagnol Corazon, de la découverte qu'il venait de faire dans l'avant-scène des Brandon. Vercelli l'avait propagée sur sa gauche au général Garalta, et le peintre faisait la confidence sur sa droite à l'armateur autrichien AVerdein. De proche en proche le nom de Derstal, murçiuré de la bouche à l'oreille, circulait, et déjà dans les baignoires la nouvelle était connue. L'orchestre, par un spectateur fut informé, et instantanément son chef, le maestro Verga, au moment de s'asseoir à son pupitre, leva la tête pour tâcher d'apercevoir son illustre confrère. Le mot d'ordre courut parmi les instrumentistes, telle une traînée de poudre : l'auteur est là. Et comme

un régiment qui s'apprête à combattre sous les yeux de son souverain, l'orchestre tout entier se tendit dans un désir de perfection qui devait assurer à l'ouvrage une exécution supérieure. Les trois coups, dans un silence brusquement obtenu, retentirent solennels. Verga frappa quelques petits coups sur son pupitre et, levant le bras, déchaîna la tempête instrumentale de l'introduction. Au même moment le prince royal fit son entrée dans son avant-scène.

Derstal, les nerfs tendus par une émotion imprévue, et qui lui rappela les sensations de la première soirée à l'Opéra, écouta sa musique avec une sorte de fièvre. Il se trouvait dans un état d'esprit tout particulier et avec la sourde impression qu'il jouait une grande partie. Laquelle? Le succès de l'œuvre ne pouvait pas être remis en question. Depuis deux ans, elle faisait salle comble dans toute l'Europe. Le mérite des artistes qui chantaient l'ouvrage lui était très indifférent. Il ne craignait pas pour la Gozzoli, comme s'il se fût agi d'Eve. Sa tranquillité de quasi-spectateur eût dû être complète. Et cependant il était troublé, il vibrait, et ses ongles entraient nerveusement dans la paume de ses mains. Pourquoi? Le mécontentement qu'il en ressentit fut très vif. Il avait presque honte de ces timidités de débutant. Mais il avait beau s'efforcer de réagir, il ne pouvait pas s'empêcher de les éprouver. Suzannah, un peu pâle, se retourna vers lui, à ce moment précis, et murmura avec un sourire :

— Pourvu que cela marche bien

Derstal pût alors se rendre compte que la jeune fille

éprouvait les mêmes sensations que lui et que leur inquiétude était commune. Ce fut un trait de lumière dans son esprit. Suzannah se préoccupait uniquement de l'effet qu'allait produire l'œuvre de Derstal, et Derstal tremblait qu'aux yeux de l'Américaine une atteinte fût portée à sa gloire. C'était donc Suzannah qui causait un tel trouble à l'artiste. Et ce trouble même expliquait d'une façon très nette l'état d'esprit dans lequel se trouvait Derstal depuis plusieurs mois. Il lui sembla qu'un voile se déchirait devant ses yeux, et il comprit à quel point déjà miss Brandon s'était emparée de son esprit. Le souvenir d'Eve Brillant, comme évoqué par la musique qu'elle avait chantée divinement s'imposa alors à Derstal, mais tel qu'un fantôme pâlissant devant le rayonnement superbe et vivant de la triomphante Américaine. Elle était là, devant lui, palpitante et apeurée de la bataille que l'œuvre livrait pour la conquête du public. Son dos de neige, dans une échancrure hardie du corsage, s'offrait aux regards de Derstal, et son cou renflé, sous le casque noir de ses cheveux, se penchait délicat et charmant. Une acclamation souleva la salle, à la fin d'un air, et un frisson agita Derstal en voyant avec quelle ardeur la jeune fille applaudissait, bien en vue, chauffant la salle de son regard enflammé, et l'entraînant de son geste enthousiaste. Elle se retourna vers Derstal, une fois encore, pour juger de son impression, et l'animation de son visage trahissait à tel point ses sentiments que l'artiste avec une palpitation soudaine, se dit : Elle m'aime ! Il devint, en un instant, maître de lui, comme si cette constatation terminait

ses angoisses, et le rendait l'arbitre d'une situation jusque-là mal définie. Une tempête d'applaudissements salua Marini et la Gozzoli émus, souriants, prosternés devant le public, et le rideau se baissa, pour se relever, puis se baisser et se relever encore.

— Triomphe ! s'exclama Suzy. Triomphe ! Regardez la salle, quelle impression ! Ils sont tous conquis!

En effet, de l'orchestre aux loges, on ne voyait que des mains battant, pour faire relever la toile. Mais les artistes, sans doute, étaient remontés dans leurs loges, car le rideau resta clos, et les musiciens de l'orchestre disparurent. Dans les couloirs, c'était un va-et-vient animé et bruyant. Un coup fui frappé à la porte de l'avant-scène. Brandon s'empressa d'ouvrir et la fine et narquoise figure de Gabriant se montra.

— N'est-ce pas trop indiscret. Monsieur, de vous envahir, pour avoir la satisfaction de saluer un glorieux compatriote...

Déjà Harry présentait l'avocat à sa mère et à sa sœur.

— M. Gabriant, que vous connaissez bien, comme tout le monde.

— Ah ! mon cher, dit gaiement l'avocat à Derstal, voilà une heureuse surprise pour vos amis. On ne vous savait pas ici... Il n'y a que huit jours que les gazettes ont révélé votre présence, et sans dire oii vous logiez. Sans cela, je vous aurais prié de venir chez moi... J'habite seul le palais Gontarini... Je vous aurais donné la chambre du doge... Mais, je vois que vous n'avez rien à regretter, puisque vous êtes l'hôte de ces dames...

LE CHEMlxN DE LA GLOIllE 127

Eh bien ! La Gozzoli n'a pas malchanlé... Ah! ce n'est pas pas la créatrice...

Avec tact, il s'arrêta, il avait vu le sourcil de Derstal se froncer, et le visage de miss Brandon pâlir. Il pensa, en vieux routier : Tiens! Tiens! Est-ce que notre cher maître jouerait les Christophe Colomb, et serait en train de conquérir l'Amérique? Il reprit :

— Mesdames, le marquis Vercelli, chambellan du Roi, et mon voisin de fauteuil, aspire à l'honneur de vous être présenté et de saluer mon illustre compatriote. M'autorisez-vous à l'amener?

— Mais, sans doute, fit M^^ Brandon rayonnante. Uerstal, dans un coin, agita impatiemment la tête, en

prévoyant qu'il allait, pendant cette soirée, être servi en pâture à la curiosité de tous les spectateurs, et forcé de faire des grâces à une cohorte d'inconnus.

— Ne vous attristez pas, dit Suzy, en se penchant vers Derstal, de manière à lui mettre sous les yeux, toute la blancheur de sa jeune poitrine. Ce n'est qu'un temps à passer. Et vous allez avoir une apothéose!

— S'il vous plaît de complimenter vos interprètes, tout à l'heure, cher ami, reprit Gabriant, je me ferai un plaisir de vous conduire sur la scène avec Vercelli... Vous serez reçu comme Apollon lui-même... Ah! Marini est bien! fit-il, en continuant une conversation engagée avec Harry. Il chante un peu du gosier, comme tous les Italiens, mais c'est un admirable instrument... Qu'en pensez-vous, Derstal?

— Il fait la note. C'est tout ce que je vois de plus clair dans son talent. Mais il ne paraît pas comprendre

ce qu'il chante, et il se donne des airs gracieux dans un rùle lout de simplicité et de rudesse... C'est un héros en saindoux!

— Fichtre! Le succès ne vous rend pas indulgent! Ne dites pas cela à nos spectateurs italiens! Ils trouvent Marini admirable!

— Ah ! Soyez tranquille, fit Derstal en riant. Je sais mentir, quand c'est nécessaire, et aussi bien que n'importe qui !

— A la bonne heure! Mais, pardon, Mesdames, je vous quitte, voici qu'on frappe pour le second acte. Je vous amènerai donc, au prochain entr'acte, mon ami le marquis, et mon autre ami Corazon, le grand peintre espagnol, le successeur direct de Canaletto, pour les vues de Venise... Ah! Et puis d'autres encore, probablement. Ce soir, tout le monde va vouloir vous être présenté.

— Le diable le patafiole ! grogna Derstal. Il va nous amener toute la salle !

— Plus il en amènera, plus le succès sera avéré, fit Brandon. Tenez, voici le duc de Palerme qui vous lorgne.

L'Altesse Royale, en effet, tenait l'avant-scène des Brandon au bout de sa jumelle. 11 se pencha, avec un sourire, vers son aide-de-camp, et prononça quelques paroles.

— Ah ! ceci, dit Derstal gaiement, ne s'adresse pas à moi. Il a sûrement parlé de ces dames, pour louer leur élégance et leur beauté.

Suzannah se retourna vers le compositeur et, avec un regard ému, elle parut lui faire hommage de ces éloges comme d'un tribut qui lui appartenait. Le second acte

commençait. C'est la partie la plus passionne'e de l'ouvrage et toujours elle est alle'e aux étoiles. Dans ce milieu surchauffé d'enthousiasme, devant ce public si admirablement comprehensif, l'effet devait en être foudroyant. Comme emportés par le feu de l'action et la grandeur des sentiments, Marini et Gozzoli se surpassèrent et donnèrent la sensation de la réelle perfection Pendant vingt-cinq minutes, les spectateurs tendus dans une attention ravie, écoutèrent, sans que la représentation fût troublée par une acclamation ou par un applaudissement. La salle entière était immobile, ne vivant plus que par les yeux et par les oreilles.

Les derniers accents du chœur expirèrent, désolés et implorants. Marini poussa son grand cri de désespoir. La Gozzoli tomba inanimée, et comme un feu qui a longtemps couvé et qui éclate, l'admiration des auditeurs se traduisit par des cris délirants. Ce n'était dans la salle que clameurs furieuses et bras agités, comme si une démence soudaine s'était emparée de ces spectateurs, l'instant d'avant, immobiles et recueillis. En même temps, comme par un accord de toutes leurs sympathies, les chanteurs, l'orchestre se tournaient vers l'avant-scène où se cachait Derstal et l'applaudissaient avec des transports de joie.

Harry prenant Derstal par les épaules, le contraignit à se lever, à s'avancer sur le devant de la loge. Alors le délire fut indescriptible. L'ovation, cette fois, avait un but, elle s'adressait à l'auteur lui-même. Et le nom de Derstal, répété par mille bouches, roula comme un tonnerre, du bas en haut de la salle. Tremblant, blême.

les yeux brouillés, le compositeur, incliné sous la tempête de l'admiration, senti près de lui Suzannah qui frissonnait. Il leva ses regards vers la jeune fille et la vit devant lui transfigurée, rayonnante, comme si toute la gloire qui montait vers lui en cris d'adoration, en gestes de reconnaissance, rejaillissaient sur elle et la couronnaient. Elle lui saisit la main et la pressa dans les siennes et un cri d'approbation s'éleva, comme si la foule sanctionnait cet accord et les donnait l'un à l'autre.

— Eh bien ! mon cher, dit Gabriant, en entrant avec le marquis Vercelli, en voilà un effet ! Je ne crois pas avoir assisté à chose pareille, dans ma carrière de dilettante, depuis le Stabat de Rossini, où les spectateurs s'embrassaient de joie ! Ah ! mesdames, souffrez que je vous présente mon noble ami, le marquis Vercelli... M. Corazon, le grand peintre que vous connaissez... Et le colonel Versera... Mesdames, le colonel, qui est aide-de-camp du duc de Palerme, vient demander à Derstal s'il veut bien l'accompagner dans l'avant-scène de son Altesse, qui désire le complimenter...

— Allez ! Allez ! mon ami, dit Brandon...

— D'égal à égal ! murmura Suzannah, avec un sourire.

— Puisque vous m'y autorisez, j'y vais donc, dit Derstal, retrouvant son aplomb. Colonel, je vous suis...

Et par les couloirs, où les spectateurs, avec une sympathique déférence, se rangeaient, regardant le célèbre compositeur, Derstal se dirigea vers l'avant-scène princière, raccommodé avec son succès, trouvant Marini et la Gozzoli excellents et prêt à jouir pleinement de son triomphe d'un soir.

Le lendemain de cette inoubliable soirée où Derstal avait connu les plus délicieux enivrements de la gloire, les Brandon, sous prétexte d'arracher l'artiste à la curiosité ardemment déchaînée des importuns, l'avaient attiré à l'hôtel Danieli, puis, tous ensemble, s'étaient installés à bord du yacht VA7Hel.

— Venez avec nous, pendant une semaine, avait dit Brandon au musicien, le temps de laisser refroidir la passion des Vénitiens, ralentir le zèle des reporters de journaux et vous reviendrez, si vous y tenez, vous réinstaller chez votre boulanger, pour terminer votre opéra. Mais ne pouvez-vous travailler à bord de mon bateau ? h'Ariel ne vous soufflera-t-il pas les fantaisies de Shakespeare ? Allons ! C'est dit, vous faites une croisière de huit jours avec nous, aux bouches du Cattaro, à Pravesa, sur la côte de Dalmatie, et nous vous ramènerons à Venise. Vous ferez connaissance avec mon neveu Jim Ste wardt, qui est arrivé ce matin de Chicago, pour me rendre compte de nos aiTaires... Ah ! 11 n'est pas musicien comme Harry et comme ma fille. C'est le

business man dans toute sa simplicité. Il vous regardera avec l'étonnement d'un sauvage du Far West et ne comprendra rien à votre genre de vie... Il nous méprise déjà, nous, ses parents.

— Va pour VAriel et pour les bouches du Gattaro et va pour Jim Stewardt, l'homme de la nature, dit Derstal gaiement. J'avoue que j'ai besoin de me remettre de la courbature de félicitations que m'a donnée cette superbe, mais éreintante soirée. Respirons l'air du large et échappons aux journalistes.

— Ah ! Harry va être bien content et aussi Suzannah. Mon cher, ils sont toqués de vous! C'est que ce sont des artistes !

Le soir même, à bord de VAriel, Derstal se rencontra, pour la première fois, avec Jim. Le na.vire était ancré devant la Dogana, attendant sa patente. Sous un tendelet couvrant l'arrière, M™^ Brandon, Suzy et Ilarry étaient étendus sur des rocking-chairs. Un grand jeune homme blond, large d'épaules, l'œil bleu, la mâchoire lourde, rasé comme un clergyman, ce qui lui donnait l'air d'avoir vingt ans, s'accoudait au bqrdage et fumait une courte pipe en racine de bruyère. Brandon dit :

— Cher maître, mon neveu Jim Stewardt. Jim M. Olivier Derstal, le célèbre compositeur français.

Jim prit sa pipe dans sa main gauche, tendit la main droite à Olivier, et d'un ton bref, presque sans ouvrir la bouche :

— Enchanté, monsieur.

Puis il remit sa pipe entre ses lèvres, tira une bouffée etce fut tout. Accoutumé, depuis quelque temps, à l'adu-

LE CllK MIN DE LA GLOIRE I3B

lation des foules, Derstal trouva l'accueil un peu maigre. Il laissa tomber un froid regard sur le Yankee, et se tournant vers Suzannah et M'"*' Brandon, il parât décidé à oublier que le jeune garçon existait. Le soir venait et, à rOuest, sur le ciel rougi se découpaient à arêtes vives les colonnes de la Piazzetta, les minarets et les dômes de Saint-Marc, les hauts toits des Procuraties. Un vol immense de pigeons tournoyait, comme un nuage gris, attendant l'heure de la distribution du maïs. L'eau des lagunes devenait noire et brillante comme de l'acier, et les façades des palais, du côté de Saint-Georges-Majeur, frappées par les derniers rayons du soleil mourant, devenaient toutes roses. Une fraîcheur tombait avec la nuit. Des étoiles claires s'allumèrent comme des lampes d'or, à la voûte céleste. La torpeur qui enveloppait la ville se fit plus profonde et plus lourde. Comme des ombres, les ouvriers de l'arsenal sortirent sur le quai des Esclavons et se séparèrent, sans paroles, comme si le mutisme était la règle dans cette cité du silence. Un canot dont les rames frappaient l'eau immobile et moirée, accosta le yacht, le capitaine s'avança vers Brandon et dit :

— Monsieur, nous avons tous nos papiers de bord. Nous partirons quand il vous plaira.

L'Américain consulta du regard sa famille et Derstal, et comme personne ne manifestait d'opinion.

— Eh bien ! Tout de suite, monsieur Roberts.

Le capitaine s'inclina et, un instant après, un ronflement métallique annonça que les amarres étaient déhalées. La fumée des deux cheminées se fit plus épaisse.

L'ai'tivité des hommes s'exerça aux derniers préparatifs. Un tremblement soudain fit vibrer les profondeurs du navire sous la rotation de l'arbre de couche. Un sifflement strident de la sirène donna le signal du départ, et poussé en avant par son hélice, VAriel commença à s'ébranler dans la direction du Lido. Au même moment, un des domestiques du bord apporta à Derstal des lettres qui a\^aient été trouvées, pour lui, à la poste restante. Il les prit, avec un commencement d'embarras, sous le regard incisif de Suzannah. Il eut un mouvement, comme pour les cacher dans sa poche, car il avait reconnu sur la première enveloppe l'écriture d'Eve, etil devinait une letti'e de Laviron, à la couleur jaune de ^la grossière enveloppe bulle. Miss Brandon, pour mettre le compositeur à l'aise, se leva, prit sur la table les journaux, que le domestique avait apportés avec le courrier, et se dirigeant vers le rouff :

— Le vent fraîchit, je vous engage à mettre un paletot... Moi, je vais lire les comptes rendus de la soirée d'hier... Ils doivent chanter vos louanges...

Et adressant à Derstal un amical sourire, elle passa le longdubordage, suivie de son cousin Jim,'pendant que le navire augmentant sa vitesse commençait à fendre de son étrave les flots limoneux de la lagune. Derstal s'écarta et, pensif, s'assit sous la passerelle. Il était seul, libre de ses impressions. Il décacheta la lettre de Laviron. C'était d'abord d'affectueux renseignements sur la santé d'Eve Brillant. Il avait été voir la chanteuse à l'Opéra où elle venait de reprendre la Walkgrie avec un grand et légitime succès. « Elle a chanté le rôle, disait

le critique, comme jamais il no l'a été à l'Opéra. C'était très beau. Elle a mis un peu d'humanité clans le personnage, et ce n'est pas inutile, car vous savez mon opinion sur Wagner, c'est un admirable descriptif, mais jamais, de sa chienne de vie, il n'a su faire entendre un cri de l'àme. Tordez toute sa Tétralogie, vous n'en ferez pas sortir un atome de sensibilité. Tout dans le génie de ce bougre-là, — car il a du génie, — est héroïque et mythologique. Il écrit de la musique de barbare pour des barbares. Quand j'écoute une de ses œuvres, je donnerais volontiers deux des actes pour trouver dans le troisième une seule phrase comme le : mon père tu m'as dû maudire, de Guillaume, ou l'air &' Agathe du Freischutz. Oh! Je vous entends, d"ici, me demander grâce pour Lohengvin et Tristan. Oui ! Je sais bien. Vous avez de ces attendrissements! C'est de l'intoxication. J'y résiste. Cela me vaut d'être traité de vieille bête par les snobs du jour qui déclarent que je ne comprends rien aux tendances modernes. Ne donnez pas dans les dites tendances qui ne sont que fatras, incohérence et obscurité, mon petit Derstal, et rapportez-nous, de vos lagunes, un ouvrage qui chante, qui vibre et qui émeuve. Je me charge du reste. »

Derstal, avec un air songeur plia la lettre de Laviron et la mit dans sa poche, puis il décacheta celle d'Eve, et aussitôt, aux narines, un parfum d'iris délicat et suave évoqua le souvenir de celle dont il était aimé. Elle se plaignait doucement d'être séparée de lui, l'encourageait au travail, puisque la terminaison de son œuvre marquerait la fin de sonéloignement. Elle

le questionnait avec passion sur la tournure que prenait son rôle, sur ce qu'il en attendait pour elle, et lui recommandait de ne pas sacrifier l'efTet général à l'intérêt particulier de son interprète. « Avant tout, il faut que tu réussisses. Je ne suis rien, ne l'oublie pas, qu'un des agents de ta gloire. Mon succès ne peut être qu'éphémère, ta renommée doit être durable. Vois ce que peu nous sommes, nous autres artistes, puisque dans ce moment-ci on joue Erin à Venise, et que c'est la Gozzoli qui chante mon rôle. Le prestige de ton ouvrage n'en est pas diminué. Il n'y a que ton œuvre qui compte. C'est un foyer ardent, qui donneun fugitif éclat à tes interprètes, puis qui les ab.sorbe au point qu'ils disparaissent dans son rayonnement. Mais, je me tiendrai pour satisfaite si dans ma carrière, et tant que j'aurai du talent, je puis te servir. Tu médiras comment la Gozzoli a chanté. On dit que c'est bien, mais ça ne doit pas être ça. Et ça, c'est ce que tu m'as montré toi-même. Ne sois pas aussi bénisseur queGounod, qui, à toutes les chanteuses qui interprétaient Roméo ou Faust, disait, en les embrassant, qu'elles étaient la Juliette ou la Marguerite « de ses rêves». D'abord, je te défends d'embrasser la Gozzoli, qui est jeune et très jolie, si j'en juge par le portrait que le Théâtre a donné d'elle. Embrasse Marini, le ténor, c'est tout ce que je te permets. Et pour te dédommager je t'embrasse, moi, de tout cœur. Eve. »

La lettre trembla entre les doigts de Derstal. La nuit se faisait tout à fait noire, et c'était à la lueur d'un fanal du bord qu'il avait achevé sa lecture. Il resta à sa place, bercé par le balancement du navire. Les étoiles

criblaient le ciel de points d'or à l'infini, et sur la mer^ la lune mince se levait, argentant les flots de sa clarté froide. Derstal pensa que c'était un mercredi, et que, à l'heure même, Eve, dans sa loge, à l'Opéra, s'habillait sans doute pour la représentation. Il la vit, assise à sa toilette, en peignoir, posant sur son beau visage les légers tons de son maquillage. Elle se préparait sim,plement et honnêtement à remplir sa tâche artistique. Une amertume contracta les lèvres de Derstal. Et lui, que faisait-il à bord de ce yacht ? Où allait-il ? Vers quelle destinée se laissait-il entraîner ? Etait-ce un devoir qu'il'accomplissait, envers les autres et envers lui-même ? La tendre lettre d'Eve était entre ses doigts et il la roulait machinalement. La lettre de Laviron était dans sa poche, et toute chaude de l'amitié du vieux critique. Réalisait-il les promesses qu'il leur avait faites, à tous deux, en partant? Le désir d'échapper à la curiosité publique à Venise, prétexte ! Nul ne pouvait le troubler dans l'humble logis de Salaveria. Le besoin de se remettre de ses émotions d'un soir, mensonge! Ces émotions étaient fortes et saines, on s'en remettait avec un bon cahier de papier a musique et du travail. Non! Il était repris par sa vanité et sa paresse. Il se laissait reconquérir par le monde frivole et dissolvant, qu-i l'avait mis si près de sa perte. Il était à peine hors du péril qu'il avait jugé mortel, et déjà il s'y exposait de nouveau. N'était-il pas insensé?)

Un pli barra son front. Ce n'est pas d'insensé que Laviron qualifierait son acte, ll'^le jugerait improbe et dégradant. Quant à Eve... Un soupir souleva la poitrine de

Derstal, au souvenir de l'amie, de l'artiste, dontle dévoûment et la tendresse s'épanchaient en paroles si touchantes dans la lettre qu'il roulait, comme une feuille flétrie entre ses doigts. Eve !... Eve ! Etait-ce donc qu'il ne l'aimaitplus, qu'il l'abandonnait, lorsqu'elle l'exhortait à la fidélité, et l'encourageait au travail ? La vision de ia brune Suzannah, riante, et si belle, passa devant les yeux de Derstal. Elle était radieuse et couronnée comme une souveraine. Elle tendait la main, et il lui sembla l'entendre dire : Allons ! Venez ! Ne vous laissez pas garotter par des liens imaginaires. Vos scrupules sont d'un homme de rien. Des destinées, plus hautes que celles rêvées par vous, jusqu'à présent, vous attendent. Votre grandeur est plus sûre, près de moi, qui mettrai la société à vos pieds, qu'auprès de vos amis d'hier, pauvres gens qui sont à la merci d'un caprice de la foule et voudraient vous faire partager l'instabilité de leur destin. Venez ! c'est moi qui ferai ra3"onner autour de vous la gloire ! Vous y atteindrez sans efforts, par la toute-puissance de la richesse. Tout s'achète, en ce monde, vous le savez bien. Les outrages et les louanges sont à l'encan. La célébrité est tarifée. La Renommée .tient boutique. Et le Génie meurt à sa porte, s'il n'a pas de quoi payer ses fanfares !

Derstal frissonna. Dans l'obscurité claire de la nuit étoilée, Suzannah, toute vêtue de blanc, comme une fiancée, s'avançait vers lui. Il déchira nerveusement les deux lettres qu'il venait de lire, tendit le bras, et laissa, par-dessus le bordage, les morceaux s'en aller, au vent, dans la mer.

La soirée se passa délicieuse, dans le salon du yacht, auprès de l'enchanteresse brune qui avait triomphé de toutesles résistances de Derstal.Elle lui prodigua ses regards et ses sourires. Et ce fut une Suzy autre que celle qu'il connaissait qui lui apparut dans l'intime existence du bord. La jeune fille frivole et mondaine fit place aune personne grave et réfléchie, très simple aussi, et qui passait des heures à causer, sur le pont, pendant que les paysages sans cesse renouvelés de la cote Dalmate, défilaient sous les yeux des navigateurs, comme un vibrant et splendide cinématographe. Une sorte d'engourdissement tiède et doux s'était emparé de Derstal. Il se laissait aller, avec une volupté très nouvelle, au roulis du navire courant sur les flots verts de l'Adriatique. Une détente de tous ses nerfs le faisait veule et las. Il écoutait, en souriant, la voix chantante de Suzannah qui lui racontait ses croisières déjà nombreuses, et qui rêvait en ce moment d'un voyage en Orient avec lui.

— Je sais bien que c'est irréalisable, disait la jeune fille, mais cela m'amuse de faire des projets. J'imagine que vous nous accompagnerez à Athènes, à Corfou, à Constantin ople, à Smyrne, et à Alexandrie, puis sur le Nil, jusqu'aux cataractes. . . Et je me berce de l'illusion que vous verrez, en même temps que moi, ces merveilleux pays, à l'heure même oi^i vous songez déjà à nous quitter pour retourner à Venise, dans la pauvre chambre aux murs blanchis à la chaux, où la petite Maria-Pia, dont vous parlez avec tant de regret, vous fera de nouveau votre ménage, pendant que vous

écouterez monter du bas de la casa, les « ahan » du frère occupé à brasser sa pâte pour le pain. Oh ! c'est très naturiste. Et puis, elle est peut-être très jolie, cette fillette...

— Elle a quinze ans ! fit Derstal d'un ton de reproche.

— C'est l'âge où elles aiment, dans ce pays de précocité. 31on frère prétend qu'il en a vu qui sortaient de l'école, à Florence, et qui déjà regardaient audacieusèment les étrangers. Des bambines !

— Rassurez-vousje n'ai jamais fait attention à Maria- Pia.

— Que m'importe ! dit Suzannah avec un geste de mépris. Je sais bien que vos affections sont ailleurs !

— Et qui vous a si bien renseignée sur ce qui concerne mon humble personne ? demanda Derstal en essayant de rire.

— Tout le monde. Les racontars de nos intimes, les conversations des étrangers, les allusions des journaux. . . Mais qu'importe encore ! Tout cela c'est le présent, peut-être le passé, et il n'y a d'intéressant que l'avenir.

Rien ne pourrait rendre la netteté ferme et tranchante avec laquelle l'Américaine venait d'établir la situation de Derstal et peut-être, aussi, de la résoudre. Elle semblait dire : hier, vous avez aimé Eve Brillant ; il est probable qu'aujourd'hui vous ne 1 aimez plus ; il est certain que, demain, vous en aimerez une autre. Et cette autre c'est moi.

Avec une audacieuse tranquillité elle disposait du cœur de Derstal, sans lui demander s'il lui plaisait qu'elle s'en emparât, comme elle avait disposé de sa

personne et l'avait emmené' sur ce yacht qui marchait vers un horizon encore enveloppé de brume. Le compositeur eut un retour de fierté, en se voyant traité presque comme un esclave. Il dit froidement :

— Il y a des passés si beaux et des présents ^si enviables, qu'on ne saurait, sans folie, les sacrifier à n'impo rte quel avenir.

— Qu'est-ce que cela fait? Le passé et le présent n'en sont pas moins du déjà vu. Et quel est l'homme [d'imagination qui voudrait renoncer à ce que la vie lui réserve de nouveau? Autant être alors chef de bureau dans une administration et recommencer tous les ma- 4ns la même besogne, comme un cheval qui tourne aveuglé par un masque, dans un manège, afin de faire marcher une machine. Ce serait la pire des conditions, il me semble, pour un créateur, que de se dire : ma vie est bornée, je n'éprouverai plus jamais d'autres sensations que celles déjà ressenties. Je recommencerai, maintenant, tous les jours, à chanter le même air. Plutôt la mort, voyons, que cette existence murée !

— Rien ne peut borner et contenir l'imagination de l'artiste, reprit Derstal avec force. Vous parlez de l'âme d'un poète, ou du cerveau d'un musicien, comme s'il était question d'un homme d'affaires de votre pays. Le génie se suffit à lui-même. Il est bien entendu que je ne parle pas de moi, en ce moment, je ne suis pas à ce point infatué. Mais, pour nous en tenir à des exemples historiques, prenez le Tasse et enchaînez-le dans la prison des fous, enlevez la vue à Milton, l'ouïe à Beethowen et enfermez-le dans le silence affreux de la surdité, vous

n'empêcherez pas les uns de faire \d, Jérusalem délivrée et le Paradis perdu, ni l'autre d'écrire la neuvième symphonie. La grandeur d'un artiste, et aussi sa misère, c'est d'être isolé dans l'humanité, la plupart du temps incompris, pendant qu'il vit, et réhabilité — quelque fois, pas toujours — après sa mort, par la postérité. Alors, qu'est-ce que les émotions matérielles de l'existence signifient, quand il s'agit de ces êtres d'exception? Voulez-vous les contraindre à se plier à la factice et écœurante vie mondaine? C'est les mettre au supplice, s'exposer à ce qu'ils se révoltent, dans l'exaspération où les jette l'impossibilité de développer leurs facultés créatrices.

— Ainsi, suivant vous, un artiste ne peut pas s'adapter à un milieu régulier et opulent? C'est l'apologie de la bohème que vous faites là.

— Non, c'est la revendication de l'indépendance. Suzannah eut une moue dédaigneuse. L'entretien

qu'elle avait hardiment abordé n'avait pas tourné comme elle aurait voulu. Derstal, à ses essais de tyrannie dans le domaine des idées, répondait avec audace et vigueur. Il ne se laissait pas imposer des solutions contraires à ses principes. Elle résolut de désarmer et d'essayer de conquérir par la grâce, cet esprit rebelle à la violence. Elle abandonna ses ironies, et se fit douce et câline. Elle reprit son attitude admirative de sujette devant un souverain et rendit à Derstal la confiance en ses sentiments. Mais elle provoqua ainsi, chez un autre des passagers du yacht, une manifestation qui aurait pu lui causer de sérieux embarras.

Jim Stewardt, l'homme d'action, le « traveller» de la famille, qui avait témoigné à Derstal une si comphMe indifférence, tant qu'il n'avait été question que de musique, parut s'animer singulièrement lorsque, sous ses yeux, Suzannah s'efforça de se concilier les bonnes grâces de l'artiste. Il eut été bien difficile, dans un espace de deux cent vingt pieds de long sur trente pieds de large, qui constituait le pont du 3'acht de sir Brandon, de dissimuler ses actions. Mais Suz}- n'y essayait guère. Habituée à une liberté complète, elle ne tenait aucun compte de son entourage et se conduisait comme si elle eut été seule avec Derstal à bord du bateau.

Jim, occupé les premiers temps, à rendre compte de la marche des opérations industrielles et commerciales de la maison Brandon à son chef, n'avait pu constater d'une façon flagrante les coquetteries auxquelles la charmante Suzannah selivrait vis-à-vis de Derstal. Mais quand il fut sorti de ses conférences, et qu'il retrouva un peu de liberté, il put, d'un seul regard, s'assurer qu'un flirt était engagé entre sa cousine et le compositeur. Il parut en éprouver un vif mécontentement et s'en ouvrit tout de suite à Harry :

— Mon cher vieux garçon, dit-il, est-ce que c'est sérieux le culte que votre sœur paraît rendre à ce musicien? Je n'aime pas beaucoup, vous le savez, perdre mon temps à des choses inutiles. Il a paru, pendant longtemps, plaire à sir Brandon que je songe à devenir son gendre, puisque vous n'avez pas voulu vous occuper des affaires de la maison. J'aurais épousé ma cou-

sine avec plaisir, parce qu'elle est fort belle, très intelligente, et qu'elle m'aurait apporté la moitié de la fortune de votre père, sur laquelle mon travail de tous les jours me donne quelque droit. Mais si Suzannah a du goût pour cet étranger il faut qu'elle le dise, parce que j'ai autre chose à faire que de la regarder folâtrer avec son partenaire.

— Je ne crois pas, Jim, que Suzy vous ait jamais rien promis.

— Certainement non, elle ne m'a rien promis, c'est le vieux gentleman qui m'a tout offert. Et, maintenant, c'est un autre qui tient !

— Parlez-lui, mais que pourra-t-il vous dire ? Vous savez qu'il n'imposera point sa volonté à Suzannah, qui ne consentira jamais à épouser que celui qui lui plaira.

— Et vous pensez que cet artiste lui plaît?

— Il lui plaît, pour le moment, mais de quoi peut-on être sûr, avec ma chère sœur ? Sans le moindre doute il l'a fanatisée avec sa musique, qui est extrêmement belle, et avec son succès qui est tout à fait populaire. Si vous aviez assisté, Jim, aux représentations de son œuvre vous comprendriez que cette petite fille ait eu la tête tournée. Pendant tout l'hiver, il a été la grande attraction de la curiosité, dans une ville comme Paris, où il y a cent artistes éminents dans tous les genres qui sollicitent l'admiration publique. Vous ne pouvez pas vous faire de cela, Jim, une idée exacte. Ces jours derniers encore, à Venise, il a entendu monter vers lui les acclamations de milliers de spectateurs affolés par son

LE CHEMIN DE LA GLOIRE i45

génie, et un prince royal l'a traité d'égal à égal, devant tout le monde...

— Oui, voilà ce qui vous touche, vous Harry, reprit Jim avec amertume, c'est la gloriole. Qu'est-ce qu'il y a de si particulièrement flatteur à fra^'er avec un prince qui vous a oublié, le quart d'heure d'après, et que valent les bravos d'un public, qui s'en va se coucher, par là-dessus, et vous laisse avec la migraine causée par la chaleur et le tumulte ! Est-ce à un citoyen de la libre Amérique, tel que moi, qu'il faut donner de si faibles raisons ? Mon cher vieux garçon, les affaires de la maison Brandon ont produit, cette année, quatre-vingtdix millions de dollars. Celui qui encaisse ces bénéfices est un peu plus qu'un prince royal, et je suis étonné que sa fille songe à un petit musicien de six pences quand elle pourrait se hausser jusqu'au prince royal lui-même !

— Elle vous déclarerait qu'elle est assez riche pour suivre sa fantaisie.

— Et sa fantaisie, d'après ce que je vois, n'est pas d'épouser un homme dans les affaires.

— Je ne le crois pas, à vous dire vrai, Jim. Mais, à votre place, je lui parlerais. Il n'est rien de mieux que de s'expliquer franchement.

— C'est aussi mon intention. Vous pensez bien que je' ne me laisserai pas exproprier sans résistance. La doctrine de Monroë ne doit pas exister que pour les sphères d'influence territoriale... Je retendrai aux questions de sentiment.

Harry se mit à rire :

— Ah ! Vous commencez à vous dérider^ Jim, j'en suis bien aise. J'aime mieux vous entendre plaisanter que de vous voir triste, comme vous l'étiez tout à l'heure. Je vous aime beaucoup, mon cher garçon, quoique nous n'ayons, à peu près sur rien, les mêmes manières de voir. INIais nous sommes du même sans;. Et je tiens à ce que vos intérêts soient ménagés. Vous ne quitterez pas, en tout cas, la direction de la maison?

— Non, Harry, soyez tranquille. Brandon and G° n'a rien à voir aux affaires de cœur de Jim Stewardt. Et celui qui vous parle n'est pas un enfant boudeur. S'il ne peut pas triompher du musicien, il partira pour l'Amérique et ira se consoler en travaillant à sa fortune.

— Combien valez-vous, Jim, à l'heure où nous parlons !

— J'ai un dixième dans les bénéfices, Harry, et tout mon argent est dans la maison. C'est vous dire ce qu'il me rapporte.

— Vous êtes donc un homme de cent millions de dollars, ou à peu près ? Vous deviendrez au moins aussi riche que Brandon, si vous continuez, Jim, et il n'y pas de chance pour que cela cesse. Mais c'est justement votre fortune qui fait votre infériorité. Qu'est-ce que vous voulez que pense Suzannah, d'un homme qui n'a pour lui que ses capacités industrielles, et sa richesse, lorsqu'elle est elle-même si riche? C'est la pauvreté qui est originale à ses yeux. Et toutes les chances sont pour l'artiste qui a une valeur exceptionnelle. Des gens comme mon père et comme vous, Jim, il n'y a qu'à aller à la cinquième avenue ou à Newport, et on en

trouvera des quantités. Des hommes de talent comme Derstal, c'est la rareté. On les compte, dans le monde entier. Et c'est là sa force !

— Tant qu'il a du talent, et tant qu'il obtient des triomphes, dit Jim, avec flegme. Mais s'il est renversé de son piédestal, si on lui arrache ses couronnes, s'il redevient un homme tel que tous les autres, que vaut-il ? Rien ! Moins que rien ! Il est comme un banqueroutier de la gloire. Il n'a pas tenu ses engagements. Cela peut arriver. Il faut y réfléchir. Est-ce que votre Suzannah serait fière de traîner derrière elle, toute sa vie, un grand homme déchu? Voilà ce qu'il importe de lui dire. Le génie, le talent, n'ont qu'un temps. C'est ce que dure l'inspiration : une flamme légère et capricieuse. Va-t-elle se contenter de si peu?

— Vous le lui demanderez, Jim. C'est elle seule qui vous répondra. Moi, il m'est difficile de le faire. Je suis épris d'art, vous le savez, et je ne prise en aucune façon les avantages matériels.

— Parce que vous les avez tous ! N'essayez pas de me bluffer, Harry, s'il vous plaît. Votre amour de l'art, est un passe-temps agréable d'homme inoccupé. Mais vous avez votre pain cuit. La fortune de Brandon est là. Vous pouvez vous payer le luxe d'être un esthète. Mais l'autre, le musicien qui n'a que son génie, il ne sera pas fâché de dorer les cordes de sa lyre avec les dollars de Brandon... Et ce n'est pas déjà très brillant, ce qu'il va faire là !

— Etes-vous bien sûr que c'est lui qui a tenté l'aventure !

— Quoi ! A^oulez-vous dire que ce soit Suzannah^ qui lui fasse des avances ?

— Vous avez des yeux, Jim, servez-vous-en, pour apprendre à connaître ce qui est.

— Ah ! Si vous dites vrai, Harry, alors je n'ai plus rien à faire ici. Mes comptes avec Brandon sont arrêtés. Je demanderai, en passant devant Brindisi, qu'on me dépose avec un canot. Je prendrai le rapide, et dans dix jours je serai à New-York.

— Voilà qui est parler en homme. Agissez, comme vous avez parlé, et je ne suis pas sûr que Suzannah ne réfléchira pas.

Pendant que Jim Stewardt s'inquiétait des secrètes intentions de Suzannah, celle-ci continuait à combler Derstal de ses prévenances et à l'entourer de ses grâces. Son parti était pris. L'orgueil d'attacher à elle le grand homme, dont l'apothéose illuminait encore ses yeux, l'entraînait à oublier toutes ses anciennes résolutions. Elle était venue en Europe avec sa mère, dans le dessein bien arrêté d'y compléter son éducation, d'y prendre du plaisir et de rentrer en Amérique pour se marier, très vraisemblablement avec Jim Stewardt, ce robuste et pratique garçon, qui promettait de se montrer aussi commode mari qu'il était excellent industriel. Un caprice bouleversait tout ce plan de conduite. Et, pour cette étrangère, habituée à faire toutes ses volontés, avec la complicité d'une mère encore jeune et très frivole, et d'un père qui considérait le monde entier comme lui appartenant de par la puissance de son argent, il n'y avait pas de considération qui pût

L\ù CUICMKN DE LA GLOIRE 149

prévaloir contre sa fantaisie. L'important pour elle était de ne point agir comme tout le monde et de ne pas subir le destin commun. Elle avait vu quelques-unes de ses amies de la haute société américaine épouser les descendants de grandes familles anglaises ou françaises et porter avec joie des titres rendus éclatants par la gloire des aïeux. Elle avait déclaré avec dédain que c'était faire bien peu de cas de la pureté du sang nouveau des familles américaines que de le mêler à celui des races abâtardies de l'ancien continent. Ces descendants de grands hommes, conquérants ou législateurs, n'étaient qu'une poussière de gloire, que de la monnaie de héros. Pour les héros eux-mêmes, on pouvait comprendre un entraînement, mais pour leurs fils dégénérés et avides de vendre leurs noms contre de l'argent? Ce n'était que duperie misérable! Un homme de rien, soit, mais illustre par lui-même. Et non pas le représentant frelaté d'une splendeur éteinte.

Elle avait vu, en Derstal, la réalisation de son orgueilleux dessein. Celui-là n'était pas le passé, il était le présent, avec toute sa vigueur, son éclat et ses promesses d'avenir. Beau garçon, jeune et illustre. Il avait tout pour dominer et mettre au premier plan la femme qui porterait son nom. Dans un pays neuf comme l'Amérique, où les arts étaient à l'état si rudimentaire qu'on pouvait dire qu'ils n'existaient pas, la suprématie d'un Derstal et son rayonnement sur la société de New-York seraient immenses. Une curiosité extraordinaire devait attirer tous les regards vers le célèbre compositeur et vers sa jeune femme. Le rêve de Suzy se précisait. Elle

resterait avec Derstal, à Paris, le temps qu'il faudrait pour qu'un second triomphe, à l'Ope'ra, vint doubler le retentissement du premier. Puis elle emmènerait son grand homme de l'autre côté de l'Atlantique, l'installerait avec un luxe écrasant, dans le palais que son père lui destinait, en face du Parc-Central, et le ferait travailler pour l'Amérique.

Les Etats-Unis auraient désormais la primeur des œuvres du maître. Grâce à lui, un art musical existerait en Amérique, et seul, il le représenterait, ce qui lui assurerait un prestige sans pareil. Elle se voyait maîtresse de l'opinion, directrice de la mode et souveraine incontestée de la haute société. Elle pensait : il y aura des reines moins puissantes que moi et qui me jalouseront. J'aurai eu une destinée unique et par la seule influence de ma volonté. Dans son rêve d'orgueil, elle n'admit pas un seul instant qu'elle pût rencontrer quelque obstacle. Oui songerait à contrarier .sa fantaisie? Ce ne serait pas son père, qui acceptait avec une docilité admirative tout ce que décidait Suzy. Ce ne serait pas son frère, pour qui l'entrée du compositeur dans la famille serait une faveur inespérée. Elle avait lu, dans les regards de Derstal, qu'il lui suffirait d'un mot, d'un sourire, pour le mettre soumis à ses genoux. Restait donc Jim. Elle ne s'embarrassait pas de lui. Elle savait comment on parlait à ces simples, sincères et tendres Yankes, pour leur imposer les dévouements et les sacrifices. Avec un tact très fin, elle avait discerné vite tout ce qu'il y avait de naïf, de généreux, dans ces natures primitives et fortes, et qu'il suffisait de faire appel à leur courage

pour les rendre he'roïques. Elle ne pensait donc pas à ce qu'elle dirait à Jim. Le moment venu, elle trouverait les paroles nécessaires, et le sacrifice du robuste business-man, pour elle, dès à présent, ne faisait pas question.

Cependant, le yacht descendait à petite vitesse le long- de la côte dalmate, vers la mer Tyrrhénienne. Le troisième jour, vers le soir. Brandon, qui était sur ïa passerelle avec le capitaine, descendit au salon et y trouva tous les passagers du yacht occupés à écouter Derstal qui chantait au piano. Debout, près de lui, Suzannah tournait les pages, et, assis sur un canapé, Jim se tenait la tête baissée vers le tapis, comme plongé dans une méditation profonde. Derstal avait trouvé un recueil de chants anciens, oii la srâce naïve et tendre de la vieille France se marquait délicieusement et, avec une expression très émouvante dans sa simplicité, il disait, l'un après l'autre, ces airs touchants. Brandon, silencieusement, s'arrêta près de l'entrée pour ne pas troubler le plaisir des auditeurs et écouta lui-même. Derstal chantait de sa voix chaude et prenante.

Mon cœur bat et ma voix soupire...

Hélas! mon ami n'est plus là!

J'ai tant de joie à mon martyre.

Que je voudrais que l'on parlât, Sans cesse, de qui n'est plus là, Tant pleurer m'est plus doux que rire!

Les dernières notes se perdirent dans une sorte de sanglot. Avec surprise Suzannah et Derstal se retournèrent, et virent Jim^la figure inondée de larmes. La jeune

fille fit un mouvement pour aller vers lui. Mais avec un geste de refus, passant devant son oncle, il sortit et on l'entendit qui gravissait l'escalier conduisant au pont.

— Qu'a-t-il donc? demanda Brandon.

— Il a, mon Dieu, qu'il est, comme nous tous, ému par l'impressionnante façon dont Derstal vient de chantei' ce vieil air. L'àme naïve des amoureux vibre dans cette exquise cantilène... Et Jim est, sans doute, dans une de ces heures où le cœur s'attendrit plus aisément. . . Voilà tout !

— Je le croyais plus dur! fit Brandon. Et c'est une sensitive ! On apprend du nouveau tous les jours... En fait de nouveau, nous arrivons en vue de Brindisi... Je pense que vous voudrez entrer dans le port pour y passer la nuit tranquillement.

— Oui, certes. C'est plus agréable que d'être en proie au roulis pendant son sommeil...

— Brindisi, fit Derstal, après un court silence, n'est-il pas votre dernière escale sur la côte d'Italie?

— Oui, cher maître, et c'est ici qu'il va falloir prendre uae résolution. Ou bien vous continuerez avec nous, vers Athènes, ou bien vous débarquerez pour retourner à Venise.

Avant que Derstal eût pu répondre Suzannah l'avait regarde, et une rougeur ardente était montée à son front. Harry dit d'un ton posé :

— Ne" parlons pas de séparation. C'est la chose la plus triste du monde. Nous avons toute une soirée à passer ensemble, en tout cas. Ne l'empoisonnons pas par des débats désagréables. Suzy, vous devriez aller

voir, ma chère, si Jim, dans son effervescence, ne s'est pas précipité par-dessus bord. A lui aussi «. Pleurer paraît plus doux que rire ». Mais il ne faut rien outrer J'ai, moi, un chœur d'Atala à montrer à Derstal...

Suzannah s'était dirigée vers l'escalier. Elle était vêtue d'une robe de laine blanche qui moulait sa fine taille et ses larges épaules. Svelte et légère elle sembla glisser sur le pont dans l'obscurité qui descendait. Une brise fraîche soufflait de la terre prochaine, apportant des senteurs de plantes sauvages. La jeune fille se dirigea vers l'avant, où Jim aimait à s'asseoir, auprès du rouf, au pied du màt de misaine. De loin elle le vit accoudé au bordage, regardant couler l'eau écumante le long des flancs du navire. Il était absorbé et ne l'entendit pas venir. D'un doigt elle lui toucha l'épaule. Il se retourna vivement et se trouvant face à face avec la jeune fille, il baissa la tête et resta silencieux et oppressé. Ce fut elle qui parla :

— Eh bien ! Jim, dit-elle d'une voix ferme, vous vous tenez à l'écart, au lieu de rester près de nous. Qu'y a-t il?

Il releva le front et comme s'il faisait un effort pour répondre :

— Vous le savez bien, Suzy. Pourquoi me le demandez-vous ?

— Je vous le demande, Jim, parce qu'il est indispensable que nous nous expliquions. Je ne suis pas femme à dissimuler. J'aime, avant tout, ce qui est net. Un bon coup de bowie-knife, vaut mieux que cent piqûres d'épingles. Est-ce votre avis?

— Oui fit l'Américain. Mais je n'attendais pas de blessure de vous, Suzy, grave ou légère. J'avais confiance en votre affection. Je travaillais à la mériter. Et vous, pendant ce temps-là...

— Je rencontrais M. Derstal, c'est là ce que vous voulez dire ? compléta Suzannah, non sans un peu de mélancolie. Elle répéta : Oui je rencontrais M. Derstal, et ma destinée changeait comme mes idées, Jim. Tout ce que j'avais accepté, apprécié, désiré me parut sans intérêt, sans charme. Je n'étais qu'une enfant, quand mon père m'avait destinée à vous, mon ami, et j'avais consenti avec la docilité d'une enfant. Je ne savais rien de la vie, je ne comprenais pas la portée des choses, la valeur des êtres. J'avais un bandeau sur les yeux. En un instant il est tombé, et j'ai aperçu ce que je n'avais jamais soupçonné. J'ai aimé. Et tout a été fini pour vous, Jim, vous devez le comprendre, car une fille telle que moi ne peut appartenir qu'à celui qu'elle aime.

— Gomme vous êtes dure, Suzannah ! Je sais tout ce que vous me dites. Mais combien il m'est pénible de l'entendre dans votre bouche ! Ah ! vous avez la précision et la rapidité d'une intelligence américaine, et vous la mettez au service de sentiments européens. C'est terrible d'avoir à lutter contre un adversaire armé aussi bien que vous. Car vous avez tout maintenant : l'énergie de la race nouvelle, et la finesse de la race ancienne. Vous méprisez nos mœurs, nos coutumes, nos goûts, que vous aimiez autrefois, et vous avez pris les sentiments, les idées, les habitudes des gens au milieu desquels vous vivez, depuis un an. C'est fini pour moi,

Suzannah, et je n'ai plus qu'à aller cacher mon chagrin de l'autre opté de l'Océan.

La jeune fille regarda le loyal et rude garçon avec un intérêt plus tendre :

— M'aimiez-vous donc tant que cela, Jim ? Je ne l'aurais pas cru. Je pensais que vous prépariez une alliance d'affaires, profitable à la maison Brandon and C°, mais je ne vous supposais pas si sentimental. Pourquoi ne l'avez-vous pas montré ?

— Ah ! Suzy, comme c'était facile pour un homme sans cesse dans des usines ou dans des bureaux, la tête bourrée de chiffres, de venir soupirer auprès de vous ? Et puis comment m'y serais-je pris pour vous dire des douceurs, lorsque j'étais à Chicago et vous à Paris? Non ! La destinée m'était contraire. Je ne devais pas avoir le bonheur de devenir votre mari. L'Europe vous a gâtée, comme toutes celles qui y ont vécu. Ce vieux monde est pourri, Suzannah. Les meilleurs s'y amollissent et s'y corrompent. Votre père n'est plus luimême^ et vous...

Il poussa un profond soupir, frappa le bordage de sa main vigoureuse, et secouant ses épaules :

— Je partirai donc. Soyez heureuse, Suzy, comme vous tenez à l'être. Je vous aime trop pour ne pas vous souhaiter le bonheur, même avec un rival.

— Merci, Jim. Mais ne nous séparons pas sur ces tristes paroles. Promettez-moi que je vous reverrai, avant longtemps...

— Ne comptez pas que je viendrai assister à votre mariage. Ce serait trop me demander.

— V^ous allez trop vite en matière, Jim. Je n'ai pas pris d'engagement avec M. Derstal et il n'est pas encore question de mariage.

La physionomie de l'Américain changea brusquement; il leva sur sa cousine un regard soupçonneux :

— Oh! Tout n'est donc pas aussi perdu que je le craignais ! s'écria-t-il. Vous n'avez pas donné votre parole a ce Français ? Qui vous dit qu'il consentira à vous sacrifier sa liberté?

— Vous me comprenez mal, Jim, répliqua Suzannah. Je n'ai pas voulu, sous vos yeux, et sans vous avoir parlé, disposer de moi. Voilà tout. Mais pour que M. Derstal me suive au bout de la terre, maintenant, je sais que je n'ai qu'un signe à faire.

— C'est bien ! Demain, je serai parti.

— Vous êtes, Jim, un véritable homme !

— Oui, je suis un véritable homme qu'on n'épouse pas ! Mais vous aviez confiance en mon jugement, Suzy, autrefois. Laissez-moi vous parler en toute franchise et ne croyez pas que j'essaie de ruiner les affaires de mon concurrent. Je ne crois pas que vous vous entendrez longtemps avec ce musicien. Vous avez une forte personnalité. Lui aussi. En ce moment, votre fantaisie est d'accord avec la sienne. A^ous rêvez le même idéal artistique. C'est bien. Mais que votre goût change, et que a^ous cessiez d'être en communauté d'idées avec votre compagnon, en un instant la résistance qu'il vous opposera et la pression que vous tenterrez de lui faire subir amèneront des désordres graves dans votre existence, sans que rien puisse les faire

cesser. Le sentiment qu'il vous inspire est fait d'une admiration très grande pour son ge'nie. Si pour une raison ou pour une autre cette admiration diminue ou disparaît, que vous restera-t-il ? Pensez-y Suzannah. Vous vous lancez dans la fantaisie. Et il n'y a rien qui réussisse, sur la terre, que ce qui est logique.

— Vous parlez en homme d'affaires, Jim. Et vous ne pouvez parler autrement que vous le faites. Les idées auxquelles j'obéis vo;us échappent. . .

— Et c'est pour cela que je dois m'en aller, dit-il avec tristesse. Adieu donc, Suzy. Ne pensez plus à moi, qui penserai toujours à vous.

Elle lui tendit sa main qu'il serra entre les siennes avec une sorte de fièvre. D'un signe de tête elle prit congé de lui. Dans l'obscurité qui régnait sur le pont, il vit sa robe blanche peu à peu disparaître et il se trouva seul, n'entendant plus que la mer qui déferlait autour du navire, n'apercevant plus que le phare de Brindisi qui luisait au large, comme un gros œil curieux parmi les ténèbres.

Le lendemain matifî, vers dix heures, Derstal, en montant sur le pont, trouva le yacht ancré dans le port de Brindisi. L'embarcadère du Lloyd autrichien offrait le coup d'œil d'un départ extrêmement animé. Le vapeur Franz-Joseph s'apprêtait à quitter l'escale se dirigeant sur Venise et Trieste. La sirène poussait ses stridents appels, une cloche sonnait sur le quai près des docks, et des facchini transportaient les bagages sur le pont du navire. Un léger frémissement d'étoffe, un vague parfum flottant dans l'air firent se retourner Derstal.

Près de lui, il vit Suzannah, en costume de drap bleu marine, une casquette de yachting blanche sur ses beaux cheveux noirs. Elle lui tendit la main en souriant :

— Vous regardez l'embarquement des passagers ?...

— Oui.

— Eh bien ! Venez un peu à l'écart. Mon cousin Jim Stewardt est parmi eux, et il ne lui serait sans doute pas agre'able de nous voir, l'un près de l'autre, assister à son de'part.

11 rougit, et se laissa emmener par la jeune fille de l'autre côté du spardeck, sur le bord qui faisait face à la jetée et à la mer.

— Le canot qui a quitté le yacht, ce matin, l'emmenait donc à Brindisi ? demanda le musicien. J'ai entendu grincer les palans et vu descendre l'embarcation devant mon hublot. Ainsi il est parti ? Mais quand a-t-il pris cette résolution ?

— Hier soir, après un entretien qu'il a eu avec moi. Derstal leva son regard sur miss Brandon. 11 la vit

souriante et calme. Il demanda comme malgré lui :

— Votre cousin n'était-il pas votre fiancé ?

— 11 l'était. Mais je lui ai rendu sa parole et j'ai repris la mienne.

— Et il est parti ! répéta Derstal. Parti, pour ne plus revenir ?

— Pour ne plus revenir.

Une sourde palpitation agita le cœur de Derstal, sa gorge se contracta. Il lui fut impossible de prononcer un mot de plus. 11 eut la conscience que sa destinée se

fixait, en cet instant, et que les minutes qui allaient s'écouler seraient de'cisives pour son avenir, pour son bonheur et pour sa gloire. Un trouble soudain obscurcit sa pensée, il lui sembla qu'une brume épaisse l'environnait et qu'il ne voyait plus clair dans ses actions. Il allait avoir une grave résolution à prendre, et il no savait plus, à ce moment précis, dans quel sens il devait se décider. Toutes ses résolution fléchissaient, tous ses raisonnements se présentaient tumultueux et confus à son esprit. II ne se rendait plus compte de ce qui était juste et bon, il entendait seulement en lui-même, comme une grande rumeur sur laquelle se détachaient nets, sonores, vibrants, comme un appel, ces seuls mots : la fortune, la fortune ! Il restait immobile et silencieux. Il eut cependant conscience qu'il fallait se manifester, sous peine de paraître ridicule. Il fit un effort pour se ressaisir, mais il n'y réussit pas. Il dit seulement :

— Qu'ont pensé votre père et votre mère de cette rupture ?

Suzannah, le même sourire tranquille sur les lèvres, répondit :

— Mais ils ont pensé que Jim et moi nous n'étions plus, d'accord. D'ailleurs, je suis seule maîtresse de mes sentiments, et mes parents ont trop confiance en moi pour intervenir dans le choix que je veux faire.

— Vous le leur soumettrez, cependant ?

— Sans doute. Mais il est ratifié d'avance.

— Avez-vous doni^ pris une décision ? dit-il d'une voix tremblante.

Elle se mit à rire, haussa légèrement les épaule, fit une moue coquette :

— C'est àvous qu'il faut le demander. Neparliez-vous pas, hier soir, de débarquer à Brindisi, pour retourner à Venise, en nous laissant continuer tout seuls, notre voyage ? Eh bien ! mais voilà Brindisi, le quai n'est qu'à cinq cents yards d'ici, le canot est encore amarré à l'échelle du yacht. Etes-vous en humeur d'aller retrouver Jim, sur le paquebot qui s'en va à Trieste ? Il est encore temps, si le cœur vous en dit ; le départ n'aura pas lieu avant une heure. Jim serait joliment content de vous voir arriver. Qui vous arrête ?

Il pâlit, une résolution invincible le poussa vers la jeune fille, sur laquelle il leva ses yeux pleins de trouble, et, d'une voix qui tremblait, répondit :

— Ce qui m'arrête ? Ne le savez-vous pas ?

Elle répliqua, avec une gaieté qui dissimulait mal son émotion :

— Je soupçonne que c'est moi, mais j'aimerais bien, enfin, vous l'entendre dire.

— Oui, c'est vous, fit-il, avec une passion qui soudain déborda dans ses regards, dans sa voix, et qui illumina son visage. Vous, pour qui j'oublie mes engagements les plus sacrés, mes devoirs les plus impérieux, et qui triomphez même de mes rêves et de mes espérances. Car vous m'avez emmené loin de mon travail, qui devrait m'enchaîner, et que j'abandonne pour vous suivre.

— Ah ! fit Suzy, il est bien juste que vous fassiez quelques sacrifices î Et je ne vous plains pas extrême-

ment, sachez-le bien, de naviguer sur un bon bateau, avec des gens empressés à vous plaire et qui ne vous de'tourneront pas de travailler, si cela vous convient, car ils aiment votre musique et se réjouiront de l'entendre, avant tout le monde. Le ciel est bleu, la mer est belle. Vous verrez comme le temps passera délicieusement dans les îles de l'archipel grec, puis sur les côtes d'Asie. L'inspiration ne saurait vous manquer, et vous allez terminer un chef-d'œuvre.

— Ah î Sera-t-il jamais digne de vous ?

— Oui, s'il est fait pour moi. Je serai fière d'avoir une part dans vos triomphes. Nous autres Américaines, voyez-vous, par-dessus tout, nous aimons l'action, parce qu'elle est la vie même, et que toutes les manifestations de la vie nous paraissent importantes. L'action conduit à la grandeur. Et rien n'est beau comme ce qjii est grand.

A ces paroles, qui synthétisaient si complètement le caractère enthousiaste de la jeune fille, dans la mémoire de Derstal résonnèrent les paroles tant de fois entendues oii Laviron faisait l'éloge de la gloire. C'était la même tendance, la même foi, la même fierté. Il retrouvait en Suzy la pensée directrice qui subordonnait tout à la Renommée. Seulement ce n'était plus, comme le disait le vieux critique, par un chemin âpre, étroit et hasardeux qu'il fallait monter vers la gloire, mais par une route large, sure et riante. Les pieds n'y devaient pas se heurter aux cailloux et aux épines, mais fouler des gazons fleuris. A chaque détour, l'envie, la haine, la calomnie n'étaient pas embusquées pour de

sinistres guet-apens. Aucun péril, aucune difficulté, n'étaient à craindre et la Ijienveillance des hommes était prête à se manifester d'autant plus débordante qu'elle serait d'accord avec leur intérêt.

Il sembla à Derstal que, nouvel Argonaute, il partait pour la conquête d'une toison d'or cent foisplusbrillante et plus riche que celle qui attirait Jason aux rives de la Colchide. Le navire était sous ses pieds, il en foulait le pont, et la magicienne qui devait disposer de sa vie était déjà auprès de lui, lui soufflant sa volonté et lui inspirant son désir. Il pensa : si je dois toucher au but, qu'importe la voie par laquelle j'y atteindrai? La souffrance, la tristesse, le doute, sont-ils les viatiques nécessaires du voyageur qui marche vers son idéal d'art? N'y a-t-il pas, dans les exigences de Laviron, un mesquin ressouvenir de la Bohême ancienne, et les privations ne font-elles pas partie, comme le costume artiste et la tête à caractère, du programme suranné de la gent romantique? Toute cette défroque et toute cette intransigeance ne vont pas sans un peu de ridicule. On peut avoir des idées et vivre comme tout le monde, le génie n'est pas forcément engendré par la misère.

Devant ses yeux dirigés vers le large, comme une buée légère, une figure se dressa, plus distincte, d'instants en instants, et il reconnut Eve qui venait au-devant de lui, plaintive vision, sur la mer. Elle semblait couronnée de fleurs, comme Ophélie avant de se laisser aller dans le gouffre où a déjà sombré son amour et sa raison. Elle fit un geste à Derstal, pour l'attirer à elle. Et il y avait une telle tristesse dans cet appel, que le cœur du

compositeur se serra. Il pensa avec colère : Quoi ! Elle me poursuit jusqu'ici? Nemesuis-jepas acquitté envers elle ?Sa réputation, elle me la doit. Suis-je rivé à elle, pour toujours, par les liens d'un commun labeur? Chacun, nous avons travaillé,, l'un pour l'autre. Mais elle est libre et je le suis moi-même. Faudra-t-il, toute ma vie, rester attaché à cette première affection, et renoncer à ce que l'existence me promet de nouveau et d'attrayant?...

La forme féminine qui glissait sur les flots, et qui avait grandi presque lumineuse, redevint soudainement imprécise, s'effaça peu à peu, comme un brouillard léger, et sur la mer Derstal ne vit plus rien que les alcyons blancs qui tournoyaient à la crête des vagues, d'un vol silencieux et mélancolique.

— Eh bien ! dit miss Brandon, en se tournant vers son compagnon, vous ne m'accuserez pas d'avoir troublé vos réflexions. Voilà, certes, un bon quart d'heure que vous méditez à côté de moi, sans paraître vous douter que je vous ai posé une question d'où dépendent mon avenir et le vôtre. Il faut vous souvenir que vous avez affaire à une Américaine, en ce moment, et que les rêves ne sont plus opportuns. Vous devez vous montrer positif et pratique. Quand vous aurez pris une résolution, vous la mettrez, si vous le voulez, en musique, et nous la chanterons, je l'espère, ensemble. Mais commencez par la prendre.

Derstal sourit :

— Vous venez de définir très exactement, miss Suzy, notre situation. D'un côté le rêve, représenté par moi.

de l'autre côté, Taction, représentée par vous. Deux races différentes, deux caractères opposés...

— Et une affection sincère, pour leur servir de lien, dit Suzannah d'une voix grave.

Elle lui tendait la main, il y plaça la sienne, et attirant la jeune fille, dans la caresse du soleil matinal, devant les flots bleus, ils échangèrent un baiser.

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