‹ Le chemin de la gloireChapitre 2 sur 2 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

— Allons ! Olivier, allons, ou bien nous serons en retard...

— Ah ! ma chère, nous avons bien le temps, il n'est que huit heures et demie et le rideau ne se lèvera pas avant neuf heures, au plus tôt...

— Sans doute, mais je ne voudrais pas arriver au milieu de la cohue...

— Bien! je suis prêt...

Dans son luxueux cabinet de toilette tendu de soie grise, aux panneaux d'e'rable verni, éclairé par des lampes électriques, le compositeur achevait de s'habiller. En robe décolletée, Suzannah animée et vibrante se préparait à. aller, avec son mari, assister à la première représentation de VAtala de son frère Harry, au Théâtre d'Art-Lyrique. Depuis deux mois, la famille Brandon s'était réinstallée dans son magnifique hôtel de la place des États-Unis. Derstal, marié à New-York et dans toute l'ardeur de sa lune de miel, était revenu à Paris, avec sa

nouvelle famille, et occupait le second étage de la somptueuse demeure. Le programme d'existence tracé par l'impérieuse Suzannah s'était accopipli sans secousses. Et le compositeur, comme un principicule allemand, promu au rang de mari de la reine, se laissait vivre dans le luxe et l'éclat qui étaient comme l'atmosphère même de ces milliardaires.

Il s'était arrangé, dans la vaste maison, un petit coin où il pût travailler tranquillement. 11 avait là les partitions des maîtres, son piano, sa table et du papier àmusique. Il est juste de dire que, s'il s'enfermait chaque jour dans ce cabinet, il n'y faisait pas grande besogne. Un vaste canapé sollicitait sa flânerie, et étendu, une cigarette aux lèvres, il se reposait là, en rêvant, en dormant même, des nuits passées dans le monde pour accompagner sa jeune femme. Pendant sa croisière à bord de VAriel, qui avait duré deux mois, il n'avait pas ouvert sa partition de la Vénitienne. Par contre, sous sa surveillance, l'esthète Harry avait terminé son Atala, entièrement, et les amis, qui en avaient entendu des fragments, s'accordaient à trouver la musique très remarquable. Pour monterl'ouvrage, le nouveau directeur, Fromageot, — car on en était au troisième, depuis un an, dans ce malheureux théâtre voué à la faillite — avait fait des engagements sensationnels.

Gomme c'était Brandon qui payait, sous le couvert de l'éditeur de ia partition, Fromageot ne trouvait aucun artiste trop cher. Il avait choisi pour Théroïne de la pièce, la charmante Jenny Vermeil, et Chactas c'était Marcillat, un remarquable ténor que l'interprétation des

œuvres wagnériennes avait mis en évidence. Bacaloumié, la célèbre basse, chantait le père Aiibry. Tous ces engagements constituaient un ensemble de premier ordre. Et, pour diriger l'orchestre, Harry avait obtenu que Vogler, le brillant capelmeister autrichien, fut appelé à Paris. C'était donc une solennité musicale que cette première d'Alala. Les journaux, depuis un mois, lançaient des notes dans les Courriers des théâtres. Des interviews avaient été publiées, dans lesquelles le librettiste et le musicien avaient formulé leurs intentions artistiques et annoncé leurs espérances.

Fromageot, bourré d'argent, plus rouge que s'il allait avoir une attaque d'apoplexie, se répandait en dithyrambes sur le jeune maître qui lui « apportait la fortune ». Les professionnels, agacés par ce déluge de pronostics favorables, les journalistes, mis en éveil parle mouvement mondain qui se manifestait autour de cet ouvrage d'un riche amateur, commençaient à s'informer des tenants et aboutissants de Harry Brandon. Et tout de suite la personnalité de Derstal avait été mise sur le tapis. Un écho perfide, paru dans le Pa\)é de Paris, avait posé la question : a On dit que derrière M. Harry Brandon, &o\\iy Atala fait tant de bruit avant la première (puisset-elle en faire seulement la moitié autant après) se dissimulerait un illustre compositeur, qui a les meilleures raisons de patronner le jeune musicien. Les copistes de musique, qui ont eu la partition entre les mains, y ont reconnu l'écriture du maître à côté de celle de l'élève. Nous n'insistons pas pour ne pas jeter, entre parents, un Brandon de discorde ».

Harry avait bondi de fureur à ces insinuations. Il avait voulu répondre. Fromageot, avec beaucoup dintelligence, l'en avait détourné. Il faut laisser aller la presse, avait-il dit, tout ce qu'elle publie sur vous, pour ou contre, est de la réclame, et de la meilleure. Vous pairiez, pour qu'on fasse du bruit autour de votre pièce, que vous n'obtiendriez pas les articles que la curiosité ou la malveillance vont faire écrire sur votre compte. Seulement, au nom. du Ciel, ne bougez pas ! Vous couperiez le fil, tout de suite. Et il nous faut du battage, jusqu'à la première. Après, c'est moi qui m'en chargerai. Et je vous réponds que je m'y entends. Vous verrez.

Harry avait manifesté à son beau-frère le désir de le voir assister aux dernières séances d'étude, afin qu'il pût donner ses conseils aux musiciens et aux chanteurs. Mais, brusquement retourné par les racontars de la presse, il avait mis à empêcher Derstal de paraître aux répétitions, autant de soin qu'il avait montré d'empressement à l'y attirer. Derstal, qui tenait, par-dessus tout, à rester dans la coulisse, et que les indiscrétions du Pavé de Paris contrariaient fortement, n'avait pas fait la moindre tentative pour pénétrer dans le théâtre, avant la première, et laissait Harry se débrouiller comme il l'entendait.

Depuis qu'il était rentré à Paris, il paraissait fuir les endroits où il aurait pu rencontrer ses anciens amis ou ses camarades. Il souffrait d'un malaise réel à la pensée qu'il pouvait se retrouver en présence de ceux qui l'avaient connu pauvre et laborieux, à présent qu'il était riche et oisif. Sans raison-

ner cette impression, il la ressentait très vivement. C'était comme une sorte de honte. Pourtant il ne se jugeait pas coupable, n'avait fait que ce que presque tous, à sa place, n'auraient pas manqué de faire. Mais il aimait mieux ne pas y penser, et tout ce qui était de nature à ramener son esprit à ce sujet spécial, il l'écartait.

Aussi, c'était sans entrain, qu'il s'apprêtait à assister à la représentation de VÀtala d'Harry. Il ne pouvait se dispenser d'y accompagner sa femme et les Brandon, mais il accomplissait ce devoir comme une véritable corvée. La double avant- scène du rez-de-chaussée avait été réservée pour l'auteur. Avec soulagement, Derstal se disait qu'il s'y trouverait à l'abri des curiosités. Cependant, son orgueil protestait contre cette timidité. Après tout, avait-il sujet de se cacher? Allait-il se condamner à vivre à l'écart? Etait-ce un crime d'être riche, et devait-il en rougir? Il s'exhortait alors à l'audace et se promettait de faire, dans les couloirs du théâtre, une excursion hardie. Ne serait-ce pas, en un instant, tâter l'opinion, et décider de l'attitude qu'il devait prendre désormais vis-à-vis de ses anciens compagnons? Il allait les rencontrer presque tous, ce soir-là. Une petite sueur lui mouilla la paume des mains à la pensée de se trouver en présence de Laviron. Comment le terrible critique l'accueillerait-il? Depuis six mois, il s'était abstenu de lui écrire. Un billet, pour lui annoncer son mariage, une carte par laquelle Laviron avait répondu à ce faire-part. Et c'était tout. Derstal s'arrêtait là dans ses réflexions,

Mi} LES BATAILLES DE LA VIE

mais, au fond de lui-même, une inquiétude l'agitait. Celte représentation avait lieu un jeudi. On ne jouait donc pas à VOpéra et Eve Brillant se trouvait libre. S'il appréhendait de revoir l'ami, quelle devait être sa crainte d'affronter la maîtresse ? Bien souvent il avait pensé, avec une amère tristesse, qu'il lui faudrait forcément un jour, sans s'y attendre, au coin d'une rue, dans un corridor de théâtre, dans la cour de l'Opéra, rencontrer Eve. On lui aurait dit : Eve va paraître que, très certainement, il se serait enfui. Son cœur se serrait douloureusement ; il y ressentait une épreinte. 11 appelait cela avoir une colique à l'àme. C'étaient ces choses, et quelques autres, non moins pénibles, qu'il se disait en se préparant à aller au théâtre d'Art-Lyrique.

Il s'habillait sans entrain, et si sa femme ne l'avait pas harcelé, il serait très bien resté dans son cabinet de toilette, à froisser des cravates blanches, sans arriver à faire son nœud d'une façon satisfaisante, quitte à perdre le plus possible de l'exécution de cette odieuse Alala, qui lui avait, depuis un an, causé tant de désagréments, pour la plus grande gloire de son jeune nigaud de beau-frère. Il avait fini, cependant, par se décider à partir et casé dans le fond de l'avant-scène des Brandon, il écoutait d'un air morne les musiciens qui accordaient leurs instruments dans l'orchestre. Car on était en retard de trois quarts d'heure, et Yogler paraissait seulement à son pupitre. Une tentative d'ovation était faite, par la claque, à l'entrée du capelmeister, mais aussiôt réprimée par les « chut » énergiques du parterre.

— Bigre ! ils n'ont pas l'air de bonne humeur, souffla Derstal dans le cou de Suzannah. Pourvu qu'ils soient plus gracieux tout à l'heure !

— Est-ce que vous admettez, une minute, que cette représentation ne marche pas bien? demanda la jeune femme avec un regard hautain.

— Je vous dirai cela, ce soir, ma chère. Avec un public parisien, on n'est jamais sur de rien.

— Nous avons pourtant donné assez de places à nos amis... Toute la salle, à l'exception du service de presse, est à nous...

— Ah! En voilà une garantie! Les salles d'amis? Ce sont les plus dures à remuer ! Voyez toutes ces belles madames qui garnissent les loges, croyez-vous qu'elles vont applaudir? Elles auraient peur de se faire remarquer. Et si elles s'y décident, soyez sûre que ce sera aux mauvais endroits !

— Les gens du monde sont-ils si bêtes?

— Ils ne comprennent, généralement, pas grand'chose à la musique. Et, au fond, je crois qu'ils la détestent. Mais ils n'ont pas l'audace de l'avouer. Alors comme ils vont en entendre, ils se vengent sur l'auteur.

Au même moment, on frappa, derrière le rideau, pour décider le public à se placer. M""^ Brandon, se tournant vers Derstal, lui dit d'une voix altérée :

— J'ai une émotion horrible ! Mon Dieu ! Je n'aurais jamais cru que c'était si impressionnant! Et ce pauvre Harry, où est-il?

— Sur la scène, au milieu de ses interprètes, comme un général à la tête de ses soldats.

— Olivier^ si vous alliez le voir, le rassurer.

— Si cela vous fait plaisir, dit Derstal, en prenant vivement son parti.

Il sortit de la baignoire. La porte de fer était au fond du couloir, il la poussa, et, brusquement, se trouva dans les coulisses, près de la loge des électriciens. Dans la demi-obscurité de la scène, il s'avança vers un portant au coin duquel un artiste, costumé en indien, agitant sa tête coiffée de plumes et ses bras cerclés de bracelets, causait avec un jeune homme en habit noir. Au même moment, Fromageot cramoisi, apparut, criant :

— Eh bien ! Mademoiselle Vermeil se décide-t-elle à descendre? Que diable! Elle n'est vêtue que d'une simple tunique ! Elle ne nous dira pas que c'est son costume qui la retarde !

Il aperçut Derstal, poussa un cri de joie, et se courbant dans une attitude d'adulation :

— Ah! cher maître! Vous ici?... Sur notre humble scène ! . . . Quel heureux présage ! C'est le succès qui nous arrive avec vous ! . . .

Le jeune homme en habit noir s'était avancé et Derstal pût reconnaître en lui Bouchot, un de ses camarades du Conservatoire, prix de Rome comme lui, et réduit, par les dures nécessités de la vie, à seriner les choristes au théâtre d'Art-lyrique. Derstal, laissant Fromageot à ses tumultueuses manifestations, s'avança vers le chef des chœurs et lui tendant la main :

— Comment vas-tu, mon vieux Bouchot? Tu es donc de la maison?

— Oui. J'arrive de Lille, où j'étais chef d'orchestre...

Mais que je te fasse mon compliment. Tu marches à pas de géant... Ah! Tous les copains n'ont pas été aussi heureux que toi !

— Tu as du talent, toi, Bouchot, comment ne te débrouilles-tu pas mieux? Tu ne travailles donc pas?

— Ah ! mon ami, j'ai de la musique toute faite, plein une malle... Mais où la faire jouer? Tu le sais bien, que c'est, non pas impossible, puisque tu y es arriA'^é, mais terriblement difficile!... Et puis, je n'ai pas le temps d'attendre... J'ai une femme et des enfants... Et il faut que tout ce petit monde là mange !

— Tu es marié ?

— Oui. J'ai épousé un premier prix de chant du Conservatoire, M'^'' Durocher, du théâtre de Lyon... Tu sais bien... Amélie Durocher...

— Oui, une jolie personne, qui avait une belle voix...

— Elle est encore jolie, mais elle a perdu sa voix... Et voilà pourquoi, mon ami, je suis chef des chœurs au théâtre d'Art-Lyrique, au lieu d'écrire des partitions comme toi....

— Puis-je t'être utile à quelque chose? Viens me voir, nous causerons...

— Merci, tu es toujours bon garçon !... Tu t'es marié, toi aussi, mais voilà, tuas fait un brillant mariage... Ce petit jeune homme qu'on, joue ici, ce soir, est ton beau- frère?... C'est heureux pour lui!

Et Bouchot se mit à rire, en clignant de l'œil. Derstal n'eut pas le temps de répondre. Fromageot revenait, amenant Harry en triomphe. Il lui dit d'un air courtisanesque :

— Mon cher maître... Voici notre illustre Derstal... M"^ Vermeil, au même instant, apparut entre deux

portants, le teint bistré, des anneaux d'or aux oreilles, ses jolis bras sortant des courtes manches de sa tunique bleue, une ceinture de lianes fleuries autour de la taille. Elle s'avança précipitamment vers Derstal, et le caressant du regard, du sourire :

— Ah ! cher maître, vous venez nous encourager et nous applaudir. C'est bien. Mais quand donc me ferezvous chanter de votre musique ?

— Avec çà qu'elle n'en chante pas, ce soir, souffla Bouchot, d'un air goguenard, dans l'oreille de Fromageot.

Celui-ci jeta sur son subordonné un regard mécontent, et prenant Harry par le bras :

— Allons ! on va frapper... Place au théâtre... Mon cher auteur, venez-vous dans mon cabinet, ou allez- vous dans la salle...

— Dans la salle ? Oh ! non ! dit Harry avec un pâle sourire. Je resterai sur la scène.

— Eh bien ! Tout le monde y est? Oui. Frappez! Les trois coups, solennellement espacés, retentirent

dans un silence soudain, puis les petits coups frappés par Vogler avec son bâton de mesure et aussitôt les premières notes du prélude. Le choriste, costumé en indien, qui causait avec Bouchot, entra en scène en fredonnant le motif joué par l'orchestre : la la la... pa pa tou tou tou. . . tira tu laire. . . Et Derstal se trouva seul, dans la coulisse côté jardin, en face de son beau-frère qui crispait ses mains nerveusement, et de Fromageot

qui hennissait avec l'enthousiasme d'un directeur bourré d'argent :

— Admirable ! admirable ! Voila de la couleur ! Toute la savane y est, dans ce prélude ! Ah ! La brise, maintenant, la brise! Et puis les murmures du Meschacébée!

Uerstal agacé se tourna vers llarry et dit :

— Eh bien, à tout à l'heure ! Je vais porter de vos nouvelles à votre mère et à Suzy... Bon espoir!

Et il laissa son beau-frère en proie aux extases de Fromageot et aux affres de l'inquiétude. Comme il arrivait dans le couloir, tout contre l'entrée de l'orchestre un petit groupe d'habits noirs attira son attention. Il y remarqua Clémentet, le critique à\iBoulevard et Trilby, le redoutable wagnérien, qui dissimule sous des paradoxes, une réelle science musicale, et excelle à démolir une partition à coups de calembours. Clémentet dit :

— Entrons-nous dans la salle ?

— Ah ! Nous avons déjà avalé la répétition générale... Une seconde tournée ce serait beaucoup...

— Je crains que mon ivresse augmente à Chactas, fit Trilby. J'aime mieux crier tout de suite : Halte à la !

Glémentet haussa les épaules :

— Garde donc ça pour ton compte rendu, mon vieux... Tu uses ta verve inutilement pour nous...

Des bribes de musique parvinrent jusqu'à eux :

— Oh! Ecoute! C'est l'air du père Aubry... Pourquoi n'a-t-on pas profité de la loi sur les congrégations, pour couper ce moine dans la pièce? Sol, do, do, la... et la pédale... Crois-tu qu'il est de Massenet celui-là?

— Oh ! autrefois, tout était de Gounod ! Maintenant tout est de Massenet. Vous nous rasez, avec vos rapprochements ! Tiens, viens écouter Jenny Vermeil... Si elle ne te chatouille pas les oreilles, .au moins elle te rincera l'œil !

Ils entrèrent dans la salle, et Derstal se fit ouvrir la porte de la loge.

— Eh bien? demanda Brandon, en faisant place à son gendre, que dit le cher Harry ?

— 11 est nerveux, un peu ahuri... Mais ça ira mieux tout à l'heure. L'impression est-elle bonne?

— Le duo d'Atala et de Chactas a fait un 'excellent effet. Tenez ! on applaudit...

La cantilène de Jenny Vermeil, une inspiration charmante, délicatement écrite et orchestrée par Derstal, venait d'arracher au public un long murmure de plaisir. Les dernières notes de la chanteuse, à peine éteintes, toute la salle éclatait en bravos et les galeries supérieures hurlaient : bis ! Jenny Vermeil écrasée dans une prosternation de reconnaissance heureuse, montrait au public les rondeurs de sa gorge, palpitante d'une émotion réelle ou feinte, maisexquise. Vogler qui avait des instructions, fit signe à son orchestre de reprendre. Et Jenny Vermeil enhardie, attaqua brillamment son air. Gomme Derstal amusé se penchait un peu hors de l'ombre et, par-dessus l'épaule de sa femme, montrait sa fine physionomie, un coup d'œil, lancé comme un trait de flamme, d'une loge de première, l'atteignit, le contraignit a lever la tête, et, en l'espace d'une seconde, son regard se trouva lié au regard d'Eve,

sans qu'il lui fut possible de s'en détacher. Et dans ces prunelles limpides, agrandies par l'émotion soudaine, il lut la douleur, la honte, le reproche et la joie. L'abandonnée paraissait lui dire : C'est toi ! Et voilà auprès de qui je te retrouve! Quelle ingratitude fut la tienne, quelle tendresse je ressens encore ! Il vit des larmes emplir ces beaux yeux. Eve avec une noblesse attristée, hocha la tète, et se retira au fond de la loge. Derstal tremblant et pâle, sentit une main qui serrait la sienne et la voix de Suzy murmura à son oreille :

— Tu viens de la voir ! Elle est là î Elle nous a regardés !

Avec un air de bravade la jeune femme s'avança plus à découvert sur le devant de la baignoire. Elle dirigeason regard vers la place où Eve Brillant, la seconde d'avant, se trouvait encore. Elle ne vit plus qu'un carré vide et noir. La chanteuse avait disparu. Une profonde tristesse s'empara de Derstal adossé au mur, dans l'obscurité de l'avant-scène. Il n'ignorait point qu'une rencontre, entre Eve et lui, serait quelque jour inévitable. Mais il n'avait pas pensé qu'elle se produirait dans de si brutales conditions : sa jeune femme à ses côtés, dans un théâtre, et pendant que résonnerait une musique dont Fauteur, pour une oreille affinée et une intelligence experte, ne pouvait être douteux. Non ! ce n'était pas ainsi qu'il s'attendait à revoir la compagne de ses efforts et de ses succès, celle pour qui il avait promis d'écrire sans partage, et pour les lèvres seules de laquelle devait fleurir son inspiration. Il était pris, là, en flagrant délit de traliison. Et la trahison était

double, puisqu'il avait prèle son talent à un autre, et que sa musique chanlait dans la bouche banale d'une artiste de hasard. Il se dit toutes ces choses, avec une anfiertume désolée. Il se jugea sévèrement. Mais que faire ? Il ne pouvait plus réparer sa faute, il n'aurait même pu, sans risquer des offenses plus graves encore^ s'en excuser. Il était obligé à un silence que chacun avait le droit d'interpréter à sa guise, mais, de quelque façon que ce fût, dans un sens défavorable pour lui.

La fin de l'acte, au milieu des applaudissements, termina sa méditation. Il entendit près de lui Brandon qui soupirait, comme un homme délivré d'une affreuse appréhension :

— Enfin ! en voici un d'achevé !

— Mais ne trouvez-vous pas que le succès est très grand? demanda M""^ Brandon.

— Ecoutez les acclamations ! fit Suzy. Olivier, n'estce pas ainsi que s'annonce un réel succès?

— Un très réel succès, oui, ma chère.

— Alors, tâchez de nous amener Ilarry. Et n'allez que sur la scène, n'est-ce pas ?

Elle adressa à son mari un coup d'oeil suppliant, auquel il répondit par un vague sourire. Il parut à la jeune femme que Derstal n'était pas assez affirmatif, et, se levant, elle alla jusqu'au fonddela loge, et tout près de la porte :

— Je ne veux pas que vous alliez parler à M''^ Brillant. Donnez-moi votre parole que vous ne la chercherez pas.

Il dit avec tristesse :

— Je VOUS donne ma parole, Suzy, et soyez certaine que je n'ai aucun désir de me trouver en sa présence.

— Alors, c'est bien.

Elle se pencha et l'embrassa, au risque d'être vue par les spectateurs de l'orchestre qui se pressaient pour gagner la sortie. Dans le couloir, vingt personnes se tassaient, causant avec animation. Un gros homme, très bruyant, qui était l'éditeur de la partition d'^4^a/rt,* pérorait dans un groupe, soutenant chaleureusement la musique du jeune maître américain :

— C'est tout à fait bien ! disait-il. Tout à fait réussi ! Et plein de promesses ! Personne n'orchestre mieux, voyons, là, en toute sincérité ! C'est extrêmement avancé comme forme, et pourtant cela chante !

— Ah ! fit le Franckiste Blériot, avec un amer sourire, vous voyez déjà « les morceaux détachés » sur tous les pianos.

— Mon petit, ne plaisantez pas. Il est bon que les éditeurs gagnent de l'argent. Ne fut-ce que pour pouvoir payer les auteurs qui ne se vendent pas !

L'éditeur, soudain, fit un brusque mouvement et s'écria :

— Eh ! Voici Derstal ! Venez donc, cher maître, nous parlons de votre jeune beau-frère... Ah! 11 a du talent !...

— Un talent de famille ! glissa Clémentet.

Derstal accaparé, serré, s'efforçant, sansyparvenir, de se dégager du groupe des musiciens et des journalistes, dut se résigner à subir l'assaut des curiosités. On l'interrogea sur le compte d'Harry Brandon. Sachant que tout

ce qu'il raconterait, serait reproduit dans les Soirées, il surveillait ses paroles et insinuait adroitement ce qui pourrait le mieux plaire à son beau-frère et à ses parents. Il terminait assez heureusement et à la satisfaction de ses tourmenteurs, lorsqu'un nouvel arrivant modifia, en un instant, la situation. Du fond du couloir, marchant vers le groupe au centre duquel figurait Derstal, vêtu de son habit mal coupé, le plastron de sa chemise remonté par le gilet, une cravate roulée en corde, autour du cou, les mains derrière le dos, Laviron s'avançait.

A sa vue Derstal frémit. Une rougeur monta à son visage et ses nerfs se tendirent douloureusement. Il regarda le critique, qui continuait à s'approcher et ne paraissait pas le voir, car il souriait comme dans ses bons jours. Ses confrères, en dépit de leur manque coutumier de vénération professionnelle, s'étaient écartés pour lui livrer passage. Et Derstal, brusquement démasqué, apparut seul, aumilieu du couloir, devant son vieil ami. Le visage de Laviron se crispa; sous ses lunettes, ses yeux prirent une fixité menaçante. Il examina, pendant une seconde, silencieusement, le compositeur avec une curiosité sardonique. Alors Derstal, ne pouvant supporter cet examen et ce silence, fit quelque pas vers le critique et avec une humble déférence :

— Me pardonnerez-vous, dit-il à voix basse, mon ch er maître, de ne pas m'être présenté encorechez vous ? Ne m'accusez pas d'un manque d'affection...

En même temps, le jeune homme, s'efforçant de surmonter la gêne qui le paralysait, tendit les mains à

Laviron. Mais celui-ci ne parut pas voir le geste. Il laissa ses mains derrière son dos, et regardant Derstal d'un air hautain :

— Pourquoi me donnez-vous ces explications ? dit-il. Est-ce que vos affaires, mon cher monsieur, me regardent? Je ne vous connais pas !

Et laissant le compositeur, dont il avait si ardemment contribué à affermir la réputation, accablé par ce méprisant désaveu, il se mit à causer librement avec ses confrères stupéfaits de cette scène inattendue. Derstal tremblant sur ses jambes, se dirigea vers la porte de la scène, mais il eut encore le temps d'entendre Clémentet qui demandait :

— Ah ! ça, pourquoi diable avez-vous coupé ainsi bras et jambes à ce pauvre Derstal ? Vous l'avez assez poussé, cependant ! Est-ce que vous changez d'avis sur son compte? Ne lui trouvez-vous plus de talent?

— Non! répliqua Laviron froidement. Je n'ai changé d'avis que sur son caractère ! C'est un grand musicien. Mais c'est un petit sauteur !

Derstal poussa la porte de fer des coulisses et disparut sur la scène. Dans cette ombre, derrière un portant, il put se ressaisir, calmer l'émoi oii l'avait jeté l'affront que venait de lui infliger Laviron, publiquement. Une rage folle lui monta au cerveau. Il frappa du pied, avec violence, et froissa ses mains brûlantes. Des projets contradictoiress'iniposèrentsuccessivement à son esprit. Il pensa à retourner vers Laviron, à le supplier de l'entendre, à s'expliquer et à s'efforcer de le convaincre qu'il n'avait pas mal agi. Mais comment y réussir, quand

sa conscience était si peu sûre et lui reprochait déjà si hautement ses défections. Et puis, s'humilier devant tous ceux qui venaient d'être témoins de l'incident et s'en amusaient sans doute ? 11 murmura :Non, c'est impossible ! Et, transporté de fureur, il délibéras'il n'enverrait pas, au contraire, deux de ses amis demander compte à Laviron de l'offense gratuite qu'il venait de lui faire. Mais là encore il se heurtait à l'impossible. Ce vieillard, si bon pour lui, son protecteur avéré, le menacer, lui, un jeune homme? Ne serait-ce pas se couvrir de honte et de ridicule ? Ainsi, rien de ce qu'il imaginait n'était réalisable et il demeurait gardant son affront.

Il eut des larmes dans les yeux. Que penserait Eve, quand elle apprendrait de quelle façon, si dure, il avait été traité par Laviron ? Mais cette exécution qu'il venait de subir, n'avait-elle pas été concertée entre le critique et elle ? Laviron, qui professait une adoration véritable, pour l'artiste, ne lui avait-il pas promis, à la première occasion, de la venger? Il s'efforça de croire à cette connivence. Il se sentit soulagé par la pensée que Laviron et Eve pouvaient avoir des torts à se reprocher envers lui. Le poids, qui oppressait sa conscience, en fut diminué. 11 pensa : S'ils se sont vengés de moi, l'un et l'autre, nous sommes quittes. Je ne leur dois plus rien. Me voilà donc libéré, maintenant, et*par euxmêmes.

Réconforté il quitta l'abri obscur du décor et passa sur la scène. Là ses idées changèrent; ce n'étaient que louanges et congratulations. Au milieu d'un groupe bruyant, le jeune Harry, rayonnant, répondait, d'une

voix enrouée par l'e'motion, aux interrogations et aux remarques. Les reporters prenaient des notes, un dessinateur, assis sur un rocher de carton, traçait d'un trait comique et déformateur la silhouette du musicien. Fromageot, superbe dans le succès, clamait :

— Le ministère peut bien m'offrir une subvention pour hospitaliser ses prix de Rome ! Je préfère ma liberté ! Au diable l'art officiel ! Avec l'argent que va me faire gagner Atala, je compte monter VArinide de Gluck ! Voilà de quels chefs-d'œuvre je me chauffe !

— Ah ! soupira Clémentet, ce n'est pas encore tant (l\x' Armide coûte cher à monter, c'est qu'à l'exception de l'acte des Jardins, la pièce est crevante !

— Il est notoire que c'est un chef-d'œuvre ! rugit Fromageot.

— D'accord ! Mais c'est un chef-d'œuvre notoire et crevant !

Le dessinateur fit une diversion heureuse en apportant son portrait d'Harry. Un nez aigu, une raie pour la bouche, deux points pour les yeux, les cheveux en bâtons, l'estomac rentré, les jambes en cerceau et des pieds énormes, c'était l'esthète, avec son air à la fois étonné et audacieux.

— Ah! comme c'est ça ! cria Harry, enivré par son entrée dans l'actualité. Et où le publierez-vous, ce dessein, M. Japhet?

— Dans \q Figaro... Ah! Monsieur Derstal... fit le dessinateur, en apercevant le beau-frère de Brandon qui entrait dans le groupe... Vous permettrez que je vous croque ?

Derstal fit de la main un vague geste d'assentiment. Il se pencha vers Harry :

— Eh bien ! Vous êtes content? Le succès est assuré, maintenant. L'effet du second acte est immanquable... La mort d'Atala va faire couler des larmes...

— Mais qu'avez-vous Olivier ? Vous êtes pâle... dit le jeune homme, en examinant son beau-frère.

— Rien ! La chaleur de la salle. . .

— Et puis, peut-être aussi, l'inconvenance de notre vieux Laviron, souffla Clémentet, en prenant Derstal par le bras. Savez-vous, cher maître, que ce sanglier d'art devient impossible à aborder ! Qu'est-ce qui lui a pris, je vous le demande? Nous avons tous été scandalisés de son attitude. Je ne pense pas qu'il ai-t la prétention d'imposer à tout le monde ses goûts, ses habitudes ou ses mœurs ! Il vit avec sa bonne, dans la crasse d'un petit appartement, change peu de linge, et fuit les milieux élégants. Ce n'est pas une raison pour être grossier avec ceux qui épousent de jolies femmes, sont soigneux de leur personne, et ne détestent pas qu'on époussète les meubles... Laviron est un goujat, qui prend la saleté pour de l'indépendance !

Ce flot de basses invectives révolta Derstal. Il se dégagea de la familière étreinte du journaliste, et d'un ton attristé :

— Je dois tout supporter de Laviron. Il a tant fait pour moi que je lui reconnais le droit de me traiter comme il lui plaît. S'il est injuste, tant pis pour lui! Mais, étant donné ma situation et son caractère, je n'ai qu'à m'incliner. C'est ce que j'ai fait, vous l'avez vu.

Ne me dites donc pas de mal du vieux maître. Vous m'affligez encore plus que je ne l'ai été par sa sévérité. Glémentet ricana :

— Quelle grandeur d'âme ! C'est avec de telles faiblesses qu'on l'encourage et qu'il se croit tout permis. Ah! il va en faire un article sur VAlala de votre petit américain de beau-frère ! Il a pris des notes tout le temps ! On sait ce que cela présage!

— Ne le croyez pas capable de dire autre chose que sa pensée.

— Eh ! Il dira tout bonnement que la musique d'Atala n'est pas de celui qui la signe...

Derstal pâlit de mécontentement :

— Et de qui donc est-elle?

— De vous, parbleu !

— Mais c'est faux !

— Ah ! Derstal, ne nous prenez pas pour des sourds ! Ou bien alors déguisez mieux votre manière ! Mais, mon cher maître, il n'y a qu'un cri dans la salle : c'est du Derstal, et du bon !

— C'est une indignité! protesta le compositeur avec agitation. Dans quelle situation va-t-on me mettre? Je vous supplie, Clémentet, de passer dans la salle et de répéter à tous vos amis mes dénégations formelles! La partition est de Harry Brandon, de lui seul. Et je commettrais un acte déloyal si je ne l'affirmais pas hautement ! Regardez ce jeune homme, tout heureux de sa réussite. Et on va essayer de lui empoisonner sa joie ! Ne peut-on rien respecter, dans notre affreux monde des arts? Et le succès est-il décidément un crime?

— Cher ami, on n'aime pas les amateurs. Ils prennent la place des professionnels. Et ils ont trop de moyens de réussir, pour qu'on les admire. Mais quand on soupçonne, en plus, qu'ils se parent des plumes du paon... Oh ! alors on devient féroce ! Vous me demandez de réa2;ir contre l'impression générale, je vais le faire. Mais y réussirai-je? C'est autre chose ! En tout cas, préparez votre beau-frère à un charivari. C'est plus prudent !

— Vous me désespérez!

— Oh! Vous, je ne crois pas que vous ayez rien à craindre !

— J'aimerais mieux qu'on tapât sur moi !

— Eh bien! Agissez de votre côté. Allez dans les bureaux de rédaction. On vous y accueillera amicalement, et vous pourrez, sans doute, détourner l'orage.

Derstal se dirigea vers la baignoire. La porte était ouverte, et emplissant le couloir, un cortège se pressait, apportant des félicitations à la famille du musicien. Rayonnante, Suzy faisait les honneurs de l'avant-scène. L'ambassadeur des Etats-Unis sortait, après avoir promis d'assister au souper, qui allait réunir chez Brandon tous les amis qui étaient venus applaudir l'œuvre. Derstal s'approcha de sa femme et lui glissa dans l'oreille :

— Je vous laisse ; vous rentrerez avec votre père... Je vais m'occuper des affaires d'Harry. J'arriverai à l'hôtel, en même temps que vous...

— Qu'y a-t-il donc?

— Ne vous inquiétez pas. Il s'agit d'une démarche opportune et que, moi seul, je puis faire.

— C'est bien.

Il prit son pardessus des mains de l'ouvreuse et, par un escalier qui descendait au rez-de-chaussée, s'éloigna. Arrivé au contrôle, il vit sous le péristyle, enveloppée dans un ample manteau une femme qui attendait, sans doute, qu'un commissionnaire lui amenât une voiture. Préoccupé par les révélations de Glémentet, Derstal s'apprêtait à sortir, quand une exclamation étouffée le fit retourner et, avec un saisissement qui le rendit immobile, il reconnut Eve Brillant. Elle était très pâle, mais elle s'efforçait de sourire. Au salut de Derstal, elle répondit par un geste de la main. Au même moment le commissionnaire arriva en courant et dit ;

— Madame la voiture est avancée.

Sans se concerter, sans qu'un mot, ni un regard fussent échangés, Derstal et Eve descendirent, suivirent le trottoir et guidés par l'homme, arrivèrent au fiacre qui stationnait au bord du trottoir. Derstal donna une pièce de monnaie au commissionnaire, ouvrit lui-même la portière à la chanteuse et demanda :

— Où allez vous?

— Chez moi, dit Eve.

— Cocher, faubourg Poissonnière, vous arrêterez, au coin du boulevard. Et sans demander à Eve la permission de l'accompagner, il monta auprès d'elle. Comme dominée par une puissance supérieure à sa volonté, la jeune femme n'avait pas fait un effort pour échapper à la présence de Derstal. La voiture roulait, et ils étaient l'un près de l'autre, tremblants d'émotion, mais séparés et comme étrangers. Eve trouva, la pre-

iSS LES BATAILLES DE LA VIE

mière, le courage déparier, elle se tourna et montra son noble visage éclairé par la dansante lueur des lanternes de la voiture :

— J'ai vu votre femme, dit-elle, ce soir, pour la première fois. Elle est charmante. Je vous fais mon compliment. Elle mérite d'être aimée.

Derstal baissa la tête. Il répondit :

— Eve, parlez-moi de vous. C'est seulement cela qui m'intéresse. Que faites-vous? Que devenez-vous?

Elle sourit doucement.

— Je deviens ce que j'ai toujours été : une femme simple, rangée et casanière. Je travaille beaucoup.

— Et vous vivez... seule?

— Je vis avec ma mère, comme autrefois. 11 fit un geste d'impatience :

— Vous ne répondez pas à ce que je vous demande. Elle dit avec amertume :

— Ah! Vous voulez savoir si j'ai pris un nouvel amant?... Non, je n'en ai pas voulu prendre. J'avais assez vu ce dont les hommes sont capables, et les meilleurs... Que feraient alors les pires? L'expérience ne m'a pas tentée... Ce n'est pas faute d'occasions, je dois l'avouer. . .

Un soupir échappa à Derstal. Il n'osa pas regarder Eve. Mais le frémissement de ses lèvres attestait la violence de son émotion. Il dit avec effort :

— Me pardonnerez-vous, Eve?

Un flot de sang monta au visage de la jeune femme. Elle se tourna, regardant fièrement Derstal :

— Que croyez- vous donc? Vous abusez-vous à ce

point que vous croyiez que je vous pleure ? S'il en était ainsi, vous supporterais-je, en ce moment, auprès de moi?Non! non! Jen'aipointderessentimentcontrevous. Nous n'avions pris aucun engagement l'un envers l'autre. Vous étiez libre... Je l'étais aussi... Kappelez-vousqueje n'avais qu'un souci, c'était de servir votre carrière... Je l'ai fait, tant que cela a dépendu de moi... Une autre s'en charge, aujourd'hui.... Vous me rendrez cette justice que mes premières paroles ont été pour vous dire que je la trouvais charmante... Soyez heureux, cher maître, vous avez tout ce que vous avez jugé nécessaire au bonheur : de flatteuses relations, une belle fortune, des amis puissants, et le loisir de travailler à vos moments perdus. J'ai connu un autre Derstal : ambitieux du succès difficile, dédaigneux des coteries mondaines, amoureux de la solitude féconde, âprement acharné à la poursuite de l'inspiration. C'est celui-là que j'ai aimé, que je regrette et que je n'oublierai jamais.

— Eve? cria Derstal bouleversé, en tendant les bras.

Elle le regarda avec une froideur hautaine :

— Q'avez-vous? Est-ce que, vous aussi, vous regretteriez ce Derstal? En ce cas, pleurez-le, car il est mort ! Et son cerveau est maintenant aussi froid que son cœur!

— Ah ! C'est un arrêt trop cruel que vous prononcez là! balbutia le compositeur d'une voix tremblante. J'ai mérité d'être durement traité par vous... Mais de quel droit faites-vous partager à 'artiste la destinée de l'amant? Et n'est-ce pas une revanche que vous exercez

contre l'un de la faute de l'autre? Me jugez-vous donc perdu pour mon art? Mort, comme vous dites, intellectuellement ?

Elle retrouva son sourire :

— Ah ! on peut être mort pour l'art, et écrire encore de la musique. Vous l'avez prouve', ce soir même.

— Quoi! Vous aussi! s'écria Derstal, avec irritation.

— Oui, moi, comme tous ceux qui vous connaissent, et qui gémissent sur un si désolant emploi de vos facultés créatrices. Voilà ce que le Derstal, dont je parlais tout à l'heure, n'aurait point fait. Mettre son talent à la solde d'un autre? Il l'aurait refusé avec dédain. Il y a une distance entre l'acceptation et le refus d'une si basse besogne. Et le chemin parcouru se jalonne par la perte de la fierté, l'abdication de l'indépendance, le besoin du luxe amollissant, l'oubli de la personnalité. Je vous dis que le Derstal, que nous avons connu et chéri, mes amis et moi, n'est plus. Il y en a un autre, qui a son visage, et qui lui ressemble comme un frère. Maisil n'a ni son cerveau, ni son cœur. Il écrit de la musique de pacotille. Il n'écrira plus un chef-d'œuvre.

— Qu'en savez-vous? cria Derstal, blessé au plus profond de son orgueil.

— Oh! Je ne demande qu'à confesser que je me trompe, dit Eve avec un sourire tranquille. On attend la Vénitienne, à l'Opéra, depuis un an... Et c'est moi qui dois la chanter...

— Y consentiriez vous donc? demanda le musicien avec étonnement.

— Ai-je à me consulter? Je suis engagée à l'Opéra.

Un rôlCj, de mon emploi, m'est distribué par mon directeur. Je ne m'occupe pas de savoir de qui il est. Mon devoir est de l'interpréter, comme celui de l'auteur est de l'écrire.

Elle regarda Derstal avec un air hautain :

— C'est une affaire de probité professionnelle. Tant pis pour qui y manque î

Au même moment, la vaiture s'arrêta. Eve et Derstal se turent, pendant un instant. Enfin le compositeur s'arracha à sa douloureuse contrainte, et saisissant la jeune femme dans ses bras avec emportement :

— Eve, par pitié, ne nous quittons pas sur ces paroles affreuses... Pardonnez-moi, dites-moi que vous me pardonnez!...

Elle le repoussa, et les yeux étincelants dans l'ombre, plus belle qu'il ne l'avait vue jamais :

— Ah! Malheureux ! La femme que je suis te pardonrait encore de l'avoir abandonnée, si, en même temps, tu n'avais pas déserté la gloire ! C'était ton génie que j'adorais en toi. C'est là ce qui a fait ma déception si cruelle! Quitte-moi, va-t'en. Retourne à ton oisiveté et à ta richesse. Va te faire payer ta trahison et laisse-moi à mon art, qui me tient lieu de tout.

Elle ouvrit la portière de la voiture, elle poussa Derstal sur le trottoir. Il la regarda, une dernière fois, et lui vit les yeux pleins de larmes. Il voulut s'élancer, parler encore, la convaincre. Mais le fiacre s'éloigna, et il se trouva seul dans la nuit.

vu

Malgré les efforts de Derstal, la presse musicale ne fut pas tendre pour le jeune Harry. Et elle l'attaqua par le côté qui devait lui être le plus sensible, en lui déniant la paternité de son œuvre. Trilby, le redoutable chroniqueur de VEcho, joua à l'Américain, le tour de citer, dans son compte rendu, la plus plate de toutes les mélodies publiées autrefois par Brandon, et de faire un parallèle entre cette sirupeuse composition et la nerveuse et brillante facture à'Atala. « A qui fera-t-on avaler, disait-il, que le même musicien ait perpétré ces deux musiques? Certes il y a bien des tourtes dans une salle de première, mais pas autant qu'on paraît le croire. Il y a même des gens qui connaissent leurs auteurs. Atala crie le nom de Derstal par toutes ses croches, et même par tous ses soupirs! Dans le duo avec Chactas, on a remarqué une clarinette basse, qui est coutumière à l'auteur à'Erin. Derstal a la clarinette, le jeune Brandon n'a que le caniche. Tout ceci pourrait constituer un très bel aveugle, qui serait le public. »

Ces plaisanteries eurent le don de mettre Harry en fu-

reur. Mais ce qui lui porta le dernier coup, ce fut une courte note de Laviron dans sa Revice. «Nous avons pour habitude de prendre au se'rieux toutes les tentatives, à condition qu'elles soient sincères. Une pantomime de cirque, accompagnée d'une partition que l'auteur a écrite de son mieux, mérite notre attention et nous ne la lui marchandons pas. Mais l'œuvre, même remarquable, d'un compositeur qui nous apporte le fruit d'une collaboration masquée ne relève pas de notre jugement. On ne trouvera donc pas de compte rendu d'Atala, à cette place. ))

Dans le monde des arts, le scandale prit des proportions énormes. Harry Brandon exaspéré, flottait entre les résolutions les plus extrêmes. Il voulut, d'abord, constituer un jury musical, composé de la section de l'Institut, pour décider si sa musique était de lui. Des amis clairvoyants l'en dissuadèrent avec peine. Alors il se rabattit sur un procès à faire aux journaux qui lui déniaient la paternité de son œuv^re. Fromageot, qui voyait ses recettes monter, à proportion du bruit qui se faisait autour de l'ouvrage, chauffait la rage de son auteur, comme un foyer de locomotive. Il rêvait de le lancer à toute vapeur dans la voie des extravagances. Les bagarres ? Il s'en souciait peu. Les responsabilités? Il savait qu'il ne les encourrait point. Il criait : hardi ! à tout ce que projetait Brandon. Apoplectique, braillard, familier, il allait, de son cabinet directorial à son bureau de location, répétant à qui voulait l'entendre :

— Est-ce que je m'occupe de qui est la musique d\i tala? Je n'ai pas tenu l'autour sous les scellés, pen-

dant qu'il l'écrivait, comme on fait pour le concours de Rome ! L'important c'est qu'elle soit admirable ! Et elle l'est ! Moi, à la place de Brandon, je te flanquerais un procès à Trilby, et je lui demanderais cent mille francs de dommages-intérêts, pour le tort moral qu'il me cause ! Ah ! il pourrait venir faire des calembours à l'audience ! Un procès, un bon procès ! Avec les journaux, il n'y a que ça !

La queue, pendant ce temps-là, s'allongeait dans le vestibule du théâtre. Le maximum faisait son apparition, pour la première fois, dans la maison. Jenny Vermeil, demi-nue, et ravissante avec sa coiffure de plumes, s'étalait dans les périodiques illustrés. Et le soir, dans les couloirs et dans les loges, des discussions s'engageaient sur la personnalité de l'auteur. Le scandale hissait, en une semaine, Ilarry Brandon à la célébrité. Les journaux américains renseignés par le Herald, qui, dès le premier instant, avait pris parti pour son compatriote, commençaient un feu roulant contre le dénigrement systématique d'une œuvre qui n'avait contre elle que de n'être pas continentale. Et l'incident, sur les feuilles légères du papier imprimé, faisait le tour du monde.

Déjà, de Milan, de Berlin, de Munich, de Londres et de New-York, des propositions étaient faites à Harry pour la représentation d'Atala. La mousse s'élevait, plus abondante, plus envahissante, fouettée par la curiosité publique. La chronique s'emparait de l'affaire. Des reporters s'introduisirent dans l'hôtel Brandon, faisant, à défaut des maîtres, causer les

LE CHEMIN DE LA GLOIRE lOîi

domestiques. Des descriptions parurent des galeries d'objets d'art et de tableaux du milliardaire. La photographie de lAF'^ Brandon et de M"'^ Derstal furent reproduites dans le Familia, sans qu'on pût savoir qui avait livré les cliche's. Quant à Harry il avait passé par l'objectif de Boyer, de Nadar et de Reutlinger. On le représentait à son piano, à cheval jouant au polo, à pied faisant un avant au foot-ball, à la chasse en kniker-bocker, avec son valet de chambre, derrière lui, portant ses deux fusils. Toute cette publicité, tout ce tamtam, toute cette notoriété en papier doré, avaient calmé son irritation. 11 avait renoncé à son jury, à son procès, et, en dernière analyse, envoyé sa carte à ses amers critiques, avec d'ironiques remercîments.

Mais toute sa colère s'était cristallisée en une sourde rancune contre Derstal. C'était lui qu'il rendait responsable de ses ennuis. A coup sûr, le compositeur n'avait pas mis assez de discrétion en l'aidant. Il n'avait pas déguisé sa manière, et, intentionnellement peut-être, donné texte à la manifestation flatteuse pour lui, offensante pour Harry. Le jeune j^anke en était là. Quant à sa famille elle exultait. Ces étrangers, si longtemps tolérés dans la société parisienne, uniquement à cause de leur richesse, et considérés avec la bienveillance un peu dédaigneuse que l'on ressent pour des inférieurs, prenaient, du soir au matin, une importance qui leur assurait une place très en vue. Ils passaient, en un instant, du rôle effacé de comparses, à celui, si envié par eux, de premiers rôles. Ils ne venaient plus, par surcroît, dans les réunions. On donnait des réunions en leur bon-

neur. Et ces triomphes ils ne les devaient pas au gendre, à l'artiste éminent qu'ils s'étaient attache's, comme un imprésario engage un grand ténor, pour attirer sûrement le public, mais à leur fils, à leur Ilarry, au good boy américain, de sorte que leur splendeur nouvelle prenait une forme nationale qui en décuplait la valeur à leurs yeux. C'était l'Amérique, tout entière, qui triomphait en eux, et, sur leurs têtes, il semblait que le drapeau aux étoiles flottât, altier et neuf comme leur gloire.

Derstal sentit rapidement le contre-coup de cette nouvelle disposition morale. La déférence flatteuse que ses beaux-parents lui témoignaient, se refroidit et baissa de plusieurs degrés. Les admirations, qui se réservaient pour lui, s'empressèrent autour d'Harry. 11 n'y eut plus un seul Dieu dans le temple. Une divinité nouvelle dressa autel contre autel. Et le culte d'Harry s'institua concurremment au culte de Derstal. Le compositeur, avec une railleuse sagacité, suivit les phases de cette transformation. Il dut cependant se rendre compte, dès le premier instant, que Suzannah, avec une justesse de jugement et une précision de vue particulière, ne donnait pas dans les exagérations de vanité auxquelles cédaient ses parents. Elle aimait Derstal, croyait en son génie qui l'avait conquise, et faisait fond sur son avenir. Ce n'était pas sans une pointe de dédain qu'elle appréciait l'enthousiasme de sa famille :

— 11 faut mon cher Olivier, pardonner à mon père et à ma mère l'espèce d'affolement dans lequel les a

LE CllEMII^ DE LA GLOIRE 197

jetés la réussite d'Harry. Us sont grisés par le succès, et cela est fort naturel. Ils paraissent avoir oublié tout ce qu'ils vous doivent, en cette affaire. Mais ne les croyez pas ingrats, ni inintelligents, ni aveugles. Ils connaissent votre immense mérite et y applaudiront, comme par le passé, à la prochaine occasion que vous leur en offrirez...

Cette prochaine occasion, dont Suzy parlait volontiers, Derstal n'y pensait que le moins possible. C'était la livraison de la partition orchestrée de l'ouvrage promis par traité à l'Opéra de New-York. Dans les douceurs de son luxe Derstal, avec une aisance rare, avait oublié l'engagement pris. Ce qu'il avait apprécié le plus promptement, dans sa nouvelle situation, c'était le droit de vivre sans être talonné par le besoin de travailler. La paresse l'avait conquis avec d'autant plus de facilité que les obligations mondaines, auxquelles il avait dû se soumettre, lui rendaient le travail plus pénible. Pendant toute sa jeunesse laborieuse, Derstal avait contracté l'habitude d'écrire le matin. Il se levait à sept heures, se mettait à sa table et composait jusqu'à onze. Il prenait alors son chapeau et sortait pour donner une leçon, déjeuner, et continuer, pendant le jour, à courir le cachet, pour assurer sa vie. La tâche du matin, accomplie pendant des années avec une régularité nécessaire, était entrée dans ses habitudes au point que, si une circonstance particulière l'empêchait de travailler ses quatre heures, avant le déjeuner, il était mal à l'aise, maussade, jusqu'au soir, comme si quelque chose lui manquait. C'était devenu pour lui une véritable fonc-

tion naturelle. Il travaillait comme on marche, comme on mange, comme on respire.

Pendant la croisière à bord de VA)Hel, déjà ses règles de travail avaient subi une première atteinte. Il fallait, avant le déjeuner, monter sur le pont pour retrouver sa fiancée, ou s'en aller à terre pour faire des excursions. Quinze jours ne s'étaient pas écoulés, depuis qu'il avait pris la mer avec les Brandon, que la partition de la Vénitienne, était reléguée au fond d'un tiroir et que l'inspiration du compositeur, jadis disciplinée par une laborieuse et habituelle possession, s'était dissipée comme une fumée légère balayée par le vent de la fantaisie. A Paris ce fut bien autre chose. Tous les soirs, astreint à des obligations mondaines, pris dans la cohue élégante des désœuvrés, jamais Derstal ne rentrait avec sa jeune femme, à l'hôtel de la Place des Etats- Unis, avant une heure avancée de la nuit. Le sommeil calme et réparateur avait été chassé par les molles douceurs de la lune de miel . Comment quitter une femme jeune, jolie et aimée, qui s'offre dans le raffinement des dentelles et la richesse des batistes, pour s'en aller s'enfermer dans un cabinet el tracer des points noirs sur des portées de papier à musique? La poésie, c'était la femme qui en possédait l'attirante langueur, et le fictif personnage de la Vénitienne, autrefois si passionnément caressé par l'imagination de Derstal, pâlissait devant la réalité amoureuse de la brune et ardente Américaine qui retenait l'artiste entre ses bras.

Suzy souhaitait que son artiste produisît, et cependant elle lui enlevait les moyens de se concentrer dans

un effort de production. Ainsi pris dans un cercle vicieux, le compositeur, las de tant de joies, énervé par les plaisirs, remettait sans cesse au lendemain la tâche à entreprendre, et trop heureux pour travailler, il risquait de compromettre gravement son bonheur par son indolence. Il réfléchissait, cependant, quand se produisait un intervalle de repos dans le mouvement mondain qui l'entraînait. Ses pensées alors étaient moroses. 11 se rendait parfaitement compte que Suzy et les Brandon ne l'avaient choisi que parce qu'il apportait à leur richesse le lustre de sa célébrité. C'était une sorte d'association qui avait été contractée entre un artiste et des commerçants. Le génie de l'un fusionnait avec les millions des autres. Or. les millions étaient là. Tous les jours on en jouissait d'une façon ample. Et le génie restait improductif. Il n'avait pas disparu, il s'était voilé. 3Iais, tout de même, il faisait une sorte de faillite.

Dans ces moments-là, Derstal, avec un sursaut de tous ses nerfs, se jetait à sa table; prenait du papier, une plume, tendait les ressorts de sa pensée, et appelait à lui l'inspiration ancienne. Il voulait chanter mais sa bouche demeurait muette. Les idées se faisaient rebelles à son désir. Son imagination demeurait inerte, et, le front dans ses mains, avec un désespoir morne, le compositeur se cherchait, sans parvenir à se retrouver. Il frissonnait d'angoisse, la sueur perlait à ses tempes, avec amertume il se disait : Je suis vidé. Je n'avais qu'un ouvrage dans le ventre. Je l'ai donné et maintenant c'est fini ! Languissant, énervé, il avait

alors le désir de rester à l'écart, de s'enfermer, de se reposer. Il lui semblait que, s'il pouvait trouver huit jours d'isolement, ses facultés créatrices renaîtraient. Il se plaignait à Suzy d'être fatigué, malade, il la priait de le laisser au coin du feu. Mais l'infatigable jeune femme, avec une méprisante fermeté, le raillait sur ce qu'elle appelait ses caprices. Elle avait de bonnes raisons à donner, toujours, pour exiger sa présence auprès d'elle, dans les dîners ou les soirées qui les accaparaient régulièrement. Et pris dans l'engrenage mondain, Derstal, résigné, suivrait sa femme et se contentait, comme rôle social, d'être le mari de Suzy Brandon.

Cependant un événement se produisit qui aurait pu modifier heureusement la situation, si Derstal avait eu le courage d'en tirer parti. Un matin arriva, à l'hôtel de la Place des Etats-Unis, une lettre recommandée venant de New-York à l'adresse de M. Olivier Derstal, compositeur de musique. C'était, dans la forme la plus sèche et la plus claire, une mise en demeure de l'administration du Cosmopolitan d'avoir à livrer, dans les délais prévus, la partition de Léonora d'Esté. Le manager, colonel Bartisson, « rappelait à l'illustre maestro » que les dilettantes de New-York et de toute l'Amérique attendaient avec une hâtejoj'euse l'apparition du chefd'œuvre promis. Il n'était pas question du dédit de cent mille francs, stipulé en cas de non exécution, l'affection de M. Derstal pour sa nouvelle famille, si hautement estimée aux Etats-Unis, étant une sûre garantie que le compositeur tiendrait à honneur de s'exécuter comme il le devait.

Celte lettre, qui lui rappelait un engagement pris, dans une heure de défaillance artistique, et qu'il avait essayé de rompre au prix de plus d'un sacrifice, au temps où il était libre, eut le don d'agacer prodigieusement Derstal. Il avait oublié Léonora d'Esté, il l'avait rejetée, avec l'intention bien arrêtée de n'y revenir jamais. Lorsqu'il songeait à son art, c'était toujours la Vénitienne, qui s'évoquait dans sa pensée. Seule la noble figure de l'héroïne, dont il avait suivi les traces au Lido, sur le canal Grande, à la Piazzetta, et dans l'obscurité colorée de Saint-Marc, l'intéressait. Mais le poncif personnage du libretto italien, dont les cahiers en papier rouge gisaient enfouis au fond d'un tiroir, lui inspirait du dégoût parla banalité nauséeuse de ses sentiments et de ses actes. La prétention du colonel Bartisson de lui faire écrire, à jour fixe, un ouvrage qui lui paraissait si profondément inutile, le mit en colère. Il s'écria dans le silence de son cabinet : — Eh ! On lui paira son dédit, à cet imprésario pour chevaux de bois! Et il me laissera la paix. C'est cent mille francs! Je les demandei:ai à sir Brandon. Il aimera mieux que je finisse la yénilienne, qui consacrera ma réputation, que cette roustissure italienne, qui me ferait descendre de plusieurs crans dans l'estime publique.

Il n'eut rien de plus pressé, dans la chaleur de sa résolution fixée, que d'en parler à sa femme. Il entra dans le cabinet de toilette somptueux où Suzy prenait soin de sa beauté et, la lettre à la main, vint s'asseoir près de la table, couverte d'ustensiles d'or et d'acier, d'écaillé

et d'ivoire OÙ, parmi les dentelles, étincelaientlesba2;ues pour un instant ôtécs. Avec un soin extrême la jeune femme était occupée à se polir les ongles qu'elle avait fort beaux et près d'elle, renversé sur un fauteuil bas, en costume de flanelle blanche, une chemise de soie rose attachée au cou par une agraffe d'or, des pantoufles de cuir bleu aux pieds, fumant une cigarette d'Orient, dont le parfum se mêlait, grisant, aux senteurs des flacons débouchés, Harry lui tenait compagnie. Il était onze heures. Souvent, avant de s'habiller, l'efî'éminé jeune homme venait bavarder avec sa sœur, la regardant, d'un œil amusé, manier tous les menus outils, dont elle se servait avec une remarquable adresse. Dans le vaste cabinet de toilette, aux murs de faïence ornés d'un clair décor, où des glaces, de toute la hauteur de la pièce, réfléchissaient partout la lumière et reflétaient la beauté, lejeune homme se plaisait. Il s'y attardait volontiers, et Suzy, pour avoir le loisir de s'habiller, était obligée de le mettre dehors en riant. C'était le meilleur moment pour les confidences que le frère faisait à sa sœur. Ils se trouvaient seuls sans importuns, sans indiscrets et pouvaient à l'aise se faire part de leurs impressions et de leurs projets.

— Tenez ! dit Derstal, en plaçant la lettre sur la table, devant Suzy.

Il serra la main de son beau-frère et s'assit en face de lui, attendant que Suzy manifestât son sentiment.

— Ah ! c'est du colonel, fit la jeune femme. Il demande sa pièce... Oui! Nous n'y pensions plus et vous pas plus que nous, n'est-ce pas, Olivier ? Il a cependant

raison, ce cher Bartisson, et nos amis de New-York, qui subventionnent le théâtre, doivent être impatients de vous entendre...

— Eh bien ! Ils calmeront leurs impatiences î s'écria Derstal, déjà mécontent de constater que sa femme ne donnait pas tort, de prime abord, au manager du Cos- 7nopoUtan. Je ne suis pas prêt et ne le serai pas de sitôt, si je le suis jamais !

— Ah ! cher ami, vous avez le travail si aisé ! dit Suzy.

— Cela dépend de ce que je fais ! Quand ma besogne me plaît, oui, je travaille volontiers et vite. Mais quand elle m'écœure, on me tuerait plutôt que de m'arracher une idée de la tête !

— Tous les grands compositeurs ont prouvé une facilité extrême. Rossini écrivait un acte d'opéra en trois jours ! Et Harry, lui-même, a composé si vite son Atala...

A ces mots, un sourire imperceptible glissa sur les lèvres de Derstal, et une rougeur empourpra le visage du jeune yankee. Suzy s'arrêta devant l'effet produit par son imprudente affirmation. Une gêne pesa, pendant quelques instants, sur les trois causeurs. Le regard de Harry s'était voilé, il crispait sa bouche et toute sa physionomie s'était faite dure et hargneuse.

— Ce n'est pas une question de facilité qui se pose ici, reprit Derstal , c'est une question d'opportunité. Je ne crois pas qu'il soit bon, pour moi, de donner cet ouvrage avant d'avoir fait entendre ma Vénitienne. Ce serait m'exposer au reproche de tomber dans la production

commerciale. Car, en conscience, quelle raison est-ce que j'aurais de faire jouer un opéra en Ame'rique, si ce n'est celle de gagner beaucoup d'argent?

— Ce n'en serait déjà pas une si mauvaise ! s'écria Harry avec un aigre sourire.

— Mais il y en a une meilleure à fournir, ajouta Suzy avec fermeté. C'est qu'il s'agit de favoriser l'Amérique, qui est notre pays, et de satisfaire nos amis de New- York, qui sont en droit d'attendre quelques égards du mari de Suzannah Brandon.

— Ah ! ma chère, je vous en prie, ne faisons pas intervenir le patriotisme dans une affaire purement artistique, s'écria Derstal avec ennui.

— Le patriotisme n'a rien à voir en ceci, mais seulement mon amour-propre et la satisfaction de ma famille. Je tiens par-dessus tout, et mes parents sont comme moi, à l'éclat de notre nom. Et nul pays au monde ne me paraîtrait mieux choisi que celui dont nous sommes originaires, pour y faire une manifestation artistique qui grandisse votre renommée. Vous savez qu'un succès remporté à New-York ne serait pas un succès perdu. On en parlerait, dans le monde entier, aussi bruyamment que s'il avait été remporté à Paris. Vous n'ignorez pas que nous comptons, maintenant, de l'autre cùlé de l'Atlantique, au point de vue musical. Et tous vos grands chanteurs, qui s'en vont en tournée, chez nous, à des prix fantastiques, reconnaissent qu'on les apprécie à leur valeur, et même un peu plus. Ne dédaignez donc pas de travailler pour le Cosniopoiilan et pour le colonel Bartisson. Je vous réponds que celui-

ci saura vous organiser une réclame comme jamais vous n'en avez connu, et que vous n'aurez pas à regretter de vous être fié à lui du soin de vous produire de* vant nos compatriotes.

— Ah! tout ce que vous me dites là est vrai, dit Derstal, et je ne fais point fi de votre pays. Mais pour donner un ouvrage au Cosmopolilan, il faut l'écrire d'abord, et c'est cela qui me répugne.

— Et comment? fit Suzy en fixant des regards étonnés sur son mari. N'avez-vous pas signé un contrat par lequel vous vous engagiez ?

— Je l'ai signé.

— Vous étiez donc disposé à vous exécuter, car un gentleman ne manque pas à ses engagements...

— Je m'étais résigné à traiter cette affaire, dans une heure de détresse... Mais à peine conclue, je l'avais regrettée... C'est pourquoi, lorsque vous m'avez rencontra à Venise, je vivais avec la plus grande simplicité, en travaillant à mon nouvel ouvrage, afin de me libérer de ma dette en faisant des économies et de me remettre à flot en donnant ma Vénitienne à l'Opéra...

— Eh bien ! offrez votre Vénitienne à Bartisson... Il acceptera le troc...

— Ça, jamais ! s'écria Derstal avec une véhémence qu'il ne put contenir.

— Et pourquoi donc ? demanda curieusement Suzy.

— Parce que j'ai donné ma parole à l'Opéra, pour cet ouvrage, et ensuite parce qu'il est important, pour ma carrière, qu'il soit créé, sur la scène même, où a triomphé ma première œuvre. En désertant l'Opéra j'aurais l'air

do fuir la bataille. Je sais que je suis attendu avec curiosité par tout le public, avec intérêt par quelques-uns et avec malveillance par pas mal d'autres. Je ne causerai pas à tous, cette déception de les priver de ma Vénitienne... La loueront ou la dénigreront, à loisir, ceux qui m'aiment ou me haïssent, mais c'est à Paris qu'on l'entendra.

Il y eut un silence, pendant lequel seul le grincement d'une lime sur les ongles de Suzy se fit entendre. Puis la voix doucereuse d'Harry susurra :

— Commencez par la finir, alors, cette Vénitienne, et après vous en disposerez comme il vous plaira.

— Ah! si j'étais tranquille, seulement pendant deux mois, soupira Derstal.

— Ne l'êtes-vous pas ? reprit Suzy. J'avoue que vous m'étonnez beaucoup, Olivier. Gomment ! Vous n'avez à penser qu'à votre musique. Depuis le matin jusqu'au soir, vous êtes libre de vivre comme il vous plaît, et vous vous plaignez...

— Libre ! s'écria le compositeur. Vous plaisantez, Suzy, ou bien vous ne savez pas ce que c'est que la liberté nécessaire à un artiste. Mais il n'est pas d'homme moins libre que je ne le suis !

— Que dira donc alors le pauvre homme qui doit travailler, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, pour gagner sa vie ?

— Il dira qu'en travaillant pour gagner sa vie, si son travail est remarquable, il en tire du profit ou de la gloire. Il emplit sa destinée par son labeur, et c'est en cela qu'il est heureux. L'oisif seul est à plaindre. Et l'oisif, Suzy, c'est moi.

— Eh ! Pourquoi l'êtcs-voiis ?

— Parce que je ne peux pas faire autrement. Parce que l'atmosphère, dans laquelle je vis, m'étouffe, parce que je n'ai pas une heure de re'pit, dans l'engrenage doré de notre existence, et qu'il faut que je tourne sans cesse, à votre suite, sans initiatiAT, sans autorité, sans indépendance. Vous savez ce que c'est, dans les cours étrangères, que la destinée d'un prince qui épouse une souveraine. Il est assis sur les marches du trône, il vit dans le rayonnement de la royauté, il est salué comme un monarque, mais cependant il n'est rien que le mari de la Reine. Je suis, moi, une sorte de mari de la Reine. J'en rougis par instants et surtout quand je me rends compte que je n'ai plus de valeur propre, mais seulement tout juste l'importance que me donne le prestige de vos millions.

— Ah ! vous êtes ingrat, Olivier, s'écria Suzy d'une voix tremblante. Vous m'accuseriez, pour un peu, d'être cause de votre effacement.

Derstal pâlit, à ces mots.

— Vous voyez ! Vous l'avouez vous-même : mon effacement est un fait acquis ! Je me perds, et sans recours possible, en demeurant stérile, aux heures qui auraient dû être les plus fécondes de ma vie. Ah ! Suzy, j'ai une lueur de clairvoyance, au milieu des ténèbres oii je marche depuis un an. Si vous avez un peu d'affection pour moi, souffrez que je modifie les conditions de mon existence et rendez-moi la liberté de penser et de produire.

— Mon cher ami, vous me désolez, vraiment, et je

ne conçois rien à votre nervosité, dit Suzy avec une sincère affliction. Que se passe-t-il dans votre esprit? Est-ce cette mise en demeure de Bartisson qui vous jette dans un pareil trouble? Mais cela ne signifie rien. Il y a un dédit stipulé dans le contrat. Si vous vous refusez à écrire la partition qui vous est réclamée, nous pairons la sommes due, et il n'en sera que ce que vous voudrez.

— Nous paierons la somme due, répéta avec amertume Derstal. C'est bien ! La dette contractée sera acquittée par moi. J'ai des droits à toucher. Je rembourserai votre père.

— Ah ! quelle plaisanterie ! dit la jeune femme en riant. Voilà qui est sans importance! Ou'est-ce que vous voulez que cela fasse à papa de donner cent mille francs à Bartisson ? Savez-vous que sa part de commandite annuelle, dans l'exploitation àwCosmopolitan , avec Pistor, Vandergild, Gold, Morgant et quelques autres, lui revient à trois fois cette somme. Uniquement pour offrir aux habitants de New-York une saison d'opéra pendant laquelle défilent tous les plus grands artistes de l'Europe. La seule chose que mon père regrettera ce sera de ne pas pouvoir apporter la Léonora d'Esté à ses amis d'Amérique. Ah ! j'avoue que c'était un triomphe d'amour-propre dont il se réjouissait d'avance. Tous ces messieurs, là-bas, peuvent faire de grandes choses, créer des musées, des hôpitaux, des bibliothèques. Mais tout cela c'est à la portée d'un homme riche. N'importe qui, avec de l'argent, peut en faire autant. Tandis que favoriser la vie mondaine de New-York, par la

création d'une œuvre capitale d'un illustre maître, c'était le fait sensationnel, la réalisation merveilleuse, la rareté unique. Il y comptait, vous lui causerez une grande déception, mais que voulez-vous, il ne pourrait, ni ne voudrait vous contraindre. Il paiera, pour n'avoir pas satisfaction. Et ce sera tout. Brandon ne vous fera même pas un reproche. C'est, dans son genre, un grand seigneur.

La colère,, qui avait emporté Derstal, tomba, en im moment, sous cette douche glacée de raison dédaigneuse. 11 reprit possession de lui-même et réfléchit. Il cessa d'envisager la situation à un point de vue uniquement personnel. Les conditions de sa vie, par rapport à sa femme et à la famille de sa femme, lui apparurent avec une netteté plus grande. Il en vint à se demander s'il ne manquait pas au pacte tacite qu'il avait conclu en épousant la fille du milliardaire, et s'il n'était pas en train de mentir aux espérances que les Brandon avaient placées sur sa tête. On ne l'avait accueilli dans la famille, ni pour sa naissance, ni pour sa beauté, ni pour sa richesse, mais uniquement pour son talent. Et ce talent, comme un arbre qui se flétrit sous un vent desséchant, avait cessé de se parer de fleurs et de fruits ; il demeurait stérile, et ceux qui s'enorgueillissaient d'avance de sa splendide production n'avaient plus devant eux qu'une tige morte. Il secoua la tête, fit un geste découragé, comme pour chasser des idées importunes, et, se levant, marcha pendant un instant dans le cabinet de toilette. Puis calmé, le visage rasséréné il s'approcha de sa femme et dit :

— Je viens de réfléchir à ce que vous m'avez fait entendre. Vous avez raison. Je n'ai pas le droit de causer à votre père la déception qui l'attend si je n'écris pas la Léonora, pour le théâtre de New- York. Nous avons fait chacun notre apport en nous mariant. Vous, chère Suzy, vous mettiez dans la communauté votre fortune, moi, je mettais mon talent. Vous n'avez manqué à aucune de nos conventions, vous. J'ai vécu dans un luxe princier, depuis que je suis votre mari. Mais vous ne m'avez dû, pendant le même temps, aucune jouissance artistique. C'est donc moi qui suis « en déficit » pour parler le langage des affaires. J'ai à cœur de m'acquitter. Car, en vérité, je ne sais ce que vous seriez en droit de penser de moi, si je ne faisais honneur à ma signature. Il y a, entre votre famille et moi, des engagements moraux qui sont bien plus solides que des engagements matériels. Je dois, je paierai. A compter de demain, je me mettrai à Léonora tVEste.

Suzannah s'était levée, elle sauta au cou de Derstal et l'embrassa avec effusion :

— Hourrah ! voilà une bonne nouvelle ! s'écria la jeune femme. Puis elle se recula d'un pas et menaçant Derstal de son doigt levé :

— Je ne sais pas pourquoi je vous fais fête, car vous mettez bien de la mauvaise grâce à vous exécuter. Il est difficile de se montrer plus bourru que vous venez de l'être, dans la forme, et plus amer, dans le fond. Mais bah ! je vous pardonne en l'honneur de la résolution prise. Nous aurons Léonora, C'est lessentiel.

Et comme il est impossible que vous écriviez de la musique sans qu'elle soit parfaite, je compte sur une œuvre admirable !

Harry grimaça un sourire où se devinait toute sa jalousie et dit d'un air détaché :

— Ah î Et puis Olivier a tant de facilité. Il va nous brocher ça, en deux tours de plume !

— Ne le croj^ez pas ! s'écria Derstal, j'j' mettrai tous mes soins. N'oubliez pas que l'ouvrage portera mon nom et qu'il ne peut être question ici d'improviser, comme pour... un ouvrage quelconque !

L'allusion à Atala était si directe, et le mépris pour l'œuvre éclatait si complet, dans la réponse de Derstal, que le frère et la sœur en rougirent. Harry baissa le front d'un air indifférent et voila ses yeux de ses paupières pour en dissimuler l'expression de méchanceté furieuse. Ses mains tremblaient de colère. Toute sa rancune contre son beau-frère, née des humiliations qu'il avait dû subir à cause d' Atala, se concentra et se précisa. Il se sentit si ravalé par le peu de cas que le compositeur faisait du concours prêté dans l'œuvre applaudie, qu'il souhaita passionnément pouvoir rendre à Derstal le mal que celui-ci venait inconsciemment de lui faire. Il voulut réagir, protester, donner le change :

— Si je puis, quand vous en serez à orchestrer, vous être d'une utilité quelconque, dit-il avec un sourire contraint, vous savez, mon cher Olivier, que je serai heureux de vous prêter mon concours, si faible qu'il soit...

— Merci, Harry, répondit Derstal avec insouciance. Vous n'ignorez pas que l'orchestration est un jeu pour moi... Si j'en étais là, je ne me ferais pas tant de bile! Mais, je vous suis très obligé de votre bon vouloir...

11 se leva, prit la lettre de Bartisson et, après quelques paroles indifférentes, regagna son cabinet de travail. Là, dans un meuble dormait le livret du chevalier Gorpetti. Il le prit, le feuilleta, debout devant la fenêtre, et peu à peu ses idées prirent un autre cours, il ne pensa plus à l'œuvre, mais aux circonstances dans lesquelles il avait accepté de l'écrire, et son cœur se serra. Ce jour-là, pour la première fois, il avait été ingrat et déloyal. C'était en signant le traité avec Bartisson qu'il avait commencé à trahir son art, et à abandonner Eve. Et pourquoi ? Parce qu'il s'était trouvé incapable de vivre dans la simplicité et le travail.

Enivré par la louange, il avait cédé aux avances des oisifs qui voulaient se parer de sa célébrité et jouir de son talent, et, pour quelques satisfactions futiles et vaines, pour des triomphes de salons, des apothéoses de salle à manger, il avait abandonné l'existence obscure et sage qui lui avait valu le succès. Au lieu de demeurer le libre artiste qui composait dans la sécurité et la joie, il était devenu le parasite asservi qui accompagne, avec des flatteries mensongères, les cantatrices mondaines.

Il avait troqué son âpre indépendance pour une luxueuse domesticité. Pauvre Derstal, si déchu, si triste de l'être et de s'en rendre compte, mainte-

nant, il n'avait plus la ressource de fuir à Venise, comme il l'avait fait, dans une heure de fierté, pour vivre dans la petite maison du boulanger, en travaillant à l'œuvre de son choix. 11 e'tait attaché à la maison Brandon par des liens indissolubles, il faisait partie du personnel, comme les maîtres d'hôtel, les piqueurs et les cochers. Il e'tait le mari de Suzy, un personnage de la suite qu'on traîne derrière sa robe, et qui passe, comparse indifférent, dans le rayonnement des milliards et la splendeur des trusts, quelque chose comme un musicien attitré, chargé de distraire madame, la famille et les amis, un joueur de piano à gages, un homme bien habillé, bien nourri, bien payé, béat et vide. Un être nul ! Rien ! Voilà à quoi avaient abouti ses espérances, comment finissait sa carrière si brillamment commencée.

Derstal n'éprouva pas de colère, devant ces constatations lamentables, mais une immense tristesse. Il se sentit lucide, résolu, calme. Il pensa : je n'ai qu'à cesser de vivre, comme je le fais depuis un an, pour me retrouver moi-même. Ma déchéance ne dépend que de ma volonté. Que j'aie le courage de me cantonner dans ce cabinet, où je suis absolument maître de m'enfermer, sije le veux, et je recommencerai à rêver, à concevoir, à produire. Ma femme n'a pas besoin que je la suive dans toutes les visites, les piomenades, les lunchs du jour, ni à tous les dîners, et à toutes les réceptions du soir. Elle peut organiser ses plaisirs, sans désorganiser mon travail. Chacun son lot, chacun ses préférences. Un mari n'est pas un chien de manchon qui ne quitte

jamais sa maîtresse. Il est temps de changer le programme. Mettons que l'année, qui vient de s'écouler, a été sacrifiée à l'amour. C'est la lune de miel, elle a duré douze mois. Maintenant, devenons plus sérieux et faisons-nous des concessions réciproques. Je vais écrire la Léonora d'Esté, pour me remettre en train. Quand le diable y serait, je ne me déshonorerai toujours pas, en composant un ouvrage pour l'exportation. Je ne serai pas le premier qui aura cédé aux offres de l'étranger. Tous les jours, les auteurs dramatiques le font, en Angleterre et en Allemagne, sans être décriés pouravoir reçu les guinées ou les marcks de nos voisins. L'important est de faire œuvre qui compte. Ceci me regarde. On a bien trouvé que la musique à'Atala, écrite par-dessous jambe et en badinant, était excellente. On me pardonnera la partition de Léonora, si je sais y mettre quelques idées neuves. Allons ! Tout n'est pas perdu. Seulement il faut de la fermeté, couper les ponts derrière moi, me barricader dans cette citadelle du travail, et reléguer l'habit noir coutumier et les cravates blanches de tous les soirs, dans le fond d'une commode, pour tout l'hiver.

Ayant pris cette résolution Derstal se sentit plus fort. Pour la première fois, depuis bien longtemps, il envisagea l'avenir avec satisfaction. Il ne se vit plus entouré d'une obscurité étouffante et funèbre où disparaissaient tous ses espoirs. Il eut devant les yeux de l'espace, de l'air, du bleu. Il se mit au piano, et avec un brio où s'épanchait toute sa joie intime, il attaqua l'air du second acte de la Vénitienne, ce bel

air passionné qui jamais ne fut chanté sans remuer profondément les auditeurs :

Si tu dois m'oublier un jour, Laisse-moi t'adorer encore.

Dans aucun de ses meilleurs jours, Derstal ne l'avait dit avec un accent plus émouvant. Pris lui-même au charme de la phrase expressive, emporté par la chaleur de la situation, il se livrait, et sa belle voix sonnait ardente et souple dans le silence de la pièce solitaire. Brusquement il s'arrêta, les sons expirèrent sur ses lèvres, ses doigts cessèrent de toucher le clavier. A son souvenir, Eve « qu'il avait oubliée un jour » et qui sans doute « l'adorait encore » venait de s'évoquer, douloureuse, dans la Vénitienne qui suppliait son amant. Le front de Derstal se pencha, son coude s'appuya sur les touches et il resta songeur. La trahison envers l'art, il pouvait par son travail la racheter. Mais la trahison envers l'amour, comment, à quel prix pourrait-il la réparer? Il jugea là l'étendue de sa double faute et se trouva coupable sans atténuation.

Cette Eve, si noble, si grande, qui incarnait son art^ et le lui rendait plus précieux, il l'avait délaissée. Et pourquoi ? Il lui sembla, à cette heure de clairvoyance, qu'il ne comprenait plus les mobiles auxquels il avait obéi. Quelle comparaison était possible entre les deux femmes : la triomphante et la dédaignée? Quelle aberration l'avait éloigné de l'une et entraîné vers l'autre ? Quelles séductions particulières Suzy av^ait-elle exercées sur lui? Là il fut bien obligé de reconnaître qu'il avait

cédé au prestige de l'argent. Avec une honte véritable, il s'avoua qu'il avait été, comme tant d'autres, qu'il avait l'habitude de mépriser, ébloui par le rayonnement de la richesse. Il avait été conquis par le luxe, par la mollesse, par tout ce qui lui avait paru, jusque-là, essentiellement négligeable dans la vie. Et il se rendit compte alors, par ce qu'il ressentait de malaise à la constatation de sa vilenie, des sentiments qu'avaient éprouvés ses amis en la lui voyant commettre.

Il comprit la hauteur attristée de l'attitude d'Eve, blessée au cœur, et la rage injurieuse de Laviron, trompé dans ses espoirs damitié. Il fit, en cette heure douloureuse, un mea culpa, plein d'humble sincérité. Il désespéra de racheter ses torts vis-à-vis de ses sincères et loyaux compagnons, si bassement abandonnés. Mais il se jura, s'il ne pouvait retrouver leur affection, de reconquérir leur estime. Pour cela, il le savait, il avait un moyen sûr à sa portée, c'était le travail. Et résolu, désormais, à reprendre la liberté de sa vie d'artiste, il commença à penser à son œuvre.

— Savez-vous si Olivier est prêt? demanda Suzy à sa mère, en mettant sur sa tête un grand chapeau de feutre à plumes noires, devant la glace de son cabinet de toilette.

— J'ai envoyé ton frère le relancer dans son appartement, dit M'"^ Brandon. Tu es vraiment bien, ma Suzannah, et ce costume t'habille dans la perfection.

Sans répondre aux compliments de sa mère, la jeune femme se retourna l'air soucieux :

— Je ne suis pas du tout sûre qu'il vienne, chère maman. Déjà, hier soir, il n'a pas répondu quand je lui ai rappelé que c'était la matinée de la comtesse Waîdner, et que notre amie comptait sur lui pour chanter quelque chose. Elle l'a annoncé, je crois, aux grandsducs, qui se font un plaisir d'entendre Olivier, qu'ils ne connaissent pas... Croyez-vous qu'il serait capable de me refuser de paraître à cette matinée ?

— Je ne le crois pas, ma Suzy. Il a toujours été si gracieux, si poli, et si complaisant...

Une lueur s'alluma dans l'œil de Suzannah. Elle

froissa ses longs gants de Suède blanc, et dit avec un peu de sécheresse :

— Oui, il a été très complaisant... Trop, peut-être!

— Ahî C'est toi qui vas lui conseiller la rébellion à tes désirs, tout à l'heure !

— J'avoue que cela me contrarierait extrêmement, s'il refusait de m'accompagner aujourd'hui. Mais souvent je l'ai trouvé trop docile...

— Voilà bien ton caractère. Tu veux dominer, mais point sans lutte. Ton grand-père, le gaucho, qui domptait les mustangs dans la Cordillère, méprisait aussi les étalons qui ne faisaient point de résistance. Ceux-là, ne valent rien, prétendait-il. Tu as de son sang dans les veines.

— Je ne dis pas non. Mais j'ai aussi du sang de Brandon, l'homme d'affaires, et j'aime que tout marche régulièrement.

Harry, souriant et souple se glissa dans le cabinet de toilette. Il était vêtu d'un pantalon et d'une redingote longue couleur ardoise. Un gilet blanc moulait son torse, à la boutonnière une orchidée d'un jaune pâle s'étalait sur le revers de moire grise. Il paraissait radieux.

— Eh bien? Tu l'as décidé? Il vient? demanda Suzannah.

— Je ne l'ai pas décidé, et il reste, dit le jeune homme avec un éclat de rire. Le drôle de garçon !

— Tu as l'air enchanté d'avoir si mal réussi !

— Non î mais la conviction de Derstal m'amuse ! Il se croit perdu, s'il abandonne son travail en train ! Ses

idées vont s'envoler pour ne revenir jamais ! Ah ! ah ! Ai-je jamais délaissé mes amis, et me suis-je retiré du monde, quand je composais Atala?

Suzy regarda son frère de travers et dit sèchement :

— Cela n'a aucun rapport !

— Partons-nous sans lui ? demanda M""® Brandon avec placidité.

— Non. Je vais lui parler.

La jeune femme traversa sa chambre à coucher, le salon, et ouvrit la porte du cabinet de Derstal. Couché à plat ventre sur un divan, son papier à musique devant lui, un encrier, une plume, de la gomme et un grattoir à sa portée, le musicien écrivait. En voyant entrer Suzy, il fronça le sourcil, se releva sur un coude, puis d'un nouveau mouvement, se trouva assis. Là il attendit. Campée devant lui, le visage animé, un gracieux sourire sur les lèvres, très belle dans sa toilette crème, garnie de dentelles d'Irlande, son grand chapeau noir sur la tète, Suzy le regarda un instant, puis avec un ton caressant :

— Est-ce vrai, Olivier, que vous ne voulez pas venir avec moi, chez les Waldner ?

— Dites que je ne peux pas et non que je ne veux pas venir, chère Suzy, et ce sera exact.

— Olivier, soyez sérieux. Vous pouvez ce que vous voulez.

— Dans l'ordre des choses futiles, oui, mais dans l'ordre des choses sérieuses, non. Par exemple j'aurais beau vouloir travailler, en vous accompagnant à cette matinée, cela me serait impossible. Tandis que si je

veux y rire, y causer, y jouer, ou y dormir, cela me sera très facile. Mais il n'est plus question de choses futiles, il s'agit de choses sérieuses. Vous le voyez... Je trace sur de grandes feuilles, avec des portées ornées de clé de sol, des petits signes conventionnels qui se traduiront par des sons, et qui s'appellent des notes de musique... C'est la partition de Léonora d'Esté, que vous m'avez demandé, vous-même, d'écrire. Voilà qui est donc infiniment plus pressé que d'aller faire nombre au five-oclok de vos amis...

— J'ai promis que vous viendriez...

— Vous direz que je n'ai pas été libre.

— Mais les grands-ducs comptent sur vous...

— Ils décompteront !

— Des altesses impériales ! Olivier, y pensez-vous?

— J'y pense excessivement ! Savez-vous que je ne suis pas désireux du tout d'aller faire le joli cœur devant vos princes Russes. Qu'ils commencent par me faire payer les droits d'auteur à'Erin, qu'on m'a jouée, à Moscou et à Saint-Pétersbourg, sans avoir l'air de se douter que j'existais !

— Oh ! Olivier! Olivier ! De si mesquines revendications ! ,

— Lequel est mesquin? Celui qui ne paye pas, ou celui qui réclame? Et puis, tenez, non, je ne suis pas en train, je serais maussade, laissez-moi tranquille, ici, à mon travail.

— Ne vais-je donc plus entendre que ce mot dans votre bouche, a présent ?

— Ah ! Il faut vous y habituer. C'est vous qui l'avez

voulu. Léonora ne se fera pas toute seule. Tenez, écoutez ce que j'ai écrit ce matin...

Il se mit au piano, posa sa musique sur le pupitre, et préluda.

— Mais, Olivier, ma mère et Harry nous attendent...

— Ils sont assis, n'est-ce pas? Faites-en autant... Maintenant, si ce que je veux vous faire entendre ne vous intéresse pas...

— Mais si ! Etes-vous contrariant, aujourd'hui ! Quel vent a soufflé ?

— Le vent de l'inspiration, peut-être! Ecoutez... Cette petite marche, c'est le motif caractéristique du traître... Ta rata ta, pa poum pa, ta, ta ta... Ce sont les trompettes... là les bassons, et les clarinettes basses, répondent ironiquement. . . Sentez- vous la lutte des deux influences? Puis le motif de Léonora s'établit et prédomine... Ré, la fa la si sol, si do...

Il s'échauffait, chantait et jouait, enchaînant les diverses parties de sa scène, et le brio, l'éclat, la grâce des harmonies et du chant captivaient la jeune femme, malgré elle, lui faisant oublier les causes de son intervention, la hâte qu'elle avait de partir, et sa mère et son frère qui l'attendaient. Il s'arrêta : la page écrite était terminée. Il se tourna vers la jeune femme et sollicitant une approbation :

— Eh bien?

— Oh ! c'est charmant ! Tout à fait charmant ! On ne peut plus charmant !

La louange si banale, exprimée par ces mots trois fois répétés, lui sonna mal à l'oreille. Il se sentit peu

compris. Une crispation sourde serra son cœur, et une irritation fit trembler sa main, en reprenant le cahier de musique.

— Et ceci, c'est le travail de combien de jours ? demanda Suzy d'un air inquiet.

— Qu'importe ! Ce qu'il faut, c'est se satisfaire ! Un jour ou une semaine ne signifient rien. C'est le résultat obtenu qui compte.

— Enfin, si vous vous cantonnez dans un isolement absolu, comme vous en affichez l'intention, combien cela durera-t-il de temps?

— Ah ! six mois, au moins !

— Six mois ! La fin de l'hiver, tout le printemps et une partie de l'été ! s'écria la jeune femme avec effroi. Mais c'est toute une année perdue î

— Perdue! releva vivement Derstal. Et pour qui?

— Mais pour nous ! Comment ! Pendant un si long temps, il faudra avoir l'ennui de vous voir vivre à l'écart, ne plus vous avoir jamais avec moi? Mais que va dire notre monde ?

— Eh ! ma chère, votre monde dira que vous avez la chance d'être la femme d'un monsieur très occupé... Votre père est en Amérique, n'est-il pas vrai, en ce moment? Votre mère est seule à Paris. Qui songe à s'en étonner ?

— Mais mon père est dans les affaires. Ses usines ne peuvent pas se passer de sa direction... Tandis que vous...

— Tandis que moi, je suis un artiste, n'est-ce pas? C'est-à-dire un homme dont les occupations sont essen-

tiellement frivoles et négligeables?... Eh bien! vous êtes dans l'erreur, il n'y a aucune différence entre un artiste et un menuisier... L'un rabote des planches, l'autre rabote de la musique, mais c'est la même peine, la même assiduité, le même courage qu'il faut à tous les deux ! Et si je ne rabote pas ma partition tous les jours, sans relâche, jusqu'à ce que tous les copeaux harmoniques, qui doivent sauter pour que l'œuvre soit bien ajustée, bien claire, bien nette et bien polie, aientété arrachés, je raterai mon ouvrage, et c'est ce que je ne veux pas ! Vous non plus, du reste, ma chère, puisque vous m'avez ordonné, rappelez-vous-le, de faire cette Léonora, pour la plus grande gloirede votre Amérique !

— Ah! Olivier, ce jour-là, j'ai été folle, je le vois bien. J'ai sacrifié ma tranquillité à je ne sais quel orgueil !

— Non ! Suzy, vous n'avez pas été folle, vous m'avez traité comme je méritais de l'être. Vous vous êtes souvenue que ma destinée était de produire, et non de trotter derrière vous, comme un petit garçon, dans les divers salons où vous passez votre vie. Votre orgueil vous a conduite à me libérer des obligations un peu humiliantes auxquelles j'étais astreint. Maintenant, je suis maître de moi, sûr de ma route et j'arriverai au but, si vous ne me tourmentez pas.

— Mais que faut-il que je fasse, grand Dieu? Pouvaisj€ me douter de ce qui m'arrive ?

— Allez vous divertir, et revenez-moi souriante et gaie. Vous me trouverez à ma table, avec quelques feuillets noircis de plus que ce matin...

La fière jeune femme s'irrita de n'être pas mieux obéie. Elle eut une pousse'e de colère et frappant le piano de sa main gantée :

— Voilà donc mon rival heureux ! Devais-je le craindre? Quoi ! Vous m'avez dit que vous m'aimiez et vous m'abandonnez ainsi ? N'avez-vous donc point de crainte qu'on me courtise ? Êtes-vous sans jalousie ?

— J'ai grande confiance en vous.

— Prenez garde. Je ne passe pas inaperçue pour tout le monde. Et votre absence pourrait faire jaser. Voyons, Olivier, venez avec moi, aujourd'hui encore, je vous en prie...

Elle passait ses bras autour du cou de son mari, elle approchait son beau et tendre visage de ses lèvres. Derstal e'tait faible. Il céda.

— Allons, je vois qu'il faut faire ce que vous commandez... Mais je ne suis pas habillé...

Elle poussa un cri de triomphe, ôta vivement ses gants :

— Je vous aiderai.

Elle était déjà dans le cabinet de toilette de Derstal et fouillait dans les armoires, choisissant des vêtements, les préparant sur le canapé. Il ne put se défendre de sourire devant cet empressement. Il ne voulut pas s'attarder à réfléchir, à mesurer l'importance de sa capitulation. Il se résigna, sans réticences, à faire le bonheur immédiat de Suzy, remettant au lendemain les sages réformes qu'il avait décidées.

Une femme serait bien maladroite, si, ayanttriomphé, un jour, de la volonté de son mari, elle ne réussissait

pas à la dominer, de nouveau, par les mêmes moyens. Suz}', de la concession que son mari lui avait faite, n'avait retenu qu'une chose, c'est qu'il était entré en lutte avec elle, qu'elle avait dû montrer non seulement de l'adresse, mais de la ténacité pour réussir à le vaincre. La conclusion avait été qu'une révolte nouvelle n'étant pas admissible, il fallait établir solidement ses prérogatives de femme autoritaire. Elle avait été encouragée dans ce dessein par son frère, pour qui tout ce qui devait gêner, froisser ou tourmenter Derstal, désormais, était considéré comme une revanche de ce qu'il appelait ses humiliations. Dans cette très vilaine âme, un besoin de rancune féroce s'aigrissait, et c'était avec de la haine que l'esthète payait les services si généreusement rendus par son beau- frère. Il l'exécrait de toutes les forces de son impuissance. Il en était venu à dénigrer Atala, parce qu'elle avait été écrite par Derstal, et, à ceux de son monde, qui lui en parlaient sur le ton de l'admiration, il répondait maintenant d'un air hautain :

— Laissez donc! C'est très mauvais! Ouvrage de début! J'ai pris là contact avec la scène, mais je ferai bien autre chose, la prochaine fois! L'harmonie d' Atala est indigente, la mélodie en est banale. Attendez pour me ju-

crpr

Il étonnait ainsi profondément les snobs qui le considéraient comme un homme d'autant plus fort qu'il méprisait plus ouvertement leurs éloges. Et il y gagnait la jouissance de se libérer des bienfaits de Derstal, en refusant d'en accepter les avantages. La présence de son beau-frère dans la maison lui était devenue insuppor-

table. Il avait changé d'appartement, pour ne plus entendre le piano de Derstal, quand celui-ci composait. Le son de l'instrument lui donnait des crises de nerfs. II avait déclaré à sa mère qu'il lui était impossible d'écrire une note de musique en ayant dans l'oreille « le bruit » que faisait le compositeur. Et il s'était installé au rezde-chaussée, dans l'aile opposée à celle où sa sœur habitait le second étage. Mais, avec une prudente dissimulation, Harry ne laissait pas deviner ses sentiments . Il couvait son aversion, guettait l'occasion favorable pour la laisser éclater. Pratique jusque dans la haine, le jeune yankee voulait que son attaque contre Derstal fut éclatante et décisive.

En attendant, il donnait à ses amis, dans son rez-dechaussée, des matinées symboliques où on produisait des œuvres étranges, interprétées par des artistes de sexe indécis, après quoi on se délectait à déguster des boissons exotiques à base d'éther. Il y eut aussi quelques fumeries d'opium. Mais tous les participants à cette débauche orientale furent si malades qu'ils ne recommencèrent point. Harry cependant poursuivait sa campagne de désaffection auprès de sa sœur. Profitant de leur intimité continuelle il ne cessait de critiquer sournoisement Derstal :

— Il se plaint de n'avoir pas le loisir de travailler. Je crains qu'il n'ait pas de grandes facultés de travail. Car enfin, comment font les autres compositeurs, ses rivaux et ses maîtres ? Il est de notoriété publique qu'il vont dansle monde, se couchent tard, sont membres de sociétés qui leur prennent une partie de leur temps.

voyagent, font passer des examens, et cependant produisent régulièrement de remarquables ouvrages, avec une aisance parfaite. Gomment font-ils? Sans doute, ils ont une admirable abondance d'idées et une technique prodigieuse, mais Olivier est aussi habile que qui que ce soit. N'a-t-il donc pas d'idées? Ce serait à craindre, en écoutant ses doléances et en voyant à quels efforts il se livre pour mettre sur pied une pauvre petite partition d'opéra. Ou bien alors il est extraordinairement paresseux et use de prétextes pour imposer son droit à l'indolence. Le plus clair de l'affaire, c'est qu'il ne vous accompagne que quand il ne peut pas faire autrement, et qu'il n'écrit que fort peu de musique. Comme mari, il est intermittent et, comme compositeur, il est plutôt faible. En résumé, ce n'est pas le phénix que nous nous étions figuré. Et, en nous engouant de lui, nous avons peut-être marché un peu vite !

A ces insinuations venimeuses, Suzannah répondait avec colère qu'elle avait épousé Derstal parce qu'elle l'aimait. Elle défendait son mari contre son frère. Mais, malgré tout, les perfidies de Harry mordaient sur sa conviction, la désagrégeaient peu à peu, et quand elle protestait en faveur de Derstal, déjà elle le faisait avec plus de force que de sincérité. Dans sa pensée des comparaisons s'établissaient. Il était indéniable que les compositeurs contemporains produisaient sans relâche, livrant, chaque année, au public des œuvres nouvelles, soit au théâtre, soit au concert. Certains d'entre eux, célèbres et riches, jouissant de grandes

situations mondaines, auraient pu se désintéresser de la lutte et jouir paisiblement de leurs succès. Point. Ils mettaient leur joie et leur orgueil à poursuivre leur carrière, faisant bon marché de leurs parentés aristocratiques, oubliant leurs châteaux et leurs rentes, pour se donner sans réserve à l'art qui était leur unique souci.

Derstal, lui, dans le luxe s'était amolli, détrempé. Le ressort de sa volonté paraissait détendu. Il vivait sans direction, sans goût, sans plaisir. Il semblait un arbre déplanté, qui, dans un sol défavorable, s'étiole, se dessèche, ne porte plus ni verdure, ni fleurs, et menace de mourir. Suzannah voyait,dejour en jour,son mari changer physiquement, aussi bien que moralement. Son beau visage brun, aux yeux brillants, se creusait, et une ombre voilait son regard. Il se mouvait avec lenteur, comme sans force. Et son mutisme décelait une mélancolie croissante. Il avait l'air las et ennuyé. Il ne se défendait plus guère contre les caprices de sa femme. 11 les subissait avec une résignation accablée, comme s'il n'avait plus le courage de lutter et se laissait aller au courant de sa destinée. Il travaillait cependant encore, dès qu'il avait une journée de liberté. Alors il se montrait plus expansif, plus satisfait, avec une flamme sur le visage, une soudaine reprise d'animation. Le piano résonnait, la voix du compositeur se faisait entendre dans le silence des appartements, et Harry, blême de colère et d'envie, se sauvait dans son rez-de-chaussée, en se bouchant les oreilles, disant avec des cris aigus :

— Ah ! ce bruit ! ce bruit! C'est insoutenable ! Il me

crispe les nerfs, il m'arrache le tympan ! Toutes mes ide'es sont en déroute ! J'aimerais mieux un orgue de Barbarie dans la cour ! Oui, un orgue, qui jouerait les Diamants de la Couronne ou le Postillon de Longjumeaul

L'existence se poursuivait ainsi, pour Derstal, lamentable et splendide. S'il avait pu supprimer son cerveau et ne vivre que par les sens, il eût dû être parfaitement heureux. Il avait une jolie femme, tout le confort désirable : chevaux, voitures, table raffinée, plaisirs de toutes sortes. Il faisait l'envie de ses anciens camarades, et beaucoup auraient troqué leur destinée contre la sienne. Et lui, dans ses heures de franchise, aurait avoué que le plus pauvre de tous les êtres, libre de faire ce qui lui plaisait, était plus heureux que lui.

Un matin, à l'heure du déjeuner, Harry entra dans la salle à manger, l'air joyeux, tenant une dépêche à la main :

— Bonne nouvelle! s'écria-t-il. Jim arrive. Il est à Douvres. Il termine une affaire, et prend le paquebot. Nous le verrons, sans doute, demain matin.

Suzannah et M"'^ Brandon accueillirent l'annonce de la venue de leur cousin et neveu avec une satisfaction tranquille. Derstal fut étonné de ressentir un soudain mécontentement.

— Naturellement, reprit Harry, le brave Jim logera

A cette déclaration Derstal fronça le sourcil, et son regard se dirigea sur Suzannah comme pour la faire juge de la convenance d'un tel arrangement. La jeune

femme eut une légère rougeur, elle attendit un court instant, pour laisser à sa mère, maîtresse de maison, le loisir d'intervenir, et constatant que M"»^ Brandon ne formulait aucune appréciation, elle dit avec calme :

— Je pense, Harry, qu'il serait beaucoup préférable que Jim logeât ailleurs que dans cette maison. D'abord, il serait plus libre, ce qui ne saurait lui déplaire. Et ensuite il ne prêterait pas aux réflexions que l'on ne manquerait pas de faire...

— Quelles réflexions? s'écria Harry, avec l'aigreur d'un homme dont on dérange la combinaison. N'est-il pas notre parent? Un neveu ne peut-il vivre sous le toit de sa tante ?

— Il est notre parent, fit Suzy, mais il a été aussi mon fiancé... Et sa place n'est pas ici, à côté de mon mari... Je suis étonnée, Harry, que l'incorrection de cette situation ne vous ait pas frappé...

— Eh bien ! répliqua Harry, est-ce que par hasard, vous avez l'intention de ne plus voir Jim, désormais, parce qu'il a eu la mauvaise chance d'être congédié par vous ? Est-ce sa faute, à ce garçon, si vous l'avez, un beau matin, planté là ? N'en est-il pas assez malheureux ? Et va-t-il falloir, par-dessus le marché, le chasser de la famille ?

— Qui vous parle de cela? Entre habiter chez notre mère, à nos côtés, et venir ici, comme tant d'autres y viennent, et même plus assidûment, il y a une grande différence. Je suis convaincue qu'Olivier n'y mettra pas d'obstacle...

— Non certes ! déclara Derstal, prenant la parole à

son tour. Et j'ajoute que je ne vois dans ce qu'a dit Suzy, avec beaucoup de sagesse, que des raisons de pure forme. Je ne mets, en ce qui me concerne, aucun empêchement au séjour de Jim Stewardt dans cette maison. Mais j'ajoute qu'il sera infiniment plus convenable, à tous égards, qu'il loge ailleurs. Votre cousin n'est pas un petit garçon sur la conduite duquel il faut qu'on veille. Il va retrouver ici des amis. Il ne sera peut-être pas fâché d'avoir ses coudées franches. Gela ne l'empêchera pas de venir chez vous, tant qu'il en aura envie, et chaque jour s'il lui plaît. A mon gré il n'y restera jamais trop, puisque vous aurez tous du plaisir à le voir.

— Voilà qui est tout à fait bien parlé, conclut 3jme Brandon. Suzy et Olivier ont raison, et Harry devra se mettre, aujourd'hui même, en quête d'un logement pour Jim, afin qu'il n'arrive pas au hasard. Je pense que, dans le quartier des Champs-Elysées, on découvrira facilement un appartement tout meublé. Le prix importe peu, et c'est Brandon and O* naturellement qui se charge de tous les frais... Harry, je compte sur vous, mon cher enfant, pour que Jim trouve tout parfaitement bien.

— Soyez tranquille. Du moment que c'est ainsi et que tout le monde est d'accord, ce n'est pas moi qui ferai de l'opposition... Je suis content de revoir Jim, c'est un franc et rude garçon ! Et puis il nous donnera des nouvelles fraîches de notre père.

Le déjeuner prit fin. Derstal, comme à son ordinaire se retira dans son cabinet, pour lire quelques journaux

et fumer. Il chercha sur sa table un numéro du Théâtre, qui venait de paraître, et qu'il n'avait pas eu le temps de regarder, Suzy s'en e'tant emparé pour examiner les toilettes de la nouvelle pièce du Vaudeville. Il ne le trouva pas, et pensa que sa femme avait dû l'emporter chez elle. Il traversa le salon, la chambre à coucher, et s'apprêtait à entrer dans le cabinet de toilette, lorsqu'il entendit, par la porte poussée tout contre le chambranle, un bruit de voix. C'était Suzannah et Harry qui parlaient et son nom prononcé lui frappa tout de suite l'oreille. Il s'arrêta instinctivement et écouta :

— Si vous croyez que je suis dupe de vos malices, disait Suzy, avec vivacité, vous vous trompez... Vous n'avez qu'un but, irriter Olivier... Mais, sachez-le, c'est moi que vous blessez. Car lui ne s'aperçoit de rien, et toutes vos méchancetés sont en pure perte.

— Si elles sont en pure perte, de quoi vous plaignezvous?

— De ce que vous avez la pensée de les commettre î Je trouve cela vilain et sot !

— Vous n'obtiendrez pas que j'aime Derstal : je le déteste !

— Que vous a-t-il fait ?

— Il est votre mari.

— Voilà un crime !

— Certes ! Il nous a tous trompés ! Nous avons cru introduire dans notre famille un grand artiste, un homme de premier ordre. Et qu'est-il? Un pur et simple jouisseur, incapable de se ressaisir et se laissant engraisser dans la mollesse d'une vie de luxe et de

paresse. En somme^ un arriviste, qui a re'ussi un coup de fortune et qui s'y tient. Le grand homme n'est qu'un simple rat^ !

— Vous savez parfaitement bien que cela est faux ! répliqua Suzy avec colère. Il vous l'a prouvé avec la partition à'Atala...

— Ah ! toujours cette affaire ! cria Harry. On m'assassinera avec cette musique^ jusqu'à ce que j'aie fait jouer un autre ouvrage, où je ne me serai pas laissé imposer des corrections qui n'ont fait que détruire la personnalité de ma musique !... C'est devenu poncif! C'est rentré dans les données scholastiques ! Et, avant, c'était original ! Voilà ce que je ne pardonnerai jamais à votre mari ! Jamais ! Vous entendez bien, Suzannah ! 11 a abîmé ma partition ! Il faut entendre Fromageot, sur ce sujet-là ! Il en est encore indigné ! Il a connu, lui, mon premier jet... Il en a goûté la saveur et la bizarrerie ! Oui ! Il n'a point cessé de me le répéter, depuis la première : Derstal a étendu un voile gris sur vos harmonies, il a énervé votre hardiesse ! Avec lui, vous avez eu un succès. Sans lui, vous auriez eu un triomphe! Eh bien ! je l'aurai, Suzy, je l'aurai! J'y travaille déjà... Vous apprendrez à me juger mieux... Car vous êtes, vous, tout à fait sous Tinfluence de Derstal...

— Harry, je vous souhaite, de tout cœur, un grand succès qui ne soit dû qu'à vous. Mais, en attendant, vous devez celui àWtala, qui vous a si brillamment posé dans le monde, à Olivier, et rien qu'à Olivier. Est-ce pour l'en payer que vous avez fait venir Jim Stewardt à Paris ?

— Vous perdez la raison, je pense, ma chère ! Moi, j'ai fait venir Jim ? Ou prenez-vous cela ?

— Je n'en sais rien. Mais j'en suis sûre. Jim ne devait pas quitter mon père. Et brusquement il annonce son arrivée. Il y a de vos manœuvres dans ce voyage. Qu'est-ce que vous espérez de sa présence ici?

— Le plaisir de le revoir !

— Vous en avez manifesté une joie trop vive pour qu'elle soit causée uniquement par le plaisir de revoir un parent... Il y a quelque perfidie la-dessous...

— Vous faites du drame, Suzy. Il n'y a rien du tout. Vous le verrez bien. Ne craignez point pour votre ménestrel... Il peut dormir tranquille, puisque c'est le sommeil qui lui réussit le mieux !

Derstal, frémissant, délibéra s'il entrerait dans le cabinet de toilette pour régler, en une fois, la querelle sourde qui se poursuivait entre son beau-frère et lui. Il recula devant la brutalité douloureuse d'une explication où toutes ses délicatesses pourraient être froissées . Il retraversa lentement la chambre à coucher, le salon, et rentra dans son cabinet où il s'assit tristement et se mit à rêver. Voilà donc où il en était arrivé ! Il n'avait plus d'illusion à se faire. La situation venait d'être exposée par Harry, devant Suzannah, et devant luimême, avec une brutalité sans pareille. Il était, pour la famille Brandon, et pour Suzannah aussi, peut-être, quoi qu'elle s'en défendit, une non-valeur.

On avait beaucoup compté sur lui, mais on avait éprouvé une déception. Pour ces Américains pratiques le compositeur manquait à sa destinée qui devait être de

répandre à jet continu sur eux un rayonnement de gloire. On ne l'avait pris que pour rayonner. Et comme ces puits de pétrole, en Californie, d'oi^i jaillissent des flots d'huile qui suffisent à éclairer le monde, il lui fallait être sans cesse jaillissant, et payer ses actionnaires en dividendes de succès, de louanges, de réclames et de grosse caisse. \u lieu de l'éblouissante clarté qu'ils avaient rêvée, c'était une reposante pénombre. La spéculation était doncmanquée. L'artiste, qui devait entasser les chefs-d'œuvre sur les chefs-d'œuvre, ne manifestait pas du tout l'intention d'étonner ses contemporains par les coups de tonnerre de son génie. L'aigle qui planait en plein ciel s'était posé sur une sinécure et tournait tranquillement au coq en pâte.

Derstal eut un sourire de dédain. Il savait bien, lui, que son imagination n'était pas morte et que la source de ses idées n'était pas tarie. Il menait l'existence la plus contraire à ses goûts, à son tempérament, et de là venait tout le mal. Il avait essayé de le faire comprendre à Suzannah. Mais la jeune femme avait des goûts différents, un tempérament opposé, et l'incompatibilité complète qui existait entre sa façon de comprendre l'existence, et celle qui était indispensable à Derstal, pour pouvoir produire, s'était brutalement accusée. Il se rendait compte, à cette heure si grave pour lui et pour sa femme, de l'erreur qu'ils avaient, tous les deux, commise.

La vie frivole, tumultueuse, toute en surface, que menait Suzy était mortelle pour la pensée. Et Derstal, qui avait besoin de silence, de gravité, de concentration.

pour développer ses idées, savait qu'il épouvanterait sa femme en lui demandant de renoncer à ses agitations pour adopter son immobilité. L'aimait-elle assez pour lui faire un pareil sacrifice? Et, si elle en avait le désir, sa famille se prêterait-elle à le lui laisser accomplir ? L'hostilité d'Harry était symptomatique. Les Brandon, devant la prétention de leur gendre de sevrer Suzy de tous les plaisirs auxquels sa fortune lui donnait droit, allaient immanquablement se révolter. Et de quel front, lui, Derstal, subirait-il l'assaut de ces parents si bien fondés dans leur revendication, et qui avaient pu croire qu'un homme bien doué devait débiter des partitions, comme un Brandon répandait, sans répit, les produits de ses manufactures.

Nulle situation plus critique que celle où se trouvait placé Derstal. Il était un étranger, au milieu de cette famille. Etranger, au sens complet du mot, car, ni physiquement ni intellectuellement, il n'avait de rapport d'espèce avec les parents de sa femme. Son raffinement cérébral, même par l'esthète Harry, qui n'était qu'un primitif corrompu, était insoupçonné. Et toute sa culture artistique établissait, entre lui et ceux parmi lesquels il vivait, une barrière infranchissable. A vrai dire, ces gens ne pouvaient le comprendre. Ils ne parlaient pas la même langue que lui, et leurs pensées étaient différentes des siennes. Tout les séparait, rien ne les rapprochait. Seule, la réelle affection deSuzannah pourDerstal,créaitun point de contact. Et là était l'unique chance de salut de l'artiste. Pouvait-il faire assez de fond sur Suzy, pour se servir d'elle comme point

d'appui afin de se défendre ? S'il en jugeait par ce qu'il venait d'entendre de sa conversation avec Harry, elle lui paraissait toute dévouée. Mais que deviendrait ce dévouement, le jour où il serait indispensable de lui imposer la renonciation aux plaisirs coutumiers ? Derstal ne voulut pas pousser plus avant son douloureux examen. Il prit son chapeau et sortit. Il erra dans les Champs-Elysées, d'abord, gagna la rue de Rivoli, arriva à la place du Palais-Royal et là, comme il allait s'engager dans la rue de Richelieu, il se trouva nez à nez avec Pinchart. Le brave garçon saisit son ami par le bras et, avec toute sa chaleur de camaraderie ancienne :

— Ah! Derstal qu'elle chance de te rencontrer? Qu'est-ce que tu deviens? On ne te voit plus nulle part.

— C'est que tu ne vas pas dans les endroits que je fréquente mon vieil ami, dit Derstal avec vivacité. Heureusement pour toi !

— Le diable m'emporte si on me ferait aller où je n'ai pas de plaisir à me trouver! Mais on raconte, sur ton existence ordinaire, des choses fabuleuses ! Tu serais un nabab, et tu vivrais servi par des esclaves, comme dans les Contes des Mille et une nuits !

■ — Ce sont des contes, Pinchart, en effet. Tu vois que je suis à pied, comme un bon bourgeois, et non dans un carrosse doré, traîné par des chevaux blancs.. . Mais laissons cela..: Où vas-tu de ce pas?

— Mon bon ami, c'est le ciel qui t'a placé sur mon chemin, aujourd'hui... Je me rends au Châtelet, où Colonne va jouer ma symphonie, tu sais bien : Ariane...

On répète par exception, danslajournée et à huis-clos, avec l'orchestre, les chœurs, et les solistes, et si tu veux me rendre un grand service, tu m'accompagneras... J'ai un trac fabuleux... Tu vas me redonner un peu de courage... Si tu n'es pas trop mécontent, je commencerai à espérer... Sans compter que, s'il y a des corrections à faire dans l'ouvrage, des coupures à pratiquer, tu me les indiqueras. J'ai tant de confiance en toi ! C'est dit, hein? ïu viens avec moi? Quand ces messieurs de l'orchestre te verront entrer avec leur auteur, cela les rendra plus indulgents. Ta gloire patronnera mon obscurité. Ah! mon bon Derstal, quelle chance pour moi de t'avoir rencontré!

— Mais pourquoi ne m'écrivais-tu pas, pour me demander d'assister à ta répétition? demanda le compositeur, tout ranimé par la chaude et enthousiaste

expansion de son ami.

— Je craignais d'être indiscret. Je me disais : dans son monde, il doit avoir tant de choses à faire ! Trouverat-il deux heures, pour venir écouter la musique d'un

débutant?... Car je suis totalement inconnu du public, moi, Derstal... Je n'ai jamais travaillé que pour les éditeurs et on n'a pas du tout vendu ma musique.. .

— Bon Pinchart!... Je vais m'occuper de toi, sois tranquille. Tu le mérites, car tu es plein de talent...

— Ah ! Attends de m'avoir entendu, pour me faire des compliments...

— Es-tu content?

— Est-ce que je sais ! Je ne comprends plus rien à mon ouvrage. 11 me semble que ce sont les parties qui

me paraissaient les mieux venues qui sont les plus mauvaises. Et ce qui me semblait banal et fait de remplissage produit beaucoup d'effet... En somme, j'ai une indigestion de ma musique! Mais tu vas remettre tout au point et m'expliquer mon affaire. Tu viens, n'est-ce pas ?

— Mais certainement, je viens!

— Mon cher Derstal !

Pinchart se suspendit joyeusement au bras du compositeur. Sa figure rayonnait de joie. Us avaient marché, tout en causant, et ils arrivaient rue des Lavandières, à l'entrée des artistes du Chàtelet. Ils montèrent au premier étage, traversèrent les couloirs, la vaste scène obscure et arrivèrent dans la salle. L'entrée de Derstal produisit l'impression prévue par Pinchart. Le célèbre chef d'orchestre, qui a le plus contribué, après Pasdeloup, à l'expansion musicale dans la population parisienne, descendit de son pupitre, traversa l'orchestre et s'approcha des deux musiciens.

— Ah ! vous avez amené M. Derstal avec vous, Pinchart, c'est une bonne idée. Vous nous laisserez bien quelque musique de vous ici, cher maître, en vous en allant? Il ne faut pas oublier que c'est chez moi que vous avez débuté!

— Ah? Je n'oublie pas! Quel charivari! Vous le rappelez-vous? On ma fortement sifflé.

— Comme tous les novateurs. Vous ne vous traîniez pas dans les sentiers battus. Il n'en fallait pas davantage... Ah! l'éducation musicale du public se perfectionne. Déjà, on sait écouter. C'est énorme! Mais ne

bavardons pas... Ces messieurs de l'orchestre et des chœurs n'aiment pas perdre leur temps... Commençons. Derstal et Pinchart s'assirent à l'orchestre. Le silence se fit profond et grave. Trois petits coups secs du bâton de mesure, sur le pupitre, et le prélude débuta avec ampleur. De stridentes harmonies exprimèrent les fureurs du Minotaure, le large chant de Thésée s'éleva, héroïque et divin. Derstal, appuyé au dossier du fauteuil placé devant lui, le front sur ses mains, écoutait. C'était une œuvre solide, pensée par un poète, écrite par un musicien personnel, et qui, dès les premières phrases, s'imposait à l'oreille. Puis, le développement du drame s'emparait de l'imagination, les belles déclamations amples et nobles, qui rappelaient le style de Gluck, donnaient la caractéristique des personnages, posaient l'action, et la première partie s'achevait dans un magnifique crescendo orchestral. Inquiet de ne pas voir bouger Derstal, le compositeur en oubliait presque sa musique. L'exécution avait bien marché. Nulle reprise, aucun à-coup. Les solistes, le brillant ténor Campistron.qui faisait Thésée, et la chanteuse, M"^ Dervy, qui prétait a Ariane le charme de sa jolie voix de mezzo, toute fraîche encore de son premier prix, avaient tenu leur rôle à merveille. Les chœurs avaient eu quelques défaillances, mais, déjà, le chef d'orchestre, avec son habileté coutumière, faisait les critiques indispensables. Derstal alors relevant son front penché montra à Pinchard un visage fermé où ne se lisaient ni la satisfaction, ni le mécontentement. Puis d'un ton froid et dogmatique, il dit :

— Tu as, dans ton orchestration, lâché les formes wagnériennes, et tu as bien fait. Au lieu de fondre tous les timbres dans une seule coule'e harmonique, tu as groupé tes instruments et tu en tires le parti le plus heureux en les faisant se répondre. C'est une grande hardiesse, par le temps qui court, et tu risques d'être traité de rétrograde. Mais, en réalité, tu es original et les vrais musiciens devront bien le reconnaître.

— Mais l'effet général, demanda Pinchart tremblant d'inquiétude. En dehors de la technique, Irouves-tu de

l'intérêt à ce que tu viens d'entendre ?

— Gampistron a très bien chanté, répondit Derstal,

et M"^ Dervy est charmante. Sa voix s'est faite. Elle a

maintenant un médium. L'an dernier, elle avait un trou

entre les deux registres... Ah! C'est bien ! se décida à

dire Derstal, comme avec effort. Mais je veux entendre

la seconde partie, avant de me prononcer. Je vois bien que ceci n'est qu'une entrée en matière... Attendons le développement... Ta première partie c'est l'arrivée de Thésée en Crête?

— Maintenant nous allons avoir le Labyrinthe... En somme, c'est un poème en trois parties, qui pourrait être

joué en trois actes... Car je l'avais conçu en vue de la scène... Mais qui aurait consenti à me le monter?. . . Ecoute... C'est sur cette seconde partie que j'avais compté le plus...

Le pauvre garçon, décontenancé par la froideur de Derstal, passait par les alternatives de la confiance et de la crainte. Il vit avec consternation son ami reprendre sa position abandonnée et comme endormie. En lui-

même il se dit : Il ne veut pas me l'avouer, par bonté d'âme, mais il trouve cela mauvais. Mon Dieu! Vais-je donc à un lamentable échec? Je me serais donc trompé à ce point? Et Colonne, lui-même, qui trouvait l'ouvrage intéressant! Ah! ce n'est pas possible!

La belle phrase vaporeuse et mélancolique du cor anglais, accompagnant la marche d'Ariane et de Thésée, à la recherche du monstre, résonna dans le silence, et les voix des deux chanteurs s'unirent dans le duo d'amour, qui précède le combat, et où s'exhalent les serments de la fille de Minos et les aveux du héros. Dans le vide froid et obscur de la vaste salle, la mélodie se développa, si pure et si passionnée, que Pinchart en frissonna d'émotion. En même temps, il entendit un profond soupir, et il vit le dos de Derstal qui tremblait, comme secoué par un rire nerveux. Inquiet, le musicien posa la main sur l'épaule de son ami. Derstal se redressa et Pinchart lui vit le visage inondé de larmes.

— Qu'as-tu? dit-il bouleversé.

— C'est beau! fit Derstal d'une voix étouffée.

Il serra la main du compositeur et d'un signe de tête lui fit signe de le laisser écouter. Sombre, et comme s'il assistait à un désastre, Derstal, jusqu'à la fin de cette partie, resta le front levé, sans faire un mouvement, sans prononcer une parole. Mais, quand ia dernière note expira dans le silence, d'un mouvement spontané, irrésistible, Derstal se jeta dans les bras de son ami, et le serra sur sa poitrine. Puis, se reprenant, et presque honteux de son enthousiasme, il lui dit :

— Viens. Sortons !

l.E CHEMIN DE LA GLOIRE 243

Il l'entraîna dans le couloir, où ils marchèrent solitaires.

— Voyons! C'est donc bien? questionna Pinchart palpitant.

— J'en ai souffert, en t'écoutant, dit Derstal avec force. Oui, pendant la première partie, moi, j'ai été torturé par la jalousie. Je n'ai pas voulu t'avouer mon impression, je me suis défendu, j'ai résisté. J'en rougis et je te le raconte, pour te donner la mesure de ta victoire. Oui, j'ai souhaité que ta seconde partie fût mauvaise. Et elle est admirable! Alors, j'ai eu honte de mon égoïste bassesse, et j'ai tellement souffert, Pinchart que j'en ai pleuré. Tu ne peux me comprendre. Il faudrait, pour m'excuser, t'expliquer toute ma vie. Sache que je suis horriblement malheureux, et d'autant plus que c'est la pensée qui souffre ! Oui, j'en suis là : à envier mes camarades, qui produisent et qui luttent, moi, que tout le monde vante comme un exemple de réussite rare ! Moi, le grand triomphateur, le nabab, comme tu m'appelais, en m'amenant ici. Ah! Pinchart que tu es heureux : tu es libre, tu es pauvre et tu travailles!

— Mais, Derstal, tu me ravis et, en même temps, tu m'affliges. Quoi ! Une telle plaie morale se cache sous les apparences du plus extraordinaire bonheur? Mais, cher ami, qu'y a-t-il de plus guérissable que ton mal? Tu n'as qu'à vouloir. Et tout est dit!

— Oui, vouloir! Mais il faut avoir le droit de vouloir. Ecoute, tu ne peux pas concevoir ma détresse intellectuelle. Je travaille, en ce moment, mais je ne sais pas

ce que vaut mon ouvrage. Je ne suis plus moi-même. Il faut que quelqu'un, dont je sois sûr, m'éclaire.' Tu m'as amené ici, aujourd'hui, etje te prédis un succès éclatant et durable. On riait, autrefois, en demandant s'il était possible de devenir illustre sous le nom de Pinchart. Ton poème va répondre victorieusement. Il fera ton nom superbe, poétique et mélodieux, parce qu'il évoquera l'idée de la beauté dans les esprits des hommes. Je t'annonce le triomphe. Mais, en échange, viens chez moi entendre ce qu'il y a de fait de mon œuvre nouvelle. Quand tu m'auras dit ce que tu en penses, je serai fixé, car j'ai en toi une foi absolue. Et puis tu n'es pas encore arrivé, tu ne seras ni perfide, ni lâche, comme je l'ai été, pour toi, il n'y a qu'un instant! Me promets-tu de venir?

— Oui, tout ce que tu voudras, mon bon Derstal, mais tu t'accuses faussement et c'est pour me flatter. Tu ne peux envier ce que j'ai écrit, tu es trop supérieur à moi.

— Nul ne t'est supérieur, à l'heure présente. Garde-toi des improvisations, reste pauvre, reste indépendant. Le grand musicien, ce sera toi. Voilà pourquoi je pleurais en écoutant ta musique.

Ils rentrèrent dans la salle, au bras l'un de l'autre, pour entendre la fin d'Aria^ie.

— Ah ! Jim, cher vieux garçon, halloo ! Avec des rires et des exclamations, la famille Brandon saluait, dans le salon de l'hôtel, l'arrivée du cousin attendu. Derstal était présent et fît bon accueil au jeune américain. Il lui paru plus grand, plus fort, plus bronzé que sur le yacht VAiHel. L'explication de cette performance fut donnée par Jim lui-même. Il revenait du Colorado où il était allé, pour le compte de la maison Brandon, visiter des mines, dans les pampas, et il avait vécu, en plein air, sous un climat brûlant, à cheval ou en bateau, menant l'existence la plus rude.

— J'ai fait là, dit-il, en même temps que mes affaires, un magnifique déplacement de chasse, et je rapporte pour vous ma tante et pour Suzy, si elle le veut bien, des peaux de panthères tuées par moi, tout à fait belles. J'ai même une dépouille de grizly, qui couvrirait le quart du plancher de ce salon. . . Ce sera pour M. Derstal. . .

— Une peau d'ours? ricana méchamment Harry. Vous ne savez pas, Jim, la signification de ce que vous offrez...

Le jeune voyageur rougit et avec un peu d'étonnement :

— Je n'ai eu qu'une bonne intention... Excusez-moi si je me suis trompé...

— Vous êtes tout excusé, dit Derstal avec un sourire. Votre cousin est devenu plus boulevardier que le boulevard, et il se complaît dans nos pitoyables facéties parisiennes. Mais cela n'a pas d'importance.

— Et êtes-vous pour quelque temps avec nous, Jim? demanda M'"^ Brandon.

— Mais pour deux mois. Mon oncle a été content du résultat de mon expédition et m'a dit : Allez vous amuser en France, maintenant, car vous l'avez bien gagné. Aussi, lorsque Harry m'a écrit, je m'apprêtais à partir.

A ces mots, qui lui rappelaient l'entretien qu'il avait surpris entre Suzannah et Harry, Derstal regarda sa femme. 11 la vit rougir légèrement et couler, de son côté,. un coup d'œil. Il demeura impassible. Mais les mauvaises dispositions de son beau-frère, si nettement relevées par Suzannah, s'avérèrent pour lui. Il eut un sourire de dédain, et prenant congé avec une indifférence hautaine, il laissa ses parents à leurs confidences et à leurs affaires. Il s'enferma chez lui, pour travailler à la fin du premier acte de Léonora, qu'il voulait faire entendre à Pinchart.

Celui-ci, au lendemain de la triomphale première audition di Ariane, avait écrit à son ami un petit mot débordant d'affectueuse reconnaissance. Il lui attribuait une part de sa réussite et prétendait qu'il lui avait ap-

porté la chance. Derstal avait répondu : « La chance, mon cher ami, c'est le résultat de dix ans de travail consciencieux et d'intelligente patience. Il n'y a que les gens de valeur qui ont de la chance. Et la chance est toujours justifiée par un mérite quelconque. Jeté félicite de ton grand succès, si légitime, et je t'embrasse de tout cœur. Tu sais qu'au prochain jour je te ferai signe pour que tu tiennes ta promesse. »

Et surexcité par les articles qu'il lisait, dans les journaux, sur l'œuvre de son ami, il s'était remis à la besogne avec ardeur. Il ne sortait plus et les Brandon ne le voyaient guère qu'à l'heure des repas. Harry, avec son habituelle bienveillance, avait dit, au moment où Derstal sortait de la salle à manger pour regagner son cabinet, de façon à être entendu :

— C'est admirable. Il vit ici comme à l'hôtel. On ne le rencontre qu'à la table d'hote !

Mais Derstal méprisait les venimeuses piqûres de son beau-frère. Il voulait fmir le premier acte de Léonora, le faire entendre à Pinchart et, si le loyal artiste approuvait son travail, terminer l'ouvrage entier dans un effort de verve, et se libérer de l'engagement pris. Une fois dégagé, maître de lui-même, il se remettrait à la Vénitienne, et retrouverait avec sa maîtrise, l'indépendance de son caractère et la fierté de son talent. Il espérait encore pouvoir concilier sa vie mondaine, et son travail. Avec un persistant optimisme, il plaçait devant ses yeux l'exemple de Meyerbeer qui, pendant toute sa carrière, avait fait servir son immense fortune à la réalisation de ses projets artistiques. Mais il

négligeait ce fait essentiel que l'immortel compositeur des Huguenots avait tout subordonné à la musique et vécu uniquement pour elle.

Lorsque Suzy, forte de son ascendant sur Derstal, était venue, comme à l'ordinaire, le relancer chez lui pour l'arracher à son travail et l'entraîner à quelque soirée, elle s'était heurtée à une résistance ferme et froide. Sans discuter, Derstal avait répondu :

— Je n'ai pas le temps. Je suis attelé à une tâche qui ne souffre pas de répit. Il faut que je termine, puisque vous avez tenu à ce que j'écrive cet ouvrage. C'est à vous que je dois ce travail forcé.

— Mais, je ne puis cependant me résigner à vous laisser toujours seul ici, et à m'en aller, sans vous, dans le monde.

— Vous avez votre mère, votre frère, et, de plus, Jim Stewardt est arrivé...

Cette fois-là, Suzannah s'était fâchée :

— Que signifie cette insinuation? Ai-je besoin de Jim? Et comment, vous, connaissant les anciens projets de ma famille et la façon dont je les ai rompus, me dites-vous cette vilaine chose?

Derstal, la regardant avec autorité, répliqua :

— Demandez à votre frère.

— Je ne vous comprends pas, dit la jeune femme d'une voix tremblante.

— Vous me comprenez très bien, Suzy, au contraire, et c'est pour cela que vous êtes si émue. Vous êtes une très honnête femme, en qui j'ai la plus grande confiance. Je sais que vainement votre frère, en haine de

moi qui lui ait rendu service, essaiera de vous détourner de votre chemin. Mais je tiens à ce que vous n'ignoriez pas que je suis renseigné sur ses projets. II a fait venir Jim en France, pour je ne sais quelle louche entreprise où votre honneur et le mien risqueraient fort d'être endommagés, si vous n'étiez pas si droite et si fière. Vous ne pensez pas, j'espère, que je sois homme à renoncer à ma carrière, pour me faire votre porte-éventail dans les salons. C'est un rôle qui serait indigne de moi et qui me rabaisserait à vos yeux. Je vous l'ai dit, il faut que je travaille. Laissez-moi donc travailler. Et allez-vous amuser, sans remords, en compagnie de votre mère, de votre frère, et même de votre cousin...

— Voilà bien de l'amertume, Olivier. Vous ne pensiez pas ainsi au début de notre mariage. Vous ne raisonniez pas tant, vous m'aimiez davantage.

— Non, chère enfant,je ne vous aimais pas davantage, je vous aimais autrement, et ce n'était pas la meilleure manière. J'ai eu, pendant un an, une maladie de la volonté, qui m'a rendu incapable d'un effort sérieux. Mais, grâce au ciel, la crise est passée. Je me suis retrouvé. Ce n'est donc pas le moment de vous désoler, Suzy, puisque je vous annonce que je vais redevenir l'homme qui avait su vous plaire. C'est le moment de vous réjouir. A moins que nous ne nous soyons trompés, l'un et l'autre et bien gravement, et que vous préfériez trouver en moi le compagnon docile de vos plaisirs, et non le mari qui s'efforcera d'illustrer le nom que vous portez avec lui.

— Ah ! Olivier, que tout ce que j'entends là m'inquiète, dit Suzannah avec tristesse. J'y devine le germe de désaccords terribles entre les miens et vous. Je vais me trouver prise, entre les habitudes d'existence de ceux dont je de'pends, depuis que je suis au monde, et vos exigences personnelles, que je reconnais justeset respectables. C'est moi qui serai la victime de ce conflit. Et pourrai-je, même au prix de mon repos, assurer la paix?

— -Ne vous tourmentez pas, Suzy, dit Derstal, touché de l'inquiétude de la jeune femme. Je ferai tout pour vous ménager. Vous en avez eu la preuve. Vous l'aurez encore. Soyez mon alliée, dans la lutte que je soutiens contre les autres et contre moi-même. Je vous en récompenserai par le succès.

— En d'autres termes, il faut que je vous laisse seul et que je sorte sans vous? Car, à quoi me servirait de rester ici? Vous vous enfermez et il est impossible de pénétrer dans votre cabinet, pendant que vous travaillez. Avouez que la situation est difficile pour moi, et que mes parents ne sont pas si mal fondés à avoir des appréhensions... Allons! Appliquez-vous bien, au moins, et finissez promptement.

Elle s'était éloignée, après avoir posé ses lèvres sur le front enfiévré de l'artiste. Et penché sur sa table, Derstal avait repris son travail. Il put ainsi terminer promptement le premier acte de Léonora. Il le revit avec soin, l'exécuta, pour lui-même, et ne fut vraiment pas mécontent. Il avait traité sa partition, comme le poème était écrit par le parolier, avec un lyrisme un

peu excessif, en faisant, contrairement à la technique moderne, pre'dominer les voix sur l'orchestre. Il lui parut que c'était plus frais, plus vibrant, et bien dans la note de l'ouvrage. Très en forme, tout remonté, il jugea le moment venu de convier Pinchart à juger son travail et il lui écrivit. Le triomphateur d\iria)ie arriva modestement à pied, un parapluie sous le bras, et fît aux imposants domestiques de l'hôtel Brandon le plus fâcheux effet. Le premier valet de chambre, qui avait conduit Pinchart jusqu'au cabinet de Derstal, revint à l'office, en criant avec une moue méprisante :

— Pinchart ! C'est un nommé Pinchart ! Encore un panne d'artiste, comme monsieur le gendre à madame. Ils vont s'enfermer tous les deux, toute la journée, et sur le piano, pan donc ! je te tape et je te cogne ! Comme à dix francs l'heure ! Mes enfants, c'est du monde bien commun ! Ce n'est vraiment pas flatteur de servir des maîtres qui sont dans des métiers de bohèmes !

Pendant ces lamentations, Derstal et Pinchart, réunis, causaient avec une affectueuse animation.

— Comprends-tu mon bonheur ! dit tout de suite Pinchart à son ami, j'ai reçu de Vienne des propositions pour monter Ariane à l'Opéra, en lui restituant son caractère d'ouvrage dramatique. On me demande de supprimer quelques développements symphoniques qui entraveraient la marche de l'action et d'ajouter quelques récitatifs pour donner de l'air entre les parties chantées. Tu penses si j'ai accepté ! C'est un coup de fortune pour moi. Mon ouvrage est capable de faire de l'argent.

Le bon Pinchart riait, en parlant ainsi, avec l'air d'étonnement d'un homme qui s'est arrangé pour vivre dans la médiocrité et sur qui tombe la tuile d'or d'une opulence imprévue.

— Ilvat'arriveravec^nawe,cequiest advenu à Saint- Saëns avec Samson et Dalila, ce chef-d'œuvre que les théâtres de France avaient dédaigné et qui est revenu de l'étranger imposé par d'unanimes triomphes. Ah! la gloire lente, c'est la plus sûre ! Les apothéoses, en bouquets de feux d'artifice qui illuminent brusquement tout l'horizon, souvent ne sont pas durables. La dernière fusée brûlée, tout retombe dans le silence et l'obscurité. Il n'y a pas de victoire sans résistance. Il est bon de commencer par être méprisé, on n'en paraît que plus grand, au jour de la consécration. Mais voyons, ne philosophons pas. Nous sommes, ici, pour faire de la musique. Prends une cigarette et écoute-moi...

— Si ça ne te fait rien, j'aime mieux ma pipe.

— On ne nous dérangera pas, tu es libre, et d'ailleurs, peu importe.

— Eh bien ! je la bourre, je l'allume, et je t'écoute ! Derstal commença. Ceux qui l'ont entendu savent

quel admirable virtuose, quel prestigieux exécutant il est. Jouée et chantée par lui, la musique la plus terne et la plus banale prend une allure d'originalité et s'embellit de grâces fugitives. C'est un prestidigitateur extraordinaire qui fait étinceler le strass comme du diamant et transforme les chardons en roses. Mais, pour un musicien comme Pinchart, toutes les séductions de l'art incomparable avec lequel Derstal savait présenter

sa musique devaient être inutiles. Il pouvait faire, dans ce qu'il entendait, la part de l'exécution et, tournant luimême les pages de la partition, il suivait sur les portées la pensée de son ami, avec une compréhension complète. Pendant trois quarts d'heure il l'écouta, chantant avec lui, dans certains moments, battant la mesure dans les ensembles, suivant le dessin musical de l'ouvrage avec une attention active et passionnée. Lorsque Derstal, entraîné par la coopération de Pinchart, et son apparente animation, eut terminé, il fit pivoter son tabouret de piano, et se tournant vers son camarade il le regarda bien en face et dit :

— Eh bien ! maintenant, qu'est-ce que tu penses de ça ?

— Ahl C'est très bien! attesta Pinchart. C'est très bien ! Il y a de la verve, de l'éclat, du brio. De l'autre côté des Alpes, c'est appelé à faire fureur. C'est plus « vériste » que le vérisme italien lui-même !

A cette déclaration, sous laquelle il sentait se hérisser déjà de graves objections, Derstal pâlit, une sueur mouilla son front, il sentit son cœur devenir dur comme une pierre et, d'une voix âpre, amorçant lui-même les réticences :

— Mais...

Pinchart s'arrêta un instant, baissa les yeux, parut chercher ses mots, et, dans son incorruptible honnêteté, jugeant qu'il avait pour premier devoir de dire, à celui qui le questionnait, sa pensée tout entière, il reprit :

— Mais, ce n'est pas là l'ouvrage que l'on attend de toi. Après Erin, qui t'a classé au premier rang, ce badi-

nage brillant, élégant et savoureux, qu'est le premier acte de Léonora, écrit avec toute l'habileté d'un maître et une rare connaissance de la scène, te fait descendre de plusieurs degrés. Si tu débutais avec cet ouvrage, ce serait admirable. A l'heure actuelle, c'est insuffisant. Ce que je viens d'entendre, Derstal, pardonne-moi de te le dire, n'est pas digne de toi. Tu méconnais ta situation. Tu condescens à un ouvrage, où tu ne peux pas te donner tout entier, oîi il n'y a qu'un fragment de toi-même. Enfin tu n'offres pas au public ton génie total. Et, pouvant faire ce dont je te sais capable, il est impossible que tu donnes cet ouvrage-là, aujourd'hui.

Cet arrêt tomba dans un douloureux silence. Les deux amis évitaient leur regard. Ils étaient à côté l'un de l'autre, comme deux étrangers, presque comme deux ennemis. On eut dit que la franchise de Pinchart avait élevé, entre lui et Derstal, un mur de glace. Enfin, après un soupir angoissé, Derstal reprit d'une voix tremblante et avec des yeux suppliants :

— Mais ne te trompes-tu pas ?

— Comment me tromperais-je ? J'ai résisté aux séductions de ton jeu et de ton chant. Tu sais cependant bien, comme tu pipes tes auditeurs, et avec quelle facilité î Non, Olivier, je suis sûr de mon jugement. Léonora sera une œuvre charmante. Ce n'est pas l'œuvre que tu dois donner aujourd'hui. On t'attend, on te guette. Tu as tant d'ennemis et d'envieux ! Prends garde de leur prêter le flanc. Ils t'abattraient avec volupté dans la poussière. Et plus tu es haut, plus ta chute serait profonde.

— Mais c'est une impression personnelle, que tu me donnes là ! se re'cria Derstal. Et elle n'est basée que sur des considérations étrangères à la musique. Enfin ce premier acte, il t'a plu...

— Il me plaît. Tu feras jouer Léonora dans deux ans, si tu veux, on l'applaudira. Aujourd'hui, elle tombera, sans recours possible, tuée par ses qualités, sa grâce et sa jeunesse elles-mêmes. Il ne s'agit pas de plaire à tes détracteurs, il faut les écraser ! Tu me comprends bien, pourtant? Voyons donc, musicalement puisque tu le veux, les causes de mon jugement...

Il prit la partition, se mit au piano lui-même, et faisant la critique de l'œuvre, en même temps qu'il la jouait, il en démontra la grâce, mais la facilité, le charme^ mais la mièvrerie. Il démonta, avec une compétence inexorable, tous les rouages de la complication technique très ingénieusement agencée par son ami, pour lui faire sentir ce qu'elle avait de trop habile Jusqu'à en être factice. Derstal, comme un condamné à mort, l'écoutait, sans trouver un mot à répondre. Enfin, une vague de sang lui monta au visage, ses dents se serrèrent, et sa physionomie prit une expression d'amer dédain :

— Ah ! Tu abuses de ton succès pour m'accabler ! s'écria-t-il. Il y a un mois, tu ne m'aurais pas parlé, comme tu viens de le faire ! Ce n'est plus un ami que j'ai en toi, c'est un rival. Tu obéis à des considérations personnelles en essayant de jeter le doute dans mon esprit. Tu veux me décourager, me tuer moralement.

— Derstal ! s'écria Pinchart stupéfait. Toi ! Tu me

soupçonnes? Tu m'accuses, et d'une si misérable action! Ah! si j'étais capable de ce que tu me reproches j'aimerais mieux ne plus jamais écrire une note de musique ! Moi, songer à te faire du mal, quand je voudrais t'aider, t'encourager, te fortifier ! Oh ! tu me méconnais cruellement! Et je ne l'ai pas mérité !

— Qui me prouve que tu es sincère ? reprit Derstal avec fureur. En ce temps-ci, la concurrence est si âpre que toutes les manœuvres sont bonnes pour s'assurer le triomphe. Entre le succès définitif et toi, je puis être un obstacle et tu essayes de me renverser. N'ai-je pas vu les pires actions, les plus déloyales et les plus féroces, commises par des amis contre leur ami, dans l'emportement de la lutte ? On répand des calomnies dans les jon.irnaux, on fait insulter par des hommes à gages, on va jusqu'à monter des cabales pour réduire à rien les efforts d'un rival. J'ai assisté à cette cuisine de l'empoisonnement littéraire que l'on nomme la critique. J'ai vu ricaner les malfaiteurs, en mesurant les effets de leur venin, et se frotter les mains, en entendant crier leur victime, et tu veux que je croie à tes protestations ? Tu me prends pour plus naïf que je ne suis! Tout est possible, entends-tu, Pinchart, en fait d'infamie dans notre atroce monde des arts, et les compositeurs peuvent être aussi hypocrites que les hommes de lettres, quand il s'agit d'être bourreaux, avec des airs de bienfaiteurs !

— Ah ! Malheureux ! A quel degré de perversion morale es-tu arrivé? Que je te plains et comme tu dois souffrir ! Que n'ai-je deviné ton état d'esprit. Je me serais tu ! Je ne t'aurais pas porté un coup que tu

n'étais plus de force à soutenir ! C'est lama seule faute, Derstal, je ne t'ai pas ménage', je t'ai parlé comme j'aurais voulu qu'on me parlât à moi-même. Mais ne prends pas mon jugement comme définitif. Après tout, je ne te donne, comme tu le disais, tout à l'heure, qu'une opinion personnelle. Je puis être dans l'erreur...

Derstal l'arrêta d'un geste.

— Ah ! n'essaie pas de me tromper en hien, si tu n'as pas voulu me tromper en mal. Comment veux- tu que j'aie confiance en toi, quand tu me dis blanc, après m'avoir dit noir la minute d'avant?

Comme Pinchart restait interdit, ne sachant plus que répondre, Derstal se laissa tomber sur un siège avec accablement, et se prenant la tête entre les poings, emporté par une fureur tragique :

— Ah î Ce cerveau est-il donc vide, maintenant? Le stupide Harry avait-il donc raison, ne suis-je qu'un raté? N'avais-je d'idées que pour écrire Erin, et suisje condamné désormais à la stérilité?

Il se releva d'un bond, courut à un meuble, l'ouvrit, et prenant la partition de la Vénitienne :

— Une dernière épreuve, Pinchart, si tu es vraiment mon ami. Ecoute-moi, compare, et juge.

Il commença le grand prélude du second acte, et, dans une magnificence large et profonde le chant des gondoliers murmura sur ses lèvres, puis la phrase délicieuse du ténor, et la grande scène d'amour. Pinchart, tremblant de joie, après ses récentes angoisses, buvait les notes comme une onde rafraîchissante'et sonore. Il ne put se retenir de crier :

— Ah ! Que c'est beau ! C'est toi, cette fois ! C'est du Derstal, et du plus puissant ! Non, ne doute pas de toi-même, tu n'as jamais e'té mieux inspiré... Continue... Continue... Je t'entends avec un bonheur indicible... Va, tues dans la bonne route, cette fois, et c'est bien le chemin qui conduit à la gloire!

Derstal exalté, fiévreux, poursuivit, pendant une demi-heure encore, et quand il s'arrêta, haletant d'émotion, il vit Pinchart qui l'écoutait toujours, les yeux fermés, le sourire sur les lèvres, comme s'il ne pouvait se rassasier de l'entendre.

— Que reste-t-il à écrire de la partition? demanda l'auteur d'Ariane.

— La valeur d'un acte. J'ai des parties du troisième et du quatrième qui sont faites... Mais j'ai besoin de trois mois pour terminer.

— Prends-les.

— Et le moyen ? Il faudrait m'en aller d'ici, me plonger dans la solitude. Tu vois ce que je peux écrire dans les conditions où je vis : Léonora. De la musique habile et factice, comme tu l'as dit tout à l'heure, et avec tant de raison.

— Tû me crois donc maintenant?

— Après avoir réentendu ma Vénitienne /^q suis plus de ton avis que toi-même.

Il se leva. Un grand feu brûlait dans la cheminée. Il prit les feuilles éparses de la partition destinée à l'Amérique, et d'un geste dédaigneux, il la jeta dans les flammes.

— Que fais-tu? s'écria Pinchart stupéfait.

— J'assainis, dit froidement Derstal.

Il prit une cigarette, l'alluma, poussa quelques bouffe'es d'un airrêveur, puis comme s'il résumait sapense'e:

— C'est une question de vie ou de mort, pour moi. J'aurai ma liberté ou je périrai, j'entends au point de vue artistique. Tu as vu, d'abord, ce que j'étais arrivé à faire, en travaillant au milieu du va-et-vient de l'existence telle qu'on la mène dans cette maison, dans le caquetage cosmopolite qui bruit sans cesse à mon oreille. Tu as entendu ensuite ce que j'avais écrit à Venise, dans le calme profond d'une retraite où nul ne soupçonnait ma personnalité. Il faut donc que je choisisse. Ou renoncer à moi-même, c"est-à-dire àma carrière, à mon avenir, à tout ce qui vaut la peine de vivre, ou bien que je sorte du monde où j'ai été entraîné par mon mariage. Tu comprends que ce n'est pas un problème facile à résoudre et qu'il y aura des luttes terribles à soutenir.

— Ta femme t'aime.

— Oui. Mais elle va se trouver dans une situation plus difficile encore que la mienne. Il lui faudra compter avec sa famille, son entourage, ses habitudes et ses goûts.

— Crois-tu qu'elle hésitera à te suivre ? Car il faut qu'elle te suive !

— Livrée à elle-même, elle n'hésiterait pas. Mais elle sera influencée, conseillée, et de la manière la plus dangereuse pour moi.

— Quoi ! Ses parents et ses amis ne sont-ils donc point d'honnêtes gens ?

— Bon Pinchart ! Tu n'as donc jamais été aux prises avec l'égoïsme? Et d'ailleurs, l'égoïsme sera-t-il du coté de ceux qui diront à ma femme de préférer sa vie de plaisirs à ses devoirs d'épouse, ou de mon côté, à moi, qui lui demanderai de tout quitter : sa famille, sa maison, son luxe, pour vivre en recluse, dans l'intérêt unique de mon avenir?

— Mais, Derstal, les habitudes communes à tous les hommes, les usages sociaux, la loi, te donnent raison et consacrent ton droit : la femme doit suivre son mari.

— Triste puissance que celle qu'on tire de la loi et des usages, Pinchart ! Ce] que je voudrais ce serait convaincre Suzannah, l'échauffer de mon désir, lui faire partager ma confiance et l'enlever triomphant, comme un amant celle qu'il adore, pour vivre prèç d'elle, loin des agitations, les mois qu'il me faudra afin de parfaire mon œuvre.

— Eh ! Joue-la lui, s'écria le musicien. Elle n'hésitera pas à te suivre î

— Si elle me comprend, dit Derstal avec tristesse. Voilà le grand mot prononcé î Oui, si elle est en état de me comprendre. Et je n'en suis pas sûr ! J'ai commis une grave erreur, vois-tu, mon vieux camarade, et j'en subis durement les conséquences. J'ai épousé une femme pour sa beauté, sa grâce et son éclat, non pour son intelligence et sa bonté. Mon ambition m'a entraîné, le mirage d'une fortune princière m'a ébloui, les flatteuses avances qui m'étaient adressées ont achevé de me conquérir. Ma tête a eu plus de part que mon cœur

au choix que j'ai fait. Et, aujourd'hui, je m'aperçois que je me suis trompé. J'ai trahi une affection impossible à remplacer, j'ai méconnu mes amis les plus dévoués, j'ai renié mes principes les plus affirmés, pour arriver, au bout de quelqi^es mois, à reconnaître que cela a été en pure perte et que je n'ai même pas obtenu le salaire de mes infidélités et de mes apostasies. Peutêtre est-ce sous le poids de ces constatations, qui ressemblent singulièrement à des remords, que ma pensée est accablée et demeure stérile. C'est un mauvais terrain à cultiver que celui de l'ingratitude. 11 n'y pousse que des plantes épineuses et rabougries. Voilà sans doute l'explication de mon lamentable état intellectuel. Mes regrets empoisonnent mon imagination, et rien de ce que je rêve ne s'épanouit, comme par le passé. Un médecin que j'ai consulté m'a dit, avec un sourire, que j'étais neurasthénique, comme tous les artistes de ce temps. Mais, il y a des heures, où il me semble que je suis fou,. L'isolement dans lequel je vis, depuis un an, au milieu de gens occupés à des futilités et qui m'ont obligé à m'intéresser à l'ineptie de ces occupations, m'a amené à un état de dépression dont tu vois les effets. Il faut que je sorte de 'ce milieu délétère, il faut que je me retrempe dans un centre d'activité intellectuelle, il faut que j'entende parler d'autre chose que de bals, de toilettes, [de rivalités mondaines, de flirts galants et d'adultères acceptés. J'étouffe, entends-tu, dans cette atmosphère parfumée et morbide. Tous ces hommes et toutes ces femmes me font horreur, et il y a des moments où j'ai envie de prendre mon chapeau et de me

262 LES CaTAILLES DE LA VIE

sauver pour me réfugier dans un endroit où je serai sûr de ne les rencontrer jamais !

— Eh bien! Il faut t'en aller. Mais avec ta femme. Qu'est-ce que trois mois à passer, auprès de toi^ dans la solitude? C'est une escapade charmante. Tu n'iras pas au bout du monde, n'est-ce pas? Vos moyens vous permettent le luxe d'un ermitage confortable. M'^^Derstal viendra voir sa famille dans la journée. Mon Dieu! Elle se conformera à la règle, qui est la même pour toutes les femmes, depuis que le monde est monde : vivre avec leur mari. Allons ! mon cher Derstal, un peu de coufiance, et beaucoup de courage. Il faut tenter l'aventure. Elle en vaut la peine. La gloire est à ce prix !

Gomme s'il avait été accablé plus profondément par l'examen de sa situation, Derstal était retombé dans son mutisme. Il hocha la tête en entendant Pinchart, l'encourager. Sa physionomie avait repris son expression amère et désenchantée. La nuit venait, et dans l'obscurité grandissante, la mélancolie des sentiments éprouvés s'augmentait. Pinchart dit à son ami :

— Tu sais que je suis à ta disposition. Quoi qu'il t'arrive, si tu as besoin de moi, tu me trouveras. Un mot et j'accours.

— Merci, dit Derstal. Mais pour l'instant je n'ai plus rien à attendre que de moi-même. Il faut que je me libère, et, si un tel résultat est possible à obtenir, seul j'y parviendrai.

A travers les salons, aux décorations éclatantes, aux meubles somptueux, il reconduisit le pauvre Pin-

chart jusqu'au vestibule, où les valets solennels le regardèrent passer avec un impassible de'dain.

La situation telle que l'avaitdépeinteDerstal à son ami, était exacte. Entre la famille Brandon et le compositeur, sous l'influence néfaste d'Harry, le désaccord s'était accentué. Délivrés de l'obligation de ménager encore les convenances, vis-à-vis de Derstal, en le consultant sur la réglementation des plaisirs qui formaient leur occupation unique, les Brandon n'avaient plus connu de frein. Incapables de rester en repos, sans succombera l'ennui, ils se livraient à une agitation qui, depuis le matin jusqu'au soir, ne leur laissait pas le temps de réfléchir. L'automobile bruyant et rapide, symbole même de leur existence, était sans cesse sous pression, prêt à les emporter aux courses, aux garden-party, aux lunchs, aux expositions, sillonnant Paris à grand fracas et à grande vitesse, avec des mugissements de trompe, qui achevaient de donner à leurs faits etgestes l'allure d'un perpétuel carnaval.

C'était Harry qui avait, maintenant, la direction des divertissements de la famille. Et il entraînait sa mère, sa sœur et Jim dans une fête à laquelle participaient tous les viveurs qui aiment à s'amuser, sans qu'il leur en coûte rien. On ne s'occupait plus de Derstal, qui travaillait. Seule Suzy, était allée encore troubler quelquefois la retraite du compositeur, pour lui faire de tendres reproches de sa sauvagerie. Elle souffrait réellement d'être sans cesse éloignée de lui. Mais Harry avec une hypocrite rudesse lui disait:

— Ma chère, que pouvons-nous y faire? Vous savez

bien que toutes les tentatives pour rendre sociable ce solitaire grognon ont échoué. Recommencez, s'il vous plaît, à essayer de l'amadouer. Nous avons un bal costumé chez la duchesse de Spalatro, mardi prochain. Demandez-lui de vous y accompagner. Cette soirée pittoresque sera peut-être de son goût.

— Ah ! J'en serais très contente. Il me manque véritablement. Quand on me demande, avec des airs contristés : « Et ne verrons-nous pas le cher maître, ce soir? Ne viendra-t-il pas un seul instant? » Gela me chagrine. Je sens qu'il n'est pas régulier que je me montre ainsi, partout, sans lui.

— Que n'y vient-il avec vous? Il n'y manquait pas autrefois.

— Nous avons abusé de lui. Voyez- vous, Harry, ce n'est pas un homme ordinaire. On ne peut le traiter comme n'importe qui...

— Comme moi, par exemple ! ricana le jeune homme, l'air mauvais.

— Ah ! Harry, je vous en prie, ne vous amusez pas à envenimer les choses... Elles sont déjà assez compromises...

— Par la faute de qui ?

Suzannah, dominée par la hautaine impudence de son frère, n'osa pas répliquer. Elle se disait cependant, au fond d'elle-même, que Derstaî s'il avait ses torts ne les avait pas tous, et que sa fière gravité, son obstina-, tion orgueilleuse n'étaient pas sans grandeur.

— Moi, vous savez, Suzy, conclut l'esthète, tout cela ne'me touche qu'à cause de vous. Il y a longtemps que

je suis fixé sur ce qu'on peut attendre de Derstal. Vous avez encore de grandes illusions. Vous les perdrez.

La tactique de Harry réussissait malheureusement à aggraver les dissentiments entre le mari et la femme. Suzy, froissée de l'attitude de Derstal, ne se risquait plus à faire de démarche auprès de lui. Et Derstal, blessé par l'abandon de Suzannah, s'efforçait de la chasser de son cœur. Le contact de la famille Brandon paraissait tellement insupportable à Derstal qu'il n'assistait plus aux repas, qui étaient devenus les seules occasions de rencontre entre les habitants de l'hôtel. Il s'en allait déjeuner dans les quartiers excentriques, où il passait insoupçonné, et dînait à son cercle parmi des indifférents. C'était un soulagement pour lui que cette solitude au milieu du mouvement et du bruit. II avait le loisir de penser, et reprenait, peu à peu, possession de luimême.

Le soir, quand il rentrait, il trouvait la maison vide. Sa femme était au bal, au théâtre. Il passait dans son cabinet, fumait, lisait, avant de se coucher. Et, très avant dans la nuit, il était réveillé par la lourde porte de l'hôtel se fermant sur la voiture qui ramenait les maîtres. Le pas furtif de Suzy froissait le plancher du couloir, puis s'éloignait dans le silence, et Derstal restait seul. Il y avait donc séparation complète entre les deux époux. Le mari laissait sa femme vivre à sa guise, sans une observation et sans un reproche. La femme, subissant l'ascendant de sa famille, l'attrait du plaisir, l'influence deshabitudesanciennes, cessait toute communion d'idées, tous rapports de faits avec son

mari, et établissait de la façon la plus indéniable, l'incompatibilité d'humeur qui les éloignait l'un de l'autre.

Cependant Suzannah, quoique très blessée de l'attitude intransigeante de Derstal, ne se sentait pas libérée de la tendresse mêlée d'admiration qu'elle lui avait vouée. Elle souffrait de ce qu'elle s'obstinait à croire un simple malentendu. Et incapable de comprendre les causes profondes de l'éloignement du compositeur, elle rêvait encore de le ramener à elle et de l'entraîner^ de nouveau, dans le tourbillon de sa vie de plaisir.

Un soir, vers cinq heures, en rentrant pour s'habiller, Derstal, avec surprise, trouva sur son lit, un 'très i élégant domino de soie mauve. Il sonna pour s'informer de qui venait ce travestissement. Le valet de chambre répondit que c'était « madame qui l'avait apporté elle-même ». Pressentant quelque tentative contre sa liberté, Derstal se disposait à passer chez Suzy pour se faire expliquer ce dont il s'agissait, lorsque la jeune femme entra dans la chambre, venant au-devant des questions. Elle était souriante et charmante. Elle toucha, d'un doigt coquet, l'étoffe chatoyante et la fit bouffer :

— N'est-ce pas un élégant et discret costume pour un homme grave ? demanda-t-elle avec gentillesse, en s'approchant de Derstal.

— Très élégant et très discret, dit Derstal. Et l'homme grave à qui vous le destinez, c'est moi. N'estil pas vrai ?

— • Ah ! vous n'allez pas commencer à vous révolter !

s'écria la jeune femme avec une grâce mutine. D'abord vous me ferez beaucoup de peine, et puis vous contrarierez énormément une de nos amies qui vous apprécie le mieux, la duchesse de Spalatro. Vous ne direz pas qu'elle n'est pas de vos admiratrices. Elle ne jure que par vous.

— Oui, je sais qu'elle est très bienveillante pour moi... dit Derstal en souriant. Mais quel rapporta ce travestissement avec la faveur dont je jouis près de la duchesse ?

— C'est qu'il s'agit d'aller à son bal, et que tous les hommes, même les plus sérieux et les plus âgés, doivent être au moins en domino. On n'entre pas avec l'habit noir...

— Mais je n'ai l'intention d'entrer d'aucune manière. Voilà la première nouvelle que j'ai de cette cérémonie, etjenem'y suis pas préparé du tout. Vous voudrez donc bien m'excuser, et vous passer, comme les autres soirs, de ma compagnie...

— Comme les autres soirs, oui, et c'est cruel à vous d'y insister, répondit Suzannah avec tristesse.

— En auriez-vous le moindre ennui ? demanda Derstal avec froideur.

— Vous le savez bien.

— Je ne puis m'en douter. Car si vous étiez le moins du monde fâchée de ne pas m'avoir avec vous, il vous serait facile de rester auprès de moi.

Suzy rougit de contrainte :

— Et comment le pourrais-je? Vous n'êtes jamais là.

— Eh bien ! ma chère, j'y suis cependant, en ce

moment, puisque nous causons ensemble et qu'il n'est que six heures du soir. L'occasion est belle. Voyons ! J'attends que vous me donniez des preuves du regret que vous éprouvez de ne pas vous trouver plus souvent avec moi.

— Et quelle preuve en voulez-vous?

— Ah ! Je ne vous soumettrai pas à des exigences extraordinaires. Je ne prétends ni vous torturer, ni vous humilier. Au lieu d'aller à cette arlequinade, chez la duchesse, venez dîner avec moi, et passons la soirée ensemble.

— Ah! que dira-t-on, après ce que j'ai promis? s'écria Suzj^avec une précipitation inquiète.

— Qui : « on » s'il vous plaît? et quelles promesses avez-vous faites ? Voilà qui est peu conjugal, ma chère. N'est-ce pas votre très absorbante famille qui se dissimule sous ce « on » dont vous paraissez avoir si grand peur?

— Ne le croyez pas ! protesta la jeune femme. Je suis libre et personne ne me contraint.

— Alors ne faites qu'à votre tête et venez avec moi, comme je vous le propose.

— Mais ce bal promet d'être charmant. Et j'ai un si joli costume!... Voulez-vous que je vous le montre?

— Non. Vous me donneriez des regrets. Ce soir, je ne veux vous \oir que déguisée en femme qui aime son mari.

— Comme vous êtes méchant! Et moi qui me réjouissais de vous entraînera cette soirée! Vous me gâtez tout mon plaisir!

— Je VOUS en offre un autre, à la place. Un bon dîner, en cabinet particulier, et le petit théâtre que vous voudrez, après.

— Remettons cette partie à demain ?

— Xon, ce soir, ou jamais.

— Ou jamais? répe'ta Suzy en levant des yeux effraye's sur Derstal.

— Oui, jamais, Suzy. 11 faut le dire et franchement. Nous sommes arrivés à un instant décisif. J'ai, par faiblesse, retardé, autant qu'il m'a été possible, l'explication devenue nécessaire entre nous. Mais la voici commencée, et elle ne doit pas être interrompue avant sa conclusion claire et formelle.

— Et quelle est cette conclusion?

— Il y en a deux, à votre choix : ou partager complètement ma vie, ou me rejeter définitivement de la vôtre.

— Quoi ! vous accepteriez de vous séparer de moi?

— Je ne l'accepte pas, Suz}-, puisque je lutte, de toutes mes forces, pour vous convaincre de la nécessité de partager ma vie...

— En quittant ma famille ?

— Comme font toutes les femmes en se mariant !

— Mais que dira mon père?

— Il dira que vous êtes une bonne épouse.

— Il n'avait jamais prévu que je sortirais de sa maison, pour m'en aller loin des miens.

— Vous êtes libre de ne point le faire. Je n'userai d'aucun de mes droits pour vous contraindre à me suivre.

— Vous êtes donc décidé à partir d'ici ?

— Irrévocablement.

— Mais pourquoi ?

— Parce que j'y suis à peine plus conside'ré qu'un domestique et moins qu'un parent pauvre. On me loge, on me nourrit, et je marche avec la suite. Moyennant que je me montre très docile et très déférent, on me permet, de temps en temps, de rencontrer ma femme. Eh bien ! 11 faut que cela cesse. Votre fortune, sous laquelle je suis opprimé, je la rejette, je la maudis. Je voudrais qu'un cataclysme financier vous ruinât, du jour au lendemain, jusqu'à ne vous laisser que les yeux pour pleurer. Je me chargerais de sécher vos larmes avec mes baisers. Et je vous aimerais tant que je vous ferais oublier vos désastres par la douceur de la vie que vous mèneriez près de moi. Il n'est pas utile d'être si riche pour être heureux, croyez-le, Suzy, et trop de richesse est un grand obstacle à bien des joies. Voulezvous essayer de la médiocrité avec votre mari ? Nous vivrons de ce que je gagnerai et ce sera le budget d'une petite bourgeoise, dont il faudra que vous vous contentiez. Mais je vous amènerai dans votre salon, si modeste soit-il, tout ce que les lettres et les arts comptent de célébrités. Les indépendants, que le luxe de vos réceptions n'a pu attirer, viendront boire une simple tasse de thé, quand ils sauront qu'en échange on ne leur demande que la fleur de leur talent ou de leur esprit, et qu'ils peuvent se présenter en veston ou en jaquette. Vous n'aurez plus d'équipages, mais vous pourrez prendre des fiacres et, quand on vous regardera dans la rue, ce ne sera pas pour la beauté de vos chevaux, mais

pour la grâce de votre figure. On ne dira plus de vous c'est la riche fille de M. Brandon, mais c'est la charmante madame Derstal. Je sais bien qu'en acceptant cette apparente diminution de votre état dans le monde, vous m'aurez fait, dans le présent, un sacrifice. Mais je vous en récompenserai, dans l'avenir, au centuple, en vous donnant à la fois la fortune et la renommée gagnées par mon travail. Ce n'est pas par des raisonnements qu'il faut que je vous entraîne, ma Suzy, c'est par des prières. Je vous en conjure, laissez-vous convaincre, ayez confiance en moi. Ne calculez pas, écoutez votre cœur, qui s'est toujours trouvé d'accord avec le mien. Souvenez-vous de nos tendresses et de nos baisers...

Il l'avait prise dans ses bras, en parlant ainsi, et l'échauffant de son ardeur, la pressant de ses caresses, il s'emparait d'elle, la reconquérait. Emue, tremblante, captivée par cette éloquence qu'elle trouvait bien séduisante, curieuse, peut-être aussi, des impressions de la vie nouvelle que Derstal lui avait dépeinte, Suzannah allait dire : oui, lorsque la porte de la chambre s'ouvrit et M™^ Brandon parut. Derrière elle, Harry, souriant d'un air inquiet, s'était glissé.

— Eh bien ! Suzy, que faites-vous? On vous cherche, dans toute la maison, pour vous coiffer...

D'un instinctif mouvement la jeune femme s'était séparée de son mari. Avec douleur Derstal constata tout l'ascendant que les Brandon exerçaient sur l'esprit de Suzannah. Brusquement tout l'avantage que lui avait donné son ardente supplication se trouvait perdu. Il dit :

— On n'a pas trouvé Suzy, parce qu'on l'a cherchée partout, excepté où elle devait être : auprès de son mari.

— C'est un rapprochement si nouveau et si édifiant, riposta mielleusement Harry, qu'on en est encore plus surpris que charmé. Mais puisque vous voila si bien ensemble, Suzy et vous, mon cher Olivier, venez donc assister à sa coiffure... Elle a un grand chapeau Gainsborough qui, sur ses cheveux poudrés, devra faire merveille. Du reste son costume Louis XVI est un pur chefd'œuvre. Je m'attends, à notre entrée, à une sensation prolongée.

— Grand bien vous fasse ! dit Derstal. Ce sont là des succès que je ne vous envie pas. Et je me dispenserai de les voir...

— Quoi ! Suzannah a échoué dans sa tentative? Vous nous tenez rigueur?

— Ah ! c'était donc concerté entre vous, cette petite manœuvre ? C'est à vous que je dois d'avoir trouvé ici le domino mauve ?

— Me le reprochez-vous ? Ce serait ingrat de votre part.

— Je sais ce que je vous dois, répliqua Uerstal avec amertume. Mais je renonce à augmenter ma dette. J'informais à l'instant votre sœur de ma résolution. Je pars de cette maison et je souhaite que ma femme m'accompagne.

— Suzy ! s'écria, avec stupeur, M"^^ Brandon. Y songez-vous? Elle regarda sa fille et son gendre, et, rouge de surprise et d'indignation : Ma fille sortir d'ici, et pour aller où ?

— Là OÙ il conviendra à son mari d'habiter..., répondit Harry. C'est le texte même de la loi, ma chère mère.

— La loi î protesta M™^ Brandon. Olivier en viendrait-il à de si horribles procédés vis-à-vis de nous?

— Ne le craignez pas, dit Derstal. Je n'ai point envie de recourir au commissaire de police... Ma femme me suivra de bon gré, ou ne me suivra pas !

— Mais qu'est-ce que cela signifie ? D'où vous viennent de pareilles résolutions? Qui pouvait les faire prévoir?

— Je renonce à vous l'expliquer, Madame, dit Derstal, si vous ne le comprenez pas.

— Mais quels mauvais procédés a-t-on eus pour vous?

— Aucun. Je suis logé, nourri, blanchi, le tout supérieurement. La cage où je vis est dorée. Mais il est des oiseaux qui ne chantent qu'en liberté.

— Monsieur, il fallait nous le dire plus tôt, nous ne vous aurions pas donné notre fille, répartit M™^ Brandon, en qui l'orgueil de la race, l'omnipotence de la richesse et l'amour maternel se combinèrent brusquement pour la jeter hors de sa placidité coutumière. Nous avez-vous donc trompés ?

— Non, Madame, c'est moi qui me suis trompé. Et jamais je ne l'ai mieux compris qu'en ce moment.

Il se tourna vers sa femme et avec une grande douceur :

— Suzy, il faut vous décider.

-^ Ma mère, dit la jeune femme, je dois aller avec lui, c'est mon devoir.

— C'est un fou, que je vous défends de suivre, s'écria M""^ Brandon, donnant cours à son indignation. Il m'outrage par son épouvantable attitude ! Quoi ! 3Iéconnaître ainsi toutes nos bontés pour lui ! Qu'était-il, quand nous l'avons accueilli dans notre famille? Un pauvre compositeur sans le sou, à qui on s'accordait à prédire des succès pour l'avenir... Où sont ses succès? Il a manqué à tout ce qu'on espérait de lui ! Partout je suis accueillie, maintenant, par ces questions désobligeantes : Et votre gendre, il ne fait donc plus rien? Qu'attend-il pour nous donner un chef-d'œuvre? Et voilà qu'il déclare, à présent, qu'il est en cage et ne peut pas chanter ! Qu'il s'en aille donc nicher dans un arbre, et qu'il retrouve sa voix ! Alors nous verrons ce que nous aurons à faire ! Mais, en attendant, vous entendez, Suzy, au nom de votre père, qui est absent et dont je représente l'autorité, je vous interdis de me quitter ! Que dirais-je à Brandon, s'il arrivait demain et qu'il trouvât votre place vide dans sa maison ? Lui, dont la situation le met à même de tenir tête aux princes et aux rois, il se laisserait dominer par un petit jeune homme sans consistance, uniquement parce quil est son gendre? Pour traiter, de puissance à puissance, avec Brandon, il faut valoir trois cents millions de dollars ! Et de plus être un homme de première force ! Ma fille, votre mari n'est pas du tout cet homme-là ! Quand votre père sera ici, et je dois le prévenir par câblogramme, vous vous concerterez avec lui et vous agirez conformément à ses vues. Jusque-là, vous entendez, je vous ordonne de rester près de moi !

A cette explosion d'autocratie familiale et financière, qui transfigurait la passive M""" Brandon, Derstal opposa la froideur la plus dédaigneuse.

— Il ne s'agit pas d'argent, Madame, il s'agit de sentiment, et dans cet ordre d'idées, il n'est aucune autorité que je reconnaisse. Emmener votre fille, après les déclarations que je viens d'entendre, ce serait presque légitimer vos griefs contre moi. Mais rester, ce serait me mettre plus bas même que ne me place votre mépris. Nous voilà donc bien d'accord, si imprévu que cela soit. Je vous laisse avec votre orgueil, votre insensibilité et tous vos dollars. Comme vous l'avez dit : je ne suis qu'un pauvre compositeur, je n'emporte donc d'ici que ma musique.

Il prit dans le tiroir la partition de la Vé^iitienne . Suzy, bouleversée par la rapidité avec laquelle elle voyait la situation s'aggraver, s'élança vers son mari :

— Olivier, s'écria-t-elle, par pitié, un peu de patience et de modération...

— Suzy, dit Derstal avec tristesse, les paroles qui ont été prononcées sont ineffaçables. Que penseriez-vous de moi, si je les justifiais par ma soumission ?

— Je pars donc en même temps que vous ! s'écriat-elle avec désespoir.

— Non, c'est impossible, en ce moment. Réfléchissez, attendez. Je ne veux vous tenir que de votre volonté mûrie et affirmée. Mais non d'un élan généreux que vous pourriez regretter...

— Doutez-vous donc de moi ?

— Qui sait ? dit-il tristement.

— Ah ! Olivier ! Vous ne m'aimez pas ! A'ous n'aimez que votre art! cria Suzy. Je le soupçonnais. Vous m'en donnez la preuve. Vous l'avez dit quelquefois vousmême : Pour un artiste, il n'y a que la gloire qui compte ! Sans cette rivale nous aurions pu être heureux ! C'est à elle que vous me sacrifiez !

Derstal ému de cette protestation ardente, he'sita. Il allait peut-être faiblir, mais la voix ironique d'Harry murmura :

— Et c'est lâcher la proie pour l'ombre !

Une crispation amère durcit le visage de Derstal, il fit un geste de résolution, et sans un regard, sans un mot de plus, il sortit.

Il était huit heures, et, dans son cabinet, après dîner, Laviron corrigeait les épreuves d'un article, lorsque sa servante entra avec sa brusquerie coutumière et dit :

— Monsieur veut-il recevoir M. Derstal?

Le vieux critique leva la tête, et répéta, comme s'il n'en croyait pas ses oreilles :

— M. Derstal?

— Oui, Monsieur, il est là, dans l'antichambre, qui attend...

— Vous lui avez dit que j'étais chez moi ?

— Naturellement, puisque vous y êtes. D'ailleurs il aurait bien vu votre paletot et votre chapeau accrochés près de la porte d'entrée. . . Et on sait bien que vous n'en avez pas trente-six...

Laviron poussa un soupir, et avec une moue qui n'annonçait pas une réception cordiale, il dit :

— Amenez-le.

Rangeant ses papiers, il se leva, et alla s'asseoir près de la cheminée dans laquelle il parut s'occuper, avec beaucoup d'attention, à rassembler les tisons d'un feu

mourant. La porte s'ouvrant tout doucement ne le fit pas retourner, et quand la servante eut annoncé : « Eh bien ! voilà M. Derstal, Monsieur », il sel^orna à hocher la tête sans regarder le visiteur.

— ■ Asseyez-vous, M. Derstal, ditja femme, en avançant une chaise. Et elle sortit.

Alors Laviron se décida à parler et d'une voix glacée :

— Quelle raison vous amène chez moi. Monsieur? demanda-t-il.

— L'extrême désespoir où je suis, répondit simplement Derstal.

— Ah ! ah ! monsieur, grogna l'homme de lettres. Vos affaires n'auraient-elles pas marché aussi brillamment que vous l'aviez espéré ? La spéculation américaine ne rendrait-elle pas ce qu'elle promettait ? Votre trust artistique ferait-il fiasco ? Il y a de ces à-coups dans la vie de tous les spéculateurs ! Mais on se rattrape. Vous bâclerez un opéra de plus pour leCosniopolitan... Avec un peu de cake-walk et des valses chantées... Ce sera la grande vogue, devant un auditoire de nègres, ou même de singes ?

— Je ne ferai aucun opéra pour le Cosmopolitan, dit Derstal sans relever les sarcasmes du vieux maître, et j'ai jeté la partition de Léonora, dans le feu...

— Ah ! ah ! Vous avez donc retrouvé un peu de sens artistique. Monsieur ? fit Laviron, en coulant de côté un regard sur son ancien favori. Mais cela va vous coûter cher de manquer à tous vos engagements.

— Moins cher que de manquer à ma conscience.

— Bon ! ce sont de grands mots. 'Mais le beau-père

est là pour arranger les choses et vous faciliter vos caprices.

— M. Brandon n'arrangera rien et ne facilitera plus mes caprices. J'ai quitté sa maison.

— Et depuis quand? interrogea Laviron, en faisant pivoter sa chaise sur un pied et en regardant fixement Derstal.

— Depuis aujourd'hui.

— C'est bien neuf! Vous y retournerez. On ne boude pas une mangeoire d'or.

— Je n'y retournerai jamais, parce que j'ai mesuré le mépris que ces gens-là avaient pour moi, et que je ne veux pas le mériter.

Laviron ne répliqua pas. Il baissa le front, tenailla les tisons écroulés avec sa pincette et, au bout d'un instant :

— Tout ce que l'argent touche est immédiatement corrompu. Le lucre est un agent irrésistible de décomposition. L'amour, qui n'est pas désintéressé, devient hideux, et l'art, qui n'est pas exempt de vénalité, perd toute sa grandeur. La gloire, comme la passion, doit avoir la dureté et la blancheur du diamant. Je vous l'avais cependant bien dit, Derstal, et vous aviez paru me croire. 3Iais la jeunesse est facile aux entraînements et puis la tentatrice était belle et séduisante, et vous l'avez suivie dans la pernicieuse voie. Dès lors il n'y avait plus pour vous que deux solutions : ou vous laisser abâtardir par l'oisiveté et le luxe, ou vous révolter contre la diminution de votre individualité. L'une devait vous coûter la gloire. L'autre pouvait vous coûter

le bonheur. Vous me dites que vous êtes au désespoir. C'est donc que vous avez choisi.

— Oui, mon bon maître, dit Derstal d'une voix étouffée, et c'est le cœur plein d'amertume que je reviens à vous. En me voyant seul, dans la rue, sans appui, sans autre bagage que la partition incomplète de ma Vénitienne, je me suis senti si faible, si abandonné, que je n'ai eu qu'une pensée : aller frapper à votre porte. Je me suis souvenu des bontés paternelles que vous aviez eues pour moi, aussi de vos rigueurs si cruelles, et méritées hélas ! J'y ai puisé l'espoir d'une indulgence pour mes fautes et j'ai cru que si je venais pleurer près de vous, vous ne me repousseriez pas.

Des larmes coulèrent sur ses joues, silencieuses et amères. Il dédaigna de les essuyer, et sur le beau visage de Derstal, avec un attendrissement qu'il ne pouvait plus contenir, Laviron découvrit les traces des soucis endurés et des humiliations subies :

— Allons, mon'enfant, dit le vieux maître, retrouvant l'appellation caressante qu'il avait autrefois pour ce fils de sa pensée, dis-moi tout. Je veux t'entendre maintenant, parce que je suis sûr que tu es sincère. Ah ! j'ai bien cru un moment que tu étais perdu pour l'art, pour moi, pour tous et que je m'étais trompé sur ton compte. Mais je vois que ceux pour qui tu nous avais délaissés, t'ont fait manger un pain bien amer. Bénis soient-ils, pour t'avoir, par leurs mauvais traitements, rendus à ta véritable destinée. Une opération chirurgicale qui sauve le malade, si terrible soit-elle, n'est

LE CHEMIN DE LA GLOIRE 28i

jamais à regretter. Tu guériras, mon enfant... Et je t'y aiderai.

Alors avec une franchise complète Derstal fit au vieux critique le tableau de sa vie dans la riche maison Brandon, il lui expliqua les causes de son désenchantement et lui avoua ses faiblesses et ses complaisances. L'incompatibilité absolue s'avéra entre les goûts, les tendances, les nécessités de la carrière de l'artiste, et les habitudes, les préférences, les désirs de ces étrangers, campés dans la société, comme à l'hôtel, et tranchant toutes les questions par ces seuls mots : je paye! Il apparut à Laviron que le naïf Derstal, rossignol agreste, enfermé avec ces brillants et orgueilleux aras, dans une riche volière, avait été pris de la nostalgie de ses paisibles bosquets, et s'était senti devenir muet parmi tant de cris discordants.

— Ces Américains, mon ami, dit-il, ont des tempéraments absolument opposés aux nôtres. Ce sont des gens nouveaux, qui viennent d'un pays tout neuf, et qui se trouvent, soudain, en contact avec une race très ancienne, dans un monde très vieux et très raffiné. Ils nous produisent l'effet que nous devons nous-mêmes produire aux Chinois, quand nous nous installons chez eux, avec nos habitudes et nos inventions modernes. Tout est choc, tout est surprise, tout est froissement. Matériellement, le désaccord entre eux et vous devait se produire, parce qu'ils sont affairés, bruyants, hâtifs, tumultueux, là où vous êtes réfléchi, calme, et posé. Mais intellectuellement, l'antagonisme devait être terrible ! Il n'est pas une de vos idées, au point de vue

esthétique, qui pouvait être partagée par les gens au milieu desquels vous viviez. Un naufragé, aux mains des naturels des Iles de la Sonde, ne doit pas être plus dépaysé que vous dans la famille Brandon. Assurément vos parents n'avaient point de mauvais desseins vis-à-vis de vous, mais il leur était impossible de réaliser leurs bonnes intentions, et ils en eurent, à votre égard. C'était une question de race, d'éducation. Et pas plus que le feu et l'eau vous ne deviez faire bon ménage ensemble. La jeune femme vous aimait pourtant?...

— Elle m'aime, dit Derstal.

— Avez-vous essayé de l'arracher à son milieu ? Car enfin vous avez des droits sur elle, vous êtes son mari, après tout !

— Elle était prête à me suivre, malgré la résistance des siens. C'est moi qui l'en ai empêchée^ J'aurais eu l'air, en l'emmenant, d'essayer un chantage misérable... Cela m'a soulevé le cœur.

— Si elle vient vous retrouver, cependant?... Vous ne la repousserez pas ?

Une rougeur monta au front de Derstal :

— J'ai songé qu'elle pourrait, en effet, accourir vers moi. Ce serait mon triomphe! Mais me conseillez-vous de l'accepter ?

— Sans aucun doute. Mon fils, si cette jeune femme est assez noble de cœur et d'esprit pour préférer votre amour et la gloire, au luxe ridicule de sa famille, vous seriez fou de ne pas vous prêter à sa tentative. Vous êtes parti, vous avez repris votre indépendance. Si elle

veut la partager ainsi que votre pauvreté, de quel droit l'en empêcheriez-vous ?

— Ah ! nous disons des folies, s'écria Derstal avec abattement. Elle ne viendra pas. Le luxe a des chaîne? puissantes qu'elle n'aura pas la force de briser.

— Et vous, dit Laviron, en regardant profondément Derstal, aurez- vous la force de persister dans votre résolution ?

— Oui, mon bon maître, et je n'aurai guère de mérite. Car, dans les conditions oij je vivais, je n'avais plus qu'à choisir entre la fuite et le suicide.

— Pauvre enfant, as-tu donc tant souffert?

— Imaginez un malheureux qui sent son cerveau s'émietter, chaque jour, qui perd la notion de lui-même, qui se cherche et ne se retrouve plus. Voilà quelle a été ma vie. Je devenais fou d'énervement et d'inquiétude. Et c'est quand j'ai senti qu'entre la mort de ma pensée et ma vie coutumière, il fallait rapidement choisir, que j'ai pris le parti de m'affranchir.

— Et que comptez-vous faire, Derstal, de votre liberté? demanda Laviron.

— Travailler, jusqu'à ce que la Vénitienne soit finie. C'est l'affaire de deux mois.

— Et comment vivrez-vous, pendant ce temps-là? Je ne suis pas riche, mais ma bourse est à votre disposition...

Le jeune homme rougit et hochant la tête :

— Je n'aurai besoin de rien... Depuis un an, mes droits s'accumulent sans que je les aie touchés... J'ai sans doute plus d'argent à ma disposition, qu'il ne

m'en faudra... Je compte aller coucher, ce soir, chez Pinchart et, demain, m'installer tout près de Paris, dans un coin solitaire, où je pourrai rêver, écrire, dans le silence et le recueillement... Je ne donnerai mon adresse qu'à vous et à mon éditeur, afin d'être à l'abri des importunités...

Laviron approuva du geste, puis regardant le compositeur de ses yeux sagaces :

— Et c'est tout? Vous ne verrez personne d'autre?

Il y eut un silence. Puis Derstal, dit d'une voix tremblante :

— C'est d'Eve Brillant, que vous voulez parler, n'estce pas ?

— Oui, c'est d'Eve Brillant...

— Après mon brusque départ de la maison Brandon, si je revoyais Eve, je permettrais à ma femme et à ses parents d'assigner à ma résolution des motifs qui la dénatureraient complètement. Je ne puis que vivre dans la solitude, sous peine de passer pour un malhonnête homme,

— C'est bien! Je vous approuve. Allez donc, mon cher enfant, et bon courage !

Le lendemain, Derstal accompagné de Pinchart se rendait à Saint-Cloud et louait un petit pavillon meublé, entouré d'un assez joli jardin, enclavé dans le parc Pozzo di Borgo. Des fenêtres, la vue s'étendait sur la Seine, le bois de Boulogne et Paris. Un jardinier et sa femme logeaient dans les communs et se chargeaient du service de Derstal. Pinchart devait faire envoyer un piano à son ami, et le compositeur, le soir-même,

couchait dans son nouveau logis. Depuis vingt-quatre heures il avait quitté l'hôtel de la place des Etats- Unis, et il lui semblait que deux ans s'étaient écoulés. Il avait eu la surprise agréable de trouver une assez grosse somme de droits d'auteur, chez son agent. Avec beaucoup d'empressement son éditeur s'était mis à sa disposition. Il se voyait maître de vivre à son gré, sans gêne et sans inquiétude. Son esprit raffermi, retrouvait de l'élan, et le désir du travail s'imposait de nouveau à lui.

Après une nuit paisible, il se leva de bonne heure et sortit dans son jardin. L'air était vif, le soleil d'avril faisait éclater les bourgeons au bout des branches. Les arbres fruitiers étaient roses et blancs de leurs fleurs fraîches écloses. Derstal respira avec délices les acres senteurs de la terre chauffée par le renouveau. Il descendit lentement, par une ruelle, jusqu'au chemin de fer, et de là gagna la berge de la Seine, il marcha devant lui, suivant sa pensée, jusqu'à Suresnes. Là il s'arrêta, déjeuna dans une guinguette 011 fréquentaient les déchargeurs de bateaux et les routiers, et s'attarda à regarder le passage des mouches sur le fleuve, à écouter le sifflement de leurs machines.

Il était quatre heures quand il rentra à Saint-Gloud. Le piano promis par Pinchart venait d'arriver. Derstal se mit au travail, et d'un trait, ébaucha le finale de son troisième acte qu'il tournait et retournait dans sa tête depuis le matin. Il dîna, se coucha à neuf heures, et dormit sans rêves. Il était à la besogne, le lendemain

matin, quant la jardinière, qui lui faisait son ménage entra brusquement en disant ;

— Monsieur, il y a là quelqu'un qui vous demande... Etonné, Derstal sortit et dans le jardin, devant le perron, aperçut son beau-frère Harry qui attendait.

— Bonjour, mon cher Olivier, dit le jeune Américain, avec flegme, en montant les marches. C'est très gentil, chez vous... Un peu frais... Mais voici le printemps... Vous êtes étonné de me voir ? Allons ! Vous pensiez bien que tout n'était pas terminé entre nous... Vous êtes le mari de ma sœur...

Derstal eut un ironique sourire. Il demanda :

— Comment avez-vous su que je m'étais retiré ici?

— Oh ! très facilement. Un grand homme ne se perd pas, à Paris, sans laisser de traces... Je vous ai fait réclamer par une agence... Dans les vingt-quatre heures, on nous a appris où vous étiez... Pour rechercher les honnêtes gens ces agences sont admirables, mais il paraît que, quand il s'agit de coquins, on n'en peut plus rien tirer...

Ils étaient entrés dans le salon qui servait de cabinet de travail à Derstal. Harry frappa un petit coup amical sur le piano :

— Voilà le traître ! C'est par lui qu'on a su où vous étiez. Un compositeur devait ne pas pouvoir se passer d'un piano. Et il n'y avait que deux maisons à choisir : Erard ou Pleyel ? En une; heure, par le facteur de ce piano, on a su que vous habitiez Saint-Cloud.

— Très ingénieux ! fit Derstal. Mais me ferez-vous la faveur de m'expliquer ce qui vous amène ?

— Ah ! Mon cher, voyons... Nous ne pouvons pas rester dans la situation où vous nous avez mis... Et vous le savez bien.

— En aucune façon je ne le sais, déclara le compositeur d'un ton glacé .

— Eh bien ! je vous l'apprends... Votre départ de la maison est un coup de tête... Vous avez dû réfléchir, depuis...

— J'ai réfléchi en effet, mais mes réflexions n'ont pas modifié mes intentions...

— Quoi ! Vous persistez à vivre à part ?

— Libre et pauvre, oui.

— Et votre femme?

— La place de ma femme est chez moi. Je la lui garde. Elle peut venir la prendre.

— Mais c'est de la folie !

— Si c'est pour discuter avec moi que vous êtes venu, il était inutile de vous déranger.

— Serez-vous donc irréductible ?

— Je n'ai pas le moyen de ne point l'être. Après les paroles prononcées, hier, par votre mère, je ne puis revenir sur ce que j'ai fait, sans me déshonorer...

— Ma mère s'est emportée ; elle le regrette.

— Elle a dit, dans un moment de franchise, ce qu'elle n'avait jamais cessé de penser. Votre sœur, votre famille, et vous-même, vous avez eu un caprice pour l'artiste que j'étais... Le caprice est passé... Que diable faire de cet artiste ? Un bibelot, qui a cessé de plaire et qui encombre, on en fait une vente. Mais un mari?. ..Et le voilà qui a des velléités de révolte, et qui quitte la mai-

son ! Comme il est très connu ne va-t-on pas s'emparer de l'incident? Et les journaux n'en feront-ils pas des gorges chaudes? Ces Brandon, qui s'étaient payé un grand homme ! Et le grand homme qui tourne a rien, qui ne donne pas le plus petit dividende d'amour-propre. N'y a-t-il pas là de quoi amuser la galerie? Mais non content de n'être daucun rapport, ne met-il pas le trouble dans la famille ! Qu'on aille le chercher, qu'il rentre, au moins!... S'il n'est pas profitable, qu'il ne soit pas nuisible ! Allons, Harry, prenez le train, courez à Saint-Gloud, et qu'on ne vous revoie pas l'un sans l'autre ! C'est bien cela, n'est-ce pas ?

— Ah! Olivier, fit le jeune Brandon. Quelle amertune vous montrez !

— Savez-vous ce que j'endure, depuis que je suis entré dans votre maison ? reprit Derstal avec force. Savez-vous que si la vie que je menais, et qui me conduisait à la perte totale de ma personnalité, s'était prolongée, dans le désespoir où cet anéantissement progressif me mettait, un jour on m'aurait trouvé, assis devant mon papier à musique, avec une balle dans la tête ? Je n'aurais pas survécu à la perte de mes facultés créatrices et j'étais en train de les perdre ? Vous avez cru me donner beaucoup, vous et les vôtres. Mais vous me donniez cent fois moins que je ne vous donnais moi-même... Des milliardaires comme Brandon?.. Un trust heureux en produit, chaque jour, dans votre pays où tout s'évalue et se paye... Mais moi, moi !...

Une flamme passa dans les yeux assombris de Ders-

tal. Il se dressa devant Harry, grave el fier, conscient de sa force, sûr de son génie retrouvé :

— Tenez, n'allons pas plus loin... Je jetterais dans la balance, qui sert à votre père pour son commerce, mon passé, et aussi mon avenir, et vous m'accuseriez d'être un monstre d'orgueil ! Mais rappelez-vous bien ceci : je suis rentré en possession de moi-même. Je sais ce que je vaux ! Et ce nest pas pour tout l'or des Brandon que je tournerai maintenant le dos au chemin que je dois parcourir ! Votre sœur m'a dit, et ce fut une de ses dernières paroles : Vous n'aimez vraiment que la gloire. Je crois qu'elle a eu raison. Cependant je l'aime sincèrement, elle aussi, et vous pouvez lui dire que je l'attends.

En cette minute, Harry, plus ému qu'il n'aurait voulu le paraître, eut la sensation que Derstal disait vrai, qu'il était redevenu le grand artiste qui les avait tous subjugués et que, marchant dans sa puissance et dans sa liberté, il s'était remis en route pour accomplir son admirable destinée. Une rage d'envie bouleversa le cerveau de l'esthète, il cria :

— 11 y a le divorce, Derstal, pour une femme abandonnée, et les affections anciennes, qui peuvent lui refaire une existence plus belle....

— Jim, n'est-ce-pas? répliqua rudement le compositeur, et les porcs de Cincinnati, et les usines de Chicago, et les caoutchoucs du Saint-Laurent, et tout le luxe, et toutes les coquetteries, et tous les flirts ? Voilà ce que vous réservez à celle qui fut, un instant, la compagne d'Olivier Derstal ? Donnez-lui donc le choix. Si elle hésite

seulement, elle prouvera qu'elle n'était pas digne du nom qu'elle portait, et dans mon cœur, le dernier regret qu'elle y aura laissé, s'éteindra pour toujours.

Il fit à son beau-frère, une hautaine inclination de tête, il ouvrit lui-même la porte, pour lui montrer qu'il était temps de sortir. Demeuré seul, il se mit devant son piano^ et Harry s'éloignant l'entendit qui travaillait. Jamais, à aucun moment de sa carrière, Derstal ne se sentit à ce point maître de sa pensée, sûr de son effort, et ne produisit avec autant d'abondance et de précision. Comme une source tarie qui s'est silencieusement et obscurément remplie, pendant les longs mois d'hiver, sous la neige, son inspiration coulait claire, savoureuse et puissante. Il sentait que ce qu'il écrivait était excellent, et sans vanité, avec une clairvoyance presque divinatrice, il se rendait compte de l'effet, comme s'il avait été à la fois l'auteur et le public. Les motifs jaillissaient dans son esprit. 11 les notait, sans aucun emportement, sans aucune fièvre. Il écrivait avec une lucidité raisonnée, qui ne laissait point de place à l'erreur. Les fils de sa pensée se croisaient, s'enchevêtraient, constituant le tissu splendide de son œuvre. Et, dans cette reprise de possession, qui eût dû l'enivrer, il se sentait triste. Une amertume profonde était en lui, de comprendre que cette floraison intellectuelle naissait de sa souffrance, et que le malheur était le terreau dans lequel avaient germé les fleurs de son génie.

Le troisième jour, ayant besoin d'un renseignement il se rendit à Paris, chez son collaborateur Labarre. Il sortait de chez le célèbre «iii^y^x dramatique et, sans s'attar-

der à flâner dans Paris, il regagnait la gare Saint- Lazare, lorsque, rue Caumartin, au coin des magasins du Printemps, il croisa un coupe dont le cheval fringant s'impatientait aux lenteurs d'un embarras de voitures. Une exclamation attira son attention, il leva les yeux, et, dans l'encadrement delà portière, il reconnut Suzannah. La jeune femme très pâle lui fit signe de l'attendre. En même temps elle ordonnait à son cocher d'arrêter. Elle se jeta presque à bas du coupé tant elle mit de vivacité à descendre. Derstal, planté au bord du trottoir, la reçut dans ses bras.

L'imprévu de la rencontre, la spontanéité de la manifestation, l'ardeur du mouvement firent plus que la meilleure explication . En un instant les deux époux étaient la main dans la main. Ils regardèrent autour d'eux, sans parler, aperçurent Saint-Louis-d'Antin, et, d'un commun accord, ne pouvant pas causer dans la rue, et ayant besoin de se trouver seuls, en face l'un de l'autre, pour échanger leurs impressions, ils gravirent les marches de l'église, entrèrent dans la nef. Avisant une chapelle obscure, déserte, ils s'}^ assirent côte à côte, très émus, pénétrés par la gravité du lieu, troublés par l'importance de ce qu'ils avaient à se dire. Ce fut Suzy, avec sa netteté native, qui parla la première.

— Vous m'avez donc abandonnée, Olivier, et si le hasard, aujourd'hui, ne nous avait pas mis en présence, nous ne nous serions donc pas revus? Et vous acceptiez cette séparation, sans faire le moindre effort pour y mettre un terme? M'aimiez-vous donc si peu? Avouez que je n'ai pas eu beaucoup d'amour-propre de m'être

jetée ainsi, à l'instant, à votre tête. Car si je n'étais pas descendue de ma voiture, qui sait si vous ne m'auriez pas laissée passer en laissant tomber seulement sur moi un coup d'œil indifférent? Convenez aussi que j'ai bien peu de rancune pour vous parler aussi doucement, après ce que mon frère nous a rapporté de son entrevue avec vous ?

— Chère Suzy, je suis convaincu que si je n'avais jamais eu affaire qu'à vous, notre bon accord n'aurait point été troublé. . .

— Oh ! Allez-vous me dire du mal de ce pauvre Harry, qui est aussi malheureux que moi-même de ce qui est arrivé... Vous avez dénaturé ses intentions, Olivier... 11 a toujours eu, pous vous, autant d'admiration que d'affection.

— Tout juste, autant! dit Derstal avec un sourire. C'est parfaitement vrai !

— Ah! toujours votre ironie française! Pensez-vous qu'il vous haïsse et qu'il vous méprise?

— Il ne m'a pas laissé le droit d'en douter.

— Mon frère?

— Oui, Suzannah, votre frère, Harry, le triomphateur d'Atala, lui-même.

— Quelle amertume!

— N'en croyez rien. Je n'ai aucun ressentiment contre ce garçon. Il n'en vaut pas la peine. Mais je veux le ménager à cause de vous et je ne vous dirai pas ce que j'en pense. Parlons de nous, Suzy, c'est le seul moyen que nous ayons de ne pas nous déchirer trop cruellement le cœur. Car je sais que vous étiez sincère

comme je l'étais moi-même, et je vous ai aimée tendrement...

— Vous m'avez aimée... C'est le passé, Olivier... Ne m'aimez-vous donc plus?

— Suzy, m'en laissez-vous le droit? Ou bien n'êtesvous qu'une coquette qui veut inspirer l'amour, pour faire souffrir celui qui l'aime? Je vous ai aimée, et c'est un doux souvenir de ma vie. Mais si j'étais assez fou pour vous aimer, maintenant que vous êtes loin de moi. à quelles douleurs serais-je voué?

— ' Oh! Vous ne m'aimez plus ! gémit Suzannah. Ils ont raison, autour de moi, quand ils me le disent. Si vous m'aimiez, il n'est pas d'obstacle que vous trouveriez infranchissable pour venir me rejoindre. Vous raisonnez vos actes froidement. Vous dites : je ferai ou je ne ferai pas ceci. Ce n'est plus de l'amour, Olivier. L'amour que vous avez ou pour moi, si vous en avez eu jamais, est mort et c'est pour cela que vous êtes parti. J'avais une rivale trop puissante dans votre cœur, et cette rivale, la passion qui vous tient et vous conduit souverainement, c'est la musique. Vous ne songiez plus qu'à elle, je le voyais bien, vous me trahissiez pour elle. Et il a suffi que vous ayez à choisir entre nous deux pour que je sois délaissée.

— Et pourquoi ai-je eu à choisir? Pourquoi, elle et vous, ne vous êtes-vous pas si bien liées, l'une à l'autre, que je n'aie plus été capable de vous séparer dans ma pensée ? Si toutes mes idées, si tous mes rêves vous avaient eue pour confidente, comment aurais-je pu m'éloigner de vous? Mon inspiration aurait dû naître

de vous, Suzannah, j'aurais dû la puiser dans vos yeux, dans votre sourire. Les héroïnes, que mon inspiration caressait, auraient dû s'incarner en vous, et se pencher vers moi, pour me parler avec votre voix. Je vous aurais chantée, alors, comme Béatrice et Léonore, mon œuvre eût été votre évocation musicale et amoureuse. Vous auriez régné en moi et par moi. C'était ce que je désirais de vous, Suzannah, ce que j'ai essayé de vous faire comprendre. Mais vous ne m'avez pas entendu, vous étiez emportée par le courant de vos plaisirs, et l'élégance, la coquetterie, la joie frivole occupaient tous vos instants. Vous m'avez promptement trouvé un peu ridicule, car je n'avais ni assurance, ni prétention, ni désinvolture. Je passais, ennuyé et morne dans les salons, où les brillants hommes de loisir déployaient toutes les grâces et conquéraient tous les suffrages. Ce pauvre diable de Derstal, comparé à tous les vicomtes et tous les marquis qui papillonnent, coquettent et babillent, ne pouvait avoir grande mine. Cet artiste, parmi tous ces s^i2,neurs, était déplacé. Vous en (Hes arrivée, peu à peu, à me compter pour rien. J'étais devenu un figurant de salon, une utilité mondaine. On me faisait accompagner les belles madames sans voix, sans goût, sans rythme et sans mesure, qui massacrent la musique des maîtres, aux applaudissements d'une galerie d'imbéciles. On était à la veille de me demander de tourner la manivelle du piano mécanique, pour donner à danser aux petites grues qui bostonnent à contre-temps. Et tout cela, Suzannah, se passait sous vos yeux, sans que vous eussiez

l'air de vous en apercevoir. Vous approuviez presque qu'on m'humiliât, et qu'on fit de l'homme dont vous portez le nom, un comparse sans importance. Pas une fois vous ne vous êtes re'voltée. Vous continuiez à sourire, à avoir l'œil limpide, et vous chantiez, vous auriez dansé avec les autres. Voyez-vous, il était temps de rompre ma chaîne et de m'en aller. Vous auriez fini par me mépriser, et à force de voir votre mère, votre frère, vos amis, me traiter comme un domestique dans leur maison et dans la votre, vous vous seriez dit : puisqu'il accepte ce traitement, c'est qu'il le mérite. Voilà pourquoi je suis parti. Suzy, c'est parce que je vous aimais, que je souffrais de vous voir cesser de m'aimer et que je ne voulais pas vous laisser de moi un souvenir misérable.

Suzannah resta un moment silencieuse. Un pli barrait son front blanc. Elle laissa errer son regard autour de la chapelle et, dans les ténèbres envahissantes, car le jour tombait, elle vit au-dessus de l'autel un tableau qui représentait Madeleine aux pieds du Christ. De ses blonds cheveux, la pécheresse essuyait les pieds du maître divin,, et prosternée, arrachant ses somptueux ornements et ses riches bijoux, elle faisait vœu de se consacrer à lui, dans la pauvreté et dans la prière. Il sembla à la jeune femme que Madeleine avait ses traits et que ce renoncement qu'elle faisait, pour l'amour du Sauveur, lui était conseillé à elle-même par la mystérieuse destinée. Elle tourna vers Derstal un visage ému et lui prenant la main :

— Est-il trop tard pour réparer ces fautes et pour

reprendre la place que je n'ai pas su me faire auprès de vous?

— Caprice d'une heure, Suzannah, dit Derstal avec un mélancolique sourire. Résolution charmante, mais qui ne durera pas!

— Pourquoi?

— Parce que je crois, de la meilleure foi du monde, que vous êtes incapable, même au prix des plus grands efforts, d'accepter la vie telle qu'il faudrait la supporter près de moi. Vous êtes un petit oiseau de volière, Suzy, l'immensité des grands bois libres vous ferait peur et vous succomberiez à la tristesse.

— Me jugez-vous si vaine? répondit la jeune femme on rougissant. Et si je voulais en tenter l'épreuve?

— Votre place est prête chez moi, Suzannah, dit Derstal. Je l'ai déclaré à votre frère. Vous y pouvez venir, quand vous voudrez. Vous en pourrez partir de même. Vous avez demandé à tenter l'épreuve. Va donc pour la tentative. Il ne sera pas dit que je vous aurai empêchée de remplir votre devoir, et de rejeter les futilités de votre existence pour accepter les graves préoccupations de la mienne.

— C'est bien : j'accepte.

— Quand viendrez-vous ?

— Tout de suite.

— Sitôt, Suzy?

— Regrettez-vous déjà votre résolution?

— Votre promptitude m'effraye. Un tel projet demande à être réfléchi. Que dira-t-on, chez vous, si vous ne rentrez pas ce soir ?

— Je donnerai un mot à mon cocher, pour demander ma femme de chambre et mes vêtements... Oh! ne me refusez pas, ou je croirai que vous ne me prenez pas au sérieux et ce sera une cruelle offense !

Ils étaient seuls dans la chapelle sombre, tout se taisait, et les lumières du maître autel tremblaient dans l'obscurité. Suzy se pencha vers Derstal, posa sa tête sur son épaule, et avec un long soupir, elle lui murmura à l'oreille : Je t'aime. Emu, frémissant, il se retourna, et leurs lèvres se joignirent.

En arrivant à Saint-Cloud, tout fut pour Suzy un sujet d'étonnement et de joie. La petitesse de la maison, la simplicité des chambres, la fraîcheur verdoyante du jardin, la vue, surtout, merveilleuse, sur Paris, éclairé par un clair de lune, la charmèrent. C'était si nouveau, si imprévu, cette installation sommaire, dans cette villa où, le matin, elle ne se doutait pas qu'elle coucherait le soir. La surprise de la jardinière quand Derstal lui commanda de mettre deux couverts pour le dîner, l'air un peu scandalisé de la brave paysanne, qui donnait à penser qu'elle prenait Suzannah pour une maîtresse, venant passer une soirée pour repartir le lendemain, tout cela amusa la jeune femme.

Elle inaugura son règne, en changeant les meubles de place, dans la chambre à coucher. Son appétit dévora le frugal repas préparé pour Derstal, et le dessert mangé, elle mit un manteau et entraîna son mari sur la route pour prendre l'air. Ils se promenèrent solitairement, au bras l'un de l'autre, plus unis qu'ils

n'avaient jamais été, libres et insouciants, marchant dans la nuit claire. Vers neuf heures, las, ils rentrèrent. La maison était éclairée, le feu flambait dans la cheminée de la chambre. Suz}-, n'ayant aucun vêtement de rechange, revêtit une large robe brune que Derstal mettait le matin pour travailler. Et si gentille, si fraîche, si brillante, avec sa peau blanche et ses cheveux noirs que promptement son mari l'attira vers lui, l'assit sur ses genoux, et commença à la décoiffer, avec tant d'ardeur, que soudain la jeune femme s'écria :

— Oh ! si maman nous voj'ait !

Ce fut le seul propos par lequel elle manifesta qu'elle se rappelait avoir une famille, et il venait si comiquement que Derstal n'eût pas le droit de le prendre en mauvaise part. Le lendemain, vers onze heures, comme Suzy s'habillait paresseusem^t dans la grande chambre qui servait de cabinet de toilette, et constatait avec un peu de mélancolie qu'il allait lui falloir remettre ses vêtements de la veille, un breack chargé de malles, s'arrêta à la porte du jardin, et une femme de chambre et un domestique en descendirent. C'était la maison Brandon qui faisait irruption dans le ménage Derstal. Le compositeur qui travaillait, abandonna son cabinet pour assister à l'emménagement des colis destinés à sa femme. Le transport accompli, il engagea le domestique à reprendre le chemin de Paris, ce dont il parut très satisfait, et garda seulement la femme de chambre.

C'était une parisienne délurée et active, qui avait vécu déjà en Amérique avec ses maîtres, et méprisait autant les Brandon qu'elle s'intéressait à Derstal. Sentimentale

et blagueuse^ folle de théâtre et de'voratrice de romans, elle savait faire la différence entre des nababs comme les Brandon et un pauvre artiste comme le « mari de madame ». Elle n'hésitait pas à dire à l'office : « Vos sacs à millions, ce n'est rien du tout ! Je les sers, parce qu'ils m'ont donné deux cent cinquante francs par mois, pour les suivre dans leur sale Amérique. Mais j'aimerais mieux rester auprès de M. Derstal, pour quarante francs, parce que c'est un homme qui sait vous parler et qui, lorsqu'il vous regarde, n'a pas l'air de vous mépriser comme si on était des nègres ! Ils le mécanisent, vos Brandon. Ils ont bien tort, car il vaut plus qu'eux. »

M"^ Julie était donc, par grand hasard, l'alliée la plus sûre que pût placer Derstal auprès de sa femme. Et il était loin de s'en douter. Il avait, dès le premier jour, prévenu Laviron et Pinchart de l'événement qui bouleversait si heureusement sa vie, et les avait priés de venir le voir, le plus tôt possible. Il jugeait indispensable de rompre la monotonie de l'existence qu'allait mener Suzy à Saint-Gloud. Il se défiait des résolutions de la jeune femme, il trouvait prudent de mettre un peu de diversité dans les soirées qu'elle et lui étaient destinés à passer à la campagne.

Le surlendemain, Laviron s'était présenté, vers quatre heures à la villa, et ses courtoises manières, sa grâce aimable qui sentait l'ancien régime, avaient plu infiniment à Suzannah. Il s'était mis en frais pour la jeune femme, et le charme de sa conversation, nourrie de faits, brillante d'aperçus ingénieux, avait séduit la fruste et

ignorante yankee. Le hasard d'une discussion sur Gluck avait amené Laviron à retracer la querelle des Gluckistes et des Piccinistes, et Tintervention de Marie- Antoinette, les intrigues de la cour, la faveur des Polignac, les relations allemandes de la Reine, avaient suivi, expose'es avec un intérêt si soutenu que Suzannah ne s'était pas rendu compte de la fuite des heures. Pour appuyer les démonstrations du vieux critique, Olivier s'était mis au piano, et avait, de sa belle voix, chanté des passages d'Iphigénie. Laviron avait fait le commentaire deJa musique, démontré la puissante simplicité et la sincérité dramatique de la déclamation. Onze heures sonnaient quand le critique s'était écrié :

— Eh î ^lais, et mon train î II ne faut pas que je rentre trop tard à Paris!

Derstal et Suzannah, l'avaient reconduit jusqu'à la gare, et étaient revenus, par une nuit transparente, serrés l'un contre l'autre, sans prononcer une parole, impressionnés par le silence et la clarté des cieux. Suzy pensait, non sans un peu d'étonnement à la différence des satisfactions qu'elle avait éprouvées si simplement, dans cette soirée passée à trois, au coin du feu, avec celles bruyantes, factices, auxquelles elle se plaisait, la semaine précédente. Et prise de honte, elle se rendait compte du tort qu'elle s'était fait, en délaissant Derstal pour ses flirteurs habituels. Le sérieux de l'existence lui apparaissait, en un instant, tout nouveau et si différent de ce qu'elle avait connu jusque-là, qu'il lui eût été impossible de soupçonner tout ce qu'il recelait de charme.

Adiré le vrai, en Amérique, rien de pareil n'existait. Cet intérieur d'artiste, grave et enjoué à la fois, silencieux et plein de pensée, paisible et brillant, en même temps, par l'immobilité physique et par l'activité intellectuelle, était une véritable spécialité d'Europe. Il pouvait se rencontrer en Allemagne, en Angleterre, pays de culture littéraire et musicale raffinée. 3Iais la tumultueuse Amérique, avec sa tendance à vivre hors de chez elle, en garni, à l'hôtel, battant le pavé, courant les tramways et les chemins de fer, mangeant au bar, et se reposant au club, ne pouvait pas s'attarder dans sa course aux affaires et à la fortune, pour jouir des satisfactions délicates d'une existence exclusivement consacrée à l'art. Il y avait une telle opposition entre la façon dont elle avait vu comprendre et mener la vie, jusqu'ici, par ses compatriotes, ses amis, ses parents et celle adoptée par Derstal, ses amis et ses confrères, qu'elle expliquait toutes les méprises. Un être vivant et actif auquel brusquement on aurait cassé les jambes, et qui se serait trouvé contraint à vivre couché et immobile, n'aurait pas eu à supporter un changement plus complet que celui auquel Suzannah s'était soumise. Et elle y prenait du plaisir. C'était nouveau, charmant, imprévu, et assaisonné d'amour. A vingt-deux ans, en fallait-il plus pour donner l'apparence du bonheur parfait à l'existence de la jeune femme chez son mari. Elle resta plus de quinze jours, sans aller à Paris, ne donnant de ses nouvelles à sa mère que par de courts billets qu'elle jetait à la boîte du chemin de fer, en se promenant. Derstal lui insinuait en riant :

— Suzy, le train va passer. Si le cœur vous en dit, prenez un billet et allez faire un tour chez vos amis. Je ne voudrais pas qu'on m'accusât de vous séquestrer... Que doit-on penser, dans votre monde, d'une disparition si prolongée?

— Qu'on en pense ce qu'on voudra. Je me plais ici. Je m'acclimate peu à peu. Je prends vos habitudes, vos goûts, vos façons de comprendre et de voir. Elles sont si distantes des miennes. Ou, pour mieux dire, je n'avais aucune idée de rien, et je fais soudainement mon éducation près de vous. Je n'ai jamais regardé attentivement ni un tableau, ni une statue, ni étudié une partition, ni médité sur un livre. Et quand j'écoute Pinchart parler musique avec vous, ou que M. Laviron s'échauffe, à propos d'une belle œuvre ancienne, et, décrit les trésors des musées d'Amsterdam et de Florence, alors je m'aperçois que je suis aussi ignorante que les petites Pawnies qui courent pieds nus sur les bords de la Delaware. Mon père est ainsi, Jim est de même, et ce sont de remarquables hommes d'affaires. Mon frère Harry, qui a des goûts artistes et qui se rapproche de vous, est méprisé par eux, et considéré comme une non-valeur. Il y a donc un antagonisme de pensée entre les gens de mon pays et ceux du vôtre.

— Jeune peuple, et vieilles nations, Suzy. Nous sommes' des raffinés, qui avons hérité de nos pères, la culture des siècles. Pensez donc que, depuis deux mille ans, l'Europe, sous l'influence des Grecs, des Romains, et des grands artistes du moyen âge et de la Renaissance, est un terrain d'art ensemencé par le génie. Patience,

ma chérie. Votre Amérique se civilise à vue d'oeil, elle va même un peu vite. Dans son ardeur à se métamorphoser, elle ne choisit pas assez, et donne dans le mauvais goût, le clinquant. EUeveutsurtout être brillante, tout de suite, sans laisser le temps faire son œuvre indispensable. De sorte qu'elle emporte, à coups de dollars toutes les richesses artistiques, vraies ou fausses, que l'on trouve chez nos marchands. C'est pour répondre à ces exigences qu'un opéra m'avait été commandé pour New- York. L'opéra n'aurait pas été bon, et dans le déballage d'objets d'art, qui encombre les Etats-Unis, il y a bien de la pacotille. Tout cela se tassera. Vos compatriotes feront leur éducation, comme vous faites la vôtre, chère enfant. Mais il leur en coûtera quelque chose. Tandis que vous, le plaisir d'entendre Laviron causer, d'écouter Pinchart faire de la musique, et de voir Labarre tirer des feux d'artifices d'esprit, sera le seul et doux effort que vous aurez à consentir. Mais il faut bien vous persuader que vous êtes libre, Suzy, et que vous ne me causerez aucun déplaisir, en passant une journée à Paris, ne fût-ce que pour aller chez votre modiste.

— Non! Pas encore. Je suis contente près de vous. Je n'éprouve pas le besoin de voir d'autres figures que celles de vos amis. .

Et elle était sincère, en parlant ainsi. Cependant les Brandon, plongés dans un étonnement qui s'accroissait de jour en jour, avaient voulu se rendre un compte exact de ce qui se passait à Saint-Cloud. Et le valet de chambre qui avait accompagné M^'® Julie et apporté les

malles, avait été dépêché par Harry pour interroger la camériste. Celle-ci ne s'était pas fait prier pour parler :

— Mon vieux Saturnin, vous pouvez dire aux camarades que je me porte bien et que je ne m'ennuie pas du tout. Nous menons ici une vie charmante. Rien à faire et un air excellent. Madame remet, tous les matins, la robe qu'elle a quittée la veille, et la jardinière fait les bottines^ y compris les miennes. Je me remets le tempérament. A la fm de la saison, j'aurai rajeuni de dix ans. Il me semble que je redeviens petite fille, comme lorsque j'habitais rue Tholozé, au pied du Moulin de la Galette. Il vient ici des gens épatants, qui parlent mieux qu'au théâtre, et on joue de la musique qui vous retourne les sangs, comme si c'était des artistes de l'Opéra qui chantaient. L'autre soir, M. Labarre a lu la pièce qu'il destine au Vaudeville, et, parla portede la salle à manger qui était entr'ouverte, j'écoutais. Si je ne m'étais pas tenue à quatre, j'aurais applaudi ! Ah ! c'est un autre milieu que chez vos rastas de la place des Etats-Unis. Vous pouvez le leur dire, car je ne suis pas assez tourte pour ne pas deviner qu'on vous a envoyé ici en sondeur. Madame s'amuse, madame mange, dort, aime son mari. Et je crois que vous pouvez, pour le moment, en faire votre deuil.

— Pour le moment, c'est bon ! répliqua le valet. Nous verrons plus tard !

— Ah î Plus tard ! Si j'étais à la place de madame, ça serait comme maintenant, mais c'est une question de caractère. Ces Américains, c'est changeant. Ça a du sang d'émigrant dans les veines. Ils ont l'air heu-

rciix, tranquille, posé. Une saute de vent, et puis ils partent. Ils passent les mers, ils traversent les continents, en complet à carreaux, la pipe h la bouche, en buvant du wisky à la glace, tout le* long de la route. Rien ne dit que madame n'aura pas, un matin, quelque vertigo. Je le regretterai bien pour elle, et aussi pour moi, car, vrai, elle fera de la peine à son mari, et elle gâchera son affaire, à elle, de première ! Voila !

Le rapport de Saturnin, écouté par M™® Brandon et par Harry avec une stupeur qui les rendait muets, coïncida avec l'arrivée d'une lettre du chef de la famille, qui écrivait de Cincinnati en réponse au càblogramme envoyé, le lendemain du départ de Suz3\ Brandon accusait son gendre de détournement, de captation, et menaçait d'intervenir pour remettre les affaires en ordre. Dans la cervelle de ce milliardaire, habitué à la servilité humaine, la prétention de Derstal d'emmener sa femme hors de la maison familiale prenait des proportions d'insurrection. Partisan de toutes les libertés dans son pays, il se sentait enclin à toutes les oppressions dans les pays étrangers. Et il manifestait l'intention de faire ramener sa fille chez lui, dautorité, si c'était nécessaire. Il lui paraissait certain que Suzy n'avait pu obéir qu'à la plus dure contrainte, et il ordonnait qu'on lui prêtât un immédiat secours. « Payez ce qu'il faudra, afin que ma fille soit libre. Elle n'est pas venue au monde pour vivre, privée de tout, dans un ménage d'artiste. »

Son fils lui répondit que Suzannah ne manquait de rien, et paraissait fort satisfaite, et que c'était

de son plein gré qu'avait eu lieu son enlèvement. « Elle joue à la petite bourgeoise, en ce moment, elle se nourrit d'amour et d'eau claire. Une chaumière et son cœur. C'est tout à fait romanesque. Mais ce sera l'affaire d'une saison. Ne vous mettez pas à l'envers, pour un intermède qui n'aura fait que divertir ma sœur pendant quelques semaines. Voici que le mois de mai arrive. L'es grandes réunions vont commencer. Nous recevons des invitations tous les jours, et je les envoie soigneusement à Suzy, pour qu'elle soit au courant des plaisirs qu'elle dédaigne. Enfin, j'ai un projet personnel que je compte mettre à exécution très prochainement. Je serais bien surpris sil ne réussissait pas de la façon la plus complète. Je ne m'«xplique pas davantage. Vous en verrez les effets. Jim est toujours ici. Il s'ennuie. 3Iais il aime Suzy plus que jamais. Et si un bon divorce nous rend ma sœur, après cette fausse manœuvre matrimoniale, il sera heureux de l'épouser. Alors la famille Brandon, débarrassée de cet intrus, qui y a jeté le trouble, redeviendra unie et forte, comme elle doit être. » Le projet de Harry était des plus simples. Il avait su que Derstal était allé à lOpéra, pour s'entendre avec la direction sur l'époque à laquelle passerait la Vénitienne tant attendue. Une note dans lesjournaux avait annoncé l'accord conclu entre le compositeur et le théâtre. En même temps, il avait été question de la distribution de l'ouvrage, et un doute perfide avait été jeté sur la participation d'Eve Brillant à l'interprétation de l'œuvre nouvelle. « Le jeune maître obtiendra-t-il le concours de l'admirable créatrice &' Erin? Entre le succès de

cette œuvre et l'apparition de la Vénitienne, il a coulé beaucoup d'eau entre l'Europe et T Amérique. »

Harry, très habilement, s'était dit : Derstal a tout intérêt à apaiser les rancunes d'Eve Brillant. Il va, sans aucun doute, entamer, au moyen de ses amis, des négociations avec elle. Ces pourparlers finiront par une entrevue, pour signer la paix. Si je puis mettre Suzannah au courant de ce qui lui paraîtra facilement une réconciliation entre Derstal et la cantatrice, je porterai la division dans le ménage et alors une intervention hardie de notre part aura toutes les chances d'amener une brouille irrémédiable. Que nous fassions rentrer Suzjà la maison, et elle n'en sortira plus.

Les conjectures de l'esthète étaient exactes. A la suite de la note publiée dans le journal, Laviron et Pinchart avaient fait une démarche auprès d'Eve. Avec sa vaillance et sa franchise accoutumées, la chanteuse avait déclaré aux amis de Derstal qu'elle devait trop au compositeur pour s'arrêter à de misérables questions d'amour-propre . Elle leur avait rapporté l'explication qu'elle avait eue avec son ancien ami, le soir de la représentation d'Atala, dans la voiture où Derstal était monté auprès d'elle. Il n'y avait donc pas de traité de paix à signer entre eux. Séparés par les caprices de la vie, ils pouvaient encore être réunis par l'art. Et, en ce qui la concernait, elle était prête à braver les commentaires et à chanter la Vénitienne.

Derstal, informé des bonnes dispositions d'Eve, avait repris son travail avec plus dardeur. C'était le moment où son inspiration, sous l'influence de

la sécurité morale que lui donnait la présence de sa femme auprès de lui, sous la poussée d'orgueil d'avoir triomphé des Brandon, sétait manifestée avec le plus de puissance et d'éclat. Suivant son expression, il se sentait si maître de son œuvre qu'il lui semblait s"y promener de plain-pied^ comme dans un jardin. Son absorption fut si complète qu'il ne remarqua pas quelques inégalités dhumeur manifestées par Suzy, et à bon droit. La jeune femme avait ref;u de son frère, coup sur coup, deux, lettres où Derstal était accusé d'avoir fait à Paris deux voyages pour se rencontrer avec Eve Brillant. A l'appui de cette dénonciation était jointe une coupure de journal. « Hier à l'Opéra, lecture des deux derniers actes de la Vénitienne. Assistaient à ce régal artistique, avec les chefs de service, la grande artiste, future créatrice du rôle principal : Eve Brillant. »

La nouvelle était fausse. 11 n'y avait pas eu do lecture des deux derniers actes de la Vénitienne, qui n'étaient pas complètement achevés. C était Harry qui avait fait insérer la note dans le Courrier des Théâtres par un rédacteur bénévole. Mais Suzannah frappée n'avait pas réfléchi, n'avait pas contrôlé, n'avait surtout pas prévenu Derstal. Le doute, qui l'avait déjà, à différentes époques, tourmentée, lui était revenu dans l'esprit, lancinant et tenace. Ce que ses parents, après le départ de Derstal, n'avaient cessé de lui répéter, tourmentait sa mémoire. « Les artistes sont peu sûrs ; ils trompent, avec une inconscience singulière, sous la pression de leur intérêt, ou dans l'entraînement de leur caprice. La facilité des mœurs habituelle au théâtre

rend la sécurité bien médiocre pour une femme dont le mari est dans ce milieu surchauffé et fébrile. Si Derstal quitte la maison, c'est pour être plus libre. Quelle contrainte a-t-il à supporter chez nous où il fait absolument ce qu'il veut ? Les raisons qu'il donne : prétextes ! Il travaillerait, s'il avait envie de travailler. Il veut vivre comme un bohème^ et voilà tout ! »

L'amour-propre de Suzy se révoltait pourtant contre la possibilité d'une trahison de son mari. Quoi! après les sacrifices qu'elle avait faits, lorsqu'elle avait quitté sa famille, son monde, ses plaisirs, pour vivre dans un petit cottage solitaire, dans un pays inhabité, pendant la mauvaise saison, il la paierait en lui donnant une rivale ! Et laquelle? Son ancienne maîtresse ! Celle qu'il avait quittée pour l'épouser. N'y avait-il pas là une vengeance concertée par l'abandonnée pour triompher d'elle à son tour? Quelle belle revanche ! Et éclatante, prise au regard de tous, relevée par le tapage d'un scandale mondain. Sa tête ainsi s'échauffait. Dans la solitude, elle combinait les probabilités. Et Derstal n'avait pas même songé encore à se rencontrer avec Eve Brillant que Suzy déjà le soupçonnait d'être redevenu son amant.

Ce soir-là, triomphant, le compositeur termina son ouvrage, par l'orchestration du chœur final, si joliment combiné avec les cloches de Saint-Marc, et la fanfare de la musique sur la scène. Il sortit de son cabinet, vint tout joyeux retrouver Suzannah, qui rêvait l'œil perdu sur les massifs noirs du Bois de Boulogne ; il lui prit les mains avec effusion et s'écria :

:nO LES BATAILLES DE LA VIE

— Un point, c'est tout ! La Vénitienne est achevée. Je puis me reposer, maintenant, jouir de la vie et me donner du bon temps !

— Ne jouissiez-vous pas de la vie, et le temps ne vous paraissait-il pas bon? demanda Suzy avec une vivacité ?'Oudaine.

— Ah ! ma chère, c'est manière de parler. Je n'ai jamais été plus content ! Et puis cet ouvrage fini et bien fini, comprenez-vous? Quelle satisfaction pour moi!

— Oui, je crois que la satisfaction de votre travail domine toutes les autres !

— Quel reproche me faites-vous là ? dit doucement le compositeur étonné. Vous aurais-je contrariée, Suzy ?

— Nullement. Je comprenais mal vos paroles. Noubliez pas que je suis étrangère et que souvent le sens caché des mots m'échappe...

— Ah ! si je parlais anglais, comme vous parlez français, je serais bien heureux... Mais, non! Suzannah, il y a autre chose... Vous ennuyez-vous ? Il pleut, depuis deux jours, et vous êtes restée enfermée, pendant que, moi, j'oubliais tout à écrire mes dernières mesures...

— Vous oubliiez tout ! Oui, c'est cela.

— Encore? Ah ! chérie, vous êtes mal disposée, décidément. Je ramènerai, demain soir, Labarreet Pinchart pour diner. Ils sauront vous dérider.

— Vous irez donc demain à Paris ?

— Oui. J'ai rendez-vous chez mon éditeur...

— Avec qui?

Derstal rougit légèrement. 11 leva les yeux sur sa femme et dit sans hésitation :

— Mais avec monéditeur.

— C'est bien. Moi, j'irai jusque chez ma mère. J'ai besoin de causer avec elle. Elle se plaint de mon abandon...

— Elle a raison. Et vous faites bien daller la voir... Nous partirons ensemble, si vous voulez...

— C'est entendu.

En elle-même, Suzannah se disait :

— Il a menti. Son visage s'est troublé. C'est certainement cette Eve qu'il ira retrouver. Mais je le saurai.

Elle rentra dans sa chambre, écrivit un mot à son frère, et chargea M'^^ Julie de le porter, le soir même, à Paris.

Dans le coupé qui la menait place des États-Unis, Suzannah causait avec son frère. Elle venait de se séparer de Derstal, au pied de l'escalier de la gare, et devant l'hôtel Terminus, elle avait trouvé Harry qui l'attendait. L'esthète était monté dans la voiture et rendait compte à Suzannah de l'exécution de ses instructions.

— Ainsi que vous me l'avez demandé, dans votre lettre d'hier soir, ma chère, j'ai donné ordre qu'on surveillât, depuis le matin, la maison de M'^^ Brillant. Jai, pour remplir cette mission, un homme admirable qui a été fonctionnaire à la préfecture de police et qui ne nous roulera pas comme ont coutume de le faire les gens qui se livrent aux recherches dans l'intérêt des familles. Nous serons informés, heure par heure, de ce qui se passera. Vous verrez comme le service est organisé. Si la belle Brillant va, ainsi qu'il est probable, retrouver Derstal, ou si Derstal se rend chez elle, nous le saurons à l'instant même, afm que vous puissiez prendre une décision conforme à votre dignité et à votre intérêt.

— Et VOUS croyez, vous, Harry, que cette femme et Olivier se revoient ?

— Ma chère, ma conviction et rien, c'est la môme chose. Il s'agit de vous en fournir la preuve à vous. Quand vous aurez vu, s'il y a quelque chose à voir, vous agirez comme il vous conviendra. Mais ce sera d'après vos sentiments personnels. Je serais de'solé que vous puissiez un jour me reprocher de vous avoir influencée !

— Où devez-v^ous recevoir les renseignements que vous avez demandés?

— A la maison. Par le téléphone, et instantanément. Mon homme a un service d'estafettes organisé, pour cette opération. Heure par heure, nous saurons ce qui se passe.

— Ah! s'il se passe quelque chose, fit la jeune femme avec douleur, peut-être vaudrait-il mieux l'ignorer !

— En êtes-vous là, Suzy, de ne pas vouloir connaître votre sort ?

— Je serais désolée d'être obligée de mépriser Olivier. Je le connais, maintenant, tel qu'il est, tel que vous ne le soupçonnez pas, ni vous, Harry, ni ma mère... C'est une nature exquise et raffinée qui ne peut s'apprécier que dans l'intimité. J'ai passé, auprès de lui, dans cette petite maison de Saint-Gloud, des semaines que je n'oublierai jamais. Il n'est pas jusqu'à ses amis qui n'aient donné un charme tout particulier à la vie que je menais...

— Le vieuxLaviron, le naïf Pinchart, et le paradoxal Labarre...

— Ah ! ne plaisantez pas, Ilarry. Ce sont des hommes

extraordinaires qui fixent l'attention, la retiennent, et s'emparent de l'auditeur, pendant toute une soire'e, sans qu'il soit possible de leur échapper... Des ensorceleurs, véritablement. A les entendre le temps fuyait. Et tant d'idées diverses étaient remuées, discutées, passées au crible de leur examen, avec une élévation, une grâce, une ironie, dont rien ne peut donner idée. Après avoir vécu dans un milieu pareil, je comprends que Derstal se soit trouvé dépaysé parmi nous et qu'il n'ait pas pu y rester.

— Nous sommes si bêtes, n'est-ce pas ? Et si ignorants, et si vides, nous autres, pauvres gens du monde ? dit railleusement Harry. Mais vous lui donnez raison, ma chère, par avance. Et s'il vous trompe avec M'^® Brillant, c'est qu'il la trouve plus amusante que vous !

Suzannah baissa la tête et ne répondit rien. La voiture entrait dans la cour de l'hôtel. La jeune femme gravit lestement les marches de l'escalier, pénétra dans le vestibule, et là se trouva en présence de sa mère qui venait à sa rencontre.

— Ah ! Suzy, s'écria M"'^ Brandon, en serrant sa fille dans ses bras, sans reproche, il y a longtemps que je ne vous ai vue. Vous avez bonne mine, La retraite vous a réussi. C'est quelque chose. Vous n'avez pas dépéri.

— Mais, maman, je ne mourais pas de faim, chez mon mari ! s'écria gaiement la jeune femme. Il y avait même une jardinière qui faisait extrêmement bien la cuisine.

^jmc Brandon eut une moue de dédain, en pensant à son chef qui touchait des appointements de sénateur.

et qui les triplait grâce à l'anse du panier. Mais elle ne voulut pas attaquer sa fille de front, et ne répliqua point.

— Venez enlever votre chapeau, ma chérie. Et puis nous déjeunerons.

Avec plus déplaisir qu'elle ne s'y attendait, Suzannah se retrouva dans le cadre de luxe qu'elle avait coutume de voir. Les belles boiseries sculptées de la salle à manger, les hauts dressoirs chargés d'argenterie massive et étincelante, le silence du service rapidement exécuté par six valets vêtus de noir, sous la direction du maître d'hôtel empressé et digne, avec ses favoris gris, tout ce riche confort, la rendait à ses impressions anciennes, etlui paraissait appréciable. Elle pensa : c^est autre chose que le laisser-aller piquant et fantaisiste de la vie à Saint-Cloud, mais c'est aussi très bien. Elle mangea distraitement, parla peu, absorbée par ses sensations et oppressée par ses inquiétudes. Elle son? geait à ce que pouvait bien faire Derstal, pendant qu'elle déjeunait avec sa mère et son frère. Où était-il ? Que disait-il? Avec qui se trouvait-il? Une chaleur ardente lui montait aux joues et la violence impérieuse de son caractère reparaissait dans l'indignation éprouvée a l'idée d'être dupe. Et puis l'amour-propre s'en mêlait. Et en véritable Brandon, la perspective d'être « roulée» comme disait Harry, lui était insupportable.

Le dessert achevé, ils passèrent dans le petit salon où ^jme Brandon se procura la satisfaction de mettre sous les yeux de sa fille toutes les invitations arrivées pour elle. Suzannah accorda peu d'attention à cette énumération

de dîners, de bals et de fêles. Son esprit était visiblement absent. Cependant elle accepta de monter dans son appartement et parut e'prouver du plaisir à revoir sesmeubles familiers, et à fouiller dans ses armoires. Puis elle s'assit, comme lassée, l'oreille tendue et inquiète. Harry, malicieusement la suivait des yeux, se gardant bien de lui offrir l'occasion de se soulager par une explication. Il voulait la laisser couver son souci et s'exaspérer dans l'immobilité. Il se disait : elle ne pense qu'au téléphone. Toutes ses facultés sont suspendues à la sonnerie de l'appareil. Mais il est deux heures, nous ne saurons rien avant...

Il n'eut pas le temps d'achever. Le grelottement du timbre tintait, dans le couloir, et déjàSuzy avait bondi^ franchi la porte, et saisissait les récepteurs :

— AUo, allô, qui est à l'appareil ?

— Le service des renseignements.

— Bien. Qu'avez-vous à nous dire ?

— A qui est-ce que je parle ?

— A M. Harry Brandon.

— Ce n'est pas sa voix.

— Parlez toujours. C'est comme si c'était lui.

— Il faut qu'il m'en donne l'ordre.

Suzannah, pâle d'angoisse, se tourna vers son frère et lui tendit un des récepteurs :

— Ordonnez à cet homme de parler. Il ne veut rien dire, si ce n'est vous qui le lui commandez.

— AUo ! fit Harry. C'est moi, Harry Brandon. Vous pouvez donner vos renseignements, je suis à l'appareil.

Ils étaient maintenant devant le téléphone, tous les

deux, la sœur et le frère, tenant chacun un des récepteurs. L'homme se décida à parler.

— La personne que nous surveillons vient de rentrer, après être allée chez l'éditeur de musique. Elle avait gardé son coupé. Après' un séjour de plus d'une heure dans le magasin, elle en est sortie accompagnée par M. Derstal qui l'a mise en voiture et qui vient, séparément, d'arriver chez elle. Il y entre en ce moment.

Suzannah lâcha l'appareil, poussa une exclamation de colère, et resta tremblante, blême, sans vouloir écouter davantage. Elle savait ce qu'elle avait tant tenu à savoir. Que pouvait-elle apprendre de plus? Elle quitta le couloir, rentra dans le petit salon, où sa mère était restée, et s'assit silencieusement.

— Eh bien ! Suzy, qu'allez-vous faire ? demanda Harry.

-- Si j'obéissais à ma colère, je courrais chez cette femme, et je me placerais devant laporte pour attendre la sortie de mon mari.

— Et puis ?

— J'aurais une explication avec lui.

— Il vous dirait qu'il n'est allé chez Eve Brillant que pour s'occuper de sa pièce.

— J'en croirais ce qui me plairait. En tous cas, je lui prouverais qu'il a menti, ce matin, quand il m'a déclaré n'aller que chez son éditeur...

— Et vous l'avez cru ?

— Ah ! Je suis si bête ! dit Suzannah avec amertume. Comme il était probable qu'ayant besoin de cette femme, pour sa pièce, il ne chercherait pas à reprendre l'as-

cendant qu'il avait autrefois sur elle ! Et moi, pendant ce temps-là, je serais restée dans mon coin à me morfondre devant les brouillards de la Seine, et les solitudes du Bois encore noir de l'hiver. Imbécile ! Et tout le monde aurait ri de moi, lui le premier, avec sa chanteuse et ses amis. Et si j'avais fait une observation on m'aurait répondu par l'intérêt de l'art, le sacro-saint culte de la beauté! On m'aurait donné à entendre, avec un peu de pitié, que j'étais une petite sauvage, incapable de comprendre ces raffinements et de goûter ces sublimités ! Eh bien ! c'est vrai ! Je ne comprends pas que l'on puisse mentir, tromper, et qu'il y ait un principe supérieur quelconque au nom duquel on en soit excusable. Je suis une sauvage, mais je ne veux pas être bafouée, et je hais les esprits compliqués, qui peuvent dire à la fois oui et non, et prétendre que cela ne s'appelle pas mentir! Elle éclata en sanglots, et, sur son visage empourpré par la colère, les larmes ruisselèrent.

— Suzy, ma chère, voyons...

— Laissez-moi, cria la jeune femme, votre pitié n'est pas sincère ! Vous êtes ravi de ce qui m'arrive ! Vous me l'aviez prédit. D'ailleurs vous haïssez mon mari!... Et vous n'avez qu'un rêve, c'est de me séparer de lui !...

— Vous êtes ingrate ! s'écria M™^ Brandon. Et je suis sincèrement affligée de votre déception, je donnerais très cher, pour qu'elle vous ait été épargnée.

— Votre fortune ne peut vous servir de rien. Vous avez affaire à des gens pour qui l'argent n'a aucun prix.

— Ils sont bien fiers !

— Ils sont ainsi ! Est-ce que vous croyez que je pieu-

rerais, si je pouvais obtenir de Derstal qu'il m'obéisse par cupidité? Je le mépriserais! Et il est si noble, si généreux, si loyal! Est-ce possible qu'il ait menti et qu'il m'ait trompée? Harry, qui me prouve que votre agent ne m'abuse pas, par vos ordres ?

— Suzy !

Elle courut à son frère, le prit par les épaules, le serra contre elle, en le regardant avec anxiété :

— Oh ! Pardon ! Je perds la tête, vous le voyez. . . 3Iais jurez-moi que tout ce que j'apprends est exact ?

— Je ferai mieux, je vais vous le prouver. II sonna. Un valet de chambre parut :

— La voiture est-elle prête ?

— Devant le perron.

Il fit un geste de décision :

— Tant que vous n'aurez pas vu, vous ne croirez pas. Venez donc vous assurer, par vos j-eux, que je ne suis pas un imposteur et que votre mari est un inconstant.

— Soit! dit Suzy. Aussi bien, je ne pourrais pas supporter cette anxiété.

Ils descendirent, montèrent en voiture et partirent.

Il était quatre heures, lorsque Derstal, ayant achevé de faire entendre à Eve Brillant les principaux passages de sa partition, se tourna vers la chanteuse assise près du piano, et l'interrogea du regard.

— Eh bien ! Olivier. C'est tout à fait remarquable, dit la cantatrice. Vous avez dépassé mon espérance. Laviron me l'avait bien dit que vous aviez atteint au beau absolu... Voilà enfin le grand chef-d'œuvre que devait produire la musique française. Qu'est le nébuleux

mysticisme de l'école allemande et le brutal vérismede l'école italienne, à coté de cette poésie et de cette puissance?

Elle eut un charmant sourire.

— Que peut-on vous reprocher après vous avoir entendu. La production d'un tel ouvrage excuse tout !

— Vous avez l'indulgence d'une amie, et l'enthousiasme d'une artiste, dit Derstal avec humilité. Mais je suis très heureux de votre appréciation. Elle me rassure, car il y a encore bien des doutes au fond de ma pensée.

— N'en ayez aucun. La critique sera prise, comme le public, par la séduction des thèmes, et leur harmonieux développement. Ah! Derstal, penser que vous auriez pu ne pas terminer cette partition! Quel crime auraient commis ceux qui vous en auraient empêché !

— Aussi quelle reconnaissance ne dois-je pas à celle qui m'a permis de l'achever !

— Votre jeune femme, Olivier?

— Oui, Eve. Et le sacrifice qu'elle m'a fait a été complet. Elle a quitté sa famille, sa maison, ses amis, ses habitudes, son luxe, pourm'accompagner dans ma solitude. Elle m'a facilité la tâche, en me libérant la pensée.

— Elle en sera récompensée par votre triomphe, dit la cantatrice avec émotion. Je l'envie, mon ami, d'avoir pu se dévouer pour vous. Mais c'est de cela seulement que je suis jalouse.. .

— Je sais que vous êtes la plus noble des femmes ! Elle s'était levée, comme pour changer le cours de ses

idées. Entre ces deux artistes, autrefois si passion-

nément attachés l'un à l'autre, les liens artistiques seul& semblaient encore exister. Eve cependant n'avait jamais e'té plus belle. Et Derstal rayonnait du prestige de l'œuvre révélée. Ils ne se regardèrent pas. Depuis que le piano s'était tu, et que la voix de Derstal avait cessé de chanter, une gêne pesait sur eux.

— Allons, Olivier, il faut partir, dit Eve. Et si vous voulez m'en croire vous ne reviendrez plus ici. Ce serait déraisonnable. A l'Opéra, nous pouvons facilement nous rencontrer. Et nul n'aura rien à y reprendre.

— Je tenais à causer avec vous, ma chère Eve; je tenais à vous faire entendre à vous, la première, le rôle que vous interpréterez. Tl y avait là, pour moi, comme l'accomplissement d'un devoir de gratitude. Je vous ai tellement dû...

— Ne parlons jamais de ces choses, interrompit Eve. Un homme tel que vous ne doit jamais rien qu'à luimême. Et puis, voyez-vous, c'est un des privilèges du génie d'être dégagé des liens qui retiennent le commun des êtres. Un grand poète, un admirable musicien, un sublime peintre, ne pense pas, ne sent pas, ne vit pas comme tout le monde. Il faut avoir égard aux caprices de son imagination, à la condition qu'il paye en monnaie de chefs-d'œuvre.

Elle le prit par le bras, l'accompagnant vers le vestibule, dans un mouvement caressant et doux oi^i se révélait toute son admiration. Elle s'arrêta un instant, le regarda avec des yeux que voilait une brume de larmes :

— Et puis, Olivier, je crois bien que quoique vous m'eussiez fait, il m'eût été impossible, si je vous avais

VU souffrant et malheureux, de ne pas tout oublier pour vous plaindre et vous consoler.

Il ne dit pas un mot, trop ému pour parler, mais se penchant vers la jeune femme, il effleura son front d'un fraternel baiser. Dans l'escalier, sa partition sous le bras, il descendit lentement, le cœur plein de joie. Il avait retrouvé toute sa force avec l'appui etla confiance d'Eve. La susperstition qui, pour lui, s'attachait à la création de son nouvel ouvrage par celle qui avait si superbement triomphé dans le premier, lui avait fait envisager le concours de la chanteuse comme la condition absolue du succès. Maintenant il ne doutait plus; il était sûr de l'avenir. Il sortit de la maison, arriva sur le trottoir, et se disposait à traverser pour aller chez Pinchart avant de prendre son train pour retourner à Saint-Cloud, lorsqu'un coupé, qui stationnait devant la porte, attira son attention. Il n'eut pas le temps de reconnaître la livrée, le cheval, le coupé de Suzy. La tête pâle, et bouleversée de sa femme se montra à la portière, pendant que, par derrière, la figure sardonique d'IIarry grimaçait un rire insolent.

Derstal s'élança. Le sentiment du danger que la méprise deSuzannah pouvait lui faire courir, traversa son cerveau, comme un éclair. Il voulut parler, s'expliquer, mais la main impatiente d'Harry avait déjà serré la poire pneumatique, à l'intérieur du coupé. A ce signal, le cocher toucha son cheval et la voiture se mit en marche, pendant que, foudroyant son beau-frère d'un regard triomphant, l'esthète penché hors de la voi-j ture commandait :

— A l'hôtel.

Stupéfait, Derstal restait planté à la même place , regardant le coupé s'éloigner. Il se dit : on m'a tendu un piège. Harry a amené Suzannah pour me montrer à elle sortant de chez Eve. C'est une infamie! Que va-t-elle croire? Et que lui a-t-on raconté? Ces Brandon sont des misérahlesî II eut un retour sur lui-même : Et moi, je suis un fameux maladroit! Toutes les apparences m'accusent. J'avais bien besoin d'aller chez Eve, aujourd'hui, pendant que ma femme était à Paris! Il va en falloir des paroles pour mexpliquer. Et voudrat-elle y ajouter foi ! Après tout, qu'est-ce que cela prouve? J'ai ma partition avec moi : je n'ai pas l'air d un monsieur qui s'occupe de galanterie. Ah! mais Suzannah a toujours été si jalouse d"Eve! Hier, encore, elle parlait d'elle avec une âpreté!

Il s'était mis en marche et se rendait chez Pinchart. Il monta l'escalier de son ami, avec une maussade lenteur. Il lui semblait que ses jambes étaient très lourdes, et que les marches étaient démesurément hautes. Son entrée dans le cabinet du compositeur fut triste et soucieuse. Il se laissa aller dans un fauteuil avec un air d'accablement :

— Qu'est-ce qu'il y a? demanda le musicien avec inquiétude. Est-ce que tu es souffrant? Est-ce qu'il y a un accroc avec l'Opéra ?

— Non ! De ce cùté tout va bien !

— Bon ! C'est l'essentiel.

— Ah! Il se produit toujours, au meilleur moment de la vie, quelque péripétie imprévue , qui empoi-

■sonne le bonheur! Comment imaginer ce qui m'arrive ? «C'est à la fois désolant et risible î

En quelques mots, il mit Pinchard au courant de son aventure. Celui-ci n'éprouva pas au récit de Derstal •autant de consternation que son ami s'attendait à lui en •causer. Il dit avec calme:

— Evidemment, c'est fâcheux! Mais qu'y faire? Si ta femme réfléchit deux minutes, elle comprendra •que voir Eve, chez elle, ou la voir dans sa loge, au théâtre, c'est tout un. M*'^ Brillant n'est pas une fille. Il y a des personnes chez lesquelles on n'a pas le droit d'aller, sans qu'on dise : Oh! Oh! Mais cette grande artiste on peut s'occuper avec elle d'autre chose que «d'amour...

— Oui, tout cela est juste, vrai, acceptable, à la condition de n'avoir pas l'esprit prévenu.

— Veux-tu que je me rende place des Etats-Unis, et que je parle à ta femme?

— Non. Une démarche aggraverait la situation. 11 ne faut d'ailleurs pas d'intermédiaire entre elle et moi.

— Que vas-tu faire?

— Rentrer à Saint-Cloud et l'attendre.

— Veux-tu que je t'accompagne?

— Non. Viens déjeuner, demain, avec Laviron. Préviens-le, et arrivez ensemble. Adieu. Je suis inquiet. Je me sens sous le coup d'un malheur.

— Allons ! Ne dis pas de folies ! Viens ! je t'accompagne au chemin de fer. Si tu as besoin de moi, une fois làbas, télégraphie et j'accours.

— Brave ami, va, dit Derstal les larmes aux yeux. Tu

LE CHEMIiX DE LA GLOIRE 325

me crois, toi, lu sais bien que je ne suis pas un fourbe.

— Mais ta femme aussi te croira. Elle t'aime. Derstal hocha la tête et ne répondit pas. Rentré a

Saint-Cloud, il s'installa dans son cabinet, et sans lumière, dans le noir de la nuit qui descendait, il laissa passer le temps, écoutant le tic-tac mélancolique delà pendule qui marquait la fuite des heures.

La femme de chambre le tira de sa sombre rêverie, en entrant dans le cabinet :

— Monsieur, il est bientôt huit heures... Madame n'est pas arrivée. Le dîner est prêt depuis longtemps... Est-ce que Monsieur veut attendre encore ?

Cette question précise rendit Derstal au sentiment de la réalité. Il comprit qu'il lui fallait, jusqu'à nouvel ordre, devant les domestiques prendre une attitude.

— Il est certain, maintenant, que Madame dînera à Paris et peut-être ne reviendra-t-elle que demain... Servez donc, Julie, je vais dîner.

Il passa dans la salle à manger où le couvert de sa femme était mis à la table en face du sien, et tristement, rapidement, mangea des plats qu'on lui offrait. Sa pensée était bien loin de la petite maison de Saint- Cloud. Il se figurait Suzannah, assise dans la grande et somptueuse salle à manger des Brandon, dînant en cérémonie, et parée. Il la voyait souriante, coquette, oubliant celui qu'elle avait un instant paru comprendre et reprise par le courant des plaisirs auquel il l'avait arrachée avec tant de peine. Le triomphe des Brandon s'affirmait. Us avaient réussi à jeter la défiance dans le cœur de la jeune femme, à lui prouver

que bien fragile devait être sa sécurité, et bien précaire son bonheur.

L'étourdissement des joies bruyantes allait, de nouveau, troubler cette petite tête, légère et charmante. Et toutes les satisfactions intellectuelles, toutes les jouissances morales auxquelles elle s'était complu, pendant quelques semaines, lui paraîtraient nulles. Poupée mondaine elle avait été, et poupée mondaine elle redeviendrait. Une profonde tristesse s'étendit sur la pensée de Derstal. Le rêve qu'il avait fait de recréer cette âme, et qu'il avait commencé de mener à bien, s'évanouissait au choc des réalités de la vie. A la première difficulté, Suzy succombait. Dirigée par Derstal, elle donnait l'impression de la bonne volonté et du désir de s'affranchir. Mais livrée à elle-même, en un instant, elle perdait la faculté de raisonner et de juger. La claire et ferme confiance qu'il lui aurait fallu posséder pour ne pas douter de Derstal, n'avait point trouvé d'espace assez large, dans cette conscience d'enfant, pour se développer.

Suzannah n'était point coupable de ne pas croire en Derstal aveuglément, comme eût fait Eve. Elle n'avait pas les moyens de se montrer si brave et si généreuse. On ne pouvait raisonnablement, à ce petit oiseau jaseur, fait pour sautiller dans les branches, en lissant coquettement ses plumes, demander de s'élever et de s'ébattre en plein ciel, avec les aigles. Il y avait eu une erreur de la destinée dans l'union de Derstal et de Suzannah. La brillante Américaine ne devait jamais pénétrer complètement l'homme auprès duquel elle était appelée à

vivre. L'incompatibilité morale entre elle et lui, s'affirmait définitive. Suzannah pourrait revenir, le lendemain, s'expliquer avec Derstal, lui donner gain de cause, se réinstaller auprès de lui. La vie matérielle reprendrait, commune entre eux. Jamais la vie intellectuelle n'existerait. Ils s'aimeraient ; ils ne se comprendraient pas.

La veillée, pour Derstal, se prolongea en pensant h ces choses. Dans le silence de la nuit, il fumait, très calme, très lucide, se rendant compte des erreurs commises, des responsabilités encourues. Il fit le compte de chacun, dans le départ des fautes. Il avait lui, péché par ambition, les Brandon, par orgueil. Il avait désiré participer à leur richesse, à leur luxe. Ils avaient souhaité se parer de sa gloire. Ils s'étaient réciproquement dupés. La richesse et le luxe étaient sans valeur, s'ils n'étaient acquis par le travail. La gloire n'avait de prix que pour celui qui la conquérait lui-même. Leur commune déception devait forcément aboutir à une commune désaffection. L'union entre eux n'avait jamais été qu'un trompe l'œil. Elle était, maintenant, rompue, et pour toujours.

Les premières lueurs de l'aube blanchissaient le ciel, 1-orsque Derstal gagna son lit, accablé de fatigue. Il dormit pesamment, et ne fut réveillé que, vers dix heures, par l'arrivée de Pinchart et de Laviron. Déjà le critique avait été mis au courant par le compositeur. Ils n'avaient parlé dans le chemin de fer que de l'aventure de leur ami. Avec sa sincérité socratique Laviron

328 LES BATAILLES DE lA VIE

n'avait pas hésité à dire ce qu'il pensait et il le répéta h Derstal :

— Mon cher ami, ne vous lamentez pas. La crise qui se produit était écrite sur le grand rouleau, comme dit notre vieux Diderot, vous ne pouviez pas y échapper. Elle vient à son heure, et juste à temps pour votre salut. Je vous traduirai, dans la langue populaire, et en une forme de pont-neaf la morale de l'histoire : « Il faut des époux assortis, dans les liens du mariage. » Que ce qui vous arrive ne soit pas triste, c'est une autre affaire. Votre jeune femme est charmante, digne d'être aimée, mais elle a un tort immense : elle ne marche pas, dans la vie, du môme pied que vous. L'attelage n'est pas hien appareillé. Des époux assortis ! Des époux assortis ! La sagesse des nations ne se trompe jamais. C'est là ce qu'il faut. Et c'est là ce qui n'est pas.

Derstal s'habillait, tout en écoutant le vieux maître. Il ne répondait pas. Les paroles de Laviron s'accordaient trop bien avec son jugement personnel, pour qu'il trouvât à les discuter. Pinchart voulut faire une diversion :

— Tu ne m'as pas dit qu'elle avait été l'impression d'Eve Brillant quand tu lui as fait entendre la fm de la Vénitienne.

— Très bonne, dit Derstal, d'un air indifférent. Mais j'aurais été bien inspiré en n'allant pas chez elle pour lui jouer mes deux derniers actes...

— Voyons, Olivier, fit Pinchart, ne te ravage pas la conscience. Il n'y a vraiment pas de quoi ! Si ta femme

n'a pas assez de confiance en toi pour te laisser faire ton métier, ce qui s'est produit hier, se serait produit demain... Gomme dit notre bon maître : c'était écrit! Cela devait arriver... Entre nous, pour un artiste, être tenu en lisière par sa femme, c'est une situation impossible. La liberté sur la montagne, vieil ami î

— Et rester garçon, ajouta Laviron, dans l'intérêt même de la femme qu'on pourrait épouser.

Ils bavardèrent dans le cabinet de Derstal jusqu'à midi, puis se mirent à déjeuner. Au dessert, M'^^ Julie arriva toute agitée :

— Monsieur, le valet de pied Saturnin arrive de Paris, avec une lettre de Madame...

Elle posa la lettre sur la table près de Derstal. Et comme elle demeurait dans la salle à manger l'œil curieux :

— Faites reposer ce garçon, dit Derstal avec une parfaite tranquillité. Il emportera tout à l'heure la réponse.

11 attendit que la femme de chambre fût sortie pour décacheter l'enveloppe. Il lut ce que Suzannah lui écrivait, puis, sans dire un mot, il tendit la lettre à Laviron, et le coude sur la table, le menton dans sa main, il resta à rêver. Ses amis impressionnés par son silence et sa gravité se penchèrentsurlepapier et, tracées d'une grande écriture décidée, ils déchiffrèrent ces quelques lignes : « J'ai beaucoup réfléchi, et beaucoup pleuré, Olivier, depuis hier soir. Mon premier mouvement avait été de ne vous revoir jamais. Une deuxième explication, entre nous, me paraît nécessaire, ce matin. Vous plaît-il de vous y prêter? Il me serait cruel de retour-

ner, sans ni'être accordée avec vous, dans la petite maison de Saint-Cloud, et de refaire si tristement ce chemin, que j'avais parcouru, une première fois, avec tant d'allégresse. Je n'ose vous demander de venir chez ma mère. Voulez-vous que nous nous trouvions, aujourd'hui, à une heure que vous fixerez vous-même, dans «ette petite église solitaire et obscure où nous avions pris, l'un et l'autre, de si douces résolutions. Peut-être, «t je l'espère, l'influence du lieu saint, la force de souvenirs heureux agiront-ils sur nos esprits pour les pacifier, et ramener l'accord entre nous. Je ne demande qu'à vous entendre et à vous croire. Je suis brisée par cette lutte que je soutiens contre vous, contre les autres et contre moi-même. Ayez pitié de ma détresse, Olivier, vous que j'ai connu si délicat et si tendre. Je ne sais plus ce que je dois faire, ce que je dois craindre, ■ce que je dois espérer. Aurez-vous la franchise, si vous le savez, de me le dire ? M'aimez-vous encore assez pour ne songer qu'à ma tranquillité, je n'ose plus dire à mon bonheur. A la fois, pour vous, mes baisers et mes larmes. Suzy. »

Laviron hocha la tête, il regarda Derstal immobile, et dit :

— Elle est très bien, cette lettre. Je suis sûre qu'elle -est sincère. La femme qui l'a écrite est désemparée. Elle crie : au secours. 11 faut répondre à son appel.

— C'est ce que je pense, dit Derstal. J'irai au rendezvous qu'elle me demande.

Il passa dans son cabinet, écrivit sur une feuille de papier ces seuls mots : «A cinq heures, aujourd'hui, à

LE CIIEMI.N DE LA GLOIIIE 331

Saint-Louis-d'Antin, comme vous le souhaitez, Suzannah, et attendez de moi autant de dévouement que vous montrerez de confiance. De tout mon cœur, à vous, Olivier. » Il alla dans la cuisine, où le valet attendait :

— Vous remettrez cette réponse à M"^® Derstal. Partez, sans un instant de retard.

— Dans une heure. Monsieur, la lettre sera aux mains de Madame.

Derstal retourna auprès de ses amis, qui prenaient l'air sur la terrasse, en fumant, et sans vouloir fixer son esprit sur les graves conjonctures où il se trouvait, s'en remettant aux circonstances de la résolution à prendre, il les entraîna vers Suresnes par le bord du fleuve.

Quand il arriva devant le porche de Saint-Louis, Derstal eut un battement de cœur. Il venait de quitter Laviron et Pinchart, au coin de la rue Saint-Lazare. Les élèves sortant du lycée se bousculaient dans la rue Gaumartin. Il regarda sa montre : il était en avance de cinq minutes. Il s'arrêta un instant à voir cette jeunesse insouciante et joyeuse courir en riant et gambadant sur les trottoirs. Puis une impatience le poussa à entrer. Il suivit le bas-côté, se dirigea vers la chapelle obscure, où il s'était assis la première fois aux côtés de Suzannah, et avec un bouleversement soudain il la vit, tout de noir vêtue, assise sur une chaise, qui l'attendait. Il s'avança vivement. Le bruit de ses pas fit tourner la tête à la jeune femme, elle eut un mouvement pour se lever. D'une légère pression de main sur

l'épaule, il l'en empêcha, et, sans un mot, il se plaça auprès d'elle. Ils restèrent ainsi, quelques instants, silencieux, ne se regardant pas, mais devinant le frémissement de leurs corps, l'oppression de leur cœur. Enfin Derstal prit la main de sa femme, la serra doucement, et dit :

— Je vous suis reconnaissant, Suzannah, d'avoir consenti à m'entendre. Je vois là une preuve que vous ne m'êtes pas irréme'diablement hostile...

— Moi? interrompit la jeune femme avec émotion. Jamais, sachez-le bien, Olivier, je n'ai cessé de faire des vœux pour que notre union ne fût plus troublée.. Hélas ! Cela n'a pas dépendu de moi...

— Je le sais, Suzannah, répondit Derstal d'une voix grave. Livrée à vous-même, vous auriez été la plus tendre et la plus charmante des compagnes... Tant que je vous ai tenue, toute seule, à mes côtés, et que vous avez eu confiance en moi, j'ai espéré que je parviendrais à m'emparer de vous... Mais vous avez subi d'autres influences, et tout ce que j'avais gagné dans votre cœur, si lentement, a été perdu en un jour.

— Olivier, suis-je donc destinée à me voir disputer, par deux partis irréconciliables, et ne puis-je espérer un peu de répit de la part de ceux au milieu desquels j'avais xêvé de vivre tranquille et heureuse ?

A cette plainte si douce et si triste, Derstal s'émut d'une sincère pitié. Il tourna vers Suzannah des regards attendris et compatissants et, avec une chaleur d'âme convaincante :

— Ah ! s'il est en mon pouvoir de réaliser votre rêve.

chère enfant, soyez sûre que je suis prêt à tous les efforts, à tous les sacrifices pour y re'ussir. Que voulez-vous de moi? Parlez, je ne me refuse à aucune concession. Vous obtiendrez de mon affection tout ce que vous souhaiterez qui ne sera pas l'abandon de ma liberté.

— Vous ne consentiriez donc pas à vivre près de moi, comme par le passé? demanda timidement Suzannah.

— Les résultats de cette première épreuve ont été trop fâcheux pour que vous désiriez vous-même la tenter de nouveau. Vous savez bien, Suzy, que tout le mal est venu de cette cohabitation avec vos parents.

— Oui, je le sais, je le vois, je le comprends. Je suis donc décidée à m'affranchir et à vivre indépendante auprès de vous... Ma fortune est considérable, mon père m'a dotée richement...

— Trop richement, Suzy, dit Derstal avec un sourire et je souhaite que, si nous donnons suite à votre projet, le train de maison que vous adopterez soit en rapport, non pas avec votre fortune, mais avec la mienne. Il me serait très pénible de paraître vivre aux dépens de ma femme. Il faudra, si vous voulez être la digne compagne dun artiste, vous résigner à restreindre vos dépenses et à laisser souvent vos bijoux de reine dans votre tiroir. Mais cela, je sais que vous vous y prêterez...

— De grand cœur. Je vous sacrifierai mon luxe, Olivier, mais vous, quelle preuve de bonne volonté me donnerez-vous en retour ?

Elle avait parlé avec une hésitation et un trouble qui

prouvaient à Derstal toute l'importance de ce qu'elle se préparait à lui faire entendre. Le point précis, où l'entretien allait devenir décisif, était atteint. Après avoiK accordé, Suzannah devait demander. Quelle concession, si importante, se proposait-elle d'exiger de son mari, pour que sa voix tremblât tant, et que son visage fût devenu si pâle.

— Cette femme, reprit Suzannah avec effort et sans oser regarder Derstal, cette Eve Brillant, chez qui vous êtes allé hier, et qui a tant d'influence sur vous, je la redoute, et il me semble qu'elle a été et qu'elle sera la cause de tous mes malheurs... C'est son souvenir qui s'est, sans cesse, placé entre vous et moi, c'est son talent qui vous a inspiré dans votre travail. C'est elle que vous avez toujours devant la pensée, dès que votre art s'impose à vous, et c'est, autant dire, à chaque instant de la vie. C'est la rivale despotique et triomphante contre laquelle je sens que j'aurai à lutter. Et si les liens qui l'attachent à vous dans l'avenir ne sont pas charnels, ils n'en seront pas moins puissants puisqu'ils seront faits de vos communs succès. Je ne saurais pas vivre, voyezvous, Olivier, obsédée par cette pensée que je vous partage avec une autre femme. Mes joies seraient empoisonnées, mes espérances flétries. Je ne tolérerais pas d'être trompée, en pensée, à toute heure de votre travail. Chaque fois que vous la feriez répéter, je me dirais : il se donne à elle, par l'imagination, autant et plus que s'il la possédait physiquement. Gela, non ! non ! Ce serait une torture trop cruelle. Je ne la subirai pas !

11 la regarda longuement. Elle était frémissante,

emportée, fiévreuse. Ses mains agitées se crispaient sur ses genoux, et ses yeux brillaient dans l'ombre. Il demanda, en appuyant sur les mots pour mieux se faire comprendre :

— Que m'imposerez-vous donc, en ce qui la concerne ?

— De ne jamais la revoir. Vous exigez que je vous sacrifie ma famille, soit. Moi, je veux, en retour, que vous me sacrifiiez votre interprète. Je quitterai les miens, pour vivre près de vous, de l'existence qui vous plaira, mais Eve Brillant ne chantera plus un rôle écrit par vous.

Ce fut net et franc jusqu'à la brutalité. L'Américaine pratique et résolue, se retrouva tout entière, en un instant, devant Derstal. Il crut entendre les Brandon lui signifier cet ultimatum. Il pencha la tête sur sa poitrine. Réfléchir lui sembla nécessaire, avant de formuler une réponse de laquelle allait dépendre tout son avenir. Il lui parut que, dans ce renoncement à l'interprète souveraine qui avait assuré le triomphe de son œuvre, se symbolisait la question même qui les divisait Suzannah et lui. En Eve s'incarnait le rêve d'art qui devait dominer toute la pensée du compositeur. En Suzannah se matérialisait tout le bien-être, terre à terre, dans les tranquilles satisfactions duquel ses facultés créatrices s'étaient émoussées. Eve c'était la source d'inspiration sans cesse féconde où se retremperait son imagination pour des œuvres nouvelles. Suzannah, c'était le doux bonheur, fleuri et caressant où s'engourdirait son énergie.

En une vision rapide, s'évoqua, devant lui, le chemin âpre, rude, et semé d'obstacles que lui avait tant de fois montré Laviron et au sommet duquel on conquérait la gloire certaine et définitive. Puissante et ailée, casquée dor, telle qu'une Walkyrie guidant vers les cimes du Walhalla, Eve lui apparut comme l'inspiratrice qui le conduirait, par les routes de son ardente carrière jusqu'au but triomphal. La sacrifier aux tranquillités faciles de la vie près de Suzannah, c'était se dérober à sa destinée. Dès lors son parti fut pris. Dans le silence de la chapelle baignée d'ombre comme la première fois, quand il avait entraîné Suzannah dans son chemin, il se résolut, quoi qu'il lui en coûtât, à lui rendre sa liberté. Parlant d'une voix sourde et comme brisée :

— Merci, Suzannah, dit-il, d'avoir eu le courage de la franchise. Vous avez ainsi permis qu'il n'y ait plus d'équivoque entre nous. Les conditions de notre existence ont été posées par vous avec une exactitude rigoureuse. C'est votre raison qui a parlé. C'est ma conscience qui va répondre. Nous ne sommes pas, nous n'avons jamais été faits l'un pour l'autre. Les conditions de votre vie ne peuvent s'accorder avec les conditions de la mienne. Essayer de les concilier était folie. Nous l'avons cruellement constaté, en y échouant déjà, par deux fois. Nous nous aimons, mais nous nous ferions souffrir, sans trêve, et notre existence ne serait qu'un long déchirement où se répandrait à flots tout le sang de nos cœurs. Vous avez été d'une générosité exquise, en m'offrant de rompre avec vos habitudes et vos goûts, pour vous accommoder âmes préférences et à

mes obligations. Mais ne vous faites pas d'illusions : vous n'auriez pas pu longtemps vous y astreindre. Rien^ dans les joies que je vous aurais donne'es, n'aurait pu compenser pour vous les abandons que vous m'auriez faits^ parce que les satisfactions que vous auriez goûtées auraient été fatalement de celles auxquelles vous êtes le moins sensible. Vous n'auriez pas eu en moi la confiance aveugle qui vous eût été nécessaire pour vivre sans inquiétude et sans jalousie. Vous me demandez aujourd'hui de renoncer à Eve Brillant. Demain, ce serait une autre qui vous porterait ombrage. Et de tourments en tourments, d'exigences en exigences, nous serions revenus promptement au point précis où nous nous trouvons en ce moment. L'incompatibilité complète, absolue, creuse, entre nous deux, un précipice que rien ne pourra jamais combler. Je ne vis que de rêves, vous ne concevez que des réalités. Mes héroïnes même, créations de mon cerveau, caressées et choyées, seraient bientôt devenues, pour vous, des rivales odieuses. Je vous aurais vue malheureuse et afin de vous consoler je n'aurais eu d'autre ressource que de renoncer à mon art. Vous savez où ce renoncement m'avait conduit : au désespoir, presque à la folie. Je vous le dis donc, avec une angoisse profonde, mais avec une sincérité absolue : écartez-vous de moi, chère enfant, en dépit de ce que vous pourrez souffrir et de ce que je souffrirai moimême. Nous ne nous ferions que du mal. L'amour nous avait réunis un instant. La raison doit nous séparer. La loi de la vie, c'est, avant tout, de vivre, et nous ne pourrions vivre l'un près de l'autre. Adieu, Suzy,

soyez heureuse. Devant mes yeux rayonnera toujours votre image. Dans chacune de mes œuvres, quelque chose de vous palpitera : ce sera l'hommage suprême de ma reconnaissance pour le bonheur que vous avez voulu me donner. Et quand, plus tard, vous entendrez un ouvrage signé de mon nom, si quelque phrase caressante et plaintive résonne à votre oreille, en faisant frissonner votre cœur, vous pourrez vous dire : en l'écrivant il a pensé à moi.

La voix de Derstal se brisa dans un sanglot. Suzannah défaillante restait immobile, la tête renversée sur le dossier du prie-Dieu. L'artiste se pencha vers elle, effleura sa belle chevelure brune d'un baiser, et sans une parole, sans un autre adieu, il s'éloigna. Dans le silence de la nef, son pas résonna furtif. Lajeune femme poussa un gémissement, retrouva le sentiment de la réalité, se redressa, en cherchant autour d'elle, et.se vit seule. Derstal, comme le fantôme des jours écoulés, avait disparu.

A Newport, sous la véranda d'une des plus magnifiques villas de la plage, Suzy, étendue sur un rocking- ■chair, rêvait en regardant la mer qui roulait au loin ses vagues grises. Ce n'était plus le flot bleu de la Méditerranée ourlant de ses rides légères le sable blanc des plages de la Riviera, ni la lame glauque comme une aigue-marine, qui grince claire et froide sur les galets des côtes normandes. C'était le large Océan qui sépare

les deux mondes. Dans le salon voisin, Brandon marchait d'un pas lent et re'gulier devant les fenêtres ouvertes, dictant une lettre d'affaires à son sténographe. Un bruit de pas rapide se fit entendre et Jim, brillant, radieux, transformé, parut une botte de roses à la main. Il s'approcha de Suzannah, avec un sourire heureux, posa les fleurs sur les genoux de la jeune femme et dit :

— Pas encore habillée, Suzy? Vous savez que la réunion est pour deux heures... Et que nous avons un bout de chemin à faire en mail pour nous rendre au champ de courses...

— Ah ! L'air, si doux ce matin, m'a engourdie. Je suis restée à paresser. . . Mais je ne mettrai pas longtemps à changer de robe... Quoi de nouveau, Jim?

— Rien que je sache, chérie. Je n'ai pas regardé les journaux, aujourd'hui... Tout ce qui se passe dans l'univers m'est indifférent... Je ne m'occupe que de vous.. Encore deux mois, Suzy, et vous serez ma femme, y pensez-vous ?

— Oui, Jim,jy pense, puisque ce mariage fera la joie de mes parents, et votre bonheur, concéda la jeune femme avec un pâle sourire.

— Votre bonheur aussi, j'espère, Suzannah, dit Jim avec une soudaine gravité. Oh ! Je suis sûr de vous dédommager des déceptions que vous avez éprouvées. Je vous aime tant. Donnez-moi la main, chérie... Et regardez-moi...

La main se tendit nonchalante, et les yeux se levèrent mélancoliques et doux. Jim pressa les doigts effilés, les

effleura d'un baiser et souriant au regard plus docile que tendre, il poussa un soupir. Au même moment, Harry sortit du salon.

— Ah! Jim, mon père vous demandait à l'instant. Il a besoin dun renseignement pour la correspondance.

— J'y vais.

Harry s'approcha alors de sa sœur, et le dos appuyé au piano qui se dressait parmi les plantes rares, il continua de lire, avec une extrême attention, le journal qu'il tenait à la main lorsqu'il était entré. Puis brusquement il frappa avec force le papier de sa main, comme s'il eût voulu lui faire mal. et sa physionomie froide exprima soudain la fureur. Suzannah, étonnée, se tournant vers son frère demanda :

— Qu'avez-vous donc, Harry ?

— Ce que j'ai? Ah! Ah! fit-il, en ricanant, les lèvres crispées. Ce que j'ai? C'est bien à vous de mo le demander !

n frappa un nouveau coup furieux sur le journal, comme s'il eût souffleté un ennemi, puis jetant la feuille imprimée, à côté des roses, sur les genoux de sa sœur :

— Tenez! Voyez, vous-màme ! Car, en vérité, les mots me brûleraient les lèvres pour le dire! Ah! Ces Parisiens, stupides et gobeurs, qui se laissent éblouir par des systèmes et mener avec des mots! Lisez, Suzy, lisez !

n reprit le journal, et le froissant, d'un doigt rageur il montra le titre dun article :

— Première représentation de la Vénitienne, à rOpéra...

Il eut un aigre e'clat de rire, frappa du pied, et la physionomie décomposée par la haine :

— Tenez! Avant de lire, écoutez le fragment musical qu'on en donne à la quatrième page... Voilà ce qu'on admire, ce qu'on applaudit, ce qui est un chefd'œuvre !

Et, sans se soucier de l'émotion de sa sœur, devenue livide, il se mit au piano et, dans un mouvement tout autre que celui indiqué, essayant de déformer le splendide prélude du troisième acte, en le jouant comme une sorte de polka, il assouvit furieusement sa colère sur le clavier. Mais malgré la parodie, en dépit de la trahison, la pure et noble mélodie se développa si magnifique, que Harry lui-même, bouleversé, trépignant de jalousie exaspérée,arracha le journal du porte-musique et le lança vers Suzy muette et bouleversée. La jeune femme, d'un geste las, ramassa lejournal, le défrippa et cherchant le compte rendu, lut, sous la signature de Laviron, le juste panégyrique de l'œuvre acclamée. Et à mesure qu'elle avançait dans sa lecture, la jeune femme voyait s'évoquer devant ses j'eux les jours de tristesse et de lutte, pendant lesquels le compositeur déplanté, douloureux, défaillant, se débattait au milieu des obstacles de la vie tumultueuse et absorbante qui étouffait sa pensée, puis les jours de joie où rentré en possession de lui-même, à Saint-Cloud, il avait écrit, dans la force et dans la fierté, les derniers actes de son ouvrage, dont ce prélude, insulté par Harry, joué, un soir, par Derstal dans la tendre pâleur d'un crépuscule, chantait encore h son oreille.

Elle contraignit son regard à lire la suite de l'article, et son esprit à le comprendre. Laviron disait : « Et maintenant, sûr de son art, maître de sa pensée, le compositeur de la Vénitienne n'a plus qu'à marcher vers l'avenir. Le chemin de la gloire, dont les premières étapes sont si rudes, est largement ouvert devant lui. Il l'a arrosé de ses pleurs, et son génie fait de sensibilité et de charme sait de quelles amertumes il a payé les inspirations qui ravissent ses admirateurs. Mais peu importe. Le premier souci d'un artiste doit être de ne point mentir à sa destinée... »

Le journal échappa aux mains de la jeune femme et tomba à terre. Harry, l'œil mauvais, la regardait, comme pour se repaître de ses angoisses.

— Eh bien î reprit-il avec aigreur, c'est un immense succès ! Le voilà redevenu grand homme, n'allez-vous pas regretter de ne plus porter son nom?

— Non, Harry, répondit doucement la jeune femme, je ne regrette point de l'avoir laissé libre, car il était de ceux qui meurent en captivité. Et, dans notre luxe,jele sens bien, il était prisonnier, plus sûrement qu'au fond d'une geôle. Son ami Laviron ledit: «Avant tout il ne faut point mentira sa destinée. » Je l'ai rendu à la sienne, qui est de chanter libre, pauvre peut-être, mais à coup sûr inspiré et sublime. Je n'étais point la femme qu'il lui fallait. Il me l'a dit, le dernierjour de notre vie commune, avec quelledouleuretquelle noblesse, moi seule le saurai jamais! Mais, de lui avoir appartenu, je conserverai toute ma vie une joie et un orgueil. Vousle haïssez, vous, Ilarr}^, vous ne l'avez pas compris, une seule minute.

pendant qu'il était au milieu de nous. C'est de là qu'est venue votre hostilité. Croyez-moi, il était parfaitement bon, parfaitement tendre, et surtout parfaitement délicat...

— Bref, vous le regrettez de toutes vos forces, à ce que je vois...

— Je le regretterai toute ma vie...

— Que n'êtes-voiis restée avec lui, alors, puisqu'il vous l'offrait!

— Parce que j'ai compris, en l'entendant me parler avec tant de franchise, que je le perdrais et moi avec lui... Je le répète, je n'étais pas la femme qu'il lui fallait. Et, au fond, je crois que des hommes, tels que lui, ne peuvent pas aimer, et qu'il n'y a pas de femmes sur la terre qui puissent les attacher... Ils n'ont de passion véritable que pour leur art, et tout ce qui les en écarte leur devient odieux!

— Dites-le donc, ce sont des monstres qui font de leur personnalité un culte. Il n'est pas d'êtres plus insupportables. Il faut tout rapporter à eux, à leur intérêt, à leur célébrité. Grand merci, ma chère, j'aime mieux Jim... Il sera bon mari, sans doute excellent père, et certainement beau-frère exquis...

- Suzannah regarda Harry avec une expression de parfait dédain, elle haussa légèrement les épaules :

— Je ne me repens point, je vous l'ai dit, de ce que j'ai fait. Je suis revenue, je crois, dans ma vraie voie, qui est celle de la vie brillante et facile. Derstal est rentré, lui, dans son vrai chemin, qui est celui de la gloire... Jim est un excellent garçon, qui est le neveu

de mon père, et votre ami. Mais croyez-moi, Harry, il ne vous aurait jamais ïaii Atala.

L'esthète verdit de colère, il voulut répliquer, mais Suzannah, avec un sourire, se levant, mit le journal sur le piano :

— Vous avez essayé de massacrer ce prélude, il n'y a qu'un instant... Vain effort! Je l'avais entendu jouer par l'auteur... Voilà comment il doit s'interpréter.

Et, de ses doigts blancs, touchant le clavier, elle exécuta, suave et poétique, le fragment de la Vénitienne, dont les frémissantes harmonies s'envolèrent sur les flots, emportées par la brise, vers celui dont elles avaient évoqué l'impérissable souvenir.

Paris 1902. — Bois-la-Croix 1903.

it^

^Qrwi

'fWWjjÊfw

^-JB^^a^MV

f^^jM

^^^^^^S^^L V^ wHHTj

^k^^^k ^ ^^k WBl

J^^NM^S^Wi

^^"^S^S^^taurf

■B^ifl' -i jL^H

/Il 1'

FWt'vIfflR

ry^ <i

Page 1