‹ Le chemin de paradis; contes philosophiquesChapitre 1 sur 33 · II PREFACE · texte numérisé non relu

II PREFACE

fût écrit. Mais il est écrit maintenant et ne ressemble plus du tout à ce beau souvenir. Me voici obligé de lui chercher de moins hautes comparaisons pour exprimer au juste quels modestes essais d'art intellectuel ce titre ambitieux vous annonce.

Je dirai donc que f aimerais voir ces pages entre vos mains comme ces recueils de vergé filigrane que Von peut regarder à la Bibliothèque. L'aspect en est bien ordinaire et les yeux malhabiles n'y trouvent à chaque feuillet qu'une suite de champs d'une vieille teinte jaunâtre, ou bleuis vaguement. Mais celui qui les offre au rayon d'une lampe ou à la lumière du jour ne manque pas d'y voir transparaître des figures singulières et dignes d'attention, si naïf qu'en soit le dessin, car elles nous conservent les marques distinctives de nos plus anciens artisans.

Si peu que soit mon art, il ne laissera pas de donner ainsi quelque joie à qui y cherchera, non plus la cloche, le griffon. Vécu, le lys en fleur, le coq, Vaiguière, la colombe ou les autres symboles de cette industrie primitive, mais les traits d'une simple et pieuse philosophie. Ces traits se feront voir dans leur naturel quand vous présenterez les pages de ces Mythes et de ces Fabliaux au clair intérieur de vos réflexions. Ils se révéleront sous un mince tissu de phrases, dont je peux dire que je n'ai pas écrit une seule sans Villustrer comme d'un filigrane de sens secrets. Tous apparaîtraient à la longue si ma phrase avait longue vie. Du moins, par vous, par le rayon de vos rêveries attentives , plus d'une humble figure de ce livre fera briller une vérité méconnue : comme un simple caillou des sentiers de notre Provence participe, au soleil, des ondes du ciel.

Gardez donc de vous attarder à la lettre et à Vapparence. J'ai écrit un livre de fables. N'y cherchez pas

PRÉFACE m

la nouveauté des intrigues ourdies ni des élrangelés d'attitudes et de peintures, ni davantage aucun souci de couleur historique. Tai banni ce souci. Je me suis défendu même de la joie de peindre Arles antique. J'ai laissé le désir de cette émotion ou vision du monde dont on fait tant de cas. Fuyant le .sublime à la mode., fai même tâché de répandre partout une égale lumière. C'est un abri et un bouclier que la lumière,' elle est impénétrable aux curiosités du commun. Les mystères quelle recouvre ne seront jamais profanés. Je lui ai confié les miens. Vous les verrez voilés de la pure clarté de leur évidence. Un ou deux seulement paraîtront sous des bigarrures, avec ces airs de déraison où vous vous souviendrez que Brute l'Ancien excella.

Aguzza' qui, lettor, ben g\i occhi al vero, Ghe'l vélo è ora ben tanto sottile, Gei'lo, che'l trapassar dentro è lej^giero...

Je ne sens point de honte à venir après Dante avertir le lecteur de faire effort de bienveillance et de pénétration. Aos aïeux du douzième siècle, qui furent les maîtres de Dante, étaient plus exigeants que je ne le serai jamais. Ils voulaient que tout vrai plaisir, esthétique ou de connaissance, demandât un acte d'amour. Ainsi appelaient-ils amour leur douce langue, amour la poésie, amour les délicats problèmes de la Gaie- Science, amour enfin toute science. Le Breviari d'Amor était le livre de lecture encyclopédique dont ils nourrissaient la jeunesse. Ils créèrent ainsi un âge de beauté. Lire y devint une occupation amoureuse ; de sorte qu'il n'était si abstruse théologie, jurisprudence ni casuis-

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