Mercure se tournant
— Mâne, dit-il, ne te plains point. Tu fus d'un siècle fortuné. Mais, si le grammairien t'instruisit des lettres, lis les promesses que contiennent les tables du Destin...
Les murailles du monde venaient d'être franchies. Sur leur façade flamboyante le doigt de Mercure montrait des lettres sacrées. Rien ne se fait dans l'univers qui n'y soit figuré d'avance. Criton lut en courant :
Un christ hébreu viendra au monde, rachètera lesclave et, déposant le fort du trône, placera les premiers plus bas que les derniers, pour que sa gloire soit chantée dans la vie éternelle.
6. « Criton » pour les Grecs signifie un esprit juste et un sens droit. C'est pourquoi il fut affligé de cette prédiction. Il entrevit l'âge de fer. Il aperçut des temps où tout homme, maître de soi, réduit à sa seule vertu, glisserait sur la terre seul et muet parmi des ombres. Sa raison indignée l'abandonna quelques instants. Il alla aux imprécations comme im barbare pris de vin. Mais presque aussitôt il rougit de ces mouvements.
7. — Hélas ! soupira-t-il, cela n'aurait jamais été si j'avais eu auprès de moi mon petit bouffon
d'Ethiopie. Par des quolibets et des coups je dispersais sur lui l'impatience de mon humeur. Il dansait et je le battais. Je le blessais parfois. Sa grimace apaisait mes fibres. Ainsi se purgeaient mes passions. Ce bel enfant me rendait digne des mythes de Platon et des poèmes de Ménandre. Hélas ! sans ce ministre de ma tranquillité me voici devenu mon souffre-douleur. Chose horrible à songer! mes colères me sont fâcheuses. N'ayant que moi autour de moi, je me prodigue des soufflets comme un personnage de comédie...
8. On était arrivé à Tonde du Styx. Elle murmurait tristement. Griton jeta les yeux sm* cette glace de ténèbres. Il s'y aperçut bien, mais eut peine à se reconnaître. Et quelle Athénienne eût reconnu dans ce reflet le céleste Criton, délice et honneur de la ville ? En peu d'heures l'inquiétude, la fièvre, le souci avaient troublé ses traits ; son teint devenu rouge sombre commençait à être étoile des pustules légères qui témoignent d'acres humeurs. Yeux contractés, sourcils crispés, les deux coins de la bouche baissés amèrement, il se trouvait horrible et n'osait plus un mouvement. Mais il se regardait, se lamentant de ne pouvoir être englouti comme Narcisse en ce miroir digne de lui.
9. Deux fois le vieux Caron lui avait réclamé l'obole. Comme il ne bougeait pas le nocher lui donna de son aviron dans les reins. Il reçut de nouvelles plaies pour sa noble lenteur à sortir de la barque.
— Cela est triste, dit Criton, et cela est trop dur ! J'ai perdu ma beauté et la souplesse de mes membres.
Il me reste un peu d'élégance : il me faut en souffrir aussi !
Heureusement, il se trouva que Minos avait l'âme bonne. Ce dieu le fit conduire sans retard aux Champs-Elysées.
10. Aussi loin que couraient ses yeux, il vit s'étendre une campagne tapissée des fleurs qu'il aimait. Le jour naissait du sein des brises. Il s'échappait aussi de la cime des plantes. Le visage des bienheureux était pétri d'une lumière et les cercles qu'ils dessinaient sur des collines de gazon avaient des lignes harmonieuses ainsi que d'un beau corps distribué en cent personnes.
11 . Et Criton vit ce qu'il aimait plus que toutes les fleurs : dans un ciel admirable, que l'éclat du soleil eût souillé comme un noir nuage, les neuf Muses, les trois Charités chantaient aux pieds de Jupiter. Leurs voix, leurs mouvements, répandaient la sérénité. Il suffisait de relever les yeux et le sens jusqu'à elles. Mais Criton était las. Son corps, ses vêtements ne cessaient point de lui peser.
— J'aurai le temps, dit-il, d'écouter ces belles déesses. Prenons quelque repos.
Il souhaita de se baigner. Dans un bouquet de myrtes et de lauriers-roses en fleurs, cinq ou six jeunes fleuves élevaient leurs cornes dorées et leurs couronnes d'épis mûrs. Ils jouaient sur l'onde tremblante, épanouie, qui respirait les puretés originelles. Il se glissa de leur côté et prit soin de se dévêtir.
12. Mais il avait compté sans les agrafes et les nœuds qui abondaient par sa tuni([ue et tout son vêtement. Ayant rompu plus d'une étoffe précieuse, il se décourag'ea. 11 se coucha sous un peuplier où voltigeaient des flammes pures, musicales comme le vent. Cette harmonie le balançait. Une demifélicité lui vint. Mais, en songeant qu'il était seul, il se retenait de la prendre ; il n'osait y ouvrir son cœur dans la crainte de le blesser, car il n'avait personne en qui se pût répandre l'excès de son plaisir. Il s'assoupit ainsi. Des années infinies ne le tirèrent point du rêve agité et des siècles coururent tandis que l'asphodèle lui tissait des colliers et des bracelets. Sa chevelure s'impliquait de lierre et de volubilis.