Une voix l'éveilla
— 0 Criton, mon seigneur !
Avant qu'il se fût retourné, le bon Androclès paraissait, menant une troupe joyeuse. Androclès aux palais d'Athènes régissait les biens de Criton. Etant le meilleur des esclaves, il commandait aux autres. Ceux-ci venaient de le rejoindre comme leur chère destinée.
Tous riaient et pleuraient. Tous chantaient, agitaient les bras et s'étreignaient les uns les autres.
— Amis, le maître est retrouvé.
44. Vers les étangs, les fleuves et les mers qui brillaient aux bouts de la prairie divine, partaient des messagers pour ramener les serviteurs qui erraient en cherchant les traces du seigneur enfui. Et tous accouraient hors d'haleine. La beauté des ombres heureuses avait failli laisser leurs fronts,
tant leur erreur infructueuse les avait affligés. Griton reconnut un berger corinthien qu'il avait mis en croix contre la justice.
— Tu ne m'en veux pas ? lui dit-il.
Mais l'esclave fondit en larmes :
— Seigneur, il te fallait que je souffrisse jusqu'à la mort. Et je ne m'y refusai point. Bien ou mal, je m'en acquittai. Mais toi, pourquoi nous laissaistu? Ma douleur commença quand je ne sus que faire ni de qui prendre les souhaits.
15. Tous disaient des choses semblables ou leur visage l'exprimait. Peu à peu, la satisfaction rappelait sur leurs joues les beautés anciennes. Cri ton se fit délier des chaînes fleuries. Il se leva et, erravissant un mamelon, s'assit commodément à la cime. Androclès se tint près de lui avec les secrétaires. Plus bas, les musiciens munis de sistres, de théorbes, de lyres et d'autres instruments. Au rang inférieur, pareils au fondement d'une pyramide, les esclaves sans nombre qui ont soin des jardins, des vivres, des habits. Sans nuire à l'harmonie qui s'établissait de la sorte, ces derniers serviteurs montaient et descendaient selon leurs divers ministères. Ils apportaient l'eau d'émeraude, la transmettaient, lavaient les membres du seigneur, où des éponges odorantes étaient ensuite promenées, offraient sur des plateaux les fruits d'Hespérie, les coupes d'huile vierge et les carafes de nectar. Sous des chapelets de violettes, les danseurs ondulaient, les bouffons tendaient leur échine, et Griton, du bout de l'orteil, daignait y imprimer des gourmades distraites ; une pleine félicité les couronnait alors.
De tant de serviteurs, il n'en était pas un qui n'eût les yeux fixés sur la prunelle de Criton. Mais le front de Criton était dressé en ce moment dans le voisinag'e des astres et son regard plong'eait où la vue des esclaves ne pouvait pénétrer, vers la couronne des étoiles, des belles muses et des dieux.
16. — Selon les rangs, les conditions, les dignités dont tu nous pares, Criton, nous regardons vers toi et, se formant à ton modèle en qui le ciel est réfléchi, chacun de nous atteint le genre de beauté que Jupiter lui désigna, ô demi-dieu, près de la tienne.
Tel était le chant des musiques et, par sa belle architecture, du rythme gracieux des attitudes mutuelles, toute la maison de Criton accompagnait ces voix.
17. La présence du maître fît même qu'x\ndroclès discourut avec l'abondance d'un sage.
— Plus d'une foîs, seigneur, il nous vint pendant notre vie des désirs d'affranchissement. Insensés, qui croyions que la liberté tient à l'absence du maître ! Ta douce autorité nous apparaissait un fardeau. Cependant tu nous employais, toi, l'aimé des muses ; tu le daignais ! Tu guidais nos pensées suivant les formes de la tienne par où le monde s'épurait. Si nous vivions à ton profit, tu te vouais toi-même aux grands dieux qui portent des voiles. Nos pieds, nos mains et nos épaules te servaient d'escabeaux ; mais quand les célestes faveurs descendaient t'inonder, une rosée mystérieuse imbibait notre front et tous s'enivraient de ta joie.
18. « Hélas! toi disparu, ces fontaines se desséchèrent. Nous ne connûmes plus de religion ni d'art. Car lequel d'entre nous eût touché sans mourir ces divinités fortes, éternelles et belles qui sont maîtresses d'harmonie et principes de vie ? Nous sentîmes que notre cœur tombait à notre charge. Sur la rive du Styx, Garon me frappa durement ; car tu n'étais point là pour me faire comprendre qu'il était temps de m'embarquer. Devant
Minos, plusieurs s'accusèrent l'un l'autre pour se défendre : « Allez ! dit le juge des Mânes, ayant « servi Griton, vous échapperez au Gocyte. Mais « cessez de vous prodiguer un aussi triste déshon- « neur. » Ainsi, Criton, tu nous sauvas; ainsi, sans toi, nous fussions tous couverts de ridicule et remplis de méchanceté.
19. « Et, Griton, nous souffrîmes tant que les Ghamps-Elysées ne nous surent point consoler. Nous mourions d'ennui, ô Griton ! Nos doigts, tu le vois, sont habiles à cent travaux singuliers. Hélas ! auquel nous appliquer ? tu nous manquais pour nous le dire. Nous chantions à notre âme : Petite âme, que nous veux-tu ?... L'éclat des cieux qui te nourrissent l'accablait et l'éblouissait. Elle se mirait en souci à la berge de fleuves. Et son ombre s'y allongeait, exténuée, pâle, légère. Suivant d'innombrables désirs, elle se dissipait par flocons dans les airs. Nous nous dissipions avec elle. Quelquefois, nous nous poursuivions, mais c'était bien en vain ; chacun errait de son côté, se dissolvait soi-même. Tous les efforts pour nous refaire ouvraient des blessures nouvelles dans notre cœur qui s'épandait et s'effaçait, à limage des nues et des brouillards évanescents qui s'élèvent de notre terre.
20. — Mais, demanda Griton, que ne remettiezvous un sceptre aux mains du plus habile ?
— Griton, nous l'essayâmes, il faut en convenir. Ils m'acclamèrent comme chef, afin de se trouver heureux. N'étais-je point, au ciel d'Athènes, le plus favorisé de toi ? Je ne sais plus si je parvins à leur bégayer un souhait ; je sais qu'ils se gardèrent
bien de l'exécuter. Comment l'auraient-ils pu? Va, les âmes des hommes n'ont pas été tirées de la même origine. Les filles de l'argile ne s'élèveront point au rang de celles que les dieux ont conçues dans les lits de pourpre.
21 . (( Mais, ô cher maître, le visage de la fortune sourit dans ta venue. Dis, ne nous quitte plus. Car nous avons besoin d'un père, d'une mère et d'un fidèle ami. Tout de toi nous sera léger, les injures, les coups. Car cela fait partie de notre condition, et les pires maux appliqués aux places convenables deviennent les présents du ciel. Il n'est point de bonheur pareil à celui de remplir le message que Jupiter inscrivit, en lettres divines, sur les épaules de chacun. »
22. Criton avec moins de paroles raconta ses malheurs. Son visage brillait d'un enchantement délicieux. 11 baisa Androclès qui transmit la caresse aux deux esclaves les plus proches. Ceuxci la rendirent à d'autres. Elle passa de rang en rang. Et Criton se complut à regarder sur le versant de la prairie heureuse, tressé à l'infini, son doux baiser multiplié.
23. Ces transports n'avaient point cessé que Criton vit venir à lui un jeune homme d'une beauté resplendissante. Une coupe de lys était ouverte dans sa main.
— Vous me connaissez bien, dit-il ; je suis Mercure. Voici la coupe du Léthé. Ames choisies, nulle de vous ne nourrirait-elle en secret le vreu de revoir la patrie ? Je vois bien que vous vous donnez au rire élyséen. Pourtant, réfléchissez si vous n'avez aucun regret. Je puis vous rendre votre terre, la vie d'autrefois, le soleil.
24. A ce discours du Psychagogue, les serviteurs buvaient avec plus d'espérance le feu des regards de Criton ; car ils ne savaient que répondre. Et Criton s'enflammait d'une beauté supérieure ; car il se souvenait des douces murailles d'Athènes. Il baissa les paupières pour ne point s'enivrer d'espérances déraisonnables. Puis, il les releva vers le groupe des belles Muses qui, là-haut, poursuivaient le cantique du monde, à la table incorruptible de Jupiter :
— Hélas ! dit-il, les fleurs d'Attique ont une odeur impérissable... Pourtant, Mercure, répondsmoi : notre ville d'Athènes est-elle encore la plus
belle qui blanchisse la mer Egée ? Quels sont les orateurs pour se lever dans l'Assemblée? Quels sont les sages ? Le théâtre offre-t-il des poètes égaux à nos anciens? S'il en est autrement, dis-le sans prendre de détour, car je ne voudrais pas revivre à la légère. 2o. — Griton, tu parles sagement. Apprends qu'Athènes existe encore. Elle fleurit : c'est un lumineux champ de ruines.
— Quoi! Mercure, elle, ruinée?
— Elle est dévastée sans retour.
L'Athénien devint pâle. Mais il reprit :
— Gela n'est rien, Hermès. Je la saurai bien rebâtir.
— Sache aussi qu'un monarque de sang barbare y tient sa cour ; elle est peu policée.
— Thrace ou Scythe, il sera chassé par delà le blanc Tanaïs !
26. — Mais, Griton, n'y recherche plus le chœur de tes poètes. Ils sont bien morts. Leurs chants ne sont plus entendus que par des hommes disgracieux qui s'estiment habiles parce qu'ils portent sur les yeux des cercles de cristal. Veux-tu revenir à Athènes ? Les Béotiens y font leur camp. Depuis longtemps, Pallas émigra de notre cité...
Griton avait mûri un plan pour replonger le peuple des Barbares au fond des forêts d'Hercynie :
— Oui, sans doute. Mercure, il faut que je revive. La ville infortunée a besoin de ses citoyens. Et ceux-ci feront comme moi.
Il montrait les esclaves. Quelques-uns étendaient la main vers le lys où brillait le Léthé coloré de miel. Griton les arrêta :
27. — Pardonne-moi, doux Psychagogue, d'oser solliciter une parole de plus. En descendant vers l'onde noire, il y a de longs siècles, c'est toi qui me fis déchiffrer des inscriptions funestes. Ce christ hébreu dont elles parlent est-il venu?
— - Il est venu, Criton.
— A-t-il chassé les forts du trône, ainsi qu'il se le promettait?
— 11 l'a fait, dit Mercure.
Mais les échos élyséen s répétèrent en gémissant :
— Il l'a fait ! Il l'a fait !
— Il amis les premiers au-dessous des derniers? 11 a rendu Gléon l'égal du fils de Sophronisque ?
— Mon Criton, ces rêveries s'accomplissent.
— Et cela réussit?
— Tout arrive, Criton.
28. Le sage Criton soupira. Il comprenait eu que l'absurde eût ainsi triomphé.
— Hélas ! Mercure, reprit-il, je sais aussi que les esclaves, au nom du même Christ, doivent un jour être affranchis. Est-il temps de s'y opposer ?
— Voilà près de trois cent soixante-treize olympiades que l'Hébreu criait sur sa croix : Cela est consommé. Oui, depuis ce moment, les esclaves ont reçu le gouvernement de leur âme. Ils ne sentent plus d'autres jougs que ceux de vivre et de mourir. Ils disposent de tout leur cœur. La servitude est abolie, chères ombres !
Tous les serviteurs aussitôt accoururent en frémissant :
— 0 Hermès, où nous conduis-tu ?
Mercure crut bien répondre :
— A la liberté, mes amis.
29. Mais le vieil Androclès se prosterna devant Griton dont il embrassa les genoux.
— Cher maître, garde-toi de commencer notre infortune. Songe aux malheurs que nous souffrîmes avant que d'être ici rejoints !
« On soufTre sur la terre comme nous souffrions loin de toi. Je distingue assez bien comment, sans précepte, sans chef, les anciens esclaves s'y doivent consumer d'un ennui sans merci. Il leur faudrait quelqu'un à servir et à saluer. Ils ont des conquérants, de temps à autre, qui les broient : pour l'ordinaire, de faux maîtres au cœur pétri comme le leur. Et ces oppressions ne leur profitent guère, car jamais ils ne les acceptent. Jamais ils n'obéissent, sinon contre leur vœu.
« Même, il leur pèse de durer en leurs propres résolutions ; car ils redoutent d'être esclaves et c'est l'être, en quelque façon, que d'obéir à soi, d'exécuter d'anciens projets, d'être fidèle à de vieux rêves. lisse sont affranchis jusque de la constance, et l'univers entier les subjugue chaque matin.
30. « Cet état, que nous connaissons, ne permet rien qui soit durable. Parle, toi, Trismégiste, qui sais exactement les événements des trois mondes, étant grand voyageur. N"est-il pas vrai que désormais toute œuvre est vide et vaine ? Aucun peuple nouveau a-t-il réussi seulement un édifice comme le Parthénon ? une Aphrodite cnidienne ? un autre OEdipe-roi ? un corps de lois qui se compare à celui de Solon ?
— Je ne le vois pas, dit Mercure.
— Hé ! lequel d'entre eux l'aurait pu ? Là-haut, les anciens maîtres mènent une vie d'infortune. Tu leur étais pareil, Cri ton, quand tu errais au bord du Styx, songeant aux musiques du ciel et obligé de renouer toi-même tes chaussures. Ils s'enveloppent de pensées et quelque matelot les bat en leur réclamant une obole. Mercure, suis-je dans l'erreur?
— Tu dis merveilleusement vrai, Androclès, répondit le dieu *.
— Mais ces peines d'aristocrates sont près d'être lavées de la face du monde. Les feux sacrés s'éteignent et l'art inutile se meurt. A la vérité, la nature agonise elle aussi. Oh ! cela n'est point de vieillesse. Mais son beau sein est encombré. Jadis, Cri ton, nos mariages étaient réglés par tes souhaits qui dessinaient un monde élégant comme ton esprit. Jamais les serviteurs ne poussaient la fécondité au delà des vœux de l'Etat. Chaque pays portait le nombre d'habitants qu'il pouvait nourrir, vêtir et honorer. Cette modération a bien cessé d'être en usage !
31 . « Car, devenues maîtresses d'elles, les femmes ont souri à tous, ouvert à tous l'urne féconde que tu réservais aux meilleurs. Encore si le désir eût seul régné sur leurs caprices! Le Désir les eût faites assurément plus difficiles ; car un éphèbe désirable étonne Jupiter. Mais ceux qui délivraient les âmes les compliquaient aussi. Ils déchaînaient dans l'univers un second désir tout contraire, qui, au lieu d'exalter vers les types de la Beauté, incline aux choses laides, mutilées et humiliées. Cette pitié
* V. p. 169, noteB.
IbO LE CHEMIN DE PARADIS
dénaturée a dégradé l'Amour. Il s'est nommé la Charité ; chacun s'est cru digne de lui. Les sots, les faibles, les infirmes ont reçu sa rosée. De nuit en nuit, s'est étendue la semence de ce fléau. Elle conquiert la terre. Elle remplit les solitudes. En quelque contrée que ce soit, on ne peut marcher un seul jour sans rencontrer cet être au visage flétri, au geste médiocre, mû du simple désir de prolonger sa vie honteuse; il parle, ô Griton : c'est un homme. Mais voudrais-tu lui ressembler ?
— Il faut avouer, dit Mercure, que la peinture est vraie. Et les choses sont bien comme l'esclave les devine.
— Je ne devine point. Mercure, mais je raisonne. Mais, toi, Griton, je te supplie. Dis, ne remontons point vers les déclassés faméliques. Ne nous noyons pas dans la foule. Ici, nous adhérons à toi comme les vallons aux montagnes. Le plus humble de nous n'est point étranger à l'éclat de ta chevelure dorée, de ta taille divine : il soutient l'une et tresse l'autre. Nous sommes membres d'un beau corps que tu excelles à conduire, étant sa tête et sa pensée. Il nous semble, à certaines heures, qu'un dieu nous exhale de toi.
32. Tous les serviteurs applaudirent. Griton, indécis, soupirait.
— Androclès a raison, dit Mercure.
Et, tranchant le débat, il prit son vol avec la coupe où personne n'avait touché.